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Les amours du chevalier de Faublas, tome 5/5

LA FIN DES AMOURS DU CHEVALIER DE FAUBLAS (continued 5)

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Cependant M. de Belcour est en danger; suis-je assez à plaindre! Amour, fatal amour, que de maux!… Le courrier part… Ah! plaignez-moi, plaignez vos enfans; ils vous aiment tous, ils sont tous dans la douleur.

Je suis avec respect, etc.

Faublas.

LE MÊME AU MÊME.

17 juillet 1785, dix heures du matin.

Mon très cher beau-père,

Sophie vous écrit régulièrement tous les matins; vous savez que la blessure du baron n'est pas dangereuse comme on l'avoit cru d'abord; vous savez que dans quinze ou vingt jours nous pourrons nous remettre en route, trop heureux d'en être quittes pour le cruel déplaisir de vous rejoindre quelques semaines plus tard! Apprenez cependant le favorable événement d'aujourd'hui.

Sophie, Adélaïde et moi, nous avions passé la nuit auprès du baron; ma sœur et ma femme, également fatiguées, venoient de s'aller coucher. J'attendois, pour suivre Sophie, que l'une de mes tantes fût venue prendre ma place au chevet du malade chéri, que nous craindrions trop d'abandonner un instant à des soins étrangers: il étoit tout au plus sept heures du matin.

Tout à coup mon domestique vient m'étonner en m'annonçant que quelqu'un demande à me parler en particulier. Le baron, justement inquiet, m'adresse la parole: «Ordonnez-lui de me dire la vérité. C'est le marquis?—Jasmin, je vous défends de mentir: est-ce le marquis?—Monsieur, ce n'est pas lui qui vous demande; mais c'est lui qui vous fait avertir qu'il vous attend derrière le rempart.—Faublas, s'écrie M. de Belcour, vous avez de grands torts avec M. de B…; mais je n'ai qu'un mot à vous dire: si vous n'êtes pas de retour dans un quart d'heure, j'expire avant la fin du jour.—Dans un quart d'heure vous me reverrez, mon père.» Je l'embrasse, et je pars.

Bientôt j'ai joint mon ennemi. «Monsieur le marquis, j'osois espérer que vous ne viendriez pas.» Il me regarde d'un air sombre, et, sans daigner répondre, il se met en garde. Je pousse un cri: «Cette épée! c'est celle…!—Oui, dit-il; et tremble!» Aussitôt je tire la mienne et je me précipite sur lui, ne cherchant qu'à le désarmer. Au bout de quelques minutes j'ai le bonheur de voir l'épée fatale sauter à dix pas. Je m'élance; je la saisis, je reviens au marquis, et, mettant un genou en terre: «Permettez-moi de garder cette épée, emportez la mienne, emportez l'assurance que je vous renouvelle…» Il m'interrompt: «Ah! faut-il encore que je lui doive la vie?»

A ces mots, il remonte à cheval et disparoît.

Je suis avec respect, etc.

LE VICOMTE DE VALBRUN AU CHEVALIER DE FAUBLAS.

Paris, le 15 octobre 1786.

Depuis trop longtemps vous nous avez quittés, mon cher chevalier, mais faut-il qu'au regret de votre perte se joigne encore le déplaisir de votre indifférence? Avez-vous donc, en sortant de France, oublié tous vos amis? Pourquoi gardez-vous aussi le plus profond silence avec un homme qui ne vous a jamais donné le moindre sujet de plainte? Réparez vos torts envers moi, et, si vous ne voulez pas que je vous accuse d'ingratitude, donnez-moi de vos nouvelles et de celles de votre famille par le premier courrier et dans le plus grand détail.

La voix publique m'a dit que vous acheviez maintenant la rédaction des mémoires de votre adolescence. J'ai cru que vous apprendriez avec plaisir quelle étoit présentement l'existence de quelques personnes dont vous devez souvent faire mention dans l'histoire de vos amours.

