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Le voyageur étonné

BRÈVES ÉTAPES DU VOYAGEUR ÉCLOPÉ (continued 2)

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Malgré tant de circonstances adverses, malgré des erreurs presque inévitables étant donné le défaut de sens politique chez beaucoup d’honnêtes gens sincèrement dévoués aux Bourbons, quand prit fin le règne de Louis XVIII, la France était toute prête à fleurir en beauté et la reconstitution de ses forces permettait à la dynastie de concevoir pour elle de glorieux destins.

C’est pourquoi M. de la Gorce a eu raison d’écrire dans la conclusion de sa remarquable étude :

« Quelles que fussent ses lacunes, le roi, en ses derniers jours, pouvait, en toute justice, rendre un plein hommage à sa propre sagesse. Une réalité positive lui apparaissait, très consolante pour ses yeux qui allaient se fermer. Il avait trouvé la France envahie : il la laissait libérée. Il l’avait trouvée pauvre : il la laissait riche. L’armée avait dû être licenciée : elle était solidement refaite. Une seule œuvre restait inachevée, celle de la réconciliation entre l’ancien régime et la société nouvelle. Mais ici, le recul des temps, le travail des générations pourraient rapprocher ceux qui demeuraient désunis ; il y avait lieu d’espérer cette paix à moins qu’avec un nouveau règne, les maladresses ne se multipliassent au point de se transformer en lourdes fautes. »

Des maladresses, le successeur de Louis XVIII, le roi Charles X, en commit. Non pas qu’il fût cette intelligence bornée que raillaient mensongèrement les pamphlétaires. Mais il n’avait pas au même degré que son aîné la connaissance des hommes. De là des choix tout à fait regrettables. On le vit bien en 1830.

A cette époque, Charles X conçut nettement le péril qu’encourait la société française si l’on tardait plus longtemps à enrayer la marche de l’esprit révolutionnaire. Il voyait des romantiques comme Chateaubriand proclamer leur loyalisme mais s’allier en fait avec les plus sournois des ennemis du régime pour assouvir des rancunes personnelles. Il perçait à jour la conduite équivoque de maints parlementaires qui, sous couleur d’améliorer les institutions, s’employaient à en miner les assises. Ceux-ci ont prouvé que le roi ne s’était pas trompé sur leur compte puisque après la révolution de juillet, certains d’entre eux avouèrent qu’en feignant d’accepter et de soutenir les Bourbons, ils avaient joué « une comédie de quinze ans ». Enfin, le roi constatait que, sous mille formes, la presse, enhardie par la mansuétude de son gouvernement, accentuait l’offensive contre la religion, gardienne et garantie des seuls principes susceptibles de maintenir et de faire fructifier une civilisation conforme à la raison c’est-à-dire à la loi divine. Ce fut alors que, judicieusement, il promulgua les Ordonnances.

Malheureusement, il confia le soin de les appliquer à un homme dont ses ennemis les plus virulents ont reconnu les vertus privées mais qui, au point de vue politique, manifesta la plus totale incapacité : le prince de Polignac. Dès lors tout fut perdu…

Tout fut perdu, car la monarchie légitime une fois renversée, les régimes qui lui succédèrent, dépendant tous plus ou moins de l’élection, tous plus ou moins obligés de compter avec la démagogie athée, portaient en eux la cause essentielle de leur ruine. Tous essayèrent de pactiser avec la Révolution, tous périrent parmi des catastrophes dont la France a subi et subit encore cruellement les effets. Bientôt peut-être le socialisme, aboutissant logique des sophismes issus de la Révolution, fera de nous une peuplade bestiale, uniquement soucieuse de régaler ses instincts. Alors la Bourgeoisie héritière des aberrations de 1789, classe dirigeante depuis cent ans et plus, appellera désespérément le Seigneur Jésus à son secours. Mais il sera trop tard. Celui qui viendra aura nom : l’Antéchrist. Gravons dans notre mémoire l’avertissement que contient cette phrase de la première encyclique du grand et saint pape Pie X : « Qui pèse ces choses a droit de craindre qu’une telle perversion des esprits soit le commencement des maux annoncés pour la fin des temps et comme leur prise de contact avec la terre et que véritablement le Fils de perdition dont parle l’Apôtre n’ait déjà fait son avènement parmi nous. »

Biographies. — Voici un volume : Tristan Corbière que vient de publier M. René Martineau. J’en dirai quelques mots car cette figure d’un poète breton, assez mal connu avant son présent biographe, peut intéresser en tant que « curiosité esthétique », comme disait Baudelaire, ceux des lettrés qui aiment à faire des excursions hors des domaines habituels de la littérature.

M. René Martineau excelle, d’ailleurs, à nous renseigner, de la façon la plus précise, sur des écrivains appréciés de travers ou négligés par la critique courante. Il possède, à un degré remarquable, le don de découvrir des documents décisifs et de les mettre en valeur par des commentaires ingénieux. C’est ainsi que nous lui devons un Léon Bloy indispensable à lire par quiconque voudra se faire une idée complète de ce singulier génie qui, avec ses énormes défauts, que contrebalancent des qualités éminentes, semble un phare à éclipses parmi tant de pauvres lampions « bien-pensants » dont la faible lueur ne contribue guère à illuminer la façade majestueuse de l’Église. C’est ainsi encore qu’il nous a donné sur Barbey d’Aurevilly des études par lesquelles une justice tardive sera rendue à l’œuvre de ce Croisé pour la foi qui mérita le titre de « Connétable des lettres ».

Beaucoup de gens goûtent l’art très fin et les belles trouvailles de M. Martineau, il en est même qui les utilisent avec un sans-gêne excessif. Tel, ce polygraphe surabondant mais insipide qui ne se fit aucun scrupule de le plagier effrontément, il y a quelques mois.

