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Léon Bloy

DEUXIÈME PARTIE

Reading edition

Dans la première partie de cet essai, j’ai tâché de donner une idée de Léon Bloy, tel que ses confidences réitérées le font connaître, et de son œuvre en général, avec ses énormes défauts et ses magnifiques qualités. Je voudrais essayer maintenant de compléter ce travail en étudiant en lui l’historien, le contempteur des mœurs actuelles, le mystique : trois aspects significatifs de cette personnalité si forte. Je prendrai pour cela trois de ses livres : l’Ame de Napoléon, le Sang du Pauvre, le Salut par les Juifs.

I

Si j’ai bonne mémoire, dans la Comédie humaine, ce n’est qu’à trois reprises que Balzac fait apparaître Napoléon en personne. Dans la Vendetta, on trouve une silhouette vigoureusement découpée du Premier consul. Dans Une Ténébreuse Affaire, l’Empereur est évoqué, de main de maître, à la veille d’Iéna. Enfin, dans le Médecin de campagne, les récits d’un de ses vieux soldats font comprendre comment sa légende se dégagea de la foudroyante épopée qui va des plaines radieuses de la Lombardie aux champs funèbres de Waterloo.

Relisant l’Ame de Napoléon, je ne pouvais m’empêcher d’établir une sorte d’assimilation entre le grognard à la retraite que ses courses à la suite du Maître des Armées laissèrent ébloui, stupéfait, vaguement conscient d’avoir été, pour son humble part, l’auxiliaire d’une destinée d’exception et Bloy lui-même que l’aventure prodigieuse du Dominateur plonge dans une admiration où se mêlent un étonnement indicible et l’intuition aiguë du Surnaturel divin qui commande toute cette existence sans analogue. On trouvera peut-être le rapprochement un peu forcé. Mais qu’on se rappelle le physique de Bloy, sa moustache belliqueuse, ses traits rudement modelés, son regard autoritaire, la ride verticale qui coupe son front entre les sourcils. Qu’on évoque aussi sa passion napoléonienne, si manifeste non seulement dans ce livre mais encore dans tous ses écrits depuis le début jusqu’au dernier jour. Qu’on relève également ses invectives opiniâtres contre la Restauration. Tel quel, il donne l’impression d’un dur-à-cuire de la garde impériale, d’un demi-solde qui se ronge de nostalgie guerrière au souvenir des grands coups qu’il donna et reçut à l’époque où les Français, les yeux fixés sur la face pâle et souveraine de l’Empereur, s’amusaient à conquérir l’Europe. Positivement, Bloy m’apparaît assez souvent comme un capitaine Coignet qui aurait des lettres. Et ce n’est pas un des aspects les moins curieux de cet homme complexe.

Si l’on se place à un point de vue plus élevé, on remarque ceci : Bloy discerne d’une façon nette que Napoléon fut, par-dessus tout, un poète. Cette appréciation fort exacte, il la formule, dans un des plus beaux chapitres de son livre, en ces termes :

On ne peut rien comprendre en Napoléon aussi longtemps qu’on ne voit pas en lui un poète, un incomparable poète en action. Son poème, c’est sa vie entière, et il n’y en a pas qui l’égale. Il pensa toujours en poète et ne put agir que comme il pensait, le monde visible n’étant pour lui qu’un mirage. Ses proclamations étonnantes, sa correspondance infinie, ses visions de Sainte-Hélène le disent assez. Soit qu’il parlât, soit qu’il écrivît, son langage magnifiait tout… Est-il donc le poète du destin ? Les événements dont il parle ont démontré historiquement l’irréalité ou, si on le préfère, l’inanité de ses grands desseins, mais ils ne l’ont pas démontrée dans l’âme de cet Empereur des empereurs où ils avaient sans doute une consistance prophétique, une réalité indémontrable, d’autant plus certaine à ses yeux. Discernant mieux que personne les apparences matérielles à la guerre ou dans l’administration de son empire, il avait, en même temps, comme un pressentiment extatique de ce qui était exprimé par ces contingences périssables et c’est précisément ce qui constituait en lui le poète.

Dans les mémoires de Rœderer, on trouve un passage où cet administrateur impérial a fixé, avec précision, quelques-uns de ses entretiens avec Napoléon. Une phrase s’en détache, exprimant à merveille combien l’Empereur se rendait compte de la poésie grandiose qui régissait toutes ses pensées et formait, par conséquent, l’essence même de son action sur l’univers déconcerté : « Moi, dit-il à Rœderer, j’aime le pouvoir mais c’est en artiste. Je l’aime comme un musicien aime son violon, je l’aime pour en tirer des sons, des accords, des harmonies… »

Taine aussi, dans l’avant-dernier volume des Origines, constate cette étrange et redoutable faculté qui obligeait Napoléon de transformer en une poésie strictement personnelle, terriblement égoïste, les souffrances et les rêves des populations pétries par ses mains impitoyables, au gré de son rêve surhumain. Mais, reclus dans le cachot sans air du matérialisme, Taine resta toujours un de ces aveugles qui ne veulent à aucun prix que le Seigneur Jésus leur rende la lumière. Malgré ses dons d’analyste, malgré son talent littéraire, sa doctrine et sa méthode, déterministes jusqu’à l’aberration, sentent le renfermé. A trop lire ses œuvres, on subit une sorte d’asphyxie de l’âme. Pour lui, Napoléon n’est qu’un bizarre et magnifique animal. Il lui était absolument impossible de comprendre le mystère surnaturel qu’implique la destinée de l’Empereur.

