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Le voleur

Front matter (continued 2)

Reading edition

— Oui, nous venions d'avoir un entretien qui n'avait guère dû lui mettre du baume dans le coeur. Que veux-tu? J'ai bien été obligé de lui faire comprendre qu'une union entre son fils et Charlotte était désormais impossible; entre la fortune que possédait Édouard il y a huit jours et celle qui lui reste aujourd'hui, l'écart est trop considérable…

— Je pense, mon oncle, que vous avez été un peu vite en besogne. D'abord, Charlotte avait, je crois, beaucoup d'affection pour Édouard…

— Elle! Charlotte! Elle n'aime personne. Une idéologue qui trouve que la terre lui salit les pieds et qui rêve d'avoir des ailes! Ils sont dans la lune, les gens qu'elle aimerait.

— Peut-être. En tous cas, on peut retrouver, d'un moment à l'autre, une bonne partie des valeurs dérobées, sinon leur totalité; que la police mette la main sur les coupables…

Mon oncle ricane.

— Les coupables! dit-il. Ne mets pas le mot au pluriel. Il n'y a qu'un coupable.

Il se lève et marche nerveusement. Un seul coupable! Que veut-il dire? Subitement, il s'arrête et me frappe sur l'épaule.

— Écoute, je ne veux pas ruser avec toi, ni faire des cachotteries. Garde seulement pour toi ce que tu vas entendre… Si je n'avais pas été certain de ce que je viens de te dire et de bien d'autres choses, je n'aurais pas agi aussi brusquement avec Mme Montareuil. J'ai pris des renseignements. J'ai été à la Préfecture, où je connais quelqu'un; c'est toujours utile, d'avoir des relations dans cette maison-là; tu pourras t'en apercevoir. On m'a mis des évidences irréfutables devant les yeux et l'on m'a donné des preuves. Le vol a été commis par une seule personne; cette personne ne possède plus le produit de son larcin; et elle ne sera pas arrêtée. Je te parlais tout à l'heure des deux individus qu'on prétend avoir vus… Fausse piste; renseignement mauvais dont la police n'est pas dupe, ni d'autres, ni moi.

— Alors, dis-je, ému malgré moi, car les allures un peu mystérieuses de mon oncle m'intéressent, alors, quel est le voleur?

— Je n'ai pas besoin de te dire son nom, répond mon oncle; il ne t'apprendrait rien. C'est un jeune homme de ton âge, à peu près, et de ta taille — j'ai vu son portrait. — Il était l'amant de Mme Montareuil.

— Mme Montareuil! Un amant!

— Pourquoi pas? Elle n'est pas la seule, je pense, dit mon oncle en haussant les épaules… Ça durait depuis deux ans. C'est là qu'est la bêtise. Qu'une femme, à n'importe quel âge, se passe un caprice, rien de mieux. Mais la liaison!… Car elle allait le voir souvent, l'entretenait — maigrement, c'est vrai; j'ai vu des lettres — et le laissait venir chez elle, parfois, sous des prétextes… Il devait être au courant de tout et ne guettait évidemment qu'une occasion… On l'a vu descendre de voiture au coin de la rue, vers onze heures, le soir du vol…

— Qu'est-ce qu'il faisait? qu'est-ce qu'il était?

— Un pas grand'chose. Un de ces faux artistes de Montmartre dont le ciseau de sculpteur se recourbe en pince et qui ont dans la main le poil de leurs pinceaux. Des habitudes de taverne et de bouges sans nom; des fréquentations abjectes. Du reste…

— Mais pourquoi ne l'a-t-on pas arrêté? Il n'a pas reparu chez lui? On ne l'a pas retrouvé?

— Il n'a pas reparu chez lui, non. Mais on l'a retrouvé — avant- hier, dans la Seine. — Crime ou suicide? Crime, certainement. Il n'avait pas un sou sur lui quand on l'a repêché, et l'on n'a rien trouvé dans son logement; rien, bien entendu, à part les documents qui ont révélé son intimité avec Mme Montareuil.

— Ce n'est donc pas elle qui a donné les renseignements?

— Elle? Pas du tout. A-t-elle seulement songé à soupçonner son amant? Je ne le crois pas. Elle ignore sa mort. Elle n'ose pas aller chez lui parce que, depuis l'affaire, Édouard ne la quitte pas, mais elle lui a encore écrit hier; je le sais. C'est la police qui a tout découvert, en donnant là une grande preuve d'habileté; je regrette même, pour les agents chargés des recherches, qu'on ait décidé de ne pas donner connaissance des faits réels à la presse.

J'éclate de rire.

— Oh! oui, c'est regrettable! Les journaux perdent là un bien joli roman-feuilleton. Mais pourquoi diable, mon oncle, me racontez- vous une pareille histoire?

— Une histoire! crie mon oncle. Une histoire! Aussi vrai que nous ne sommes que deux dans cette chambre, c'est la vérité pure. La vérité, je te dis! Me prends-tu pour un enfant? Est-ce que j'ai l'habitude d'inventer des contes? Tu ris!… Mais c'est affreux, c'est à faire trembler, ces choses là! Penser que des capitalistes, des possédants — hommes ou femmes, peu importe; le sexe disparaît devant le capital font aussi bon marché du bien de la caste, sacrifient ses intérêts supérieurs à leurs passions basses, oublient toute prudence, négligent toute précaution devant leurs appétits déréglés — et livrent leurs munitions, en bloc, à l'ennemi! — Où sont-ils, ces trois cent mille francs? Qui sait? Peut-être entre les mains de perturbateurs prêts à engager la lutte contre les gens riches, contre nous, en dépit du code qui fait tout ce qu'il peut, pourtant, pour favoriser l'accumulation et le maintien de l'argent dans les mêmes mains… Se laisser voler! Ne pas veiller sur sa fortune! C'est mille fois plus atroce que la prodigalité qui, au moins, éparpille l'or… C'est abandonner le drapeau de la civilisation; c'est permettre à la vieille barbarie de prévaloir contre elle. La fortune a ses obligations, je crois! L'Église même nous l'enseigne… Quand je la voyais là tout à l'heure, cette femme, geignante et pleurnicharde, je songeais à cette vieille princesse qui, pendant le pillage de sa ville prise d'assaut, courait par les rues en criant: «Où est-ce qu'on viole?» Parole d'honneur, j'avais envie… Ah! bon Dieu! se souvenir qu'on a un sexe et oublier qu'on possède un million… C'est à vous rendre révolutionnaire!

— Calmez-vous, mon oncle. D'abord, ces titres, ceux qui les détiennent n'en ont pas encore le montant; on a les numéros, sans doute; on fera opposition…

— Que tu es naïf! C'est vraiment bien difficile, de vendre une valeur frappée d'opposition! À quoi penses-tu donc qu'on s'occupe, dans les ambassades? Figaro prétendait qu'on s'y enfermait pour tailler des plumes. On est plus pratique, aujourd'hui… Je ne dis pas que les ministres plénipotentiaires opèrent eux-mêmes…

— Est-ce que Mme Montareuil est au courant des choses?

Mon oncle tire sa montre.

— À l'heure actuelle, oui. Elle a trouvé, en rentrant chez elle, une lettre qui la mandait, seule, à la Sûreté; elle est, depuis une demi-heure, en tête-à-tête avec un fonctionnaire qui lui révèle tout ce qu'elle sait et tout ce qu'elle ne sait pas. Elle écoute, en pleurant ses péchés. On doit lui apprendre que si, par hasard, on retrouve ses titres ou ses bijoux, on les lui remettra; mais que, le principal coupable étant mort, on ne poussera pas les recherches plus loin, afin d'éviter un scandale. Affaire classée.

— Édouard ne saura rien?

— Rien. Il n'aura qu'à se consoler de la perte de ses trois cent mille francs.

Petite affaire. «Plaie d'argent n'est pas mortelle», disent les bons bourgeois.

— Et Charlotte?

— Je ne crois pas que j'aurai besoin de lui dire ce que je viens de t'apprendre.

— Mais que pense-t-elle?

Mon oncle me regarde avec étonnement.

— Est-ce que je sais? Elle n'a rien à penser. Je suis son père; je pense pour elle… Après ça, peut-être réfléchit-elle pour son compte. Si tu veux savoir à quoi, va le lui demander.

Tout de suite.

Charlotte ne m'a pas dit ce qu'elle pense — ce qu'elle pense de ce mariage manqué et des circonstances qui en ont amené la rupture. — Mais je sais à quoi elle pense; je le sais depuis longtemps. Depuis le jour, au moins, où j'ai commencé à regarder autour de moi, à voir clair. J'ai senti que je n'étais pas seul à essayer de comprendre ce qu'il y avait derrière le voile qui doit cacher la vie à la jeunesse; rideau bien vieux, d'ailleurs, que la vanité imprudente écarte et que le cynisme déchire — car la franchise renaît aujourd'hui par l'effronterie du persiflage et l'on n'essaye plus guère, même devant des auditeurs en bas âge, de galvaniser des truismes moribonds et de passionner des lieux- communs. — Et, avec la famille dont la règle s'énerve de plus en plus devant la multiplicité des obligations mondaines et dont le rôle s'efface devant les exigences d'une instruction stupide, les jeunes êtres n'ont plus sous les yeux, lorsqu'il leur est permis de les lever de leurs livres, que le spectre de la Vie, qui les emplit de terreur, et de tristesse, et de dégoût. Les paroles, les demi-mots mêmes qu'on laisse tomber, exprès parfois, retentissent dans le vide de l'existence enfantine; et le vide est sonore. Avez-vous entendu, après les saillies d'un sceptique, ces rires d'enfants qui sont affreux, car ils sont des ricanements d'hommes? Avez-vous vu ces sourires de femmes narquoises sur des lèvres de petites filles? Ces rires-là sont presque des cris de détresse, et ces sourires pleins de douleurs. Les paroles qui les ont provoqués résonnent dans les cerveaux qu'elles tourmentent, et elles tuent quelque chose ailleurs. L'âme, où rien ne trouve d'écho, perd sa spontanéité; le coeur sait rester muet et ne veut plus partager ses peines; l'enthousiasme et la confiance sont en prison dans la caverne des voleurs. Chez les êtres faibles, l'égoïsme s'enracine, l'égoïsme vil qui peut se résoudre un jour, il est vrai, en une sympathie béate et pleurnicharde; et chez les êtres forts, c'est un repliement amer sur soi-même, un refus dédaigneux de se laisser entamer, qui peut donner au jeune homme l'exaspération et à la jeune fille une froideur de glace.

La pauvreté rend précoce, celle d'affections autant que celle d'argent. Il y a longtemps déjà, sans doute, que Charlotte a pu satisfaire sa curiosité de la vie; sa mère, morte de bonne heure, n'a pu lui inculquer, par la contagion des tendresses puériles et déprimantes, la foi dans la nécessité des compassions et des indulgences; les franchises brutales et les sarcasmes de son père l'ont forcée à acquérir son indépendance morale, à se placer en face du monde et à le juger. Et le jugement qu'elle a porté, nerveux et partial, a été la négation, instinctive plutôt que raisonnée, de tout ce qui était contraire à sa nature; et le rejet absolu de ce qu'elle ne pouvait comprendre. Verdict d'enfant roidie par le dédain, qui devient la règle immuable de la jeune fille, mais qui n'est pas rendu sans luttes et sans souffrances. Pendant que moi, isolé, enfermé dans la cage où l'on vous apprend à avoir peur et dans la cage où l'on vous enseigne à faire peur aux autres, je mordais mes poings dans l'ombre, combien n'a-t-elle pas versé de larmes, cette jeune fille calme et contemplative qui ne pouvait pas ne point voir et qu'on obligeait à entendre? Elle a souffert autant que moi; plus que moi, sans doute, car sa souffrance était plus aiguë, n'ayant point de cause précise mais des raisons générales; et cette douleur était ravivée sans trêve par le spectacle incessant de la vie basse, de l'hypocrisie meurtrière de la barbarie civilisée avec son indifférence horrifiante pour toutes les pensées hautes.

