PREMIÈRE PARTIE
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Un homme tout en contradictions. Un orgueil formidable, une humilité touchante. Parfois aux confins du désespoir, parfois rayonnant d’espérance céleste. Bon par intervalles, avec un sourire d’enfant. Haineux à certaines heures, et crachant du fiel sur quiconque lui avait déplu. Le plus tendre des amis ; le plus inique des ennemis. Vivant presque toujours dans le paroxysme et l’hyperbole.
Sa sensibilité fut telle que le contact de son siècle lui produisait le même effet que du poivre de Cayenne répandu à profusion sur la chair sanguinolente d’un écorché vif. Et, à travers tant de disparates, il demeurait passionnément épris de Jésus-Christ, parce que Notre-Seigneur fut, sur la terre, le Pauvre absolu.
Lui-même, Bloy, se voulait, se disait, prétendait qu’on le définît un homme d’Absolu. C’est un peu comme s’il avait déclaré : « Je suis le Fils de Dieu ! » Mais ses contemporains se chargèrent de lui apprendre qu’il ne l’était pas. Alors, semblable à un Croisé de saint Louis, il dégainait cette épée : son verbe acéré, pour tailler en pièces les Bourgeois comme s’ils eussent été de vils Sarrasins. Eux fuyaient et, une fois à l’abri de ses coups, lui criaient d’un ton goguenard : « Rien n’est absolu ! »
Il le constate, avec quelle amertume ! Il écrit : « La plupart des hommes de ma génération ont entendu cela toute leur enfance. Chaque fois qu’ivres de dégoût nous cherchâmes un tremplin pour nous évader en bondissant et en vomissant, le Bourgeois nous apparut armé de ce foudre. Nécessairement alors, il nous fallait réintégrer le profitable Relatif et la sage Ordure » (Exégèse des lieux communs, première série)[1].
Il les réintégrait. Mais le fait d’être le forçat à perpétuité du Relatif ne cessa de lui infliger de fatidiques tortures. Ce lui fut une géhenne continuelle où ses souffrances lui arrachaient tour à tour des imprécations et des sanglots, des rires farouches et des prières résignées d’une poignante beauté. Comme Baudelaire, il devait s’écrier :
Certes je sortirai, quant à moi, satisfait D’un monde où l’action n’est pas la sœur du rêve…
Vaine plainte : la mort bienfaisante ne vint le délivrer que très tard. Il vécut soixante-dix ans pour invectiver la bassesse et le matérialisme suffoquant de son siècle et pour s’appliquer la loi de souffrance rédemptrice. Malgré tant d’impatiences, de révoltes convulsives, de rancunes trop humaines, il eut l’intuition que, seule, cette loi donne un sens surnaturel à notre vie transitoire sur la terre. Il comprit que Notre-Seigneur aide à porter leur croix ceux qui, Cyrénéens persévérants, l’aident à porter la sienne dans la Voie douloureuse.
Voilà, comme on le développera plus loin, la clé mystérieuse de son œuvre.
On étudiera, d’abord, ci-dessous, l’écrivain tel qu’il se comporta parmi la gent de lettres. On résumera la portée de quelques-uns de ses livres ; on définira les qualités de son style.
Ensuite on tentera d’expliquer le christianisme de Bloy et de démontrer que, tout pesé, il fut un bon serviteur de l’Église.
I
A plusieurs reprises, Léon Bloy a déclaré qu’il n’était pas un critique, — qu’il n’entendait même rien à la critique. Il ne faut donc lui demander ni impartialité ni analyses objectives, d’après une doctrine d’art préconçue, des volumes qui lui tombaient sous les yeux. Les neuf dixièmes des écrivains contemporains, il les jugeait fangeux, grotesques ou imbéciles, et il le disait sans périphrases. Les équarrir avec brutalité, ce fut une sorte de mission qu’il se donna. Dans l’introduction de Belluaires et Porchers il proclame hautement son dessein :
« Pénétré de mon rôle, dit-il, et profondément convaincu que c’est la France intellectuelle qu’on porte en terre, je marche un peu en avant des chevaux caparaçonnés et je pousse, tous les vingt pas, de vastes et consciencieuses clameurs — pour un salaire nul. »
Il faut d’ailleurs reconnaître que quelques-unes des exécutions auxquelles il procéda sont très justifiées — par exemple celle d’Émile Zola dans le pamphlet excellent qui s’intitule : Je m’accuse, et où la phrase sonore, nette et incisive exprime une pensée toujours haute.
Prenant à partie ce roman d’une niaiserie compacte : Fécondité, il dénonce, avec une clairvoyance implacable, le néant d’un prêche matérialiste et humanitaire, sentimental et libidineux, préconisant, dans le langage d’un palefrenier de haras qui se grimerait en prophète, le « Croissez et multipliez » de la Genèse, Dieu mis, au préalable, soigneusement à l’écart.
Bloy, par des citations bien choisies, montre l’impropriété, la lourdeur, l’incorrection du style, l’ennui boueux qui suinte de tous les chapitres et surtout l’ignorance à prétentions scientifiques du médiocre qui rédigea ce livre.
Zola est aujourd’hui bien oublié et il ne subsistera sans doute pas grand’chose de son œuvre. Mais au temps où Bloy l’écorchait vif, avec les raffinements d’un tortionnaire expérimenté, celui que Léon Daudet nomme « le Grand Fécal » marchait escorté d’une multitude adorante qui encensait, d’un cœur pieux, les produits de son dévoiement. L’amas putride de ses volumes usurpait une place considérable dans la littérature. Je m’accuse porta une pioche rougie au feu dans le tas énorme et en restitua les fragments au dépotoir.
Personne ne lira plus jamais Fécondité. Je m’accuse restera.
Barrès n’a pu s’empêcher d’écrire des mots qui seraient bien effrayants si l’on ne se disait pas qu’on est en présence d’un de ces petits vétérinaires attitrés qui entretiennent par des lavements bénins l’égalité d’âme du Psychologue. Hélas ! oui, il a écrit : « Mon royaume n’est pas de ce monde », parodiant le texte terrible à la façon d’un malpropre fagotin égaré dans une église et contrefaisant les gestes saints du consécrateur. « J’eus le souvenir, dit-il, de saint Thomas d’Aquin disant à l’autel de Jésus : — Seigneur, ai-je bien parlé de vous ? Et devant Moi-même qui ai méthodiquement adoré mon corps et mon esprit, je m’interrogeai : Me suis-je cultivé selon qu’il convenait ?… »
On espère que M. Barrès regrette, à cette heure, ces assimilations sacrilèges.
