Front matter (continued 6)
Reading edition
Canonnier fait la grimace.
— L'instruction est une belle chose, dit-il.
— Oui, répond Hélène. L'instruction qu'on donne aux jeunes personnes, surtout. Elle les met merveilleusement en garde contre toutes les tentations du monde. Cependant, il n'y a pas de système infaillible… Ainsi, une de mes amies de couvent, qui s'était mariée à dix-huit ans, vient de faire parler d'elle d'une façon désagréable; son mari demande le divorce. Il faut qu'elle ait cédé à des entraînements… Certains hommes manquent tellement de sens moral, parait-il!… Et, même dans la nature, on voit malheureusement ces choses-là; car le coucou annexe le nid du voisin. C'est un bien vilain oiseau. Mais il a l'air de se vanter si joyeusement à vous de son infamie, quand on se promène dans les bois…
— Pendant que le loup n'y est pas.
— Le loup n'y est jamais, dit Canonnier; il est dans la bergerie, en train de se faire tondre par les moutons.
— Tu sembles bien misanthrope, père; mais tu as certainement vu le monde autrement que moi. Moi, je n'ai jamais connu que de beaux caractères.
— Oh! il n'en manque pas, assure audacieusement Canonnier. Dieu merci! il y a encore des gens d'honneur.
L'honneur! Un noyé qui revient sur l'eau… Hélène continue, de sa voix riche, captivante, où vibre pourtant une émotion étrange, comme la nervosité amère de l'ironie qu'on dompte, comme le frémissement lointain de colères qu'on ne veut pas évoquer.
— Je dois dire que je n'ai guère vu que des gens riches; et les personnes qui possèdent la fortune sont toujours si aimables! Quant aux autres, je ne sais pas… On dit qu'il y a beaucoup de malheureux, mais on exagère peut-être… Il doit exister une certaine somme de souffrance, pourtant, puisque les pauvres se sont révoltés à plusieurs reprises… Mais, chaque fois, ils se sont si bien conduits! Ils n'ont jamais déshonoré leur victoire… Père, est-ce que tu n'as pas aussi de la sympathie pour les faibles, pour les malheureux?
— Si j'allais avec les déshérités, s'écrie Canonnier qui oublie son rôle, ce ne serait pas parce qu'ils sont les plus faibles, mais parce qu'ils sont les plus forts! On se conduit bien lorsqu'on se conduit intelligemment. Il n'y a qu'un moyen de ne pas déshonorer la victoire: c'est d'en profiter.
Un éclair brille dans les yeux d'Hélène.
— Père, demande-t-elle en se penchant anxieusement vers lui, tu crois à la force?
— Mon Dieu! mon enfant, répond Canonnier, je… je…
— C'est le droit seul, dis-je en venant à son secours, qui légitime l'usage de la force; par conséquent, les lois étant l'expression du droit…
— Ah! s'écrie Hélène en riant, il me semble être encore dans le salon de Mme de Bois-Créault; on y parlait comme vous le faites… C'était charmant… Certes, je suis très heureuse de suivre mon père, et c'est mon devoir strict; je ne regrette rien. Mais mon existence était tellement délicieuse, chez Mme de Bois-Créault! Je ne manquais pas une première; toujours en soirée, au bal, comme si j'avais été sa propre fille!
Je me hâte de prendre la parole, car je m'aperçois que les émotions du souvenir vont gagner Hélène, au déplaisir certain de son père.
— Je vois, Mademoiselle, que vous étiez fort occupée; il vous restait sans doute bien peu de temps… pour lire, par exemple?
— Oh! si, Monsieur, je lisais beaucoup. Même des romans. Des romans convenables, surtout; mais aussi quelquefois des histoires d'aventures dans lesquelles évoluent de belles dames, des jeunes filles persécutées, des traîtres abominables, de grands seigneurs très braves, et aussi des voleurs généreux qui donnent aux pauvres ce qu'ils prennent aux riches.
— Ce sont des hommes d'ordre, dit Canonnier; ils veulent mettre les pauvres en mesure de payer leurs impôts.
— Mais je n'ai pas lu d'autres romans, reprend Hélène en souriant. On dit qu'il y a des auteurs si intéressants, aujourd'hui! qui vous font voir la vie telle qu'elle est et qui sont arrivés à démonter le mécanisme des âmes avec une précision d'horlogers.
— Oui; ils sont de deux sortes: ceux qui aident à tourner la meule qui broie les hommes et leur volonté; et ceux qui chantent la complainte des écrasés. En somme, ils écrivent l'histoire de la civilisation.
— Qu'est-ce que c'est que la civilisation?
— C'est l'argent mis à la portée de ceux qui en possèdent, dit Canonnier.
— Et qu'est-ce que c'est que l'argent, père?
— Demande à Randal.
— Non, Mademoiselle, ne me le demandez pas. Je ne pourrais pas vous répondre; et d'autres ne le pourraient pas non plus. On ne sait point ce que c'est que l'argent.
Deux servantes, qui apportent le dessert, entrent dans le salon.
— Eh! bien, dit Canonnier dès qu'elles sont sorties, puisque nous sommes entre la poire et le fromage, comme on dit, et que c'est le moment généralement choisi pour parler à coeur ouvert, je veux vous exposer à tous deux, et surtout à toi, Hélène, mes idées sur la civilisation et sur l'argent. Je veux vous dire, ajoute-t-il pendant que le visage de sa fille s'éclaire de joie, non seulement ce que je pense, mais ce que j'ai l'intention…
Trois coups secs frappés à la porte lui coupent la parole.
— Entrez, dit-il.
Et quatre hommes, le chapeau sur la tête, font irruption dans le salon. Nous nous levons tous les trois. L'un des hommes, qui tient un papier de la main gauche et dont la main droite, dans la poche du pardessus, serre la crosse d'un pistolet, s'approche de Canonnier.
— Vous êtes le nommé Canonnier, Jean-François?… J'ai un mandat d'arrêt décerné contre vous. Empoignez cet homme! dit-il à deux de ses acolytes qui saisissent chacun un des bras du père d'Hélène.
Et Canonnier sort d'un pas ferme, entre les argousins, sans un regard, sans un mot.
Ah! oui, il doit croire à la force, cet homme qui voit ainsi toutes ses espérances brisées devant lui à l'heure même où il peut les transformer en actes, et qui a le courage de partir sans tourner la tête, l'oeil sec, la bouche close. Et c'est à la mort qu'il va; car c'est la mort, la mort lente, hideuse et bête, que cette relégation pour jamais dans les marécages de Cayenne. Mais il sait qu'il est inutile de s'indigner contre le sort et qu'il est lâche de gémir sur les débris des rêves. Le destin, qui est dur pour lui, pourra se montrer clément envers sa fille. Mais lui, qui ne peut plus rien pour elle, lui a donné en partant, par son silence même, la réponse à la question qu'elle lui posait tout à l'heure. Oui, il croit à la force. — Et elle y croira peut-être, elle aussi…
On frappe à la porte. Hélène se lève de la chaise sur laquelle elle s'est laissée tomber, pâle comme une morte.
— Entrez, dit-elle.
C'est le mouchard, celui qui vient d'arrêter Canonnier. Cette fois-ci, il salue obséquieusement.
— Mademoiselle, je suis chargé d'une mission par votre famille… c'est-à-dire des personnes qui s'intéressent à vous et qui…
— Avez-vous aussi un mandat contre moi? demande Hélène dont la voix tremble de colère.
— Non, certainement, Mademoiselle, mais…
— Eh! bien, je vous prie de ne m'adresser la parole que lorsque vous aurez ce mandat.
XVII — ENFIN SEULS!…
Après le départ du policier, Hélène a regagné sa chaise; et elle reste là, les bras ballants, les yeux perdus dans le vide, muette, en une attitude de douleur intense et de désespoir profond. Certes, sa situation est atroce. Que va-t-elle devenir, à présent?… Son père lui aura préparé, malgré lui c'est vrai, mais inévitablement, l'avenir qu'Ida avait prophétisé: une vie d'aventures, une existence faite de tous les hasards… Ses protecteurs la recevraient-ils chez eux, à présent? Peut-être, car la proposition ébauchée par le policier était certainement faite en leur nom; mais comment l'accueilleraient-ils? Et oserait-elle, même, retourner chez les Bois-Créault? Non, sans doute; autrement, elle n'aurait point répondu comme elle vient de le faire. Alors?… En tous cas, il faut qu'elle prenne une décision dans un sens ou dans un autre. Je me résous à rompre le silence.
— Mademoiselle, dis-je pendant qu'elle semble revenir à elle, sortir d'un rêve, permettez-moi de troubler votre chagrin…
Elle m'interrompt.
— D'abord, Monsieur, je vous en prie, veuillez me dire s'il est possible de faire quelque chose pour mon père.
Hélas! elle ignore la vérité, cette vérité terrible que je ne puis lui apprendre; mais je ne veux pas, non plus, lui forger un conte, lui donner des espoirs dont l'irréalisation forcée ne pourrait que la faire souffrir.
— Non, Mademoiselle, il n'y a rien à tenter en faveur de votre père, au moins pour le moment. Rien, absolument rien. Plus tard, très probablement…
— Merci, Monsieur, répond-elle d'une voix ferme. Plus tard, bien… Soyez sûr que je ferai l'impossible, le moment venu. Mais, plus tard, c'est l'avenir… Voulez-vous que nous nous occupions du présent?
— Certainement, Mademoiselle; je n'ai point l'honneur d'être connu de vous depuis bien longtemps, mais j'étais très lié avec votre père, et je vous assure de tout mon dévouement. Si vous voulez me faire part de vos intentions, quelles qu'elles soient, et si vous croyez que je puisse vous être utile…
— Je vous remercie de tout coeur; mais je ne puis vous confier mes projets, car je n'en ai point. Non, réellement, je ne sais absolument que faire.
— D'après ce que je vous ai entendu répondre à cet homme, il n'y a qu'un instant, vous appréhendez de retourner chez Mme de Bois- Créault; vous pensez sans doute qu'elle vous pardonnerait difficilement votre départ…
Hélène sourit.
— Monsieur, me demande-t-elle, connaissez-vous la famille de Bois- Créault?
— Pas personnellement. Mai j'en ai entendu souvent parler. Ce sont des gens très honorables et très riches. M. de Bois-Créault est un ancien magistrat, un ex-procureur général fort connu. Il vit très retiré et on le voit rarement dans le monde. Il travaille à un grand ouvrage qui paraîtra sous ce titre: «Du réquisitoire à travers les âges.» Vous voyez que je suis bien renseigné. Son fils, M. Armand de Bois-Créault, n'a point d'occupation définie et se contente, je crois, de mener la vie à grandes guides. Quant à Mme de Bois-Créault, c'est une femme dont le caractère est hautement apprécié. Je me la figure un peu comme l'Égérie vieillie de Numas en simarres, et il me semble apercevoir des spectres de Rhadamantes modernes autour de sa table à thé.
— Je ne sais pas si c'est une Égérie, dit froidement Hélène, Je sais que c'est une maquerelle.
Je sursaute sur ma chaise.
— Une…?
— Oui; vous avez bien entendu… Excusez-moi d'avoir employé un pareil terme, mais c'est le seul qui convienne, en bonne justice, à cette dame dont le caractère est si hautement apprécié… Je vous prie encore, Monsieur, de ne point vous formaliser si je vous fais des révélations dont l'ignominie vous surprendra. Ni votre éducation ni votre situation sociale ne vous ont habitué à entendre des choses comme celles que j'ai à vous dire. Pourtant, ces choses, il faut que je vous les apprenne. Vous m'avez offert votre appui pour l'avenir et il est juste, puisque je l'ai accepté, que vous n'ignoriez rien de mon existence passée.
Je m'incline et Hélène poursuit:
— Mon père vous a appris, j'en suis sûre, que ma mère est morte il y a quatre ans environ; vous savez aussi qu'elle était au service de Mme de Bois-Créault et que je me trouvais chez cette dame au moment où ce malheur survint. Mme de Bois-Créault résolut de ne plus me renvoyer au couvent et de me garder chez elle. On l'a fort louée de sa bonne action; on admirait qu'elle me traitât comme sa fille et qu'elle m'eût, par le fait, adoptée; et, à l'heure actuelle, on me reproche amèrement ma coupable ingratitude… J'avais à peu près quinze ans quand je vins habiter chez Mme de Bois-Créault; j'étais jolie, amusante; elle avait remarqué qu'un de ses amis, fidèle habitué de la maison, tournait beaucoup autour de moi, semblait porter à ma jeunesse et à ma beauté fraîche un intérêt tout spécial… Vous avez entendu parler de Barzot?
— Le premier président à la Cour des Complications?