Charlotte a peut-être souffert, aussi, du manque de coeur et de la brutalité de son père; je le crois, bien que je ne l'aie point entendue se plaindre. Elle ne se plaint jamais. Les états d'indignation silencieuse par lesquels elle a passé — et que les nerfs de la femme n'oublient jamais, même quand son cerveau ne se souvient plus des causes qui les ont provoqués — lui ont ouvert l'âme à moitié en la froissant beaucoup. Car l'indignation est un projet d'acte; et un projet d'acte, même irréalisé, ne pouvant rester infécond, il y a toujours, intérieurement, résolution dans un sens quelconque, si inattendu qu'il soit. Le plus souvent, chez la femme, l'indignation réprimée produit la pitié. La pitié mesquine, espèce de compromis entre l'égoïsme forcené et le manque d'énergie mâtiné de tendresse ironique, impliquant le désaveu de toute espèce d'enthousiasme vrai; la pitié larmoyante et bavarde, qui procède de rancunes sourdes peureusement dissimulées, du désir d'actes vengeurs accomplis par d'autres que, d'avance, on renie lâchement; la pitié qui cherche dans l'exaltation du malheur, l'auréole de sa propre apathie; sentiment anti-naturel, chrétien, qui ne peut exister que par la somme de dépravation qu'il enferme. Mais l'indignation, parfois, produit aussi la fierté taciturne, la compréhension large et muette de l'universelle sottise et de l'universelle douleur; seulement, alors, elle se retire tout entière dans les solitudes silencieuses du coeur; elle se conserve et se concentre comme le feu sous la neige des volcans polaires; et, de la compression de ses élans, les âmes fortes peuvent faire jaillir des idées libératrices — ou même la bonté sans phrases, lorsqu'elles ont assez souffert et lorsque, surtout, elles ont assez vu souffrir.

C'est encore de la pitié, cela; mais une pitié haute et brave. Et c'est cette pitié-là, inquiète et nerveuse encore, que je sens vibrer dans Charlotte; je la lis sur son visage, son beau visage d'un ovale pur comme ceux qu'on rêve d'entrevoir sous les arceaux gris des vieux cloîtres; je la devine dans ses yeux réfléchis, attentifs et sévères, ses yeux noirs qui ne parlent pas; dans sa voix, d'un timbre aussi pur que lorsqu'elle était enfant, sa voix qui est l'essence d'elle toute et m'enivre comme un fort parfum.

Je l'entends souvent, cette voix-là, à présent. Elle parle pour moi, et pour moi seul. Il me semble que je n'entends qu'elle, depuis ces trois mois que nous nous aimons… An! je ne le sais pas, si nous nous aimons…

Comment avons-nous été poussés l'un vers l'autre, ce soir-là? ce soir lourd d'un jour d'orage, dans le jardin de Maisons-Laffitte, où sa robe blanche frémissait comme une aile pâle sous la nef des grands arbres noirs, où sa voix claire faisait sonner les rimes du poème de la nuit d'été… où je suis tombé à deux genoux devant elle, avec des mains glacées et mon coeur qui sautait dans ma poitrine, où elle m'a relevé de toute la force de ses deux bras et m'a porté à ses lèvres… Je n'ai point eu besoin de mentir, de lui dire que je l'avais toujours aimée; je lui ai dit que je l'aimais, ce soir-là, éperdument, à en mourir, et elle m'a serré sur son coeur en me disant: «Tais-toi, tais-toi!» Oh! cela qui fut si doux — cette bonté de vierge, plus forte qu'un amour de femme — oh! je donnerais tout au monde aujourd'hui pour que ce n'eût jamais été…

Pourquoi l'ai-je voulue, moi? Pourquoi est-elle venue ici, elle? Pourquoi revient-elle — puisqu'elle ne m'aime pas, je le sens; puisque, moi, je ne peux pas l'aimer? — Oh! c'est torturant, et je ne puis pas dire ce que c'est que notre amour; c'est comme l'amour de deux ennemis. On dirait qu'il y a toujours un fantôme entre nous… Ah! les mystérieuses et confuses sensations éveillées par le printemps passionnel! Les rêves d'idéal et les sentiments lascifs, les fougues du coeur et les ardentes convoitises! — Rien, rien… Seulement la meurtrissure des sens enivrés d'ennui et altérés par l'inquiétude; la volonté de se laisser aller à la dérive, quand on résiste malgré soi; l'esprit qui s'effraye quand la chair lance son cri; la défiance et la révolte des désirs; les abandons et les reprises, les effusions et les froideurs; et enfin, non pas la nausée, mais la rancune contre l'ennemi qui a failli vaincre — en redoutant de triompher. — Mais l'impression vive, acre, pénétrante du plaisir est tellement profonde en moi, pourtant, qu'elle s'exprime longtemps après par les spasmes du coeur et les frissons nerveux. Je ne l'aime pas; et il y a des moments où je l'adore, des moments très courts; et d'autres où je la déteste, il me semble, de tout le poids de son esprit qui s'appuie au mien, si alourdi déjà et que je ne puis plus dégager. On dirait que nous ne voyons que la vie, quand nous sommes ensemble, la vie dont nous ne parlons jamais, hideuse et vieille, — vieille, vieille…

J'ai conscience qu'elle n'est pas pour moi; et elle sent qu'elle n'est point faite de ma chair. C'est comme si je lui glaçais le coeur, comme si je pétrifiais sa sympathie; comme si quelque chose nous forçait tous deux à refouler toujours plus profondément dans l'âme une passion intense que la sentimentalité n'ose pas défigurer et qui ne vit, même dans le présent, que de souvenirs de rêves. Ce sont les sourdes fermentations de la mémoire qui m'imprègnent d'elle, du sentiment obscur de sa supériorité qui domine toutes mes pensées, qui est comme une barrière devant ma volonté; ses regards d'un instant qui ont rayonné pour jamais, ses gestes fugitifs mais impérissables, toute sa grâce mille fois révélée à moi et qui me reste si mystérieuse, toute la réalité de ses charmes, ne m'ont donné que des visions… Cela dure depuis des mois. Chaque fois, quand elle est venue, ç'a été un élan vers elle; et, quand elle est partie, une délivrance. Je puis la revoir au moins, lorsqu'elle est absente! Je la revois dans le fauteuil où elle était assise, devant la table où elle s'appuyait; ce n'est pas son image qui est là; c'est elle-même, elle tout entière. Et, quand elle vient, c'est une étrangère qui lui ressemble un peu; mais je ne puis jamais la voir telle que je l'ai revue en pensée… Une fois, une seule, sa présence m'a été douce, douce à ne pouvoir l'exprimer. Elle s'était endormie un moment; et j'ai eu à moi, réellement, immobiles, silencieux et clos, son front où la pensée inquiète a tendu la transparence de son voile, sa bouche si souvent entr'ouverte pour des questions qu'elle ne pose pas, ses yeux qui interrogent — quand j'y voudrais voir briller des étoiles. — J'aurais voulu qu'elle ne se réveillât jamais et m'endormir avec elle, moi, pour toujours…

Mais c'est fini, à présent. Nous ne serons plus séparés, Charlotte et moi; par un adversaire invisible qu'elle a deviné dans l'ombre, sans doute, et que je ne veux pas avoir terrassé pour lutter avec son fantôme. Qu'elle parle, si elle a quelque chose à dire, et si elle ose parler. Ou bien, je parlerai; et si ce que je dirai doit tuer notre amour, qu'il meure. Je ne veux plus subir le despotisme des angoisses qui l'étreignent; et je ne veux pas plus de secret entre nos âmes qu'il n'y en a entre notre chair, notre chair que rapproche un nouveau lien, car Charlotte est enceinte. Avant-hier, elle m'a décidé à aller demander sa main à son père, et à lui tout avouer; je dois lui faire part, aujourd'hui, du résultat de l'entrevue; je l'attends.

La voici. Pour la première fois, en face d'elle, je me sens maître de moi, je n'éprouve pas les frémissements d'humilité du dévot devant son idole muette, du coupable devant sa conscience.

— Tu as vu mon père?

— Oui.

C'est vrai. J'ai vu mon oncle hier matin. Il m'a écouté sans émotion et m'a laissé parler sans m'interrompre.» Tu n'auras pas ma fille, m'a-t-il dit quand j'ai eu fini. — Voulez-vous me donner les raisons de votre refus? ai-je demandé.— Certainement. Il n'y en a qu'une. Je ne veux plus marier Charlotte. — Vous ne voulez plus… — Non. Il est convenu qu'un père de famille doit faire son possible pour établir sa fille; mais si les circonstances s'opposent à la réalisation de ses désirs, le monde ne peut pas lui en vouloir de ne point persister en dépit de tout. Les faits qui ont empêché le mariage de Charlotte, en raison même de la rareté de leur caractère, m'autorisent à abandonner, au moins pendant quelques années, toutes tentatives matrimoniales à son égard. Édouard est censé avoir le coeur brisé, et il est inutile de le lui arracher tout à fait; Charlotte est supposée regretter profondément Édouard; et on m'imagine généralement versant des pleurs sur leur infortune, dans le silence du cabinet. C'est une situation. — Situation conciliable avec vos intérêts? — Peut-être. Je ne tenais pas à avoir d'enfant, moi; une fille, surtout. Les filles, il leur faut une dot; et la dot, c'est une somme d'autant plus grosse que le père s'est enrichi davantage. Il faut payer. Je payerai, puisqu'il n'y a pas moyen de faire autrement; mais le plus tard possible. — Savez-vous si Charlotte sera de votre avis et si elle voudra attendre?» Mon oncle s'est mis à ricaner. «Oh! qu'elle le veuille ou non!… Elle ne sera majeure que dans deux ans, environ; et après, les sommations respectueuses, les formalités, le temps qu'elles exigent… Une femme peut arracher ses premiers cheveux blancs, en France, avant d'avoir une volonté. — Elle peut disposer d'elle-même, en tous cas… — Illégalement. — Soit. C'est ce qu'a fait Charlotte. Depuis trois mois elle est ma maîtresse. — Ta…? a crié mon oncle en sursautant, car il a senti que je ne mentais pas. — Oui; depuis trois mois; et je viens vous demander, puisque c'est nécessaire, de nous permettre de régulariser notre situation.» Mon oncle était blême, encore, et sa main, posée à plat sur le bureau, frémissait un peu; mais sa voix n'a pas tremblé. «Votre situation, a-t-il dit, je puis la régulariser facilement; en faisant enfermer ma fille jusqu'à sa majorité, d'abord; et-en te faisant poursuivre, toi, pour détournement de mineure. La loi m'autorise… — Oui! À tout! À voler la dot de votre fille, comme vous m'avez volé mon héritage, à moi!» Mon oncle ne s'est pas indigné; il a souri et hoché la tête. «Je comprends. Je comprends. Une vengeance? Ou un chantage? — Ni l'un ni l'autre! Quelque chose qui ne vous regarde pas, que je ne veux pas vous dire. Il n'y a qu'une chose que je veuille vous dire, c'est que Charlotte est enceinte et qu'il nous faut votre consentement à notre mariage! Vous entendez? Il me le faut! Je ne veux pas que mon enfant…— Ne t'avance pas trop! La loi n'interdit pas sans raisons la recherche de la paternité…» J'ai bondi vers mon oncle et je l'ai empoigné par les épaules. «Si vous dites un mot de plus, si vous vous permettez la moindre allusion injurieuse envers Charlotte, vieux coquin, je vous écrase sous mes pieds et je vous jette par la fenêtre. Il y a longtemps que j'ai envie de le faire, sale voleur que vous êtes! Entendez-vous, que j'en ai envie? Hein? (et je sentais ses os, que j'aurais dû broyer, craquer dans mes mains, et je ne voyais plus que le blanc de ses yeux). Si je n'étais pas un lâche, comme tous ceux qui se laissent piller par des pleutres de votre trempe, il y a longtemps que j'aurais pris votre tête par les deux oreilles et que je l'aurais écrasée contre vos tables de la Loi! Je peux vous la faire, à présent, la loi, si je veux, hein!… Tenez, vous n'en valez pas la peine!» Et je l'ai jeté, d'un revers de main, au fond de son fauteuil où il s'est écroulé comme une ordure molle. «Écoutez, ai-je repris, près de la porte, avant de sortir, tandis qu'il cherchait à récupérer son sang-froid et qu'il arrangeait sa cravate. Écoutez-moi bien. Accordez-moi la main de Charlotte; je ne vous demande pas de dot; je ne vous en ai point demandée. Je ne veux pas que vous me donniez un sou, même de l'argent que vous m'avez pris. Si vous aviez la moindre affection pour votre fille, je vous dirais qu'elle sera heureuse avec moi; mais vous ne vous souciez de personne. Une dernière fois, voulez-vous? Si vous ne voulez pas, je ne sais pas ce qui arrivera; mais je prévois des choses terribles, des malheurs sans nom pour elle, pour moi — et pour vous aussi. «Je me suis arrêté, la voix coupée par la colère.» Je n'ai qu'un mot à te répondre. C'est: Non. Je n'ai pas plus d'aversion pour toi que pour un autre, malgré ce que tu viens de dire et de faire. Tu m'es indifférent — comme tous les gens qui ne peuvent me servir à rien. — Seulement, en admettant que ma fille ne me donne pas lieu de la renier purement et simplement, je ne puis pas la marier sans dot; cela ruinerait mon crédit; et, la mariant avec une dot, je ne puis la donner qu'à un homme possédant une fortune en rapport. Tel n'est point ton cas, malheureusement pour toi. Il y a des conventions sociales que rien au monde ne m'obligera à transgresser; elles sont la base de l'Ordre universel, quoi que tu en puisses dire… Tu viens de te comporter en sauvage; moi, je te parle en civilisé, a-t-il continué en glissant sa main dans un tiroir qu'il avait ouvert sournoisement et où je sais qu'il cache un revolver. La loi m'autorise à agir contre ma fille et toi. Je n'userai pas du droit qu'elle me confère. Tu as séduit Charlotte; tu peux la garder. Vivez en concubinage, si vous voulez; vous serez à plaindre avant peu, sans aucun doute. Mais c'est moi qu'on plaindra.» Je suis sorti brusquement, sans dire un mot, car je voyais rouge.