Quant à Tristan Corbière, M. Martineau a su dépeindre son existence aventureuse et faire saillir les traits les plus caractéristiques de sa personnalité passablement décousue. Il nous montre le milieu où se développa principalement son tempérament de poète de la mer : la petite ville de Roscoff : « C’est là, écrit-il, qu’il rencontra tous ses sujets d’inspiration, les vieux marins du port dont il aime les récits et le vocabulaire, le douanier avec lequel il fit les cent pas sur la dune, les artistes en villégiature dont quelques-uns devinrent ses amis et la blonde Italienne qui l’entraîna jusqu’à Paris. Le premier séjour de Tristan à Roscoff fut comme la révélation de ce caractère d’emprunt, de cette bizarrerie faite d’ironie douloureuse qui sera bientôt l’essence même de sa poésie. » En effet, quelques-uns des vers les plus pénétrants réunis par lui dans le seul volume qu’il ait laissé, sous ce titre plutôt baroque : les Amours jaunes, sont tout imprégnés des odeurs et des couleurs de l’Océan. Nullement gens-de-lettres, indifférent à la notoriété, il érigeait en système les paradoxes où se condensait son individualisme outrancier : « On ne doit pas peindre ce qu’on voit, disait-il, on doit peindre uniquement ce qu’on n’a jamais vu, ce qu’on ne verra jamais. Ainsi, on ne relève que de soi et personne ne peut vous critiquer. » Théorie périlleuse et qui peut mener loin dans l’extravagance. Extravagant, Corbière l’est assez souvent et les esprits qui préfèrent aux écarts d’une originalité poursuivie de parti-pris les belles ordonnances classiques, ne retiendront pas cette partie de son œuvre. Mais ils distingueront les plaintes si sincères que les cruautés et les vulgarités de la vie quotidienne arrachaient à cet ultra-nerveux. En somme, Huysmans l’a bien jugé dans A Rebours, analysant les Amours jaunes « ce livre où le cocasse se mêlait à une énergie désordonnée, où des vers déconcertants éclataient dans des poèmes d’une parfaite obscurité. L’auteur parlait nègre, affectait une gouaillerie, se livrait à des quolibets de commis-voyageur insupportable. Puis, tout à coup, dans ce fouillis, se tortillaient des concetti falots, des minauderies interlopes et soudain, jaillissait un cri de douleur aiguë comme une corde de violoncelle qui se brise… »

M. René Martineau estime qu’Huysmans a trop réduit la qualité des poèmes de Corbière. « Quand on a compris l’homme, assure-t-il, on ne peut s’empêcher de l’aimer et plus l’homme se laisse deviner, plus le poète apparaît grand. » Il est certain que grâce à M. Martineau, nous pouvons maintenant comprendre l’homme en Corbière. Qu’il s’ensuive que celui-ci soit un grand poète, la chose semble moins évidente. Je crois que le propre d’un grand poète c’est que son œuvre présente un caractère d’universalité. Corbière est un poète d’exception donc, à mon avis, poeta minor. N’importe la lecture de ce livre, contant une vie si mouvementée, est plus attachante que celle de beaucoup de romans.

M. René Benjamin possède plusieurs qualités qui lui confèrent le droit d’être compté pour beaucoup dans la littérature contemporaine. D’abord, il ne s’incarcère point dans une de ces « tours d’ivoire » un peu ridicules où les grands hommes des « petites chapelles » se ratatinent pour recevoir le culte d’un certain nombre de snobs persuadés que l’anormal est le signe du génie. Il aime à observer la société actuelle en ses manifestations multiples et, comme ses enquêtes lui ont fait constater qu’une sorte de comique lugubre se dégage sans cesse des chimères et des vices dont elle se montre prodigue, il nous en présente une satire qu’approuveront les esprits assez indépendants pour ne pas chausser les lunettes troubles d’un optimisme béat.

Ensuite, M. Benjamin a la gaîté, vertu rare en un temps où la majorité des écrivains se croiraient indignes de manier la plume s’ils ne se gourmaient en des attitudes moroses. Mais son rire, devant le spectacle bouffon et tragique à la fois que nous offre une soi-disant civilisation en train de se décomposer sous les auspices du fétiche-Progrès, n’est pas celui d’un quelconque vaudevilliste. Il fait réfléchir. J’en veux pour preuve sa pièce, si charmante et si profonde sous des apparences légères : Les plaisirs du hasard. Je ne l’ai pas vue jouer parce qu’il y a plus de trente ans que je n’ai mis les pieds dans un théâtre. Mais je l’ai lue — et relue et j’estime qu’elle contient plus de sage philosophie que tout ce fatras de drames et de comédies à prétentions ambitieuses dont nous encombrent maints « penseurs » jeunes et vieux qui ne surent jamais regarder que leur nombril.

M. Benjamin a aussi publié des romans : Gaspard, Grandgoujon où se profilent, dans le décor effroyable de la Grande Guerre, des figures de combattants et d’embusqués remarquablement dessinées. Mais c’est surtout dans ses études de mœurs qu’il a déployé sa verve et son sens aigu de la folie humaine. Ses livres : les Justices de paix, le Palais et ses gens de justice, nous montrent tout un peuple de plaideurs pitoyables ou grotesques, de juges distribuant, au petit bonheur, des tranches de Thémis, d’un aloi suspect, aux innocents comme aux coupables, d’avocats retors ou maniaques, vendant leur faconde comme ils vendraient des verroteries ou de la cassonnade.

Dans cette catégorie d’ouvrages, il a peut-être le mieux réussi lorsqu’il nous a peint et décrit la farce politique où nous empêtra cette institution baroque : le suffrage universel. Son livre : Valentine ou la folie démocratique est un chef d’œuvre d’observation exacte. Les fantoches qu’il évoque : Cachin ou Painlevé, Herriot ou Charles Humbert nous apparaissent, de par lui, tellement vrais que nous croyons les voir et les entendre gambader et babiller devant nous. Mais il n’y a pas que de la plaisanterie dans ce livre. Il y a encore le dégoût d’un honnête homme, près de vomir lorsque les puanteurs qui se dégagent des basses manigances de la politique électorale lui montent par trop fort au nez. Ainsi quand il nous montre les radicaux résumés admirablement dans cette page vengeresse :