— Lui-même. Depuis trois ans, il est mon amant. Mme de Bois- Créault, cette femme si honorable, m'a vendue à lui, Monsieur. Comment le marché fut conclu, je l'ignore. Comment il fut exécuté la première fois, je ne le sais pas davantage. J'ai entendu dire que les voleurs, pour dépouiller leurs victimes sans qu'elles puissent se défendre ou crier à l'aide, leur font respirer du chloroforme. Mme de Bois-Créault connaissait apparemment les procédés des voleurs… Depuis… Depuis, j'ai tout subi sans rien dire… Quand je m'étais réveillée pour la première fois, souillée et meurtrie, entre les bras de ce vieillard lubrique, j'avais compris, tout d'un coup, l'infamie du monde; mais j'avais eu conscience, en même temps, de mon néant et de mon impuissance… Que pouvais-je faire? Ah! j'ai songé à m'enfuir, à m'échapper de cette maison comme on s'évade d'une geôle de honte. Mais j'étais sans amis, sans famille, sans personne au monde pour prendre pitié de moi; mon père — je le croyais alors — m'avait abandonnée; et je n'aurais pu échanger le déshonneur doré que contre le déshonneur fangeux. Ah! j'ai pensé à dire la vérité, aussi; à la crier dans les rues; à la hurler à l'église où il fallait faire ses dévotions, au théâtre où je voyais représenter des drames qui me paraissaient si puérils! Mais on m'aurait prise pour une aliénée. On m'aurait enfermée comme folle, peut-être, et fait mourir sous la douche!
Hélène s'arrête, la gorge serrée par l'étreinte de la colère.
— J'ai donc résolu d'attendre, continue-t-elle au bout d'un instant. Attendre je ne savais quoi. Le moment où je pourrais me venger, oui! J'ai espéré que je le pourrais, jusqu'à ce soir… Barzot a fini par croire que je m'étais donnée à lui volontairement et que j'éprouvais, pour sa passion de satyre, autre chose que de la haine et du dégoût; Mme de Bois-Créault aussi, à la longue, s'était persuadée que j'avais de l'affection pour elle, l'ignoble gueuse; et j'étais seule à connaître les pensées que je roulais dans mon coeur, amères comme du fiel et rouges comme du sang…
— Tout cela est affreux, dis-je; c'est absolument abject. Cette femme… ha!… Mais quels étaient donc les motifs qui la poussaient à commettre ces turpitudes? Ils sont riches, ces Bois- Créault.
— Oui, répond Hélène; mais pas assez. Ils ne le seront jamais assez. Le fils dépense tellement, voyez-vous! Il lui faut tant d'argent! Il mettrait à sec les caves de la Banque. Et sa mère en est folle; elle l'adore; il est son dieu. Elle ferait tout pour satisfaire ses fantaisies, pour subvenir à ses caprices. Elle assassinerait… Ah! j'ai dû coûter cher à Barzot.
— Mais, dis-je, M. de Bois-Créault, le père, ne s'est jamais aperçu de rien? C'est inconcevable…
— Lui! s'écrie Hélène en se levant et en marchant nerveusement: à travers la pièce. Lui! Mais il est mort, il est fini, anéanti, éteint, vidé; il n'y a plus qu'à l'enterrer. C'est une ombre, c'est un fantôme — c'est moins que ça. — C'est un prisonnier, c'est un emmuré. Il est séquestré. Son cabinet de travail, c'est une mansarde où sa femme vient lui apporter à manger quand elle y pense et le battre de temps en temps. Son livre, le grand ouvrage auquel il travaille et dont s'inquiètent les journaux, il n'en a jamais écrit une ligne. Il a un métier à broder et il fait de la broderie, du matin au soir, pour les bonnes oeuvres de sa femme. Quand elle donne une soirée, on permet au brodeur de s'habiller, de sortir de son réduit et de venir faire le tour des salons; il est très surveillé pendant ce temps-là, car une fois il a volé des allumettes et a essayé de mettre le feu à l'hôtel, le lendemain. Il s'ennuie tant, dans son ermitage! Il y couche; on lui a dressé un petit lit de sangles, dans un coin. Quant à sa chambre, elle était pour moi, lorsque Barzot venait. Il y avait un portrait de Troplong en face du lit…
— C'est à ne pas croire! dis-je pendant qu'Hélène s'arrête pour jeter un coup d'oeil sur mes bagages que son père a déposés dans un coin, près d'une fenêtre; c'est extraordinaire! Les souffrances des orphelines persécutées dans les romans-feuilletons pâlissent à côté des vôtres; et quelle âme de traître de mélodrame a jamais été aussi visqueuse et aussi noire que celles de cet homme qui vous a achetée et de cette femme qui vous a vendue?… Quelles crapules!… Et elle a l'audace de vous proposer de retourner chez elle! Et demain, peut-être, elle va envoyer Barzot faire appel à vos sentiments reconnaissants, en bon pasteur qui s'efforce de ramener au bercail la brebis égarée…
— Elle n'attendra pas à demain, dît Hélène. Barzot est déjà à Bruxelles.
— Il est ici? Vous le savez?
— Oui, je le sais… C'est cette valise qui me l'apprend, continue-t-elle en désignant le petit sac dont les ornements d'argent scintillent sous la lumière du gaz; cette valise, là, qui porte ses initiales et que je sais lui appartenir — cette valise que vous lui avez volée.
Ah! bah!… Ah! bah!… Mais elle est pleine d'expérience, cette ingénue; elle est très forte, cette innocente… Et c'est un premier président que j'ai volé?… Comme c'est flatteur pour mon amour-propre!
— Vous ne m'en voulez pas d'avoir mis les points sur les i? demande Hélène. Il vaut mieux parler franchement, n'est-ce pas? Et il est inutile de vous laisser m'apprendre ce que je n'ignore point… Non, mon père ne m'a rien dit à votre sujet, ni au sien, et je n'ai pas eu l'occasion, non plus, de le mettre au courant des faits que je vous ai révélés. Il se défiait de la profonde ignorance du monde qu'il supposait en moi, et je pouvais difficilement faire le premier pas… Du reste, je croyais avoir le temps de lui tout avouer… Mais je savais, depuis longtemps, qu'il était un voleur. Pensez-vous que Mme de Bois-Créault me l'avait laissé ignorer? «Vous êtes la fille d'un voleur, me disait-elle lorsque, écoeurée des vagues de boue qu'il me fallait engloutir, je me déclarais révoltée et prête à fuir la maison infâme. Vous êtes la fille d'un voleur. En voici la preuve. Votre père est relégué au bagne pour ses crimes. Si vous partez, espérez-vous pouvoir rencontrer quelqu'un disposé à s'intéresser à l'enfant d'un pareil scélérat? Tel père, telle fille; voilà ce qu'on vous répondra partout. Et vous ne trouveriez pas même un refuge dans la rue. Je vous y ferais pourchasser et arrêter au premier faux-pas, et même sans raison. La police n'y regarde pas à deux fois, en France; vous le savez; j'ai soin de vous faire lire toutes les semaines, dans les journaux, les récits d'arrestations d'honnêtes femmes, et vous ne seriez pas la première jeune fille qu'aurait déflorée le spéculum des médecins, si c'était encore à faire. Vous pourriez essayer de vous défendre, allez! avec les antécédents de votre père, qui sont les vôtres, et le témoignage que portera de vos moeurs l'état de votre virginité. Avant huit jours, vous seriez une prostituée en carte, ma chère, une chose appartenant à l'administration qui la fourre à Saint-Lazare à son gré — et je vous y ferais crever, à Saint-Lazare!»
— Quelle honte! Ah! toutes ces atrocités n'auront-elles pas une fin?…
— Je voulais seulement vous faire voir, reprend Hélène d'une voix plus calme, que je savais à quoi m'en tenir sur mon père. De là à supposer que vous…
— Oui, dis-je, je suis un voleur. Je ne veux pas vous faire un discours pouf réhabiliter le vol, car vous avez assez fréquenté les honnêtes gens pour vous douter de ce que j'aurais à vous dire. Soyez convaincue, seulement, que la morale n'est qu'un mot, partout; et que le civilisé, hormis sa lâcheté, n'a rien qui le distingue du sauvage. Je suis un voleur. Mme de Bois-Créault avait oublié les voleurs quand elle vous a dit que vous ne trouveriez personne prêt à s'intéresser à vous. Pour moi, je me mets entièrement à votre disposition, et cela sans arrière-pensée d'aucune sorte, d'homme à femme… Voyons, répondez-moi. Vous n'avez pas d'argent?
— Pas un sou, pas une robe. Je n'avais rien emporté en quittant l'hôtel de Bois-Créault. Mme Ida m'a donné un peu de linge lorsque je l'ai quittée, et c'est tout ce que je possède au monde.
— Non, vous possédez davantage. Votre père est riche. Malheureusement, sa fortune est en Amérique et vous ne pouvez, au moins quant à présent, en distraire un centime. Mais, d'une opération que nous avons faite récemment ensemble, il nous est revenu mille livres sterling, qui sont déposées à Londres à ma disposition, et dont la moitié lui appartient. Vous avez donc, dès maintenant, douze mille cinq cents francs. Je vous remettrai cette somme le plus tôt possible; elle ne vous suffira pas, certainement, quoi que vous vouliez entreprendre, mais, je vous l'ai dit, vous pouvez compter sur moi. En attendant, faites-moi le plaisir d'accepter ceci.
Et je lui tends trois billets de mille francs.
— Merci, dit-elle en souriant. Et, dites-moi, êtes-vous riche, vous?
— Moi? Non. Ai-je cinq cent mille francs, seulement? Je ne crois pas.
— Avec les cinq cent mille qui sont dans la valise de Barzot, cela fera un million. Pourquoi n'avez-vous pas ouvert cette valise?
— Je ne sais pas. Je n'ai pas eu le temps. Mais si vous êtes curieuse de voir ce qu'elle contient…
— Oui, très curieuse… Et avez-vous exploré les poches de Barzot, par la même occasion?
— Non, dis-je en faisant sauter les serrures de la valise que j'ai placée sur une chaise. Non, j'ai travaillé en amateur ce soir… Voilà qui est fait. Videz le sac vous-même, pour être sûre que je ne ferai rien glisser dans mes manches.
— Si vous voulez, répond Hélène en riant; ce sera plus prudent. Ah! je crois bien que nous ne trouverons pas grand'chose.
Pas grand'chose, en effet. Des objets de toilette, des journaux, un numéro de la «Revue Pénitentiaire», et un grand portefeuille qu'Hélène se hâte d'ouvrir.
— C'est ici, dit-elle, que nous allons trouver les cinq cent mille francs.
Non, pas encore; le portefeuille ne contient que des lettres, des tas de lettres. Mais elles paraissent intéresser prodigieusement Hélène, ces épîtres; elle a tressailli en en reconnaissant l'écriture, et elle se met à les lire avec un intérêt des plus visibles, les lèvres serrées, les doigts nerveux faisant craquer le papier.
— C'est suffisant, dit-elle en s'interrompant; je n'ai pas besoin d'en lire davantage pour le moment. Écoutez — et elle frappe sur les papiers répandus sur la table — il y a là les preuves de toutes les infamies dont je viens de vous parler et, de plus, toutes les évidences d'un honteux chantage. Ces lettres ont été écrites à Barzot par Mme de Bois-Créault, depuis trois ans. Il n'y a pas eu un marché, ainsi que je vous l'ai dit; il y en a eu des centaines; il y a eu un marché chaque fois. Ah! oui, je lui ai coûté cher, à Barzot; et il ne m'a pas eue comme il a voulu…
— Mais pourquoi diable transportait-il ces lettres avec lui?
— Je ne sais pas. Probablement pour me décider à revenir. Ils étaient arrivés à croire que j'avais de l'affection pour Mme de Bois-Créault, je vous dis… Et puis, est-ce qu'on sait? Barzot ne doit pas avoir la tête à lui, maintenant. Il était fou de moi… Croyez-vous qu'on pourrait tirer parti de ces lettres?
— Si je le crois!
— Alors, que faut-il faire?
— Il faut commencer par quitter cet hôtel, vous et les lettres.
— Je suis prête, dit Hélène en se levant; je n'ai qu'à mettre mon chapeau.
