BRÈVES ÉTAPES DU VOYAGEUR ÉCLOPÉ
Reading edition
Portant ma croix, j’ai suivi la voie douloureuse en mémoire du Maître. La trace de ses pas restait empreinte en lumière sur les pavés obscurs. Elle brillait si fort que souvent je faisais halte pour l’admirer et la vénérer. Alors mon cœur brûlait de Son Amour. Et me retournant vers vous, je vous criais : « Ne monterons-nous pas tous ensemble jusqu’au Calvaire ? »
Lapillus.
ARGUMENT
Amis très chers, dont la sollicitude m’assiste fraternellement depuis tant d’années qu’il plut à Dieu de m’appliquer à Le servir par des livres, variés quant aux sujets qu’ils traitent, semblables quant au désir de Le faire aimer davantage, il faut que je vous confie ma fatigue.
Lorsque je commençai le présent volume, j’avais conçu le projet d’y réunir des narrations où des faits de vie intérieure vous seraient exposés dans une forme analogue à celle choisie pour le chapitre que vous venez de lire. Or, j’y dois renoncer et voici pourquoi : le mal chronique dont je suis atteint va s’aggravant ; ses redoublements journaliers m’enlèvent la possibilité de fournir un travail continu. Et, sans continuité dans l’effort, comment mener à bien des récits où tout s’enchaîne ? L’esprit le voudrait — le corps regimbe et reste sourd aux injonctions d’une volonté qui, elle, ne fléchissait pas.
A vingt reprises, après avoir longuement réfléchi à la tâche que je m’étais fixée, j’ai pris la plume. Mais à peine avais-je tracé quelques lignes qu’une douleur lancinante m’obligeait de tout laisser pour m’étendre, pendant des heures, sur ma chaise longue. D’autres fois, une si grande faiblesse me tenait qu’il n’y avait même pas à tenter la rédaction d’une page. C’était, tout au plus, si je pouvais me traîner à la messe quotidienne. Et, au retour, je devais ou prendre le lit ou, demeurant sur pied, me résigner à l’inaction.
Ce sont là, vous en conviendrez, des nœuds gordiens où le glaive d’Alexandre s’ébrécherait. D’autre part, je respecte trop mon art pour me contenter de vous soumettre des esquisses imparfaites alors qu’il est de mon devoir de vous offrir des tableaux auxquels j’aurais donné tous mes soins.
Vous donc, qui m’aimez comme je vous aime, qui priez pour moi comme je prie pour vous, acceptez, faute de mieux, ces notes éparses, disjecta membra, où je me suis efforcé de vous confirmer dans la certitude que le Royaume de Dieu est en nous et qu’il serait vain de le chercher ailleurs. Fruits spontanés de l’oraison, méditations sur des textes sanctifiants, appréciations sur le temps présent d’après des lectures profanes, je les assemble en une sorte de petit calendrier dont les feuillets vous rappelleront votre compagnon de route quand il vous aura quitté pour le Purgatoire. Et ainsi, vous pourrez attester que, jusqu’à son dernier souffle, il marcha les yeux fixés sur le Bon Maître lumineux et sanglant — tel qu’il daigne nous apparaître au sein des ombres qui couvrent ce monde en proie aux précurseurs de l’Antéchrist.
JUIN
Dans l’octave de l’Ascension. — Cette année, la fête de l’Ascension se célébra le 26 mai. Une impression reçue ce jour-là fut si forte qu’elle persiste en moi après une semaine écoulée. Il faut que je la note.
J’assistais à la messe dans la chapelle des Dominicaines gardes-malades, humble petit sanctuaire où je sens si profondément que Notre Seigneur aime à résider, pauvre parmi ses filles servantes des pauvres ! Pour suivre la liturgie, je venais d’ouvrir mon paroissien. Mais avant que mon regard se fût posé sur le texte, une phrase me naquit dans l’âme et l’absorba totalement, de sorte qu’elle m’empêcha de lire et même d’entendre le chœur des religieuses qui chantaient l’Introït. La voici : « Quand j’aurai été élevé de terre, j’attirerai tout à moi. »
On se souvient qu’elle se trouve au XIIe chapitre de l’Évangile selon saint Jean. Jésus la formule, à cet endroit, pour annoncer son crucifiement d’où résultera notre rachat. Mais l’office de l’Ascension ne la cite nulle part. Du reste, ce n’est pas sur le moment que je fis cette remarque. La phrase, se renforçant, se répercutant à tous les échos de mon âme, ne me laissait pas le loisir de raisonner à son sujet. Plus encore, elle me devint bientôt une image intérieure qui me représenta le Christ s’élevant vers le ciel — en croix. Toutefois, les ténèbres frémissantes qui surgirent lorsqu’il prononça la parole : Tout est consommé ne l’environnaient point. Une calme lumière émanait de lui et remplissait tout l’espace.
Cette image me demeura présente jusqu’à la fin de la messe. Elle était là lorsque j’allai recevoir l’Eucharistie ; elle était là durant mon action de grâces qui en fut exclusivement contemplative. Puis elle occupa ma pensée, d’une façon presque continuelle, jusqu’au dimanche dans l’octave où il me semble que le sens m’en fut donné. En cette même chapelle, après la lecture de l’Épître, je me remémorais ce que le chœur avait chanté le jeudi précédent : Dominus, ascendens in altum, captivam duxit captivitatem… Et je me dis : — Naguère, captif du monde, j’en fus délivré par la Croix. Maintenant, captif heureux de la Croix, je sens que Jésus m’attire, par elle, vers sa gloire. Si je reste l’homme de bonne volonté, elle m’attirera de plus en plus parce que je ne puis m’élever au-dessus de moi-même qu’en l’acceptant avec allégresse.
Alors je me mis à prier : — Seigneur, au temps de Noël, tandis que je vous adorais à Bethléem, j’ai vu l’ombre de la Croix se découper sur le mur de l’étable. Au temps de Pâques, j’ai vu les plis du linceul, abandonné par vous dans le tombeau, dessiner la Croix. Le matin de l’Ascension, je vous ai vu rayonner sur la Croix dans la Lumière incréée. Daignez me maintenir uni à vous par le sentiment que la grâce de votre présence est inséparable de la grâce de souffrir pour l’amour de vous et, en corrélation, pour l’amour de ceux qui vous ont perdu, de ceux qui vous cherchent et de ceux qui vous ont trouvé. Car, vous venez de me l’apprendre, ces deux mots : Rédemption, Ascension signifient une seule chose Là-Haut.
Pentecôte. — Voici une chambre plongée dans l’obscurité, la fenêtre et ses volets étant tenus rigoureusement clos. L’homme qui l’habite, s’il ne passe ses jours à rêvasser en une morne torpeur, s’occupe de ranger le pêle-mêle de meubles poussiéreux dont elle est encombrée. Vaine besogne car, comme il ne voit pas clair, il n’arrive qu’à augmenter le désordre. D’ailleurs il se rebute vite, d’autant plus qu’il respire mal en ce logis follement calfeutré où l’atmosphère, jamais renouvelée, se charge d’une myriade de corpuscules nuisibles qui lui encrassent les poumons. Et quelle odeur de renfermé ! Haletant et morose, il s’acagnarde alors devant le foyer, tout noir de suie ancienne, où un tison chétif achève de s’éteindre sous un amas de cendres.
Il dit : — Ce feu va mourir… Ensuite, je claquerai des dents mais je n’ai ni brindilles ni copeaux pour réveiller la flamme, ni bois pour l’entretenir. Et, je me l’avoue, je suis trop paresseux pour prendre la peine de refaire ma provision de combustible. Foin de l’effort !…
Cependant, à l’extérieur, le grand soleil darde de longues flèches d’or dont quelques-unes pénètrent par les fentes des volets et filtrent à travers la buée malpropre qui rend les vitres opaques. Si l’homme ouvrait tout, il recevrait, en surabondance, chaleur et clarté. Mais — foin de l’effort !…
Au dehors, souffle un vent joyeux tout embaumé des parfums de la vie. Si l’homme le laissait entrer, comme il assainirait la chambre, comme il en chasserait les miasmes, comme il stimulerait le prisonnier volontaire qui s’y engourdit et s’y hébète ! Mais — foin de l’effort !…
L’homme a soif. Il soulève sa cruche afin de se désaltérer et s’aperçoit qu’elle est vide. Devant la maison coule une fontaine intarissable dont le murmure parvient jusqu’à lui. Il n’aurait qu’à descendre et se pencher sur la vasque. L’eau qui la remplit jusqu’aux bords lui rafraîchirait la bouche et le cœur pour longtemps. Mais — foin de l’effort !…
Ainsi de l’âme que la grâce sanctifiante répandue par le Saint-Esprit sollicite et qui refuse de l’accueillir. Elle est en proie — comme dit Bossuet, — « à cet inexorable ennui qui fait le fond de la nature humaine ». Elle languit faute de lumière, faute de chaleur, faute d’air pur, faute de l’eau où s’imbiberait son aridité. Le Saint Esprit lui apportait toutes ces richesses et plus encore puisqu’il entretient en nous ce sentiment de la présence du Père et du Fils sans lequel nous ne pouvons être qu’un terroir infécond. Qu’on se rappelle cette strophe de l’admirable séquence au Paraclet conçue par Thomas d’Aquin :
Sine tuo numine Nihil est in homine Nihil est innoxium.
Elle définit en sa vigueur concise, l’état effrayant de l’âme réfractaire au Saint-Esprit. Bientôt, celle-ci devient inapte à le recevoir. Elle est désormais cet animal rivé à ses instincts pervers dont parle saint Paul dans la première épître aux Corinthiens. Et cela, parce que, tel jour où la Grâce se faisait plus pressante, son libre-arbitre ayant à choisir, en pleine conscience, entre Dieu et le diable, a choisi délibérément le diable. C’est aussi parce qu’elle a commis ce péché contre le Saint-Esprit dont Notre-Seigneur nous prévient qu’il ne sera jamais pardonné. Voilà l’histoire de bien des conversions avortées.
Mais la charité du Saint-Esprit est infatigable. Fût-ce au lit de mort, fût-ce à la dernière minute, il s’offre encore à l’homme qui se verrouillait, lui-même, dans le cachot de son orgueil. Que l’âme pécheresse, sentant alors son indicible solitude, invoque, avec la simplicité d’un enfant, le secours qu’elle avait si longtemps méprisé, Jésus lui dit : — Je ne te laisserai pas orpheline. Et il lui envoie le Consolateur.
Immédiatement, la pauvre âme découvre que les oripeaux bariolés, dont elle se glorifia durant tout son voyage sur terre, n’étaient que de sales guenilles. Elle s’en dépouille avec allégresse et — quelle que soit la date de son revirement — elle revêt la tunique de pourpre et d’or, tissée par les anges, que la Grâce illuminante lui tenait en réserve pour une suprême Pentecôte. Car ne vont en enfer que ceux qui l’ont voulu — jusqu’au bout…
Le lundi de la Pentecôte, je médite ces choses, un livre ouvert sur ma table : Vie de Marguerite du Saint-Sacrement, Carmélite de Beaune qui fut, au XVIIe siècle, la servante privilégiée de l’Enfant Jésus. Mes yeux s’arrêtèrent sur une page dont je transcris l’essentiel :
« Marguerite vit le double mouvement par lequel le cœur de Jésus se resserre afin de s’imprégner du divin Esprit dans le sein du Père puis se dilate afin de communiquer à l’Église, qui est son corps, la chaleur vitale qu’il avait produite pour lui-même. »
Glose magnifique d’une parole de Jésus rapportée au chapitre XII de saint Luc : — Je suis venu répandre le feu sur la terre et que veux-je sinon qu’il s’allume ?
Oui, c’est par une effusion du Sacré-Cœur que ce Feu vivifiant : le Paraclet, s’épanche dans nos âmes. Mais qu’arrivera-t-il le jour, peut-être proche, où presque tous les baptisés prendront pour guide Celui d’En-Bas, où il n’y aura plus qu’un petit troupeau pour suivre le Pasteur unique ? Il arrivera la fin du monde par embrasement. Et ce même Feu qui allumait en nous un foyer d’amour allumera l’incendie vengeur de la Justice divine…
Fructum in nobis. — En cette Fête-Dieu où le fruit de la Rédemption qui a nom : Sainte Hostie mûrit en nos cœurs d’une façon plus sensible, où son arome dissipe l’arrière-goût de la pomme vénéneuse que notre mère Ève cueillit au jardin d’Éden, j’éprouve une joie paisible à recenser les jours les plus heureux que j’ai connus ici-bas. Je me rappelle qu’ils me furent départis dans la solitude. Ce n’est pas du tout que je sois, comme quelques-uns se le figurent et même le publient, un être atrabilaire et peu abordable, un Alceste reclus dans une caverne dont les abords se hérissent d’orties contre le prochain et qui chérit la retraite misanthropique
Où d’être un ronchonneur on ait la liberté.