Bloy, au contraire, en eut la perception intégrale. Personne ne montra mieux que lui à quel degré ce formidable instrument de Dieu préfigure un des cavaliers de l’Apocalypse, celui qui répandra un déluge de sang au regard duquel les saignées de l’Empire ne furent que d’insignifiants ruisselets, celui qui précédera de peu le Règne de l’Agneau rémunérateur.

Écoutez Bloy :

Napoléon, c’est la Face de Dieu dans les ténèbres. Il est notoire que les prophéties ou préfigurations bibliques ne peuvent être comprises qu’après leur entier accomplissement, c’est-à-dire lorsque tout ce qui est caché aura été révélé, ainsi que Jésus l’annonce dans son Évangile. Cela porte nécessairement la pensée au delà des temps. Napoléon est inexplicable et, sans doute, le plus inexplicable des hommes parce qu’il est, avant tout et surtout, le préfigurant de CELUI qui doit venir et qui n’est peut-être plus bien loin, un préfigurant et un précurseur tout près de nous, signifié lui-même par tous les hommes extraordinaires qui l’ont précédé dans tous les temps.

Cette vue s’apparente à la doctrine que Bossuet développa dans son immortel Discours sur l’Histoire universelle, œuvre d’un génie lucide en comparaison duquel les historiens amoureux du « petit fait » semblent des pucerons affolés ou de méticuleux cancrelats.

Que Bloy mérite cet éloge, ce n’est pas un de ses moindres titres à la gloire.

Lisez encore ce passage sur la nécessité qui forçait Napoléon de servir la Volonté de Dieu, parfois même contre les rébellions de sa propre volonté. Ici, comme en bien d’autres endroits, la beauté de l’expression égale la profondeur de la pensée :

Envisager Napoléon comme un instrument divin met fort à l’aise, pour parler de ses fautes enregistrées avec tant de soin et sur tant de papier par tous ses juges. Si l’on entend raisonnablement par le nom de fautes une série de transgressions, volontaires, vénielles ou capitales, la stricte justice ne permet pas qu’on les impute à un instrument. En ce sens, Napoléon peut n’avoir pas commis une seule faute, ayant toujours été obligé d’accomplir, en qualité d’instrument, ce qui lui était prescrit de vouloir et d’accomplir… Aucun autre que lui-même n’a pu savoir ni conjecturer sans témérité ce qu’il mit de sa volonté propre dans les actions magnifiques ou effrayantes exigées par une volonté supérieure à laquelle il ne fallait pas désobéir. Confusément, il le sentait bien quand il parlait de son « étoile ». Sans pouvoir comprendre, il sentait une Main dans ses cheveux, une main sur son cœur, une main autour de sa pensée formidable. En frémissant, ce Maître du monde se voyait circonscrit, dans une liberté d’ordre inférieur et — sous un masque impérial — cadet, en cette manière, de tous ceux, fussent-ils les plus misérables, qui n’avaient pas comme lui, une consigne, un mandement d’éternité, un canevas divin à remplir et qui paraissaient avoir, plus que lui, le choix de leurs œuvres bonnes ou mauvaises.

C’est ce sens du Surnaturel qui fait la cohésion du livre. Et c’est pourquoi l’Ame de Napoléon suscite chez le lecteur tout un éveil d’idées hautes et qui portent loin. Des chapitres comme l’Escabeau, la Garde recule, le Compagnon invisible et les pages de l’Introduction sur la solitude de l’Empereur respirent le plus pur esprit catholique. On trouvera là d’admirables thèmes de méditation sur les choses de Dieu et des motifs d’oraison féconde. Nul plus que Bloy n’excelle à construire de ces périodes qui s’élancent, comme des navires aux voiles empourprées d’aurore angélique, loin des plages monotones du terre à terre et qui nous emportent sur l’océan sans limites de la contemplation.

Une restriction : Bloy n’a certainement pas saisi à quel point la chute de Napoléon fut un immense soulagement pour la France et pour l’Europe entière. Écrasés jusqu’alors sous son despotisme et sous les effets de son orgueil implacable, les peuples comme les individus se sentirent indiciblement délivrés. Fléau de Dieu, à l’égard de qui l’admiration se mêle à l’horreur sacrée, Napoléon avait été, selon la définition d’un observateur perspicace, « la Révolution à cheval ». Il en incarna les principes les plus délétères. Par ses codes, par ses guerres, par toute sa politique, il en sanctionna les erreurs et il détruisit, de la sorte, l’œuvre séculaire, si sage et si foncièrement chrétienne de la Royauté. Par la Restauration, Dieu offrait à notre pays le remède qui aurait permis à la France d’éliminer le virus révolutionnaire. Malgré des fautes presque inévitables, vu les énormes difficultés de la situation, les Bourbons accomplirent, dans une large mesure, la tâche réparatrice que la Providence leur avait fixée. De 1815 à 1830, notre patrie pansa ses plaies et fut prospère.