— Attendez! Il est nécessaire de savoir où vous irez, d'abord, et ensuite comment nous sortirons d'ici. La maison est surveillée, certainement. Si nous n'avions pas fait la découverte que nous venons de faire, tout se passait très simplement; nous partions demain matin pour l'Angleterre, au nez des policiers qui n'avaient aucun droit de nous empêcher de prendre le train pour Ostende et le bateau pour Douvres; j'aurais prié l'hôtelier de brûler la valise, comme je vais le faire dans un instant, et l'on n'avait pas un mot à nous dire; rien dans les mains; rien dans les poches. Mais à présent, avec ces lettres que nous ne pouvons pas détruire et qu'il ne faut point qu'on trouve en notre possession… Ah! bon, je sais où vous irez. Je connais une dame, à Ixelles, qui tient un pensionnat de jeunes filles. C'est une Anglaise dont le mari, estampeur de premier ordre, s'est fait pincer l'an dernier pour une escroquerie colossale et a été mis en prison pour plusieurs années; cette pauvre femme s'est trouvée subitement sans grandes ressources; mais, quelques camarades et moi, nous sommes venus à son aide. Elle désirait monter un pensionnat à Bruxelles pour les jeunes misses anglaises; nous lui avons facilité la chose et l'un de nous, faussaire émérite, lui a confectionné des documents qui la transforment en veuve d'un colonel tué au Tonkin et tous les papiers nécessaires à la formation d'une belle clientèle. Ses affaires prospèrent; elle a un cheval et deux voitures… Justement, c'est dans une de ces voitures qu'il faut partir d'ici, car si nous partons à pied ou dans une roulotte de louage, nous serons filés sans miséricorde… Mais qui ira chercher la voiture? L'hôtelier; je vais l'envoyer à Ixelles; on ne le suivra sans doute pas… Tenez, Hélène, entrez dans votre chambre, serrez soigneusement toutes ces lettres et préparez-vous à partir.
Je sonne tandis qu'Hélène, après avoir ramassé les papiers, disparaît dans sa chambre.
— Prévenez le patron que j'ai besoin de lui parler, dis-je à la servante qui se présente.
L'hôtelier entre, la tête basse, l'air déconfit.
— Ah! monsieur Randal, dit-il, quel malheur! Une arrestation chez moi!… Qu'est-ce que ces Messieurs vont penser de nous? L'hôtel du Roi Salomon est déshonoré, pour une fois… Ma femme est dans un état!… On peut le dire, depuis vingt ans que nous tenons la maison, jamais chose pareille n'était arrivée. La police nous prévient toujours… Il faut qu'il y ait eu quelque chose de spécial contre M. Canonnier, savez-vous…
— Ne vous faites pas de bile, dis-je. Il n'y a pas de votre faute, nous le savons. Écoutez, vous allez faire une course pour moi…
— Bien, monsieur Randal; tout de suite. Ah! j'oubliais: M. Roger vient d'arriver…
— Roger-la-Honte?
— Oui, monsieur Randal.
— Dites-lui qu'il monte immédiatement. C'est lui qui fera ma course.
— Ah! gémit l'hôtelier, la larme à l'oeil, je vois bien que vous ne vous fiez plus à moi.
— Mais si, mais si. Tenez, pour vous le prouver, je vous fais présent de cette valise et de ce qu'elle contient; mettez tout ça en pièces et vite, dans votre fourneau; qu'il n'en reste plus trace dans cinq minutes.
— Bien, monsieur Randal; comptez sur moi, pour une fois, et pour la vie.
L'hôtelier descend; et tout aussitôt j'entends Roger-la-Honte monter l'escalier. Il entre, la bouche pleine, la serviette autour du cou.
— Te voilà tout de même! me dit-il; on te croyait perdu, depuis le temps… Qu'est-ce que tu faisais donc à Paris? Broussaille disait qu'on t'avait nommé juge de paix… Et, dis donc, il en est arrivé, des histoires!… Canonnier arrêté… Ah! vrai!… Sa fille est ici? Je n'avais pas osé vous déranger en arrivant… Tu sais, il y a un fameux coup à risquer. C'est pour ça que je t'avais écrit de venir à Bruxelles…
— Roger, dis-je, il faut que tu fasses quelque chose tout de suite. La fille de Canonnier est en danger ici et je veux l'emmener sans qu'on puisse nous suivre. Il y a un roussin devant l'hôtel?
— Deux, répond Roger-la-Honte; je les ai vus; ils montent la faction de chaque côté de la porte.
— Bon. Tu vas aller à Ixelles, rue Clémentine; tu sais?
— Parbleu!
— Les roussins ne te fileront pas; prends un fiacre, mais quitte- le avant d'arriver à la maison.
— Bien sûr.
— Tu diras à l'Anglaise de faire atteler son petit panier, et tu le conduiras ici. Dès que tu seras arrivé, je prendrai ta place avec la petite et nous partirons. Quelle heure est-il? Neuf heures. Préviens l'Anglaise que je serai chez elle vers onze heures et demie. Dépêche-toi. Tâche d'être revenu dans trois quarts d'heure au plus tard.
— Sois tranquille, dit Roger; tu me coupes mon dîner en deux, mais ça ne fait rien.
Il descend l'escalier en courant.
— Eh! bien, dis-je à Hélène qui vient de sortir de sa chambre, j'ai trouvé le moyen de sortir d'ici sans nous faire suivre…
— Et moi, répond-elle, j'ai trouvé le moyen d'utiliser les lettres. Voici mon plan: je vais exiger de Mme de Bois-Créault, sous la menace d'un scandale meurtrier, qu'elle envoie son fils me demander ma main.
— Son fils! Vous marier avec son fils?…
— Oui, dit Hélène dont toute la physionomie exprime une force de volonté extraordinaire et dont la voix vibre comme la lame fine d'une épée. Écoutez-moi bien et vous me comprendrez. Je suis ambitieuse et je veux me venger du mal qu'on m'a fait. Je suis jeune, je suis belle, je crois à la force. C'est très bien, mais ça ne suffit pas. Je n'ai pas de nom. Je puis m'en faire un? Un sobriquet, comme les cocottes, oui. Mais je ne veux pas être une cocotte; je veux être pire; et, pour cela, j'ai besoin d'un nom, d'un vrai nom. Je suis Mlle Canonnier. Il faut que je sois Mme de Bois-Créault. — Ne me dites pas que ces gens-là refuseront. Ils n'oseront pas refuser. Un refus les mènerait trop loin. Vous savez combien on est avide de scandale, en France, et combien les journaux seraient heureux de traîner dans la boue toute une famille appartenant à la noblesse de robe, et surtout Barzot!… Barzot! Il faut qu'il soit mis au courant de mes volontés le plus tôt possible, et que ce soit lui qui aille porter mes conditions aux Bois-Créault… Le mariage et le silence, ou bien le déshonneur le plus complet, le plus irrémédiable… Oh! soyez tranquille, continue Hélène, ce n'est que le mariage considéré comme acte d'état civil qu'il me faut. M. Armand de Bois-Créault ne sera mon mari que de nom, ainsi que dans certains romans. Non pas que j'aie le culte de ma vertu, oh! pas du tout. Une femme qui s'est laissée toucher une fois, une seule fois, par un homme qu'elle n'aime pas, sait assez dédoubler son être pour n'attacher aucune importance à des actes auxquels son âme reste étrangère et auxquels son corps, même, ne participe que par procuration. Mais il ne faut pas que je sois enceinte de cet être-là. Cela dérangerait mes projets… Remarquez bien que tout peut se faire le plus simplement du monde. Les Bois-Créault, qui ont l'espoir de me voir revenir, — et ils ne se trompent plus maintenant — n'ont guère ébruité mon départ. Si l'on s'en est aperçu, on l'expliquera par les tentatives audacieuses du fils contre mon innocence, et par la révolte un peu sauvage de ma pudeur alarmée. Mais le fils aura reconnu ses torts à mon égard, j'aurai pardonné, un mariage formera le dénouement indispensable, et tout le monde sera content.
— Même Barzot, dis-je; car il sera certain, après cela, que Mme de Bois-Créault ne le fera plus chanter.
— En effet, murmure Hélène; dorénavant, c'est moi qui me chargerai de ce soin.
— Ah!… Ah!
— Naturellement, puisque j'ai les lettres. Ces lettres, il faudra que vous les mettiez en lieu sûr, pendant le mois que je passerai à l'hôtel de Bois-Créault.
—Vous n'y resterez qu'un mois?
— Pas plus. Après quoi, nous romprons toutes relations, mon mari et moi. Incompatibilité d'humeur, vous comprenez? Du reste, sevré comme il le sera, il faudra bien qu'il prenne sa revanche ailleurs; et je profiterai du premier prétexte. Je serai une épouse déçue, outragée, séparée d'un mari indigne. Mais je ne demanderai point le divorce, car mes principes religieux me l'interdisent. Je resterai Mme de Bois-Créault, honnête et malheureuse femme — et femme intéressante, j'espère. — J'écrirai à Barzot demain matin.
— Non, Hélène, il ne faut pas lui écrire. Il y a des choses qu'on n'écrit pas. Savez-vous s'ils ne pourraient point tirer parti de votre lettre, à leur tour? Et d'abord, comment la rédigeriez-vous, cette lettre? Réfléchissez.
— C'est vrai: Alors, comment faire!
— Il faut aller voir Barzot et lui parler.
— Moi?
— Non, pas vous. Vous devez rester où je vais vous conduire ce soir et ne vous faire voir nulle part jusqu'à ce que l'affaire soit terminée.
— Mais qui peut aller parler à Barzot?
— Moi, si vous voulez.
— C'est impossible! s'écrie Hélène. Vous qui l'avez volé dans le train qui l'a amené ici! Mais il vous reconnaîtrait…
— Et puis? Que pourrait-il faire? Où sont les preuves?… Oui, j'irai demain matin. Cela ne me déplaira pas… Mais laissez-moi vous faire tous mes compliments. Vous êtes très forte,
— Non! s'écrie-t-elle en me jetant ses bras autour du cou et en fondant en larmes; non, je ne suis pas forte! Je suis une malheureuse… une malheureuse! Je suis énervée, exaspérée, mais je ne suis pas forte… je donnerais tout, tout, pour n'avoir pas l'existence que j'aurai, pour avoir une vie comme les autres… Je me raidis parce que j'ai peur. Il me semble que je suis une damnée… N'est-ce pas, vous serez toujours mon ami?
— Oui, dis-je en l'embrassant; je vous promets d'être toujours votre ami… Maintenant, descendons, Hélène; il est neuf heures et demie et la voiture que j'ai envoyée chercher va arriver.
Nous attendons depuis cinq minutes à peine dans un salon du rez- de-chaussée quand j'entends le bruit du petit panier de l'Anglaise.
— Les roussins viennent de faire signe à un fiacre, entre me dire l'hôtelier.
— Bien. Allons.
Hélène prend le petit sac qui contient son linge et les lettres, et nous sortons de la maison juste comme Roger-la-Honte descend du panier.
—Je n'ai pas été long, hein?
— Non. Attends-moi vers minuit.
Je saute dans la voiture où Hélène a déjà pris place, je touche le cheval de la mèche du fouet et nous partons. Pas trop vite. Il faut laisser aux mouchards, dont le fiacre s'est mis en route, la possibilité de nous escorter. Ixelles est à gauche. Je prends à droite.
— Nous sommes suivis, dis-je à Hélène, mais pas pour longtemps. Quand nous arriverons aux dernières maisons de la ville, je couperai le fil.
Nous y sommes. Je me retourne; le fiacre est à cent pas en arrière, et j'aperçois un des policiers qui excite le cocher à pousser sa bête. Imbécile! La campagne est devant nous, très sombre. Tout d'un coup, j'enlève le cheval d'un coup de fouet et le panier roule à fond de train, file comme une flèche. Les lanternes du fiacre paraissent s'éteindre lentement dans la nuit; on finit par ne plus les voir. Je prends une route à gauche, je ralentis l'allure du cheval; et, pendant vingt minutes environ, nous roulons dans les ténèbres. Mais voici des lumières, là-bas; c'est Ixelles.
— Dans un quart d'heure, dis-je à Hélène qui a gardé le silence depuis notre départ de l'hôtel, nous serons arrivés. À moins que le cheval ne sache parler, celui qui pourra dire où vous passerez la nuit sera malin.
— Vous irez voir Barzot demain matin? me demande t-elle.
— Oui; et le soir je viendrai vous rendre compte du résultat de l'entrevue.
— Écoutez, dit-elle en se serrant contre moi; écoutez et répondez- moi: Croyez-vous que je fasse bien d'agir comme je veux le faire? Pour moi-même, j'entends. Croyez-vous que je fasse bien? Il m'a semblé voir tout mon avenir, tout à l'heure, quand nous passions à toute vitesse dans ces chemins sombres que rougissaient devant nous les rayons des lanternes. Ce sera ma vie, cela. Une course effrénée dans l'inconnu, avec les reflets sanglants de la colère et de la haine pour montrer la route, à mesure que j'avancerai. Ne pensez-vous pas que ce sera horrible? Ne pensez-vous pas que j'aurais une existence plus heureuse si je brûlais ce soir les lettres qui sont là, et si…
Sa main glacée se pose sur la mienne.