La marquise d'Armincour, dévorée d'un inconsolable chagrin, vit plus que jamais retirée dans sa terre de Franche-Comté. La baronne de Fonrose, devenue laide à faire peur, ne sort plus de son vieux château du Vivarais. Le comte de Rosambert s'est vu contraint aussi de quitter le monde. La vicomtesse est accouchée à la fin du huitième mois de son mariage. M. de Rosambert, que, malgré ses malheurs, sa gaieté n'abandonne pas, soutient plaisamment à qui veut l'entendre que le petit garçon de sa femme ressemble beaucoup à Mlle de Brumont. Il donneroit tout au monde, ajoute-t-il, pour que M. de B…, qui se connoît si bien en physionomie, pût examiner le visage de cet enfant-là, et pour que M. de Lignolle, à qui nulle affection de l'âme n'échappe, tâtât le pouls de Mme de Rosambert, quand on ose devant elle parler du chevalier de Faublas. Ce La Fleur, qui servoit l'infortunée dont je ne vous écrirai pas le nom, étoit devenu le valet de chambre du mari veuf; mais il s'est avisé de voler son maître, qui, n'aimant pas les voleurs, a mis celui-ci dans les mains de la justice; le malheureux a été pendu à la porte de l'hôtel Lignolle. Justine est depuis quatre mois sortie d'une maison publique, dont le régime un peu sévère ne l'a pas embellie; la pauvre enfant, ne pouvant mieux faire, est devenue la cuisinière et le factotum d'une madame Le Blanc, femme d'un médecin du faubourg Saint-Marceau. On assure dans le quartier que la maîtresse et la servante vont souvent de moitié magnétiser en ville. Le comte de Lignolle, que monsieur votre père n'avoit pas dangereusement blessé, vit plein de génie plus que de santé. Néanmoins, des railleurs ont fait courir le bruit qu'au dernier printemps, s'étant avisé de boire le reste de la fiole du docteur Rosambert, monsieur le comte s'étoit senti, pendant vingt-quatre heures, quelque velléité de se remarier; mais qu'en si peu de temps il n'avoit jamais pu trouver une femme assez malheureuse qui voulût de lui. Au reste, vous devez savoir que ses charades continuent de faire les délices de l'Europe. Le marquis de B… se porte bien; il est toujours, comme il le dit lui-même, un fort bon diable; pourtant il entre en fureur quand il croit rencontrer une physionomie qui ressemble à la vôtre; au demeurant, toujours content de la sienne, et même regrettant quelquefois celle de sa femme.

Adieu, mon cher chevalier, j'attends votre réponse avec impatience, etc.

LE CHEVALIER DE FAUBLAS AU VICOMTE DE VALBRUN.

De Varsovie, 28 octobre 1786.

Je suis, mon cher vicomte, infiniment sensible à votre souvenir; vous m'avez envoyé des renseignemens que je désirois; et, puisque vous témoignez l'obligeant désir de savoir précisément ce que nous sommes devenus, je m'empresse de vous l'apprendre. Il y a quinze mois que notre famille habite à Varsovie le palais du comte Lovzinski; quinze mois se sont écoulés comme un jour. Mon beau-père est auprès du monarque dans la plus grande faveur. Mon père, le meilleur des pères, au comble de la joie, vit plus heureux du bonheur de ses enfans que de son propre bonheur. Notre Adélaïde vient de choisir pour son époux le palatin de ***, jeune seigneur dont je vous ferai le plus brillant éloge en peu de mots: il me paroît digne d'elle. Moi, je suis père; il n'y a pas tout à fait quatre mois que Sophie m'a donné le plus joli garçon du monde. Ma Sophie, le premier ornement de la cour de Varsovie, devient chaque jour plus adorable. Je jouis au sein de l'hymen d'une félicité que je n'ai jamais connue dans mes égaremens.

Cependant, plaignez-moi: j'ai perdu ma patrie, et je ne puis me charger d'aucun emploi dans les armées de la république. Il me faut, pour toute ma vie peut-être, renoncer à l'état auquel je semblois appelé. Tous les efforts de l'art, tous les efforts de ma raison, ne peuvent rien contre un fantôme persécuteur et chéri, dont la fréquente apparition me tourmente et me charme. O Madame de B…, n'êtes-vous pour votre amant descendue dans la tombe qu'afin de pouvoir, sans obstacles et sans relâche, vous attacher à ses pas!

Encore, si son ombre me poursuivoit seule! mais les dieux vengeurs ont condamné Faublas à des souvenirs plus chers et plus funestes.

Si dans une nuit d'été le vent du midi s'élève, si l'éclair fend la nue, si le tonnerre la déchire, alors j'entends résonner un timbre fatal; j'entends un soldat, froidement barbare, me dire: Elle est là. Soudain, saisi d'une invincible épouvante, abusé d'une espérance folle, je cours à l'onde qui mugit; je vois se débattre au milieu des flots une femme,… hélas! une femme qu'il ne m'est pas plus permis d'oublier que d'atteindre. Oh! plaignez-moi.

Mais non, Sophie me reste. Loin de me plaindre, enviez mon sort, et dites seulement que, pour les hommes ardens et sensibles, abandonnés dans leur première jeunesse aux orages des passions, il n'y a plus jamais de parfait bonheur sur la terre.

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