Malheureusement, « Celui qui toujours nie » veillait et ne cessait d’insuffler le Non serviam à beaucoup de doctrinaires et de romantiques qui crurent fortifier le régime en lui ingurgitant cette potion néfaste : les idées de 89. Voyez, par exemple, Chateaubriand. Il faisait grand étalage de sa fidélité au Roi légitime. Mais, en même temps, mû par la plus mesquine des rancunes, par une vanité folle et, pour tout dire, par son tempérament anarchique, il ébranlait avec persévérance cette maîtresse poutre de la maison : l’autorité.

Méconnaissant les bienfaits de la Restauration, ne comprenant point que, par elle, Dieu nous invitait à rentrer dans l’ordre, ces illusionnés, ces pantins, dont les fervents de la tradition encyclopédique et jacobine maniaient subtilement les ficelles, amenèrent la ruine de la Monarchie avec celle des Bourbons. Après la catastrophe, ils se lamentèrent et prodiguèrent en chevrotant les mea culpa. Mais il était trop tard : l’heure du salut ne sonnait plus au cadran de Dieu.

Résultat : cette crise de folie collective qu’on nomme la Révolution perpétua ses ravages. Depuis plus d’un siècle, les accès se renouvellent en s’aggravant — et la France saigne.

Voilà ce que Bloy, égaré par sa haine contre les Bourbons, n’a pas distingué. Le sillon de feu que traçait dans son imagination la chevauchée napoléonienne l’empêcha de voir clair.

Mais qui donc vit tout à fait clair lorsque surgit des ténèbres étoilées de la Volonté divine ce monstre fatidique et démesuré : Napoléon ?

Probablement la seule clairvoyante fut la sœur du duc d’Enghien, la princesse Louise de Bourbon-Condé. Rentrée en France, avec les survivants de sa famille, en 1814, elle établit, au Temple, une congrégation de pénitence : les Bénédictines du Saint-Sacrement. Prieure de cette communauté, à partir du 5 mai 1821, elle y fit dire, chaque année, une messe pour le repos de l’âme de Napoléon.

Si l’Empereur subit, au lieu de l’Enfer, un miséricordieux Purgatoire, c’est sans doute à la charité de cette sublime Moniale qu’il le doit.

II

Le Sang du Pauvre est un des livres les plus outranciers de Bloy. Le thème qu’il développe tout au long de cette satire corrosive, le voici : « Tout homme qui s’enrichit vend le Christ. On ne peut être riche qu’en vendant le Corps et le Sang de N.-S. Jésus-Christ. »

Dans l’excellente notice qu’il a consacrée à Bloy, M. René Martineau cite la phrase[4]. Puis il ajoute, pour bien spécifier le ton qui règne dans cette tonitruante imprécation : « Bloy m’en adressa un exemplaire avec cette dédicace : Ces pages où fut essuyé le couteau ! Le contraste entre ces violences et la vie de l’auteur, au moment où il écrivait son livre, causa de la surprise à ceux qui ignoraient le passé de Bloy et ne pouvaient se rendre compte de l’existence infernale qu’il avait menée… »

De fait, ceux qui savaient l’atroce misère d’où Bloy sortait à peine et le dénuement prolongé dont sa femme et ses enfants venaient de subir avec lui les lentes tortures ne s’étonnèrent point des rugissements furieux et plaintifs à la fois que lui arrachaient des souvenirs encore tout saignants. Quand un homme fut écorché vif, durant des années, par les réactions de son excessive sensibilité et par la sottise malveillante d’un grand nombre de ses contemporains, on ne peut guère lui demander de vagir avec calme et mesure dans le pamphlet que lui inspira la mémoire d’un aussi douloureux passé.

Néanmoins, au cours de ces 268 pages, les éclats de sa colère sont tellement continus qu’à la longue, l’attention du lecteur se rebute. On souhaiterait, çà et là, quelque accalmie, quelque station dans la prière résignée. Enfin si, souvent, l’invective garde un accent véridique et vengeur, parfois elle tourne à la déclamation et vous assourdit sans vous émouvoir. De là, une certaine impression de monotonie qu’on éprouve surtout lorsqu’on lit pour la première fois le Sang du Pauvre. A ouïr une trompette qui sonne toujours la charge et jamais l’extinction des feux, l’on se fatigue.