« Un parti de petites, toutes petites natures, toujours effarées devant ce qui est grand. Il ne s’adresse qu’à de petits électeurs, petits fonctionnaires, petits boutiquiers, à de petites vies, à de petites aigreurs. Ce sont des âmes minuscules… mais si sensibles ! Ah ! voilà : ils dissimulent leur piètrerie sous le masque à treize sous d’une émotion qu’ils ont apprise dans les plus faibles pages de Jean-Jacques et de Victor Hugo. Les foules médiocres ne résistent pas à l’attendrissement, à cette mollesse qui en appelle à la justice, à la lâcheté qui invoque le droit. Scénario de cinéma ! Je ne connais rien pour dégoûter plus sûrement de la nature humaine. En attendant, ils sont des dupes avec leur bon air de tartuffes. Ils défendent ceci tout en admettant cela et s’ils bannissent cela, c’est par respect de ceci. Aux hommes de gauche ils tendent les bras, mais ils saluent les hommes de droite. Ils pensent à droite, ils sentent à gauche et ils se croient des hommes complets alors qu’ils ne sont que faux-fuyants. Ils confondent la rhétorique et l’action, la conduite des idées qui docilement s’en vont où on les mène et le gouvernement des hommes qui, rebelles et têtus, ne se plaisent pas tous dans le même chemin. Ils détestent la force : d’une voix trémolante, ils lui opposent leurs chers Droits de l’Homme. Ils sont jaloux de l’Esprit et ils essayent de l’étrangler par leurs principes de « bonheur » et de « bien-être ». Ils ne sont jamais hardis, jamais poètes. S’ils amnistient les canailles, c’est qu’ils suent la peur d’être tués. S’ils chassent les moines, c’est qu’en leur bassesse, ils ne croient ni à la vertu ni à la prière. Dès qu’ils sont battus, ils fuient. Vainqueurs, ils crânent. Ils promettent, si on les élit, Paix, Fortune, Concorde. On les élit : ils chassent trois religieux, libèrent un traître, félicitent un instituteur qui a su dire son fait à un curé. Après quoi, ils se campent devant le peuple, et, essoufflés, ils demandent : — « Eh bien ?… N’avons-nous pas agi ?… » Mon parti est bien pris : j’aime mieux tout que ces gens-là. Quand les communistes triompheront, s’ils me jettent dans un puits de mine et m’écrabouillent à coups de pavé, aux trois quarts écrasé, je penserai : « Ceux-là, du moins, savent tuer ! Et on ne les subit pas longtemps ! » Tandis que les autres nous laissent vivre dans le dégoût. Je ne les croise plus sans nausée et j’ai pitié de moi, puisque je crains la police et les juges, et que je n’ai pas le courage de leur envoyer, chaque fois une potée d’eau par la figure ! »[10]

Fouaillant de la sorte les travers du temps présent, M. Benjamin a suscité bien des rancunes. Cela se conçoit : la plupart des hommes n’aiment pas du tout qu’on leur présente le miroir où se reflètent leurs difformités. Pour leur plaire, il faut entretenir leurs illusions, flatter leurs préjugés, servir leurs passions.

Sinon, ils vous jettent des cailloux et de la fange. L’auteur de Valentine l’a éprouvé particulièrement lorsqu’il publia son dernier livre : Aliborons et démagogues. Quel hourvari chez les primaires que, cette fois, il prenait à partie et quelles indignations chez les politiciens qui battent la mesure au chœur des grenouilles dans la mare démocratique ! Criblé d’invectives, il se secoua et répondit à un journaliste qui l’interrogeait sur ses impressions de combat : « Oui, je suis sorti de cet abîme de bêtise épaisse et je n’ai pas envie de m’y replonger. Pourquoi y suis-je entré ? C’était un épisode de ma chasse aux Cuistres. Après avoir vu les chefs, il me fallait passer en revue les troupes. Pour le moment je suis écœuré. De l’air, de la vie, de la lumière. De la beauté !… Mais je sais bien que, dans un an ou dans deux ans, quelqu’un me signalera une floraison de stupidité, une excroissance de laideur imbécile, un monstrueux champignon poussé quelque part et qui offusque le regard des honnêtes gens ! Et je me connais, je recommencerai : il y a tant de crétins ici-bas contre lesquels il faut se mettre en garde si l’on ne veut pas qu’ils envahissent toute la terre !… »

Admirable cri d’un combattant héroïque pour le Vrai et pour le Beau ! On aime M. Benjamin de l’avoir poussé. Certes nous espérons bien qu’il reprendra son fouet aux lanières acérées. Il reste beaucoup d’échines à cingler dans la pétaudière où trône la Marianne-aux-savates-fangeuses !…

Je dirai maintenant quelques mots du plus beau livre, à mon sens, de M. René Benjamin. C’est cette Vie de Balzac qui a ravi tous les balzaciens dont je suis depuis l’âge de dix-huit ans.

Balzac est tenu, quelles que soient, par ailleurs, les divergences d’opinions des écrivains, pour un génie dont la Comédie humaine domine la littérature du XIXe siècle et, jusqu’à présent, celle du XXe. Tous les romanciers de valeur certaine venus après lui doivent quelque chose à son génie et ne s’en cachent pas. C’est que, malgré ses grands défauts — lourdeur du style, manie des digressions, déductions parfois hasardeuses, prolixité — il a ce don qui surpasse tout : la vie. Ses personnages sont si vrais, si frappants, si conformes à la nature qu’ils nous offrent des types d’humanité, non pas seulement représentatifs d’une époque limitée mais appartenant à tous les temps. Et, enfin, doué d’une clairvoyance extraordinaire, il a prédit, avec une justesse étonnante, les maux et les ruines qui résulteraient pour la société des faux dogmes issus de la Révolution.

Aussi fut-il un apologiste constant de l’Église. Comme l’a fort bien dit M. Paul Bourget : « L’antinomie prétendue entre la Science et la Foi, Balzac, le plus scientifique des observateurs littéraires, ne l’a jamais admise. On peut objecter à son christianisme qu’il y a vu surtout, suivant ses propres expressions, un système complet de répression des tendances dépravées de l’homme et, par conséquent, le plus grand élément d’ordre social. Entre parenthèses, quel indice de vérité que la bienfaisance d’une théorie sur la vie humaine, n’est-ce pas la plus grande probabilité qu’elle est conforme aux lois du Réel ? Mais un indice n’est tout de même pas une preuve et l’apologétique balzacienne n’est qu’une variété de pragmatisme ».

