ACTE PREMIER
François Guizot translation
SCÈNE I
La scène représente un appartement du palais de Thésée, dans Athènes.
THÉSÉE, HIPPOLYTE, PHILOSTRATE, suite.
THÉSÉE.—Belle Hippolyte, l'heure de notre hymen s'avance à grands pas: quatre jours fortunés amèneront une lune nouvelle; mais que l'ancienne me semble lente à décroître! Elle retarde l'objet de mes désirs, comme une marâtre, ou une douairière, qui puise longtemps dans les revenus du jeune héritier.
HIPPOLYTE.—Quatre jours seront bientôt engloutis dans la nuit, et quatre nuits auront bientôt fait couler le temps comme un songe; et alors la lune, comme un arc d'argent nouvellement tendu dans les cieux, éclairera la nuit de nos noces.
(Entrent Égée, Hermia, Lysandre et Démétrius.)
ÉGÉE.—Soyez heureux, Thésée, notre illustre duc!
THÉSÉE.—Je vous rends grâces, bon Égée: quelles nouvelles nous annoncez-vous?
THÉSÉE.—Que répondez-vous, Hermia? Charmante fille, pensez-y bien. Votre père devrait être un dieu pour vous: c'est lui qui a formé vos attraits: vous n'êtes à son égard qu'une image de cire, qui a reçu de lui son empreinte; et il est en sa puissance de laisser subsister la figure, ou de la briser.—Démétrius est un digne jeune homme.
HERMIA.—Lysandre aussi.
THÉSÉE.—Il est par lui-même plein de mérite; mais, dans cette occasion, faute d'avoir l'agrément de votre père, c'est l'autre qui doit avoir la préférence.
HERMIA.—Je voudrais que mon père pût seulement voir avec mes yeux.
THÉSÉE.—C'est plutôt à vos yeux de voir avec le jugement de votre père.
HERMIA.—Je supplie Votre Altesse de me pardonner. Je ne sais pas par quelle force secrète je suis enhardie, ni à quel point ma pudeur peut être compromise, en ici mes sentiments en votre présence. Mais je conjure Votre Altesse de me faire connaître ce qui peut m'arriver de plus funeste, dans le cas où je refuserais d'épouser Démétrius.
THÉSÉE.—C'est, ou de subir la mort, ou de renoncer pour jamais à la société des hommes. Ainsi, belle Hermia, interrogez vos inclinations, considérez votre jeunesse, consultez votre coeur; voyez si, n'adoptant pas le choix de votre père, vous pourrez supporter le costume d'une religieuse, être à jamais enfermée dans l'ombre d'un cloître pour y vivre en soeur stérile toute votre vie, chantant des hymnes languissants à la froide et stérile lune. Trois fois heureuses, celles qui peuvent maîtriser assez leur sang, pour supporter ce pèlerinage des vierges: mais plus heureuse est sur la terre la rose distillée que celle qui, se flétrissant sur son épine virginale, croît, vit, et meurt dans un bonheur solitaire.
HERMIA.—Je veux croître, vivre et mourir comme elle, mon prince, plutôt que de céder ma virginité à l'empire d'un homme dont il me répugne de porter le joug, et dont mon coeur ne consent point à reconnaître la souveraineté.
THÉSÉE.—Prenez du temps pour réfléchir; et à la prochaine nouvelle lune, jour qui scellera le noeud d'une éternelle union entre ma bien-aimée et moi, ce jour-là même, préparez-vous à mourir, pour votre désobéissance à la volonté de votre père; ou bien à épouser Démétrius, comme il le désire; ou enfin à prononcer, sur l'autel de Diane, le voeu qui consacre à une vie austère et à la virginité.
DÉMÉTRIUS.—Fléchissez, chère Hermia.—Et vous, Lysandre, cédez votre titre imaginaire à mes droits certains.
LYSANDRE.—Vous avez l'amour de son père, Démétrius, épousez-le; mais laissez-moi l'amour d'Hermia.
ÉGÉE.—Dédaigneux Lysandre! C'est vrai, il a mon amour; et mon amour lui fera don de tout ce qui m'appartient: elle est mon bien, et je transmets tous mes droits à Démétrius.
LYSANDRE.—Mon prince, je suis aussi bien né que lui; aussi riche que lui, et mon amour est plus grand que le sien: mes avantages peuvent être égalés sur tous les points à ceux de Démétrius, s'ils n'ont pas même la supériorité; et, ce qui est au-dessus de toutes ces vanteries, je suis aimé de la belle Hermia. Pourquoi donc ne poursuivrais-je pas mes droits? Démétrius, je le lui soutiendrai en face, a fait l'amour à la fille de Nédar, à Hélène, et il a séduit son coeur; elle, pauvre femme, adore passionnément, adore jusqu'à l'idolâtrie cet homme inconstant et coupable.