Mais, pour être équitable, Bloy, par la suite, aurait dû reconnaître l’heureuse évolution du chantre faisandé de Bougie Rose. A partir des Déracinés, M. Barrès cesse d’être un Narcisse de décadence. Il rentre dans le Vrai ; il s’attache fortement à la tradition nationale ; il publie, après des livres d’un style vigoureux et qui sont des merveilles d’observation et des documents d’histoire de premier ordre comme Leurs Figures, des études où la Fille aînée de l’Église : la France foncièrement catholique, est placée dans la lumière qui convient.
Mais cela, Bloy, irréductible et aveugle en ses préventions, ne pouvait pas s’en rendre compte. Lorsqu’il avait pris en grippe un écrivain, il le considérait désormais comme un réprouvé, indigne du Purgatoire, et, s’arrogeant le rôle de Justicier, il n’arrêtait pas de le pourchasser et de le lapider avec des silex et des épluchures.
C’est ainsi que, depuis ses débuts dans les lettres jusqu’à sa mort, il témoigna à M. Paul Bourget une haine tenace qui s’attaquait à l’homme privé aussi bien qu’à son œuvre. — Évidemment, les livres de M. Bourget sont d’une valeur fort inégale. Partout, même dans les mieux venus, le style est massif, incorrect, s’encombre de truismes dignes d’être cloués au pilori dans l’Exégèse des lieux communs. Un snobisme extraordinaire oblige parfois l’auteur de Cosmopolis de vanter, comme des âmes fines, les plus incontestables rastaquouères, de s’extasier sur les élégances d’hommes de clubs à cervelle de pingouin, d’attacher des ailes d’ange aux épaules de diverses perruches blasonnées et langoureuses, appartenant à ce qu’on est convenu d’appeler « le grand monde ». Le culte qu’il rend à la richesse semble déceler une hérédité de paysan auvergnat que les billets de banque hypnotisent. Et puis, il a d’autres vénérations d’une cocasserie transcendante, par exemple celle qu’il professe pour la médecine, art très conjectural, et pour certaines « illustrations » médicales, baudruches que l’ironie d’un nouveau Molière devrait bien dégonfler.
Néanmoins, avec tant de défauts, M. Bourget possède des qualités d’analyste qui ne permettent pas de le classer parmi les fantoches. S’il a bâclé parfois des romans-feuilletons, sans observation ni art, tels que Némésis, il laissera quelques livres aussi perspicaces que véridiques parce que, malgré tout, il a le sens social.
Le Disciple marque une date de l’histoire littéraire : à l’époque où le déterminisme matérialiste empoisonnait trop d’intelligences et dirigeait vers un mur d’impasse les tenants attardés de Taine, ce livre commença une réaction salutaire qui, depuis, n’a fait que progresser. Le retour très sincère — quoi qu’en prétende Bloy — de M. Bourget au catholicisme s’affirma de plus en plus. Comme il arrive toujours lorsqu’un esprit rend les armes aux certitudes promulguées par l’Église, son œuvre y gagna en clairvoyance et en profondeur. Réalisation qui lui eût été bien impossible quelques années plus tôt, il sut décrire, dans Un Divorce, les opérations si délicates à retracer de la Grâce en une âme que la privation de Dieu met au supplice. Il montra nettement que lorsque la loi divine du mariage indissoluble est transgressée, le désordre qui en résulte ruine la famille et, dès ce monde, frappe le coupable par les conséquences inéluctables de son péché.
L’Étape, peinture vigoureuse, pleine d’exactitude, de l’anarchie des esprits et des mœurs à la fin du XIXe siècle, fait penser à Balzac. Et, ce qui n’est pas toujours le cas chez M. Bourget, les personnages de ce roman vivent d’une vie intense.
Enfin, pendant la guerre, il a donné le Sens de la Mort, livre pensif, d’une haute portée chrétienne. La désespérance finale d’une âme qui, par orgueil, rejeta la foi religieuse et sombra dans le suicide, y est évoquée avec un relief saisissant. C’est d’une psychologie remarquable.
Qui eût constaté ces évidences devant Bloy l’aurait fait rugir. Mettre en doute la sûreté de son jugement en matière de littérature, c’était, estimait-il, outrager l’Absolu, profaner une encyclique ou se délivrer un brevet de crétinisme.
On peut ne voir là qu’un manque d’équilibre chez un extrême sensitif en qui se boursouflait parfois une vanité enfantine. Mais où Bloy mérite tous les reproches, c’est quand il s’acharne à décrier un de ses frères en Dieu au point d’accueillir contre lui les plus ineptes légendes ; quand, mû par une misérable rancune, provenant peut-être de griefs imaginaires, il ne se laisse même pas désarmer par la mort sanctifiée de sa victime. On veut parler de son attitude vis-à-vis d’Huysmans.
Sans insister sur ce sujet pénible, il importe de donner un exemple de la façon dont Bloy saisit, avec empressement, tout prétexte de salir le caractère de l’homme qu’il hait par-dessus toutes choses. En 1912, c’est-à-dire cinq ans après la mort d’Huysmans, M. André du Fresnois publia un opuscule intitulé : Une étape de la conversion d’Huysmans, où se lisaient des fragments de lettres susceptibles, semble-t-il, de desservir la mémoire de l’auteur d’En Route. Bloy en cite, avec des clameurs d’allégresse, ce passage : « Je me contamine dans mon bureau et trouve le temps long. Quelques pratiques tantôt religieuses, tantôt obscènes me remontent un peu, mais c’est de durée si courte !… » Et Bloy de commenter :
Voilà donc la recrue précieuse que nos catholiques ont tant admirée ! Ayant connu Huysmans beaucoup mieux et beaucoup plus que personne, ayant d’ailleurs souffert par lui et pour lui, je sais et j’affirme que sa conversion fut parfaitement sincère ; mais il devint catholique avec la très pauvre âme et la miséreuse intelligence qu’il avait, gardant comme un trésor l’épouvantable don de salir tout ce qu’il touchait. (Le Pèlerin de l’Absolu, p. 265-266.)
Si Bloy avait réfléchi, il se serait rappelé, à propos de cette lettre, la première partie d’En Route. Huysmans y confesse, avec une franchise touchante, les alternatives de débauches et de piété qui marquèrent le début de sa marche vers Dieu (voir notamment les chapitres V et VI). S’il avait eu pour un liard de psychologie, Bloy aurait compris que toute conversion, à son début, implique des luttes terribles entre les habitudes vicieuses du néophyte qui ne veulent pas se laisser dompter, et l’âme nouvelle qui commence à naître en lui. Parfois, celle-ci est d’abord vaincue ; mais la prière et la Grâce lui donnent peu à peu des forces pour se dégager de la pourriture antérieure. C’est à coup sûr à cette période que se rapporte la lettre citée par M. du Fresnois.