Je crois, qu’au moins, en certains endroits de son œuvre, Balzac a vu plus loin et qu’il eut souvent l’instinct de l’action du surnaturel qu’implique le catholicisme — par exemple dans ce conte : Jésus-Christ en Flandre, écrit en 1831 et qui se termine par ces mots : « Je viens de voir passer le convoi d’une Monarchie, il faut défendre l’Église ! »

La Monarchie légitime, il la concevait comme la gardienne nécessaire de la famille, cellule essentielle de toute société qui veut vivre. Il eut, à ce propos, des paroles vraiment prophétiques. Celles-ci entre autres :

« Sais-tu, mon enfant, quels sont les effets les plus destructifs de la Révolution ? Voici : en coupant la tête à Louis XVI, la Révolution a coupé la tête de tous les pères de famille. Il n’y a plus de famille aujourd’hui, il n’y a que des individus. En voulant devenir une nation, les Français ont renoncé à être un empire. En proclamant l’égalité des droits à la succession paternelle, ils ont tué l’esprit de famille. Ils ont créé le fisc[11] mais ils ont préparé la faiblesse des supériorités et la force aveugle de la masse, l’extinction des arts, le règne de l’intérêt personnel et frayé le chemin à la conquête étrangère. Nous sommes entre deux systèmes : ou reconstituer l’État par la famille ou le construire sur l’intérêt personnel : la démocratie ou l’aristocratie, la discussion ou l’obéissance, le catholicisme ou l’indifférence religieuse — voilà la question en peu de mots. J’appartiens à ceux qui veulent résister à ce qu’on nomme le peuple et cela, dans son intérêt bien compris. Il ne s’agit plus de droits féodaux, quoiqu’en prétendent des niais, ni de gentilhommerie. Il s’agit de la vie de la France. Tout pays qui ne prend pas sa base dans le pouvoir paternel est sans existence assurée. Là commence l’échelle des responsabilités et la subordination qui monte jusqu’au roi. Le roi, c’est nous tous ! Mourir pour le roi, c’est mourir pour soi-même, c’est-à-dire pour sa famille qui ne meurt pas plus alors que ne meurt un royaume. Chaque animal a son instinct, celui de l’homme est l’esprit de famille. Un pays est fort quand il se compose de familles dont tous les membres sont intéressés à la défense du trésor commun. Il est faible quand il se compose d’individus non-solidaires auquel il importe peu d’obéir à sept hommes ou à un seul, à un Russe ou à un Corse, pourvu que chaque individu garde son champ. Et ce malheureux égoïste ne voit pas qu’un jour on le lui ôtera…! » Si nous ne restaurons pas la famille, ( — ici je résume — ) « nous allons à un état de choses horrible ! Il n’y aura plus que des lois pénales ou fiscales — la bourse ou la vie ! Le pays le plus généreux de la terre ne sera plus conduit par des sentiments élevés. On y aura développé, envenimé des plaies incurables. Et d’abord, une jalousie universelle. Les classes supérieures seront confondues. On prendra l’égalité de désirs pour l’égalité des forces… On ne peut rien fonder sur des millions d’ambitions pareilles, vêtues de la même livrée — celle de la médiocrité. » (Mémoires de deux jeunes mariées. La même thèse est soutenue dans le Médecin de campagne et dans le Curé de village.)

Mais ce n’est pas seulement comme observateur clairvoyant de l’état social que Balzac a conquis l’admiration de ceux qui savent réfléchir. Il vaut surtout comme peintre des mœurs. Ses tableaux sont fortement véridiques et, par là, ils effarouchent ou attristent les esprits timides qui aiment qu’on leur serve des mensonges attrayants. Pourtant, la vie n’est pas une idylle ; la bêtise et la méchanceté humaines en font un drame où il y a plus de vilenies et de douleurs que de sourires. Évidemment, aussi, l’œuvre de Balzac n’est point faite pour être mise entre les mains des jeunes filles qui suivent — ce qui est fort louable — le catéchisme de persévérance. Ce n’est pas à dire qu’elle soit indécente : même lorsqu’il anatomise les plus virulentes des passions, il ne verse pas dans la luxure. Voyez par exemple un des principaux parmi ses plus beaux livres : La cousine Bette. Il y traite d’un cas d’érotisme sénile. Eh bien, vous n’y trouverez pas une ligne de nature à provoquer la sensualité du lecteur. Mettez le même sujet entre les pattes d’un Zola, dans quel purin il l’aurait délayé !…

M. Benjamin, en nous exposant la vie tout en contrastes et en exubérances de ce grand homme, nous l’a ressuscité. Son livre est une œuvre digne du Maître et peut-être même un chef-d’œuvre. Je ne crois pas l’éloge excessif.

NOVEMBRE

Un critique catholique. — M. José Vincent m’a envoyé un livre : Propos un peu vifs[12]. Je l’ai lu avec tant d’intérêt qu’il m’est agréable de le signaler aux amis qui veulent bien me suivre. Au surplus, ce volume corrobore quelques idées qui me sont chères et pour lesquelles lui et moi nous avons combattu, côte à côte, en 1922 et 1923.

Quand Barrès publia le Jardin sur l’Oronte, ce fut l’occasion pour Vincent de donner à la Croix un article où tout en disant son estime pour les qualités d’art et de pensée de son œuvre antérieure, il faisait des réserves formelles touchant le faux mysticisme et la sensualité trouble qui déparent ce roman. Une controverse s’ensuivit au cours de laquelle j’écrivis à Vincent combien j’étais heureux de lui voir défendre aussi vigoureusement des principes que je tenais pour essentiels. En effet il déclarait : « Mon article, c’est la manifestation rationnelle d’un état d’esprit nouveau dans la critique catholique qui s’impose maintenant l’obligation de ne pas céder à fond à la magie d’un art supérieur. Il y a vingt-cinq ans, le chrétien lettré, le critique chrétien s’imaginaient, de bonne foi et faute de pousser jusqu’au bout la logique de leur Credo, que la morale, la religion et l’art figuraient autant de domaines distincts séparés par des murs bien clos. A présent, nous voulons être des catholiques conséquents, logiques, résolus, intransigeants… »

Non seulement j’applaudis mais je citai cette phrase dans le chapitre que je consacrai à Barrès à l’époque de sa mort (Voir la Basse-Cour d’Apollon). A Vincent comme à moi cette « intolérance » valut quelques diatribes et par ailleurs les protestations timidement éplorées d’un certain nombre d’amis de la chèvre et du chou.