C'était avant-hier, cela; et il me semble que c'est la même fureur qui me secouait alors qui vient de m'envahir tout d'un coup, lorsque Charlotte est entrée.

— Eh! bien, que t'a dit mon père? me demanda-t-elle, anxieuse.

— Il a dû te l'apprendre lui-même, je pense.

— Non. Voilà trois jours que je ne l'ai vu; il sort de bonne heure et rentre tard; on dirait qu'il m'évite. Tu lui as dit?…

— Tout. Et il refuse. Je n'ai pas besoin de te donner ses raisons, n'est-ce pas?

Charlotte secoue la tête tristement. Elle vient s'asseoir près de moi et me prend la main.

— Et toi, que veux-tu faire?

— Moi? dis-je… Je ne sais pas. En vérité, je ne sais pas.

Et je fixe mes yeux sur quelque chose, au loin, pour éviter son regard que je sens peser sur moi. Mais l'étreinte de sa main se resserre, sa petite main si fine et si jolie, qui semble exister par elle-même.

— Dis-moi ce que tu penses, Georges! Je t'en prie, dis-le moi, si cruel que ce doive être.

Je dégage ma main et je me lève.

— Est-ce que je sais ce que tu penses, toi? Je ne l'ai jamais su! Dis-le moi, si tu veux que je te réponde. Dis-moi si tu m'aimes, d'abord!

Des larmes roulent dans les yeux de Charlotte.

— Je t'aime, oui… Oh! Je ne sais pas… Je ne peux pas dire! Je ne te connais pas. Je ne te vois pas. J'ai peur… Je devine des choses, à travers toi; des choses atroces…

Je frappe du pied, car ses larmes me crispent les nerfs et m'irritent.

— Écoute, dis-je; écoute des choses plus atroces encore. Il faut que tu les apprennes, puisque tu veux savoir ce que je pense. Je ne veux point vivre de la vie des gens que tu connais, que tu fréquentes, que tu coudoies tous les jours. Leur existence me dégoûte; et, dégoût pour dégoût, je veux autre chose. J'ai déjà cessé de vivre de, leur vie. J'ai… Tu sais, le vol commis chez Mme Montareuil, ces quatre cent mille francs de bijoux et de valeurs enlevés la nuit. Eh! bien…

Charlotte s'élance vers moi et me pose sa main sur la bouche.

— Tais-toi! Je le sais. Je l'ai deviné! Ne parle pas; je ne veux pas… Viens.

Elle m'entraîne, me fait asseoir sur le divan et me jette ses bras autour du cou.

— Tu ne te doutais pas que je savais? que j'avais compris toute ta haine pour mon père et pour ceux qui lui ressemblent, et que j'avais pu lire en toi comme dans un livre le jour où tu es venu me parler, te rappelles-tu? en revenant de Bruxelles… Non, non, ne t'en va pas. Reste. Ne te mets pas en colère si je pleure; c'est plus fort que moi. Écoute. Je ne t'aimais pas, mais je sentais combien tu étais tourmenté… Et le soir où tu m'as parlé, dans le jardin, je ne t'aimais pas non plus, mais je savais que tu avais soif d'une amitié compatissante, comme tous les coeurs malheureux…

D'un geste brusque, je me délivre de son étreinte.

— Il fallait te défendre, alors, puisque tu n'avais que de la pitié pour moi! Ce n'est pas de la sympathie que je te demandais!

— Enfant! dit-elle en me reprenant dans ses bras; est-ce que tu le savais, ce que tu me demandais? tu voulais trouver l'oubli, en moi, le sommeil de toutes les pensées qui te hantent, la fin du cauchemar qui t'oppresse. Cela, je ne pouvais te le donner qu'avec moi-même. Ce soir-là, tu avais vu en moi une fée qui peut chasser les mauvais rêves; mais je n'étais qu'une femme, et mon seul charme c'était mon amour. Je te l'ai donné autant que j'ai pu; pas assez complètement, sans doute… et, surtout, je ne t'ai jamais dit ce que j'aurais dû te dire, je ne t'ai jamais parlé comme j'étais résolue à le faire chaque fois que je venais te voir. Pardonne-moi; je sentais que ta souffrance était tumultueuse et irritable, et je n'ai jamais osé… J'avais peur…

— Tu avais peur! dis-je en me levant et en marchant par la chambre. Peur de quoi? De me dire que j'étais un voleur? Je m'en moque pas mal! Ou bien d'entreprendre ma conversion? Tu aurais sans doute perdu ton temps. C'était bien inutile, va, tes airs mystérieux et tes façons d'enterrement… Tu m'as demandé ce que je voulais faire, tout à l'heure. Si ton père m'avait accordé ta main, j'aurais vu; mais puisqu'il refuse… je veux continuer, ni plus ni moins, et le tonnerre de Dieu ne m'en empêcherait pas. J'espère que tu ne me quitteras pas; tu t'ennuieras un peu moins que tu ne l'as fait jusqu'ici…

— Non, non! crie Charlotte. Ne parle pas ainsi! Ce n'est pas fait pour toi, cela! je ne veux pas…

— Pourquoi donc n'est-ce pas fait pour moi? Parce que les lois, qui ont permis qu'on me dépouillât depuis, ne m'ont pas fait naître pauvre? Parce que j'ai été enfermé au collège au lieu d'être interné dans la maison de correction? Parce que j'ai appris des ignominies dans des livres, derrière des murs, au lieu de faire l'apprentissage du vice en vagabondant par les rues? Je ne comprends pas ces raisons-là. Parce qu'on m'a fait donner assez d'instruction et qu'on m'a laissé assez d'argent pour me permettre d'agir en larron légal, comme ton père? Je ne veux pas être un larron légal; je n'ai de goût pour aucun genre d'esclavage. Je veux être un voleur, sans épithète. Je vivrai sans travailler et je prendrai aux autres ce qu'ils gagnent ou ce qu'ils dérobent, exactement comme le font les gouvernants, les propriétaires et les manieurs de capitaux. Comment! j'aurai été dévalisé avec la complicité de la loi, et même à son instigation, et je n'oserai pas renier cette loi et reprendre par la force ce qu'elle m'a arraché? Comment! toi qui es une femme et qui seras mère demain, tu peux être empoignée ce soir par des gendarmes que ton père aura lancés contre toi et enfermée jusqu'à vingt-et-un ans comme une criminelle, avec l'interdiction, après, de te marier avant l'expiration des interminables délais légaux! et tu hésiteras à fouler aux pieds toutes les infamies du Code?

— Non, dit Charlotte, je n'hésiterai pas. Je suis ta femme et je suis prête à te suivre. Mais… Non, je t'en prie, ne fais pas cela. Je t'en prie; pour moi, pour… l'enfant… et surtout pour toi. Oh! j'aurais tant donné pour que tu ne l'eusses jamais fait! et je te supplie de ne plus le faire. N'est-ce pas, tu voudras bien?

Elle se lève et vient près de moi.

— Dis-moi que tu voudras bien. Je sais aussi, moi, que c'est ignoble, toutes ces choses; toute cette société immonde basée sur la spoliation et la misère; je sais que les gens qui soutiennent ce système affreux sont des êtres vils; mais il ne faut pas agir comme eux…

— C'est le seul moyen de les jeter à bas, dis-je. Lorsque les voleurs se seront multipliés à tel point que la gueule de la prison ne pourra plus se fermer, les gens qui ne sont ni législateurs ni criminels finiront bien par s'apercevoir qu'on pourchasse et qu'on incarcère ceux qui volent avec une fausse clef parce qu'ils font les choses mêmes pour lesquelles on craint, on obéit et on respecte ceux qui volent avec un décret. Ils comprendront que ces deux espèces de voleurs n'existent que l'une par l'autre; et, quand ils se seront débarrassés des bandits qui légifèrent, les bandits qui coupent les bourses auront aussi disparu. Tu sais ce que je pense, maintenant; tu sais ce que j'ai fait et ce que je veux faire — tu entends? ce que je veux faire!

— Oh! c'est affreux, dit Charlotte en sanglotant. Je ne sais pas si tu as tort… mais je ne peux pas, je ne peux pas… Écoute- moi, je t'en supplie… au moins pendant quelque temps… Tu te calmeras. Tu es tellement énervé! Tu verras que c'est trop horrible… Je n'ai pas même le courage d'y penser; et je n'aurais pas la force… Oh! si tu savais ce que je souffre! Je t'aime, je t'aime de toute mon âme à présent; et je t'aimerai… oh! je ne peux pas dire comme je j'aimerai…

Je la prends dans mes bras.

— Eh! bien, si tu m'aimes, Charlotte, ne me demande point des choses impossibles. Il faut que j'agisse comme je te l'ai dit, je suis poussé par une force que rien au monde ne pourra vaincre, même ton amour. Mais tu seras heureuse, je te jure…

— Non, murmure-t-elle en détournant la tête; je voudrais pouvoir te dire: oui; je le voudrais de tout mon coeur; mais c'est plus fort que moi, je ne peux pas. Il me semble que je mourrais de peur et de honte… et je ne veux pas que toi… Oh! mon ami, mon ami! ne me repousse pas ainsi…

— Si! dis-je, je te repousserai — et j'écarte sa main glacée qu'elle a posée sur mon front brûlant, car sa douleur me pénètre et m'exaspère et je sens fondre, devant ce désespoir de femme, l'âpre résolution qui, depuis si longtemps, s'ancra en moi. — Si! je te repousserai si tu es assez faible pour ne point agir ce que tu penses, car tu sais bien que j'ai raison. Je serai ce que je veux être! Et je resterai seul si tu n'es pas assez forte pour me suivre.

Charlotte devient pâle, pâle comme une morte; et ses yeux seuls, éclatants de fièvre, paraissent vivants dans sa figure.

— Je ne peux pas, dit-elle tout bas; et d'autres paroles, qu'elle voudrait prononcer, expirent sur ses lèvres blêmes.

— Eh! bien, va-t-en, alors! crié-je d'une voix qui ne me semble pas être la mienne. Va retrouver ton père, fille de voleur! il m'a volé mon argent et toi tu veux me voler ma volonté! Va t-en! Va-t- en!…

Alors, Charlotte s'en va, toute droite. Et pendant longtemps, cloué à la même place et comme pétrifié, je crois entendre le bruit de ses pas qui s'est éteint dans l'escalier.

Ce que je ressens, c'est pour moi. Je voudrais bien qu'il y eût là quelqu'un pour me tuer, tout de même; mais on ne meurt pas comme ça. Il faut vivre. Eh! bien, en avant……

Le lendemain matin, à la gare du Nord, au moment où je vais prendre le train pour Bruxelles, quelqu'un me frappe sur l'épaule. Je me retourne. C'est l'abbé Lamargelle.

— Vous partez en voyage, cher monsieur?

— Oui; pour affaires; un voyage qui durera quelque temps, je pense.