— Oh! si vous saviez comme je voudrais être aimée! Je le voudrais… C'est à en mourir! Je m'étourdis avec des mots… Oui, c'est ça que je veux: qu'on m'aime!… Voulez-vous m'aimer, vous? Voulez-vous me prendre? Dites, voulez-vous me prendre? Me garder avec vous, toute à vous, toujours à vous? je serais votre maîtresse et votre amie… et une bonne et honnête femme, je vous jure. Je serais à vous de toute mon âme… vous n'êtes pas fait pour être un voleur; vous avez assez d'argent pour que nous puissions vivre heureux, et peut-être que je serai riche plus tard… Je suis intelligente et belle… Embrassez-moi fort… encore plus fort… et dites-moi que vous voulez bien…
Elle est affolée, nerveuse, surexcitée jusqu'au paroxysme par les émotions de la soirée. Certes, elle est intelligente et belle, et je me sens attiré vers elle, et je crois que je l'aimerais si je ne m'en défendais pas; mais je ne veux pas profiter de l'état dans lequel elle se trouve et la pousser à sacrifier son existence entière à la surexcitation d'un instant. Et puis, des souvenirs semblent se dresser devant moi, comme elle parle. Sa voix… elle va éveiller dans ma mémoire l'écho lointain d'une autre voix désespérée, que je n'ai point cessé d'entendre, et qui s'est tue pour jamais…
— Je ferai ce que vous voudrez, Hélène; mais calmez-vous. Nous parlerons de tout cela demain soir, voulez-vous?
Et j'accélère le trot du cheval, car nous entrons dans Ixelles, et je désire qu'on nous remarque le moins possible.
— Demain, il sera trop tard, répond-elle.
Je garde le silence; et bientôt nous pénétrons dans la cour du pensionnat dont l'Anglaise a ouvert la grille.
— N'ayez pas d'inquiétude, monsieur Randal, me dit cette veuve de colonel quand je la quitte après avoir souhaité une bonne nuit à Hélène et, après avoir, aussi, mis le cheval à l'écurie — car il valait mieux ne point réveiller le cocher-jardinier de l'établissement — n'ayez pas d'inquiétude, cette dame ne manquera de rien; et chaque fois que je pourrai vous être utile… Je n'oublierai pas que vous m'avez rendu service.
En rentrant à l'hôtel du Roi Salomon, j'aperçois les deux policiers qui se font face sur le trottoir; je vois, à la lueur des becs de gaz, leurs yeux s'agrandir démesurément à mon aspect. Ils ont sans doute envie de me demander pourquoi je reviens tout seul…
— Me voici de retour, dis-je à Roger-la-Honte qui m'attend en accumulant des croquis sur un album qu'il a acheté, en passant, dans les Galeries Saint-Hubert. Tout a été pour le mieux.
— Chouette! dit Roger. Tu me raconteras tout ça en détail. Mais, d'abord, je veux te parler du travail. Le coup est à faire, non pas à Bruxelles, mais à Louvain. C'est Stéphanus qui me l'a indiqué… Tu sais bien, ce Stéphanus dont je t'ai parlé souvent, et qui est employé ici chez un banquier, un homme d'affaires…
— Ah! oui; je me souviens. Dis donc, y a-t-il moyen de retarder la chose pendant cinq ou six jours?
— Certainement. Huit, dix, si l'on veut. Tu es occupé? Pour la petite, au moins?
— Oui, il faut que je fasse quelques démarches ces jours-ci. Et même, comme j'ai quelqu'un à voir demain matin de bonne heure, je vais aller me coucher, avec ta permission.
— Va, dit Roger. Nous aurons le temps de causer à notre aise si nous restons ici une semaine à nous tourner les pouces. Mais la fille d'un camarade, c'est sacré… Bonsoir.
C'est surtout pour réfléchir que je veux me retirer dans ma chambre. Mais le sommeil a bien vite raison de mes intentions…
Il est huit heures, quand je me réveille. J'ai juste le temps de m'habiller pour courir surprendre Barzot au saut du lit, Tiens, à propos… Mais où perche-t-il, Barzot?… Diable! il va falloir faire le tour des hôtels… Je vais commencer par l'hôtel Mengelle.
J'ai la main heureuse. C'est justement à l'hôtel Mengelle qu'est descendu le premier président Barzot.
Je lui fais passer ma carte:
Georges Randal Ingénieur Collaborateur à la Revue Pénitentiaire
XVIII — COMBINAISONS MACHIAVÉLIQUES ET LEURS RÉSULTATS
En m'apercevant, Barzot ne peut réprimer un mouvement de surprise.
— Êtes-vous bien sûr, Monsieur, me demande-t-il d'une voix tranchante, de porter le nom qui est inscrit sur cette carte?
— Parfaitement sûr, dis-je sans m'émouvoir car je savais bien qu'il me reconnaîtrait du premier coup et je m'amuse énormément, en mon for intérieur, de la situation ridicule dans laquelle va se trouver ce magistrat impuissant devant un voleur. Parfaitement sûr.
— Je connais beaucoup un M. Randal…
— M. Urbain Randal? C'est mon oncle. Je sais en effet, Monsieur, qu'il a l'honneur d'être de vos amis. Si j'avais eu plus de goût pour la campagne, j'aurais profité plus souvent de l'hospitalité qu'il m'offrait dans sa villa de Maisons-Laffitte et j'aurais eu certainement l'occasion d'y faire votre connaissance plus tôt.
— Veuillez m'excuser, dit Barzot en m'engageant à prendre un siège et en s'asseyant dans un fauteuil, je… vous offrez une ressemblance frappante avec une personne…
— Une personne que vous avez remarquée, hier, dans le train qui vous amenait de Paris? C'est encore moi. Vous ne vous trompez pas.
— Alors!… dit Barzot en se levant et en faisant un pas vers un timbre…
Je le laisse faire. Je sais très bien qu'il ne sonnera pas. Et il ne sonne pas, en effet. Il se tourne vers moi, l'air furieux, mais anxieux surtout.
— Voulez-vous m'exposer l'objet de votre visite?
— Certainement. Je suis envoyé vers vous par Mme Hélène Canonnier.
Barzot ne répond point. Son regard, seul, s'assombrit un peu plus. Je continue, très lentement:
— Mlle Canonnier se trouvait à Bruxelles depuis avant-hier avec son père. Je dois vous dire que j'ai l'honneur, le grand honneur, d'être très lié avec M. Canonnier; nous nous sommes rendu des services mutuels; je ne sais point si vous l'avez remarqué, Monsieur, mais la solidarité est utile, j'oserai même dire indispensable, dans certaines professions. Si l'on ne s'entraidait pas… Il y a tant de coquins au monde!…
— Hâtez-vous, dit Barzot dont l'attitude n'a pas changé mais dont je commence à ouïr distinctement, à présent, la respiration saccadée.
— Je connaissais donc M. Canonnier. Mais je n'avais jamais eu le plaisir de voir sa fille. Elle avait vécu, jusqu'à ces jours derniers, chez des gens qui passent pour fort honorables, mais qui sont infâmes, et qui reçoivent d'ignobles drôles, généralement très respectés.
Les poings de Barzot se crispent. Comme c'est amusant!
— Du moins, dis-je avec un geste presque épiscopal, telle est l'impression que ces personnes ont laissée à Mlle Canonnier. La haute situation que vous occupez, Monsieur, et qui vous laisse ignorer bien peu des opérations exécutées au nom de la Justice, vous a certainement permis d'apprendre comment M. Canonnier fut ravi, hier soir, à l'affection de son enfant. Je fus témoin de cet événement pénible. Mlle Hélène Canonnier, restée seule, avec moi, m'avoua qu'elle redoutait beaucoup les entremises de certains individus en la loyauté desquels elle n'avait aucune confiance. Elle me fit part de son désir de mettre en lieu sûr, non seulement sa personne, mais encore une certaine quantité de lettres fort intéressantes…
— Que vous m'avez volées! hurle Barzot. Ah! misérable!
Je hausse les épaules.
— Réellement, Monsieur? Misérable?… Dites-moi donc, s'il vous plaît, quel est le plus misérable, de l'homme qui emploie le chloroforme pour détrousser son prochain ou de celui qui s'en sert pour violer une jeune fille?
Barzot reste muet. Il vient s'asseoir sur une chaise devant une table, et prend son front dans ses mains.
— Combien exigez-vous de ces lettres? demande-t-il. Combien? Quelle somme?
— Je vous ai dit que je me présentais à vous au nom de Mlle Canonnier, et pas au mien. Ce n'est pas moi qui possède ces lettres; c'est elle. Elle n'a pas l'intention de vous les vendre.
Barzot lève la tête et me regarde avec étonnement. J'ajoute:
— Elle n'a pas l'intention de vous les vendre pour de l'argent.
— Ah! dit-il. Ah!…
Et il attend, visiblement inquiet — car sa belle impassibilité du début l'a complètement abandonné — que je veuille bien lui apprendre ce qu'Hélène réclame de lui.
— Mlle Canonnier, dis-je, n'a point de position sociale; elle désire s'en faire une. Elle veut se marier.
— Elle veut se marier? demande Barzot dont les yeux s'éclairent et dont les joues s'empourprent. Elle veut se marier?… Eh! bien… Tenez, Monsieur, continue-t-il étendant la main, j'oublie ce que vous êtes, ce que vous avouez être, et je me souviens seulement que j'ai devant moi le neveu d'un homme que j'estime…
— Vous avez tort, dis-je; mon oncle est un voleur. S'il ne m'avait point dépouillé du patrimoine dont il avait la garde, je ne serais peut-être pas un malfaiteur.
— Alors, reprend Barzot d'une voix plus grave, je vous parlerai d'homme à homme. J'ai beaucoup réfléchi depuis trois jours, depuis le moment où j'ai appris que Mlle Canonnier avait quitté Paris, les pensées que j'ai agitées n'étaient pas nouvelles en moi, car il y a longtemps, très longtemps, que je sais à quoi m'en tenir sur la signification et la valeur de notre système social; mais je n'en avais jamais aussi vivement senti la turpitude. Nous vivons dans un monde criminellement bête, notre société est anti-humaine et notre civilisation n'est qu'un mensonge. Je le savais. J'étais convaincu que le code, cette cuirasse de papier des voleurs qu'on ne prend pas, n'était qu'une illusion sociale. Cependant… Ah! j'ai compris combien il faut avoir l'honnêteté modeste!… J'ai vu défiler bien des scélérats devant moi, Monsieur; j'ai entendu le récit de bien des crimes. Mais que d'autres bandits qui jouissent de la considération publique! Combien de forfaits qui restent ignorés, éternellement inconnus, parce que les lois sont impuissantes, parce que les victimes ne peuvent pas se faire entendre. Hélas! la Justice est ouverte à tous. Le restaurant Paillard aussi… Et puis, la Justice, les lois… Des mots, des mots!… Je me demande, aujourd'hui, comment il ose exister, l'Homme qui Juge! Il faudrait que ce fût un saint, cet homme-là. Un grand saint et un grand savant. Il faudrait qu'il n'eût rien à faire avec les rancunes de caste et les préjugés d'époque, que son caractère ne sût pas se plier aux bassesses et son âme aux hypocrisies; il faudrait qu'il comprît tout et qu'il eût les mains pures — et peut être, alors, qu'il ne voudrait pas condamner…
J'écoute, sans aucune émotion. Des blagues, tout ça! Verbiage pitoyable de vieux renard pris au piège. S'il n'avait pas peur de moi, il me ferait arrêter, en ce moment, au lieu de m'honorer de ses confidences. Quand on raisonne ainsi, d'abord, et qu'on n'est pas un pleutre, on quitte son siège et l'on rend sa simarre, en disant pourquoi.
— En venant ici, continue Barzot, j'avais pris une grande résolution. Je crois que tout peut se réparer; l'expiation rachète la faute et fait obtenir le pardon. J'étais décidé à donner ma démission le plus tôt possible; et à offrir à Mlle Canonnier telle somme qu'elle aurait pu souhaiter, ou bien, dans le cas — que j'avais prévu — où elle aurait refusé toute compensation pécuniaire… Vous venez de me dire, Monsieur, que Mlle Canonnier désire se créer une position sociale, et qu'elle veut se marier. Eh! bien, moi aussi j'avais pensé qu'un mariage était la seule réparation possible, et j'y suis prêt…
J'éclate de rire.
—Vous y êtes prêt! Et vous espérez — non, mais, là, vraiment? — vous croyez qu'elle voudrait de vous?… Mais, sans parler d'autres choses, vous avez soixante ans, mon cher Monsieur, dont quarante de magistrature, qui plus est; et elle en a dix-neuf. Et vous pensez qu'elle irait river sa jeunesse à votre sénilité, et enterrer sa beauté, dont vous auriez honte, dans le coin perdu de province où vous rêvez de la cloîtrer?… C'est ça, votre sacrifice expiatoire? Diable! il n'est pas dur. À moins que vous n'ayez l'intention d'instituer légataire universelle votre nouvelle épouse, et de vous brûler la cervelle le soir même du mariage?