J’aime mes frères d’humanité et je plains ceux d’entre eux qui tâchent d’oublier qu’ils ont une âme en se mêlant, avec une folle persévérance, aux tumultes et aux sarabandes d’un monde dont la règle de vie se formule en ces mots : « Il faut être de son temps. »
Or si une époque se caractérise par l’agitation dans le vide, c’est bien la nôtre. Jamais le précepte de saint Paul : Nolite conformari huic saeculo ne fut davantage méconnu.
Pour moi, la grâce de Dieu — et non point mon mérite car je ne vaux pas grand’chose — fait que je ne me sens aucunement porté à prendre contact avec les gens d’affaires, les gens de sport, les gens de lettres, les gens du monde en général. De loin, je les regarde et cela fait que je prie pour eux fort souvent et avec le plus de ferveur qu’il m’est possible. Il arrive aussi que je ne puisse m’empêcher de rire un peu lorsque j’observe leur application à poursuivre des bulles de savon soufflées par le Diable et leur physionomie désappointée dès qu’elles leur crèvent entre les doigts. Mais que mes contemporains m’attristent ou qu’ils m’égaient, je suis en mesure de certifier qu’il n’entre point d’acrimonie dans les sentiments que je nourris à leur égard. Nous ne nous plaçons pas au même point de vue, eux et moi, et voilà ce qui nous sépare. Eux croient qu’il y a des réalités en dehors de Jésus-Christ, moi, la souffrance habituelle et l’amour de la solitude me maintiennent dans la conviction qu’il n’y a de réalité qu’en Lui. Je l’ai déjà dit et c’est, en somme, ce que signifient tous mes livres depuis plus de vingt ans qu’il plut à Dieu de m’ouvrir la porte de son Église. Permettez-moi de le répéter et de vous le démontrer une fois de plus en vous traçant un fusain des jours heureux que j’ai vécus dans la forêt, sur la route de Lourdes et dans les monastères. Ce faisant, je ne me donne pas comme un modèle à suivre. J’expose les raisons pour lesquelles je me conforme sans peine à la volonté de Dieu sur moi. Et rien de plus.
Dans la forêt. — Dès que mon âme eut reçu la Lumière unique, je pus m’écrier avec Dante : « Je me trouvais dans une forêt obscure ayant perdu la voie droite. Ah ! qu’il m’est pénible de dire ce qu’elle était cette forêt sauvage, âpre, épaisse, dont le souvenir renouvelle mon effroi. » Cela, c’était la forêt symbolique, la forêt aux taillis délétères où j’errais halluciné par ces bêtes fauves : mes passions et mes vices.
Lorsque les rayons de la Grâce illuminante chassèrent, ainsi qu’un brouillard empoisonné, les mirages qui constituaient cette sylve implacablement ténébreuse, quelle allégresse j’éprouvai, moi aussi, à saluer « l’heure où commence le matin, où le soleil monte avec ces étoiles qui l’accompagnaient quand le divin Amour leur donna, pour la première fois, le mouvement ! » Alors, je conçus l’espoir d’échapper « au lion, à la louve, à la panthère » qui m’avaient fasciné.
Toi, forêt palpable, forêt de Fontainebleau qui, même au temps de mes pires égarements, entretenais en moi le goût de la solitude, je te vis avec des yeux nouveaux. Tes sites, gracieux ou sévères, ne me furent plus seulement un ensemble de formes changeantes selon les saisons. Ils me devinrent des miroirs où se reflétait l’éternelle Beauté — la face de Notre Seigneur Jésus-Christ.
Ils vivent dans ma mémoire ces jours de félicité, ces jours de transfiguration et d’oraison brûlante. Je ne cesse d’entendre les profonds feuillages chanter, d’une voix unanime, la gloire de mon Dieu. Voici les bouleaux qui frémissent comme des lyres éoliennes ; voici les chênes et les hêtres qui prolongent leurs graves accords ; voici les pins pensifs qui résonnent comme de grandes lyres ; voici toutes les frondaisons qui s’émeuvent au souffle du Saint-Esprit. Forêt, je suis loin de toi dans l’espace, mais tu peuples toujours ma vie intérieure et c’est par ton cantique perpétué que se grave souvent dans mon âme l’image de Jésus.
Comprenez-vous maintenant pourquoi rien ne m’est plus hors de cette radieuse présence du Bon Maître, pourquoi je me tiens à l’écart du monde, pourquoi j’ose répéter — moi, poussière et vermisseau — la parole de l’Apôtre : Je connais celui en qui j’ai cru et j’ai l’assurance qu’il me gardera en dépôt jusqu’à l’heure où il me jugera en juge équitable ?…
J’aime le Christ et le Christ daigne m’aimer, malgré mes imperfections innombrables. Et je me réjouis d’être compté parmi ceux de qui les gens du siècle disent avec un sourire méprisant : — Ils sont fous à cause du rêveur galiléen…
Sur la route de Lourdes. — En juin 1908, j’accomplis, du monastère de Ligugé, près de Poitiers, à Lourdes, le pèlerinage à pied dont j’avais fait le vœu dix mois auparavant. J’en ai raconté les étapes dans un livre qui, paraît-il, me suscita quelques imitateurs et me valut d’être gourmandé par certains critiques dont l’état d’âme ne coïncidait certes pas avec le mien.
— Quoi, me disait, en substance, l’un de ces porte-férule, vous avez parcouru des régions où abondent les monuments historiques et vous n’en soufflez pas un mot ! Quel voyageur incomplet vous fûtes !…
— Ah ! aurais-je pu lui répondre, il s’agissait bien de cela ! Au long du chemin, j’étais tout à la prière et, je l’avoue, mon bon Monsieur, lorsque j’entrais dans une église, c’était encore pour prier et non pour admirer les détails, peut-être fort remarquables, de son architecture. L’Immaculée me guidait vers sa grotte de Massabielle ; je marchais enveloppé du rayonnement de cette très pure Étoile et j’étais absorbé par la musique de l’Angelus qui n’arrêtait pas de carillonner dans mon cœur. Dès lors comment m’eût-il été possible de fixer mon attention sur les bâtisses périssables que la main de l’homme édifia ? J’emportais un volume avec moi, mais c’était le Petit Office de la Sainte Vierge et non pas le Guide du touriste. Tout cela vous explique ce manque « d’impressions d’art », dans le récit dont vous signalez doctement les défauts.
Pour vous, amis qui me lisez avec indulgence, je voudrais rendre l’allégresse qui me soulevait au cours de cette randonnée. Parti, le plus souvent, dès l’aube, aussi léger que si j’avais eu des ailes aux talons, j’abattais les kilomètres sans m’en apercevoir. Quoique, cette année-là, juin fût chargé d’orages dont les averses brusques me douchaient journellement, j’étais si joyeux de vivre dans la familiarité de Marie que, malgré l’atmosphère humide et pesante, je chantais tout le temps.
Oui, je chantais à pleine voix, les psaumes et les antiennes du Petit Office. Et quand j’avais fini, je recommençais ou bien je faisais alterner les strophes du Magnificat avec celles de l’Ave maris stella suivant les méthodes apprises chez les moines. Ou encore, lorsqu’il me fallait gravir une côte particulièrement rude, j’entonnais, pour me stimuler, cette sublime imploration : le Salve Regina.
J’ajoute que, pour comble de bénédictions, je jouissais d’une solitude à peu près complète. En effet, à cette époque, les routes n’étaient pas encombrées comme aujourd’hui de mécaniques puantes, poussant des cris de canard en détresse, portant des écervelés que possède l’étrange manie d’aller vite, vite, toujours plus vite. Il y avait si peu de piétons que je faisais des lieues sans croiser personne. Pas même de gendarmes en tournée, ce qui me convenait passablement vu qu’avant mon départ, ayant garni un portefeuille de pièces d’identité, je l’avais oublié sur ma table. Donc, je n’aurais pu prouver à ces braves gens que je n’étais pas un trimardeur professionnel.
A la traversée des villes et des villages, comme j’étais couvert d’un enduit où se mélangeaient l’huile qui, montée de mes chaussures, imbibait mon pantalon, la poussière et la boue, comme une vieille casquette défraîchie me coiffait et que mon veston s’avérait des plus râpés, mon aspect minable provoquait bien quelque étonnement. Mais sitôt qu’à ceux qui m’interpellaient, j’avais répondu que j’étais un pèlerin de Lourdes, deux fois sur trois, les figures se faisaient tout amicales. Dans les auberges où je passais les nuits, de délicates attentions me furent prodiguées. Ainsi, je pus le constater d’une façon touchante, le culte de la Sainte Vierge persiste dans beaucoup plus d’âmes que ne se l’imaginent les athées de carrière qui, au gouvernement ou ailleurs, s’appliquent à transformer le bon peuple de France en une cohue de verrats et de truies pour le plus grand profit du démon de la bestialité.
A travers tout, par-dessus tout, je me sentais le néophyte placé sous la protection de Marie. Cela se comprend. Quelques mois seulement avaient passé depuis mon entrée dans l’Église ; mon inexpérience faisait que m’engager dans la voie étroite qui monte à Jésus me semblait difficile et même quelque peu effrayant. Quiconque a connu cet état d’enfance spirituelle attestera combien alors on a besoin d’une tendresse vigilante qui soutienne et dirige nos pas incertains, qui nous relève et nous console après les chutes inévitables. Cette affection maternelle, la Sainte Vierge nous la prodigue. Elle accentue les progrès de notre initiation ; elle nous forme aux vertus qui feront de nous des athlètes capables d’aider son Fils à porter l’énorme fardeau de la Croix jusqu’au Calvaire. Éducation virile où n’intervient nul sentimentalisme affadissant, car cette Mère, concentrant au foyer de son amour la Sagesse éternelle, n’alimente notre débilité native que d’un lait dont la saveur recèle une saine et sainte amertume. Et c’est pour avoir accepté, d’un cœur docile, cette nourriture fortifiante que je marchais si allègrement sur le chemin de Lourdes…
Ma Grande Dame des lys, parce que tu m’obtins cette grâce — et tant d’autres à la suite ! — je répèterai tes louanges d’une lèvre inlassable. Tu apportas le pain de vie au pauvre scribe gisant sur un fumier, affamé de son Dieu sans le savoir. Tu daignas ensuite lui permettre de souffrir avec toi au pied de la croix où Jésus a saigné, saigne et saignera jusqu’au jour du Jugement. Gloire à ton Immaculée-Conception !…
Dans les monastères. — Et maintenant, voici mes jours les plus heureux de tous. Ce sont ceux où je savourai intégralement la solitude et le silence en Dieu chez les Trappistes. Hautecombe où je commençai Dans la lumière d’Ars, Lérins où j’écrivis Quand l’Esprit souffle, Septfons où je méditai Sainte Marguerite-Marie, toi enfin, Notre-Dame d’Acey où furent composés les Rubis du Calice, refuges de prière intense et de recueillement total, loin des tumultes imbéciles d’un siècle voué au règne de la Bête, quelle douceur j’éprouve à me remémorer les mois vécus entre vos murs ! Les additionnant, je constate qu’ils englobent une dizaine d’années qui certes furent décisives pour mes progrès dans la voie étroite. Aujourd’hui, ma santé ruinée ne me permet plus de m’évader du monde pour me retremper dans l’atmosphère des cloîtres cisterciens. Du moins, grâce à l’ascétisme que j’y appris, grâce à certain dévouement qui m’interdit de le nommer, grâce aussi aux âmes fraternelles qui m’assistent, j’ai pu enclore ma pauvreté de telle sorte que je continue à mener l’existence contemplative faute de quoi je ne serais qu’une chandelle éteinte. Cependant, parce qu’ils me connaissent, mes bienfaiteurs ne me taxeront pas d’ingratitude si je leur confie que, hors des monastères, je me sens toujours en exil.