— Vous ne m'étonnez pas; votre oncle est un homme aimable et Melle Charlotte est absolument charmante; mais les événements de ces temps derniers, ces malheureux événements, ont influé quelque peu sur l'aménité de leur caractère; et quand on ne trouve plus dans la famille les joies profondes auxquelles elle vous a habitué… Ah! ç'a été bien déplorable, ce qui est arrivé. Pour ma part, je n'ai aucune honte à l'avouer, j'y ai perdu une petite commission qui devait m'être versée au moment du mariage. Enfin… Les voies de la Providence sont insondables. M. Édouard Montareuil est bien affecté.

— J'espère qu'il se consolera, avec le temps.

— Je l'espère aussi. Le temps… les distractions… Je crois savoir qu'il se fait inoculer; je l'ai rencontré l'autre jour sur la route de l'Institut Pasteur. La science est une grande consolatrice. Quant à vous, vous préférez les voyages.

— Oh! voyages d'affaires…

— Oui; des affaires au loin; l'isolement. Vous avez sans doute raison. Beaucoup de gens éprouvent le besoin de la solitude, de temps à autre:

Quiconque est loup, agisse en loup; C'est le plus certain de beaucoup;

comme le dit le fabuliste, continue l'abbé en me plongeant subitement ses regards dans les yeux. Allons! je crains de manquer mon train. Au revoir, cher monsieur. Nous nous retrouverons, j'espère; je fais même mieux que de l'espérer, il n'y a que les montagnes, hé! hé! qui ne se rencontrent pas. Je vous souhaite un excellent voyage. — Prenez garde au marchepied.

Par la portière du wagon, j'aperçois sa haute silhouette noire qui disparaît au coin d'une porte. Était-il venu pour prendre un train — ou pour me voir? Et alors, pourquoi?

Ah! pas de suppositions! Ça ne sert à rien — surtout quand les prêtres sont dans l'affaire. — Des malins, ceux-là! et qui ne sont peut-être pas les plus mauvais soutiens de la Société, bien que la bourgeoisie déclare, en clignant de l'oeil, que le cléricalisme c'est l'ennemi.

J'y réfléchis pendant que le train, qui s'est mis en marche, traverse la tristesse des faubourgs. Quand on pense au nombre des êtres qui vivent dans ces hautes maisons blafardes, dans ces lugubres casernes de la misère, et qui sont provoqués, tous les jours, par ces deux défis: la ceinture de chasteté et le coffre- fort; quand on songe qu'on ne met en prison tous les ans, en moyenne, que cent cinquante mille individus en France et quelques malheureux millions en Europe; on est bien forcé d'admettre, en vérité, devant cette dérisoire mansuétude de la répression impuissante, que la seule chose qui puisse retenir les gens sur la pente du crime, c'est encore la peur du diable.

V — OÙ COURT-IL?

— Naturellement, si vous essayez d'expliquer ça à un gendarme, il y a fort à parier qu'il vous prendra pour un aliéné dangereux. Mais il n'en est pas moins vrai que le voleur, c'est l'Atlas qui porte le monde moderne sur ses épaules. Appelez-le comme vous voudrez: banquier véreux, chevalier d'industrie, accapareur, concussionnaire, cambrioleur, faussaire ou escroc, c'est lui qui maintient le globe en équilibre; c'est lui qui s'oppose à ce que la terre devienne définitivement un grand bagne dont les forçats seraient les serfs du travail et dont les garde-chiourmes seraient les usuriers. Le voleur seul sait vivre; les autres végètent. Il marche, les autres prennent des positions. Il agit, les autres fonctionnent.

— Et leurs fonctions consistent à voler, dis-je.

— Si l'on veut pousser les choses à l'extrême, certainement, répond Issacar en allumant une cigarette. Mais pourquoi hyperboliser? Il est bien évident que l'homme, en général, est avide de gains illicites et que le petit nombre de ceux qui n'ont pas assez d'audace pour agir en pirates, avec les lettres de marque octroyées par le Code, rêvent de se conduire en forbans. Le genre humain est admirablement symbolisé, à ce point de vue, par le trio qui fit semblant d'agoniser, voici dix-huit siècles, au sommet du Golgotha: le larron légal à droite, le larron hors la loi à gauche, et Jésus la bonté même, représentant la soumission craintive aux pouvoirs constitués, au milieu. Seulement, quand on a dit cela, on n'a pas dit grand'chose. On a établi les éléments inaltérables de l'âme actuelle, mais on a ignoré les diversités extérieures de son agencement. Il y a fleurs et fleurs, bien que, primordialement, toutes les parties de la fleur soient des feuilles; et il y a filous et filous bien que, par leur fonds, tous les hommes soient des fripons.

— N'allez-vous pas trop loin, à votre tour?

— Je ne pense pas. Je ne crois point que la nature humaine soit mauvaise en elle-même, ou, au moins, incurablement mauvaise; pas plus que je ne crois au criminel-né. Ce sont là des mensonges conventionnels, fort commodes sans doute, mais qu'il ne faudrait point ériger en axiomes. Je crois à l'influence détestable, irrésistible, du déplorable milieu dans lequel nous vivons, Que la corruption engendrée par ce milieu soit profonde et générale, il n'y a pas lieu d'en douter; les êtres qui échappent à son action sont en bien petit nombre. Ils existent, cependant; car c'est soutenir un paradoxe abominable que d'affirmer qu'il n'y a point d'honnêtes gens. Les personnes les plus versées en la matière n'ont point de doutes à ce sujet. M. Alphonse Bertillon assure même qu'on pourrait trouver à Paris, parmi les êtres placés dès leur jeunesse dans ces conditions qui sont le lot des criminels que nous sommes tous plus ou moins, une centaine d'hommes devenus et restés parfaitement honnêtes. «On les trouverait tout de même, dit-il, mais ce seraient cent imbéciles.» Imbéciles ou non, peu importe. Il suffit qu'ils existent.

— C'est suffisant, en effet.

— Partant donc de ce point que l'honnête homme n'est pas un mythe, mais une simple exception, nous nous trouvons en face d'une masse énorme dont les éléments, absolument analogues au point de vue physiologique ou psychologique, ne se différencient qu'en raison de leur agencement au point de vue social. Pour diviser en deux parties les unités malfaisantes qui composent cette masse, on est obligé de prendre le Code pénal pour base d'appréciation.

— Bien entendu; le Code, c'est la conscience moderne.

— Oui. Anonyme et à risques limités… La première partie est composée, d'abord, de criminels actifs, dont la loi ignore, conseille ou protège les agissements, et qui peuvent se dire honnêtes par définition légale; puis, de criminels d'intention auxquels l'audace ou les moyens font défaut pour se comporter habituellement en malfaiteurs patentés, et dont les tentatives équivoques sont plutôt des incidents isolés qu'une règle d'existence; ceux-là aussi peuvent se dire honnêtes. Cette catégorie tout entière a pour caractéristique le respect de la légalité. Les uns sont toujours prêts à commettre tous les actes contraires à la morale, soit idéale, soit généralement admise, pourvu qu'ils ne tombent point sous l'application directe d'un des articles de ce Code qu'ils perfectionnent sans trêve. Les autres, tout en les imitant de leur mieux, de loin en loin et dans la mesure de leurs faibles facultés, ne sont en somme que des dupes grotesques et de lamentables victimes qui ne consentent, pourtant, à se laisser dépouiller que par des personnages revêtus à cet effet d'une autorité indiscutable et qualifiés de par la loi. Classes dirigeantes et masses dirigées. De par la loi, Monsieur, de par la loi! Vous savez quelle est la conséquence d'un pareil ordre de choses. Égoïsme meurtrier en haut, misère morale et physique en bas; partout, la servitude, l'aplatissement désespéré devant les Tables de la Loi qui servent de socle au Veau d'Or.

— Certes, l'esclavage est général; et le joug est plus lourd à porter, peut-être, pour les dirigeants que pour les dirigés. Il est vrai qu'ils ont l'espoir, sans doute, d'arriver à accaparer toute la terre, à monopoliser toutes les valeurs, à asservir scientifiquement le reste du monde et à le parquer dans les pâturages désolés de la charité philanthropique. Je suis convaincu que pas une voix ne s'élèverait pour protester s'ils parvenaient à établir un pareil régime.

— C'est fort probable. L'éducation de l'humanité est dirigée depuis longtemps vers un but semblable, et les utopistes du Socialisme la parachèvent. Mais la tentative, si l'on osait la risquer, ne réussirait pas, et voici pourquoi: il y a toute une catégorie d'individus qui n'ont cure des lois, qui s'emparent du bien d'autrui sans se servir d'huissiers et qui lèvent des contributions sur leurs contemporains sans faire l'inventaire de leurs ressources. Ce sont les voleurs. Il faut leur laisser ce nom, qui n'appartient qu'à eux seuls, de par la loi, et même étymologiquement. Vola, ça ne veut pas dire: une sébile. Examinez la paume des mains des législateurs, dans un Parlement quelconque, lorsqu'on vote à mains levées, et vous conviendrez que, le titre de voleurs ne saurait s'appliquer aux coquins qui mendient les uns des autres, pour commettre leurs méfaits, l'aumône de la légalité. Je ne dis pas qu'il ne se trouve point de voleurs véritables, parmi ces filous en carte; il y en a, et il y en aura de plus en plus; mais c'est encore l'exception. Quant au vrai voleur, ce n'est pas du tout, quoi qu'on en dise, un commerçant pressé, négligent des formalités ordinaires, une sorte de Bachi-Bouzouk du capitalisme. C'est un être à part, complètement à part, qui existe par lui-même et pour lui-même, indépendamment de toute règle et de tous statuts. Son seul rôle dans la civilisation moderne est de l'empêcher absolument de dépasser le degré d'infamie auquel elle est parvenue; de lui interdire toute transformation qui n'aura point pour base la liberté absolue de l'Individu; de la bloquer dans sa Cité du Lucre, jusqu'à ce qu'elle se rende sans conditions, ou qu'elle se détruise elle-même, comme Numance. Ce rôle, il ne le remplit pas consciemment, je l'accorde; mais enfin, il le remplit. Je n'admets pas que le voleur soit la victime révoltée de la Société, un paria qui cherche à se venger de l'ostracisme qui le poursuit; je le conçois plutôt comme une créature symbolique, à allures mystérieuses, à tendances dont on ignore généralement la signification, comme on ignore la raison d'être de certains animaux qui, cependant, ont leur utilité et qu'on ne détruit que par habitude aveugle et par méchanceté bête. Le voleur va à son but, non pas que le crime soit bien attrayant et que ses profits soient énormes, mais parce qu'il ne peut faire autrement. Il sent peser sur lui l'obligation morale de faire ce qu'il fait. Je dis bien: obligation morale. «Le renard, en volant les poules, a sa moralité, assure Carlyle; sans quoi il ne pourrait pas les voler.» Quoi de plus juste?

— Rien au monde. C'est faire du crime ce qu'il est: une matière purement sociologique. Et c'est faire du criminel ce qu'il est aussi: une conséquence immédiate de la mise en train des mauvaises machines gouvernementales, un germe morbide qui apparaît, dès leur origine, dans l'organisme des sociétés qui prennent pour base l'accouplement monstrueux de la propriété particulière et de la morale publique, qui se développe avec elles et ne peut mourir qu'avec elles. C'est faire du voleur un individu possédant une moralité spéciale qui lui enlève la notion de l'harmonique enchaînement de l'organisation capitaliste, et qu'il refuse de sacrifier au bien général défini par les légistes. C'est faire de lui le dernier représentant, abâtardi si l'on y tient, de la conscience individuelle.

— Certainement, dit Issacar. Mais ce n'est pas seulement son dernier représentant; c'est son représentant éternel. Toutes les civilisations qui ne se sont pas fondées sur les lois naturelles ont vu se dresser devant elles cet épouvantail vivant: le voleur; elles n'ont jamais pu le supprimer, et il subsistera tant qu'elles existeront; il est là pour démontrer, per absurdum, la stupidité de leur constitution. Les gouvernements ont un sentiment confus de cette réalité; et, avec une audace plus ingénue peut-être qu'ironique, ils déclarent que leur principale mission est de maintenir l'ordre, c'est-à-dire la servilité générale, et de faire une guerre sans merci au criminel, c'est-à-dire à l'individu que leurs statuts classent comme tel.