Mais Bloy, tout à son impulsion malveillante, était fort incapable de le reconnaître. Présenter Huysmans sous un jour odieux, tel fut son objectif perpétuel. Rien, pas même la charité chrétienne, ne l’en put détourner… On objectera que Huysmans l’avait jadis offensé. Soit. Mais encore n’est-il pas singulier que Bloy se soit si peu expliqué sur la nature de « l’horrible injustice » que Huysmans lui aurait faite ? Compulsez toute son œuvre, vous y verrez son grief sans cesse allégué ; mais quant au grief en soi, à peine un mot. Pourquoi cette réserve[2] ?
Au surplus, si Bloy avait été le chrétien absolu qu’il se vantait d’être, il se serait souvenu d’un certain article du Pater récité par lui, tous les jours, avant la communion : Dimitte nobis debita nostra SICUT ET NOS dimittimus debitoribus nostris, et il aurait pardonné.
Or, tout le monde sait que Deschamps mourut complètement ruiné, tué par les soucis d’argent.
Tel fut Bloy en tant qu’informateur des incidents de la vie littéraire. Qu’on soit donc assuré qu’à cet égard il ne mérite nulle créance.
On ne veut pas dire qu’il mentait de propos délibéré. Non, mais son imagination déformatrice faussait automatiquement les faits et ensuite les lui représentait comme les indices de l’infamie ou des intentions hostiles d’autrui. Il y avait un peu de manie de la persécution dans cet état d’esprit.
S’il ne faisait nul cas de la plupart des littérateurs contemporains, par contre il avait des admirations violentes et les exprimait avec une superbe grandiloquence. Il vénérait Balzac ; il aimait Barbey d’Aurevilly, Hello, Verlaine dont il loua le génie dans ce petit volume fort perspicace et tout imprégné de dilection fraternelle : Un Brelan d’excommuniés. Il goûtait Benson, Joergensen, Émile Baumann. Il écrivit pour les Derniers Refuges de Mlle Jeanne Termier, le seul poète mystique qui ait paru depuis la mort de Verlaine, une fort belle préface. Pour d’Aurevilly, non seulement il comprit son art à merveille, mais encore il le vengea des attaques niaises d’un sot du nom de Grelé. De Villiers de l’Isle-Adam, il sculpta un solide médaillon tout en faisant des réserves judicieuses sur l’hégélianisme qui embrume çà et là la pensée de l’admirable auteur de l’Ève future.
Il est vrai que, parfois, et pour des causes souvent puériles, l’estime qu’il accordait à ses préférés subissait de brusques éclipses. S’il apprécia intégralement ce chef-d’œuvre du génial Benson : le Maître de la Terre, il comprit mal et méconnut la Mystique profonde qui régit l’affabulation de Franck Guiseley et celle des Conventionalistes. Joergensen, dont il avait, d’un trait sûr, défini les premières œuvres, fut soudain voué aux gémonies pour avoir oublié de citer Je m’accuse dans un article sur la mort de Zola (voir Quatre ans de captivité à Cochons-sur-Marne). L’auteur excellent de Saint François d’Assise et des Pèlerinages franciscains, qui fut pour Bloy un ami toujours dévoué, ne méritait pas cette avanie.
Cette susceptibilité révèle l’importance énorme qu’il attachait à ses moindres écrits. Littéralement, il se croyait incapable d’accoucher d’un livre qui ne fût pas un chef-d’œuvre. Il n’y a qu’à feuilleter ses autobiographies au jour le jour pour le constater. Que le monde entier ne reconnût point son génie, ce lui causait un douloureux étonnement. De là, des récriminations quelque peu enfantines.
Elles sont d’autant moins justifiées que, dès ses commencements, il eut un groupe d’admirateurs qui ne cessa de s’accroître et qui ne lui ménageait pas les éloges. Mais rien ne pouvait le satisfaire. Bien qu’il proclamât son mépris total pour la publicité des journaux à grand tirage, il ne laissait pas de savourer l’aubaine lorsque quelqu’un de ceux qui eurent pouvoir d’y conférer de la notoriété signalait l’un de ses volumes.
« Cette fois, pensait-il, c’est la gloire et les mufles vont s’incliner devant moi… » Or, rien de tel ne se produisait. Quand Mirbeau — qui fut un brave impulsif, possédant un certain esprit de justice, quoiqu’il blasphémât comme cent mille diables — consacra un article chaleureux à la Femme pauvre, Bloy espéra un succès. Le succès de grand public ne vint pas. Mais Bloy, qui ne put jamais comprendre que son art était d’une qualité trop élevée pour conquérir la multitude, attribua ce déboire au fait que l’article avait paru le matin du Grand Prix, « jour où, écrit-il, personne ne lit rien ».
Non, ni le Grand Prix, ni toute autre circonstance adventice n’avaient rien à voir avec ce manque de retentissement. Les causes de l’obscurité relative où Bloy vécut jusqu’à son décès étaient ailleurs. Il n’est pas difficile de les apercevoir.
D’abord, un homme qui, à chaque lever de soleil, vide consciencieusement son pot de chambre sur la tête des « bourgeois » ne doit pas s’attendre au suffrage de la Bourgeoisie — que celle-ci soit « bien pensante » ou qu’elle adore la déesse Raison. Or Bloy procédait à cette opération avec une régularité parfaite. Ajoutons tout de suite qu’on se garde de lui en faire un reproche. Sa position vis-à-vis du « gros public » est symbolisée par une anecdote qu’il plaça dans l’Exégèse des lieux communs (nouvelle série) :
J’ai connu, dit-il, un épicier dans le temps de ma célèbre captivité à Cochons-sur-Marne. Un jour que le total de ses additions me suffoquait, il proposa loyalement de m’ouvrir ses livres… Je lirai vos livres, lui dis-je, quand vous aurez lu les miens…
L’épicier ne les aurait lus ni pour or ni pour argent. Et comme, depuis le romantisme, l’épicier résume le tiers état, Bloy enfourchait la Chimère quand il l’engageait à découvrir ses œuvres. Mais il ne voulut jamais admettre qu’il y eût incompatibilité irréductible entre les façons de penser du Bourgeois et les siennes. Plutôt que de se rendre à cette évidence, il cherchait les explications les plus déraisonnables à ses déboires.