— Si je le pouvais, dit Barzot, très pâle, je le ferais, Monsieur, Mais j'ai une fille, une fille qui a dix-huit ans, et dont je dois préparer l'avenir…
— Et vous n'hésiteriez pas, m'écrié-je, à donner à votre enfant une belle-mère de son âge! Et vous prépareriez son avenir, comme vous dites, en vous alliant à la fille d'un malfaiteur! Mais c'est insensé!
Barzot baisse la tête. Le monde doit lui sembler bien mal fait, réellement.
— Qu'il vous est donc difficile, dis-je, de voir les choses telles qu'elles sont! Il faut toujours, même quand vous êtes sincères, que vos intérêts s'interposent entre elles et vous. Vous avez beau vouloir agir avec bonté, vous restez des égoïstes; vous avez beau vouloir faire preuve de pitié, vous demeurez des implacables. Et vous espérez trouver chez les autres ce qu'ils ne peuvent trouver chez vous. L'expiation!… Vous êtes-vous seulement demandé ce que cette jeune fille, que vous avez achetée, a souffert? Savez-vous ce qu elle a éprouvé, hier soir, lorsqu'on est venu arrêter son père, sur vos ordres sans doute, — son père relégué au bagne en dépit de toute équité, et pour satisfaire les rancunes de malandrins politiques? — Vous doutez-vous de ce que devrait être votre expiation, pour n'être pas une pénitence dérisoire?… Et avez-vous pensé, aussi, que votre victime vous laisserait là, vous et votre complice, sans plus s'inquiéter de vous que si vous n'aviez jamais existé, si elle trouvait une sympathie assez grande pour lui emplir le coeur?… Non, ce sont là des choses que vous ne pouvez imaginer; elles sont trop simples… Rien ne se répare, Monsieur, et rien ne se pardonne. On peut endormir la douleur d'une blessure, mais la plaie se rouvrira demain, et la cicatrice reste. On peut oublier, par fatigue ou par dégoût, mais on ne pardonne pas. On ne pardonne jamais… Voyons, Monsieur. Mlle Canonnier désire se marier et elle vous demande, en échange du silence qu'elle gardera, de vouloir bien assurer ce mariage dans le plus bref délai; cela vous sera facile, car vous aurez à vous adresser à des gens qui ont autant d'intérêt que vous à éviter un scandale. C'est avec M. Armand de Bois-Créault que mad…
— Jamais! s'écrie Barzot qui se lève en frappant la table du poing. Jamais!… Qu'il arrive n'importe quoi, mais cela ne sera pas!… Vous entendez? Jamais!…
— Comme vous voudrez, dis-je très tranquillement — car je ne peux voir, dans l'emportement de ce premier président grotesque, autre chose que la fureur de la vanité blessée. — Comme vous voudrez. Mlle Canonnier fera son chemin tout de même. Elle est jeune, jolie et intelligente; l'argent ne lui manquera pas; et, ma foi… elle aura le plaisir, pour commencer, de se payer un de ces scandales… Il me semble déjà lire les journaux. Le viol, le détournement de mineure, le proxénétisme, etc., etc., sont prévus par le Code, je crois? Quelle figure ferez-vous au procès, Monsieur?
Barzot ne répond pas. Appuyé au mur, la face décolorée par l'angoisse, la sueur au front, il fixe sur moi ses yeux hagards, des yeux d'homme que la démence a saisi. S'il devenait fou, par hasard? Il faut voir.
— Voudriez-vous au moins, Monsieur, m'apprendre pour quelle raison vous vous refusez, contre tous vos intérêts, à tenter la démarche au succès certain que réclame de vous Mlle Canonnier?
— Je l'aime! crie Barzot. Je l'aime! Je l'aime de tout mon, coeur, de toute ma force, comprenez-vous?… Ah! c'est de la folie et c'est infâme, mais vous ne pouvez pas savoir le vide, le néant, le rien, qu'a été toute mon existence! Non, vous ne pouvez pas savoir… Un forçat, courbé sur la rame qui laboure le flot stérile et enchaîné à son banc, loin des hublots, dans l'entrepont de la galère… On finit par douter du ciel… Je n'avais jamais aimé, jamais, quand j'ai connu cette enfant. Et, tout d'un coup, ç'a été comme si quelque chose ressuscitait en moi; quelque chose qui avait si peu existé, si peu et il y avait si longtemps! Tous les sentiments étouffés, toutes les effusions étranglées, toutes les affections meurtries et tous les élans brisés — toutes les passions, toutes les grandes, les fortes passions… Ah! tout cela n'était pas mort! Mon coeur desséché, racorni, s'était remis à battre; il me semblait que je commençais à vivre, à soixante ans… Oui, je l'ai aimée, bien que ç'ait été atroce et ignoble, malgré le mépris et le dégoût que j'avais pour moi-même, malgré les ignominies qu'il fallait subir pour la voir, malgré tous les chantages… Oui, je l'ai aimée, bien que je n'aie pu la délivrer de la servitude indigne qui pesait sur elle… Combien de fois ai- je voulu l'arracher de là!… Mais j'avais peur du déshonneur dont on me menaçait alors comme elle m'en menace aujourd'hui… cette crainte du déshonneur qui fait faire tant de choses honteuses!… Oui, Je l'aime, et je ne peux pas… Oh! c'est terrible!… Et je l'aime à lui sacrifier tout, tout! Je l'aime à en mourir, à en crever, là, comme une bête…
Il se laisse tomber sur la chaise, cache sa tête dans ses mains, et des sanglots douloureux font frissonner ses épaules… Ah! c'est lamentable, certes; mais ce n'est plus ridicule. Non, pas ridicule du tout, en vérité. Il a presque cessé d'être abject, ce vieillard, ce maniaque de la justice à formules dont le coeur fut écrasé sous les squalides grimoires de la jurisprudence, qui s'aperçoit, lorsque ses mains tremblent, que ses cheveux sont blancs et que la mort le guette, qu'il y a autre chose dans la vie que les répugnantes sottises de la procédure, — ce pauvre être qui a vécu, soixante années, sans se douter qu'il était un homme…
Brusquement, il relève la tête.
— Monsieur, dit-il d'une voix qu'il s'efforce d'affermir, mais qui tremble, vous pourrez dire à Mlle Canonnier que je ferai selon son désir et que j'irai voir, dès ce soir, Mme de Bois-Créault. Vous ne voulez pas, sans doute, me donner l'adresse de Mlle Canonnier? Non. Bien. C'est donc sous votre couvert que je lui ferai part du résultat de ma démarche. J'ai votre carte… Les lettres me seront-elles rendues si je réussis? ajoute-t-il anxieusement. — Mon Dieu! Monsieur, dis-je en souriant, vous vous entendrez à ce sujet avec Mlle Canonnier quand elle sera Mme de Bois-Créault. Vous ne manquerez pas, j'imagine, d'aller lui présenter vos hommages. Et je ne vois point pourquoi elle ne vous remettrait pas ces lettres — au moins une par une.
— La vie est une comédie sinistre, dit Barzot.
C'est mon avis. Mais je me demande, en descendant l'escalier, si Barzot n'était pas très heureux, ces jours derniers encore, d'y jouer son rôle, dans cette comédie que ses grimaces n'égayaient guère. Allons, j'ai probablement baissé le rideau sur sa dernière culbute.
Et c'est Hélène qui va paraître sur la scène, à présent, en pleine lumière, saluée par les flons-flons de, l'orchestre, aux applaudissements du parterre et des galeries.
Je l'ai mise au courant de ce qui s'était passé entre Barzot et moi. Elle m'a écouté avec le plus grand calme, sans manifester aucune émotion.
— Vous rappelez-vous ce que je vous ai dit hier soir, m'a-t-elle demandé quand j'ai eu fini mon récit? Hier soir, dans la voiture qui m'a amenée ici? Vous m'avez dit que nous causerions de tout cela aujourd'hui, et je vous ai répondu qu'il serait trop tard.
— Eh! bien, s'il est trop tard, Hélène, n'en parlons pas.
— Non… Mais vous vous souviendrez peut-être, et moi aussi, de ce que je vous ai proposé.
— Je souhaite que vous soyez toujours assez heureuse pour ne jamais vous en souvenir. Et j'espère que vous ne m'en voudrez pas d'avoir manqué de confiance en moi-même.
— Pourquoi n'avez-vous pas confiance en vous? Je crois le deviner. Lorsque vous avez résolu d'adopter votre genre actuel d'existence, vous vous étiez aperçu que, dans tous les conflits avec le monde, la sensibilité de la nature et la délicatesse du caractère entravent le malheureux qui en est béni ou affligé bien plus que ne pourrait faire l'accumulation en lui de tous les vices; et vous vous êtes décidé à faire table rase de toute espèce de sentiments. Peut-être est-il nécessaire d'agir ainsi. Je ne sais pas, mais j'en ai peur. Oui, c'est ce qui me fait redouter cette existence d'aventurière que je vais commencer. S'il ne fallait que rester à l'affût des occasions ou les faire naître, demeurer perpétuellement sur la défensive devant les entreprises des autres, cela irait encore. Mais se méfier sans trêve de soi-même, se tenir en garde contre tous les entraînements de l'esprit et les élans du coeur… Quelle vie! C'est agir comme les Barzot qui déplorent, quand ils sont vieux, la sécheresse de leur âme. Oui, dans un sens contraire, c'est agir comme eux… Enfin, ce qui est fait est fait. Amis tout de même, n'est-ce pas?
Oh! certainement. D'autant plus qu'elle n'a pas tort. Mais… mais…
Je l'ai revue tous les jours pendant cette semaine, la blonde. Ses cheveux d'or très ancien relevés sur la blancheur satinée de la nuque, sa carnation glorieuse qui crie la force du sang fier gonflant les veines, les molles ondulations et les inflexions longues de sa chair qui s'attend frémir, toute sa grâce de fleur printanière, la splendeur triomphante de sa jeunesse radieuse… Ah! si elle avait dit un mot, encore! Mais ses lèvres s'étaient scellées et ses beaux yeux sont restés muets.
— Qu'importe! me disais-je quand je l'avais quittée. Elle est assez belle et assez adroite pour se créer rapidement une autre existence que celle que je pourrais lui faire. Et pour moi… Rien de plus ridicule que d'être le second amant d'une femme, d'abord; quand on n'a pas été le premier, on ne peut succéder qu'au sixième…
Et des tas de bêtises pareilles. Quelle joie on éprouve à se martyriser…
Barzot a écrit. Les Bois-Créault se sont décidés au mariage. Parbleu! Canonnier, de Mazas où il se trouve, a donné son consentement, et les bans sont publiés.
— Mon pauvre père! a dit Hélène en pleurant; croyez-vous que nous pourrons le faire évader?
— Sans aucun doute; mais pas maintenant, malheureusement; il faut attendre qu'il ait quitté la France. Je serai renseigné et vous préviendrai, le moment venu.
Qu'a pu penser Canonnier du mariage de sa fille? Je donnerais gros pour le savoir. En tous cas, il lui aura, sans s'en douter, constitué une dot. Roger-la-Honte, que j'avais envoyé Londres afin de déposer les lettres à Chancery Lane, est revenu avec les cinq cents livres que j'ai prié Paternoster de lui remettre. Hélène n'a rien voulu accepter, en dehors de cette somme.
Et même aujourd'hui, au moment où je lui fais mes adieux chez l'Anglaise, elle me remercie de mes offres.
— Non, dit-elle, j'ai, assez d'argent. Je m'arrangerai pour vous faire donner de mes nouvelles par Mme Ida; et si par hasard j'avais à me plaindre de quelque chose, elle serait informée; et je compte sur vous. Mais je suis sûre qu'ils se conduiront bien. Ils sont si lâches!
Elle me tend la main, monte dans la voiture qui l'attend et qui part au grand trot. Elle va retrouver Mme de Bois-Créault qui est venue ce matin la chercher à Bruxelles, et qui l'a priée, par un billet que j'ai reçu il y a une heure, de venir la rejoindre à l'hôtel Mengelle. Elle sera ce soir à Paris… Quel avenir lui prépare la vie, et quelles surprises?…
Et que me réserve-t-elle, à moi? Il me semble qu'Hélène m'a apporté quelque chose, et m'a, pris quelque chose aussi; qu'elle a évoqué en moi des sentiments et des souvenirs que j'avais bannis de toute ma force; et qu'elle a réduit à néant mon parti pris d'indifférence. Où vais-je?… Je me rappelle que j'avais fait un rêve autrefois. J'avais rêvé de reprendre ma jeunesse, ma jeunesse qu'on m'avait mise en cage. Et elle vient de se présenter à moi, cette jeunesse, en celle de cette femme qui s'offrait et que je n'ai pas voulu prendre. Le sable coule grain à grain dans le sablier… Où vais-je?