— C'est absolument comme si un conquérant affirmait, que sa seule raison d'être est de subjuguer des provinces. Sa présence n'a pas besoin d'être expliquée. Mais il est probable que les masses exploitées finiront par s'apercevoir que leur pire ennemi n'est pas le criminel traqué par la police et exclusivement sacrifié comme un bouc émissaire pour assurer à la loi une sanction indispensable. La faim fait sortir le loup du bois…

— Les loups sont des loups, répond Issacar; et les hommes… Il y a annuellement cinquante mille suicides en Europe; et, en France seulement, quatre-vingt-dix mille personnes meurent de faim et de privations, tandis que soixante-dix mille autres sont internées dans les asiles d'aliénés par suite de chagrins et de misère. Croyez-vous que cette foule de misérables ait des principes moraux plus solides que ceux de leurs contemporains? Pas du tout. Il n'y a plus que dans certains milieux révolutionnaires qu'on croie encore à l'honnêteté. Mais la distance est si grande, de la pensée à l'acte! Plutôt que de la franchir, ils préfèrent la mort.

— Pourtant, dis-je, ils sont presque tous chrétiens; et leur religion leur enseigne la nécessité de l'audace. Le ciel même, dit l'évangile, appartient aux violents qui le ravissent. Violenti rapiunt illud. Que pensez-vous de cette promesse du paradis faite aux criminels?

— Elle m'amuse. Pourtant, elle est d'une grande profondeur, et les casuistes ne l'ont pas ignoré. Par le fait, les criminels commencent à jouir sur cette terre de privilèges que ne partagent point les honnêtes gens. On disait autrefois que le voleur avait une maladie de plus que les autres hommes: la potence; on peut dire aujourd'hui qu'il a une maladie de moins: la maladie du respect. Et, ce qu'il y a de plus curieux, c'est que ce respect qu'il ressent de moins en moins, il l'inspire de plus en plus. Allez voir juger, par exemple, une affaire d'adultère; le voleur, devant le public et même le tribunal, fait bien meilleure figure que le volé. Et qui voudrait, croire, à présent, que la faillite n'a pas été instituée pour le bien du débiteur, pour lui refaire une virginité?

— Personne, assurément. On pourrait même aller beaucoup plus loin que vous ne le faites; et je serais porté à admettre que cette considération pour le larron augmente en raison exacte du mépris croissant pour la misère. Penser qu'après dix-huit siècles de civilisation chrétienne les pauvres sont condamnés en naissant! Et ils sont condamnés comme voleurs. Tu as volé de la vie, de la force, de la lumière! Tu es condamné à payer avec ta chair, avec ton sang, avec ton geste de bête, avec ta sueur, avec tes larmes! Et l'ignoble comédie que la charité infinie les oblige à jouer! Quand vous entendez un homme chanter dans la rue, vous pouvez être sûr qu'il n'a pas de pain.

— Que voulez-vous? ricane Issacar. Ils ont contre eux l'opinion publique — la même qui fera semblant de vous honnir si vous vous laissez pincer au cours d'un cambriolage. — Seulement le pauvre est réprouvé à perpétuité, et sans merci; car la dignité de l'infortune est morte. Vous, vous ne serez déshonoré que pour un temps, et jusqu'à un certain point; car vous aurez été assez habile pour mettre en lieu sûr le produit de vos précédents larcins. Il n'y a qu'une opinion publique, voyez-vous: c'est celle de la Bourse; elle donne sa cote tous les jours. Lisez-la en faisant votre compte, même si vous revenez du bagne. Vous saurez ce qu'on pense de vous.

— J'ai déjà eu l'occasion de la consulter une fois, cette opinion publique; lorsque j'ai voulu m'assurer de la valeur des titres avec lesquels mon oncle avait réglé ses comptes de tutelle.

— Oui, je sais; elle vous a répondu: cent mille francs, à peu près. C'était comme si elle vous avait dit: Tu risqueras cette somme dans une entreprise quelconque, et tu la perdras; car ton capital est mince et les gros capitaux n'existent que pour dévorer les petits. Ou bien, tu chercheras à joindre à tes maigres revenus ceux d'un de ces emplois honnêtes qui, pour être peu lucratifs, n'en sont pas moins pénibles. Ceux qui les exercent ne mangent pas tout à fait à leur faim, sont vêtus presque suffisamment, compensent l'absence des joies qu'ils rêvent par l'accomplissement de devoirs sociaux que l'habitude leur rend nécessaires; et, à part ça, vivent libres comme l'air — l'air qu'on paye aux contributions directes.

— La perspective était engageante. Néanmoins, elle ne m'attirait pas. J'étais assez bien doué, il est vrai, et si j'avais eu de l'ambition… Mais je n'ai pas d'ambition. Arriver! À quoi? Chagrin solitaire ou douleur publique. Manger son coeur dans l'ombre ou le jeter aux chiens. D'ailleurs, je n'avais pas la notion déprimante de l'avenir. Je voulais vivre pour vivre.

— Ne faites pas de la résolution que vous avez prise une question de principes, dit Issacar. Rien de mauvais comme les principes. Vous êtes, ainsi que tous les autres criminels, poussé par une force que vous ne connaissez pas, qui n'est point héréditaire, et à laquelle les milieux que vous avez traversés ont simplement permis un libre développement. Le voleur est un prédestiné.

— C'est possible. Moi, je vole parce que je ne suis pas assez riche pour vivre à ma guise, et que je veux vivre à ma guise. Je n'accepte aucun joug, même celui de la fatalité.

— Prenez garde. Si vous vous dérobez à toute domination, vous vous condamnez à subir toutes les influences passagères.

— Ça m'est égal Et puis, j'aime voler.

— Voilà une raison. On peut s'éprendre de tout, même du plaisir et du crime, avec sincérité et, j'oserai le dire, avec élévation.

— Vous n'avez peut-être pas tort, après tout, de parler du voleur comme d'un prédestiné. Il me semble que, même si j'étais resté riche, je n'aurais été attiré vers rien, ou seulement vers des choses impossibles.

— Vous auriez été un isolé ou un libertin, car vous êtes un individu; étant pauvre, vous êtes un malfaiteur par définition légale. Dans une société où tous les désirs d'actes et les appétits sont réglés d'avance, le crime sous toutes ses formes, de la débauche à la révolte, est la seule échappatoire prévue, et implicitement permise par la loi aux forces vives qui ne peuvent trouver leur emploi dans le mécanisme réglementé de la machine sociale, et auxquelles la pauvreté défend l'isolement. Vous auriez pu tenter n'importe quoi; on vous aurait reconnu tout de suite comme un caractère, et vous auriez été perdu. La lanterne avec laquelle Diogène cherchait un homme, et qu'avait déjà tenue Jérémie, l'Individu la porte sur la poitrine, aujourd'hui — afin qu'on puisse le viser au coeur et le fusiller dans les ténèbres.

— Puisque je dois être un voleur, et rien qu'un voleur…

— Pourquoi: rien qu'un voleur? Ne pouvez-vous être quelque autre chose en même temps? Vous êtes déjà ingénieur; continuez. Le loisir ne vous manquera pas. Vous auriez tort de vous cantonner dans une occupation unique. Il faut être de votre temps, mais pas trop. La grande préoccupation de notre époque est la division du travail, car on affirme aujourd'hui que les parties ne doivent plus avoir de rapports avec le tout. Il n'y a que le vol qui ne soit pas une spécialité. N'en faites pas une.

— Soit. Je voulais dire qu'il y a deux sortes de filous; l'escroc et le voleur proprement dit. L'un nargue les lois, l'autre ne leur fait même pas l'honneur de s'occuper d'elles; je veux agir comme ce dernier.

— Affaire de tempérament. Moi, je préfère l'escroquerie, pour la même cause; mais je n'ai pas la maladie du prosélytisme. Soyez un larron primitif, un larron barbare si vous voulez. Permettez-moi seulement de vous donner un bon conseil: faites aux lois l'honneur de vous inquiéter d'elles. Comparez les statuts criminels des différents peuples, et leurs codes; comparez aussi leurs régimes pénitentiaires et l'échelle de ces régimes; et, avant de tenter un coup, examinez dans quel pays et dans quelles conditions il est préférable de le risquer; laissez le moins possible au hasard; sachez d'avance quel sera votre châtiment, et comment vous le subirez, si vous êtes pris. Je souhaite que vous ne le soyez jamais; mais mes voeux ne sont point une sauvegarde. Jusqu'ici, vous n'avez commis qu'un vol, fort imprudent et d'une audace presque enfantine; grâce à un concours de circonstances extraordinaires, vous n'avez même pas été soupçonné. On a bien raison de dire qu'il n'y a que l'invraisemblable qui arrive! Cependant, ne vous y fiez pas.

— Je ne m'y fie pas.

— Et surtout, souvenez-vous bien qu'il faut éviter à tout prix les violences contre les personnes. L'assassinat, soit pour l'attaque de la propriété à conquérir, soit pour la défense de la propriété qu'on vient d'annexer, est un procédé grossier et anachronique qu'un véritable voleur doit répudier absolument. Tout ce qu'on veut, mais pas la butte.

— C'est mon avis,

— Le genre de vie que vous choisissez, à part ses risques (mais quelle profession n'a pas ses dangers?) me semble pleine de charmes pour un esprit indépendant. Carrière accidentée! Vous verrez du pays, et peut-être des hommes. On passe partout avec de l'argent, et l'on ne vous demande guère d'où il vient; excusez cette banalité.

— De bon coeur. Ma vie ne sera peut-être pas très gaie, et ne sera point, sûrement, ce que j'aurais désiré qu'elle fût. Mais elle ne sera pas ce qu'on aurait voulu qu'elle eût été! La loi, qui a permis qu'on me fît pauvre, m'a condamné à une existence besogneuse et sans joie. Je m'insurge contre cette condamnation, quitte à en encourir d'autres.

— Ne vous révoltez pas trop, dit Issacar; ça n'a jamais rien valu. Contentez-vous de donner l'exemple en vivant à votre fantaisie. Pourtant, si vous pouvez retirer un plaisir d'une comparaison entre l'état qui sera le vôtre et la situation que vous assignait la bienveillance de la Société, ne vous refusez pas cette satisfaction.

— C'est un parallèle que j'établirai souvent, et à un point de vue surtout.

— Celui des femmes, je parie?

— Tout juste! Ah! les bourgeois sont bien vils; mais ce qu'elles sont lâches, leurs filles! Elles peuvent se vanter de le traîner, le boulet de leur origine!

— Comme vous vous emportez! Ne pouvez-vous dire tranquillement que les honnêtes filles du Tiers-État ont la prétention ridicule de vouloir faire payer leur honnêteté beaucoup puisqu'elle ne vaut?… Auriez-vous eu quelque petite histoire avec une de ces demoiselles, ces temps derniers? Votre brusque arrivée à Bruxelles, quand j'y réfléchis, me laisserait croire à un drame.

— Ni drame ni comédie; quelque chose de pitoyable et qui n'a pas même de nom. N'en parlons pas; c'est fini. Seulement, j'en ai assez, des femmes qui portent un traité de morale à la place du coeur et qui savent étouffer leurs sens sous leurs scrupules. Ah! des femmes qui n'aient pas d'âme, et même pas de moeurs, qui soient de glorieuses femelles et des poupées convaincues, des femmes auréolées d'inconscience, enrubannées de jeunesse et fleuries de jupons clairs!…

— Vous en aurez, dit Issacar. Je ne vous promets point que leur immoralité ne vous ennuiera pas autant, au fond, que la moralité des autres; mais elle est moins monotone et vous distraira quelquefois. Ce sont de bonnes filles, pas si bonnes que ça tout de même, qui ont assez de défauts pour faire faire risette à leurs qualités, et auxquelles l'instruction obligatoire a même appris l'orthographe. En vérité, je me demande ce que les honnêtes femmes peuvent encore avoir à leur reprocher. Elles reniflent, parce qu'elles n'osent pas se moucher de peur d'enlever leur maquillage, mais elles ont des pièces d'or dans leurs bas. Oui, je sais bien, vous vous moquez de ça… Enfin, on n'a pas à s'occuper des toilettes; c'est quelque chose par le temps qui court… Ah! sapristi, quelle heure est-il donc?

— Cinq heures et quart.