Au commencement du Désespéré, il les attribue au triomphe des romans de Georges Ohnet, « l’ineffable bossu millionnaire et avare, l’imbécile auteur du Maître de Forges, qu’une stricte justice devrait contraindre à pensionner les gens de talent, dont il vole le salaire et idiotifie le public » (page 14).
Bloy se figurait peut-être que si Ohnet avait disparu, comme Romulus, dans une apothéose, ledit public se serait précipité, avec enthousiasme, dans les librairies pour acquérir les volumes des grands écrivains jusqu’alors méconnus. Quelle erreur ! L’affinité entre Ohnet et les innombrables lecteurs de ses élucubrations était bien trop grande pour que ceux-ci vinssent jamais à goûter la vraie littérature. A public bourgeois, fournisseur bourgeois ; c’est une loi inéluctable. Et il est vraiment puéril de dépenser de l’énergie à s’en indigner.
Mais Bloy n’acceptait pas cette loi. Il ne cessait d’étiqueter, en vociférant, l’inoffensif Ohnet « voleur de gloire » — et il n’en acquit pas un lecteur de plus. Ce dont il faut le féliciter sans arrière-pensée.
Un autre motif de son défaut de vaste notoriété, c’était l’inaptitude d’un grand nombre de gens de lettres à comprendre l’esprit catholique qui donne toute leur valeur à ses plus belles pages. Les uns sont, quant à la religion où ils furent baptisés, d’une ignorance de Papous. Ce qui du reste leur fait commettre de bien divertissants quiproquos si, d’aventure, ils se risquent à parler des choses religieuses. Les autres sont des païens délibérés que le christianisme horripile, qui pratiquent l’hédonisme et que la seule apparition d’une porte de monastère fait cingler aussitôt vers Gnide ou vers Paphos. D’autres enfin, qui ont pris au sérieux Homais et son ami Renan, se croiraient gâteux s’ils admettaient le surnaturel et professent une certaine religion de la science tellement stable que ses dogmes changent environ tous les quinze ans. Pour ces derniers le catholicisme est un fossile dont il n’y a plus lieu de classer les débris.
Bloy ne pouvait espérer séduire ce pauvre troupeau sans pasteur. Il s’étonnait pourtant d’en être méconnu. Même, il aurait voulu qu’ils répondissent aux injures qu’il leur décochait par des actes de déférence. C’était trop demander à la nature humaine.
Mais ce qui l’indignait encore davantage, c’était que la majorité du clergé parût ignorer ses livres. « Les curés, s’écriait-il, ont fait le vœu solennel de ne rien lire jusqu’au jugement dernier ! »
La boutade est amusante ; elle porte à faux. Des prêtres le lisaient ; mais il n’est pas surprenant qu’ils se soient abstenus de témoigner leur approbation à un écrivain qui sabrait, à tort et à travers, pape, cardinaux, évêques, séculiers et réguliers, tout en se décernant le titre de soutien inébranlable de l’Église. D’ailleurs, ce qui prouve leur indulgence foncière, c’est que Bloy n’a jamais été menacé de l’Index. Quoiqu’on ait avancé le contraire, l’Église ne déteste pas ses enfants terribles. Elle leur passe bien des incartades — pourvu qu’ils ne touchent pas au Credo. Et Bloy n’y a jamais touché.
Il y a une autre raison, fort simple, qui explique l’abstention relative du clergé, celle-ci : la plupart des prêtres sont très pauvres ; les livres coûtent cher ; et, de plus, les mille soins absorbants de leur ministère ne leur laissent pas le loisir de s’adonner à la lecture. De l’aube à la nuit tombée, les offices, le confessionnal, les œuvres absorbent tous leurs instants. Et c’est à peine si, rompus de fatigue, ils trouvent, avant un repos bref, le temps de lire leur bréviaire. Dire cela, ce n’est point tenter une apologie dont notre clergé n’a pas besoin, c’est constater un fait.
Il faut donc répéter ici ce qu’on a formulé ci-dessus à propos des péripéties de la vie littéraire. Quand Bloy, traitant de l’Église militante, s’indigne ou se courrouce à cause de tel incident qu’il interprète selon sa manie dénigrante, neuf fois sur dix, il est nécessaire de mettre au point.
En somme, il y avait en lui un démon sarcastique qui tentait fréquemment d’égarer le grand chrétien qu’il était au fond. Assez souvent ce chambardeur interne, aux embûches corrosives, le faisait choper, mais une visite au Saint Sacrement le remettait presque toujours et assez vite sur pied.
En outre, il y a un fait capital qu’il faut se garder d’oublier lorsqu’on écrit sur Bloy, c’est la misère atroce qui le supplicia pendant la plus grande partie de son existence — non seulement lui seul aux années de célibat, mais, après son mariage, sa femme et ses enfants dont deux en moururent ! Certes, cette indigence meurtrière explique, justifie même ses colères imprécatoires et, en partie, les malédictions qu’il fulminait contre les égoïstes et les satisfaits. Se sentir une force de géant et se trouver souvent réduit à l’impuissance par le manque d’aliments. Aimer les siens d’une affection véhémente et les voir privés du plus strict nécessaire. Concevoir une œuvre magnifique et, faute de ressources, n’en pouvoir réaliser quelques parcelles qu’à de longs intervalles et au prix d’efforts épuisants. Quel cercle de l’enfer ou, plutôt, quel ardent Purgatoire ! Le miracle, c’est qu’il n’ait pas plié sous les railleries fangeuses de certains journalistes, sous le silence calculé de « chers confrères » plus ou moins envieux, qu’il n’ait pas écouté les conseils timides d’amis incompréhensifs qui l’adjuraient d’édulcorer « sa manière ».
La société actuelle, matérialisée jusqu’aux moelles, hait, d’une haine irréductible, la pauvreté. Elle lui apparaît une souillon répugnante qu’il sied de huer, de traquer, d’abolir sous les gravats. Mais surtout, qu’un pauvre se veuille tel par amour pour ce Jésus qui n’avait pas même une pierre où reposer sa tête, c’est le crime qu’elle ne saurait absoudre. Bloy fut ce pauvre ; c’est pourquoi tant de gens aux goussets lourds d’écus le regardaient souffrir avec un mélange de dégoût et d’effroi. D’autres, des esthètes, capables de vendre leur mère pour se donner une sensation nouvelle, disaient : « Il ne faut pas venir en aide à Bloy ; la misère lui fait pousser de si beaux cris ! »
Oui, cela fut écrit par un puant bien renté dont on pourrait citer le nom. Bloy, aux heures d’oraison, écartait ces immondices de réprouvés. Les yeux levés sur le Crucifix radieux, il poursuivait sa tâche de témoin des Évangiles ; ne sachant pas, ne voulant pas se vendre, il donnait ce qu’il avait : le pain de la Parole unique, — et des âmes en détresse étaient sauvées.