Mais dès qu’on le relit, on ne tarde pas à dégager de tout ce fracas des clameurs mystérieuses et profondes où Bloy, plein de sanglots et d’amertumes, atteint à la plus poignante éloquence. Pensant à lui-même, il pense à tant d’autres que cette truie endiablée, la soi-disant civilisation du XXe siècle broya sous ses pieds fangeux. Il sent alors, d’une façon indicible, qu’il représente en quelque sorte, avec la souffrance des pauvres, l’indignation divine et il s’écrie :

Il n’y a pas de refuge pour l’Indignation de Dieu. C’est une fille hagarde et pleine de faim à qui toutes les portes sont refusées, une vraie fille du désert que nul ne connaît. Les lions au milieu desquels elle a été enfantée sont morts, tués en trahison par la famine et par la vermine. Elle s’est tordue devant tous les seuils suppliant qu’on l’hébergeât, et il ne s’est trouvé personne pour avoir pitié de l’Indignation de Dieu. — Elle est belle pourtant mais irréductible et infatigable et elle fait si peur que la terre tremble quand elle passe. — L’Indignation de Dieu est en guenilles et n’a presque rien pour cacher sa nudité. Elle va pieds nus, elle est tout en sang et, depuis soixante-trois ans — cela est terrible — elle n’a plus de larmes. Ses yeux sont des gouffres sombres et sa bouche ne profère plus une parole. Elle a pris quelquefois des petits enfants dans ses bras, les offrant au monde et le monde a jeté ces innocents dans les ordures en lui disant : — Tu es trop libre pour me plaire ! J’ai des lois, des gendarmes, des huissiers, des propriétaires. Tu deviendras une fille soumise et tu paieras ton terme… — Mon terme est proche et je le paierai fort exactement, a répondu l’Indignation de Dieu.

Mais ce qui, en d’autres endroits, enlève de la portée aux malédictions de Bloy contre la richesse, c’est qu’il ne fait nulle différence entre bons riches et mauvais riches. Bons riches ! Cet adjectif l’aurait mis hors de lui ! Voilà ce qui arrive quand on se prétend, comme il ne cesse de le faire, un homme d’Absolu — en bloc, sans nuances, ni distinctions. Le Christ a dit : — Il est plus difficile à un riche d’entrer dans le royaume des Cieux qu’à un chameau de passer par le Trou de l’Aiguille[5]. Cette image enveloppe une invite des plus significatives et même une menace très suffisamment redoutable. Mais Bloy surenchérit. Il ne veut pas qu’un riche, quel qu’il soit, puisse être sauvé. Et cette rigueur inexorable, aggravant la Parole Divine — ce qui est énorme de la part d’un chrétien — montre à quel point sa manie d’Absolu lui faussait parfois le jugement.

La richesse est une grande malédiction de Dieu. Les riches sont infiniment à plaindre parce qu’ils portent ce fardeau de l’argent qui leur rend si malaisé l’accès de cette « porte étroite » par où l’on va au Salut éternel. L’argent, c’est encore une drogue insidieuse dont le Mauvais se sert pour empoisonner des âmes. Car il est à retenir que s’il développe, chez la plupart des favorisés de la fortune, l’égoïsme, l’avarice et les penchants luxurieux, il détermine également chez beaucoup trop de pauvres la germination de la haine et de l’envie.

Cependant il existe de bons riches — à peu près un sur dix mille. Ce sont ceux qui ne se tiennent que pour les dépositaires du bien des pauvres et qui distribuent plus que la dîme de leurs propres biens. Et il y a de bons pauvres, ceux qui, bénissant Dieu de les avoir faits tels, ne voudraient, pour rien au monde, s’enrichir. Le reste, c’est socialisme ou ploutocratie, c’est-à-dire deux formes du Règne de la Bête…

Bloy condamne aussi, sans rémission, tous les propriétaires, que ceux-ci soient opulents ou qu’ils ne possèdent qu’une chétive bâtisse, d’un revenu aussi mince qu’aléatoire.

J’ai connu l’un de ces derniers. En 1914, au front, voici ce qui me fut confié par un blessé, ouvrier lyonnais dans le civil, qu’on venait d’amputer de la main droite et qui attendait son évacuation sur l’arrière. « Je suis bien tourmenté, dit-il, car je me demande ce que les miens et moi nous allons devenir. Écoute un peu ceci : Après cinquante ans de travail, mon père avait économisé quelques sous avec quoi il fit bâtir, aux Charpennes, une petite maison dont nous occupions une partie et dont les deux logements qui restaient furent loués à des ménages pour la somme totale de neuf cents francs par an. Eh bien, les hommes de ces deux familles sont partis à la guerre. Leurs femmes et leurs enfants ont naturellement bénéficié du moratoire. Mon frère aîné, mobilisé en même temps que moi, a été tué à la bataille de la Marne. Il laisse une veuve et trois enfants. Maintenant, mon père est tout cassé de rhumatismes et ne peut se remettre au travail. Ma belle-sœur, de santé très faible, ne gagne pas un sou. Ses mioches sont encore trop petits pour aller en apprentissage. Moi je suis invalide. Qu’allons-nous faire ? Et pourtant nous sommes des propriétaires… C’est drôle, n’est-ce pas ?… »

Bloy, se sacrant, de sa seule autorité, pontife de l’Absolu, aurait-il lancé l’anathème sur ces malheureux si réellement dignes qu’on plaigne leur détresse ? Je ne le crois pas car il avait bon cœur ; il aurait pardonné cette propriété dérisoire à cause de leurs larmes. Aussi, comme il a dû certainement se heurter à des cas analogues, on espère qu’il a regretté, en temps propice, certaines diatribes saugrenues qui déparent, çà et là, le Sang du Pauvre.

