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Le voleur

Front matter (continued 4)

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C'est de cette fin de conversation, surtout, que je me souviens aujourd'hui, en relisant la dépêche qu'Annie m'a apportée. Certes, il vaut mieux que je ne prenne point de renseignements, que je ne cherche pas à connaître la vérité.

Je l'ai devinée, cette vérité que l'abbé n'a pas osé m'avouer, car il est au courant, certainement, de mes relations avec ma cousine. Charlotte est mariée. Elle est mariée, et tout est fini entre nous, pour jamais… Je ne puis pas dire ce que j'avais pensé, je ne puis pas dire ce que j'avais espéré. Je ne sais pas. Ce sont des songes que j'ai faits, toujours des songes et toujours les mêmes songes. Il me semble que j'ai vécu dans un rêve; que j'ai traversé comme un halluciné toute l'horreur des réalités brutales, et que je suis condamné maintenant à exister au hasard, seul, sans espoir et sans but, jusqu'à ce que vienne le réveil…

Le réveil, il n'est peut-être pas loin. N'est-ce pas un piège que me tend l'abbé en m'appelant à Paris? Qui me dit qu'il ne va pas me trahir?… Hé! qu'il me vende, si ça lui plaît! Que m'importe? Un peu plus tôt, un peu plus tard… et je ne veux pas flancher.

Je jette le télégramme sur une table. J'en recevrai un autre demain matin, sans doute.

Non, ce n'a pas été pour ce matin. Alors, il faut que j'attende toute la journée…

Je vais passer mon après-midi au Jardin Zoologique, pour tuer le temps. Ce sont surtout les bêtes fauves qui m'intéressent. Ah! les belles et malheureuses créatures! La tristesse de leurs regards qui poursuivent, à travers les barreaux des cages, insouciants de la curiosité ridicule des foules, des visions d'action et de liberté, de longues paresses et de chasses terribles, d'affûts patients et de sanglants festins, de luttes amoureuses et de ruts assouvis… visions de choses qui ne seront jamais plus, de choses dont le souvenir éveille des colères farouches qui ne s'achèvent même pas, tellement ils savent, ces animaux martyrs, qu'il leur faudra mourir là, dans cette prison où ils sentent s'énerver de jour en jour l'énorme force qu'il leur est interdit de dépenser.

Douloureux spectacle que celui de ces êtres énergiques et cruels condamnés à mâcher des rêves d'indépendance sous l'oeil liquéfié des castrats. Leurs yeux, à eux… Les yeux des lions, dédaigneux et couleur des sables, projetant des lueurs obliques entre les paupières mi-closes; les yeux d'ambre pâle des tigres, qui savent regarder intérieurement; les yeux rouges et glacés des ours, qui semblent faits d'un jeu de neige et de beaucoup de sang; les yeux qui ont toujours vécu des loups, d'une intensité poignante; les yeux imprécis des panthères, des yeux de courtisanes, allongés, cernés et mobiles, pleins de trahisons et de caresses; les yeux philanthropiques des hyènes, aux prunelles religieuses… Ah! quelle terrible angoisse, et que de mépris dans ces yeux aux reflets métalliques!

Des voleurs et des brigands, tous ces galériens; c'est pour cela qu'ils sont au bagne. Parce qu'ils mangeaient les autres bêtes, les bêtes qui ne sont point cruelles et n'aiment pas les orgies sanglantes, les bonnes bêtes que l'homme a voulu délivrer de leurs oppresseurs. Et elles sont heureuses, les bonnes bêtes, depuis qu'il s'est mis à tuer les fauves et à les enfermer dans des cages. Elles sont très heureuses. Le collier fait ployer leur cou et les harnais labourent leurs épaules meurtries; et leur chair vivante, pantelante et rendue muette saigne sous le surin des saltimbanques de la science, dans l'ombre des laboratoires immondes. Demain, elles seront plus heureuses, encore. Je le crois.

À mesure que l'homme s'éloigne de la vie naturelle, la distance s'étend entre lui et les animaux. Non pas qu'il les dédaigne davantage, qu'il les sente plus inférieurs à lui. Ils lui paraissent supérieurs, au contraire. Ils lui font honte. Ils sont une injure vivante à son progrès factice, un sarcasme de sa civilisation d'assassin. Et sa férocité contre eux s'accroît, férocité vile qu'il couvre du prétexte actuel à toutes les bassesses — la nécessité scientifique…

Je trouve, en rentrant chez moi, la dépêche que j'attendais. Il faut que je sois demain, à deux heures, sur le terre-plein de la Bourse, à droite. C'est bien; j'y serai.

Il n'est même que deux heures moins cinq lorsque je fais mon apparition à l'endroit indiqué. À quoi employer ces cinq minutes? À comparer la Banque d'Angleterre, gardée par un polichinelle à manteau rouge, à chapeau pointu, à la Banque de France défendue par des sentinelles aux fusils chargés. Et aussi à placer mentalement la Bourse de Paris, bastionnée de cafés et flanquée de lupanars, en face du Royal Exchange avec la statue de la reine à cheval, devant et, derrière, l'effigie de Peabody assise, les jambes en l'air, sur la chaise percée de la philanthropie. Parallèles qui ne sont pas sans profondeur… Mais je n'aperçois pas l'abbé…

Deux heures viennent seulement de sonner, il est vrai. Je jette un coup d'oeil sur les citoyens qui s'agitent sous le péristyle de la Bourse et sur les marches; et les réflexions que j'ai faites hier au sujet des bêtes me reviennent en mémoire. Les gouvernements, en débarrassant les peuples qu'ils dirigent des bandits qui les détroussaient, n'ont-ils point agi un peu comme l'homme qui a délivré les bonnes bêtes de la tyrannie des carnassiers? Ma foi, si l'on cherchait à découvrir les causes par la simple étude des effets qu'elles produisent, on serait forcé d'admettre qu'en supprimant le voleur de grands chemins, les gouvernements n'ont eu d'autre souci que de permettre aux gens d'accumuler leurs épargnes pour les porter aux banques spoliatrices et aux entreprises frauduleuses; et qu'en abolissant la piraterie, ils n'ont voulu que laisser la mer libre pour les évolutions des flottes qui vont appuyer les déprédations des aigrefins et les tentatives malhonnêtes des financiers… Mais il est deux heures cinq. L'abbé est en retard… Attendons encore…

Le fait est, malgré la réputation qu'on s'efforce de leur faire, qu'ils n'ont pas l'air de voleurs, ces agioteurs qui pérorent bruyamment et gesticulent. Ils n'ont rien du fauve, certainement. Ils me font plutôt l'effet de valets repus ou de bardaches maigres. Mais peut-être ne sais-je pas découvrir, sur leurs figures, des caractères spéciaux qu'un criminaliste de profession distinguerait à première vue. Ah! je voudrais bien connaître un criminaliste…

— Ça viendra! dit la Voix.

X — LES VOYAGES FORMENT LA JEUNESSE

Tout d'un coup, j'aperçois l'abbé. Il arrive à petits pas, sous les arbres, son bréviaire à la main.

— Je vous y prends, dit-il en m'abordant avec un solennel salut ecclésiastique; vous profitez de ce que je suis en retard de cinq minutes pour vous livrer à des observations pleines d'amertume sur les honnêtes cens qui fourmillent en ces lieux. Je vous voyais de loin et, réellement, votre figure me faisait plaisir; on vous aurait pris pour un psychologue.

— Ne m'insultez pas, lui dis-je en lui serrant la main, ou je mets immédiatement à l'épreuve votre talent de moraliste et je vous demande votre opinion sur ce monument et sur ceux qui le fréquentent.

— La Bourse est une institution, comme l'Église, comme la Caserne; on ne saurait donc la décrier sans se poser en perturbateur. Les charlatans qui y règnent sont d'abominables gredins; mais il est impossible d'en dire du mal, tellement leurs dupes les dépassent en infamie. Le jeu est une tentative à laquelle on se livre afin d'avoir quelque chose pour rien; mais il vaut mieux ne pas le juger, car sa base est justement celle sur laquelle repose le principe des gouvernements. Je ne suis point un moraliste et je n'accuserai pas les intègres trafiquants qui nous entourent de manquer de morale; d'ailleurs, ils en ont une… Problème: étant donné un monde de malfaiteurs, retirer la formule de l'honnêteté de leur action combinée. Le Code a l'audace de fournir la solution. Cette solution, que nul n'est censé ignorer, est cachée dans les plis du drapeau, là-haut, au-dessus de l'horloge; et ces estimables personnes, comme vous voyez, combattent sous ce labarum.

— Voilà un langage que vous n'avez pas dû tenir souvent aux agioteurs que vous avez pu connaître.

— Pas une seule fois; ils m'auraient répondu que j'avais raison, et auraient haussé les épaules dès que j'aurais eu le dos tourné. Je me garde bien de dire toujours ce que je pense; rien n'est plus ridicule que d'avoir raison maladroitement ou de mauvaise grâce. Il faut hurler avec les loups et, surtout lorsqu'on est voleur ou escroc, porter habit de deux paroisses. Cela ne vous interdit point l'ironie, et vous pouvez l'employer d'autant plus facilement que, généralement, elle n'est pas entendue. À l'heure actuelle, c'est à peine si l'on commence à comprendre celle de Sénèque, par exemple, ou celle de l'Ecclésiaste… Voyons, il fait beau, allons faire un tour au Bois; je vous expliquerai la petite affaire chemin faisant; et nous ne dînerons pas trop tard, car il faut que vous partiez à huit heures… Tenez, voici un cocher qui a l'air de nous attendre…

Il s'en faut de peu que je ne parte pas, le soir.

Quand j'arrive à la gare, deux trains sont sur la voie, attelés à des locomotives sous pression. Je me dirige vers le premier; mais la vue d'un grand fourgon, couvert d'une bâche noire étiquetée: «Panorama», me fait craindre de m'être trompé; et je me replie sur le second convoi.

— Votre billet? me demande un employé; vous allez à N.? C'est le train là-bas, en tête. Vite! Dépêchez-vous; il va partir.

— C'est que je n'avais jamais vu des wagons de marchandises attachés aux express…

— Il y a des cas, répond l'employé en ouvrant la portière d'un compartiment dans lequel il me pousse.

J'ai à peine eu le temps de m'asseoir que le train se met en mouvement. J'aurais préféré être seul, mais j'ai des compagnons de route. Deux voyageurs sont assis, en face l'un de l'autre, à côté de la portière du fond. Le premier est un gros monsieur d'aspect jovial, aux petits yeux fureteurs, aux favoris opulents, à l'abdomen fleuri d'une belle chaîne à breloques; un de ces bons bourgeois, obèses et sages, qu'on aime à voir se promener, humant l'air qui leur appartient, une main tenant la canne derrière le dos, l'autre cramponnée au revers de la jaquette dont un ruban rouge enjolive la boutonnière, la tête en arrière, le ventre en avant. Le ruban rouge ne manque pas à celui-là; il s'étale, large de deux doigts, en une rosette négligée mais savante qui montre juste le rien d'impertinence qui convient à la bonhomie; et son propriétaire, l'air fort satisfait de soi-même et convaincu de sa haute supériorité, fredonne, le chapeau rond sur l'oreille, tandis que la main gauche, plongée dans le gousset, fait tinter les pièces de monnaie.

Le second voyageur est un Monsieur d'aspect morose, au teint jaunâtre, aux yeux inquiets, aux lèvres blêmes, avec une barbe de parent pauvre. Il est tout de noir habillé, pantalon noir, redingote noire, pardessus noir, et coiffé d'un chapeau haut de forme. Il évoque l'idée d'un de ces fonctionnaires de troisième ordre, résignés et tristes, destinés à croupir dans ces emplois subalternes dont les titulaires sont qualifiés par les puissances, dans les discours du Jour de l'An, de «modestes et utiles serviteurs de l'État.» Non, il n'a point l'air gai, le pauvre homme. Qui sait? Peut-être se rend-il à un enterrement, en province; à l'un de ces enterrements pénibles qui ne laissent pas derrière eux la consolation d'un héritage. Affligeante perspective! En tout cas, le voilà tout prêt à prendre part au service funèbre; et si les chapeliers de la ville où il se rend comptent sur le prix du crêpe qu'ils lui vendront pour éviter la faillite, ils ont tort, car son chapeau arbore déjà le grand deuil.

Je m'installe dans mon coin, me flattant du doux espoir que mes deux compagnons n'auront point l'idée saugrenue de chercher à entrer en conversation avec moi.

Vaine espérance! Le Monsieur jovial m'en convainc très rapidement.

— Joli temps pour voyager! me dit-il avec un sourire: il ne fait pas trop chaud, il ne fait pas trop froid; on ferait le tour du monde, par un temps pareil. Ne trouvez-vous pas, Monsieur?