Ce soir, ce sera le cambriolage à Louvain, avec Roger-la-Honte, sur les indications du nommé Stéphanus, employé de banque. Et demain… Et après?… Et ensuite?…
Quand on descend dans une mine, après le soudain passage de la lumière aux ténèbres, après l'émotion que cause la chute dans le puits, la certitude vous empoigne — la certitude absolue — que vous montez au lieu de descendre. Cette conviction s'attache à vous, s'y cramponne, bien que vous sachiez que vous descendez, et vous ne pouvez vous en défaire avant que la cage vous dépose au fond. Alors…
J'y suis, au fond.
XIX — ÉVÉNEMENTS COMPLÈTEMENT INATTENDUS
«… Décidément, mon cher, on ne connaît sa puissance que lorsqu'on l'a essayée; et vous aviez raison, à Bruxelles; je suis très forte. Si vous aviez pu me voir aujourd'hui, vous auriez été fier de la justice de vos appréciations. Vous ne vous seriez pas ennuyé, non plus. Oh! la cérémonie n'a rien eu de grandiose; on avait profité de la mort d'un cousin éloigné pour faire les choses très simplement, sous couleur de deuil de famille. Un vicaire et un adjoint ont suffi à confectionner le noeud nuptial, et c'est un noeud très bien fait, car ils sont gens d'expérience. Mais auriez- vous ri, vous qui êtes au courant de tout, de m'entendre prononcer le oui solennel, devant Dieu et devant les hommes, d'une voix qui trahissait toute l'émotion nécessaire, tandis que mes yeux baissés, indices de ma modestie, contrastaient avec la rougeur de mes joues, signe certain d'une félicité intense! Auriez-vous ri de la contenance de mon heureux époux, de l'expression de joie outrée épanouie sur le visage de ma belle-mère, de l'air ahuri de mon beau-père le brodeur qui semblait vraiment s'être échappé, effaré et surchargé de citations latines, du «Réquisitoire à travers les Ages!» Auriez-vous ri des félicitations, et des voeux, et des compliments, et des demandes, et des réponses, et des mensonges — et des mensonges! — Il en pleuvait. Pensez si je contribuais à l'averse!… Enfin, c'est fait. Je suis Madame de Bois-Créault. L'église le proclame et l'état civil le constate. L'anneau conjugal brille à mon doigt. Ah! elle a été dure à conquérir, cette bague! Que de luttes, pendant ces quinze jours! Que de comédies et de drames, dont vous ne vous douter pas! Heureusement, je ne suis plus la petite femme apeurée qui se pressait contre vous — vous souvenez-vous? — et qui tremblait devant les gros yeux que lui faisait l'avenir. Je suis une vraie femme — la femme forte de l'Évangile, mon cher. — Et, tenez, pour vous le prouver, il faut que je vous fasse le récit de tout ce qui s'est passé, à présent que je suis retirée dans cette chambre nuptiale que j'habite seule, naturellement, et dont je viens de fermer la porte à clef. Il est minuit et je n'aurai pas fini avant trois heures, car c'est un roman que j'ai à vous écrire, un roman des plus curieux, des plus bizarres et des plus mouvementés, un roman romanesque. Je commence… Mais laissez-moi d'abord aller arracher à mon immaculée robe blanche une de ces fleurs d'oranger, symbole de pureté et d'innocence, image de mon coeur, que je veux mettre dans l'enveloppe, une fois mon roman terminé…»
Je relis la lettre par laquelle Hélène, il y a trois semaines, m'annonçait son mariage. J'en ai reçu une autre, d'elle aussi, tout à l'heure; elle m'y apprend qu'elle vient de quitter irrévocablement l'hôtel de Bois-Créault et qu'elle va partir pour la Suisse. D'ailleurs, elle ne me donne aucun détail sur les circonstances qui ont servi de prétexte à son départ, ni sur ses intentions. «Ne soyez point inquiet de moi, me dit-elle; je suis prête à engager la grande lutte de l'existence et les munitions ne me manquent pas, au moins pour commencer.»
Je jette les lettres dans un tiroir, et je ramasse la fleur d'oranger qui vient de tomber à terre et sur laquelle j'ai mis le pied… Ah! si l'on pouvait les araser ainsi, tous les souvenirs du passé! Papier peint, carton, fil de fer, bouts de chiffons poissés de colle — saleté — on met ça sous globe, en France, sur un coussin de velours rouge orné d'une torsade d'or, comme si les caroncules myrtiformes ne suffisaient pas… Souvenirs! Souvenirs!… Et tous les autres, les souvenirs, conservés dans la mémoire comme en un reliquaire, ces vestiges du passé pendus aux parois du cerveau ainsi que les défroques des noyés aux murailles de la Morgue, ces débris de choses vécues qui secouent leur odieuse poussière sur les choses qui naissent pour les ternir et les empêcher d'être, couronnes mortuaires, couronnes nuptiales, épithalames et épitaphes — Regrets éternels… Oui, éternels, les regrets et les aspirations. Et quant au Présent… Je lance la fleur dans le feu qu'Annie vient d'allumer car l'automne est arrivé, l'automne pluvieux et noirâtre de Londres.
Une lueur blafarde et lugubre tombe d'un ciel bas comme une voûte de cave, lueur de soupirail agonisant sans reflets dans la boue hostile et spongieuse. S'il faisait nuit, tout à fait nuit!… Voilà la tonalité de mon esprit, depuis un mois, depuis que nous sommes revenus de Belgique, Roger-la-Honte et moi, après avoir fourni la matière d'un beau fait-divers aux journalistes de Louvain. Triste! Triste!… Non, Hélène n'est plus la petite femme qui se pressait contre moi; elle ne sera plus jamais cette femme- là. Qu'elle triomphe ou qu'elle échoue, que la vie lui soit marâtre ou bonne mère, elle ne sera plus jamais cette femme-là — la femme que j'aurais voulu — qu'elle fût toujours. — C'est drôle: on dirait que je lui garde rancune d'avoir agi comme je l'ai fait… d'avoir refusé l'existence qu'elle me proposait, existence possible après tout, avec la liberté assurée, et non sans douceur certainement. On rêve de la femme par laquelle l'univers se révèle — effigie qu'on traîne derrière soi, image qui s'estompe dans les lointains de l'avenir —; et, toujours hantée par le spectre du souvenir et la préoccupation du futur, la pensée se prend de vertige devant Celle qui a la bravoure de s'offrir; elle semble, Celle-là, la mystérieuse prêtresse d'une puissance redoutée. Le Présent effraye.
Je ne devrais pas en avoir peur, pourtant, moi qui ai voulu vivre droit devant moi, en dehors de toute règle et de toute formule, moi qui n'ai pas voulu végéter, comme d'autres, d'espoir toujours nouveau en désillusion toujours nouvelle, d'entreprise avortée en tentative irréalisable, jusqu'à ce que la pierre du tombeau se refermât, Avec un grincement d'ironie, sur un dernier et ridicule effort… Vouloir! la volonté: une lame qu'on n'emploie pas de peur de l'ébrécher, et qu'on laisse ronger par la rouille… Ah! il y a d'autres liens que la corde du gibet, pour rattacher l'homme qui se révolte à la Société qu'il répudie; des liens aussi cruels, aussi ignoble, aussi inexorables que la hart. Libre autant qu'il désirera l'être, si hardie que soit l'indépendance de ses actes, il restera l'esclave de l'image taillée dans le cauchemar héréditaire, de l'Idéal à la tête invisible, aux pieds putréfiés; il ne pourra guérir son esprit de la démence du passé et du délire du futur; il ne pourra faire vivre, comme ses actions, sa pensée dans le présent. Il faudra toujours qu'il se crée des fruits défendus, sur l'arbre qui tend vers lui ses branches, et qu'il croie voir flamboyer l'épée menteuse du séraphin à l'entrée des paradis qui s'ouvrent devant lui. Et son âme, fourbue d'inaction, ira se noyer lentement dans des marécages de dégoût… Des sanglots me roulent dans la gorge et éclatent en ricanements… Allons, il faut continuer, sans repos et sans but, faire face à la destinée imbécile jusqu'à la catastrophe inévitable — dont je retirerai une moralité quelconque, inutile et bête, pour tuer le temps, et si j'ai le temps.
Cependant, il ne faut rien prendre au tragique. C'est pourquoi j'écarte les suggestions de Roger-la-Honte qui voudrait; m'emmener à Venise. Qu'y ferais-je, à Venise? Je m'y ennuierais autant qu'ici, d'un ennui incurable. Je me désespère dans l'attente de quelque chose qui ne vient pas, que je sais ne pas pouvoir venir, quelque chose qu'il me faut, dont je ne sais pas le nom, et que tout mon être réclame; tel l'écrivain, sans doute, qui formule des paradoxes et qui se sent crispé par l'envie, chaque fois qu'il prend sa plume de sarcasme, de composer un sermon; un sermon où il ne pourrait pas railler, où il faudrait qu'il dise ce qu'il pense, ce qu'il a besoin de dire — et qu'il ne pourrait pas dire, peut- être.
Non, je n'irai pas à Venise. Tant pis pour Roger-la-Honte; il attendra. Je n'irais pas à Venise même si j'étais sûr d'y trouver encore un doge et de pouvoir le regarder jeter son anneau dans les flots de l'Adriatique. J'aime mieux passer mon anneau à moi, sans bouger de place, au doigt de la première belle fille venue. Qui est là? Broussaille. Très bien. Affaire conclue.
Nous sommes mariés, collés. C'est fini, ça y est; en voilà pour toute la vie. Si vous voulez savoir jusqu'où ça va, vous n'avez qu'à tourner la page.
Après elle, une autre; et celle-ci après celle-là. Toutes très gentilles. Pourquoi pas? Je ne les aime que modérément; «l'amour est privé de son plus grand charme quand l'honnêteté l'abandonne», a dit Jean-Jacques, et c'est assez juste, de temps en temps. Pourtant, je leur donne, tout comme un autre Français, des noms d'animaux et de légumes, dans mes moments d'expansion: Ma poule, mon chat, mon chien, mon coco, mon chou. Je ne m'arrête même pas au chou rose, et je vais jusqu'au lapin vert — à la française. — De plus, je fais tous mes efforts pour leur plaire; et j'ai, comme autrefois Hercule, des compagnons de mes travaux. Ma foi, oui. Oh! ce n'est pas que j'en aie besoin, mais je n'aime pas déranger les habitudes des gens; et, aussi, il vaut mieux «intéresser le jeu», ainsi que disent les vieux habitués du café de la Mairie, en province — rentiers à cervelas qui jouent une prise de tabac en cent-cinquante, au piquet, et qui savent vivre.
Ces dames ont elles-mêmes, d'ailleurs, leurs habitudes et leurs manies. Je tiens compte des unes et des autres. Je fréquente des cénacles de malfaiteurs, des clubs d'immoraux, dont elles aiment à respirer l'air vicié. Des maisons où la lumière du jour ne pénètre jamais, aux triples portes, aux fenêtres aveuglées par des planches clouées à l'intérieur; de mystérieuses boutiques éternellement à louer, aux volets toujours clos, où l'on se glisse en donnant un mot de passe; des caves aux voûtes enfumées dont les piliers n'oseraient dire, s'ils pouvaient parler, tout ce qu'ils ont entendu. Les hors-la-loi de tous les pays, les réprouvés de toutes les morales, grouillent dans ces repaires du Crime cosmopolite; tous les vices s'y rencontrent, et tous les forfaits s'y font face; on y complote dans tous les argots, on y blasphème dans toutes les langues; la prostitution dorée y tutoie la débauche en guenilles; le cynisme aux doigts crochus y heurte l'inconscience aux mains rouges. Ce sont les Grandes Assises de l'immoralité tenues dans les sous-sols de la tour de Babel.
Intéressant? Certainement. Homo sum et… et ce sont des hommes, après tout, ces gens-là. Pas plus vils que les voleurs légaux, ces outlaws. Je ne crois pas qu'on ait dit moins d'infamies dans les couloirs du Palais-Bourbon, cette après-midi, que je n'en ai entendues cette nuit dans le souterrain dont je vais sortir; et peut-être y a-t-on conclu des marchés aussi honteux. Pas plus ignobles, ces filles de joie, que les épouses légitimes de bien des défenseurs de la morale, bêtes comme Dandin et cocus comme Marc-Aurèle. Ignominie d'un côté; infamie de l'autre. Tout se tient et tout arrive à se confondre. Est-ce la cocotte qui a perverti l'honnête femme, ou l'honnête femme la cocotte? Est-ce le voleur qui a dépravé l'honnête homme ou l'honnête homme qui a produit le voleur?… Vie abjecte, qu'elle soit avouée ou clandestine; plaisirs bas, qu'ils soient cachés ou manifestes… Quelle différence, entre une orgie bourgeoise et une ripaille d'escarpes? Mais les bourgeois s'amusent avec leur argent! Eh! bien, nous aussi, nous nous amusons avec leur argent — leur argent à eux, à ceux qui se laissent arracher de la bouche, par la main des moralistes, le pain que nous allons reprendre dans la poche de Prudhomme… Hélas! on devient fou, mais on naît résigné…
De moins en moins, pourtant. Mais c'est comme si le cri de la révolte, douloureux et rare, faisait place à un ricanement facile et général, à un simple haussement d'épaules.