Il n’en reste pas moins que ce livre contient d’admirables pages où l’ironie se donne carrière et, pour le coup, sans déclamation. Ceci, par exemple, à propos des boursouflures de vanité que suscite le mariage chez les riches : « Quand l’apôtre dit que le mariage est un « grand sacrement », il faut l’entendre des riches mariages. Autrement cette parole n’aurait pas de sens. Il n’y a de grand que ce qui rapporte. » Et donc « le mariage de la sainte Vierge et de saint Joseph a dû être un tout petit mariage ».

Bloy n’est jamais plus perçant que lorsqu’il feint de prendre ainsi au sérieux les sous-entendus malpropres de la morale pharisienne. Du reste le chapitre : les Prêtres mondains d’où j’extrais cette phrase, est tout à fait bien venu.

D’autres passages sont encore plus empoignants où Bloy dompte les sursauts du romantisme effréné qui, parfois, lui désordonne l’esprit pour céder à ce don de Dieu qui soumet toutes les facultés du chrétien vraiment épris de Jésus à cette raison supérieure : la contemplation mystique. Tel il se montre dans un chapitre accompli de tous points : les Éternelles Ténèbres dont je citerai les dernières lignes :

On peut se représenter l’âme du riche sous des étages de ténèbres, dans un gouffre comparable au fond des mers les plus profondes. C’est la nuit absolue, le silence inimaginable, infini, l’habitacle des monstres du silence. Tous les tonnerres peuvent éclater ou gronder à la surface. L’âme accroupie dans cet abîme n’en sait rien. Même dans les lieux souterrains les plus obscurs, on peut supposer qu’il y a des fils pâles de lumière venus on ne sait d’où et flottant dans l’air comme, en été, les fils de la Vierge dans la campagne. Les catacombes, elles aussi, ne sont pas entièrement silencieuses. Il y a, pour l’oreille attentive, quelque chose qui pourrait être les très lointaines pulsations du cœur de la terre. Mais l’Océan ne pardonne pas. Lumière, bruit, mouvement, vibrations imperceptibles, il engloutit tout à jamais…

C’est : le Mauvais Riche en enfer que Bloy aurait pu intituler ce chapitre.

Il faut espérer également que les lecteurs de bonne volonté apprécieront comme il sied la calme et radieuse vision qui clôt ce chapitre : la Dérision homicide. Il n’y a rien de plus beau dans la littérature catholique :

J’imagine que le Jour de Dieu commencera par une aube d’une douceur infinie. Les larmes de tous ceux qui souffrent ou qui ont souffert auront tombé toute la nuit, aussi pure que la rosée du premier printemps de l’Éden. Puis le soleil se lèvera comme une Vierge pâle de Byzance dans sa mosaïque d’or et la terre se réveillera toute parfumée. Les hommes réconfortés puissamment s’étonneront de ce renouveau du Jardin de volupté et se dresseront, parmi les fleurs, en chantant des choses qui les rempliront d’extase. Les infirmes eux-mêmes et les putréfiés vivants auront l’illusion de l’adolescence. Agitée du pressentiment d’une venue indicible, la nature se vêtira de ses accoutrements les plus magnifiques et, pareille à une courtisane superbe, répandra sur elle, avec ces joyaux qui ont perdu tant de condamnés à mort, les senteurs capiteuses qui font oublier la vie. Rien ne saurait être trop beau car ce sera le Jour de Dieu attendu des milliers d’années dans les ergastules, dans les bagnes, dans les tombeaux ; le jour de la dérision en retour, de la Dérision grande comme les cieux que le Saint Livre nomme la subsannation divine. Ce sera la vraie fête de la charité, présidée par la Charité en Personne, par le Vagabond redoutable dont il est écrit que nul ne connaît ses voies, qui n’a de comptes à rendre à personne et qui va où il lui plaît d’aller[6]. Ce sera tout de bon la fête des pauvres, la fête pour les pauvres, sans attente ni déception… Pour ce qui est de l’incendie qui terminera le gala, il n’y a pas de créature, fût-ce un archange, qui pourrait en dire un seul mot.

Ici le voyant qui est en Bloy développe toute son envergure. Il nous transmet un reflet de la Lumière mystérieuse qui éclairera la fin du monde. Et sa voix, retentissante comme celle des grandes orgues dans une cathédrale attentive, prolonge en notre âme d’ineffables échos.