— Oui, beau temps… très beau, dis-je avec un accent britannique très prononcé; le temps du voyage autour le monde, juste ainsi.

— Monsieur est étranger? Ah! ah! vraiment… Anglais, sans doute? J'ai vu beaucoup d'Anglais, dans ma vie. J'ai été à Boulogne, une fois, pendant un mois; il y a tant d'Anglais, à Boulogne!

— Je suis pas du tout un Anglais, dis-je, car je vois poindre un récit des nombreuses aventures du Monsieur jovial avec les fils de la perfide Albion; je n'aime pas les Anglais; je suis un Américain.

— Ah! diable! j'aurais dû m'en douter; vous avez tout à fait le type américain; je me rappelle avoir vu un portrait de Washington… Vous lui ressemblez étonnamment. La France aime beaucoup les États-Unis. Du reste, sans Lafayette… Et vous détestez les Anglais? Comme je vous comprends! Ah! si nous avions encore le Canada!

— Oui, dis-je, Canada… Québec, Toronto, Montréal…

— Parfaitement, approuve le Monsieur jovial qui voit qu'il n'y a décidément pas grand'chose à tirer de moi et prend le parti de m'abandonner à mon malheureux sort.

— Ne trouvez-vous pas, Monsieur, demande-t-il en se tournant vers le Monsieur triste, qu'il y a quelque chose de très flatteur pour nous dans cet empressement des étrangers à visiter la France?

— Si, certainement, répond le Monsieur triste d'une voix lugubre.

— C'est que, voyez-vous, notre pays est toujours à l'avant-garde du progrès; la France est la reine de la civilisation. On peut dire ce qu'on veut, mais c'est un fait; la civilisation a une reine, et cette reine, c'est la France. N'êtes-vous pas de mon avis?

— Si, certainement, répond le Monsieur triste d'une voix lugubre.

— Le monde, Monsieur, est émerveillé de la façon dont nous avons su nous relever de nos désastres de 1870. Quelle page dans nos annales, que l'histoire de la troisième République! Et qui sait ce que l'avenir nous réserve! Ah! M. Thiers avait bien raison de dire que la victoire serait au plus sage… Ne pensez-vous pas comme moi?

— Si, certainement, répond le Monsieur triste d'une voix lugubre.

— Vous me direz peut-être qu'il y a de temps à autre quelques tiraillements intérieurs. Mais ces petites zizanies prouvent notre grande vitalité. Il faut faire la part de l'exubérance nationale. Cette opinion n'est-elle pas la vôtre?

— Si, certainement, répond le Monsieur triste d'une voix lugubre.

— Je suis fort heureux que nos idées concordent, continue le Monsieur jovial. Votre approbation m'est d'un bon présage. Car je dois vous apprendre que je suis sur le point de poser ma candidature à un siège législatif rendu vacant par la mort d'un député. Mon programme est des plus simples. Je me présente aux suffrages des électeurs comme socialiste-conservateur.

— Oh! oh! fait le Monsieur triste.

— Ni plus ni moins, continue le Monsieur jovial. Je suis socialiste en ce sens que j'ai tout un système de théories à mettre en application, et je suis conservateur en ce sens que je m'oppose à toute transformation brutale des institutions actuelles. Voyez-vous, où je veux en venir?

— Pas très bien, avoue le Monsieur triste.

— C'est que je n'ai point l'honneur d'être connu de vous. Je suis philanthrope, Monsieur. Un philanthrope, n'est-ce pas? c'est celui qui aime les hommes. Moi, j'aime les hommes; je les adore. Je n'ai aucun mérite à cela, je le sais, et je ne souffrirais pas qu'on m'en loue. Cet amour de l'humanité est naturel chez moi; sans lui, je ne pourrais pas vivre. J'aime tous les hommes, quels qu'ils soient et d'où qu'ils viennent. Tenez, cet étranger qui dort dans son coin, continue-t-il plus bas, cet Américain dont le pays fait preuve d'une si noire ingratitude envers nous; car enfin, sans Lafayette… Eh! bien, vous me croirez si vous voulez, je l'aime! Ne trouvez-vous pas cela merveilleux?

— Si, certainement, répond le Monsieur triste d'une voix lugubre, tandis que je songe à cette philanthropie qui, en passant ses béquilles sous les bras des malheureux, les rend incurablement infirmes.

— Croyez-moi, Monsieur, la philanthropie doit devenir la pierre angulaire de notre civilisation. Certes, le progrès est grand et incessant; il faudrait être aveugle pour le nier. Le peuple devient de plus en plus raisonnable. Vous savez avec quelle admirable facilité il a accepté la substitution de la machine au travail manuel, sans demander à retirer aucun bénéfice de ce changement dans les conditions de la production. Il y avait, dans cette complaisance de sa part, une indication dont on n'a pas su tirer parti. On devait profiter de cette excellente disposition des masses, qui continue à se manifester, pour faire quelque chose en leur faveur.

— Oui, dit le Monsieur triste; on devrait bien faire quelque chose; il y a tant de misère!

— On exagère beaucoup, répond le Monsieur jovial. La plus grande, partie des pauvres ne doit son indigence qu'à elle-même. Si ses gens-là vivaient frugalement; se nourrissaient de légumes et de pain bis; s'abreuvaient d'eau; suivaient, en un mot, les règles d'une saine tempérance, leur misère n'existerait pas ou serait, du moins, fort supportable. Mais ils veulent vivre en richards, manger de la viande, boire du vin, et même de l'alcool. L'alcool, Monsieur! Ils en boivent tant que les distillateurs sont obligés de le sophistiquer outrageusement pour suffire à la consommation, et que les classes dirigeantes éprouvent la plus grande difficulté à s'en procurer de pur, même à des prix très élevés… Malgré tout, je suis d'avis qu'il faudrait faire quelque chose pour le peuple. Ce qui manque au Parlement français, Monsieur, ce n'est pas la bonne volonté; ce sont les hommes spéciaux. Savez-vous qu'il n'y a pas à la Chambre un seul philanthrope, un seul vrai philanthrope? N'est-ce point effrayant?

— Si, certainement, répond le Monsieur triste d'une voix lugubre.

— Ce qui fait défaut à la Chambre, Monsieur, c'est un philanthrope qui indiquerait le moyen de donner à chacun…

— Du pain? demande le Monsieur triste. Ah! ce serait si beau!

— Non, Monsieur; pas du pain. L'homme ne vit pas seulement de pain; on l'oublie trop… Un philanthrope qui indiquerait le moyen de donner à chacun le salaire dû à ses mérites et qui établirait ainsi, d'un bout à l'autre de l'échelle sociale, l'harmonie la plus fraternelle. Il faudrait commencer par diviser les citoyens français en deux catégories: dans l'une, ceux qui payent les impôts directs; dans l'autre, ceux qui ne payent que les impôts indirects. Les premiers sont des gens respectables, propriétaires, possédants, qu'il convient de laisser jouir en paix de tous les privilèges dont ils sont dignes. Les seconds, par le fait même de leur indigence, sont suspects et sujets à caution. Ceux-là, il faudrait les soumettre d'abord, sans distinction d'âge ni de sexe, aux mensurations anthropométriques; les mesurer, les toiser, les photographier; soyez tranquille, les gens qui ont la conscience nette ne redoutent point ces choses-là. Après quoi, l'on ferait un triage; d'un côté, les bons; de l'autre, les mauvais, Ces derniers, écume de la population, racaille indigne de toute pitié, ouvriers sans ouvrage, employés sans travail, gibier de potence toujours porté à mal faire, danger permanent pour le bon fonctionnement de la Société, seraient retirés une fois pour toutes de la circulation. On les enfermerait dans de grands Ateliers de Bienfaisance établis, soit en France, soit aux colonies; la question est à étudier, mais je pencherais vers le dernier parti; il y a assez longtemps que les étrangers nous demandent quand nous nous déciderons à envoyer une demi-douzaine de colons défricher les solitudes que nous ne nous lassons point de conquérir. Quoi qu'il en soit, le grand point serait d'exiger, des individus qu'on placerait ainsi sous la bienfaisante tutelle administrative, un travail des plus sérieux. Rien d'analogue, bien entendu, à ce labeur dérisoire avec lequel on charme les loisirs des détenus des maisons de force; ces gaillards-là ne font rien, Monsieur, ou presque rien. Ils se tournent les pouces toute la journée. J'en sais quelque chose. J'ai eu autrefois l'entreprise d'une Maison centrale; mon argent ne me rapportait pas 20 pour cent. Ah! s'il avait été permis de garder les prisonniers à l'atelier dix-huit heures par jour, comme cela devrait être, les bénéfices auraient été plus avouables. Mais c'est défendu. Sentimentalité bête qui déshonore la philanthropie. Car, comment voulez-vous que des condamnés qui ne travaillent pas assidûment se repentent de leurs crimes et reviennent au bien? Et que désire un philanthrope, sinon le relèvement du niveau de la moralité?… Un philanthrope, je vous le demande, ne fait-il point passer cette considération avant toutes les autres?

— Si, certainement, répond le Monsieur triste d'une voix lugubre.

— Il est bien clair qu'il se trouverait des mauvaises têtes qui refuseraient de se soumettre au régime salutaire que je vous expose. Ces têtes, Monsieur, il faudrait les faire tomber! Sans pitié. Il est nécessaire d'arracher l'ivraie, car elle étoufferait le bon grain. Savez-vous, Monsieur, quelle est la principale cause de cette démoralisation dont on se plaint un peu trop, peut-être, mais qui pourtant nous menace? C'est qu'on applique trop rarement la peine de mort. Un chef d'État conscient de ses devoirs ne devrait jamais faire grâce, Monsieur! Il y va du salut de la Société. Ne pensez-vous point qu'on ne guillotine pas assez?

Le Monsieur triste ne répond pas.

— Autant l'on aurait fait preuve de sévérité envers les méchants, continue le Monsieur jovial au bout d'un instant, autant il faudrait se montrer paternel pour les autres. La bonté est obligatoire aujourd'hui. Sa nécessité nous est démontrée mathématiquement. Mathématiquement, Monsieur! Il conviendrait d'assurer d'agréables délassements aux gens pauvres mais honnêtes, et de leur faciliter l'accès à la propriété.

— Ah! oui, dit le Monsieur triste. Justement! Que chacun d'eux puisse avoir une petite maison, un jardin; un jardin où les enfants pourraient jouer. C'est si joli, les arbres, les fleurs!…

— Pas du tout! s'écrie le Monsieur jovial. Une maison! Un jardin! Jamais de la vie! Qu'ils mettent de l'argent de côté, oui; mais qu'ils achètent des valeurs, avec leurs épargnes; de petites valeurs, des coupures de vingt-cinq francs, par exemple, qu'il faudrait créer à leur usage; ils en toucheraient les intérêts, s'il y avait lieu. Mais que le capital qu'ils économisent ne soit jamais représenté par une propriété réelle dont ils auraient la jouissance exclusive. Du papier, rien que du papier; autrement, ils deviendraient trop exigeants.

— Je ne comprends pas bien, déclare le Monsieur triste.

— Permettez-moi de vous donner un exemple. Les mineurs du bassin de la Loire possèdent presque tous la petite maison et le jardin dont vous parlez; ils y vivent bien, ne se refusent pas grand'chose. Monsieur, il n'y a pas d'êtres plus insatiables et plus tyranniques envers leurs patrons. Ils ne sont jamais contents, bien qu'ils soient parvenus à arracher des salaires exorbitants, et vont mettre sur la paille, un de ces jours, les capitalistes qui les emploient. Les mineurs des départements du Nord, au contraire, habitent des tanières infectes, vivent de pommes de terre avariées, croupissent dans la plus abjecte destitution; eh! bien, ils ne se plaignent pas, ou d'une façon si timide que c'en est ridicule; savez-vous pourquoi? Parce que l'habitude de la misère les oblige à la résignation. Et il est inutile de vous dire si les actions des mines qu'ils exploitent valent de l'or en barre! Donnez-leur le bien-être de leurs confrères du Centre, et ils deviendront aussi intraitables. Ces gens-là sont ainsi faits: plus ils sont heureux, plus ils veulent l'être. Dans des conditions pareilles, ce serait jouer un jeu de dupes, et même agir contre leurs intérêts, que de leur accorder l'aisance réelle que vous rêvez pour eux. Non; qu'ils possèdent du papier, s'ils en ont les moyens, du papier dont les capitalistes puissent hausser ou baisser la valeur à leur gré. Et puis, nous sommes à l'époque du papier. On fait tout, à présent, avec du papier.

— On fait même de bien mauvais livres, dit le Monsieur triste en hochant la tête.