Il écrit :
— Bon Dieu ou bon diable, c’est toujours ça de vendu !
Exclamation d’un vendeur de la rue, jet de lumière sur le XXe siècle. Dieu et le diable sont hors de cause et de plus en plus. Leur affirmation ou leur négation fut un jeu pour l’âge puéril de l’Humanité. Devenue raisonnable enfin, la race humaine vendra exclusivement. Elle vendra tout. — Malheur à celui qui donne ! Malheur à la Jérusalem de celui qui donne ! Malheur à moi !…
Est-ce bien malheur qu’il faut dire ?
Tu es si pauvre que tu as pu donner aux plus riches. Tu t’es donné toi-même avec une telle profusion que Celui qui a racheté tous les hommes ne sait presque plus ce qu’il te doit. La munificence des Crésus fait pitié si on la compare à une goutte de la sueur du front d’un pauvre qui travaille pour Jésus-Christ.
Tes livres étouffés et permanents, qui ressemblent à des nuits d’amour, ont consolé trois ou quatre désespérés ; ils ont rapatrié une demi-douzaine d’aveugles en exil qui tâtonnaient inutilement vers la Lumière ; ils ont restitué à Jésus-Christ le bon Larron qui ne savait pas que cet effrayant supplicié eût un royaume… Est-ce que cela se paie, sinon par l’ignominie et les tourments ? (Préface de l’Invendable.)
Bloy eut le droit de se rendre ce témoignage. Et il eut aussi le droit de s’écrier, comparant son œuvre aux saletés plus ou moins musquées qui pullulent dans la littérature d’aujourd’hui : « Je vise souvent à la tête, parfois au cœur — jamais plus bas ! »
II
Ce qui valut à Bloy des admirateurs nombreux, même parmi ceux que son catholicisme intense n’atteignait pas, c’est le style superbe de ses livres. En lui, l’artiste égale le penseur. Quelqu’un qui ne partageait pas ses croyances a pu dire : « Jadis, quand nous n’avions pour nous initier à la musique de Wagner que des fragments entendus aux concerts Lamoureux, dès que l’orchestre avait exécuté un morceau de la Tétralogie ou de Tristan, ce qui venait ensuite, quelle qu’en fût la réelle valeur, nous semblait banal et piteusement incolore, tant nous demeurions sous l’empire du génie wagnérien. Ainsi des livres de Bloy : quand on sort de les lire, il ne faut pas tout de suite aborder l’ouvrage d’un auteur différent. Même digne d’estime, il semblerait insignifiant. »
Il y a beaucoup de vrai dans ce rapprochement.
Le style de Bloy, tout imprégné de la sève latine, musclé, viril, retentissant, paré de couleurs harmonieuses en leur éclat, ravira toujours quiconque est apte à sentir la beauté.
Il n’est pas sans défaut. Par exemple, dans le Désespéré — première œuvre de Bloy qui compte véritablement — la phrase, parfois, s’empâte, s’alourdit d’épithètes redondantes, trébuche parmi des broussailles parasites. Plus tard aussi, et assez souvent, Bloy met une complaisance excessive à développer des images, fort pittoresques en soi, mais où la minutie du détail écrase l’ensemble du chapitre par manque de proportions. Telle, certaine période du Brelan d’excommuniés. Bloy y reproche à l’Église contemporaine d’apprécier plus que ses grands écrivains les larves exsangues dont les vagissements pieusards feraient prendre, aux gens mal informés, la littérature religieuse pour une chaponnière. Il ajoute : « Que dis-je ? Elle est au point de préférer, d’avantager de ses bénédictions les plus rares ceux de ses fils qu’elle devrait cacher dans d’opaques ombres, dans d’occultes et compliqués souterrains dont la clef serait jetée, au son des harpes et des barbitons, dans l’abîme le plus profond du Pacifique par des cardinaux austères, expédiés à très grands frais sur une flotte de trois cents vaisseaux. »
Cette phrase est d’un rythme irréprochable ; mais, par la place démesurée qu’elle tient dans le chapitre, elle écrase ce qui précède et ce qui suit. Vérifiez.
A mesure que Bloy progressait dans la connaissance du métier, ces défauts s’atténuèrent. Ils ont presque entièrement disparu dans les œuvres de sa maturité. C’est alors le grand style oratoire — oratoire à ce point qu’ayant commencé à le lire des yeux, on est parfois obligé de poursuivre à voix haute tellement le désir de se mettre dans l’oreille la musique d’airain et d’or des cloches qui tintent dans ses phrases vous sollicite.
Ce don s’épanouit au maximum dans plusieurs de ses livres et, entre autres, dans les deux volumes de l’Exégèse des lieux communs. Voici l’un des chefs-d’œuvre de Bloy, non seulement par la qualité du style, mais par la vigueur de la satire et par sa justice vengeresse.
Louis Veuillot a dit dans ses Mélanges : « L’écrivain qui n’a pas, une fois au moins, rompu en visière au goût du gros public, qui n’a jamais su, jamais osé parler contre le sentiment de la foule, qui n’a jamais rêvé, jamais essayé de se frayer une voie à l’encontre du torrent des sottises générales n’est pas un écrivain. Il n’a ni la fierté, ni le courage, ni l’indépendance d’esprit qui donnent le style et la vie aux actes littéraires : ce n’est qu’un bourgeois qui beugle avec les autres. »
Or Bloy veut interdire ce beuglement au bourgeois. Il prétend même lui « arracher la langue ». Et, afin de démontrer l’urgence de l’opération, il s’exprime en ces termes :
L’entreprise, je le sais bien, doit paraître fort insensée. Cependant je ne désespère pas de la démontrer d’une exécution facile et même agréable. Le vrai Bourgeois, c’est-à-dire, dans un sens moderne et aussi général que possible, l’homme qui ne fait aucun usage de la faculté de penser et qui vit, ou paraît vivre sans avoir été sollicité, un seul jour, par le besoin de comprendre quoi que ce soit, l’authentique et incontestable Bourgeois est nécessairement borné dans son langage à un très petit nombre de formules[3]. Le répertoire de locutions patrimoniales qui lui suffisent est fort exigu et ne va guère au delà de quelques centaines. Ah ! si l’on était assez béni pour lui ravir cet humble trésor, un paradisiaque silence tomberait aussitôt sur notre globe consolé !…
Et plus loin :
Ce résultat serait obtenu, sans doute, si la céleste douceur ne m’était pas refusée d’établir, en l’irréfutable argumentation d’une dialectique de bronze, que les plus inanes bourgeois sont, à leur insu, d’effrayants prophètes, qu’ils ne peuvent pas ouvrir la bouche sans secouer les étoiles et que les abîmes de la Lumière sont immédiatement invoqués par les gouffres de la Sottise.