Mais gardons-nous de nous plaindre : Dieu est le seul maître. Il daigne m’employer à Lui amener des égarés et des païens. S’il me prive des félicités de la vie claustrale, il m’octroie largement le bienfait de la souffrance purificatrice pour que j’applique sa sainte loi de réversion. Tout est bien puisque tout procède de sa munificence. Revenons, par la pensée, au monastère. En cette clôture dont les hôtes sont prévenus qu’ils ne doivent pas en repasser le seuil avant leur départ, toutes choses sont disposées pour que l’âme se rive à Dieu : les repas brefs et maigres, le sommeil abrégé, l’isolement dans une cellule ne contenant que les meubles indispensables et un ou deux livres de piété, l’assistance obligatoire à tous les offices sauf matines, l’exercice pris dans un jardin ou dans un parc plutôt négligés et que jalonnent des Crucifix et des statues de Saints modelés sans art. Donc rien n’y sollicite les sens. Les seuls colloques sont avec le Père-Hôtelier qui, une ou deux fois dans la journée, visite le retraitant, s’informe de ses besoins et lui apporte des instructions et des conseils. Au surplus, qu’on relise la description donnée par Huysmans dans En Route des règlements suivis à Notre-Dame de l’Atre. Elle est rigoureusement exacte et s’applique, avec d’infimes variantes, à toutes les Trappes.
Soyez persuadés que cette réclusion est tout à fait propre à sanctifier ceux qui s’y prêtent par esprit de pénitence ou pour cultiver en eux les grâces d’oraison…
Or, parmi les souvenirs de mes séjours prolongés au monastère de Notre-Dame d’Acey, il en est un qui me revient fortement tandis que je trace ces lignes. C’était en décembre. J’étais arrivé la veille de l’Immaculée-Conception et je ne repartis que le lendemain de Noël. Comme de coutume, chaque matin je me levais à trois heures, je descendais à l’église pour Laudes et je recevais la communion à l’une des messes qui se célèbrent vers quatre heures. Il faisait très froid et nul calorifère ne réchauffant les vastes nefs, on pourrait supposer que les Religieux et leur hôte, immobiles dans les stalles y étaient trop occupés à grelotter pour suivre la liturgie et s’en assimiler la substance. Eh bien, l’on se tromperait : l’atmosphère spirituelle était si brûlante que l’âme s’y embrasait, qu’elle réagissait sur le corps et l’empêchait de pâtir d’une température abaissée à plusieurs degrés au-dessous de zéro.
Je me rappelle, entre autres, une matinée où cet incendie d’amour divin m’envahit tellement que j’éprouvai la sensation de me consumer comme un cierge d’offrande au seuil du Paradis. C’était à l’action de grâces. Mêlé aux frères convers — dont les plus jeunes gisaient prosternés, le front sur les dalles — j’avais conscience de me perdre en Jésus-Christ. Articuler une syllabe, faire un geste m’eût été impossible. Le silence adorant qui emplissait l’église, il me semblait que c’était moi-même. Et ce bienheureux ravissement, dont rien ne saurait rendre la surnaturelle intensité dura longtemps car il était plus de six heures quand le mouvement me fut rendu pour regagner ma cellule !…
On comprendra sans peine que mon regret du monastère redouble lorsque j’évoque ce passé si proche où la Bonté infinie daigna me visiter moi, vile épluchure, avec tant de surabondance. Alors, j’habitais une terre de refuge s’élevant bien plus haut que les brouillards fétides qui flottent sur ce morne marécage : la société contemporaine. Alors tous les souffles du Ciel me caressaient. Alors, le soleil de la Sainte-Trinité me couvrait de sa lumière ineffable. C’est pourquoi mon âme se tourne sans cesse vers l’encens d’oraison qui brûle dans les monastères cisterciens. Et de cette odeur de sainteté je garde la nostalgie inguérissable.
JUILLET
Détachement. — Une phrase lue ce matin m’induit à réflexions[1]. La voici : « Le chrétien qui, dans sa vie intime, au lieu de viser à la perfection, s’accommode d’une honnête médiocrité et compte que celle-ci lui vaudra une petite place en Paradis, pourrait faire un assez mauvais calcul. Chaque jour qui passe, les obstacles accumulés par la faiblesse humaine, les constantes occasions de péché se chargent suffisamment de restreindre notre idéal. Si nous mettons au point de départ un idéal déjà restreint, si nous n’avons pour but que la médiocrité, nous risquons de tomber au-dessous du médiocre. »
Combien exact ! Mais ceux que ne saurait satisfaire la routine d’une dévotion paresseuse échappent au péril. Tôt ou tard, pour les âmes éprises de vie intérieure, il arrive un moment où la présence de Dieu prend, en elles, toute son ampleur. Elles sentent que le Maître veut désormais les avoir à Lui sans partage. Simultanément, elles acquièrent une intuition si lucide de sa parfaite Beauté qu’elles se voient toutes difformes par comparaison. Alors, elles n’ont plus qu’une idée : se conformer à ce divin modèle. Leur but, c’est l’union avec Lui. Elles comprennent que pour y parvenir, il leur faut se dépouiller d’abord de tout attachement charnel aux choses périssables de ce bas-monde. Et elles subissent, avec une docilité joyeuse, l’opération qui, parmi de grandes souffrances et à travers une ombre indicible, les rendra propres à se fondre dans le Soleil absolu qui les attire.
La nuit d’épreuve se divise en trois phases : celle où les sens se purifient par l’ascétisme ; celle où l’esprit, renonçant aux fausses clartés de l’entendement humain, ne s’oriente plus que d’après cette étoile polaire qu’on nomme la Foi ; celle où, privée d’attraits sensibles, la Foi le dirige, par l’Espérance toute nue, vers la Charité totale.
Nuit ardente et glacée à la fois, nuit toute solitaire et à la fois tout près de Jésus crucifié, nuit de délivrance par la réclusion, nuit terriblement douloureuse et pourtant pleine de joies célestes ! Si tu en sors vainqueur de toi-même, ta récompense sera d’expérimenter vraiment ce que c’est que la possession de Dieu sur la terre. Dès lors, tu ne te résigneras à stationner encore un peu de temps parmi les hommes que pour Le faire aimer comme tu l’aimes ; ayant enfin saisi, en sa signification intégrale, cette parole du rédempteur : La Vérité vous rendra libres, âme maintenant sans entraves, tu chanteras avec saint Jean de la Croix :
Pendant une nuit obscure, Embrasée d’un amour plein d’anxiété, — Oh ! l’heureuse fortune ! — Je sortis, sans être aperçue Alors que ma demeure était toute purifiée… A la faveur de cette heureuse nuit, Personne ne me voyait Et moi, je ne regardais rien ; Je n’avais ni guide ni lumière, Excepté celle qui brille dans mon cœur. Cette lumière me guidait, Plus sûrement que celle de midi, Au terme où m’attendait Celui qui me connaît parfaitement… Le visage incliné sur le Bien-Aimé, Je restai là et j’oubliai tout Pour le contempler au milieu des lys…
AOUT
Lectures. — Quand j’écrivais, dans la Basse Cour d’Apollon, « qu’il y a une foule de choses aussi intéressantes que la littérature », je résumais une façon de voir qui m’est coutumière dès longtemps. Je lis beaucoup pour occuper les loisirs que m’impose la maladie. Mais ce ne sont ni les romans ni les recueils de vers qui constituent la plus grande part de mes lectures. D’abord, l’expérience m’apprit qu’il en existe fort peu qui vaillent la peine qu’on y fixe son attention. Ensuite, les trois-quarts de mes pensées se vouant à explorer les diverses provinces du Royaume de Dieu, je ne puis vraiment m’attacher qu’aux volumes qui les décrivent ou qui montrent que leurs auteurs gardent, tout au moins, la notion du divin.
Fait assez rare à l’heure actuelle. Même, certains qui, dans le privé, s’affirment catholiques, ne manifestent guère qu’une foi vivante régisse leur production. Trop souvent, celle-ci donne à supposer que, par révérence à l’égard du matérialisme pesant dont notre époque est imbue, ils ont honte de s’avouer enfants de Notre-Seigneur. C’est affaire à eux. Pour moi, je ne saurais imiter leur… prudence. Il se peut que j’aie droit à l’épithète de lettré dont quelques critiques veulent bien me gratifier, mais, à coup sûr, je ne suis pas un gens-de-lettres, c’est-à-dire un homme persuadé que l’Art a sa propre fin en soi. Mon objectif invariable le voici : servir Dieu et son Église. De là, mon œuvre depuis vingt ans ; et, — je le mentionne sans orgueil comme sans fausse humilité — j’ai des preuves incessantes que, visant à faire connaître, à faire aimer davantage le Bon Maître, elle ne fut pas stérile.
Donc, il est assez rare que je lise des romans. Et pourtant ce n’est pas faute d’être renseigné, au jour le jour, sur ceux qui dansent, comme une escadrille de bouées multicolores, parmi les remous de cet Achéron aux ondes troubles : la publicité commerciale ! Le temps est passé de la critique : elle végète à la dernière ou à l’avant-dernière page de quelques quotidiens. Encore ne lui concède-t-on, le plus souvent, qu’un petit nombre de lignes rédigées en style de télégraphe. Il reste les revues ; mais leur public est restreint. Ce qui possède la vogue, c’est la réclame mise en vedette de façon à tirer l’œil. Aujourd’hui, ouvrant un journal, on tombe sur un vermicelle de l’illustre maison Gongoraz. Hier c’était sur le roman vanté comme « de la meilleure marque » et que vient de pondre le sublime Troufignard. Demain, ce sera une cafetière perfectionnée par le savant Goulenbuis. Après-demain, le roman fracassant du supersublime Gaufrencuir. Et ainsi de suite : comestibles, ustensiles, littérature pêle-mêle. D’autres fois, ce sont des notices, bourrées de promesses aphrodisiaques, qui célèbrent le roman de M. Darenfeu ou celui de Mme Paupiette, née Julie Ravigote. Comme on n’est jamais mieux servi que par soi-même, en général, le soin de composer ces dithyrambes aguichants est laissé à l’auteur :
… Mes petits sont mignons, Beaux, bien faits et jolis sur tous leurs compagnons
disait la Mère-Hibou de Lafontaine.
Puis on exhibe des photographies. Tel, Narcisse Cacafougnac présenté en des dimensions insolites. Un texte, au-dessous de sa figure, nous apprend qu’elle fut prise dans le département de Gascogne-et-Grosse-Caisse tandis que ce scribe terminait le foudroyant chef-d’œuvre offert à notre admiration pour la modique somme de douze francs. Peut-être Cacafougnac espère-t-il séduire, par l’étalage de ses charmes, quelque lectrice naïve et frémissante ? Je dois l’avertir qu’il pourrait être déçu. L’autre semaine, une délicieuse jeune fille, jetant un regard sur son effigie, s’écriait devant moi : — Fi ! qu’il est vilain !…
Il y a encore les annonces à tintamarre sur les bandes qui entourent les volumes récemment mis en vente. La plupart nous révèlent que les romanciers dont elles ceinturent les travaux sont d’incomparables penseurs, des stylistes éblouissants et, par dessus tout, qu’ils se montrent hors de pairs dans l’art de stimuler maintes sensualités défaillantes.
Tout cela est bien consolant. Des grincheux prétendaient que la littérature est en décadence. Erreur totale : lisez les journaux ; vous y constaterez que les romanciers de génie pullulent, qu’il n’est pas de matin où ne se lèvent deux ou trois de ces astres miraculeux et que des peuples entiers se précipitent pour en absorber les splendeurs. C’est pourquoi nous applaudissons, en versant des larmes attendries, quand une Herriotte-Récamière médite de transmuer en pensionnés de l’impératrice Marianne tous ces affamés de gloire lucrative. Des grognons malappris diront peut-être de leur Muse : « She is a whore ! Mais nous ne les écouterons pas.
Bref, on se demande comment fait l’Académie Goncourt pour s’y reconnaître parmi cette multitude de romans, tous de magistrale envergure. Il est vrai qu’elle devient, dit-on, de plus en plus un aréopage de vieillards somnolents — ce que lui reproche avec véhémence l’un de ses membres, très éveillé lui, M. Lucien Descaves qui la somme de rajeunir son recrutement. Aura-t-il gain de cause ? Je l’ignore et, du reste, cela m’est fort indifférent. Ce que je sais — et cette fois, je parle sans ironie — c’est que des amis à moi, plus enclins que je ne le suis à s’informer des romans du jour, affirment que les derniers lauréats de ladite assemblée sont très… ordinaires et que, depuis Rabevel — livre où il y a de grandes qualités et de gros défauts, — rien de saillant n’a été couronné. Je suis porté à les croire d’autant que mes amis ne sont ni des « chers Maîtres » ni des « chers confrères » ni des entrepreneurs de publicité, mais simplement des lettrés friands de bonne littérature.
Pour moi, je le déclare parmi le peu de romans que j’ai lus ces temps-ci, deux, et pas davantage, me sont restés dans la mémoire : La passe dangereuse de Somerset Maugham et Lewis et Irène de M. Paul Morand.