Je les regarde, ces souteneurs. Mon Dieu! ce ne sont pas du tout les énergumènes du vice, les fanatiques de la dépravation qu'on en a voulu faire. Ce sont des êtres placides, à peine narquois, qui paraissent se rendre compte qu'ils ont une fonction, et non sans importance, dans l'organisme social. Ils échangent, avec des hochements de tête mélancoliques, des histoires bien pitoyables; histoires racontées à leurs femmes, histoires qu'aime à débiter le monsieur qui paye à la marchande d'amour. Il parie à coeur ouvert, ce monsieur-là. Secrets de famille et d'alcôve, habitudes et préférences de l'épouse trahie, et ses sentiments et ses sensations, et ses charmes particuliers et ses défauts physiques, il livre tout à la prostituée. Le marlou, confident naturel de ces confidences, semble penser que les rapports du monsieur qui paye avec la courtisane sont surtout anti-esthétiques; et il caresse sa maîtresse pour lui faire oublier les révélations odieuses faites par les clients, révélations qui dégoûteraient de la vie, à la longue; il la caresse même très gentiment. Ce n'est pas une raison, parce qu'on a le dos vert, pour qu'on n'ait pas l'âme bleue. Non, les souteneurs n'ont pas l'air dépaysé dans la société actuelle. Ils se sont mis au diapason. Leurs femmes payent leur dot après, et par à-comptes; voilà tout.
Ah! ne mangez jamais, jamais de ce pain-là!…
Ils ne répondent pas; Ils ont la bouche pleine. Heureusement! Ils auraient trop à dire.
Je les regarde, ces voleurs; et je cherche parmi eux l'être au front bas, aux yeux sanglants, au visage asymétrique. Lombroso a dû le mettre dans son armoire, car je ne peux le découvrir. Ces Voleurs sont des hommes comme les autres; moins vilains, tout de même; on ne voit pas, sur leurs faces, les traces de la lutte avec la morale qui balafrent tant de figures, aujourd'hui. De beaux types; ou bien des visages qui semblent truqués, des physionomies habituelles sur la scène du Français, lorsqu'on joue le répertoire classique. Autrefois, paraît-il, les voleurs se distinguaient, dans les milieux qu'ils fréquentaient, par leur exubérance, leur surexcitation, leur âpreté de jouissance nerveuse. On sentait qu'ils volaient leur liberté. Ils se disaient d'»anciens honnêtes gens», ce qui laissait supposer qu'ils se souvenaient confusément, mais douloureusement, de leur honnêteté — à peu près comme des damnés se rappelleraient les choses de la terre. — À présent, rien ne les sépare plus, à l'oeil nu, du commun des mortels. Ce sont des gens d'allures indifférentes, qui ignorent la fièvre et l'enthousiasme. On sent qu'ils prennent leur liberté. La vie qu'ils mènent est pour eux toute simple; et, loin de la déplorer, ils ne songent même point à s'en faire gloire. Les condamnations? Un danger à courir, une blessure à risquer — mais même pas une blessure d'amour-propre, ni un sujet de vanité. — Les sentences qu'on peut prononcer contre eux n'entraînent avec elles aucun effet moral. En dehors de leur caractère afflictif, elles n'ont pas de signification pour eux. On me dira que les voleurs n'ont qu'à lire les journaux relatant les faits et gestes des hommes au pouvoir pour se sentir fiers de leur conscience. Soit. Mais entendons-nous bien…
Et, puis, à quoi ça sert-il, qu'on s'entende?
J'aime beaucoup mieux rentrer chez moi — tout seul, cette fois-ci. — Je viens de rompre avec une Allemande qui m'annexait depuis quinze jours, et je refuse de la remplacer par une Danoise. Je veux avoir le temps de pleurer mes veuves.
Pleurs de commande! larmes de crocodile! — Pas du tout! — Affliction candide; deuil sincère… Hé! quoi! vous prenez bien la Vie de Bohème au sérieux, et vous mouillez vos mouchoirs quand Musette quitte Rodolphe, à tous les coins de page, pour aller cueillir la fraise chez des banquiers, lorsque Mimi lâche Marcel sous des prétextes qui n'en sont pas. Et vous refuseriez de croire à ma douleur profonde parce que mes petites amies ne me donnaient pas les raisons de leurs sorties, parce que je ne vous ai pas dit qu'elles étaient phtisiques, parce que je n'essaye point de faire croire que mes barbouillages sont des tableaux et mes rébus de mirlitons, des vers? C'est bien curieux!
D'ailleurs, ça m'est égal. J'ai la larme à l'oeil, et c'est un fait. Mais oui, il y a toujours eu de la vie, dans ces liaisons peu dangereuses, mais passagères; c'est mort vite, mais ça a vécu. Et de la poésie aussi, si vous voulez le savoir; car ils n'étaient pas plus vulgaires, ces mariages à la colle, que bien des mariages à l'eau bénite. Et j'ai des corbillards de souvenirs…
Ah! voilà le chiendent, les souvenirs! L'un ne chasse pas l'autre, au contraire… Ils s'attachent à votre peau comme la tunique du Centaure.
— C'est bien fait, me dit Paternoster à qui je vais confier mes chagrins, avec le vague espoir qu'il me payera très cher, pour me consoler, un paquet de titres que je lui apporte. C'est bien fait. Ça vous apprendra à jouer à l'homme sensible, à aller chercher des fleurs bleues dans le ruisseau au lieu d'arracher des pommes d'or dans les jardins qui ont des grilles.
Paternoster commence à m'embêter. Je n'aime pas beaucoup ses sermons et les questions qu'il me pose, depuis quelque temps, me déplaisent infiniment. Il a lu mes articles dans la «Revue Pénitentiaire» et prétend que j'ai un beau talent d'écrivain. Ne serais-je pas heureux de l'utiliser? Ne saurais-je point parler en public? La politique ne m'attirerait-elle pas, si les moyens m'étaient donnés de jouer un rôle à sensation sur la scène parlementaire? Ai-je oublié, par exemple, que Danton était un voleur? Et un tas d'autres interrogations qui me rappellent, je ne sais pourquoi, les propositions voilées que m'a faites ce malheureux Canonnier. Mais je ne me fie pas à Paternoster. Je sais qu'il a pris des renseignements sur moi et je lui en veux, s'il a des intentions à mon endroit, de manquer de franchise. Du reste, il devient d'un pingre!… C'est un Turc. Bientôt, on ne pourra plus rien faire avec lui. L'autre jour, il a refusé quarante livres à un camarade qui en avait besoin pour faire un coup. Il finit peut-être par se croire honnête; et il se mettrait au service de la police que je ne m'en étonnerais pas.
— Si vous aviez deux sous de bon sens, me dit-il, vous feriez comme moi et les femmes ne vous tourmenteraient guère. Savez-vous comment je m'y prends, moi? J'ai fait la connaissance d'une Anglaise, une de ces malheureuses petites filles, esclaves de la machine à écrire, qui se flétrissent avant l'âge dans les bureaux de la Cité et se nourrissent de thé et de pâtisseries équivoques. Je l'ai installée dans un logement que je lui ai meublé près de Waterloo Road, où elle vit fort satisfaite. Je passe pour un bon papa, veuf et pas très riche, point exigeant non plus; je vais la voir tous les soirs, à six heures, en sortant de l'office; je dîne avec elle, je la quitte vers les onze heures et je rentre chez moi à pied. La promenade me fait du bien, et je vous garantis…
— Oui, dis-je; et vous passez sur Waterloo Bridge, un pont qui ne s'appelle pas pour rien le Pont des Soupirs, avec votre éternel sac qui contient souvent une fortune. Un de ces soirs vous serez attaqué par quelque bandit qui vous enverra dans la Tamise, par- dessus le parapet, et le lendemain matin votre cadavre fera la planche à Gravesend.
Paternoster hausse les épaules.
Il a raison, en fin de compte. Ta destinée cherche après toi, dit le calife Omar; c'est pourquoi ne la cherche pas. Tournez à gauche, tournez à droite, vous êtes toujours sûr, à l'heure marquée, de trouver la mort au bout du fossé — ou au bout d'une corde.
Roger-la-Honte ne pense pas autrement. Il me l'a déclaré au cours d'un petit voyage que nous venons de faire en Hollande, et que nous ne regrettons pas d'avoir entrepris. Il a pris ce matin le bateau pour l'Angleterre, avec le produit de nos honteux larcins; et moi je suis venu à Anvers où, si j'en crois la rumeur publique, une jolie somme dort paisiblement dans la sacristie d'une certaine église.
Est-ce un conte? Je vais m'en assurer. Car j'entends justement sonner minuit, l'heure des crimes, et je franchis lestement le petit mur qui protège le jardin sur lequel s'ouvre la porte de la susdite sacristie. À dire vrai, cette porte s'ouvre difficilement; mais ma pince parvient à la décider à tourner sur ses gonds.
Me voici dans la place. Il y fait noir comme dans un four, mais… Ah! diable! Il me semble que j'entends remuer. Oui… Non. Pourtant… Si, quelqu'un est caché ici; j'en mettrais ma main au feu. Curé, vicaire, suisse, bedeau ou sacristain, il y a un homme de Dieu en embuscade dans cette pièce… Après tout, je me fais peut-être des idées… Il faut Voir; je vais allumer ma lanterne. Homme de Dieu, y es-tu?
Boum!…
C'est un coup de pistolet qui me répond, comme j'enflamme une allumette.
Je ne suis pas touché; c'est le principal. D'un saut, je suis dans le jardin; d'un bond, je passe par-dessus le mur; et je cours dans la rue, de toute ma force.
Mais l'homme de Dieu est sur mes talons, criant, hurlant.
— Au voleur! Au voleur! Arrêtez-le!…
Des fenêtres s'ouvrent, des portes claquent. Des gens se joignent à l'homme de Dieu, galopent avec lui, crient avec lui. La meute est à cinquante pas derrière moi, pas plus. Ah! que cette rue est longue! Et pas un chemin transversal; un quai seulement, tout au bout… Il me semble apercevoir la prison, la cagoule, tout le bataclan…
Je cours, je cours! J'approche du quai. Il n'y a personne devant moi, heureusement… Si! un homme, un homme couvert d'un pardessus couleur muraille, vient d'apparaître au bout de la rue, s'est arrêté aux cris des gens qui me pourchassent, et va me barrer le passage. J'ai ma pince à la main; je peux lui casser la figure avec… Ah! non! Pas jouer ce jeu-là; ça coûte trop cher! Un coup de poing ou un coup de tête, mais rien de plus. Je jette la pince… L'homme est à cinq pas de moi; il s'arc-boute sur ses jambes, les yeux fixés sur ma figure qu'éclairent en plein les rayons d'un réverbère. Tant pis pour lui, s'il me touche… Mais, brusquement, il s'écarte.
Je suis sauvé! Le quai, un lacis de petites ruelles, à droite, et une place où je pourrai trouver une voiture. Je suis sauvé…
Non! L'homme au pardessus couleur muraille s'est mis à courir derrière moi. Je suis éreinté, à bout de souffle. Il m'atteint, il est sur moi. J'ai juste le temps de me retourner…
— N'ayez pas peur! dit-il. Et venez vite, vite!
Il me prend par le bras, m'entraîne. Nous descendons la rue à toute vitesse.
— Ici!
Il a ouvert la porte d'une maison, me pousse dans le corridor obscur, referme la porte sans bruit.
— Au voleur! Au voleur! Arrêtez-le!… Par ici!… Par là!… Au voleur!…
La meute continue la poursuite, vient de s'engager dans la rue, passe devant la maison en hurlant; les grosses bottes de la police, à présent, sonnent sur le pavé. Puis, le bruit diminue, s'éteint. Nous restons muets, sans bouger, dans les ténèbres, l'homme au pardessus couleur muraille et moi.
— Suivez-moi, dit-il en frottant une allumette; tenez, voici l'escalier.
Nous montons. Un étage. Deux étages.
— Attendez-moi ici, me dit-il tout bas, sur le palier. Il ouvre une porte et, tout aussitôt, j'entends la voix d'une femme.
— C'est toi! Bonsoir. Qu'y avait-il donc, dans la rue?