Cette dernière phrase est une allusion à ce fait que beaucoup de lieux communs prennent leur origine dans des paroles de Notre-Seigneur ou dans des aphorismes dérobés au Saint Livre et galvaudés par l’ineptie malfaisante des interprétations bourgeoises. Défile ensuite un carnaval de clichés pareil à une troupe de chacals, de fouines, d’ânes, de porcs et d’oies revêtus d’une apparence humaine et fustigés, avec un fouet de flammes, par un bestiaire aussi clairvoyant qu’implacable.
Une ironie foudroyante, un sens âpre du comique président à ce jeu de massacre. Tout ce que l’âme d’un commerçant malhonnête, d’un rentier hébété par les trafics de Bourse, d’un solennel farceur, turgescent en politique et membre de l’Académie, — comme Ribot ou Hanotaux, — de bien d’autres « soutiens de la société » contient de vertueuse tartuferie, de sale intrigue, de vilenie purulente est dénoncé ici en formules brèves qui piquent comme un javelot à la pointe suraiguë ou qui fracassent le crâne du bourgeois comme une massue héracléenne.
Bloy feint quelquefois d’approuver ses victimes. Et alors son ironie prend une envergure formidable — par exemple, lorsqu’il commente l’aphorisme : les affaires sont les affaires. Ailleurs, il arrache le masque cauteleux d’un promulgateur de lieux communs et montre l’ignoble visage qui se dissimulait sous une apparence de mansuétude comme dans la Crème des honnêtes gens. Ou bien, il reprend le texte sacré que viennent de polluer des bouches blasphématrices, et il en use pour donner au bourgeois un avertissement fatidique comme dans : Il n’y a pas de fumée sans feu.
Un des joyaux les mieux sertis de l’Exégèse, c’est le petit conte intitulé : On n’est pas parfait. Avec un calme souverain, avec une tranquille netteté d’expression, Bloy y décrit l’examen de conscience d’un bourgeois homicide. La leçon morale jaillit de l’hyperbole énorme, sans prêche ni commentaires affadissants, comme la pierre d’une fronde. Il revient, à diverses reprises, sur l’état d’âme du Bourgeois pratiquant qui s’applique à « servir deux maîtres » et il en obtient d’effrayantes caricatures, plus exactes que des portraits. Dans cet ordre, on citera encore : Chacun pour soi et le bon Dieu pour tous. On croirait, en ce morceau, entendre chuchoter un démon qui parodierait un Sacrement.
Presque toujours, par allusion ou d’une façon directe, la Face de Dieu outragée apparaît à l’arrière-plan de ces peintures incendiaires. Et cette présence entrevue ou formelle leur confère une portée redoutable.
Telle, la glose de ce lieu commun : Il n’y a que la vérité qui offense. Voici :
J’allais l’oublier, celui-là ! N’avais-je pas raison ? Non seulement il y a des vérités qui ne sont pas bonnes à entendre, mais le profond Bourgeois nous affirme qu’il n’y a que la vérité qui l’offense. Le mensonge ne l’offense pas, ne l’offensera jamais. C’est une espèce d’oncle dont il espère toujours hériter et pour lequel il n’a pas assez de caresses. Quand le Mensonge s’incarnera, ce qui doit arriver un jour, il n’aura qu’à dire : Quittez tout et suivez-moi, pour traîner aussitôt derrière lui, non pas une douzaine de pauvres, mais des millions de bourgeois et de bourgeoises qui le suivront partout où il lui plaira d’aller.
Jusqu’à présent, la Vérité seule s’est incarnée : Ego Veritas qui loquor tecum, et vous savez comment elle a été accueillie. Ah ! on ne s’y est pas trompé une minute : Crucifigatur ! Il n’y a que la VÉRITÉ qui offense…
C’est tout de même troublant d’entendre le Bourgeois dire ces choses-là, tranquillement, du matin au soir.
L’Exégèse des lieux communs est un chef-d’œuvre. La justice y parle, car Léon Bloy, étudiant, à la loupe, l’âme du bourgeois au XXe siècle, y vit éclore des œufs de vipère.
III
Il existe quelques livres de Bloy dont l’intérêt est médiocre. On y trouve, çà et là, de très belles pages. Mais ils sont décousus quant à la composition et, en outre, ils donnent comme avérés des faits soumis à controverses. Par exemple, le Fils de Louis XVI. En ce volume, Bloy tient pour certaine l’identité de Naundorff à Louis XVII. Or, rien de moins établi. Dans l’état actuel des connaissances historiques, et après les travaux de M. G. Lenôtre, il semble probable que Louis XVII n’est pas mort au Temple. Mais, en ce qui concerne ses avatars postérieurs, tout est ténèbres et conjectures plus ou moins ingénieuses. Au surplus, Bloy écrivit ce livre sur commande, et, quoiqu’il se batte les flancs pour se hausser à l’enthousiasme, il crève les yeux que ni la personnalité de Naundorff ni celles de ses descendants ne l’ont emballé. Ce qui fait que les partisans de la survivance, eux-mêmes, goûtèrent peu cette apologie manquée.
Une autre tentative d’imposer la conviction, malgré le peu de solidité des documents originaux, Celle qui pleure présente aussi le défaut d’une composition défectueuse. On y trouve, parmi beaucoup d’incohérences, des morceaux splendides à la gloire de la Sainte Vierge et un chapitre d’une incomparable beauté mystique : le Paradis. Mais le fameux Secret de Mélanie, présenté comme une prophétie authentique, appelle bien des réserves. L’Église a sanctionné la réalité de l’apparition de Marie à la Salette et l’on n’éprouve nulle difficulté à l’admettre, sachant avec quelle prudence Rome procède en des cas analogues. Quant au Secret, les opinions sont libres. Et il faut dire qu’à l’étudier de près, on y soupçonne surtout l’excès d’imagination d’une pauvre fille, gâtée par des louanges extravagantes et qui avait trop lu l’Apocalypse, sans y comprendre goutte.