— Bon. Nous avons encore dix minutes à nous; il nous en faux cinq tout au plus pour aller à notre rendez-vous. Je mets ces dix minutes à profit. Voulez-vous me prêter vingt mille francs?

— Très volontiers.

— J'ai l'intention, voyez-vous, de tenter quelque chose du côté du Congo. J'ai une idée…

— Vous ne croyez donc plus aux ports de mer?

— Si; mais la question n'est pas mûre; les Belges y viendront, n'en doutez pas, et je crois même qu'après avoir creusé des bassins dans toutes leurs villes ils feront la conquête de la Suisse, pour créer un port à La-Chaux-de-Fonds; seulement, il faut attendre. Ah! si vous vouliez marcher avec moi, nous serions des précurseurs…

— Je regrette de ne le pouvoir, dis-je; mais je ne veux pas me mêler d'affaires. Pourtant, je suis très heureux de vous être utile, car vous m'avez rendu service.

— En m'occupant de la négociation des titres et des bijoux dont vous avez soulagé cette bonne vieille dame? C'était si naturel! Je regrette seulement de n'en avoir pu tirer que cent trente mille francs. Mais vous verrez vous-même, avant peu, combien nous sommes exploités.

— Je n'en serai pas surpris. Voulez-vous que je vous donne un chèque ce soir?

— Non, répond Issacar; vous m'enverrez ces vingt mille francs de Londres, après-demain matin, en bank-notes anglaises.

— Après-demain matin! Mais je ne serai pas à Londres…

— Si. Vous y serez demain soir à six heures. C'est moi qui vous le dis. À présent, en route, chantonne Issacar en prenant son chapeau. Le café où nous devons voir mon homme est à deux pas d'ici.

Tout à côté, en effet; en face de la Bourse. C'est l'heure de l'apéritif et l'établissement regorge de clients attablés devant des boissons rouges, et jaunes, et vertes. Des hommes aux figures désabusées de contrefacteurs impénitents, qui trichent aux cartes ou se racontent des mensonges; des femmes d'une grande fadeur, joufflues et comme gonflées de fluxions malsaines, avec des bouches quémandeuses et des paupières lourdes s'ouvrant péniblement sur des yeux de celluloïd qui meurent d'envie de loucher.

Après un moment d'hésitation, nous nous dirigeons vers une table qu'encombre un jeune homme blond; c'est la seule qui soit aussi faiblement occupée. Le jeune homme blond, plongé dans la lecture d'un journal, nous autorise à l'investir; aussitôt, je me poste sur son flanc gauche et Issacar lui fait face avec intrépidité.

— Pour qui la chaise qui reste libre? Pour qui? dis-je à Issacar dès que le garçon nous a munis de pernicieux breuvages.

— Pour un fort honnête homme, gros industriel, fabricant de produits chimiques, qui brûle du désir de faire votre connaissance et de vous voir placer deux cent mille francs pour le moins dans ses mains sans tache,

— Quelle singulière idée vous avez de me mettre en rapports avec des gens…

— Chut! Chut!

Issacar se retourne pour faire signe à l'honnête industriel qui vient d'entrer et dont il a reconnu la silhouette dans une glace. L'honnête industriel a aperçu le signal. Il s'avance en souriant; le ventre trop gros, les membres trop courts, une tête d'Espagnol de contrebande avec des moustaches à la Velasquez, le front déprimé, ridé comme par l'habitude du casque, les doigts épais, courts, cruels, écartés comme pour l'égouttement de l'eau bénite. Issacar fait les présentations comme s'il n'avait fait autre chose de sa vie; et la chaise libre perd sa liberté.

— Monsieur, me dit l'honnête industriel, j'ai appris par M. Issacar combien vous êtes désireux de trouver, en même temps qu'un moyen d'utiliser vos merveilleuses facultés d'ingénieur et d'inventeur, un placement rémunérateur pour vos capitaux. Je pense que je puis vous offrir, pour une fois, cette double possibilité, savez-vous. C'est aussi l'avis de notre honorable ami M. Issacar, et je suis heureux qu'il ait ménagé cette entrevue, pour une fois, afin que je puisse vous exposer l'état de mes affaires, savez- vous. Si vous le permettez, je vais, sans autre préambule, vous donner une idée de mon entreprise.

Je permets tout ce qu'on veut; et l'honnête industriel commence ses explications. Il parle le plus vite qu'il peut et j'écoute le moins possible. Mon Dieu! Mon Dieu! pourvu que ça ne dure pas trop longtemps!… À l'expiration du premier quart d'heure, le jeune homme blond, à côté de moi, commence à donner des signes d'impatience; il s'agite nerveusement sur la banquette et déplie son journal avec rage. Tant pis pour lui! Il n'a qu'à s'en aller, s'il n'est pas content. Ah! que je voudrais pouvoir en faire autant!… Au bout d'une demi-heure, je prends le parti d'interrompre l'honnête industriel.

— Monsieur, lui dis-je, le tableau que vous venez de m'exposer est tracé de main de maître, et je dois avouer que vous m'avez presque convaincu. Le moindre des produits chimiques prend dans votre bouche une valeur toute particulière, et je crois que les résultats que vous avez atteints jusqu'ici ne sont rien en comparaison de ceux que vous pouvez espérer. Je me permettrai cependant de faire mes réserves sur la potasse. Il me semble que vous ne rendez pas suffisamment justice à la potasse.

— Moi? fait l'honnête industriel interloqué; mais je n'en ai pas encore parlé!

— Justement. Votre silence est plein de sous-entendus hostiles. N'oubliez pas, Monsieur, que je suis ingénieur; rien n'échappe à un ingénieur.

— Je le vois bien, murmure l'honnête industriel, très confus.

— Quoi qu'il en soit, dit Issacar qui s'aperçoit sans doute que je m'engage sur un mauvais terrain, quoi qu'il en soit, je puis vous assurer, Monsieur, que vos paroles ont fait la plus grande impression sur M. Randal. Je connais M. Randal. Il est peu expansif, comme tous les hommes modestes bien que pénétrés du sentiment de leur valeur; mais j'ai remarqué l'intérêt soutenu avec lequel il vous a écouté. C'est un grand point, croyez-le; et je ne serais pas étonné si, après une ou deux visites à votre usine, il mettait à votre disposition, non pas deux cent mille francs, mais trois cent mille.

— Oh! oh! dis-je, un peu au hasard — car je ne comprends pas du tout la signification des coups de pied qu'Issacar me lance sous la table — oh! oh! c'est aller bien vite…

— Mon Dieu! dit l'industriel dont les yeux s'allument, quand un placement est bon… Il ne s'agit pas ici des Bitumes du Maroc ou du percement du Caucase, savez-vous. C'est une affaire sérieuse, que vous pouvez étudier vous-même…

— Certainement. Mais…

— Auriez-vous quelques objections à présenter, pour une fois?

Moi? Pas du tout. Mais Issacar en a pour moi.

— Oui, dit-il, M. Randal a certaines raisons qui le font hésiter, jusqu'à un certain point, à placer ses capitaux dans une entreprise comme la vôtre. Il me les a exposées et je vais vous les traduire brièvement. D'abord, il redoute l'accroissement des frais généraux. Les ouvriers réclament constamment des augmentations de salaires…

— Ils les réclament! ricane l'industriel. Oui, ils les réclament; mais ils ne les ont jamais. Et quand même ils les obtiendraient, croyez-vous qu'ils en seraient plus heureux et nous plus pauvres? Quelle plaisanterie! Ce que nous leur donnerions de la main droite, nous le leur reprendrions de la main gauche. Il est impossible qu'il en soit autrement. La science nous l'apprend. La science, Monsieur! La main-d'oeuvre est pour rien ici; savez-vous pourquoi? Parce que la Belgique est un pays riche, pour une fois. Plus un pays est riche, plus le travailleur est pauvre. La France, au XVe siècle, était bien loin d'avoir la fortune qu'elle possède aujourd'hui, n'est-ce pas? Eh! bien, à cette époque, l'ouvrier et le paysan français gagnaient beaucoup plus qu'ils ne gagnent à présent. Loi économique, Monsieur, loi économique!

— La science est une admirable chose, dit Issacar. Mais M. Randal, qui a pour elle tout le respect nécessaire, n'ignore pas combien elle exige de ménagements dans ses diverses applications. Et il a entendu dire que deux accidents terribles s'étaient produits chez vous l'année dernière…

L'honnête industriel sourit.

— Des accidents! Oui, il y a des accidents. Nous traitons des matières dangereuses, pour une fois. Il y a eu quinze hommes tués à la première explosion; dix seulement à la deuxième. Mais ces catastrophes donnent à une maison une publicité gratuite si merveilleuse! D'ailleurs, il n'y a rien à payer aux familles des victimes, car toutes les précautions sont prises. Je ne dis pas qu'elles le soient constamment, savez-vous; on se ruinerait. Mais elles le sont quand se présentent les inspecteurs, qui nous préviennent toujours de leur visite; question de courtoisie; c'est nous, industriels, qui les faisons vivre… Ah! oui, cela fait une belle réclame! Et l'enterrement en masse! Tous les coeurs réconciliés dans la douleur commune! Plus de castes! L'union de tous, patrons et ouvriers, pleurant à l'unisson aux accents du De profundis! Tu sais, les bâtiments sont assurés.

— C'est une grande consolation, dit Issacar. Malheureusement, cette union que produisent si à propos de pareils événements n'est peut-être pas de longue durée; et alors arrivent les grèves, dont l'idée seule effraye M. Randal.

— Oui, dis-je, obéissant à une pression du pied d'Issacar, je crains énormément les grèves.

— Crainte chimérique, affirme l'honnête industriel; les grèves n'ont jamais fait de tort aux capitalistes; au contraire. Voulez- vous que je vous dise le fin mot? Les trois quarts et demi des grèves, c'est nous qui les provoquons. En Angleterre, en France, en Amérique, partout. Le, capitaliste, le manufacturier encombré par la surproduction se refait par la grève. Il est curieux que vous ne vous en soyez pas douté. Tout le monde le sait, et personne n'y trouve à redire. Savez-vous pourquoi? C est parce qu'on se rend bien compte, malgré les criailleries des détracteurs du système actuel, que le monde n'est pas si mal fait, pour une fois: si les uns jouissent de toutes les faveurs de la fortune, les autres conservent, par le fait même de leur indigence, le pouvoir de les apprécier.

— C'est une compensation, en effet, accorde Issacar; mais elle est peut-être un peu narquoise. Et il se pourrait bien qu'un jour une révolution sociale…

Coup de pied d'Issacar. Silence. Second coup de pied d'Issacar. Je parle.

— Certainement, une révolution sociale qui… que…

— Je devine ce que vous voulez me dire, assure l'honnête industriel. Une révolution qui prendrait d'assaut les Banques et dilapiderait les épargnes des gens laborieux et économes, qui s'approprierait les capitaux des honnêtes gens. Cela n'est guère probable en Belgique; nous avons la garde civique, ici, Monsieur, pour une fois. Mais enfin, c'est possible. Eh! bien, il n'y a qu'une chose à faire: C'est de ne pas confier son argent aux Banques et de le garder chez soi. C'est ce que je fais, savez- vous.

Et l'honnête industriel me regarde triomphalement dans les yeux, tandis que le jeune homme blond, après avoir soigneusement plié son journal, se met à examiner les points noirs dans le marbre blanc de la table. Quel imbécile! Pourquoi ne s'en va-t-il pas?

— Oui, continue l'industriel, je garde tout mon argent chez moi et, en cas de besoin, je saurais le défendre. Mon coffre-fort se trouve dans mon cabinet particulier, au troisième étage de ma maison, et mon appartement est au premier; j'ai en ce moment pour plus de cinq cent mille francs de bonnes valeurs, sans compter les espèces; pour aller les prendre, il faudrait passer sur mon cadavre. Quant aux voleurs, je m'en moque. Ma porte est solide et je ne me couche jamais sans en avoir poussé moi-même les trois gros verrous.

— Un avertisseur électrique serait peut-être prudent, suggère Issacar.

— Je ne dis pas. Mais je puis m'en passer; j'ai l'oreille fine et je ne dors que d'un oeil, en gendarme.

— Excellente habitude, dit Issacar; nous n'aurons pas de mal à vous réveiller, un de ces matins, pour vous demander à déjeuner, M. Randal et moi.