Nous ne nous en sommes guère émus ni l’un ni l’autre. J’ai poursuivi ma voie, comme le savent mes lecteurs. Et Vincent a fait de même ainsi que le démontre le présent volume.

Dès le début, il résume, en ces termes, l’irritation et le dépit de ceux qui refusent aux catholiques le droit de formuler des opinions strictement conformes à leur foi. Il écrit :

« Le destin de l’actuelle critique catholique est bien étrange. Elle déchaîne des fureurs qui amènent invinciblement ses adversaires à proclamer qu’elle n’est point. Soit. — Mais alors qu’on la laisse dans le repos de son néant ou tout au moins dans les limbes du possible illimité. A la vérité, elle inquiète, elle gêne, pour ainsi dire, même avant d’être. On aimerait mieux, en tout cas, qu’elle ne fût point. Peut-être n’est-ce pas tout à fait une raison pour qu’elle ne soit pas. »

Et, développant cette proposition, Vincent montre que la critique catholique existe. C’est ainsi qu’il a mis debout une préface, nourrie de faits et d’arguments pressants, qu’on doit lire avec réflexion et qui constitue la meilleure des réponses aux partisans de l’éteignoir sur l’Église et à ceux de la dérobade devant l’ennemi. Ayant médité cet essai si substantiel, le lecteur de bonne foi ne pourra que leur dire :

Les gens que vous tuez se portent assez bien !…

Je reviendrai tout à l’heure sur cette préface. Mais je veux d’abord examiner quelques-uns des chapitres contenus dans le livre.

Voici des appréciations sur M. Claudel équitables et judicieuses. M. Vincent en dit :

« Les ténèbres du lyrisme claudelien vous oppressent ? Elles ne m’oppressent pas moins… et j’eus naguère pour mon compte la plus grande peine à le traduire. Je me fis l’effet, ce jour-là, de Joseph Scaliger en face de l’Alexandra de Lycophron[13]. » Mais il ajoute : « Comme la gratitude et l’amour débordent de l’âme de Claudel et que, d’autre part, le saint amour et l’infinie gratitude ne sauraient totalement s’exprimer, à sa façon le poète tente de traduire tout cela avec les mots naïfs, avec les mots gauches, et nonobstant parfois profonds, dont se servent les enfants pour dire, au petit bonheur et comme ça leur vient, leur tendresse ou un merci. »

Et c’est en effet, dans les trop rares poèmes où le chrétien se débarrasse de toute rhétorique ténébreuse, que Claudel arrive, parfois, à nous émouvoir.

Plus loin, M. Vincent s’occupe de ce qu’il appelle : le cas Montherlant. Ici, j’avoue mon incompétence totale. Je n’ai rien lu de M. Montherlant, non point par prévention mais parce que, je l’ai déjà dit, je ne lis guère de romans et que, si je ne me trompe, M. Montherlant est surtout un romancier. Après la lecture du chapitre, d’ailleurs fort intéressant, que Vincent lui consacre, j’ai demandé à un prêtre de mes amis que ses fonctions obligent à suivre de près la littérature contemporaine ce qu’il fallait penser de cet écrivain. Il m’a répondu : « M. Montherlant a fait alterner la tauromachie avec la culture des lettres. Il a du brillant dans l’une et l’autre profession. Ensuite il a pris l’Église sous sa protection. Et comme il estime qu’elle ne s’est pas montrée suffisamment reconnaissante, ces jours-ci, il lui a signifié la rupture. L’Église aura, sans doute bien de la peine à s’en remettre mais avec le temps… »

Vient ensuite dans les Propos un peu vifs, un chapitre consacré à Jouffroy, philosophe romantique fort oublié, mais dont les paradoxes anticatholiques firent jadis, vers 1840, quelque bruit. M. Vincent, à propos d’un livre récent, montre d’une façon très concluante, le peu de portée des dires de cet émule de Victor Cousin.

Voici maintenant un chapitre intitulé : Hugo à Jersey ou les propos d’un pied de table qui traite de la foi accordée au spiritisme par le poète de la Légende des Siècles[14]. M. Vincent y résume fort bien l’inanité de la doctrine chez ce rhéteur énorme qui ne réussit jamais à devenir un penseur. Il écrit avec raison :

« Après l’orgueil, ce qu’il y eut toujours de plus démesuré dans Victor Hugo, ce fut la naïveté (Moi, j’aurais dit carrément : la bêtise). Rappelez-vous, à ce propos, ses piteux oracles sur l’imminente paix mondiale, sur la toute prochaine constitution des États-Unis d’Europe, et l’édénisation de la planète par la démocratie et par l’amour. » Et, en conclusion : « La religion d’Hugo, une religion romantique, sans armature de logique intérieure, sans dogme autre que celui — sacro-saint — du libre examen, une métaphysique flottante, empêtrée de métapsychique, une théodicée dans laquelle l’idée du divin tend de plus en plus à se dissoudre, en attendant de s’anéantir tout à fait. »

Au surplus, on sait avec quel acharnement Hugo combattit l’Église et quelles invectives il lui prodigua. Or c’est une règle sans exception : quiconque se laisse infuser par le Diable la haine de l’Église devient stupide — incurablement stupide. C’est le premier châtiment infligé aux égarés volontaires qui pèchent contre le Paraclet.