— Il n'y a point de mauvais livres, répond le Monsieur jovial. Il y a des livres; et il n'y en a pas assez. Je vous disais qu'il faudrait assurer des délassements aux classes inférieures. Eh! bien, il n'y a qu'un délassement qu'on puisse raisonnablement leur permettre. C'est la lecture. La République a créé l'instruction obligatoire. Croyez-vous que ce soit sans intention?

— Je serais porté à croire, hasarde le Monsieur triste, que l'instruction obligatoire a uniquement servi à former une race de malfaiteurs extrêmement dangereux.

— Quelques malfaiteurs, je ne dis pas. Et encore! Mais, à côté de ça, quel bien n'a-t-elle pas produit! L'instruction donne la patience, mon cher Monsieur. Elle donne une patience d'ange aux déshérités. Croyez-vous que si les Français d'aujourd'hui ne savaient pas lire, ils supporteraient ce qu'ils endurent? Quelle plaisanterie! Ce qu'il faut, maintenant, c'est répandre habilement, encore davantage, le goût de la lecture. Qu'ils lisent; qu'ils lisent n'importe quoi! Pendant qu'ils liront, ils ne songeront point à agir, à mal faire. La lecture vaut encore mieux que les courses, Monsieur, pour tenir en bride les mauvais instincts. Quand on a perdu sa chemise au jeu, il faut s'arrêter; on n'a pas besoin de chemise, pour lire. Il faudrait créer des bibliothèques partout, dans les moindres hameaux; les bourgeois, s'ils avaient le sens commun, se cotiseraient pour ça; et l'on rendrait la lecture obligatoire, comme l'instruction, comme le service militaire. L'école, la caserne, la bibliothèque; voilà la trilogie… Du papier, Monsieur, du papier!…

Le Monsieur triste ferme les yeux et semble vouloir s'endormir. Le Monsieur jovial en fait autant. Moi, je songe aux dernières phrases de ce Mauvais Samaritain. Au fond, il n'a pas tort, ce gredin. Au Moyen-Âge, la cathédrale; aujourd'hui, la bibliothèque. «Ceci a tué cela» — toujours pour tuer l'initiative individuelle. — Du papier pour dévorer les épargnes des pauvres; du papier pour boire leur énergie…

Le train file rapidement, s'arrête à des stations quelconques où clignotent des becs de gaz, où veillent des lanternes rouges, où sifflent des locomotives, et repart à toute vitesse dans la nuit… je finis par m'endormir, moi aussi.

Une exclamation du Monsieur jovial me réveille.

— Ah! sacredié! s'écrie-t-il, ma montre s'est arrêtée… Si je ne craignais de vous déranger, Monsieur, continue-t-il en se tournant vers moi, je vous demanderais de me dire l'heure.

Je tire majestueusement de mon gousset un chronomètre superbe que j'ai volé en Suisse, il y a trois mois.

— Il est dix minutes passé onze heures, dis-je.

— Je vous remercie infiniment. Nous disons: onze heures dix… Nous serons à N. dans un quart d'heure… Vous avez là une bien belle montre, Monsieur.

Oui. J'en ai beaucoup comme ça. Elles me reviennent à six sous le kilo, à peu près… Je me le demande: quelle idée peut bien se faire du voleur le bourgeois trivial? À ces gens qui vont par bandes, tout ce qui sort du troupeau doit paraître horrible, comme tout semble jaune à ceux qui ont la jaunisse. S'ils pouvaient savoir ce que je suis, cet homme triste sauterait par la portière du wagon pour se sauver plus vite et cet homme jovial aurait une attaque d'apoplexie.

Le train ralentit sa vitesse, entre en gare, s'arrête. Je saute rapidement sur le quai.

Me voilà dans la ville; une ville de province, mal éclairée, aux maisons closes, et où je n'ai jamais mis les pieds. Il s'agit de me souvenir des indications que m'a données l'abbé. Voyons un peu.

Vous suivrez, en sortant de la gare, une grande avenue plantée d'arbres; je suis la grande avenue, plantée d'arbres. Vous prendrez la quatrième rue à gauche; je prends la quatrième rue à gauche. Vous prendrez ensuite la troisième rue à droite, une rue en pente; je descends cette troisième rue. Vous vous trouverez ensuite sur une grande place, la place des Tribunaux, que vous reconnaîtrez facilement à deux grands bâtiments contigus, le Palais de Justice et la Prison. M'y voici, tout justement. Vous traverserez cette place en laissant le Palais de Justice derrière vous, et vous vous engagerez dans une large rue dont l'entrée est ornée de deux grandes bornes cerclées de fer. Je traverse la place, j'aperçois les deux bornes, et je pénètre dans la rue en la fouillant rapidement du regard. Personne; personne en arrière, non plus; pas une lumière aux fenêtres. Le numéro 7? Le voici. Je monte les marches du perron, la clef à la main. Comment l'abbé Lamargelle s'est-il procuré cette clef? Je l'ignore; mais je suis très content qu'il me l'ait remise hier soir; il me suffit ainsi, au lieu de me livrer à une effraction, de l'enfoncer doucement dans la serrure, de la tourner plus doucement encore, et…

Et j'entre tranquillement, comme chez moi, en légitime propriétaire. Avant de refermer complètement la porte, cependant, j'attends quelques instants, l'oreille au guet, dans l'immobilité la plus absolue. Deux sûretés valent mieux qu'une; bien que ce soit là une précaution inutile. Il n'y a personne dans cette maison, j'en suis sûr.

Un bâtiment occupé n'a pas du tout la même odeur qu'une maison que ses habitants ont quittée, serait-ce seulement depuis deux heures. La différence est énorme, bien que les honnêtes gens ne s'en aperçoivent pas; leur sensibilité olfactive est tellement émoussée! Mais, sous la pression de la nécessité, le sens de l'odorat se développe chez le malfaiteur, acquiert une finesse remarquable et lui assure la notion des odeurs, des particules impalpables des corps, dont le commun des mortels ne soupçonne même pas l'existence. Le voleur, enfant de la nature, sait flairer la présence de ses contemporains civilisés. Mille indices, imperceptibles à la Vertu planant sur les plus hauts sommets, sont facilement déchiffrables pour le crime habitué à ramper bestialement dans la poussière d'ici-bas. Le vice a ses petites compensations.

Non, il n'y a personne ici, et je n'ai pas besoin de me gêner. Je tire ma lanterne de mon sac et je l'allume. Je suis dans un vestibule spacieux, au plafond élevé, digne antichambre d'une maison sans doute meublée dans le style sobre et sévère, mais riche, cher encore à la bourgeoisie provinciale. Plusieurs portes font de grandes taches sombres sur le revêtement de marbre blanc. J'en tourne les boutons; elles sont toutes fermées. Fort bien. Ce n'est pas là que j'ai à faire.

Je monte l'escalier, un escalier large, à la rampe de fer ouvragé, et je m'arrête sur le palier du premier étage, dallé noir et blanc, comme le vestibule. C'est là que se trouve le cabinet de Monsieur. En face, à droite ou à gauche? L'abbé a négligé de m'en instruire. À droite, probablement. Essayons. D'un coup de pince, j'ouvre la porte; et un regard à l'intérieur me fait voir que j'ai deviné juste. J'entre.

C'est une grande pièce, d'aspect rigide, au beau plancher de vieux chêne, aux hautes fenêtres. Deux bibliothèques dont l'une, très grande, occupe tout un pan de mur; des sièges de cuir vert sombre, hostiles aux conversations frivoles; des tableaux, portraits de famille, je crois, qui semblent reculer d'horreur au fond de leurs cadres d'or; et, au milieu du cabinet, un énorme et superbe secrétaire Louis XVI, fleuri d'une garniture merveilleusement ciselée.

— C'est ce secrétaire-là qui contient le magot, m'a dit l'abbé. Si vous y trouvez, comme c'est probable, les bijoux de Madame et de Mademoiselle, il sera inutile de rien chercher ailleurs. Faites attention, car il y a des tiroirs à double-fond; ne manquez pas de touiller partout.

C'est fait. J'ai fouillé partout et ma récolte est terminée; si l'on veut perdre son temps, on peut venir glaner derrière moi. Le beau secrétaire est dans un piteux état, par exemple; son bois précieux est déshonoré de larges plaies et de profondes entailles, flétri des meurtrissures du ciseau et des éraflures de la pince; les tiroirs gisent à terre, avec leurs serrures arrachées, leurs secrets découverts au grand détriment des bijoux de ces dames et de certaines actions du canal de Suez, qui iront dire bonjour à celles du Khédive, bientôt, dans le pays de Beaconsfield. Elles vont dormir dans mon sac, en attendant; à côté de quelques titres de rente française dont le chiffre ferait loucher Paternoster; en face d'un lot assez considérable d'autres valeurs; et immédiatement au-dessous d'un joli paquet de billets de banque dont l'abbé Lamargelle n'entendra jamais parler. Il avait raison, pourtant; c'est une bonne affaire. Je n'ai pas mal employé ma soirée; vraiment, cela vaut bien mieux que d'aller au café. Ce qui m'ennuie, c'est d'avoir tracassé ainsi un meuble aussi magnifique; je suis assez disposé à me traiter de Vandale. Allons, un peu de philosophie! Forcer une serrure, c'est briser une idole.

Quelle heure est-il? À peine deux heures. Et je ne puis sortir d'ici que pour prendre le premier train pour Paris, qui part à six heures cinq. Que faire, en attendant? Rester dans cette pièce est imprudent. Je sais bien que je n'ai pas à craindre le retour du maître de céans. Il est allé en pèlerinage à Notre-Dame de je ne sais quoi, avec sa famille et ses serviteurs, à la façon des patriarches; il ne reviendra qu'après-demain soir… Pourtant…

Je prends le parti de descendre au rez-de-chaussée; si quelqu'un entrait, j'aurais beaucoup plus de facilité à prendre la clef des champs. J'ouvre la première porte à gauche, dans le vestibule; Une salle à manger. Pourvu qu'il y ait quelque chose dans le buffet! Je meurs de faim. Je découvre des biscuits et une bouteille de vin.; Ce n'est pas beaucoup, mais à la guerre comme à la guerre. Après tout, ce vin et ces biscuits conviennent parfaitement à mon estomac — et ces couverts de vermeil iront très bien dans mon sac. — Je mange, je bois; et je laisse l'assiette sur le buffet et la bouteille sur la table. Il y a des voleurs qui remettent tout en ordre, dans les maisons qu'ils visitent. Moi, jamais. Je fais un sale métier, c'est vrai; mais j'ai une excuse: je le fais salement. Lorsque les personnes dévotes, mais imprudentes, qui habitent cette maison rentreront chez elles, l'aspect seul de cette bouteille leur révélera ce qui s'est passé et les plongera d'emblée dans une affliction profonde. Ah! j'ai déjà fait pleurer bien des gens! À ce propos, comment se fait-il que la science n'ait pas encore trouvé le moyen d'utiliser les larmes?…

Là-dessus, j'éteins ma lanterne et je m'endors — pas trop profondément.

Un bruit de pas et de voix, dans la rue, me tire brusquement de mon sommeil. Attention! Que se passe-t-il?… Tout d'un coup, l'idée que l'abbé m'a trahi, m'a tendu un piège pour me faire arrêter, me traverse le cerveau. Je me lève, je m'avance à tâtons vers le vestibule, prêt à m'échapper, tête baissée, dès qu'on ouvrira la porte… Mais les voix s'éloignent, le bruit des pas s'éteint. Qu'est-ce que j'ai été penser?

Je regagne ma chaise, dans les ténèbres, et je cherche à me rendormir. J'y parviens; j'y parviens trop… Je dors à poings fermés, et je fais un songe affreux. Je rêve qu'on cloue un cercueil, à côté de moi, et que des masses de gens sont là, aux figures blafardes et farouches, qui piétinent et dansent une danse macabre. Par un brusque effort de la volonté qui veille encore en moi, je m'arrache au sommeil et je me mets sur mes pieds.

Est-ce que je rêve encore? On dirait que c'est mon rêve qui continue. J'entends des coups sourds, monotones qu'on frappe dans le lointain; je les entends; je ne me trompe pas, je pense; et le bruit que font les gens qui passent continuellement dans la rue n'est pas une illusion, pourtant!… L'aube du jour commence à filtrer à travers les lames des persiennes. Je puis voir l'heure à ma montre: cinq heures un quart. Pourquoi ce brouhaha qui parvient jusqu'à mes oreilles? Si j'osais regarder par la fenêtre… Ah! que je suis sot! C'est jour de marché, probablement; les croquants se lèvent de bonne heure. Quel bête de rêve j'ai fait!… Cinq heures et demie. Il me faut à peine vingt minutes pour gagner la gare, et je ferais mieux d'attendre encore… Si je sortais, tout de même?