THÉSÉE.—Je dois convenir que ce bruit est venu jusqu'à moi, et que j'avais l'intention d'en parler à Démétrius; mais surchargé de mes affaires personnelles, cette idée s'était échappée de mon esprit.—Mais venez, Démétrius; et vous aussi, Égée, vous allez me suivre. J'ai quelques instructions particulières à vous donner.—Quant à vous, belle Hermia, voyez à faire un effort sur vous-même pour soumettre vos penchants à la volonté de votre père; autrement, la loi d'Athènes, que nous ne pouvons adoucir par aucun moyen, vous oblige à choisir entre la mort et la consécration à une vie solitaire.—Venez, mon Hippolyte. Comment vous trouvez-vous, ma bien-aimée?—Démétrius, et vous, Égée, suivez-nous. J'ai besoin de vous pour quelques affaires relatives à notre mariage; et je veux conférer avec vous sur un sujet qui vous intéresse vous-mêmes personnellement.
ÉGÉE.—Nous vous suivons, prince, avec respect et plaisir.
(Thésée et Hippolyte sortent avec leur suite; Démétrius et Égée les accompagnent.)
LYSANDRE.—Qu'avez-vous donc, ma chère? Pourquoi cette pâleur sur vos joues? quelle cause a donc si vite flétri les roses?
HERMIA.—Apparemment le défaut de rosée, qu'il me serait aisé de leur prodiguer de mes yeux gonflés de larmes.
LYSANDRE.—Hélas! j'en juge par tout ce que j'ai lu dans l'histoire, par tout ce que j'ai entendu raconter, jamais le cours d'un amour sincère ne fut paisible. Mais tantôt les obstacles viennent de la différence des conditions....
HERMIA.—Oh! quel malheur, quand on est enchaîné à quelqu'un de plus bas que soi!
LYSANDRE.—Tantôt les coeurs sont mal assortis à cause de la différence des années....
HERMIA.—O douleur! quand la vieillesse est unie à la jeunesse.
LYSANDRE.—Tantôt c'est le choix de nos amis qui contrarie l'amour....
HERMIA.—Oh! c'est un enfer, de choisir l'objet de son amour par les yeux d'autrui.
LYSANDRE.—Ou, s'il se trouvait de la sympathie dans le choix, la guerre, la mort ou la maladie, sont venues l'assaillir et le rendre momentané comme un son, rapide comme une ombre, court comme un songe, passager comme l'éclair qui, au milieu d'une nuit sombre, découvre, dans un clin d'oeil, le ciel et la terre; et avant que l'homme ait eu le temps de dire: Voyez! le gouffre de ténèbres l'a englouti. C'est ainsi que tout ce qui brille est prompt à disparaître.
HERMIA.—Si les vrais amants ont toujours été traversés, c'est un arrêt du destin; apprenons donc à le subir avec patience, puisque c'est un revers commun, et aussi inséparable de l'amour que les pensées, les songes, les désirs et les larmes, accompagnement indispensable de nos pauvres penchants.
LYSANDRE.—Sage conseil! Écoute-moi donc, Hermia: j'ai une tante qui est veuve, douairière, possédant une immense fortune, et qui n'a point d'enfants. Sa maison est éloignée d'Athènes de sept lieues; elle me regarde comme son fils unique. Là, chère Hermia, je peux t'épouser, et la dure loi d'Athènes ne peut nous y poursuivre. Ainsi, si tu m'aimes, dérobe-toi de la maison de ton père demain dans la nuit, et dans le bois, à une lieue hors de la ville, au même endroit où je te rencontrai une fois avec Hélène, allant rendre votre culte à l'aurore de mai: là, je te promets de t'attendre.
LYSANDRE.—Tiens ta promesse, ma bien-aimée.—Regarde, voici Hélène qui vient.
(Hélène entre.)
HERMIA.—Dieu vous accompagne, belle Hélène! Où allez-vous ainsi?
HÉLÈNE.—Vous m'appelez belle? Ah! rétractez ce mot de belle. Démétrius aime votre beauté; ô heureuse beauté! vos yeux sont des étoiles polaires; et la douce mélodie de votre voix est plus harmonieuse que le chant de l'alouette à l'oreille du berger, lorsque les blés sont verts, et que l'aubépine commence à montrer les boutons de ses fleurs. La maladie est contagieuse. Oh! que n'en est-il ainsi des charmes! je m'emparerais des vôtres, belle Hermia, avant de vous quitter. Mon oreille saisirait votre voix; mes yeux vos regards, et ma langue ravirait le doux accent de la vôtre. Si l'univers était à moi, je le donnerais tout entier, excepté Démétrius, pour changer de formes avec vous. Oh! enseignez-moi la magie de vos yeux, et par quel art vous gouvernez les mouvements du coeur de Démétrius.
HERMIA.—Je le regarde d'un air fâché, et cependant il m'aime toujours.
HÉLÈNE.—Oh! si vos regards courroucés pouvaient apprendre leur secret à mes sourires!
HERMIA.—Je le maudis, et cependant il me rend en retour son amour.
HÉLÈNE.—Oh! si mes prières pouvaient éveiller en lui pareille tendresse!
HERMIA.—Plus je le hais, plus il s'obstine à me suivre.
HÉLÈNE.—Plus je l'aime, plus il me hait.
HERMIA.—Sa folle passion, chère Hélène, n'est point ma faute.