Bien plus propres à retenir l’attention que les turlutaines d’Hugo, hypnotisé par les tables tournantes, se décèlent les méditations de M. Georges Duhamel à la recherche du bonheur sur terre. M. Duhamel est un écrivain de grand talent et un homme de cœur qui a écrit sur la dernière guerre un livre d’une humanité saignante et frémissante : Vie des Martyrs. M. Vincent analyse son essai d’une doctrine intitulé : la Possession du monde et il constate que faute d’une foi précise découlant de la Tradition révélée, M. Duhamel se perd en des considérations vagues et des paradoxes fumeux d’où ne saurait se dégager une certitude.

« Cependant, ajoute-t-il, parmi ces erreurs et ces rêves débiles, la Possession du monde offre quelques échappées consolantes. On y aime, par exemple, le touchant respect de l’auteur pour saint François d’Assise malheureusement plutôt envisagé dans un sens Sabatier que dans un sens Joergensen. On y peut louer l’appétit de souffrir ou mieux, la peur de n’avoir pas assez souffert tandis que se déchaînait l’orage mondial qui emporta tant de vies humaines et tant d’espoirs. Ce goût du sacrifice pouvait mener loin, très loin un philosophe de bonne volonté qui saurait se contraindre à marcher quand même et droit devant soi jusqu’au but une fois aperçu… L’Évangile lui révèlerait le reste. »

Malheureusement, M. Duhamel est resté en route. « Hélas, conclut Vincent, la pensée de ce remarquable et subtil écrivain n’a pas suivi un essor comparable à celui de son talent. » C’est grand dommage !…

Pour terminer ce bref aperçu d’un livre très substantiel et pour bien en marquer le ton indépendant, je mentionnerai un passage de la préface où José Vincent, après avoir réprouvé les timidités et les pauvres finasseries de la critique dite « libérale », évoque, à l’encontre, la grande ombre de Veuillot — notre maître à nous tous qui prétendons que le service de l’Église demande de la crânerie dans les convictions et de la verdeur, sans faux-fuyants ni respect humain, dans la défense de la Vérité unique. Il écrit :

« Veuillot n’est plus là pour redire ces choses de sa grande voix furieuse. Il est loin, bien loin de nous. On l’honore à cette heure, on l’embaume d’hommages comme on embaumerait avec une sollicitude nuancée de respect et de terreur la dépouille enfin assoupie d’un grand homme longtemps encombrant. On lui sait gré de ne plus faire de tumulte. On lui sait gré de n’être plus là. Plus rien n’empêche maintenant d’exalter sa provocante bravoure. On est assuré de son silence. Les modérés — il me sera, pour sûr, beaucoup pardonné, au dernier jour, pour l’immense et fraternelle charité de cet euphémisme — sont contents… Dieu l’est-il ? »

Pour moi, j’ai bien peur qu’Il ne le soit pas. Les modérés, ce sont les tièdes. Et Notre-Seigneur a dit : « Je vomis les tièdes… »

Un ami du peuple. — M. Jacques Valdour, docteur en droit, docteur ès-lettres, eut naguère cette idée que pour bien connaître les ouvriers, il fallait vivre avec eux et comme eux, travailler à côté d’eux. En cela, il se distingue fort des économistes, personnages graves, harnachés de science abstraite, bondés de théories préconçues, tapis entre quatre murailles, faites de statistiques et de graphiques, où nulle lucarne ne s’ouvre sur l’ambiance. Sitôt formé le projet de s’instruire par la pratique, il le mit à exécution. C’est ainsi que, depuis 1909, il a été tour à tour, tisserand à Roanne, tréfileur à Lyon, figurant de théâtre et manœuvre en décors à Paris, marinier sur les canaux du Centre, teinturier en Espagne, ouvrier agricole en Brie et en Beauce, chauffeur à Roubaix, nettoyeur de chaudières et tourneur à Paris, manœuvre dans une fabrique de pompes à Saint-Denis, carrossier d’automobile à Levallois-Perret, ciseleur dans le quartier du Marais, fondeur à Belleville, ouvrier en meubles à Charonne et au faubourg Saint-Antoine, derechef manœuvre aux ateliers du chemin de fer à Saint-Pierre-des-Corps, ébéniste à Tours, mineur à Lens et à Saint-Étienne, derechef tisserand à Cholet, métallurgiste au Mans, chaudronnier à Nantes.

Partout, il a vécu exclusivement de son salaire, logé dans les maisons qu’occupent les prolétaires, mangé dans leurs restaurants, assisté à leurs réunions politiques et autres. Il s’est assis auprès d’eux dans les cinémas et les théâtres qu’ils fréquentent. Il a pris part à leurs discussions dans les syndicats. Bref, pendant des années, il s’est assimilé de la façon la plus complète, tous les éléments de leur existence, au point de vue matériel comme au point de vue intellectuel, au point de vue social comme au point de vue de la religion.

Il a condensé les résultats de ces multiples enquêtes dans une douzaine de volumes dont l’ensemble constitue le plus précieux amas de documents sur la vie ouvrière au commencement du XXe siècle[15]. Les conclusions que M. Valdour en tire ne sont pas de nature à satisfaire les partisans du suffrage universel ni les admirateurs de l’enseignement laïque. Catholique pratiquant, il constate les ravages produits dans le peuple par l’incroyance érigée en système et il en donne des exemples — terribles. Le mot n’est pas trop fort. Supérieurement doué pour l’observation des mœurs et des coutumes, possédant de réels dons d’écrivain, il évoque, en une série de tableaux d’une rare intensité, l’anarchie industrielle où nous maintient cette démocratie parlementaire qui n’est, en somme, qu’une lutte d’appétits sans vergognes sous le despotisme des ploutocrates qui sont les maîtres actuels du monde.

La lecture réfléchie des livres de M. Valdour — vingt fois plus intéressante, à mon avis, que celle de la plupart des romans dont s’encombrent les vitrines des libraires — fournit largement de quoi méditer aux esprits assez émancipés pour reconnaître que la Bourgeoisie, maîtresse du pouvoir depuis la Révolution, a échoué dans sa tentative de construire un état social conforme à la justice, parce qu’elle élimina Dieu de sa politique, parce qu’elle remplaça l’autorité traditionnelle par la concurrence des médiocres et des bavards de carrière pour l’exploitation des pauvres et des humbles. Ayant donc lu et relu l’œuvre de M. Valdour, étant de plus fort enclin à préférer le Populaire au Bourgeois, j’ai assemblé pas mal de notes d’après ses études et d’après mes expériences personnelles. J’en donne, ci-dessous, quelques-unes.