Le premier m’a plu parce qu’en une forme nette il présente un cas d’adultère d’une bêtise et d’une bassesse particulièrement bien observées. L’adultère donne toujours un exemple de stupidité nocive. Mais il importe de signaler que, dans La passe dangereuse, les coupables, un bellâtre répugnant et une petite épouse dénuée d’intelligence et de cœur, sont dessinés d’une façon si âpre et si nette qu’ils en prennent une valeur typique. Le roman ne soutient d’ailleurs aucune thèse. L’auteur, avec raison, s’est abstenu de prêcher sur la fidélité conjugale. Mais, de par la seule puissance d’une analyse tout objective, une leçon morale se dégage du heurt des caractères. L’action est située en Chine ; les personnages principaux sont des fonctionnaires de la colonie anglaise et le milieu motive des paysages exotiques peints à larges touches et d’autant plus évocateurs. Enfin on y rencontre des figures de Religieuses, dont le dévouement s’exerce parmi les indigènes pendant une épidémie de choléra. Ces saintes filles mettent un rayon du soleil de Dieu dans cette histoire fort sombre. Aussi, on a plaisir à féliciter M. Maugham — qui est sans doute protestant — d’avoir si bien compris la charité catholique.
D’un tout autre genre, Lewis et Irène. L’intérêt de ce roman provient de ceci qu’il peint, avec une précision brillante et sèche à la fois, ce que devient l’amour entre deux cosmopolites voués à la finance sous les espèces de la Banque. A ce titre, c’est un document significatif sur notre époque où prédominent la luxure païenne et, jusqu’à la fureur, le goût de l’argent. Analysant l’un et l’autre, M. Paul Morand se révèle un psychologue perspicace quoique limité. De plus, son style, très fourni d’images, parfois un peu trop cherchées, souvent ingénieuses, a de la concision et de la vigueur. Mais quelle amoralité est la sienne ! C’est qu’il appartient à une génération littéraire où les âmes vides de Dieu, n’apercevant rien que la terre, constatent qu’elle est petite et fort gâtée par la sottise et la méchanceté humaines. Comme la Lumière unique leur fait défaut, elles tâtonnent dans la nuit du matérialisme sensuel. De là, leur nervosité et la tristesse qui imprègne leurs écrits. On les plaint ; on comprend qu’elles soient en désarroi ; on aimerait à les soulager. Or, cette inquiétude, avec les tares qu’elle implique, je la trouve, à l’état aigu, dans l’œuvre de M. Paul Morand. C’est pourquoi, sans doute, celle-ci me frappa et aussi parce qu’elle est pleine de talent[2].
Et les vers ? — Eh bien, parmi ceux que j’ai lus de poètes récents, il n’y en a pas non plus un grand nombre qui m’aient produit une impression durable.
Quelques noms pourtant surnagent dans ma mémoire. Celui de Louis Pize qui, dans une forme élégante et louablement classique, a su nous évoquer de beaux paysages de Provence et des Cévennes et a chanté, avec une émotion communicative, la gloire de la Sainte Vierge et celle de saint François Régis. Combien je garde aussi un bon souvenir du recueil de Jean-Marc Bernard : Sub tegmine fagi ! Ce jeune poète fut tué au front, pendant la guerre abominable dont nous n’avons pas fini de panser les blessures. C’est grand dommage car il y avait en lui une magnifique promesse.
Mais les poèmes que je lis avec le plus de plaisir toutes les fois que je les rencontre dans un journal ou une revue, ce sont ceux de M. Tristan Derème. Cadences et rythmes conformes aux meilleures traditions s’y allient en des strophes d’une habile et charmante souplesse pour exprimer, avec une clarté toute française, des sentiments propres à toucher quiconque ne prise ni la déclamation romantique ni l’incohérence à prétentions géniales. M. Derème montre des qualités de mesure, de finesse, de lyrisme tempéré, de bonne humeur qui l’apparentent à Lafontaine. Je ne crois pas outrer l’éloge en émettant cette opinion.
Vous parlerai-je maintenant des controverses où, sous couleur de « poésie pure », les héritiers littéraires du déplorable Mallarmé et divers théoriciens occasionnels dépensent des tonnes d’encre ?
Certes non !… Comme elles sont infiniment nébuleuses, comme elles n’ont pour but que de nous signifier qu’il existe un art transcendant dont, seuls, une poignée de rhapsodes abscons possèdent le privilège, nous laisserons ces messieurs échanger leurs arguments, leurs prétendus « éclaircissements » et leurs apologies inconsistantes dans les cénacles minuscules où ils se retranchent.
Quant aux poètes innombrables qu’une stricte justice obligerait de traiter comme Apollon traita Marsyas, il est bien inutile de les morigéner. A toute critique, chacun d’eux répondrait à l’exemple d’Oronte :
Et moi je vous soutiens que mes vers sont fort bons !…
Personne n’a le temps ni l’envie de les détromper. Il est donc préférable d’observer à leur égard un parfait silence.
Récemment, de divers côtés, on m’a demandé ce qu’il fallait penser de M. Paul Claudel. Il n’est pas malaisé de répondre : du catholique, beaucoup de bien car sa sincérité — que nul, du reste, ne mit jamais en doute — est évidente ; de l’écrivain beaucoup de mal car il s’est livré à de terribles attentats sur la langue française.
Deux grands lettrés ont défini, avec perspicacité, les lacunes et les vices de l’esthétique chère à M. Claudel. Ce sont M. Charles Maurras et M. Pierre Lasserre. Du croyant, ils ne parlèrent pas. Ils eurent raison car ils n’avaient pas compétence pour le faire. M. Maurras — fort à plaindre en ceci — ne considère le catholicisme que comme un des matériaux propres à être encastrés dans l’édifice politique dont il rêve la restauration. Le sens surnaturel de la religion lui échappe et lui-même en convient avec loyauté. M. Lasserre professe une philosophie où la doctrine de l’Église n’a point de part. Au surplus, sa prédilection pour Renan s’y oppose. Mais, du point de vue de la littérature, l’un et l’autre ont fort nettement relevé dans l’œuvre de M. Claudel l’influence du romantisme individualiste et néfaste. M. Maurras a formulé son verdict dans un entretien avec un journaliste intelligent qui, quoique féru d’admiration pour l’auteur de Tête d’Or, semble avoir rapporté avec exactitude les propos de son interlocuteur. M. Lasserre apprécia comme il sied, donc sévèrement mais sans malveillance, cette même œuvre dans un volume[3] que doit consulter quiconque désire se former une opinion réfléchie à ce sujet.
Heureux de me trouver, en tout point, d’accord avec ces deux experts en bien-dire, je n’ai pas l’intention d’étudier longuement, ici, M. Claudel. Voici seulement quelques aperçus touchant les graves défauts par lesquels il choque les esprits pondérés, amis de l’ordre dans les idées et dans le style.
Ce qui cause, tout d’abord, une sensation pénible quand on entame la lecture ardue de ses écrits c’est qu’ils n’ont guère de rapports avec le génie français. A peu près tout ce qu’il publie nous apparaît transposé d’une langue étrangère dans la nôtre. C’est pourquoi l’enquêteur citant à M. Maurras une tirade sur l’enfer s’entendit répondre : « Cela ne ressemble pas mal à une mauvaise traduction de Dante. »
Excellent jugement : j’y souscris d’autant plus volontiers que je m’adonne depuis des années à l’étude du grand Florentin. Par suite, lisant le texte de M. Claudel, une remarque analogue m’était venue à l’esprit.
Mais M. Claudel n’aurait fait que montrer de la gaucherie dans une imitation de Dante, on pourrait encore l’excuser parce que, malgré tout, il serait resté dans la tradition latine. Malheureusement, l’idiome que rappelle surtout le langage dont il use, c’est l’allemand. M. Lasserre y voit l’indice d’habitudes métaphysiques qu’on ne peut approuver : « Jamais, dit-il, chez Fichte, Schelling ou Hegel, je n’ai rencontré une façon d’enchaîner les idées plus étrangère aux façons dont je suis capable de les lier moi-même. J’y perds mon allemand… »
Je ne sais plus qui comparait les systèmes des sophistes de Germanie à « des fabriques de vent ». La phraséologie de M. Claudel nous démontre que ce vent, lorsqu’il souffle avec persistance sur une cervelle française y propage des brumes fâcheuses.
M. Lucien Dubech, qui est, à mon avis le meilleur critique dramatique d’aujourd’hui, a constaté, lui aussi, cette intoxication dans les drames de M. Claudel. Et de même M. Paul Léautaud qui, rendant compte de sa pièce : l’Échange, écrit : « Il n’est qu’un rhéteur et d’une rhétorique rugueuse. Son style me fait toujours l’effet du français parlé avec le dur accent allemand ». — Et bien d’autres que ce dialecte hétéroclite offusque jusqu’à les faire crier.
Un scolastique du moyen âge a émis cet aphorisme : Obscuritate mentis verba saepe obscurantur. J’estime qu’il s’applique à M. Claudel : sa forme est obscure parce qu’il s’est obscurci l’entendement. Ensuite, il essaye, à force de boursouflure, de faire prendre ce défaut pour une qualité. Car, c’est encore un fait que ses poèmes hybrides — sont-ils prose, sont-ils vers ? on ne sait — veulent étonner. Mais ils ne nous offrent que d’affligeants exemples de style ampoulé. Parfois il s’efforce de se montrer simple et naïf. Mais que de gauche artifice en cette feinte ingénuité ! C’est Alberich, le nain des Nibelungen, parodiant la grâce sauvage de Siegfried.
A ces tares s’ajoute l’extrême incorrection du style et, trop souvent, l’impropriété des termes employés par M. Claudel. Citons M. Lasserre :
« La langue française n’a pas les tolérances de l’allemande : elle est très sensible aux injures et ne les souffre pas. Le Père de Tonquédec de la Compagnie de Jésus, auteur de la seule étude raisonnable qui ait été jusqu’ici écrite sur M. Claudel, remplit deux grandes pages avec le catalogue de ses fautes de français. Encore ne dit-il rien de ce qui est plus grave peut-être que ces fautes formelles et consenties : les innombrables phrases dont la construction est douteuse et que l’on est obligé de relire plusieurs fois pour s’assurer de ce qui est sujet, complément ou attribut. Chez Mallarmé, l’impressionnisme se moquait du sens ; il fait ici valser la grammaire… »
Pédantisme de pion ! s’écrient les séides de M. Claudel quand ils lisent cette juste critique. Mais non : respecter la syntaxe, c’est prouver qu’on possède le sens de l’ordre. M. Claudel la viole d’une façon presque continuelle. Ce faisant, il nous confirme dans l’opinion que son incontestable talent, ne saurait nous séduire parce qu’il est volontairement désordonné.
La preuve qu’il y a chez lui parti-pris de mal écrire, on la trouve, par antithèse, dans le récit qu’il nous donna de sa conversion. C’est un morceau superbe, très clair, très émouvant et rédigé en un français irréprochable. Tel quel, j’ai eu lieu de le constater, il a touché des âmes croyantes et fortement intéressé des intelligences ouvertes aux questions psychologiques[4]. Comme il est dommage que ces qualités ne se manifestent plus que par éclairs beaucoup trop brefs dans les autres écrits de M. Claudel ! Qu’en est-il résulté ? Ceci : il a conquis les suffrages d’un tout petit clan de métèques, de jeunes gens dénués de culture classique, de snobs turbulents et d’esthètes fébriles qui poussent des hurlements hydrophobes dès qu’un esprit équilibré se permet de toucher à leur idole. Mais il reste inconnu ou indifférent à un grand nombre de lecteurs qui, réfractaires aux littératures baroques, sont parfaitement capables d’apprécier un beau livre n’enfreignant pas les règles les plus essentielles.
Au point de vue religieux, on regrette que, par sa seule faute, un catholique aussi fervent que l’auteur de l’Annonce faite à Marie se soit enlevé la joie de rayonner sur le chemin qui monte à Dieu. En une phrase magnifique, sainte Hildegarde a dit : « L’art est un souvenir du Paradis perdu. » L’art de M. Claudel n’entretient pas en nous cette mémoire vivifiante. Il est encore temps pour lui de s’amender mais — il n’est que temps.
Mœurs littéraires. — Parmi les quatorze raisons qui, voici une trentaine d’années, me firent prendre le parti de me tenir à distance prudente de la gent-de-lettres, deux me furent particulièrement décisives : fuir un milieu où l’envie règne à l’état endémique ; échapper au spectacle de la couardise qui fait que trop d’écrivains n’osent pas publier ce qu’ils pensent.