Malgré ses défectuosités, le Sang du Pauvre est un grand livre.

III

Le Salut par les Juifs, c’est celle de ses œuvres pour laquelle Léon Bloy manifesta toujours une prédilection spéciale. A maintes reprises, dans ses volumes subséquents, il en parle comme de l’ouvrage qui lui demanda le plus de réflexion et qui lui coûta le plus d’efforts pour établir la thèse qu’il voudrait rendre évidente. Et cependant celle-ci demeure assez obscure.

Pourquoi cette imprécision soudaine chez un écrivain qui, d’ordinaire, marque par l’extrême netteté du style et de la pensée ? Peut-être, s’aventurant sur un terrain dangereux où il risquait à chaque pas de s’égarer hors de la voie traditionnelle que jalonnent les enseignements de l’Église, n’a-t-il pas osé formuler avec sa bravoure habituelle des idées dont, malgré tout, et au fond de lui-même l’orthodoxie lui apparaissait malaisée à soutenir ? Peut-être plus simplement sa conception de la destinée mystique des Juifs flottant en lui à l’état de brume inconsistante, et l’obsédant, comme l’aurait fait un songe, chercha-t-il à s’en délivrer en la condensant dans un livre ?

Quoi qu’il en soit, il semble bien qu’à certaines époques, et notamment lorsqu’il conçut le Salut par les Juifs, l’erreur le hanta de ceux qui attendent une incarnation du Saint-Esprit précédant de peu la fin du monde. C’est ce qu’ils nomment le troisième Règne, le premier étant celui du Père, notifié par l’Ancien Testament, le second, celui du Fils avéré par les Évangiles et qui dure encore. L’originalité de Bloy consiste en ceci que, sans se poser carrément en prophète, il a l’air d’annoncer, d’une façon d’ailleurs vague, que ce Règne de l’Esprit aurait les Juifs pour instruments.

D’autre part, il importe de mentionner qu’il n’a jamais manqué de protester avec véhémence lorsque des théologiens lui faisaient observer que, soutenant une proposition aussi insolite, il déformait les textes sur lesquels il prétendait s’appuyer et que, par là, il se mettait en opposition avec l’Église. Mais Bloy n’admettait pas qu’il pût s’être trompé. En vain, une revue catholique de Lyon, très compétente en la matière, l’avertit que son livre « aboutissait à une conclusion hétérodoxe » et qu’il semblait proche de renouveler « l’hérésie condamnée de Vintras ». Il répondit, sur un ton de colère, que les divagations de Vintras « lui avaient toujours fait horreur », protesta de son orthodoxie et se plaignit qu’on lui eût causé « un préjudice énorme » devant l’opinion. Sa lettre contenait en outre pas mal d’injures à l’adresse de l’auteur du compte rendu. Mais d’arguments pour justifier sa thèse — pas l’ombre (voir le Mendiant ingrat, p. 139-142). D’ailleurs, pas plus dans la première édition du Salut par les Juifs, publiée en 1892, que dans la seconde publiée en 1906, il n’a exposé, d’une façon nette et précise, sa croyance touchant le troisième Règne. Dans cette seconde édition il se contente d’étiqueter ses contradicteurs : tout petits docteurs, imbéciles, théologiens pédants. Ce n’est pas suffisant.

Information prise, il ne semble pas du tout que Bloy ait mérité d’être rangé sous l’étendard de Vintras qui fut un charlatan démoniaque et un escroc. Nulle part, l’auteur du Salut par les Juifs, commentant avec témérité mais avec beaucoup de vénération l’Écriture, et s’emballant en l’honneur de l’Esprit Saint ne rappelle le banquiste véreux de Tilly-sur-Seulles[7].

On pourrait plutôt rapprocher, jusqu’à un certain point, les velléités d’adhésion de Bloy au Règne du Paraclet des idées soutenues, dans l’Évangile éternel, par Jean de Parme, général des frères mineurs, qui publia ce livre en 1254. Il y avait inséré quelques écrits de Joachim de Flore où la doctrine hétérodoxe est mentionnée avec une certaine faveur. Mais il ne faut pas oublier que Joachim de Flore mourut avant même que l’Évangile éternel fût élaboré et que ses manuscrits portent la mention expresse qu’il se soumet en tout au jugement de l’Église. Celle-ci lui garda si peu rigueur qu’il est honoré comme bienheureux en Calabre où l’on célèbre sa fête le 29 mai. Quant à Jean de Parme, son livre fut condamné en 1260 par le pape Alexandre IV (voir Vigouroux : les Livres saints et la Critique rationaliste, tome I, page 365).

Je suis absolument persuadé que si Bloy s’était cru sur le point de verser dans l’hérésie, il se serait empressé de biffer les pages douteuses qu’on lui signala. Malgré ses incartades et ses espiègleries, il aimait trop l’Église pour concevoir, une minute, la pensée de s’en séparer.