Il y a peu, je relisais les Sermons de Bossuet, en particulier, celui qui porte ce titre : Sermon sur l’éminente dignité des pauvres dans l’Église[16] et j’en avais l’âme toute remuée parce que j’y trouvais exposé, de la façon la plus probante, le privilège surnaturel du pauvre, du simple et, par conséquent, de l’ouvrier manuel auprès de Notre-Seigneur. Bossuet le précise très nettement dès son exorde :

« L’Église, cette cité merveilleuse, dont Dieu même a jeté les fondements, a ses lois et sa police par laquelle elle est gouvernée. Mais comme Jésus-Christ, son instituteur, est venu au monde pour renverser l’ordre que l’orgueil y a établi, de là vient que sa politique est directement opposée à celle du siècle, et je remarque cette opposition principalement en trois choses. Premièrement, dans le monde, les riches ont tout l’avantage et tiennent les premiers rangs. Dans le royaume de Jésus-Christ, la prééminence appartient aux pauvres qui sont les premiers-nés de l’Église et ses véritables enfants. Secondement, dans le monde, les pauvres sont soumis aux riches et ne semblent nés que pour les servir. Au contraire, dans la sainte Église, les riches n’y sont admis qu’à la condition de servir les pauvres. Troisièmement, dans le monde, les grâces et les privilèges sont pour les puissants et les riches et les pauvres n’y ont de part que par leur appui. Au contraire, dans l’Église de Jésus-Christ, les grâces et les bénédictions sont pour les pauvres et les riches n’ont de privilège que par leur moyen. Ainsi cette parole de l’Évangile, que j’ai choisie pour mon texte, s’accomplit déjà dès la vie présente : les premiers sont les derniers et les derniers sont les premiers, puisque les pauvres, qui sont les derniers dans le monde, sont les premiers dans l’Église ; puisque les riches, qui s’imaginent que tout leur est dû et qui foulent aux pieds les pauvres, ne sont dans l’Église que pour les servir ; puisque les grâces du Nouveau Testament appartiennent de droit aux pauvres et que les riches ne les reçoivent que par leurs mains. »

Un peu plus loin, utilisant une comparaison empruntée à une homélie de saint Jean Chrysostome, Bossuet renforce encore son idée et la souligne. Il dit :

« Il n’appartenait qu’au Sauveur et à la politique du ciel de nous bâtir une ville qui fût véritablement la ville des pauvres. Cette ville, c’est la Sainte Église… Les riches, je ne crains point de le dire, étant de la suite du monde, étant, pour ainsi dire, marqués à son coin, n’y sont soufferts que par tolérance et c’est aux pauvres, qui portent la marque du Fils de Dieu, qu’il appartient proprement d’y être reçus ».

Prononçant ces paroles, il soulignait la prééminence que Notre-Seigneur accorde aux pauvres, Lui qui travailla, comme charpentier, dans l’atelier de saint Joseph, Lui qui choisit ses apôtres principalement parmi des pêcheurs gagnant leur pain au jour le jour, Lui dont le disciple le plus relevé comme condition sociale, saint Matthieu n’était qu’un petit employé de l’octroi.

A ces humbles qu’il avait choisi pour annoncer le Royaume de Dieu, Il prodigua les splendeurs de sa Grâce et Il leur donna l’investiture le jour où les yeux levés vers son Père, Il s’écria : « Gloire à toi, Seigneur du ciel et de la terre, parce que tu as caché ces choses aux prudents et aux sages [selon le monde] et que tu les a révélées aux petits ! »

Ainsi donc, point d’équivoque possible : qui veut mériter de connaître, dès ici-bas, le Royaume de Dieu doit être pauvre, doit, tout au moins, se rendre « pauvre en esprit ». Mais si le monde garde pour lui quelque prestige, il ne franchira point les limites de cette Terre promise où s’épanouissent les roses lumineuses de l’amour de Dieu.

Toute l’histoire, depuis la venue du Rédempteur, donne le spectacle des tentatives de l’homme baptisé pour concilier, en son âme, les attraits du monde avec les préceptes de Jésus-Christ.

De nos jours où un paganisme effectif reconquiert la société, les enseignements de l’Église apparaissent à beaucoup, qui les répètent d’une lèvre machinale, comme des formules sans application pratique, mais dont il est convenu qu’elles font partie d’une « bonne éducation ». De là, le pharisaïsme qui s’étale dans les mœurs de la Bourgeoisie dite « bien pensante ».

Être bien « pensant » c’est se forger une sorte de religion hétéroclite où le souci de se conformer au siècle entre en balance avec celui de plaire à Dieu. Or le propre du présent siècle, c’est le culte exclusif de la fortune et la recherche des moyens de l’acquérir rapidement. Le « bien-pensant » n’y contredit pas. Mais, d’autre part, il entend « garder les apparences ». De sorte que, se montrant, en fait, tout aussi dur de cœur que n’importe quel bourgeois « mal-pensant », il feint parfois l’amour des pauvres.