Je sors. Je ferme la porte doucement derrière moi; je descends vivement le perron par l'escalier de gauche; je me retourne et je me dirige vers la grande place. Elle est noire de monde cette place!

Elle est noire de monde et quelque chose s'élève au milieu, quelque chose que je n'ai pas vu cette nuit. On dirait deux grandes poutres… deux grandes poutres au sommet desquelles se silhouette un triangle — un triangle aux reflets d'acier…

Je suis mêlé à la foule, à présent, — la foule anxieuse qui halète, là, devant la guillotine. — Les gendarmes à cheval mettent sabre au clair et tous les regards se dirigent vers la porte de la prison, là-bas, qui vient de s'ouvrir à deux battants. Un homme paraît sur le seuil, les mains liées derrière le dos, les pieds entravés, les yeux dilatés par l'horreur, la bouche ouverte pour un cri — plus pâle que la chemise au col échancré que le vent plaque sur son thorax. — Il avance, porté, plutôt que soutenu, par les deux aides de l'exécuteur; les regards invinciblement tendus vers la machine affreuse, par-dessus le crucifix que tient un prêtre. Et, à côté, à petits pas, très blême, marche un homme vêtu de noir, au chapeau haut de forme — le bourreau — le Monsieur triste de la nuit dernière.

Les aides ont couché le patient sur la planche qui bascule; le bourreau presse un bouton; le couteau tombe; un jet de sang… Ha! l'horrible et dégoûtante abomination…

Devant moi, une femme se trouve mal, bat l'air de ses bras, va tomber à la renverse. Je la soutiens; j'aide à la transporter, de l'autre côté de la place, chez un pharmacien dont la boutique s'est ouverte de bonne heure, aujourd'hui. Puis, je reprends le chemin que j'ai suivi hier soir; le train entre en gare comme j'arrive à la station et, cinq minutes plus tard, je suis en route pour Paris.

Un journal que j'ai acheté m'apprend le nom et l'histoire du malheureux dont l'exécution, dit-il, a été fixée à ce matin. Un pauvre hère, chassé, pour avoir pris part à une grève, d'une verrerie où il travaillait, et qui n'avait pu, depuis, trouver d'ouvrage nulle part. Exaspéré par la misère et affolé par la faim, il s'était introduit, un soir, dans la maison d'une vieille femme. La vieille femme, à son entrée, avait eu une crise de nerfs, était tombée de son lit, s'était fendue le crâne sur le carreau de la chambre; et l'homme s'était enfui, atterré, emportant une pièce de deux francs qui traînait sur une table. On l'avait arrêté le lendemain, jugé, condamné. Il n'avait point tué la vieille femme, ne l'avait même pas touchée; les débats l'avaient démontré. Mais le réquisitoire de l'avocat général avait affirmé l'assassinat, l'assassinat prémédité, et avait demandé, au nom de la Société outragée, un châtiment exemplaire. Douze jurés bourgeois avaient rendu un verdict implacable, et la Cour avait prononcé la sentence de mort…

Et c'est pour exécuter cette sentence qu'on avait envoyé de Paris, hier soir, les bois de justice honteusement cachés sous la grande bâche noire aux étiquettes menteuses — menteuses comme le réquisitoire de l'avocat général. — C'est pour exécuter cette sentence qu'on avait fait prendre le train express au bourreau, à ce misérable monsieur triste qui désire que tous les hommes aient du pain, que les enfants puissent jouer dans des jardins, et qui trouve beaux les arbres et jolies les fleurs… c'est pour exécuter la sentence qui condamne à mort cet affamé à qui l'on avait arraché son gagne-pain, à qui l'on refusait du travail, et qui a volé quarante sous.

Cependant, à bien prendre, si l'on était obligé de donner de l'ouvrage à tous ceux qui n'en ont pas, qu'adviendrait-il? La production, qui dépasse déjà de beaucoup la consommation, s'accroîtrait d'une façon déplorable; et que ferait-on de tous ces produits? Qu'en ferait-on, en vérité?… D'autre part, si l'on permettait à chaque meurt-de-faim de s'approprier une pièce de quarante sous, où irait-on? Calculez un peu et vous serez effrayé. Car, relativement, les pièces de deux francs sont en bien petit nombre, et il y a tant d'affamés!… Le mieux, en face d'une pareille situation, est encore de s'en tenir à la Loi, qui ne dit pas du tout que l'homme a droit au pain et au travail, et qui défend de prendre les pièces de quarante sous. Et cette loi, il faut l'appliquer avec vigueur, sans pitié, et même sans bonne foi. Il y va du salut de la Société.

Oui, plus j'y réfléchis, plus je trouve que le monsieur jovial avait raison. On ne guillotine pas assez… — on ne guillotine pas assez les gens comme lui.

XI — CHEVEUX, BARBES ET POSTICHES

Je trouve l'abbé Lamargelle chez lui, rue du Bac, au deuxième étage d'une grande vieille maison grise, d'aspect méprisant. J'ai été introduit par la servante dans un vaste cabinet de travail dont les fenêtres donnent sur un jardin, et l'abbé a fait son apparition un instant après.

— Alors, tout s'est bien passé? Tant mieux… Voyons, je vais faire un peu de place ici, dit-il en débarrassant à la hâte une table encombrée de livres et de papiers, tandis que j'ouvre mon sac. Là! Mettons tous nos trésors là-dessus… Les valeurs… les bijoux… Pas de billets de banque, naturellement; je pensais bien que vous n'en trouveriez point… Et qu'est-ce que c'est que ça? Des couverts?

— Ah! oui; un petit cadeau que j'ai à faire, dis-je, car je pense subitement à présenter à Ida ces dépouilles opimes de la bourgeoisie.

— Vous avez bien raison; les petits cadeaux entretiennent l'amitié. Maintenant, faisons notre compte approximativement.

Le compte est terminé, et l'abbé se frotte les mains.

— Bonne opération, hein? Ah! rendez-moi la clef de la maison, sac à papier! Il faut que je la renvoie ce soir… Merci. Je vais m'occuper de réaliser le montant de ces titres et de ces bijoux et dans quatre jours, c'est-à-dire samedi, vous reviendrez me voir et nous partagerons en frères. Nous aurons même le plaisir de lire dans les gazettes, ce jour-là, le récit de votre voyage en province, ou tout au moins de ses conséquences.

— Récit qui donnera à plus d'un jeune homme pauvre l'idée de commencer son roman en marchant sur les traces du voleur inconnu.

— Quoi! s'écrie l'abbé. Vous en êtes là! Vous prenez au sérieux les jérémiades des personnes bien pensantes qui déplorent que les journaux publient les comptes-rendus des crimes? Mais ces personnes-là sont enchantées que les feuilles publiques racontent en détail les forfaits de toute nature et impriment au jour le jour des romans-feuilletons sanguinaires. Les journaux, amis du pouvoir, savent bien ce qu'ils font, allez! Leurs comptes-rendus ne donnent guère d'idées dangereuses, mais ils satisfont des instincts qui continuent à dormir, nourrissent de rêves des imaginations affamées d'actes. Il ne faut pas oublier que les crimes de droit commun, accomplis par des malfaiteurs isolés, sont des soupapes de sûreté au mécontentement général; et que le récit émouvant d'un beau crime apaise maintes colères et tue dans l'oeuf bien des actions que la Société redoute.

— Votre façon d'envisager les choses est très subtile, dis-je; je vais donc vous apprendre ce que j'ai vu ce matin, au point du jour, et vous demander conseil.

Et je raconte à l'abbé mon voyage avec le bourreau, l'exécution à laquelle j'ai assisté, et je lui fais part des réflexions que m'ont suggérées ces événements.

— Oui, dis-je en terminant, je souhaite le renversement d'un état social qui permet de pareilles horreurs, qui ne s'appuie que sur la prison et l'échafaud, et dans lequel sont possibles le vol et l'assassinat. Je sais qu'il y a des gens qui pensent comme moi, des révolutionnaires qui rêvent de balayer cet univers putréfié et de faire luire à l'horizon l'aube d'une ère nouvelle. Je veux me joindre à eux. Peut-être pourrai-je…

L'abbé m'interrompt.

— Écoutez-moi, dit-il. Autrefois, quand on était las et dégoûté du monde, on entrait au couvent; et, lorsqu'on avait du bon sens, on y restait. Aujourd'hui, quand on est las et dégoûté du monde, on entre dans la révolution; et, lorsqu'on est intelligent, on en sort. Faites ce que vous voudrez. Je n'empêcherai jamais personne d'agir à sa guise. Mais vous vous souviendrez sans doute de ce que je viens de vous dire.

Voilà trois semaines, déjà, que je fréquente les «milieux socialistes» — 30 centimes le bock — et je commence à me demander si l'abbé n'avait pas raison. Je n'avais point attaché grande importance à son avis, cependant; j'avais laissé de côté toutes les idées préconçues; j'avais écarté tous les préjugés qui dorment au fond du bourgeois le plus dévoyé, et j'étais prêt à recevoir la bonne nouvelle. Hélas! cette bonne nouvelle n'est pas bonne, et elle n'est pas nouvelle non plus.

Je me suis initié aux mystères du socialisme, le seul, le vrai — le socialisme scientifique — et j'ai contemplé ses prophètes. J'ai vu ceux de 48 avec leurs barbes, ceux de 71 avec leurs cheveux, et tous les autres avec leur salive.

J'ai assisté à des réunions où ils ont démontré au bon peuple que la Société collectiviste existe en germe au sein de la Société capitaliste; qu'il suffit donc de conquérir les pouvoirs publics pour que tout marche comme sur des roulettes; et que le Quatrième État, représenté par eux, prophètes, tiendra bientôt la queue de la poêle… Et j'ai pensé que ce serait encore mieux s'il n'y avait point de poêle, et si personne ne consentait à se laisser frire dedans… Je leur ai entendu proclamer l'existence des lois d'airain, et aussi la nécessité d'égaliser les salaires, à travail égal, entre l'homme et la femme… Et j'ai pensé que le Code bourgeois, au moins, avait la pudeur d'ignorer le travail de la femme… Je leur ai entendu recommander le calme et le sang-froid, le silence devant les provocations gouvernementales, le respect de la légalité… Et le bon peuple, la «matière électorale», a applaudi. Alors, ils ont déclaré que l'idée de grève générale était une idée réactionnaire. Et le bon peuple a applaudi encore plus fort.

J'ai parlé avec quelques-uns d'entre eux, aussi; des députés, des journalistes, des rien du tout. Un professeur qui a quitté la chaire pour la tribune, au grand bénéfice de la chaire; pédant plein d'enflure, boursouflé de vanité, les bajoues gonflées du jujube de la rhétorique. Un autre, croque-mort expansif, grand- prêtre de l'église de Karl Marx, orateur nasillard et publiciste à filandres. Un autre, laissé pour compte du suffrage universel, bête comme une oie avec une figure intelligente — chose terrible! — et qui ne songe qu'à dénoncer les gens qui ne sont pas de son avis. Un autre… et combien d'autres?… Tous les autres.

J'ai lu leur littérature — l'art d'accommoder les restes du Capital. — On y tranche, règle, décide et dogmatise à plaisir… L'égoïsme naïf, l'ambition basse, la stupidité incurable et la jalousie la plus vile soulignent les phrases, semblent poisser les pages. Lit-on ça? Presque plus, paraît-il. De tout ce qu'ont griffonné ces théoriciens de l'enrégimentation, il ne restera pas assez de papier, quand le moment sera venu, pour bourrer un fusil.

Ah! c'est à se demander comment l'idée de cette caserne collectiviste a jamais pu germer dans le cerveau d'un homme.

— Un homme! s'écrie un être maigre et blafard qui m'entend prononcer ce dernier mot en pénétrant dans le café, au moment où j'en sors. Savez-vous seulement ce que c'est qu'un homme? Mais permettez-moi de vous offrir…

Oui, oui, je sais… la permission de payer. Eh bien, qu'est-ce qu'un homme?

— Un homme, c'est une machine qui, au rebours des autres, renouvelle sans cesse toutes ses parties. Le socialisme scientifique…

Je n'écoute pas l'être blafard; je le regarde. Une figure chafouine, rageuse, l'air d'un furet envieux du moyen de défense accordé au putois. Transfuge de la bourgeoisie qui pensait trouver la pâtée, comme d'autres, dans l'auge socialiste, et s'est aperçu, comme d'autres, qu'elle est souvent vide. Raté fielleux qui laisse apercevoir, entre ses dents jaunes, une âme à la Fouquier- Tinville, et qui bat sa femme pour se venger de ses insuccès. Il est vrai qu'elle peine pour le nourrir. À travail égal… Mais l'être blafard s'aperçoit de mon inattention.