L’envie, on la remarque chez cette foule de médiocres qui infestent les vallons du Parnasse et dont la multiplication, jusqu’à l’absurde, des prix littéraires, ne cesse d’augmenter le nombre. Tels qui se seraient peut-être distingués dans la fabrication des chaussures pour la troupe ou dans le commerce des denrées coloniales, voyant tant de scribes, sans grande valeur, obtenir des couronnes, se disent : — Pourquoi ne me risquerais-je pas, moi aussi, à bâcler un volume qui, en y mettant un peu d’intrigue, aurait chance de fixer l’attention des juges paternes ou roublards qu’assiègent mes futurs confrères ?
Du désir à l’exécution il n’y a qu’un pas. Et ils le franchissent. C’est ainsi qu’on a pu établir que, depuis la guerre, il paraissait deux romans par jour. Cette surproduction insensée a-t-elle profité aux médiocres et aux nullités ambitieuses qui l’alimentent ? Point du tout. Malgré l’estampille donnée par des Notoires plus ou moins perspicaces, malgré les réclames payées, malgré leurs flagorneries aux « Chers Maîtres » trônant sur les autels de l’arrivisme, ces pauvres diables ne réussissent pas à se créer un public. Alors le fiel le plus âcre leur empoisonne l’âme. Tout grimaud de plume, s’estimant un génie devant lequel l’univers entier aurait le devoir strict de se pétrifier de gratitude admirative, se tient pour méconnu. Quiconque ne subit pas un déboire pareil au sien est considéré par lui comme un voleur de gloire. — Pourquoi cet intrus et pas moi ? C’est une iniquité, marmonne-t-il avec une rage recuite. Et aussitôt, dans tous les conciliabules où les gens de lettres s’assemblent pour distiller du venin, il s’applique à dénigrer, voire à calomnier ceux dont le talent l’offusque comme un éteignoir sur sa chandelle.
Les médiocres forment la majorité dans les cénacles et les chapelles littéraires. Ils répandant autour d’eux un atmosphère de ragots d’une puanteur qui nous suffoquerait si nous n’avions pris le soin d’en éviter les effluves. Je dis nous parce que, heureusement pour le bon renom de la Muse, nous sommes un certain nombre qui, ne trouvant aucun plaisir à éclabousser de fange la réputation de nos confrères, nous tenons sagement à l’écart.
Grâce à Dieu, quand on a choisi la solitude, non par misanthropie, mais parce qu’elle favorise l’oraison, l’on y peut admirer les belles œuvres sans être troublé par les coassements de l’envie. Et c’est si bon, si salubre à l’âme d’admirer !…
La couardise, on la constate surtout chez pas mal de critiques dont le souci de suivre une des modes passagères de la littérature influence le jugement. On la perçoit aussi chez ceux qui, afin de se concilier les nouveaux-venus, n’osent blâmer leurs tentatives, fussent-elles extravagantes. On la relève également chez les suivants des « Chers Maîtres » même quand ceux-ci démontrent, par des livres bavochants, qu’ils ont franchi les confins de la décrépitude intellectuelle. D’autres — et ce sont, je crois, les plus nombreux — tremblent à la seule pensée de s’attirer des rancunes. Pour éviter la bataille, ils louent tout le papier noirci qui leur tombe sous les yeux. Ces ultra-timides font penser à Sosie. Il semble que, comme l’esclave d’Amphytrion, ils ne cessent de s’écrier :
Qui va là ?… Heu ! ma peur à chaque instant s’accroît : Messieurs, ami de tout le monde !…
Mais ceux qui caractérisent le plus nettement le bas niveau de l’époque actuelle, ce sont les esprits soi-disant émancipés qui se considèreraient comme régressifs s’ils tenaient compte de la qualité morale des livres qu’ils étudient. Ces faux braves ont donné leur mesure lorsqu’un pourceau esthétique, du nom d’André Gide, publia ses apologies de Sodome. Des écrits de cet individu se dégagent simultanément l’odeur rance des vieilles culottes de Calvin et les relents qui traînent sur le lac Asphaltite. En bonne justice, on devrait, comme disait Léon Bloy, « les annexer à la petite bibliothèque des latrines ». On les y mettrait en contact intime avec l’objet des préférences du Corydon susnommé et c’est, sans doute, l’hommage qui pourrait lui être le plus agréable.
Je ne prétends pas que les critiques qui, tout en faisant de très vagues réserves, dégustent ces saletés comme ils savoureraient de l’ambroisie, soient tous des Alexis. Non, mais il n’empêche que leur indulgence révèle un état d’âme singulièrement faisandé. Leur préoccupation essentielle c’est de ne pas donner prise une minute au soupçon que la morale chrétienne fait partie de leur bagage. Païens, ils veulent être, païens ils sont et, par là, ils fournissent un exemple probant de la décomposition rapide où se dilue une société dont les gambades évoquent la plus lugubre des danses macabres[5]…
Le culte du « moi » en l’une de ses conséquences. — Saint François de Sales, pour préciser combien l’amour-propre tient une place considérable dans l’ensemble de nos passions, avait coutume de dire en plaisantant : « Son amour-propre survit à l’homme au moins un quart d’heure. » Qu’est-ce chez la plupart des écrivains ! En eux, ce défaut de notre nature déchue prend des proportions gigantesques et leur fait considérer toute atteinte à l’idée superbe qu’ils se font d’eux-mêmes comme une sorte de sacrilège qui mérite le plus rigoureux châtiment.
Feuilletant, ces jours-ci, le Journal posthume de Jules Renard, je tombai sur un passage confirmant, d’une façon tout à fait significative, les réflexions que je viens d’écrire. Le voici :
« Maurice Barrès, menacé d’un article éreintant de Léon Bloy, qui, dit-il, lui fera beaucoup de tort en province, va demander à Schwob s’il connaît Bloy, parce que, dit-il, je veux le faire assommer, avant l’article par deux hommes que je paierai. Je serais chagrin s’ils se trompaient… » (Journal de Jules Renard, tome 1, page 170).
A quelles extrémités peut porter le culte du « Moi ! » Toutefois ne prenons pas les choses trop au tragique. Barrès ne fit pas assommer Bloy. Celui-ci publia l’article et il eut raison car, si l’on y regrette quelques injures puériles, l’auteur de ce livre blasphématoire et malsain qui s’intitule : Un homme libre y est fustigé selon la plus stricte justice. Il faut être un catholique de foi bien indolente pour ne pas en approuver la teneur.
J’ajouterai à cette citation de Renard un souvenir datant de 1896 ou 97 et qui m’est dernièrement revenu à l’esprit.
C’était au printemps. Ayant à discuter un traité avec mon éditeur, j’avais quitté, pour une journée, ma retraite villageoise à sept lieues de Paris. L’affaire conclue, je traversais, vers cinq heures de l’après-midi, le boulevard Saint-Germain, au carrefour de la rue de Rennes, lorsque je fus hélé par Jean Moréas qui trônait, solitaire, à la terrasse du café des Deux Magots. Il y avait plus d’un an que je ne l’avais vu. Mais c’était là un détail qui importait fort peu au poète des Stances. Comme si nous nous étions rencontrés la veille, à peine m’eut-il convié à m’asseoir près de lui, que, sans préambule, il me déclara : — Mon cher, j’ai fait, cette nuit, des vers admirables… Écoutez-les.
Soit dit en passant, Moréas ne respirait que pour son art. Tout ce qui n’était pas poésie lui semblait vaines contingences qu’il écartait d’un geste dédaigneux. Lui présent, si l’on essayait d’entamer un autre sujet de conversation, il haussait les épaules et si ses interlocuteurs persistaient à varier le propos, il se retranchait dans un silence boudeur jusqu’à ce qu’il trouvât prétexte à imposer de nouveau l’objet de ses méditations. Si, comme c’était aujourd’hui le cas, il venait d’achever un poème, il fallait en subir, coûte que coûte, la récitation. Ce n’était d’ailleurs nullement désagréable car Moréas fut un excellent poète et ses vers étaient le plus souvent d’une forme accomplie. Mais, à peine avait-il scandé de sa voix de cuivre, à l’accent fortement levantin, la dernière strophe, qu’il recommençait depuis la première. Et ainsi, trois ou quatre fois de suite. A la longue cela devenait monotone. Si bien qu’en ces occasions, il m’arrivait de lui dire : — Moréas, vous me rappelez tout à fait un personnage de Térence, vous savez, celui qui s’écrie dans Eunuchus : Plenus rimarum sum, hac atque illac perfluo !…
En faveur de la citation, il ne se fâchait pas. Il souffrait même qu’après l’avoir complimenté sur la perfection de ses vers, je changeasse d’entretien. Mais il ne me prêtait qu’une oreille des plus distraites et, tant il était possédé par la Muse, continuait à remâcher sourdement des rythmes. Quiconque fréquenta Moréas l’a connu tel et peut témoigner que je n’exagère pas.
Donc suivant le rite immuable, j’avais déjà reçu deux fois l’initiation au poème de Moréas et je me préparais à lui servir Térence quand survint Maurice Barrès. Non réélu au précédent renouvellement de la Chambre, il venait de se présenter à une élection partielle à Levallois-Perret contre un certain Sautumier, radical tout à fait digne de siéger parmi les bavards intempestifs du Palais-Bourbon. Celui-ci l’avait battu et Barrès semblait ne pouvoir prendre son parti de cet échec. Fiévreux, maudissant les caprices de Démos, il cherchait du réconfort auprès de ses amis de la littérature de sorte qu’on le voyait circuler sur la Rive Gauche beaucoup plus fréquemment que naguère.
Il prit place à notre table et, comme de juste, Moréas annonça tout de suite une nouvelle déclamation de ses vers. Mais Barrès ne l’écoutait pas. Il fronçait le sourcil, s’agitait sur sa chaise. De toute évidence, il était à cent kilomètres de la Poésie. Constatant sa nervosité, je finis par lui dire : — Qu’avez-vous donc ? Sont-ce les échos du triomphe de Sautumier qui vous empêchent d’ouïr les vers de Moréas ?
— Non, répondit-il, mais la persistance de ses partisans à me poursuivre de leurs diatribes.
— Et en quoi peuvent-ils vous toucher les coassements de ces batraciens ?
— Hé ! s’il ne s’agissait que de politique, vous pensez bien que ce me serait fort égal. Mais ils ont lâché à mes trousses un petit avorton de lettres qui n’arrête pas de critiquer fielleusement mes livres. Cet individu — il le nomma — m’horripile et je veux le punir !…
— Quoi, repris-je, après avoir livré tant de batailles pour l’art et les avoir gagnées d’une façon éclatante, êtes-vous resté si sensible que les attaques envieuses d’un châtré qui se venge de son impuissance en crachant de la bile sur votre œuvre vous émeuve à ce point ? Vous qui vous réclamez de Sénèque, je vous aurais cru davantage de stoïcisme.
Barrès ne se calmait pas : — II faut qu’il se taise, dit-il tout en colère. Je ne tolère pas qu’on me critique de la sorte !… J’ai des relations dans le journal où écrit cette canaille et je connais le moyen de l’en faire chasser !…
— Ainsi, vous enlèverez son gagne-pain à un pauvre diable dont personne de sensé ne prend au sérieux les invectives. Je vous conseille le silence et le mépris.
Mais Barrès irréductible : — Tant pis s’il crève de faim ; ce ne sera qu’une vermine de moins…
Alors Moréas, qui suivait son rêve au sommet du Parnasse et que notre colloque scandalisait comme un crime de lèse-Apollon : — Tout cela, ce sont des foutaises !… Écoutez plutôt mes vers.
Ce disant, il brandissait, à la hauteur du monocle qui lui encadrait l’œil gauche, un index autoritaire. Mais voici que déboucha de la rue Bonaparte notre ami René Boylesve qui, nous ayant aperçus, vint nous joindre. Je le fêtai car, depuis que nous avions dirigé ensemble la revue : l’Ermitage, nous étions fort liés. Barrès et Moréas faisaient aussi grand cas de lui. Le second, se félicitant d’un auditeur de plus, ouvrait déjà la bouche pour le requérir d’entendre son poème. Je ne lui en laissai pas le loisir. Que Barrès s’amoindrît jusqu’à montrer de la rancune à propos d’un piètre pamphlétaire me paraissait — et me paraît encore — d’une mesquinerie peu en accord avec son grand talent. Je le dis non sans quelque véhémence. Barrès me répliqua, d’un ton acerbe. Une querelle allait peut-être jaillir entre nous.