En réalité, il les méprise et il s’en écarte avec sollicitude. On pourrait multiplier les exemples de cette aversion devenue tout instinctive. En voici un qui me fut rapporté, il n’y a pas très longtemps, par un bon prêtre de mes amis. Celui-ci venait d’être nommé curé d’une paroisse comprenant, pour la plus grande part, des artisans et des ouvriers de fabriques. On y comptait, cependant, quelques familles de rentiers passablement cossues. Or il ne tarda pas à remarquer que, quoique pratiquantes, celles-ci s’abstenaient de fréquenter son église. Par exemple, la grand’messe du dimanche ne réunissait guère qu’une assemblée de prolétaires. Il s’étonna, il s’informa et il découvrit que ses paroissiens d’origine bourgeoise préféraient se rendre aux offices célébrés dans l’église d’un quartier assez éloigné mais où les gens huppés de la ville avaient coutume de se rencontrer. A juste titre, cette façon d’agir le choqua. Il fit des observations qui furent reçues très froidement. On ne les releva point mais on se garda d’en tenir compte. Comme il les renouvelait auprès d’une dame qui passait, dans l’endroit, pour l’arbitre des élégances, elle lui répondit textuellement ceci : — Voyons, M. le curé, vous admettrez bien que nous évitions certains voisinages et que, pour la messe, nous choisissions une église où nous sommes sûrs de ne nous trouver en contact qu’avec des personnages de notre classe !…

Inutile, je suppose de commenter cette déclaration. Elle résume tout un état d’âme. Elle fait saisir pourquoi les « bien-pensants » ne sont « soufferts que par tolérance », comme dit Bossuet, dans la Sainte Église et pourquoi ils demeurent à jamais réfractaires aux embrasements de l’amour divin…

NOTE

Il ne faut pas généraliser à l’excès. Grâce à Dieu, il existe dans toutes les classes de la société des âmes admirables qui chérissent la Sainte Pauvreté. Celles-là recherchent les humbles et trouvent leur joie à les conduire par les chemins qui montent en paradis. Je pense, en écrivant ces lignes à tels groupements d’apostolat que n’empoisonne pas la politique et où l’on respecte les pauvres. Ainsi l’association qui s’intitule : Pêcheurs d’hommes. Si l’on veut se rendre compte de l’esprit qui l’anime, qu’on lise le livre si substantiel et si évangélique de M. Jabouley : Autour des idoles (1 vol. chez Aubanel).

Un des livres les plus émouvants de M. Valdour c’est celui qu’il consacra aux Mineurs et particulièrement la seconde partie où il décrit son labeur et ses souffrances dans une mine de charbon de Saint-Étienne. Nulle déclamation d’ailleurs. C’est à force d’accumuler les petits faits significatifs, c’est en notant les propos de l’équipe dont il fit partie que M. Valdour réussit à nous donner cette impression de véracité absolue qui se dégage de son œuvre.

Je citerai une page qui fera saisir sa manière et qui me fournira en outre la conclusion que je veux donner à ce trop bref aperçu touchant la vie ouvrière :

« Mes camarades ne se font aucune idée du plaisir que le travail peut procurer par lui-même. Cela tient, bien sûr, à ce qu’ils ne connaissent que le travail dénué d’agrément, la rude tâche matérielle où le corps s’use, où l’âme s’éteint, l’effort physique sans idéal, sans espérance. Déjà, après une semaine passée dans la mine, je me sens comme prisonnier à jamais de ma nouvelle vie. Elle ne m’ouvre aucune perspective vers la possibilité du mieux. Il me semble que je suis rivé pour toujours à ma dure et obscure condition. Les sommets de la société, même ses régions moyennes, m’apparaissent comme quelque chose d’étranger, de lointain, d’inaccessible. Et quand, du fond du trou noir où je peine ou de la chambrette misérable et entourée de misère où je me repose avant de retourner au puits, je pense à ceux que j’ai quittés et au cadre heureux où j’ai vécu, cette évocation n’est plus pour moi que celle d’un vain rêve dont il ne me paraît pas que je puisse jamais plus connaître la réalité.

En remontant à la surface, mes compagnons de cage se prennent à se dire mutuellement leur âge : quarante-cinq ans… cinquante-trois ans… L’un d’eux, comme s’il sentait fuir à jamais un beau rêve, soupire : « C’est tout de même vite passé la vie… Et l’on ne sait toujours pas pourquoi l’on a vécu ! » Mais mon voisin, dissipant violemment l’aspiration très haute qu’enveloppait ce regret d’être resté dans l’ignorance de la réponse à l’énigme de sa propre existence, mon voisin s’écrie : « Pourquoi ? Mais, farceur, c’est pour gagner des millions aux autres !… Nous, il nous faut toujours peiner pour gagner tout juste de quoi manger ! Et ça n’est pas nous qui buvons le meilleur vin !… » Un silence douloureux retombe sur notre groupe… Nous devons vivre pour boire le meilleur vin ! Et cette philosophie du paradis sur terre les plonge dans le désespoir… »

Quel symbole celui qu’évoque cette apparition de pauvres êtres perdus dans les ténèbres d’une nuit désormais sans étoiles ! Ils se lamentent, ils se répètent que, jusqu’à la fin de leur existence, il leur faudra s’épuiser pour le pain quotidien sans autre diversion que, de loin en loin, une orgie brutale où ils s’efforceront d’oublier qu’ils possèdent une âme…

Prisonniers d’un souterrain dont on boucha toutes les issues vers la lumière du ciel, vous me représentez le peuple tel que l’a voulu l’esprit de la Révolution. Plus de Dieu mais, à sa place, un matérialisme opaque, des intelligences dévoyées, des mœurs corrompues, la rage et la révolte dans tous les cœurs. Vous aviez une société aux assises fermes et qui, malgré ses vices, se tenait unie sous le signe de la Croix. Vous, bourgeois qui vous réclamez des prétendus Droits de l’Homme, vous l’avez détruite et vous l’avez remplacée par une poussière d’individus sans consistance réelle et qui tourbillonnent au souffle du Démon. Et c’est ce que les sophistes aveugles qui nous mènent appellent le Progrès !…

Ceux d’entre les catholiques, pour qui la foi en Jésus-Christ se manifeste autrement que par une pratique machinale et stérile, se rendent compte que ce ne sont point les subterfuges et les intrigues de politiciens trop confiants dans la nature humaine qui retarderont l’avènement de l’Antéchrist. Ames d’oraison, ils tournent leurs regards vers les abîmes radieux où réside le Surnaturel. Une voix fatidique en émane qui leur crie : — La France a besoin de saints…

Oui, la France a besoin de Saints !… Et, comme l’a dit Léon Bloy au dernier chapitre de ce beau livre : la Femme pauvre, « il n’y a qu’une tristesse, c’est de n’être pas des Saints !… »

Notes in this chapter

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