— Écoutez-moi attentivement, dit-il; c'est très important si vous voulez savoir pourquoi le socialisme scientifique ne peut considérer l'homme que comme une machine… La nourriture d'un adulte, ainsi que je vous le disais, est environ égale en puissance à un demi-kilogramme de charbon de terre; lequel demi- kilo est à son tour égal à un cinquième de cheval-vapeur pendant vingt-quatre heures. Comme un cheval-vapeur est équivalent à la force de vingt-quatre hommes, la journée moyenne de travail d'un homme ordinaire monte à un cinquième de l'énergie potentielle emmagasinée dans la nourriture que consomme cet homme et qui est équivalente, vous venez de le voir, à un demi-kilo de charbon. Que deviennent les quatre autres cinquièmes?…

Je ne sais pas, je ne sais pas! Je ne veux pas le savoir. Qu'ils deviennent tout ce qu'ils pourront — pourvu que je sorte d'ici et que je n'y remette jamais les pieds!

Un soir, j'ai rencontré un socialiste.

C'est un ouvrier laborieux, sobre, calme, qui se donne beaucoup de mal pour subvenir aux besoins de sa famille et élever ses enfants. Il serait fort heureux que la vie fût moins pénible pour tous, surtout pour ceux qui travaillent aussi durement que lui, et que la misère cessât d'exister. Je crois qu'il ferait tout pour cela, ce brave homme; mais je pense aussi qu'il n'a qu'une confiance médiocre dans les procédés recommandés par les pontifes de la révolution légale.

— En conscience, lui ai-je demandé, à qui croyez-vous que puisse être utile la propagande socialiste? Profite-t-elle aux malheureux?

— Non, sûrement. Car, depuis qu'il est de mode d'exposer les théories socialistes, je ne vois pas que la condition des déshérités se soit améliorée; elle a empiré, plutôt.

— Eh! bien, pour prendre un instant au sérieux les arguments de vos frères-ennemis les anarchistes, croyez-vous que cette propagande profite au gouvernement?

— Non, sûrement. Le gouvernement, si mauvais qu'il soit, se déciderait sans doute à faire quelques concessions aux misérables, par simple politique, s'il n'était pas harassé par les colporteurs des doctrines collectivistes; et il serait plus solide encore qu'il ne l'est.

— À qui profite-t-elle donc, alors, cette propagande?

Il a réfléchi un instant et m'a répondu.

— Au mouchard.

XII — L'IDÉE MARCHE

Une lettre de Roger-la-Honte m'a appelé à Rouen; il s'agissait d'une taxe extraordinaire à prélever sur un capital déterminé. Nous avons opéré la saisie pendant la nuit, afin de ne déranger personne, et nous sommes partis ensemble pour l'Angleterre. Je suis très content d'être revenu à Londres. L'Anarchie est un peu persécutée en ce moment et ses grands hommes se sont réfugiés sur le sol britannique. Ces théoriciens, ces faiseurs de systèmes qui ont si souvent déjà, dans leurs diverses publications, tracé la voie de l'humanité, ont sûrement une vision nette des choses, la prescience de l'avenir; ils connaissent le secret du Futur, et peut-être…

Mais pourquoi pas? Pourquoi me refuseraient-ils le secours de leur expérience? Pourquoi ne voudraient-ils pas m'indiquer la route qu'il faut suivre? Car ils ne doivent pas se payer de mots, ceux- là; et s'ils parlent, ce doit être pour dire quelque chose. Si j'allais les voir?… Oui, mais ils sont tant… Ils sont tant qu'il faut choisir.

J'ai fait mon choix: Balon, le psychologue anarchiste, que sa Célébralité soldatesque a rendu si célèbre; et Talmasco, dont le dernier livre a fait tant de bruit. Chez Balon, pour commencer.

Il me reçoit fort aimablement. Son abord n'est pas des plus sympathiques, pourtant; il donne plutôt l'impression d'un pince- maille agité, d'un fesse-mathieu perplexe, d'un de ces parents pauvres qui meurent de privations sur les cent mille francs qui bourrent leur paillasse, d'un vilain tondeur d'oeufs. Mais ses manières sont tellement accueillantes! Il me met tout de suite à mon aise; de telle façon, même, que je suis obligé de me déclarer un peu confus.

— La confusion! dit Balon en souriant. Je ne connais que ça; c'est quand on prend une chose pour une autre. Ça arrive tous les jours. Ainsi, pour ne vous citer qu'un fait, on me confond à chaque instant, moi, Balon le psychologue, avec M. Talon le sociologue. Qu'y voulez-vous faire?… Que les gens continuent, si cela les amuse. Je ne suis, moi — et je tiens à le dire bien haut, car je prise avant tout la modestie — qu'un homme de science. Je m'occupe exclusivement des causalités, des modalités, des cérébralités, des mentalités, des…

Oui, oui, je ne l'ignore pas. C'est même étonnant qu'un écrivain puisse s'intéresser à tant d'aussi belles choses. Quelle cervelle il doit avoir, ce Balon! Et je ne crois pas trouver une meilleure occasion de lui présenter mes félicitations au sujet de sa Cérébralité soldatesque.

— Ne m'étouffez pas sous les compliments, répond-il. Contentez- vous de dire que c'est une oeuvre. Un chef-d'oeuvre, si vous voulez; et n'en parlons plus. Ah! messieurs les militaires ont passé de mauvais quarts d'heure à l'époque où a paru mon livre. Les militaires! Des pillards sanguinaires, tous!… Des bouchers! D'horribles bouchers!…

Des bouchers! Brrr!!!… Il faut l'entendre prononcer ce mot-là. Comme on voit bien qu'il a l'horreur de la viande! Comme on le devine, comme on le sent — et comme on n'a pas tort! — Car Balon n'est pas seulement un psychologue et un homme de science; c'est encore un végétarien. Les légumes et les oeufs constituent ses aliments: le lait est sa boisson. Bénédictin de la Cause, anachorète de la Sociale, moine du Progrès, confesseur de la Foi vivifiante, il n'a nul besoin de fouetter ses convictions avec des excitants vulgaires et de piquer sa pensée libre de l'aiguillon des stimulants équivoques. L'ébullition d'un potage aux herbes lui donne la note exacte de l'effervescence des désirs libertaires; des oeufs brouillés symbolisent pour lui l'état présent de la Société, dédaigneuse de l'harmonie nécessaire; des salsifis, blancs au-dedans et noirs dehors, lui représentent le caractère de l'homme dont la bonté native ne fait point de doute pour lui; il retrouve, dans le va-et-vient d'une queue de panais agitée par le vent, tous les frémissements de l'âme moderne; et c'est dans du lait écrémé, image de la science, imparfaite, hélas! qu'il cherche à étancher sa soif de progrès et de liberté.

Vie frugale, méthode de travail simplifiée, voilà le système de Balon. Simplifiée! Que dis-je? Réduite à sa plus simple expression. Car Balon a un procédé à lui. Je le connais, mais n'attendez point que je vous en fasse part. Le libraire qui lui fournit à forfait les vieux journaux qu'il découpe, et l'épicier qui lui vend sa gomme arabique ne vous en diraient pas davantage.

Aussi, ça tient, ce que fait Balon. C'est épais et solide. Il n'a rien inventé, je l'accorde. Mais il vous présente les choses d'une façon tellement inattendue! C'est presque l'histoire de l'oeuf de Colomb. Omne ex ovo. Quel oeuf!

Balon est un pondeur. Il a déjà fait, des parasites de la Société, plusieurs vigoureuses peintures — à la colle. — De plus, c'est un couveur; il mijote quelque chose qui ne sera pas, comme on dit, dans un sac. Il prouvera victorieusement, une fois de plus, que l'Idée marche. Certains écumeurs ne seront pas contents, peut- être. Qu'ils tremblent des aujourd'hui, comme ils l'ont fait si souvent déjà — car c'est l'effroi des exploiteurs et la terreur des soudards, cet homme de science refusé au conseil de révision, ce psychologue qui dissèque les âmes aussi froidement qu'il découpe son papier, qu'un verre de vin fait pâlir et qui cane devant un bifteck!

Balon est convaincu de l'excellence des théories anarchistes. Il me le déclare hautement. Certaines de ses phrases respirent la bataille, semblent saupoudrées de salpêtre. Balon, lui, à force de s'abreuver de laitage, a pris, plutôt, une odeur d'érable; il fleure la crèche, il sent la nourrice sur lieux…

Pas de blague! Cette nourrice-là, si sèche qu'elle paraisse, allaitera les générations futures; et c'est à ses mamelles bienfaisantes que viendront boire les hommes de demain. Ah! Balon, biberon de vérité, homme de science, alma mater!…

Je voudrais vous le faire connaître, au physique, comme je vous l'ai présenté au moral. Mais, voila, c'est bien difficile; et je ne sais pas trop comment dire: Petit, noueux, des genoux qui font des avances et des épaules qui demandent l'aumône, un nez en patère et des oreilles en champignons, des cerceaux de vestiaire en guise de bras, des pieds à rebords et plats comme des égouttoirs à pépins — il me donne l'idée d'un porte-manteau rabougri, d'un porte-manteau pour culs-de-jatte.

Comme j'ai eu raison de me raccrocher à lui, d'avoir foi en son expérience! Il m'a fait voir des choses que je ne soupçonnais pas; non, je n'aurais jamais cru les doctrines anarchistes aussi compliquées…

— Ne doutez pas du succès définitif, me dit-il en m'accompagnant jusqu'à la porte. L'étude des causalités des mentalités actuelles, basée sur la comparaison raisonnée des modalités des cérébralités, m'a profondément persuadé de la fatalité du triomphe de l'Idée. Quant à prévoir certaines éventualités, dans un délai plus ou moins bref, ce m'est impossible; il faudrait me livrer à des travaux considérables, et le temps me manque. Je ne suis qu'un homme de science, souvenez-vous-en. Je puis donc vous dire avec certitude où nous irons, mais je ne puis vous indiquer avec la même précision la meilleure route à suivre.

C'est malheureux. C'est justement ce que je voulais savoir… Enfin, malgré tout, c'est très beau, ce que m'a dit Balon. Et puis, il parle si bien! Presque aussi bien qu'il écrit. La modalité, la causalité, la céré…céri… Oh! c'est très beau.

Je ne serais pas fâché, cependant, si Talmasco se montrait plus explicite. Il faudra que je lui pose des questions catégoriques, dès que j'arriverai chez lui.

Tiens! j'y suis.

Sa femme vient m'ouvrir et m'introduit. Et, une minute après, Talmasco apparaît en personne. Je lui pose des questions catégoriques.

— Vous faites bien, me dit-il, de venir me trouver. Je ne dois pas vous cacher que l'Anarchie traverse une crise en ce moment; mais cette crise, croyez-le, ne sera que passagère…

Talmasco, qui pourtant est un libertaire déterminé, a plutôt l'allure d'un bourgeois bien élevé; son existence, paraît-il, est aussi des plus bourgeoises. Son geste hésitant, sans ampleur, lui donne l'aspect, quand il parle, d'un nageur inexpérimenté. Il a la voix de ces chantres d'une chapelle romaine qui n'entonnent leur premier cantique qu'après avoir fait trancher certaines difficultés d'organe par la main de praticiens spéciaux.

— L'Anarchie a eu le tort de mal comprendre jusqu'ici, continue-t- il, le grand principe de la fraternité. Avec la solidarité pour base, voyez-vous, l'Idée eût été invincible et nous n'aurions point assisté, ainsi que cela est arrivé trop souvent, à des spectacles plutôt regrettables. Je parle de la solidarité la plus large, non pas seulement entre nous, libertaires, mais entre nous et certains groupements socialistes que nos théories ont déjà séduits. Ah! si nous avions pu nous entendre, tout ce que nous aurions pu faire dans les syndicats ouvriers!… C'est si beau, si grand, si puissant, la fraternité! Ce sentiment-là… Mais on sonne; permettez-moi d'aller ouvrir.

Talmasco descend. Tout à coup, j'entends un cri; des cris: un bruit de lutte dans le corridor. Qu'y a-t-il?… Mme Talmasco et moi nous nous précipitons… Mais Talmasco remonte déjà l'escalier, le col arraché, la cravate pendante et le nez en sang. Il explique ce qui s'est passé. Des compagnons, qui lui en veulent sans qu'il sache trop pourquoi, sont venus le demander sous un prétexte et, brusquement sans éclaircissements préalables, lui ont sauté à la gorge. Il a pu s'en débarrasser et les mettre à la porte sans leur faire de mal.