Mais Boylesve, homme de mesure et qui nous étudiait en souriant et en caressant sa belle barbe assyrienne, sut nous apaiser. Il nous fit convenir que l’incident ne valait pas la peine de nous échauffer si fort. Puis il conclut : — Cependant, Barrès, je ne saisis pas quel attrait vous trouvez à vous galvauder chez les politiciens. Vous auriez mieux à faire…
Alors Barrès fut magnifique. Il nous exposa son rêve d’une république athénienne dont il ambitionnait d’être le Périclès. Il mit tant d’éloquence, à développer ce thème — d’ailleurs chimérique — que nous fûmes charmés, sinon persuadés ! Moréas, lui-même, l’écoutait avec plaisir : et cela c’était un réel triomphe !
On le sait : Barrès n’a pas réussi à imposer son idéal aux Cléons de la démocratie. A la Chambre, comme jadis Lamartine, il siégeait « au plafond ». Mais, de quel regard, terriblement perspicace, il évaluait les intrigues de ses misérables collègues ! Son expérience nous a valu un chef-d’œuvre : Leurs figures qui, en un style égal à celui de Tacite, brûlant comme le fer rouge, cautérise ce chancre qui ronge la France : le parlementarisme.
Sa harangue terminée, nous le félicitons sans réserves. Moréas, effilant sa moustache aile-de-corbeau, répète : — C’est trrrès bien, je vous dis que c’est trrrès bien !…
Puis, rempoignant aussitôt sa marotte, il nous lance la première strophe de son poème et cette fois, il va jusqu’au bout. Nous applaudissons ainsi qu’il sied. Tout de suite, il veut le reprendre. Mais sat prata biberunt ! Nous nous levons tous trois et tandis qu’il nous dévisage d’un air offensé, nous alléguons des excuses péremptoires pour nous défiler :
Barrès : — J’ai un rendez-vous, auquel je ne puis manquer, de l’autre côté de l’eau.
Boylesve : — Il faut que j’aille corriger les épreuves d’un article qui paraît demain.
Moi : — L’heure de reprendre mon train approche…
Moréas, indigné qu’on préfère d’aussi futiles occupations à ses cadences, s’écrie : — Vous n’êtes pas sérieux !…
Et il tourne le dos.
Mais sa réprobation ne pouvait nous blesser car nous sentions fort bien que cet amour intransigeant de la Poésie avait sa beauté…
Jours enfuis !… Que nous restons peu de la génération qui fit ses débuts dans les lettres vers 1886 ! Moréas est au tombeau, Barrès, au tombeau, Boylesve, au tombeau. Et que d’autres ! Et moi, j’entends une voix, de plus en plus pressante, m’adresser l’injonction d’Hernani à Ruy Gomez :
Vieillard, va-t’en donner mesure au fossoyeur !…
SEPTEMBRE
Voyages. — Je lis le plus que je peux des récits de voyage. Lorsque leurs auteurs possèdent la faculté de ne point s’embarquer munis d’une opinion préconçue touchant les pays qu’ils se proposent d’étudier, lorsqu’ils ont assez de talent pour nous rendre, avec acuité, leurs impressions, je les préfère au plus grand nombre des romanciers d’aujourd’hui. Ceux-ci, en notable majorité, semblent n’avoir pour objectif que de nous décrire, avec un grand luxe de détails, les coucheries d’un tas de possédés de Priape. Depuis quelque temps, d’ailleurs, il y a recrudescence. Divers écrivains — surtout parmi ceux qui espèrent obtenir « la forte vente » en sollicitant les plus bas instincts d’un public amoral — se sont épris d’un érotomane autrichien du nom de Freud dont les divagations leur apparaissaient comme le fin du fin de la psychologie. De là, des romans où Sodome, Lesbos, l’inceste et autres gentillesses du même acabit reçoivent un culte délirant. C’est ainsi que se forma une « chapelle littéraire » autour d’un demi-juif détraqué : Marcel Proust à qui ses admirateurs confèrent du génie. Son style est pourtant aussi lourd qu’incorrect. Puis il ne cesse de s’empêtrer dans un fatras prolixe de considérations insipides d’où surgissent çà et là quelques trouvailles ingénieuses dans le domaine du subconscient. Mais combien clairsemées et combien diluées parmi les exhalaisons puantes d’une âme pourrie jusqu’au tréfonds !
Toute intelligence saine se détourne de ces Freud, de ces Proust, de leurs disciples et des caves insalubres où ils se tapissent en se baisotant l’un l’autre et en chuchotant : — Nous sommes une élite. Tout esprit équilibré court chercher ailleurs le grand air et le grand soleil vivifiant.
Des voyageurs nous les apportent entre autres : Louis Chadourne et Roland Dorgelès. Ceux-là nous prouvent, par leurs relations, qu’ils savent regarder autre chose que des sexes en folie. Ils aiment la nature et la façon probe dont ils l’observent nous vaut une série de remarques des plus plausibles. En outre, ils n’abusent point de la description ni de la rhétorique exclamative. Leurs paysages, dessinés en quelques lignes, peints sans excès de couleurs crues, nous retiennent. Et enfin, ils savent choisir les traits de mœurs les plus significatifs du caractère des peuples dont ils parcourent le terroir. Aussi, quand ils nous disent : « J’étais là, telle chose m’advint », nous y croyons être nous-mêmes.
Mort en pleine jeunesse — et c’est fort regrettable — Louis Chadourne laisse un volume, intitulé le Pot au noir, qui raconte un voyage aux Antilles, en Guyane, au Vénézuela. En des chapitres brefs, mais où il résume tout l’essentiel, il dit la nonchalance créole et l’hébétude farouche des forçats. Il nous présente des figures d’aventuriers grotesques ou sinistres. Il nous montre « les îles, les comptoirs parfumés de l’odeur des épices et du bois de rose, les palmes balancées dans l’azur ou givrées de clair de lune, les cases fleuries d’hibiscus, la foule bariolée des docks, les Chinois vêtus de soie noire, les Hindous au visage incrusté d’or, les Malais jaunes aux yeux brûlants, les Européens creusés de fièvre, les négresses aux madras orange, toutes les races grouillantes dans la dure lumière des Tropiques, avides ou résignés, indolents ou passionnés, doux ou cruels — tous voués au même destin ».
Partout, il a vérifié que l’homme reste semblable à lui-même sous des apparences variées. Et, en conclusion, comme il n’appartenait pas à ce troupeau de naïfs, endoctrinés par des charlatans, qui se font un dogme de cette sornette : le Progrès, il a écrit une page qui vaut d’être citée :
« Avidement, j’ai rempli mes yeux du spectacle du monde. J’ai vu les cités bâties par des marchands sur les bords des mers lointaines, sur des rivages enfiévrés où seule une cupidité tenace peut enchaîner l’homme blanc ; la diversité des coutumes et l’uniformité des passions ; les vaines agitations des coureurs d’aventures ; la ruée vers l’or ; la cruauté des sauvages et celle plus dangereuse des civilisés ; la mêlée des haines, des convoitises et des superstitions sous ce soleil tropical qui chauffe le sang et illumine brutalement les dessous de l’âme humaine, de même que le faisceau d’une lampe, projeté sur un visage, en révèle les tares secrètes. J’ai découvert maintes faces où se reflètent la folie et la sagesse, la haine et l’amour dont les traits, sous tous les cieux, sont les mêmes. J’ai vu la vaine frénésie des hommes se débattre sous la voûte des forêts et le long des rivières chaudes, au cœur de cette nature qui brasse indifféremment la vie, la douleur et la mort. Toutes ces images, je les ai emportées en moi comme un trésor, sachant que le temps est court pour faire sa moisson et donner son témoignage. Et voici que, maintenant penché sur ma richesse, je suis comme un homme altéré qui veut boire au creux de sa main… et l’eau fuit entre ses doigts ! »
La mélancolie sans illusions qui imprègne ces lignes montre que, comme tant d’autres nobles âmes, à notre époque, Chadourne n’avait, hélas pour lui, pas trouvé Dieu. Ne possédant pas ce viatique, dont rien au monde ne remplace la décisive influence, il souffrait d’avoir subi, même au sein de contrées d’une splendeur incomparable, ce que Baudelaire appelle :
Le spectacle ennuyeux de l’immortel péché.
C’est peut-être de cela qu’il mourut. En tout cas, le Pot au noir est un beau livre que placeront dans leur bibliothèque et que reliront souvent les sages qui considèrent sans enthousiasme la tragicomédie putride jouée par notre prétendue civilisation.
M. Roland Dorgelès est l’auteur d’un des livres les plus vrais et les plus émouvants qui aient été publiés sur la guerre de 1914 : les Croix de bois. Il lui valut une juste notoriété. Depuis j’ai lu de lui un roman intitulé : Saint Magloire où se révèle de la sympathie pour le christianisme et une préoccupation du Surnaturel montrant que, comme pas mal d’écrivains d’aujourd’hui, il ne se satisfait pas des hypothèses vermoulues proposées aux âmes à la recherche de la certitude par les pauvres cervelles de la science sans Dieu.
Voici maintenant de lui un récit de voyage en Indo-Chine : Sur la route mandarine où il résume, en des pages incisives, l’aspect des territoires qu’il explora aussi bien que les mœurs des coloniaux et des indigènes. J’ai particulièrement goûté, dans ce beau livre, la visite aux ruines d’Angkor, le séjour chez les Moïs et surtout le chapitre consacré aux lépreux de l’île du Dragon. Il alla les voir sur le conseil d’une religieuse dont il nous donne un portrait délicieux. Je cite :
« — Mais non, n’ayez pas peur, vous verrez comme ils sont gentils, m’avait dit souvent Sœur Adeline quand je lui parlais des lépreux de Culao-Rong, ses voisins.
Gentils, oui, elle disait gentils…
J’aimais beaucoup sœur Adeline et je la vénérais. Elle a d’abord vécu douze ans en Guyane, puis elle est venue en Indo-Chine où elle soigne les malades depuis bientôt vingt ans. Quand elle est arrivée à l’hôpital de Mytho en Cochinchine, elle a demandé de venir au lazaret.
— J’aime mieux les contagieux, a-t-elle simplement dit, avec son éternel sourire.
Et depuis, elle n’a plus quitté ses malades — des cholériques, des varioleux, des typhiques, des enragés que leurs familles amènent quand les rebouteux et les sorciers les ont abandonnés et que nul n’ose plus les approcher.
— Vraiment, ma Sœur, vous m’étonnez, lui disais-je parfois. Vous n’avez peur de rien.
— Moi ? Mais je suis très peureuse… Il y a trois choses qui me font une peur affreuse : le diable, le tonnerre et les serpents.
Le tonnerre, on l’entend gronder souvent à la fin de la saison sèche quand s’amassent les noirs nuages de pluie. Les serpents, cela ne manque pas non plus. Quant au diable, Sœur Adeline ne le verra jamais. »
Je crois, comme M. Dorgelès, que Sœur Adeline ne verra jamais le diable — du moins dans son empire de l’autre monde. Mais il est fort probable que, durant sa longue carrière de dévouement, elle l’a rencontré quelquefois. Il soufflait sa haine à quelques fonctionnaires issus des Loges maçonniques.
En effet, chez les lépreux, M. Dorgelès a constaté que l’Administration s’efforçait de soustraire ces parias aux « entreprises de l’obscurantisme ». Parlant d’un missionnaire, qui s’est fait leur chapelain, il écrit :
« Le Père n’a plus le droit, comme autrefois, de vivre dans le village de ses lépreux — une jolie place, n’est-ce pas et que beaucoup doivent lui envier ! Il s’est donc installé à proximité, dans une bicoque sordide et on le voit, matin et soir, aller et venir sur la digue qui mène au camp : l’indépendance religieuse est sauvegardée…
Indépendance religieuse, liberté des croyances, comme tout cela paraît absurde au milieu de ses sept cents sacrifiés que le reste du monde abandonne ! Jamais un Annamite de qualité, un chef de village, un mandarin n’est entré dans le camp maudit pour y apporter un mot d’espoir, une promesse, une plainte… Le missionnaire, lui, est venu. Alors, peu à peu, les lépreux sont allés à la foi chrétienne, simplement parce qu’un chrétien est là qui leur parle avec bonté. Ces monstres, dont les membres bleuis s’en vont en morceaux, se passent des scapulaires au cou et, chaque nuit, à tour de rôle, l’un d’eux couche, comme un chien de garde, à la porte de la chapelle de peur qu’on ne vienne leur voler le seul bien qu’ils possèdent : le brancard rouge et doré qui leur sert à promener la Vierge les jours de procession, quelques bannières brodées et les objets du culte… »
Le chapitre se conclut par ces lignes :
« Ces femmes en cornette ont quitté la France à vingt ans, sachant qu’elles partaient pour soigner les lépreux et qu’elles ne reviendraient plus. Depuis, combien de paquebots ont ramené à Marseille des trafiquants enrichis ! On en a décoré plusieurs, ces dernières années : ils ont rendu de précieux services à la colonie — paraît-il… Mais ma pensée se reporte vers cette sainte Sœur Brigitte, religieuse de Saint-Paul-de-Chartres, qui contracta le mal en soignant les lépreux de Bangkok et qui se mourait, souriante, dans une petite case blanche de l’île du Dragon. »
On voit que M. Dorgelès a tout ce qu’il faut pour entendre l’appel du Bon Maître. Quand celui-ci lui fera signe, on espère qu’il ne se dérobera pas.