Au surplus, Bloy écrit dans sa préface de la deuxième édition ces phrases, parfaitement orthodoxes, sur la signification de son livre :

Le Salut par les Juifs fait observer que le sang qui fut versé sur la croix pour la rédemption du genre humain, de même que celui qui est versé invisiblement chaque jour dans le calice du Sacrement de l’Autel, est naturellement et surnaturellement du sang juif — l’immense fleuve de sang hébreu dont la source est en Abraham et l’embouchure aux Cinq plaies du Christ.

Voilà qui est pour faire excuser quelques coups de chapeau à l’hérésie, au cours du volume. Mais, tout de même, il faut retenir sans détour que Bloy en faisant dériver sa proposition le Salut par les Juifs, de cette phrase de Jésus dans l’Évangile selon saint Jean : le Salut sort des Juifs « sollicite » le texte d’une façon abusive. Rien de moins obscur que l’épisode de la Samaritaine où ces mots sont prononcés.

On regrette de n’avoir pas à commenter ici, au point de vue du symbolisme mystique, le récit de cette rencontre de Jésus avec la pécheresse de Samarie, car c’est un des chapitres les plus profonds de la Sainte Écriture. Bornons-nous à rappeler les versets auxquels Bloy donne une si singulière extension :

La femme dit : — Seigneur, je vois que tu es un prophète. Nos pères ont adoré sur cette montagne et vous dites, vous [Juifs], que Jérusalem est l’endroit où il faut adorer.

Jésus lui dit : — femme, crois-moi, l’heure vient où ce ne sera ni sur cette montagne, ni dans Jérusalem que vous adorerez le Père. Vous adorez, vous [Samaritains], ce que vous ne connaissez point. Nous, nous adorons ce que nous connaissons car le salut sort des Juifs. Mais l’heure vient, et c’est maintenant où les vrais adorateurs adoreront le Père en esprit et en vérité, car ce sont de tels adorateurs que cherche le Père. Dieu est esprit et il faut l’adorer en esprit et en vérité.

La femme reprit : — Je sais que le Messie, qu’on appelle Christ, va venir. Lors donc qu’il viendra, il nous annoncera toutes choses.

Jésus lui dit : — Je le suis, moi qui te parle.

Or l’exégèse traditionnelle nous apprend que la Samaritaine préfigure les nations des Gentils qui seront bientôt évangélisées par les apôtres. En lui disant que le salut sort des Juifs et en précisant qu’on adorera le vrai Dieu en esprit dans le monde entier et non plus seulement dans le Temple, Jésus fait entendre que, lui-même, Juif selon la chair et Dieu selon l’esprit, est le salut du monde parce qu’il est le Messie annoncé.

On aura beau tourmenter le texte de toutes les façons possibles on n’arrivera pas à lui conférer un autre sens. Et il est fâcheux que Bloy se soit dispensé d’expliquer clairement l’addition qu’il s’est permise à la parole du Maître : Salus ex Judaeis. Il ajoute quia salus a Judaeis. C’est là une fantaisie toute personnelle, une déduction injustifiée.

Quant au Règne futur de l’Esprit, les hérétiques qui répandirent cette erreur y mirent beaucoup de complaisance car il est également impossible de la justifier par le texte des Évangiles concernant la période qui va de la Résurrection à l’Ascension. Les actions et les paroles de Jésus en ce temps-là ne donnent aucune prise à l’équivoque. Il dit aux disciples : Voici, je suis avec vous tous les jours jusqu’à la consommation des siècles (saint Mathieu, XXVIII, 20). » Il ne dit pas « Je suis avec vous jusqu’au Règne du Paraclet. » Il leur dit encore : Vous recevrez la vertu de l’Esprit Saint qui surviendra en vous et vous lui rendrez témoignage dans Jérusalem (Actes des Apôtres, I, 8). Il n’ajoute pas : « Cet Esprit régnera après moi. » Il leur annonce tout simplement la Pentecôte.

Enfin, on ne voit pas du tout comment, dans sa préface, Bloy peut s’autoriser du XIe chapitre de l’Épître aux Romains pour prétendre que le salut du monde se fera par les Juifs au temps de ce Règne chimérique. Saint Paul prédit que les Juifs seront dans l’aveuglement jusqu’à ce que « la plénitude des Gentils soient entrés dans l’Église ». Ensuite Israël sera éclairé à son tour. Mais le nom de l’Esprit Saint n’est pas prononcé une seule fois dans ce curieux passage et il n’y est point fait allusion.

On voit combien la thèse de Bloy se dénonce peu solide et à quel point il manqua de prudence en s’y entêtant. C’est parce que coexistaient en lui un mystique et un impulsif enclin à la rébellion. Le mystique, qui sentait la sève catholique bouillonner en lui d’une façon si intense, a proclamé, en vingt occasions, le magistère de l’Église et en a parlé comme le plus humble et le plus soumis de ses enfants. Par contre, il arrivait quelquefois que l’impulsif s’enflammait pour cette rêverie assurément séduisante quoique erronée : le Règne futur du Paraclet ; et alors il n’était pas loin de s’en croire le Précurseur. Mais bientôt, tout rentrait dans l’ordre. De là, tant de belles pages dans le Salut par les Juifs, tant de méditations substantielles rayonnant d’une pure lumière — totalement orthodoxes, tant de visions saisissantes. Par exemple, celle des Trois Vieillards à Hambourg. C’est aussi évocatoire qu’une de ces eaux-fortes où Rembrandt fait grouiller le Ghetto dans une pénombre pleine d’ors enfumés.