Mais, sur ce point, Bloy ne voulait rien entendre. Comme presque tous les tenants du Secret, il entrait en frénésie à la moindre objection et condamnait à l’enfer le plus fuligineux ses contradicteurs. Ce n’est pas un très bon signe que ce défaut de calme dans la conviction : les vociférations ne sont pas des preuves…
Le terrain déblayé, l’on a hâte de mentionner des œuvres plus substantielles, où le rugissement du lion se déploie avec une magnifique ampleur.
Le Désespéré, on le lit avec prédilection et on le relira toujours. C’est le plus célèbre des livres de Bloy ; on ne le commentera donc pas en détail et l’on rappellera seulement le chapitre merveilleux du séjour à la Chartreuse, la physionomie poignante de Véronique, l’exécution magistrale du juif allemand Albert Wolff tenu par les crânes pointus de son temps pour le plus spirituel des chroniqueurs parisiens — ce qui juge une époque — et la fin douloureuse et sombre qui fait penser à Dante.
Voici enfin le second roman publié par Bloy : La Femme pauvre, plein de taches et de trous, mais d’une pensée si haute, d’un art si éclatant qu’il sied de s’y arrêter.
Passons sur les gaucheries et les invraisemblances de l’affabulation, négligeons les romantismes surannés : le père qui fait élever sa fille naturelle dans l’intention de la prendre pour maîtresse, par exemple. Ne faisons pas le pet de loup à propos des illogismes psychologiques : le caractère hétéroclite de ce fantoche charitable, le peintre-sculpteur-poète-musicien Gacougnol. Blâmons, sans plus, l’acharnement à représenter Huysmans — venu là on ne sait pourquoi, sous le pseudonyme transparent de Folantin — comme un pleutre et un Pharisien. Trois figures se détachent de l’ensemble un peu confus du livre : Caïn Marchenoir et Léopold — qui incarnent Bloy lui-même en deux personnes — et surtout Clotilde, qui est la femme pauvre. Les silhouettes vermineuses d’Isidore Chapuis et de son épouse ne sont pas non plus à mépriser. Crapules à l’eau-forte, ils retiennent l’attention.
Mais, pour être précis, il faut reconnaître que la Femme pauvre n’est pas à proprement parler un roman. Bloy était, par tempérament, trop passionné, trop voué à l’oraison synthétique pour se plier à un genre littéraire qui demande la faculté de s’objectiver en autrui. Ici donc, nous avons une sorte d’autobiographie lyrique, — comme déjà dans le Désespéré, — une projection sur le plan imaginatif des souffrances d’une âme qui réagit furieusement ou plaintivement contre les platitudes et les souillures de la vie quotidienne. Marchenoir, Léopold, nous venons de le dire, c’est Bloy en guerre contre un état social qu’il abhorre et dont le matérialisme abject le suffoque. Clotilde, c’est sa sensibilité toujours saignante par les mille blessures que des contingences ordurières ou agressives lui infligent. Clotilde, c’est aussi sa foi si franche, si religieusement abandonnée à la Vérité catholique, c’est l’amour intégral de Jésus qui lui vaut parfois les visites ineffables de la Grâce illuminante.
Marchenoir encore, c’est Bloy quand il invective en un style d’ébène incrusté d’or sombre la sottise du siècle incrédule, bateau plat qui vacille, dépourvu de pilote, d’écueils en récifs, sur cette mer ténébreuse : la science athée. C’est lui toujours quand il montre l’Église auréolée d’étoiles et demeurant immuable sur le roc de la Promesse divine, sans même entendre le grignotement des petits rongeurs qui essaient d’entamer ce granit.
Écoutez ce discours :
Je suis pèlerin du Saint Tombeau, dit Marchenoir, de sa belle voix grave et claire qui fait ordinairement osciller les crêtes et les caroncules. Je suis cela et rien de plus. La vie n’a pas d’autre objet et la folie des croisades est ce qui a le plus honoré la raison humaine. Antérieurement au crétinisme scientifique, les enfants même savaient que le sépulcre du Sauveur est le centre de l’univers, le pivot et le cœur des mondes. La terre peut tourner autant qu’on voudra autour du soleil. J’y consens, mais à condition que cet astre, qui n’est pas informé de nos lois astronomiques, poursuive tranquillement sa révolution autour de ce point imperceptible et que les milliards de systèmes qui forment la roue de la Voie lactée continuent le mouvement. Les cieux inimaginables n’ont pas d’autre emploi que de marquer la place d’une vieille pierre où Jésus a dormi trois jours…
Alors, que voulez-vous que je vous dise ? Si l’Art est dans mon bagage, tant pis pour moi ! Il ne me reste qu’à mettre au service de la Vérité ce qui m’a été donné pour le Mensonge ! Ressource précaire et dangereuse, car le propre de l’Art, c’est de façonner des Dieux !
Nous devrions être horriblement tristes, ajouta l’étrange prophète comme se parlant à lui-même. Voici que le jour descend et que vient la nuit où personne ne travaille plus. Nous sommes très vieux et ceux qui nous suivent seront plus vieux encore. Notre décrépitude est si profonde que nous ne savons même pas que nous sommes des idolâtres.
Quand Jésus viendra, ceux d’entre nous qui « veilleront » encore, à la clarté d’une petite lampe, n’auront plus la force de se tourner vers la Face, tellement ils seront attentifs à interroger les Signes qui ne peuvent pas donner la Vie. Il faudra que la Lumière les frappe dans le dos et qu’ils soient jugés par derrière !…
Cette vaticination grandiose n’a d’égale que la beauté mystique des chapitres de la fin quand Clotilde, en extase, confond, dans une vision unique, les flammes d’un incendie dans la ville et l’embrasement de l’amour divin dans son âme.
Et la phrase, si vraie en son indicible mélancolie, la phrase dont seuls les contemplatifs peuvent saisir toute l’effrayante profondeur : Il n’y a qu’une tristesse, c’est de n’être pas des saints.
Ici encore, dussent les gens de lettres aveugles s’esclaffer de rire, il faut évoquer Dante — et nul autre.