Histoire. — J’ai toujours beaucoup aimé l’histoire — davantage, je crois bien, que les fictions les plus attrayantes. Il se peut, du reste, que ce penchant me soit venu par hérédité. Comme je l’ai rapporté ailleurs, tout enfant, assis sur un petit fauteuil à ma taille, dans le cabinet de travail de mon grand-père maternel, je passais des heures enchantées à m’assimiler ce que je pouvais comprendre des graves bouquins qui garnissaient sa bibliothèque. Lui-même m’y encourageait et il répondait volontiers à mes questions. Ce n’était pas sans compétence car il avait été le professeur d’histoire du roi Léopold II. Par la suite, recteur de l’Université de Liége, à l’époque où Sainte-Beuve — qui le nomme dans la préface de Chateaubriand et son groupe littéraire — y donnait un cours, il publia trois volumes sur la Révolution brabançonne dont les spécialistes firent grand cas.
A mesure que j’avançais dans la vie, mon goût de l’histoire alla s’accroissant. Si absorbé que je fusse par des occupations d’un genre très différent, j’ai réussi à me tenir au courant. Et c’est ce qui fait, aujourd’hui, qu’ayant à choisir entre un livre d’histoire — Souvenirs, Mémoires ou récits d’ensemble décrivant les vicissitudes d’une nation à travers les âges — et un roman, même remarquable, j’entame le premier avant même d’avoir coupé les pages du second.
Dieu m’a fait la grande grâce de me détacher des intérêts et des passions qui divisent les hommes et les précipitent les uns contre les autres pour m’attacher à Lui seul. Dans ma solitude, je puis donc étudier l’histoire en me fixant pour objectif de relever la façon dont les sociétés observent ou transgressent la volonté divine et aussi de distinguer l’action permanente du Surnaturel dans les affaires de ce bas-monde. L’application de ce principe m’a permis de formuler un certain nombre de remarques qui, à mon avis, résument des évidences. D’abord celle-ci : depuis qu’elle subit les effets de la faute commise par Adam et Ève, depuis que l’archange au glaive flamboyant lui barre le seuil de l’Éden, l’humanité se dépense en efforts frénétiques pour se créer quand même des paradis terrestres où les deux lois qui la régissent : souffrance et réversion seraient abolies. Agissant de la sorte, elle méconnaît les enseignements et l’exemple donnés par son Rédempteur et plutôt que de l’aider à porter la Croix, elle adore les idoles que ne cesse de modeler à son usage Celui-des-Ténèbres, le Rebelle qui a dit : — Non serviam. Le plus récent de ces fétiches, elle le nomme le Progrès et elle s’imagine qu’en multipliant les conditions de bien-être matériel, en satisfaisant le plus possible ses instincts animaux, elle finira, un jour ou l’autre, par réaliser la promesse railleuse que lui fit, au lointain des temps, son guide de perdition : — Vous deviendrez semblables à des dieux !… Hélas, pauvre troupeau qui t’égares dans la nuit sans étoiles, ce n’est pas à la conquête de l’Éden que tu marches. C’est vers la cité de désespérance infinie sur la porte de laquelle Dante a lu l’avertissement formidable :
Per me si va nell’eterno dolore…
Le Surnaturel, où se manifeste-t-il avec le plus d’éclat aux yeux de quiconque apprit à percevoir la réalité par-delà les apparences ? Dans l’histoire de l’Église.
Or, pour l’étudier, il ne faut pas se mettre à l’école de ces apologistes timorés qui ne la conçoivent que comme un panégyrique perpétuel où les fautes et les erreurs des chefs et des fidèles sont passées sous silence, excusées selon une rhétorique spécieuse ou reléguées dans une pénombre équivoque. Au cours de sa lutte séculaire contre le Prince de ce monde, l’Église a connu de grandes défaillances. Les pallier ou les dissimuler, c’est faire preuve d’une fausse prudence qui, du reste, ne trompe que les ignorants. Et ceux-ci, les intelligences loyales estiment qu’on doit les éclairer en leur montrant combien la nature humaine s’ouvre largement aux entreprises du Mauvais chaque fois que, cédant à sa perversité foncière, elle se ferme à la Grâce. La méthode à suivre, en cette matière, a été formulée par un historien de haute science : Monseigneur Baudrillart. Dans la préface d’un de ses plus beaux livres, il a écrit : « Je n’ai jamais eu de goût pour les faux-fuyants ni pour ce qu’on est convenu d’appeler les pieux mensonges. L’Église n’a besoin que de la vérité et elle est de taille à la supporter tout entière. »
Eh bien, si l’on examine l’histoire de l’Église avec le souci d’acquérir une opinion conforme à la réalité, l’on découvre trois ordres de faits qui prouvent que la promesse du Christ d’être avec elle jusqu’à la fin du monde a été tenue. D’abord, chaque fois que ceux qui la composent prévariquent en adoptant les mœurs des siècles, plus ou moins enclins au Démon, qu’elle traverse, il la châtie. Ensuite, il ne cesse de lui envoyer des Saints dont l’héroïsme dans l’exercice des vertus théologales lui rappelle que l’Évangile constitue sa loi immuable. Enfin, lorsque l’excès des maux produits par ses infidélités la ramène vers « la voie étroite », il lui octroie la grâce de maintenir la doctrine formulée, une fois pour toutes, au concile de Nicée et résumée dans le Credo. Cela, malgré les assauts de l’hérésie et malgré ses propres manques au Décalogue. Et voilà le miracle perpétuel qui démontre à quel point elle est d’institution divine.
Des origines aux jours piteux de ce XXe siècle lourdement matérialiste où nous poursuivons la tâche ardue de mériter la Béatitude éternelle, on trouve de multiples exemples de cette miséricorde du Rédempteur envers ses enfants. En citer quelques-uns n’est pas hors de propos.
Prenons le Moyen Age ; ce fut une splendide période qui vit lever une abondante moisson de Saints. Elle subit pourtant le Grand Schisme d’Occident où l’Église se divisa de telle sorte qu’humainement parlant, son unité semblait à jamais compromise. Alors se réunit le concile de Constance qui, sous l’inspiration du Paraclet, rétablit l’ordre troublé par les ambitions opiniâtres des candidats au Saint-Siège.
Durant le Moyen Age, prenons le XIIIe siècle. L’intégrité de la foi y fut souvent mise en péril par les disputes des théologiens. Mais Dieu suscita saint Thomas d’Aquin de qui la Somme cimente la philosophie catholique et l’arme, encore aujourd’hui, contre les esprits brouillons qui, trop confiants dans la pauvre raison humaine, tentent de réduire le rôle du Surnaturel dans l’Église sous prétexte de la moderniser.
Dans le même temps, la passion du lucre et la luxure pourrissaient un grand nombre d’âmes parmi le clergé comme parmi les laïques. Mais Dieu suscita saint François d’Assise qui, matant la chair voluptueuse, épousant « cette grande dame veuve depuis Jésus-Christ : Sainte Pauvreté » dressa un modèle d’ascétisme que beaucoup imitèrent pour le plus grand bien de l’Église.
Saint Thomas d’Aquin, « ange debout » dans le soleil de la science de Dieu ! Saint François d’Assise, ange debout dans le soleil de l’amour de Dieu ![6]…
Plus tard, ce réveil du paganisme que des intellectuels aveuglés d’orgueil prirent pour une Renaissance pénétra, pour les contaminer, jusque dans les antichambres du Vatican. La punition fut prompte car la prétendue Réforme s’ensuivit. Mais à l’esprit de révolte dont elle favorisait les débordements, l’Église contrite opposa les décrets du concile de Trente qui rassirent le dogme ébranlé, qui rétablirent, sur un terrain solide, la discipline à la dérive…
Où l’on saisit de la façon la plus nette la persistance de la sollicitude divine envers l’Église c’est dans le fait que si énormes qu’aient été les égarements et même les crimes de certains Papes, aucun de ceux-ci ne toucha au dogme pour l’adultérer ou en fausser la signification traditionnelle. Jamais la barque de Pierre ne subit d’avaries doctrinales de la part des Pontifes — parfois indignes — qui avaient charge de la diriger. L’exemple le plus frappant de cette intégrité dans la foi nous est fourni par l’homme affreux, le pape simoniaque et purulent de sale luxure qui eut nom Alexandre VI, Borgia. Eh bien, comme l’a écrit, en toute exactitude, Joseph de Maistre « le bullaire de ce monstre est irréprochable ».
Enfin, le pouvoir temporel avec ses abus : le népotisme, l’ambition d’annexer de nouveaux territoires au patrimoine de l’Église avaient entraîné, maintes fois, le Saint Siège dans des aventures d’ordre politique d’où résultèrent de grands détriments pour le salut des âmes. Au XIXe siècle, Dieu supprima les causes de tentation. Il permit qu’un voleur couronné dérobât le domaine terrestre de l’Église. Il faut bénir ce bienheureux larcin car, libérant la Papauté d’une attache par trop humaine, il lui rendit son pur essor vers les hauteurs où il n’y a point de nuages pour intercepter les rayons du Saint-Esprit.
Ainsi, partout et toujours dans l’histoire de l’Église c’est le règne du miracle. Et c’est parce qu’il se renouvelle sans éclipse que, malgré ses tares et ses faiblesses, l’Église maintient, au temps d’incroyance brute que nous traversons, ses vertus essentielles : stabilité dans la doctrine, continuité dans la tradition, sens de la règle, de la hiérarchie et de la discipline, zèle pour la propagation de la foi. Voilà sa gloire et sa force et c’est ce qui fait que « les portes de l’enfer ne prévaudront point contre elle ».
Sur la révolution. — Pour les nations européennes, le philosophe Blanc de Saint-Bonnet a fait cette remarque très juste que l’affaiblissement de la raison date du XVIIIe siècle. Ce fut, en effet, à cette époque qu’on acclama comme une découverte géniale le sophisme émis par Voltaire à savoir : la religion catholique n’est qu’un amas de superstitions grossières exploité par des fourbes ; la raison humaine se doit de les écarter car elle suffit largement à diriger les hommes vers un avenir de perfection intellectuelle et morale. Encore Voltaire, macaque qui fientait avec obstination devant le Saint-Sacrement, prétendait-il professer un déisme très vague. Mais ses émules, les Encyclopédistes voyaient en ce débris de croyance une faiblesse regrettable. Logiques avec leurs principes, ils nièrent Dieu et s’appliquèrent, sans répit, à extirper du cerveau de leurs contemporains cette « Entité démodée »…
Le XVIIIe siècle adopta, d’un cœur léger, cette croyance dans la souveraineté de la raison sans Dieu. Tenant désormais l’homme pour un animal par lui-même raisonnable, il s’imagina, en outre, que c’était un bimane originairement bon et que seuls les vices d’une société mal conçue en ses assises l’avaient perverti.
Cela, ce fut l’apport d’un fou né à Genève, Jean-Jacques Rousseau, que détraquaient à la fois les effets d’une sexualité anormale, la manie de la persécution et ce penchant irrésistible à enfanter des chimères que les Grecs appelaient Paranoïa[7].
Rousseau condensa l’essentiel de ses rêveries dans un des livres les plus bêtes qui aient jamais été publiés : le Contrat social. Ce recueil de paradoxes extravagants trouva de chauds approbateurs, particulièrement dans les classes sociales dont il contestait la raison d’être : la noblesse et le clergé.