— Le plus tôt possible me fera plaisir, affirme l'industriel; on ne traite bien les affaires que devant une bonne table; c'est pourquoi, je pense, les pauvres ne réussissent jamais; ils mangent si mal! Ne tardez pas trop, et venez de bonne heure; nous irons faire un tour à l'usine avant déjeuner.

Il nous donne son adresse: 67, rue de Darbroëk; et se retire après force compliments, absolument enchanté de lui.

—Pourquoi m'avez-vous imposé une pareille corvée? demandai-je à Issacar.

— Vous le verrez bientôt, me répond-il en souriant. Mais que pensez-vous du personnage? C'est un symbole. À une époque où tout, même les plus vils sentiments, perd de sa force et se décolore, l'égoïsme pur, sans mélange et naïf ne se rencontre plus guère que dans les classes moyennes; mais il s'y cramponne. Et quelle inconscience! Cet homme que vous venez de voir était candidat aux dernières élections municipales, candidat libéral et démocratique; il représentait la démocratie, la seule, la vraie!

— Il la représente encore, dis-je. La vraie démocratie est celle qui permet à chaque individu de donner, en pure perte, son maximum d'efforts et de souffrance; Prudhomme seul ne l'ignore pas. Ah! quelle lame de sabre ne vaudrait mille fois son parapluie?… Et comme tout ce que pensent ces gens-là est exprimé bassement! Ce qui me répugne surtout dans la bourgeoisie, c'est son manque de dignité; elle a eu beau tremper son gilet de flanelle dans le sang des misérables, elle n'en a pu faire un manteau de pourpre.

— Et quand les déshérités la prendront aux épaules pour la jeter dans l'égout où elle doit crever, on ira leur demander leurs raisons, on s'étonnera de leur manque de ménagements, on leur reprochera leurs façons brutales… Ah! l'ironie anglaise: «Le chien, pour arriver à ses fins, se rendit enragé, et mordit l'homme»…

— Ma foi, dis-je, c'est presque un soulagement, quand on vient de quitter un de ces honnêtes gens, que de penser qu'on doit avoir pour amis des canailles, qu'on fréquentera des êtres destinés à l'échafaud ou au bagne.

J'ai prononcé la phrase un peu haut, et j'ai vu sourire le jeune homme blond. De quoi se mêle-t-il? Il commence à m'agacer. Et je me penche sur la table pour murmurer à Issacar:

— Allons-nous en d'ici; et conduisez-moi auprès de ce voleur si adroit dont vous m'avez parlé tantôt et que vous devez me faire connaître ce soir.

— Volontiers, répond Issacar; mais il est inutile de sortir.

Il se lève et pose la main sur l'épaule du jeune homme blond.

— J'ai l'honneur, me dit-il, de vous présenter mon ami Roger Voisin, dont vous désirez si vivement faire la connaissance.

J'esquisse un geste d'étonnement; mais le jeune homme blond me tend la main.

— Je suis vraiment enchanté, Monsieur… Permettez-moi seulement une petite rectification; mon nom est bien Roger Voisin mais, d'ordinaire, on m'appelle Roger-la-Honte.

VI — PLEIN CIEL

Minuit sonne au beffroi de la cathédrale comme nous pénétrons, Roger-la-Honte et moi, dans la rue, de Darbroëk; nous venons de faire nos adieux à Issacar avec lequel nous avons dîné à l'hôtel du Roi Salomon, où il habite. On est très bien, à cet hôtel-là.

— Oui, dit Roger-la-Honte; aucun voleur chic ne descend ailleurs, à Bruxelles; excepté quand les affaires l'exigent, bien entendu. Dans ce cas-là, on est quelquefois obligé de se contenter de peu, et même de trop peu. Tu vas voir mon logement.

Roger-la-Honte me tutoie, et je le lui rends. Familiarités d'associés. Ne serait-ce pas ridicule, puisque nous devons travailler ensemble, de nous parler à la seconde personne du pluriel, et de nous donner du Monsieur? Donc, Roger-la-Honte me tutoie et je l'appelle: Roger-la-Honte tout court, comme on dit: Monsieur Thiers.

— Nous voici arrivés, dit-il en s'arrêtant devant le numéro 65 et en cherchant sa clef dans sa poche.

— Il ne faudra pas faire de bruit? dis-je, pendant qu'il ouvre la porte.

— Fais tout le bruit que tu pourras, au contraire; j'ai ramené des demoiselles plus de quatre fois et les habitants de la maison, s'ils ne dorment pas, se figureront que je continue. Les femmes, ici, ont le pas léger comme des femelles d'éléphants en couches.

Nous montons l'escalier à la lueur d'allumettes nombreuses dont la dernière, quand Roger a ouvert une porte au quatrième étage, sert à enflammer une bougie placée sur un guéridon. Ce guéridon, un lit de fer, une commode-toilette et deux chaises constituent tout l'ameublement de la chambre où mon nouvel ami a élu domicile.

— Tu penses bien, dit-il, que ce n'est pas pour mon plaisir; à quoi servirait de se faire voleur s'il fallait se contenter d'un logement digne tout au plus d'un sergent de ville! Mais les affaires sont les affaires. Je devais nécessairement me placer à proximité de ma future victime, de façon à étudier ses habitudes; j'ai trouvé cette chambre à louer dans la maison voisine de la sienne, et tu penses si j'ai laissé échapper l'occasion… Ah! le dégoûtant personnage que cet honnête industriel, comme dit Issacar… Nous a-t-il assez assommés et énervés ce soir!

— J'ai vu le moment, dis-je, où j'allais lui lancer une carafe à la tête.

— Bah! À quoi bon? Ils sont trop. En tuer un, en tuer cent, en tuer mille, cela n'avancerait à rien et ne mettrait un sou dans la poche de personne; ce n'est pas sur eux qu'il faut se livrer à des voies de fait, c'est sur leur bourse.

— Le fait est que ce sera plus dur encore, pour lui, de trouver demain matin son coffre-fort éventré et vide que de se voir coller au mur de son usine par les parents et les amis des ouvriers qu'il a sacrifiés à sa rapacité.

— Je crois aussi que le châtiment sera plus dur; en tous cas, il sera certainement plus long. Ah! quelle douche! Laisse-moi rire un peu… As-tu vu avec quelle naïveté vaniteuse il nous a donnée tous les renseignements sur l'agencement intérieur de sa maison?

— Et s'il n'avait pas parlé?

— Vous en auriez été quittes, Issacar et toi, pour aller déjeuner chez lui demain matin et passer l'inspection vous-mêmes; il aurait été riche un jour de plus, voilà tout. Tu comprends, j'étais convaincu que le coffre-fort se trouvait au second étage, et Issacar soutenait qu'il était au troisième. Il avait deviné juste! Il a le flair, celui-là. C'est dommage qu'il ne veuille rien faire à la dure… Assieds-toi donc; nous ne pouvons pas commencer avant une heure au moins… Tiens, pour tuer le temps, je vais te faire le portrait de l'industriel à l'instant précis où nous nous occupons de lui; il se couche à minuit un quart, tous les soirs.

Et Roger-la-Honte dessine, sur une feuille de papier arrachée d'un carnet, une caricature très drôle du pon Pelche, en chemise de nuit et bonnet de coton.

— Tu vois, dit-il, voilà la victime couronnée pour le sacrifice: couronnée d'un casque à mèche. Les fleurs, c'était bon pour la Grèce, mais c'est trop beau pour la Belgique, savez-vous, pour une fois. Ça t'étonne, que je sache ça?

— Pas du tout. Mais comment as-tu appris à dessiner?

— Tout seul; en allant et venant; j'ai toujours eu beaucoup de goût pour ça, et rien que pour ça. Mes parents ont dépensé pas mal d'argent pour me faire instruire, mais ç'a été de l'argent perdu, ou à peu près. Mes parents? C'étaient de très braves gens; très, très honnêtes; mon père était employé chez un grand architecte, à Paris; un emploi de confiance, pénible et mal rétribué. Ma mère était la meilleure des mères de famille, laborieuse, droite, économe; elle a eu du mal, car nous sommes trois enfants, deux filles et un garçon, mais c'est moi qui lui ai donné le plus de soucis.

— Alors tes parents sont morts?

— Non, non; ils n'ont même pas envie de mourir.

— Ah! c'est que, en parlant d'eux, tu dis: c'étaient de braves gens, ils étaient…

— Certainement: mais tu vas voir pourquoi tout à l'heure. On voulait faire de moi un architecte, mais les épures et les lavis m'inspiraient une aversion profonde. À seize ans, lassé de discussions sans fin avec ma famille, je me suis engagé dans les équipages de la flotte.

— Et quand tu es revenu, tu t'es trouvé dans la même position que lorsque tu étais parti?

— Exactement. Mes parents ne me rudoyaient pas, mais ils me faisaient entendre qu'il n'était guère convenable, ni même honnête, de rester inactif; ils me citaient l'exemple de mes soeurs; l'aînée, Eulalie, avait étudié la déclamation, commençait à paraître avec succès sur quelques scènes et faisait parler d'elle comme d'une actrice d'avenir; mes parents, sans l'encourager (car ils savaient bien que l'honnêteté, au théâtre, est une exception, quoiqu'elle existe), n'avaient point voulu mettre obstacle à sa vocation et commençaient à en être fiers, in petto, quand son nom figurait sur le journal; quant à ma plus jeune soeur qui n'avait que seize ans, elle était encore au couvent et les religieuses ne tarissaient pas d'éloges sur son compte; application, dévotion, bonne conduite et bonne santé, elle avait tous les premiers prix. Moi, je ne savais que faire. Je me sentais attiré fortement vers la peinture: mais elle exige des études longues et coûteuses. Comment trouver le moyen de les entreprendre? Je savais mes parents peu disposés à m'aider… Et j'échafaudais projet sur projet, plan sur plan, principalement dans les galeries des musées où j'aimais déjà à promener mes pensées, comme je l'aime encore aujourd'hui.

Quoi d'étrange, là-dedans? Pourquoi Roger-la-Honte n'aurait-il point des pensées et ne prendrait-il point plaisir à les agiter, avec l'espoir de trouver un jour la manière de s'en servir? On admet bien que les honnêtes gens méditent; pourquoi les voleurs ne réfléchiraient-ils pas?

— Je ne sais pas si tu t'en es aperçu, continue Roger; mais les toiles des grands maîtres qui illuminent les murs des musées, les poèmes de pierre où de marbre qui resplendissent sous leurs voûtes, sont des appels à l'indépendance. Ce sont des cris vibrants vers la vie belle et libre, des cris pleins de haine et de dégoût pour les moralités esclavagistes et les légalités meurtrières.

— Non, dis-je, je ne m'en étais pas aperçu complètement; mais j'en avais le sentiment vague. Je le vois maintenant: c'est vrai. Rien de plus anti-social — dans le sens actuel — qu'une belle oeuvre. Et le chef-d'oeuvre est individuel, aussi, dans son expression; il existe par lui-même et, tout en existant pour tous, il sait n'exister que pour un; ce qu'il a à dire, il le dit dans la langue de celui qui l'écoute, de celui qui sait l'écouter. Il est une protestation véhémente et superbe de la Liberté et de la Beauté contre la Laideur et la Servitude; et l'homme, quelles que soient la hideur qui le défigure et la servitude qui pèse sur lui, peut entendre, s'il le veut, comme il faut qu'il l'entende, cette voix qui chante la grandeur de l'Individu et la haute majesté de la Nature; cette voix fière qui étouffe les bégaiements honteux des bandes de pleutres qui font les lois et des troupeaux de couards qui leur obéissent. Voilà pourquoi, sans doute, les gouvernements nés du capital et du monopole font tout ce qu'ils peuvent pour écraser l'Art qui les terrorise, et ont une telle haine du chef- d'oeuvre.

— Peut-être; moi, je te dis ce que j'ai éprouvé; mais je n'ai pas été seul à le ressentir. Je le sais. J'ai vu les figures des serfs de l'argent, les soirs des dimanches pluvieux, lorsqu'ils sortent des musées qu'ils ont été visiter; j'ai vu leurs fronts fouettés par l'aile du rêve, leurs yeux captivés encore, par un mirage qui s'évanouit. Leur esprit n'est point écrasé sous la puissance des oeuvres qu'ils ne peuvent analyser et qu'ils ne comprennent même pas; mais ils ont eu la vision fugitive de choses belles qui ont existé et qui existent; ils ont eu la sensation éphémère de la possibilité d'une vie libre et splendide qui pourrait être la leur et qu'ils n'auront jamais, jamais, qu'ils savent qu'ils ne peuvent pas avoir, et qu'il leur est interdit de rêver. Car ils sont les damnés qui doivent croire, dans les tourments de leur géhenne, à l'impossibilité des paradis; qui doivent prendre — sous peine d'affranchissement immédiat — la vérité pour l'erreur et les réalités pour les chimères… Ah! la tristesse de leurs figures, au bas de l'escalier du Louvre!