— Des compagnons trop pressés et qui ne raisonnent pas, déclare Talmasco en épongeant son nez meurtri. Ils ont tort, mais que voulez-vous? On ne peut pas leur garder rancune de leur impatience. S'ils ne souffraient pas autant, ils réfléchiraient un peu plus. D'ailleurs, ceci vient à point nommé à l'appui de ma thèse. Si ces compagnons avaient une notion suffisante de l'idée de fraternité, ils comprendraient qu'au lieu de perdre notre temps à nous quereller entre nous, nous aurions tout intérêt à nous unir et à chercher à grossir nos forces contre l'ennemi commun. La fraternité, malheureusement, est un sentiment assez complexe, malgré sa simplicité apparente…

On sonne encore. Cette fois, c'est Mme°Talmasco qui va ouvrir.

— Peut-être aussi, continue Talmasco, n'avons-nous point mis, nous autres théoriciens, toute la patience désirable…

Mais, sitôt la porte ouverte, en bas, un vacarme terrible éclate. Une bordée d'injures atroces fracasse l'escalier. Ce sont les compagnes des compagnons qui viennent insulter Mme°Talmasco, lui reprocher ceci, cela, et un tas d'et caetera. Le propriétaire n'a que le temps d'accourir et de pousser la porte sur le nez des furies, qui continuent à hurler dans la rue. Mme°Talmasco remonte, tout en larmes.

— Bah! ce n'est rien, dit Talmasco; un simple malentendu. Les compagnons se figurent, parce que nous savons tenir à peu près une plume, que nous ne cherchons qu'à prendre de l'autorité sur eux. Ils ont raison de se montrer jaloux de leur indépendance, c'est certain. Cependant, ils devraient se rendre compte que nous sommes en pleine période de lutte, que le mouvement révolutionnaire ne demande qu'à prendre une extension énorme, et que l'union est éminemment nécessaire. Ah! la fraternité! c'est si beau! C'est tellement sublime!… Ce doit être l'auréole des temps nouveaux…

La voix monotone, féminine, continue à chantonner, sans clef de la, scandée par les sanglots et les soupirs de Mme Talmasco, qui persiste à pleurer dans un coin. C'est assez pénible. Je me lève et Talmasco me dit, au moment où je le quitte.

— Le mot d'ordre de l'Anarchie doit être: Bonne volonté et Fraternité.

Oui, oui… certainement… évidemment… Mais, mais, mais…

Un soir, j'ai rencontré un anarchiste.

C'est un trimardeur, qui ne fait pas grand'chose, boit un peu, crie pas mal, ne s'inquiète guère de sa famille et n'a nul souci de ses enfants. Il serait fort heureux que la vie fût moins pénible pour ceux qui aiment le travail, moins vide pour ceux qui ne l'aiment pas, et que la misère cessât d'exister. Je crois qu'il ferait tout pour cela, ce vagabond; mais je pense aussi qu'il n'a aucune confiance dans les moyens d'action préconisés par les apôtres de la révolution illégale.

— En conscience, lui ai-je demandé, à qui croyez-vous que puisse être utile la propagande anarchiste? Profite-t-elle aux malheureux?

— Non, sûrement. Car, depuis qu'il est de mode d'exposer les théories anarchistes, je ne vois pas que la condition des déshérités se soit améliorée; elle a empiré, plutôt.

— Eh! bien, pour prendre un instant au sérieux les arguments de vos frères-ennemis les socialistes, croyez-vous que cette propagande profite au gouvernement?

— Non, sûrement. L'idée d'autorité a été battue en brèche sans aucun résultat. Un petit nombre d'individus ont cessé de croire à la divinité de l'État, mais les masses terrorisées se sont rapprochées de l'idole; de sorte que, tout compte fait, la puissance gouvernementale n'a été ni accrue ni diminuée.

— À qui profite-t-elle donc, alors, cette propagande? '

Il a réfléchi un instant et m'a répondu:

— Au mouchard.

XIII — RENCONTRES HEUREUSES ET MALHEUREUSES

Alors c'est cela, le spectre rouge; c'est cela, le monstre qui doit dévorer la Société capitaliste!

Ce socialisme, qui change le travailleur, étroitement mais profondément conscient de son rôle et de ses intérêts, en un idéaliste politique follement glorieux de sa science de pacotille; qui lui inculque la vanité et la patience; qui l'aveugle des splendeurs futures du Quart-État, existant par lui-même et transportable, d'un seul coup, au pouvoir.

Cette anarchie, qui codifie des truismes agonisant dans les rues, qui passionne des lieux-communs plus usés que les vieilles lunes, qui spécule sur l'avenir comme si l'immédiat ne suffisait pas, comme si la notion du futur était nécessaire à l'acte — comme si Hercule, qui combattit Cacus dans les ténèbres, avait eu besoin d'y voir clair pour terrasser le brigand.

Pépinières d'exploiteurs, séminaires de dupes, magasins d'accessoires de la maison Vidocq…

Des gouvernements aussi, entreprises anonymes de captation, comme l'autre, despotismes tempérés par le chantage; des gouvernements auxquels le gouverné reproche sans trêve, comme à l'autre, leur immoralité; mais jamais sa propre misère morale. La Révolution prend l'aspect d'une Némésis assagie et bavarde, établie et vaguement patentée, qui ne songe plus à régler des comptes, mais qui fait des calculs et qui a troqué le flambeau de la liberté contre une lanterne à réclame. En haut, des papes, trônant devant le fantôme de Karl Marx ou le spectre de Bakounine, qui pontifient, jugent et radotent! des conclaves de théoriciens, de doctrinaires! d'échafaudeurs de systèmes, pisse-froids de la casuistique révolutionnaire, qui préconisent l'enrégimentation — car tous les groupements humains sont à base d'avilissement et de servitude; — en bas, les foules, imbues d'idées de l'autre monde, toujours disposées à prêter leurs épaules aux ambitieux les plus grotesques pour les aider à se hisser dans ce char de l'État qui n'est plus qu'une roulotte de saltimbanques funèbres; les foules, bêtes, serviles, pudibondes, cyniques, envieuses, lâches, cruelles — et vertueuses, éternellement vertueuses!

Ah! comme on comprend le beau rire de la toute-puissante armée bureaucratique devant l'Individualité, comme on comprend la victoire définitive de la formule administrative, et le triomphe du rond-de-cuir! Et l'on songe, aussi, aux enseignements des philosophes du XVIIIe siècle, à ce respect de la Loi qu'ils prêchèrent, à leur culte du pouvoir absolu de l'État, à leur glorification du citoyen… Le citoyen — cette chose publique — a remplacé l'homme. La souveraineté illimitée de l'État peut passer des mains de la royauté aux mains de la bourgeoisie, de celles de la bourgeoisie à celles du socialisme; elle continuera à exister. Elle deviendra plus atroce, même; car elle augmente en se dégradant. Quel dogme!… Mais quelle chose terrible que de concevoir, un instant, la possibilité de son abolition, et de s'imaginer obligé de penser, d'agir et de vivre par soi-même!

Par le fait de la soumission à l'autorité infinie de l'État, l'activité morale ayant cessé avec l'existence de l'Individu, tous les progrès accomplis par le cerveau humain se retournent contre l'homme et deviennent des fléaux; tous les pas de l'humanité vers le bonheur sont des pas vers l'esclavage et le suicide. Les outils forcés autrefois deviennent des buts, de moyens qu'ils étaient. Ce ne sont plus des instruments de libération, mais des primes à toutes les spoliations, à toutes les corruptions. Et il arrive que la machine administrative, qui a tué l'Individu, devienne plus intelligente, moins égoïste et plus libérale que les troupeaux de serfs énervés qu'elle régit!

On a tellement écrasé le sentiment de la personnalité qu'on est parvenu à forcer l'être même qui se révolte contre une injustice à s'en prendre à la Société, chose vague, intangible, invulnérable, inexistante par elle-même, au lieu de s'attaquer au coquin qui a causé ses griefs. On a réussi à faire de la haine virile la haine déclamatoire… Ah! si les détroussés des entreprises financières, les victimes de l'arbitraire gouvernemental avaient pris le parti d'agir contre les auteurs, en chair et en os, de leurs misères, il n'y aurait pas eu, après ce désastre cette iniquité, et cette infamie après cette ruine. La vendetta n'est pas toujours une mauvaise chose, après tout, ni même une chose immorale; et devant l'approbation universelle qui aurait salué, par exemple, l'exécution d'un forban de l'agio, le maquis serait devenu inutile… Mais ce sont les institutions, aujourd'hui, qui sont coupables de tout; on a oublié qu'elles n'existent que par les hommes. Et plus personne n'est responsable, nulle part, ni en politique ni ailleurs… Ah! elle est tentante, certes, la conquête des pouvoirs publics!

Ces socialistes, ces anarchistes!… Aucun qui agisse en socialiste; pas un qui vive en anarchiste… Tout ça finira dans le purin bourgeois. Que Prudhomme montre les dents, et ces sans- patrie feront des saluts au drapeau; ces sans-respect prendront leur conscience à pleines mains pour jurer leur innocence; ces sans-Dieu décrocheront et raccrocheront, avec des gestes de revendeurs louches, tous les jésus-christs de Bonnat.

Allons, la Bourgeoisie peut dormir tranquille; elle aura encore de beaux jours…

Je n'irai pas faire part de mes désillusions à l'abbé, pour sûr; il se moquerait de moi, sans aucun doute. De quoi ai-je été me mêler là? Est-ce que cela me regarde, moi, ce que peuvent dire et penser les futurs rénovateurs de la Société? «Toutes les affaires qui ne sont pas nos affaires personnelles sont les affaires de l'État.» C'est Royer-Collard qui a dit ça; et il avait bien raison.

Mais j'irai à Paris tout de même, pour me distraire; il me semble que j'ai des lois d'airain qui me compriment le cerveau, et l'air de Londres est malsain pour ces maladies-là. C'est entendu; je prends le train ce soir. «L'idée marche», disent les anarchistes. Moi aussi.

— Comment! c'est toi! s'écrie Ida que j'ai été voir, presque en arrivant. En voilà, une surprise! Figure-toi que j'avais l'intention d'aller te faire une visite à Londres, dans deux ou trois jours.

— Vraiment? Et en quel honneur?

— Es-tu modeste! Fais au moins semblant de croire que j'avais rêvé de toi, et embrasse-moi.

Je m'exécute, et Ida continue:

— La vérité, c'est que j'avais quelque chose à te dire, quelque chose de très important.

— Ah! je devine: tu as revu la petite femme du monde…

— Renée? Non. Je l'ai bien vue deux ou trois fois, en passant; mais il n'y a rien à faire avec elle pour le moment. Comme elle a payé toutes ses dettes, elle peut avoir du crédit pendant un bon bout de temps; et puis son mari a fait un héritage, je crois… Non, ce n'est pas d'elle que je voulais te parler. J'avais l'intention de te demander un conseil.

— Ida, ne fais pas cela; tu t'en repentirais.

— Naturellement; et ça ne m'empêcherait pas de continuer. Es-tu sérieux? Oui? Eh! bien, écoute, j'ai reçu hier une lettre de Canonnier. Il est aux États-Unis…

— Après s'être échappé de Cayenne; je sais ça. Mais en dehors de ce détail, j'ignore tout sur Canonnier. Pourquoi a-il été condamné aux travaux forcés, d'abord?

— Condamné! s'écrie Ida; il n'a jamais été condamné aux travaux forcés.

— Et il était au bagne?

— Oui. Mais pas comme condamné; en qualité de relégué. Tu ne connais donc pas la loi de relégation?

— Si, dis-je. C'est un des chefs-d'oeuvre de la République; si elle n'avait pas créé le Pari Mutuel, ce serait le seul.

— Alors, tu sais que, lorsqu'un homme a encouru deux condamnations, le tribunal a le droit de prononcer la relégation, sans autre forme de procès, et de l'envoyer finir ses jours à Cayenne ou à la Nouvelle-Calédonie.

— Certainement. La chose est charmante. Une pareille mesure, en si parfait désaccord avec les règles les plus élémentaires de l'équité, ne pouvait être votée qu'à une époque de haute moralité, et par des hommes dont l'intégrité est au-dessus de tout soupçon. Vois-tu Ida, la Société bourgeoise me fait l'effet de traiter le voleur, clair de lune de l'honnête homme actuel, comme le précepteur du Dauphin traitait autrefois le compagnon d'études de son royal élève; elle lui donne la fessée quand l'autre n'est pas sage.