L’ancien Régime présentait certes beaucoup d’abus car en aucun temps les hommes n’ont valu grand’chose. Cependant, une forte et bienfaisante armature, celle du catholicisme, en maintenait toutes les parties et, malgré ses débordements d’orgueil et de sensualité, le pénétrait d’esprit surnaturel. Or, du jour où Voltaire et les Encyclopédistes, ennemis de Dieu, furent applaudis parce qu’ils dépeignaient son Église comme une vieille masure dont la démolition s’imposait, du jour où Rousseau et ses disciples opposèrent, avec succès, les soi-disant Droits de l’Homme au Droit divin, le règne de la déraison commença. On vit des évêques de cour s’unir pour fermer l’épiscopat aux roturiers, ne pas plus s’occuper de leurs diocèses que s’ils eussent été situés dans la lune, dilapider le bien des pauvres pour entretenir leur luxe et subvenir à leurs débauches. On vit la commende — pratique détestable dès l’origine — multiplier les laïques dissolus et les prêtres mondains comme supérieurs des monastères d’hommes au détriment de la Règle. On vit la noblesse, renforçant un autre abus séculaire, encombrer de jeunes filles sans vocation les monastères de religieuses dont beaucoup devinrent aussitôt des foyers de frivolité. On vit maints prédicateurs commenter élogieusement en chaire les divagations de Rousseau et ne plus même oser y prononcer le nom de Jésus-Christ de peur de s’attirer les moqueries d’un auditoire de plus en plus sceptique. On vit une portion considérable de la Bourgeoisie suivre les exemples donnés par les classes dirigeantes. On vit enfin le Roi Très-Chrétien étaler, avec une tranquille impudeur, le cynisme de ses mœurs aux yeux de ses sujets.
S’installant alors dans leur incrédulité, ces égarés se mirent à s’admirer eux-mêmes et un flot de sentimentalisme submergea les âmes. Chacun s’attendrit sur sa propre vertu. On vanta « les bergers innocents et les bons sauvages ». On se représenta la nature comme une Cérès bénigne prodiguant les bienfaits à ses adorateurs. Parmi ces idylles, les soi-disant philosophes prédisaient l’avènement prochain de l’âge d’or. Et maints athées, fiers d’avoir aboli Dieu, versaient de douces larmes en saluant l’heureux avenir qu’ils préparaient à l’humanité tout entière.
Or chaque fois qu’une société s’imagine que, pour assurer le plein exercice de la raison, il importe de mettre le surnaturel au rancart, elle devient le jouet du Diable. Celui-ci, comme de juste, était biffé au même titre que Dieu. Par là, on lui donnait toute facilité pour manifester son pouvoir. En effet, comme l’a dit le Père de Ravignan, « le plus grand succès du Démon, c’est de faire nier qu’il existe ». Comme on avait tari délibérément les sources de la Grâce, on lui ouvrait largement l’accès des âmes et il s’y déchaîna sans obstacles.
Ce fut la Révolution dont Joseph de Maistre a fort judicieusement dénoncé le caractère satanique. A grands traits, en voici le résumé. La Convention, assemblée de sectaires formulant en décrets d’inénarrables sottises. Victor Hugo, toujours fécond en fariboles solennelles, l’a comparée à l’Himalaya[8]. Mais aux intelligences lucides elle évoque plutôt un tumulte de chimpanzés en délire dans la grande cage des singes du Jardin des Plantes. Pour grands hommes ; Marat, dément possédé d’une frénésie homicide ; Danton, noceur braillard et vénal ; Robespierre, rhéteur fielleux, médiocre gonflé de vanité meurtrière, instaurant un « Être suprême » à son image. Puis le massacre à tort et à travers de femmes, d’enfants, de vieillards, d’adultes pris au hasard dans toutes les classes et coupés en deux le plus souvent sans savoir pourquoi. Le meurtre de Louis XVI et de Marie-Antoinette, victimes expiatoires pour les péchés de leur race. L’apostasie de nombreux prêtres et ceux qui restaient fidèles à l’Église traqués avec rage comme des bêtes nuisibles. Les meneurs de la révolte se guillotinant à tour de rôle au nom des idoles ; liberté, égalité, fraternité. La France mise au pillage par les desservants du nouveau culte. Une guerre civile d’une rare atrocité décimant les Français en concurrence avec une guerre contre toute l’Europe qui dura vingt-deux ans. Enfin, pour sanctionner tant de folies et d’horreurs, on hissa, sur le maître-autel profané de Notre-Dame, une fille publique représentant la déesse Raison et on l’adora — officiellement.
C’est ainsi que la Révolution engendra la démocratie matérialiste, esclave des puissances de l’Or, poussière d’individus sans consistance sociale et cette prétendue civilisation du XXe siècle qui préfigurent, l’une et l’autre, le règne de l’Antéchrist.
Ah ! que Satan doit rire et se frotter les mains lorsqu’il considère ces fruits de son labeur puisque l’affaiblissement de la raison chez le plus grand nombre de nos contemporains fait qu’ils se croient de force à éliminer Dieu en répétant avec orgueil : — Non serviam !…
NOTE
Sur l’état d’âme de quelques-unes des victimes innocentes de la Terreur et sur celui de leurs bourreaux voici une page véridique. Je l’emprunte à M. G. Lenôtre :
« Le 17 juillet 1794, la fournée était belle : 39 condamnés, quatre charrettes au moins dont deux étaient remplies de 16 femmes uniformément couvertes de manteaux blancs ; elles chantaient… Elles chantaient de leurs voix grêles et calmes un hymne latin sur un air bien oublié mais que beaucoup reconnaissaient pour l’avoir entendu, pour l’avoir chanté eux-mêmes au temps où l’on ne guillotinait point : c’était le Salve Regina auquel — le trajet étant long — succéda le Te Deum. Les seize femmes étaient des Carmélites de Compiègne. Quelques-unes étaient très vieilles — deux d’entre elles avaient soixante-dix-neuf ans — la plupart étaient d’âge mûr, deux seulement, dont une novice, paraissaient fort jeunes. Toutes maintenant psalmodiaient le Miserere. Marchant autour des voitures, les « furies de guillotine » qui, d’ordinaire invectivaient et raillaient les condamnés, écoutaient, muettes et déconcertées. Celles qui suivirent jusqu’à la place du Trône, où était dressé l’échafaud, assistèrent à un spectacle unique. Descendues des charrettes, les saintes filles se mirent à genoux et chantèrent le Veni Creator pendant que les valets du bourreau procédaient aux derniers préparatifs. La première qu’ils saisirent fut la novice. Elle fit une génuflexion devant sa supérieure pour lui demander « la permission de mourir » et, en gravissant l’échelle, entonna le psaume Laudate dominum. Quinze voix s’unirent à la sienne. A mesure que les formes blanches montaient et disparaissaient, le chant glorieux s’assourdissait jusqu’à ce qu’une voix chantât seule : celle de la Prieure qui mourut la dernière… »
Les Carmélites de Compiègne avaient été arrachées de leur clôture sous l’inculpation « d’avoir médité l’assassinat de la Convention. » Le temps de constater leur identité devant le Tribunal révolutionnaire, elles furent condamnées à mort et exécutées six heures plus tard.
Maintenant voici, d’après un rapport de Police, conservé aux Archives, l’état d’âme des « fermes républicains » qui assistaient au supplice : « Le peuple regrette seulement qu’il n’y ait pas de supplice plus rigoureux que la guillotine. On dit qu’il aurait fallu en inventer un qui fît longtemps souffrir les condamnés. »
OCTOBRE
Sur la restauration. — L’Empire n’avait été qu’une aventure héroïque menée par un soldat de génie et dont les suites — proches ou lointaines — furent désastreuses pour la France. La Restauration aurait pu tout réparer, sous l’égide de la monarchie légitime, si l’esprit de la Révolution n’avait continué d’empoisonner les mœurs et de fausser l’intelligence de la Bourgeoisie.
On commence à rendre justice à la Restauration. Des livres se publient où son rôle dans l’histoire de notre pays est étudié selon des méthodes impartiales. Voici, par exemple, le Louis XVIII de M. Pierre de la Gorce[9]. Tout d’abord, la légende des Bourbons remis sur le trône par les étrangers y est détruite avec des arguments péremptoires. Ensuite, la figure de Louis XVIII y est présentée sous son jour véritable et dégagée des racontars malveillants qui tendaient à n’en faire qu’une basse caricature.
Louis XVIII ne fut peut-être pas un très grand roi, comme l’ont soutenu des apologistes trop zélés. Mais ce fut un roi très intelligent et très avisé, possédant une vue nette des énormes difficultés de la situation et s’appliquant, avec lucidité, à les résoudre. La tâche était d’autant plus difficile qu’il avait à lutter non seulement contre les héritiers de la Révolution et un certain nombre de bonapartistes irréductibles mais aussi contre une portion de ses propres partisans « plus royalistes que le roi » et qui, parce qu’il refusait de se mettre à leur remorque, le traitaient de Jacobin. C’étaient, pour la plupart, des émigrés. Soit dit en passant, sauf quelques exceptions honorables, les émigrés, surtout ceux de la première heure, n’étaient pas intéressants car, au lieu de se grouper, au moment du péril, autour de Louis XVI, ils l’avaient lâchement abandonné. En outre, ils avaient porté les armes contre la France. Enfin imbibés des sophismes voltairiens, desséchés par la vie de salon, ils ne considéraient la religion que comme un « instrument de règne » dont l’action devait s’exercer à leur profit. Fort sagement, Louis XVIII les tint à l’écart le plus possible et il renvoya la Chambre dite « introuvable » où ils formaient une majorité de chimériques furibonds.
Un des plus grands bienfaits du règne de Louis XVIII, ce fut le rétablissement rapide des finances. Comme le dit fort bien M. de la Gorce, les spécialistes choisis par le roi s’y montrèrent de premier ordre. En effet :
« La monarchie, écrit-il, recueillait une succession grevée de toutes les dettes qu’avaient engendrées les dernières guerres, grevée, en outre, des gros traitements que Napoléon avait multipliés. L’acte constitutionnel stipulait que tous les engagements des anciens gouvernements seraient respectés. Cette disposition mérite d’être notée. Louis XVIII datait ses actes de la dix-neuvième année de son règne. C’était le signe que la tradition royale n’avait pu subir d’interruption. Mais de ce même pouvoir révolutionnaire ou impérial, on acceptait, en fait, l’héritage financier. Ainsi s’affirmèrent les maximes de probité stricte que la Restauration observa sans en dévier jamais. »
Non seulement elle se prouva honnête et soucieuse d’administrer avec économie les deniers publics mais encore elle le fit avec tant de bon sens qu’on doit, en stricte équité, reconnaître que les années 1820 à 1830 furent parmi les plus prospères que la France ait jamais connues.
Au point de vue religieux, la Restauration ne réussit pas d’une façon aussi satisfaisante. Il y eut à cela plusieurs causes. Une des principales c’était l’insuffisance du clergé. M. Georges Goyau a fort exactement résumé l’état des choses dans sa très belle Histoire religieuse de la Nation française quand il dit :
« Dans les sanctuaires, dans les âmes, d’immenses ruines subsistaient. Six mille Français, à peu près, de 1801 à 1815, s’étaient voués au service de l’autel. Or, anciennement, il y avait en France six mille ordinations par an, c’est-à-dire quatorze fois plus de prêtres. Treize mille paroisses sans presbytères ! gémissait en février 1816 le député Roux-Laborie. « Avant peu d’années, annonçait Chateaubriand, les deux tiers de la France seront sans prêtres et sans autels. » On était plus préoccupé d’ordonner rapidement des prêtres que de les instruire longuement : cette hâte même créait un péril. Les facultés de théologie demeuraient des corps sans âme. Et l’on bataillait routinièrement contre la philosophie du siècle passé sans s’inquiéter de la philosophie et de l’exégèse germaniques. Et parmi les 2.200.000 volumes qui de 1817 à 1824 pourchassèrent l’idée catholique, très nombreux étaient ceux qui disséminaient partout l’esprit de Voltaire ! Quant aux maîtres d’école, ils professaient souvent l’athéisme et, presque toujours, l’irréligion. »
Il n’y avait pas que les maîtres d’écoles. L’enseignement moyen et l’enseignement supérieur donnaient l’exemple de l’impiété. Et les journaux les plus lus menaient l’attaque contre Dieu avec une persévérance diabolique. D’autre part, les politiques de la Bourgeoisie, actionnés eux-mêmes par les Francs-Maçons, conspiraient contre le régime, jetaient en avant des officiers en demi-solde qu’ils laissaient ensuite guillotiner ou fusiller en jurant qu’ils n’avaient rien de commun avec eux. Et surtout, on empoisonnait les masses en leur persuadant qu’elles étaient en proie à un pouvoir occulte : la Congrégation dont on dénonçait les menées ténébreuses et la connivence avec les Jésuites — boucs émissaires de tous les forfaits qu’on accusait l’Église de méditer.