— Un philosophe allemand l'a dit: «Le besoin de servitude est beaucoup plus grand chez l'homme que le besoin de liberté: les forçats élisent des chefs.»

— Il y a des exceptions. Moi, j'en suis une. J'ai l'horreur de l'esclavage et la passion de l'indépendance; les années que j'avais passées à bord des navires de l'État ne m'avaient pas donné, comme à tant d'autres, l'habitude et le goût du collier; au contraire. Je sentais qu'il me fallait prendre une résolution énergique et, puisque je ne voulais suivre aucune de ces routes qui mènent du bagne capitaliste à l'hôpital, m'engager résolument dans les chemins de traverse, au mépris des écriteaux qui déclarent que là chasse est réservée, et sans crainte des pièges à loups… Un jour, au Louvre, j'ai volé un tableau. Cela s'est fait le plus simplement du monde. L'après-midi était chaude; les visiteurs étaient rares; les gardiens prenaient l'air auprès des fenêtres ouvertes. J'ai décroché une toile de Lorenzo di Credi, une Vierge qui me plaisait beaucoup; je l'ai cachée sous un pardessus que j'avais jeté sur mon bras et je suis sorti sans éveiller l'attention. Tu t'étonneras peut-être…

—Mais non; je sais avec quelle rapidité les oeuvres d'art disparaissent mystérieusement des musées français; je suis porté à croire qu'avant peu il ne restera plus au Louvre que les faux Rubens qui le déshonorent et les Guido Reni qui l'encombrent; et que l'administration des Beaux-Arts prendra alors le parti raisonnable de placer la Source d'Ingres où elle devrait être, au milieu du Sahara. Mais continue; qu'as-tu fait de ta Vierge?

— Je l'ai emportée à Londres et je l'y ai vendue. Je l'ai vendue cinq cents livres sterling. En valait-elle cinq mille, ou dix mille, ou plus? Je l'ignore; d'ailleurs j'étais pressé. J'ai déposé douze mille francs dans une banque anglaise et, avec les cinq cent francs qui me restaient, je suis revenu à Paris. Je n'ai rien caché de la vérité à mon père et à ma mère, fort étonnés de mon absence qui avait duré trois jours. Je leur ai dit que j'avais volé, et je leur ai dit pourquoi; je leur ai dit que je voulais être un voleur, et je leur ai dit pourquoi. Ils m'ont écouté, absolument atterrés; j'ai profité de leur stupéfaction pour les quitter, après les avoir remerciés de ce qu'ils avaient fait pour moi, en les assurant que j'étais certain de leur discrétion et en leur promettant de leur envoyer bientôt mon adresse; ce que je fis, en effet, dès mon arrivée à Londres. Huit jours après, je reçus une lettre de mon père.

—Il t'expédiait sa malédiction?

— Pas le moins du monde. Il me disait qu'il avait beaucoup réfléchi à ce que je lui avais dit et à ce que j'avais fait, et qu'il était persuadé que je n'avais pas tort. «Mon cher enfant, m'écrivait-il, tu es encore trop jeune pour te douter de la douleur et de la tristesse qui enténèbrent la vie des malheureux êtres qui sont nés sans fortune et qui, pourtant, veulent se conduire honnêtement; tu l'as deviné, mais tu ne le sais pas. Si je te disais quels sont leurs tourments et leurs soucis, leurs peines sans salaire et leurs fatigues sans récompense, tu ne voudrais pas me croire. J'aurai bientôt quarante-huit ans, mon enfant; et s'il fallait chercher le nombre des jours heureux; de mon existence, je pourrais faire le compte sur les doigts d'une main. Et ta mère, ta pauvre mère dont les prodiges d'abnégation et de sacrifice vous ont élevés tous les trois, ta pauvre mère dont la vie a été un long renoncement et à qui je n'ai jamais pu, malgré tous mes efforts, procurer l'ombre d'une joie… Ah! oui, je suis obligé de le penser, ce monde est mal fait qui met tous les plaisirs ici et là toutes les souffrances, qui ne sait point faire la part plus égale entre les hommes et qui crée le rire des uns des larmes que versent les autres…» Mon père terminait en me recommandant de ne plus lui écrire, sous aucun prétexte, jusqu'à ce qu'il m'en eût donné avis.

— Et tu n'as plus eu de ses nouvelles?

— Si, un mois après, par les journaux. J'ai appris que mon père avait été arrêté sous l'inculpation de détournement de fonds. Il avait été chargé par son patron, l'architecte, d'aller régler les comptes d'un entrepreneur et on lui avait remis, à cet effet, soixante mille francs; ces soixante mille francs, il les avait perdus en route, sans pouvoir s'expliquer comment; et, pendant l'enquête, on l'avait mis en prison préventive; suivant la bonne habitude française. Trois semaines plus tard, les journaux m'apprirent encore qu'on avait remis mon père en liberté; on n'avait pu trouver aucune preuve de sa culpabilité et quarante- huit ans de vie sans tache avaient plaidé en sa faveur. Tu vois que l'honnêteté sert tout de même à quelque chose.

— Alors, il n'était pas coupable?

— Quelle plaisanterie! C'est moi qui ai été chercher les billets de banque français où ils étaient en sûreté et qui les ai changés contre des bank-notes anglaises… Aujourd'hui, mes parents sont très heureux; ils ont quitté Paris; ils tiennent à Vichy un hôtel qu'ils ont acheté et qui leur rapporte pas mal.

— Et cette brusque prospérité n'a pas éveillé les soupçons?

— Pas du tout. Ma soeur Eulalie, l'actrice, venait de quitter le théâtre. Elle avait fait un héritage; un vieux chanoine lui avait laissé en mourant tout ce qu'il possédait.

—Un chanoine qui fréquentait les coulisses?

— Que tu aimes les complications! Le chanoine était âgé de soixante-douze ans quand Eulalie en avait dix à peine. Il lui a légué sa fortune parce qu'il avait beaucoup d'affection pour elle, voilà tout; une lubie de vieillard sans famille. Eulalie avait donc renoncé à la scène et à ses pompes; elle était censée avoir avancé à mes parents l'argent nécessaire à leur établissement. Censée, tu comprends. La vérité, c'est qu'elle eût été incapable de le faire, car elle est aussi avare que dévote.

— Dévote?

— Dans la dévotion jusqu'au cou, depuis que mon père a été arrêté. Elle parle de se faire religieuse. Elle demeure aux Batignolles, à côté de l'église. La dernière fois que je l'ai vue, je l'ai trouvée au milieu de crucifix, de livres de piété et de chapelets; elle m'a donné un scapulaire qui doit me porter bonheur — nous allons voir ça ce soir; — elle m'a dit qu'elle prierait le Bon Dieu pour moi deux fois par jour.

— C'est charmant. Et ton autre soeur, elle est encore au couvent?

— Non; elle en est sortie une fois mes parents installés à Vichy. Mais, un beau jour, Broussaille — elle ne s'appelle pas Broussaille, mais on l'appelle Broussaille — est arrivée à apprendre, je ne sais comment, ce qui s'était passé, et pour mon père, et pour moi.

— Quel coup, pour une jeune fille élevée au couvent, à l'ombre de la blanche cornette des nonnes!

— Ne m'en parle pas. Broussaille, qui n'est pas bête, a tout de suite compris la leçon que lui donnait l'exemple. Elle est partie pour Londres, et elle y est restée depuis.

— Ah! bah! Broussaille est à Londres… Et qu'est-ce qu'elle fait, à Londres?

Roger-la-Honte tire sa montre.

— Qu'est-ce qu'elle fait?… À l'heure qu'il est, elle doit faire quelqu'un… Ah! il va être une heure du matin; c'est le moment de nous y mettre…

Roger-la-Honte va prendre une valise, à la tête du lit, l'apporte sur le guéridon et la déboucle. Il en sort différents instruments, des pinces, des vrilles, de petites scies très fines, d'autres choses encore.

— Où est ma lanterne sourde? Ah! la voici; elle est toute prête… Tu comprends, il vaut mieux être deux, pour des coups comme celui que nous allons faire; si l'on est tout seul, on court trop de risques; on n'a personne pour vous avertir, si les gens viennent à se réveiller.

Il met une partie des outils dans ses poches et me passe le reste, ainsi qu'une paire de chaussons de lisières.

— Retirons vite nos bottines et mettons ça. C'est des bons. C'est des Poissy.

— Comme cela, dis-je en glissant mes pieds dans les chaussons, nous ne ferons pas de bruit pour descendre.

— Descendre! dit Roger-la-Honte. Est-ce que tu rêves? Nous ne descendons pas; nous montons.

Il souffle la bougie, ouvre la petite fenêtre de la chambre, enjambe la barre d'appui et disparaît à gauche, sur le toit.

Je le suis. Nous nous hissons sur la corniche qui sépare la maison de la maison voisine, nous la franchissons et nous nous trouvons à côté de la fenêtre d'une mansarde; la fenêtre est éclairée.

— Halte! murmure Roger. Il faut attendre; nous nous y sommes pris trop tôt. Ces garces de servantes n'en finissent pas de se déshabiller; il est vrai qu'elles ne sont pas longues à s'endormir. Asseyons-nous un peu.

Nous nous asseyons sur le toit, les pieds sur l'entablement.

— Quelle nuit! dit tout bas Roger-la-Honte. Regarde donc là-haut. Crois-tu que le ciel est assez beau, ce soir!… La lune, avec ce rideau de nuages mobiles et transparents qui mettent comme un grand voile de deuil sur une face pâle… Et toutes ces étoiles, plus brillantes que des diamants, et qui remplissent l'immensité… Et dire qu'il y a des pays où c'est encore plus beau que ça, la nuit! Connais-tu Venise, toi?

— Non. Et toi?

— Moi non plus, malheureusement. Je voudrais tant voir Venise! Il parait que c'est merveilleux… J'ai lu tous les livres qui en parlent et je reste en admiration devant les tableaux qui la peignent. Ah! voir Venise! Et après, qu'il arrive n'importe quoi. Je m'en moque… Tiens, la lumière vient de s'éteindre. Attendons encore dix minutes.

— Mais, dis-je, si tu désires tant voir Venise, pourquoi n'as-tu pas fait le voyage? Ce n'est pas la mer à boire.

— Est-ce qu'on a le temps? Toujours une chose ou une autre… Les voleurs non plus ne font pas toujours ce qu'ils rêvent… Si tu veux, quand nous aurons fait deux ou trois bons coups, nous irons ensemble. Nous nous promènerons sur les canaux et les lagunes à gondole que veux-tu? aux sons des instruments à cordes. Il faudrait avoir de quoi vivre largement pendant deux ou trois ans, pour bien faire. J'étudierais la peinture à fond, et peut-être que je deviendrais un grand peintre. J'ai tellement envie d'être un peintre! Mais il faut que j'aille à Venise d'abord; c'est là seulement que je saurai si je ne me trompe pas sur ma vocation… Ah! ces étoiles!

— Oui, c'est bien beau! Et que sait-on, de ces pléiades de sphères; de ces astres qui s'échelonnent dans l'espace comme les cordes d'une lyre, depuis Saturne jusqu'à Mercure; de l'analogie entre les distances des planètes au soleil et les divisions de la gamme en musique; de toutes ces notes splendides et indéchiffrées de l'harmonie des mondes…

— Ah! certes, dit Roger-la-Honte, les yeux fixés au ciel; c'est superbe!… Crois-tu que c'est habité, toi, tous ces astres? Moi, j'espère que non. Quand on pense que dans chacun deux il y aurait peut-être de sales bourgeois comme l'industriel et de sales voleurs comme nous… Ce serait à vous dégoûter de tout!… Ah! Allons, il est temps. En route! Tu n'as pas peur? Tu n'as pas le vertige? À la bonne heure. Ne regarde pas en bas et suis-moi; mais ne me pousse pas. Il faut atteindre la troisième fenêtre.

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