— Il n'y a rien de tel que l'exemple… À dire vrai, cette loi est immonde. Je ne cherche pas à disculper Canonnier; c'est un voleur de premier ordre; Dieu seul, s'il existe, connaît le nombre de ses larcins. Pourtant, il n'avait subi qu'une condamnation pas sérieuse et il y avait déjà fort longtemps, lorsqu'il fut soupçonné d'avoir commis un vol perpétré au Havre, dans une villa appartenant à un des gros seigneurs de la République, Ce n'était pas de l'argent qui avait été enlevé, ni des valeurs, mais des papiers politiques de la plus haute importance, paraît-il. Canonnier était bien l'auteur du vol; il avait dérobé les documents et les avait expédiés à un de ses amis, attorney à New- York. Mais on n'avait aucune preuve de sa culpabilité et l'on n'osa point l'arrêter. On se contenta de le filer sérieusement.

— Il n'avait qu'à quitter la France.

— C'est ce qu'il voulut faire. Il partit pour Bordeaux et s'y logea dans un hôtel quelconque, en attendant le départ du bateau qu'il voulait prendre. Le soir même de son arrivée, comme il rentrait après avoir passé la soirée au théâtre, il fut mis en état d'arrestation; on l'accusa d'avoir dérobé l'argenterie de l'hôtel; on fouilla ses bagages; et l'on y trouva, en effet, quelques douzaines de couverts…

— Que les argousins y avaient déposés pendant son absence. L'invention n'est pas neuve.

— Ce qui ne l'est pas non plus, ce sont les propositions insidieuses et les menaces qui lui furent faites. Il ferma l'oreille aux propositions, et les menaces furent exécutées. Il fut condamné, pour le vol, à je ne sais plus combien de mois de prison, et la relégation s'ensuivit. Voici bientôt quatre ans de cela…

— Et tu dis que tu as reçu hier une lettre de lui?

— Oui; il m'apprend qu'il sera en France d'ici deux mois environ, et me charge d'une commission bien délicate et bien ennuyeuse. Tu sais qu'il a une fille?

—Je l'ai entendu dire, à toi ou à Roger-la-Honte.

— Elle a dix-neuf ans, à peu près; elle s'appelle Hélène…

— N'a-t-elle pas été adoptée par la femme d'un magistrat?

— Pas tout à fait. Voici les choses: il y a une vingtaine d'années, Canonnier, qui n'en avait guère que vingt-cinq, rencontra par hasard, dans un jardin public, une jeune fille qui venait d'entrer, comme gouvernante, an service de M. de Bois- Créault, le fameux procureur-général du commencement de la République. C'était une petite provinciale, bébête mais très jolie. Canonnier s'amusa à lui faire la cour, en obtint des rendez-vous dont il ne pût gâter l'innocence, et finit par en devenir sérieusement amoureux. La petite, qui se sentait vivement désirée, parlait mariage et restait sourde à toute autre chose. Canonnier, qui faisait alors ses premières armes dans l'armée du crime, bien qu'il se fût qualifié voyageur de commerce, trouvait sans doute dans cette intrigue banale une dérivation à l'énervement qui accompagne les débuts dans votre profession. Et puis, vraiment, il était amoureux. Au fond, il ne nourrissait aucun parti pris contre les unions légitimes; il en aurait conclu trois aussi facilement qu'une seule, le même jour. Le mariage se fit donc, avec l'assentiment de la famille de Bois-Créault, qui garda la jeune femme à son service, même après qu'elle eut mis au monde une petite fille.

— Et Canonnier, que faisait-il pendant ce temps-là?

— Il était censé voyager beaucoup, surtout à l'étranger. Il voyait sa femme de temps à autre, assez souvent durant les premières années, assez rarement depuis. Quant à l'enfant, qui avait été mise en nourrice d'abord, puis en pension, il a toujours subvenu largement à tous les frais.

— Mais, depuis son arrestation?

— Deux jours avant qu'on le mît en prison, sa femme mourut subitement de la rupture d'un anévrisme. Hélène, que Mme de Bois- Créault avait invitée à passer ses vacances chez elle, se trouvait auprès de sa mère quand ce malheur survint et put assister à ses derniers moments. Mme de Bois-Créault, émue de compassion, se résolut à garder la jeune fille auprès d'elle. Ah! l'on dira ce qu on voudra, continue Ida avec un grand geste, mais il y a encore de braves gens! C'est magnifique, ce qu'ils ont fait-là, les Bois- Créault. Grâce à leur intervention, aucune publicité ne fut donnée au procès de Canonnier; il fut jugé, condamné et relégué à huis clos, pour ainsi dire. Hélène ignora donc le sort de son père, le croit mort ou disparu. Elle ne sait rien de lui, l'a vu seulement de loin en loin. L'aime-t-elle? Canonnier l'affirme et prétend, de son côté, que sa fille est son adoration et qu'il veut, un jour, en faire une reine; moi, je ne sais pas…

— J'ai entendu dire que Canonnier était riche.

— Très riche. Sa fortune est en Amérique. Mais il ne possède pas que de l'argent; il a aussi beaucoup de papiers politiques, dans le genre de ceux qu'il a dérobés au Havre; il n'a pas volé autre chose pendant toute une année. Il m'a dit que ces documents vaudraient avant peu, en France, beaucoup plus que leur pesant de billets de banque.

— Il n'avait pas tort; et il voyait loin… Mais tu disais qu'Hélène vit avec la famille de Bois-Créault…

— Certainement. Mme de Bois-Créault la traite comme sa propre fille; une mère ne serait pas plus dévouée, plus pleine d'attentions pour son enfant. Je les ai vues maintes fois ensemble, à la messe de Saint Philippe du Roule ou aux premières. Mon cher, moi qui connais les choses, j'étais émue plus que je ne saurais dire; les larmes m'en venaient aux yeux. Hélène est si jolie, et Mme de Bois-Créault a l'air d'une femme si supérieure! Une figure qui respire la franchise, la dignité et la bonté. Ah! oui, c'est une vraie femme! Je suis sûre qu'elle aurait adopté Hélène si la chose était possible, si Canonnier était mort.

— Elle n'a pas d'enfants, probablement?

— Si. Un fils, M. Armand de Bois-Créault. Un jeune homme de vingt- cinq ans, environ.

— Que fait-il?

— Rien. Il est officier de réserve. Je crois qu'il ne songe guère qu'à s'amuser; on voit souvent son nom dans les journaux mondains.

— Ils sont riches, ces Bois-Créault?

—Oh! oui; surtout depuis trois ans. Ils ont fait un gros héritage, je crois. On prétend que le fils jette l'argent à pleines mains…

— Et le père ne met pas le holà? J'aurais pensé qu'un ancien magistrat…

— Tu ne connais pas ces gens-là, répond Ida en souriant. M. de Bois-Créault est un homme d'étude qui passe son temps dans la retraite la plus austère. Il ne sait que ce qu'on veut bien lui apprendre, et ce n'est pas la mère qui irait l'instruire des fredaines de son fils. On le voit rarement dans le monde et, même chez lui, il n'apparaît aux réceptions données par sa femme que pour de courts instants. Il ne se plaît que dans son cabinet.

— Cherche-t-il la pierre philosophale?

— Non; il n'en a pas besoin. Il achève un gros ouvrage de jurisprudence, ou quelque chose dans ce genre-là; une oeuvre qui fera sensation, paraît-il. Ça s'appelle: «Du réquisitoire à travers les âges.» Les journaux ont déjà dit plusieurs fois qu'on en attendait la publication avec impatience. Mais, des travaux pareils, ça ne s'improvise pas, tu comprends.

— Heureusement… Et quelle est la commission dont te charge Canonnier?

— Tu ne l'imaginerais jamais. Il me demande de faire parvenir à sa fille une lettre dans laquelle il lui annonce son prochain retour et la prie de se tenir prête à quitter ses bienfaiteurs et à venir le rejoindre, dès qu'il lui en donnera avis.

— Et tu ne sais pas comment faire tenir la lettre à Hélène?

— Ah! ma foi, si; ce n'est pas là ce qui m'embarrasse; un domestique, une ouvreuse au théâtre, un bedeau à l'église, pourvu que je leur graisse la patte, lui remettront tout ce que je voudrai. Mais tu ne vois pas ce qu'il y a d'abominable dans ce que fait Canonnier? Engager sa fille à payer de la plus noire ingratitude les bienfaits d'une famille qui l'a accueillie d'une façon si cordiale! Lui conseiller de quitter cette maison qu'on lui a ouverte si généreusement comme on s'échapperait d'une geôle! L'inviter à briser son propre avenir et aussi, sans doute, le coeur de sa mère adoptive!… Et pourquoi? Pour la lancer dans une carrière d'aventures, pour lui préparer une existence faite de tous les hasards… Ah! c'est indigne!… Je sais bien que, pour Canonnier, tous les sentiments ordinaires, sont nuls et non avenus; mais, c'est égal, s'il était ici je lui dirais ce que je pense… Voyons; tu as du bon sens, tu sais juger les choses; que me conseilles-tu de faire?

— Il faut faire, dis-je, ce que te demande Canonnier.

— Mais…

— Il faut le faire sans hésitation. J'ignore les motifs qui le font agir; mais il a des raisons sérieuses, sois-en sûre. Du reste, Hélène prendra le parti qui lui conviendra; rien ne la force à obéir à son père.

— C'est bon, dit Ida. Elle aura la lettre avant demain soir. Mais si cela tourne mal, je saurai à qui m'en prendre… Allons déjeuner; je t'en veux à mort, car tu n'as pas de coeur, et si quelques douzaines d'huîtres ne nous séparent pas l'un de l'autre, je ne réponds pas de moi…

— Qu'est-ce que tu vas faire à présent? me demande Ida après déjeuner.

— Un petit tour sur le boulevard; et si tu n'as rien de mieux à faire…

— Si. J'attends quelqu'un tantôt. L'obstétrique avant tout. Je te souhaite beaucoup d'amusement. D'ailleurs, je vais te dire…

Elle va chercher des cartes, les bat et me les fait couper plusieurs fois.

— Eh! bien, non, mon petit, tu ne t'amuseras pas beaucoup cette après-midi. Tu rencontreras un jeune homme triste et un homme de robe, et tu causeras d'affaires avec eux… ils te proposeront un travail d'écriture…

— Ah! les misérables! Ne m'en dis pas plus long!… Je me sauve. Je viendrai t'enlever ce soir à sept heures.

Allez donc vous moquer des prédictions et rire des cartomanciennes! Il n'y a pas cinq minutes que je me promène sur le boulevard, quand j'aperçois-le jeune homme triste. En croirai- je mes yeux? Il est accompagné de l'homme de robe. Philosophe, juge ou professeur, je ne sais pas; mais homme de robe, c'est certain, bien que la robe s'écourte en redingote noire, en redingote à la papa. Ah! homme de robe, tu as une bien vilaine figure, mon ami, avec ton nez camus, tes yeux couleur d'eau de Seine et ta grande barbe noire!

Quant au jeune homme triste, il n'y a pas à s'y tromper, c'est Édouard Montareuil en personne. Il vient à moi la main tendue, se dit très heureux de me rencontrer, me demande de mes nouvelles et, après que je lui ai rendu la pareille, me présente l'homme de robe.

— Monsieur le professeur Machin, criminaliste.

Saluts, poignées de mains, petite conversation météorologique; après quoi nous disparaissons tous les trois, fort dignement, dans les profondeurs d'un café.

Et comment se porte Mme Montareuil? Pas trop mal, bien qu'elle soit toujours en proie, depuis ce malheureux événement — vous savez — à une profonde tristesse. Son fils la partage-t-il cette mélancolie? Mon Dieu! oui; il ne s'en défend pas. Le coup l'a profondément touché; il ne s'est pas marié; il porte sa virilité en écharpe. N'a-t-il point essayé de réagir? Si; il a fait des tentatives héroïques, mais sans grand succès. Cependant, comme le chagrin, même le mieux fondé, ne doit pas condamner l'homme à l'inertie; comme il faut payer à ses semblables le tribut de son activité, Édouard Montareuil s'est décidé à agir vigoureusement, à se lancer à corps perdu dans le tourbillon des entreprises modernes. Il a fondé une Revue.

— La «Revue Pénitentiaire.» N'en avez-vous pas vu le premier numéro, qui a paru le mois dernier? Il a été fort bien accueilli.

Je suis obligé d'avouer que j'étais à l'étranger, vivant en barbare, très en dehors, hélas! du mouvement intellectuel français.

— Ah! Monsieur, déclare le criminaliste, vous avez beaucoup perdu. L'apparition de la «Revue Pénitentiaire» a été l'événement du mois. C'est un gros succès.