On espère maintenant avoir réussi à donner une impression de cette œuvre sans analogue et peut-être sans équivalent dans la littérature catholique depuis un demi-siècle. Concluons :
Dans un article du Mercure (31 juillet 1902), sur l’Exégèse des lieux communs, Mme Rachilde avait cité ce mot d’un imbécile : « Bloy est beaucoup plus près de Ravachol que de Jésus. »
Bloy répondit : « Autant dire, sauf respect, que je dîne plus volontiers d’un étron que d’une poularde truffée. »
Il avait raison de protester, car, loin qu’il soit un anarchiste, son œuvre entière est une apologie de l’ordre. Il eut au plus haut degré le sentiment que l’Ordre ne peut exister que par l’observation de la loi divine. Cette loi, c’est l’Église qui en détient les sanctions. L’Ordre, elle le suscite dans les âmes, elle l’assure dans la société. Chaque fois que les hommes méprisent ses avertissements, nient sa mission ou la persécutent, non seulement ils se pervertissent et divaguent, mais encore ils déchaînent des cataclysmes. On l’a vu pour cette guerre atroce que nous venons de subir, qui fut un châtiment mérité et qui constitue le prologue de drames encore plus effroyables. Ces choses, Bloy les a dites partout et, notamment, c’est la leçon qu’il donne dans ces deux beaux livres : Méditations d’un solitaire en 1916 et Dans les ténèbres. Là, il est l’Annonciateur et l’on doit trembler avec lui lorsqu’il s’écrie :
Maintenant la colère de Dieu plane sur toute la terre. Elle est comme un immense nuage noir très bas qui couvrirait tout, ne laissant à personne un espoir quelconque d’échapper à la destruction. Quelque chose de semblable a dû se passer à la veille du déluge quand Noé construisait l’Arche où huit âmes seulement furent sauvées. La menace est d’autant plus terrible que l’inconcevable cécité des « clairvoyants » ne leur permet pas de la voir. Quel cri d’agonie dans le monde entier lorsque le voile des apparences venant à se déchirer on apercevra le cœur de l’Abîme !…
On a conclu des traités où l’on omit soigneusement d’écrire le nom de Dieu ; on a établi un aréopage des Nations où il est radoté sans cesse de Justice et de Paix, mais où l’on se garde, comme d’une incongruité, de mentionner l’Évangile. Cependant les peuples se regardent avec haine et rancune, fourbissent des armes nouvelles. Les Juifs qui détiennent l’or préparent le règne du Maître de la Terre, et fomentent, selon leurs intérêts, les massacres et les ruines. Les hommes n’ont pas voulu de Dieu ; ils s’agitent, et c’est le Juif, instrument inconscient de la colère divine, qui les mène. Quelle sarabande lugubre entre deux coups de foudre !
Pour avoir constaté ces évidences, pour avoir, comme l’enseigne la Sagesse, accepté de souffrir avec Jésus afin que des âmes fussent rachetées, pour avoir compris que sans la foi dans la douleur rédemptrice, la vie, on le répète, ne serait qu’un cauchemar incohérent et dénué de sens, Bloy mérita de réaliser la parole fulgurante de saint Paul : Qui nunc gaudeo in passionibus, pro vobis et adimpleo ea quae desunt passionum Christi in carne mea pro corpore ejus quod est ecclesia.
Moi qui, maintenant, me réjouis dans mes souffrances pour vous et accomplis, dans ma chair, ce qui manque aux souffrances du Christ, pour son corps qui est l’Église…
Chaque fois qu’il perdit la notion de son destin expiatoire, il ne fut qu’un artiste plein de talent mais aussi de gloriole, vindicatif et injurieux. Chaque fois que la Sainte Eucharistie, reçue chaque jour, le reconquit à la Grâce, il fut le grand Pauvre, aimé du Saint-Esprit, qui, ne possédant rien au monde, possède Dieu et Le sent vivre en lui.
Celui-là, c’est le vrai Bloy, l’humble qui écrivait à un ami :
Ma femme, qui vous a vu aujourd’hui, me dit que vous m’attribuez le pouvoir de vous réconforter. Vous m’aviez écrit déjà des choses semblables, et cela m’étonne toujours… Quel besoin j’aurais moi-même de m’appuyer sur autrui ! Combien de fois je l’ai essayé ! Combien de fois ai-je cru trouver des colonnes de granit qui n’étaient que cendres ou pis encore ! Et j’ai bien peur de n’être moi-même que cela !
Le peu que j’ai, Dieu me l’a donné sans que j’y fusse pour rien et quel usage en ai-je fait ? Le pire mal, ce n’est pas de commettre des crimes, mais de n’avoir pas accompli le bien qu’on pouvait. C’est le péché d’omission, qui n’est pas autre chose que le non-amour et dont personne ne s’accuse. Quelqu’un qui m’observerait chaque jour, à la première messe, me verrait souvent pleurer. Ces larmes, qui pourraient être saintes, sont plutôt des larmes très amères. Je ne pense pas, alors, à mes péchés dont quelques-uns sont énormes. Je pense à ce que j’aurais pu faire et que je n’ai pas fait, et je vous assure que c’est très noir…
Je n’ai pas fait ce que Dieu voulait de moi, c’est certain. J’ai rêvé, au contraire, ce que je voulais de Dieu et me voici, à 68 ans, n’ayant dans les mains que du papier ! Ah ! je sais bien que vous ne me croirez pas et que vous me supposerez je ne sais quel repli d’humilité. Hélas ! quand on est seul, en présence de Dieu, à l’entrée d’une avenue très sombre, on a le discernement de soi-même et on est mal situé pour s’en faire accroire. La vraie bonté, la bonne volonté toute pure, la simplicité des petits enfants, tout ce qui appelle le baiser de la Bouche de Jésus, on sait bien qu’on ne l’a pas et qu’on n’a vraiment rien à donner à de pauvres cœurs souffrants qui implorent du secours. C’est ma situation vis-à-vis de vous. Sans doute, je peux prier pour vous, je peux souffrir avec vous et pour vous, en essayant de porter un peu de votre fardeau. Oui, mais la goutte d’eau puisée dans un calice du Paradis terrestre, il m’est impossible de vous la donner. J’ai senti aujourd’hui que j’avais le devoir de vous dire cela pour que vous ne comptiez pas trop sur une créature faible et douloureuse… (Au Seuil de l’Apocalypse.)
Pour cette admirable confession et pour d’autres pareilles qu’on pourrait citer — pour n’avoir pas gaspillé ce don des larmes que le Paraclet lui avait octroyé, Bloy sera placé au rang de ceux dont il a été dit sur la Montagne : « Bienheureux ceux qui pleurent, car ils seront consolés. » Il a mis, sans récompense terrestre, ses pas dans les pas sanglants de Jésus, il l’a suivi du Tribunal de Pilate au Golgotha. Il s’est tenu au pied du Crucifix quand les ténèbres couvraient la face du monde. A cause de son abnégation, après un Purgatoire très nécessaire, la Porte de Clarté s’ouvrira devant lui ; et il ira se fondre, parmi des torrents d’amour, dans l’Essence incréée.