Puis, une conversation entre elle et lui, dont je ne parviens pas à saisir un mot. Ça ne fait rien'; cette voix de femme m'a donné confiance, je ne sais pourquoi; je suis sûr, à présent, que je ne serai pas trahi. L'homme revient vers la porte qu'il a laissée entrebâillée.
— Entrez, dit-il.
J'entre. Une salle à manger très propre, mais pauvre. L'homme est debout, tête nue, sous la lumière crue de la lampe suspendue qu'il vient de remonter. Et, tout d'un coup, je le reconnais.
C'est Albert Dubourg, mon ami d'enfance, mon camarade de jeunesse, celui dont le père avait commis des détournements, autrefois, et qu'on m'avait défendu de fréquenter.
—Albert! m'écrié-je. Albert!
— Oui, dit-il en souriant d'un sourire triste. C'est moi. Tu ne t'attendais pas à me rencontrer ce soir, n'est-ce pas? Moi, non plus. Enfin, je suis heureux d'avoir été là…
— Figure-toi, dis-je en m'efforçant d'inventer une histoire, figure-toi…
— Ne me dis rien. J'aime mieux que tu ne me dises rien. À cause de ma femme, d'abord; elle pourrait nous entendre, et c'est inutile. Je lui ai dit que tu étais traqué à cause de tes opinions, et tu peux compter sur elle comme sur moi. Qu'as-tu l'intention de faire? Quitter Anvers le plus tôt possible, je pense?
— Oui; pour l'Angleterre.
— Alors tu prendras le bateau demain soir. D'ici là, reste chez moi; c'est plus prudent. Nous ne sommes pas riches, mais nous pouvons toujours t'offrir un lit… Je vais chercher ma femme.
Il sort et reparaît avec elle une minute après. Une petite blonde, plutôt maigre, gentillette, l'air timide. Très aimable aussi, bien qu'elle paraisse un peu troublée devant un étranger; — un étranger qu'on lui a présenté comme un conspirateur. — Il est entendu que je coucherai dans la chambre de sa soeur, une jeune personne qui demeure avec eux mais qui est absente pour le moment.
Albert m'y a conduit, dans cette chambre où je vais dormir, moi qui viens d'échapper au grabat de la cellule, dans un lit de jeune fille. Et nous avons causé longtemps. Il m'a raconté la triste histoire que je pressentais: le père, privé de ses droits à la retraite et presque ruiné par le remboursement des sommes détournées, se décidant à quitter la France et mourant bientôt de chagrin, en Belgique, sans avoir pu trouver d'emploi nulle part. La mère parvenant, par un travail de mercenaire, à élever son fils, à lui faire terminer ses études, tant bien que mal, et succombant à la tâche avant qu'il lui fût possible, à lui, de l'aider. Et personne pour tendre la main à ces malheureux, pour leur faire même bonne figure; personne. Et Albert, après avoir accompli son temps de service militaire en France, car il a tenu à rester Français, revenant en Belgique et finissant, avec bien du mal, par trouver une place dans les bureaux d'une Compagnie de Navigation, qui lui permet de vivre, tout juste. Il n'a pas voulu me laisser m'expliquer sur ma situation, qu'il devine; il n'a fait preuve d'aucune curiosité et ne s'est pas permis un mot de blâme. Non, elle n'a point été gaie, cette conversation entre l'honnête homme, fils du voleur, et le voleur, fils de l'honnête homme,
— J'ai éprouvé ma première joie, me dit-il en se retirant, lorsque j'ai connu la jeune fille qui est devenue ma femme. Elle était pauvre, mais bonne et courageuse; et, de nos deux pauvretés et de notre amour, nous essayons de faire du bonheur.
Ils y réussissent, je crois. J'ai passé la journée du lendemain avec eux, car Albert avait demandé à la maison qui l'emploie de lui donner congé pour un jour. Ils ont été charmants envers moi, mettant les petits plats dans les grands — de grands plats qui ne doivent pas servir souvent, hélas! — Ils s'aiment, malgré tout, sont pleins d'attentions et de prévenances l'un pour l'autre; et je me trouve très attendri devant le spectacle de cette existence humble et terne, mais qu'illumine pourtant, comme un rayon de soleil, le charme d'une affection sincère. C'est vrai, ça m'émeut tout plein…
…Hé! qui peut dire Que pour le métier de mouton Jamais aucun loup ne soupire?
Et le soir, quand je les ai eu quittés devant le bateau où ils m'avaient conduit, pendant que le navire descendait l'Escaut, je me suis pris à me prôner à moi-même et à envier, presque, leur bonheur…
Leur bonheur! Est-il réel, ce bonheur-là? Est-il possible, seulement, avec une vie besogneuse, faite du souci du lendemain, des humiliations du jour et des privations de la veille? N'est-ce pas une illusion, plutôt? Leur amour n'est-il pas lui-même une chimère, le voile d'un rêve d'or devant les hideurs de la réalité, un mirage vers lequel ils tendent fiévreusement leurs yeux, effrayés de regarder autre part?… Fantôme de bonheur! Simulacre d'amour!
Vie modeste, mais heureuse… Des blagues! Elle a aussi, cette existence-là, ses ennuis qui la harassent, ses chagrins qui l'assaillent. Ennuis vulgaires, chagrins prosaïques, mais cruels, tout aussi douloureux que les plus grandes souffrances. — Amour… Pas vrai! Vision décevante, dont ils ne sont qu'à moitié dupes, au fond. Leurs baisers dévorent sur leurs lèvres des paroles qu'ils ont peur de prononcer et leurs mains, étendues pour les caresses, ne peuvent obéir aux frissons de colère qui voudraient les crisper. Galériens par conviction, tous les deux, l'homme et la femme, qui ne veulent pas voir les murailles du bagne et qui traînent, les yeux fixes sur le spectre de la passion menteuse, le boulet de la bonne entente, la chaîne de la cordialité… Pas de bonheur, dans la misère; et pas d'amour, jamais. Jamais.
Pauvre Albert!… Voilà que je le plains, à présent… Allons. De Londres, j'enverrai un cadeau à sa femme, et j'oublierai tout ça.
D'autres choses, que je voudrais oublier. J'y parviendrai peut- être, avec le temps. Enfin, mon coeur va aussi bien qu'on peut l'espérer; et je ne publierai plus de bulletins.
— Tant mieux! me dit Annie. Vous commenciez à maigrir.
Quel dommage! Après tout, je ne ferais pas mal, peut-être, d'écouter Roger-la-Honte et de l'accompagner à Venise. Je l'attends justement ce soir, Roger. Il est parti en France, voici trois jours, pour une expédition que j'avais préparée ces temps derniers Dix heures et demie. On dirait qu'on entend rouler un cab, dans la rue. Oui; il s'arrête devant la maison — et l'on frappe à la porte. — Annie a été se coucher de bonne heure et le gaz est éteint dans l'escalier. Je prends une lampe et je descends ouvrir. Ce n'est pas Roger…
Une femme est sur le seuil, une femme vêtue de noir, qui tient un paquet dans ses bras. D'une main, elle relève un peu sa voilette.
— Tu ne me reconnais pas, Georges? dit-elle.
J'approche la lampe. Ciel!… C'est Charlotte.
XX — OU L'ON VOIT QU'IL EST SOUVENT DIFFICILE DE TENIR SA PAROLE
Je suis assis auprès du feu, devant la chaise que vient de quitter Charlotte, confondu d'étonnement, accablé d'horreur. Ah! le mensonge des conjectures, la fausseté des suppositions! Toutes mes hypothèses sont renversées, toutes mes prévisions en déroute. La vie est donc plus atroce encore qu'on ne peut le présager, plus abjecte et plus cruelle!… Et je reste éperdu de stupeur devant l'inattendu — devant la réalité toujours implacable et toujours imprévue…
Non, Charlotte ne s'est pas mariée. Non, rien de ce que j'avais imaginé ne s'est accompli. Et ce qui est arrivé… oui, cela devait être, cela, et cela seulement. Pas autre chose n'était possible. Oh! je n'y puis croire encore, pourtant… Charlotte chassée par son père, le jour même où eut lieu la scène affreuse qui nous a séparés; son courage devant l'affliction, sa fermeté de coeur devant l'épreuve, sa foi en elle-même; et la résolution fière qu'elle sut prendre de maîtriser sa douleur et de refouler ses angoisses, et d'affronter le malheur avec la dignité du silence… Ha! le dégoût de moi qui me saisit, d'avoir déserté cette vaillante! Toutes les choses qui auraient pu être semblent passer devant mes yeux ainsi qu'en une brume de rêve… C'a dû être horrible, le déchirement de cette âme, ce navrement de femme abandonnée par tous… Et la détresse, la noirceur de cette existence de mercenaire qui est la sienne depuis vingt mois, qu'elle accepta, cette fille riche la veille, et qui lui mesura le pain qu'il lui fallait, à elle et à son enfant — à notre enfant…
Notre enfant!… Elle est la, à côté, reposant sur un lit que sa mère, aidée par Annie, lui a préparé dans ma chambre. Une jolie petite fille, blonde, avec des yeux comme des pervenches, — et que j'ai à peine osé regarder, à peine, car j'ai été pris d'une honte indicible quand j'ai vu quel était le fardeau que Charlotte portait dans ses bras…
Elle s'est déjà levée trois fois depuis que l'enfant repose, pour aller surveiller son sommeil, interrompant le récit qu'elle me fait, d'une voix grave, mais où ne vibre pas la colère où ne grince pas la rancune. A-t-elle dû souffrir, cependant! La pauvreté et les chagrins n'ont pas encore mis leur marque sur son beau visage, mais ses yeux brillent de l'éclat étrange des yeux désespérés, l'éclat vif et glacial du givre. Et ses vêtements, le manteau de confection qu'elle a quitté, sa triste robe noire d'ouvrière… Ah! Dieu de Dieu!…
La voici. Elle rentre, tout doucement, reprendre sa place sur la chaise, au coin du feu.
— Elle dort; elle dort d'un sommeil de plomb. Mais elle ne se plaint, pas en dormant et elle ne porte plus les mains à sa tête, comme elle faisait à Paris. J'ai eu si peur avant-hier, hier et ce matin encore!… J'étais affolée. Il faut que je te raconte… Quand j'ai vu qu'elle souffrait de maux de tète, que son front était brûlant, qu'elle avait perdu l'appétit… et surtout ces somnolences continuelles, tu sais… je me suis décidée à aller chercher un docteur. Un bon médecin, habitué à soigner les enfants. Il est venu avant-hier chez moi, a examiné attentivement la petite, n'a sien voulu prescrire, n'étant encore sûr de rien, mais m'a dit de le rappeler si des symptômes nouveaux se produisaient. «Je pense que ce ne sera pas sérieux, m'a-t-il dit; mais si je craignais quelque chose, ce serait une méningite.» Tu penses si j'ai été effrayée! Une méningite! C'est tellement terrible, surtout à cet âge-là!… J'ai passé la nuit dans les transes. Hier, elle n'allait pas mieux; elle tournait et retournait sa tête sur l'oreiller, y posait désespérément ses petites mains. Je suis sortie, j'ai couru chez le docteur qui m'a promis de venir le soir. Je rentrais chez moi bien anxieuse lorsque, avenue de l'Opéra, j'ai rencontré Marguerite — Marguerite, tu te souviens? l'ancienne femme de chambre de Mme Montareuil. — Elle ne savait rien de ce qui m'était arrivé, s'étonnait de me voir si modestement vêtue et la mine tellement désolée. Pendant qu'elle me parlait, une crainte affreuse m'a saisie, une crainte que je n'avais jamais éprouvée jusque-là, la crainte de la pauvreté. J'ai eu peur, tout d'un coup, une peur terrible, de n'avoir pas assez d'argent pour soigner mon enfant; je l'ai vue arrachée de mes bras, emportée à l'hôpital… Oh! je ne peux pas te dire! Il m'a semblé que j'allais me trouver mal… Je ne pouvais plus écouter Marguerite; et je ne suis revenue à moi, pour ainsi dire, que lorsque je lui ai entendu prononcer ton nom. Elle disait qu'elle t'avait vu il y avait peu de temps, que tu étais riche… que sais-je? Alors, j'ai pensé que tu voudrais bien m'aider à sauver l'enfant. J'ai demandé à Marguerite si elle avait ton adresse. Elle me l'a donnée… J'ai voulu, t'écrire, en rentrant; puis, j'ai hésité. La petite paraissait ne plus souffrir. Le docteur, lorsqu'il est venu l'a trouvée plus calme et m'a dit de me tranquilliser. Mais, ce matin, elle a eu une crise: une crise qui n'a pas duré bien longtemps, c'est vrai; mais j'ai perdu la tête… je ne raisonnais plus. J'ai pris le train pour Londres…