J'en doute un peu, car enfin… Mais Montareuil me démontre que j'ai le plus grand tort. Même au point de vue pécuniaire, sa Revue est un succès; grâce à certaines influences qu'il a su mettre en jeu, tous les employés et gardiens des prisons de France et de Navarre ont été obligés de s'y abonner et, le mois prochain, tous les gardes-chiourmes des bagnes seront contraints de les imiter. N'est-ce pas une excellente manière de fournir à ces dévoués serviteurs de l'État le passe-temps intellectuel qu'ils méritent?

J'en frémis. Et quel moyen de répression, aussi, contre les pauvres diables qui gémissent sous leur trique! Si les prisonniers ou les forçats font mine de se mal conduire, on ne les menacera plus de les fourrer au cachot. On leur dira: «Si vous n'êtes pas sages, nous vous condamnerons à lire la Revue que lisent vos gardiens.» Ah! les malheureux! Leur sort n'est déjà pas gai, mais… Le criminaliste interrompt mes réflexions.

— Nous nous sommes aussi préoccupés, dit-il, de la condition des détenus. Nous sommes convaincus qu'une lecture saine et agréable aiderait beaucoup à leur relèvement. C'est pourquoi nous demandons qu'on les autorise à prélever sur leur masse, pendant leur incarcération, la somme nécessaire à un abonnement annuel à la Revue.

— C'est presque une affaire faite, dit Montareuil; de hauts fonctionnaires du ministère nous ont promis leur concours, en principe; ce n'est plus qu'une question de commission à débattre.

— N'allez pas croire, surtout, dit le criminaliste, que la Revue n'est point lue à l'air libre. Au contraire. On la discute partout, et elle est fort goûtée dans les milieux les plus divers. On admire surtout notre façon paternelle, bien que sévère, d'envisager le malfaiteur. Que voulez-vous, Monsieur? Un criminel est un invalide moral; c'est un pauvre hère à l'intellect chétif, assez aveugle pour ne point voir la sublime beauté de la civilisation moderne. Il fait partie, pour ainsi dire, d'une race spéciale et tout à fait inférieure. Eh! bien, je suis certain qu'à l'aide d'un mélange savamment combiné de bienveillance et de rigueur, on arriverait en très peu de temps à transformer cette race.

Alors, quoi? Je serais obligé de m'établir banquier — de fabriquer des serrures à secret, de vendre des chaînes de sûreté?

— Je viens de vous dire, continue le criminaliste, que le malfaiteur est un invalide moral; c'est aussi un invalide physique. N'en doutez pas, Monsieur; tout criminel présente des caractères anatomiques particuliers. Il y a un «type criminel.» Certaines gens ont dit que chacun porte en soi tous les éléments du crime; autant vaudrait répéter la fameuse phrase sur «le pourceau qui sommeille.» Rien de plus insultant pour le haut degré de culture auquel est parvenue l'humanité. C'est affirmer que les actes répréhensibles sont commandés par le milieu extérieur, ce qui ne soutient pas l'examen. Car enfin, Monsieur, où sont, dans l'admirable société actuelle, les causes qui pourraient provoquer des agissements délictueux? Où sont-elles, s'il vous plaît? vous ne répondez pas, et vous avez raison. Ces causes n'existent point; je ne dis pas que tout soit pour le mieux, mais, tout est aussi bien que possible; et la marche du progrès est incessante… Non, les actes sont dus à la conformation anatomique…

— Je vois, dis-je, que vous êtes un disciple de Lombroso, et je vous en fais mon compliment. Mais ce grand homme n'a-t-il pas dit qu'une certaine partie des malfaiteurs, celle qui peut se dire l'aristocratie du crime, offre une large capacité cérébrale, et souvent même ces lignes harmoniques et fines qui sont particulières aux hommes distingués?

— Certes, il l'a dit; mais je ne sais point s'il n'a pas été un peu loin. Quoiqu'il en soit, restez persuadé que, malgré tout, il y a des signes qui ne trompent pas et qu'un oeil exercé peut toujours facilement reconnaître. Ainsi, vous. Monsieur — permettez-moi de faire une supposition invraisemblable — vous voudriez commettre des actes répréhensibles que vous ne le pourriez point. Savez-vous pourquoi? demande le criminaliste en reculant sa chaise et en regardant sous la table. Parce que vous n'avez pas le pied préhensile… Non, ne vous déchaussez pas; je suis sûr de ce que j'avance. Pas de criminel sans pied préhensile. Et si vous aviez le pied préhensile, vous ne pourriez point porter des bottines aussi pointues. Voilà, Monsieur. Ah! la science est une belle chose et notre époque est une fière époque! Le XIXe siècle a donné la solution de tous les problèmes…

C'est presque juste. La seule question qui reste à résoudre, aujourd'hui, c'est celle du Voleur; il est vrai qu'elle les contient toutes, les questions.

— Nous vous parlons là, me dit Montareuil, de choses qui ne doivent pas vous être très familières. En votre qualité d'ingénieur — car j'ai appris avec plaisir que vous êtes ingénieur…

— Oui, dis-je, je suis ingénieur. Ingénieur civil. Mais ne croyez pas que mes occupations professionnelles me ferment les yeux à ce qui se passe dans d'autres sphères. Et, d'ailleurs, puisque M. le professeur Machin parlait tout à l'heure de la grandeur de la science, ne pensez-vous pas que toutes ses branches, si différentes que paraissent leurs directions, convergent en somme vers un même but? J'en suis profondément convaincu, quant à moi. Combien de fois ne m'est-il pas arrivé, en surveillant l'établissement des écluses qui règlent le cours des rivières, de comparer les flots impétueux et désordonnés du fleuve à l'esprit humain sans guide et sans frein, et l'écluse elle-même aux lois sages, aux bienfaisantes mesures qui en renferment l'activité dans de justes bornes et en réfrènent les emportements. Oui, j'ai souvent songé aux rapports étroits…

— Vraiment! s'écrie le criminaliste. Ah! c'est merveilleux! La façon dont vous concevez et dont vous exprimez les choses est aussi grandiose que neuve. Cette comparaison entre les flots tumultueux et les dérèglements de l'esprit humain… Ah! c'est superbe… Permettez-moi Monsieur, de vous féliciter… Mais, j'y pense, continue-t-il en se tournant vers Montareuil, ne pourriez- vous pas engager monsieur votre ami à nous donner un article, si court soit-il, pour le prochain numéro de la Revue? Un article dans lequel il développerait les belles idées dont il vient de nous offrir un aperçu si captivant?

— En effet, répond Montareuil. Pourquoi, mon cher Randal, n'écririez-vous pas un article pour nous? Vous y resteriez ingénieur tout en devenant moraliste; et ce serait si intéressant!

Je manque d'éclater de rire — ou de tomber à la renverse. — Moi, rédacteur à la «Revue Pénitentiaire»! Non, c'est trop drôle! Il ne manquerait plus que Roger-la-Honte pour faire le Courrier de Londres et Canonnier pour envoyer des Correspondances d'Amérique… Mais le criminaliste et Montareuil ont les yeux fixés sur moi; ils attendent ma décision avec anxiété. Si j'acceptais? Oui, je vais accepter. Il y aura dans ma collaboration à la Revue une belle dose d'ironie, qui ne me déplaît pas du tout; et si je suis jamais poissé sur le tas — ce qu'on rigolera!

— Eh! bien, dis-je, puisque vous semblez le désirer…

— Ah! merci! merci! s'écrient en choeur Montareuil et le criminaliste.

Ils me serrent chacun une main, avec effusion; et le criminaliste me demande en souriant:

— N'aurais-je pas tort de supposer que vous prendrez pour texte de votre article la belle similitude dont vous vous êtes servi tout à l'heure? «L'écluse et la morale», quel titre! Ou bien encore: «De l'écluse, envisagée comme oeuvre d'art, comme symbole, et comme obstacle opposé par la science…» Je crois que ce serait un peu long…

— Peut-être. Du reste, je ne demanderai pas l'inspiration de mon travail aux voix fluviales; je préfère la trouver dans les voies ferrées.

— Ah! dit le criminaliste, les chemins de fer!… Voilà quelque chose d'inattendu! Je suis sûr, Monsieur, que vous ferez un chef- d'oeuvre. Le prochain numéro de la Revue sera d'un intérêt supérieur. J'y publie, pour mon compte, une étude qui attirera l'attention; c'est l'Esquisse d'un Code rationnel et obligatoire de Moralité pour développer l'Idéal public. Je n ai plus qu'à en tracer les dernières lignes.

Alors, pourquoi ne va-t-il pas les écrire tout de suite?

Il y va. Il se retire après de nombreux compliments et de grandes protestations d'amitié. Montareuil m'apprend qu'il voudrait avoir ma copie dans cinq ou six jours. Il l'aura. Sur cette assurance, nous sortons tous deux du café et, trois minutes après, il me quitte. Il sait que Paris est menacé d'une épidémie de coqueluche, et il va se faire inoculer. Je lui souhaite un bon coup de seringue.

La «Revue Pénitentiaire» a paru; et mon article a fait sensation. Je l'avais intitulé: «De l'influence des tunnels sur la moralité publique.» J'y étudiais l'action heureuse exercée sur l'esprit de l'homme par le passage soudain de la lumière aux ténèbres; j'y montrais comme cette brusque transition force l'être à rentrer en soi, à se replier sur lui-même, à réfléchir; et quels bienfaisants résultats peuvent souvent être provoqués par ces méditations aussi subites que forcées. J'y citais quelques anecdotes; l'une, entre autres, d'un criminel invétéré qui, à ma connaissance, avait pris le parti de revenir au bien en passant sous le tunnel du Père- Lachaise. Je sautais sans embarras du plus petit au plus grand, et je présentais un exposé comparatif de la moralité des différents peuples, que je plaçais en regard d'un tableau indiquant la fréquence ou la rareté des oeuvres d'art souterraines sur leurs réseaux ferrés. J'attribuais la criminalité relativement restreinte de Londres à l'usage constant fait par les Anglais du Metropolitan Railway. Je démontrais que le manque de conscience qu'on peut si souvent, hélas! reprocher aux Belges, ne saurait, être imputé qu'à la disposition plate du pays qu'ils habitent et qui ne permet guère les tunnels. Je prouvais que la haute moralité de la Suisse, contrée accidentée, provient simplement de ce que les trains, à des intervalles rapprochés, s'y enfoncent sous terre, reparaissent au jour et s'engouffrent de nouveau dans les excavations béantes à la base des majestueuses montagnes. J'exposais ainsi un des mille moyens par lesquels la science, même dans ses applications les moins idéales, arrive à améliorer la moralité des nations. Je préconisais la création immédiate d'un métropolitain souterrain à Paris. Je disais beaucoup de mal des passages à niveau, qui n'inspirent aux voyageurs que des pensées frivoles. Et, pour faire voir que je ne manque de logique que lorsqu'il me plaît, je finissais par un éloge pompeux du maître Lombroso, où je mettais en pleine lumière son plus grand titre de gloire: sa tranquille audace à donner doctoralement l'explication du crime sans prendre la peine de le définir. «Imitons-le, disais- je en terminant. Le crime est le crime, quoi qu'en puissent dire des sophistes peut-être intéressés; et, comme Lombroso, il faut en laisser la définition à la mûre expérience des gendarmes, ces anges-gardiens de la civilisation.»

En vérité, cette étude, qui est mon début littéraire, a fait beaucoup de bruit. Elle m'a valu de nombreuses lettres, toutes flatteuses. Une seule est blessante pour mon amour-propre d'auteur. Elle est d'une petite dame qui m'apprend qu'elle éprouve généralement des sensations plus agréables que morales sous les tunnels, lorsqu'elle voyage sans son mari et qu'un Monsieur sympathique s'est installé dans son wagon. Quelque hystérique…

Mon article m'a procuré aussi le plaisir d'une visite; celle de Jules Mouratet, un de mes camarades de collège, que j'avais perdu de vue depuis longtemps déjà, et que je croyais employé au ministère des Finances. Mais il a fait du chemin, depuis; il me l'apprend lui-même. Il n'est plus employé, mais fonctionnaire — haut fonctionnaire. — Il est à la tête de la Direction des Douzièmes Provisoires, une nouvelle Direction que le gouvernement s'est récemment décidé à créer au ministère des Finances, en raison de l'habitude prise par les Chambres de ne voter les budgets annuels qu'avec un retard de quatre ou cinq mois. Ah! il a de la chance, Mouratet! Le voilà, à son âge, Directeur des Douzièmes Provisoires; et, même, il sera bientôt député, car toute l'administration française, me dit-il à l'oreille, n'est qu'une immense agence électorale, et l'expérience qu'il a acquise dans ses fonctions rend sa présence indispensable au Parlement, lors de la discussion du budget. Lui seul pourra dire avec certitude, chaque année, s'il convient d'en reculer le vote jusqu'à la Trinité, ou simplement jusqu'à Pâques. Heureux gaillard!

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