Il faudrait citer encore ces incomparables similitudes que Bloy découvre entre les symboles préfiguratifs de l’Ancien Testament et la Passion sans cesse renouvelée de Jésus. Là, sa perspicacité, nourrie d’oraisons, éclate en traits de foudre qui nous illuminent l’âme jusqu’au tréfonds. On admire, on s’incline et l’on demeure ébloui.

Enfin, une des vérités que Bloy développe avec le plus de complaisance, non seulement dans ce livre mais dans son œuvre entière, c’est celle-ci : le Christ fut et reste le Pauvre absolu. Il y revient toujours et lorsqu’il ne se laisse pas égarer par l’orgueil, il entonne un hymne d’allégresse parce que Dieu le marqua pour être, lui-même, un pauvre en union étroite avec son Sauveur. Cette certitude lui dicte alors des pages d’une merveilleuse beauté. Celle-ci, par exemple :

Il n’est pas nécessaire d’avoir fait de puissants travaux d’exégèse pour savoir que Jésus-Christ fut le vrai pauvre, — désigné comme tel à chaque page de l’Ancien ou du Nouveau Testament — l’unique parmi les plus pauvres, insondablement au-dessous des Jobs les plus vermineux, le diamant solitaire et l’escarboucle d’orient de la pauvreté magnifique, et qu’il fut enfin la Pauvreté même annoncée par des Voyants inflexibles que le peuple avait lapidés. Il eut pour compagne « les trois pauvretés », a dit une sainte. Il fut pauvre de biens, pauvre d’amis, pauvre de Lui-même. Cela, entre les parois visqueuses du puits de l’Abîme. Puisqu’il était Dieu et qu’il n’avait accepté de venir que pour prouver qu’il était Dieu en se manifestant vraiment pauvre, il le fut dans l’irradiation et la plénitude infinie de ses Attributs divins. Il n’y eut donc pas d’autre Victime que le pauvre et les excès absolument incompréhensibles de cette Passion toujours actuelle, flagrante à perpétuité, dont l’athéisme lui-même ne peut assoupir l’effroi, sont inexplicables aux gens qui ne savent pas ce que c’est que la Pauvreté, l’élection dans la fournaise de la Pauvreté, selon le mot d’Isaïe qui montra les choses futures et qui fut scié entre deux poteaux. (Le Salut par les Juifs, p. 43.)

Lorsqu’il écrivit ces lignes Bloy dut penser, pour se l’appliquer, à la phrase si émouvante de saint François d’Assise : « J’ai épousé une grande dame, veuve depuis Jésus-Christ et qui a nom sainte Pauvreté. »

Qu’un tel Époux eût légué à Bloy une telle Épouse, cette conviction lui remplissait l’âme d’une gratitude infinie, et c’est pour cette raison qu’il aima tant Jésus, et qu’en ses heures d’oraison lucide il se réjouit de souffrir pour Lui, avec Lui, en Lui.

Soulignons-le, personne plus que Bloy n’a senti saigner les plaies du Crucifié. Personne n’a paraphrasé d’une façon plus poignante l’aphorisme de Pascal : « Jésus sera en agonie jusqu’à la fin du monde. » Il faudrait donc être un bien étrange pharisien pour s’offusquer parce que, montant la garde, armé d’une trique noueuse, devant la Croix d’ignominie et de rédemption, Bloy égarait parfois ses coups sur des épaules irresponsables. Il a si superbement tenu à distance nombre de chiens aux gueules fétides qui eussent voulu se délecter du Sang adorable qu’on doit lui pardonner les excès de son zèle inlassable. Et qu’on n’oublie pas non plus la tendre sollicitude avec laquelle il sut convier maintes brebis — noires hier, blanches aujourd’hui — à s’approcher de cette Source aux ondes miraculeuses : le Cœur transpercé de Jésus, pour y boire la Vie éternelle.

Disons pour conclure : il y a des dilettantes incroyants qui ne peuvent goûter en Bloy que la verve formidable du pamphlétaire et les splendeurs de son style. Il y a aussi des gens de lettres, imbus de pieusarderie sentimentale, ne concevant la religion que comme une idylle farcie de roucoulades douceâtres et qui s’effarent à cause de ses violences. Mais, les catholiques pauvres, qui trouvent leur nourriture essentielle dans la communion fréquente, et qui sont ainsi les Témoins permanents de la Passion, oui, ceux-là seuls sauront aimer Léon Bloy et le comprendre — dans la profondeur.

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