HÉLÈNE.—Non: ce n'est que la faute de votre beauté. Ah! plût au ciel que cette faute fût la mienne!
HERMIA.—Consolez-vous, il ne verra plus mon visage. Lysandre et moi, nous voulons fuir de cette ville.—Avant le jour où je vis Lysandre, Athènes me semblait un paradis. Oh! quel charme émane donc de mon amant, pour avoir ainsi changé un ciel en enfer?
LYSANDRE.—Hélène, nous allons vous ouvrir nos âmes. Demain dans la nuit, quand Phébé contemplera son front d'argent dans l'humide cristal, et parera de perles liquides le gazon touffu, heure qui cache toujours la fuite des amants, nous avons résolu de franchir furtivement les portes d'Athènes.
HERMIA.—Et dans les bois, où souvent vous et moi nous avions coutume de reposer sur un lit de molles primevères, épanchant dans le sein l'une de l'autre les doux secrets de nos coeurs: c'est là, que nous devons nous trouver, mon Lysandre et moi, afin de partir, en détournant pour jamais nos yeux d'Athènes pour chercher de nouveaux amis et une société étrangère. Adieu! chère compagne de mes jeux, prie pour nous, et que le sort favorable t'accorde enfin ton Démétrius.—Lysandre, tiens ta parole; il faut priver nos yeux de l'aliment des amants, jusqu'à demain dans la nuit profonde. (Hermia sort.)
LYSANDRE.—Oui, mon Hermia.—Hélène, adieu! Puisse Démétrius vous adorer autant que vous l'adorez! (Lysandre sort.)
HÉLÈNE.—Combien certains mortels sont plus heureux que d'autres! Je passe dans Athènes pour être aussi belle qu'elle. Mais que m'importe? Démétrius n'en pense pas de même: il ne saura jamais ce que tout le monde sait, excepté lui. Comme il se trompe en adorant les yeux d'Hermia, je me trompe moi-même en admirant son mérite. L'amour peut transformer les objets les plus vils, le néant même, et leur donner de la grâce et du prix. L'amour ne voit pas avec les yeux, mais avec l'âme; et voilà pourquoi l'ailé Cupidon est peint aveugle; l'âme de l'amour n'a aucune idée de jugement: des ailes, et point d'yeux, voilà l'emblème d'une précipitation inconsidérée; et c'est parce qu'il est si souvent trompé dans son choix, qu'on dit que l'Amour est un enfant. Comme les folâtres enfants se parjurent dans leurs jeux, l'enfant amour se parjure en tous lieux. Avant que Démétrius eût vu les yeux d'Hermia, il pleuvait de sa bouche une grêle de serments, pour attester qu'il n'était qu'à moi seule; mais à peine cette grêle a-t-elle reçu la chaleur d'Hermia que ses serments se sont dissous et fondus en pluie. Je vais aller lui annoncer la fuite de la belle: il ira demain dans la nuit la poursuivre au bois; et si j'obtiens quelques remerciements pour cet avis, il lui en coûtera beaucoup; mais je veux du moins consoler ma peine par sa vue en ce lieu, et m'en retourner ensuite. (Elle sort.)
SCÈNE II
Une chambre dans une chaumière
QUINCE, SNUG, BOTTOM, FLUTE, SNOUT, et STARVELING.
QUINCE.—Toute notre troupe est-elle ici?
BOTTOM.—Vous feriez mieux de les appeler tous l'un après l'autre, suivant la liste.
QUINCE.—Voici le rouleau où sont écrits les noms de tous les acteurs d'Athènes qui ont été jugés dignes de jouer dans notre intermède devant le duc et la duchesse, le soir de leurs noces.
BOTTOM.—Avant tout, bon Pierre Quince, dites-nous le sujet de la pièce; ensuite, lisez les noms des acteurs, et arrivons ainsi au point principal.
BOTTOM.—Une bonne pièce, vraiment, je vous assure, et bien gaie.—Allons, cher Pierre Quince, appelez vos acteurs suivant la liste.—Messieurs, rangez-vous.
QUINCE.—Que chacun réponde à son nom. Nick Bottom, tisserand.
BOTTOM.—Présent: nommez le rôle qui m'est destiné, et poursuivez.
QUINCE.—Vous, Nick Bottom, vous êtes inscrit pour le rôle de Pyrame.
BOTTOM.—Qu'est-ce qu'il est, ce Pyrame? un amant, ou un tyran?
QUINCE.—Un amant qui se tue par amour le plus bravement du monde.
Les rocs en furie,
Avec un choc frémissant,
Briseront les verrous
Des portes des cachots;
Et le char de Phébus
Brillera de loin,
Et fera et défera
Cela était sublime!—Allons, nommez les autres acteurs.—Ceci est le ton d'Hercule, le ton d'un tyran; l'accent d'un amant est plus plaintif.
QUINCE.—François Flute, raccommodeur de soufflets.
FLUTE.—Ici, Pierre Quince.
QUINCE.—Il faut que vous vous chargiez du rôle de Thisbé.
FLUTE.—Qu'est-ce que c'est que Thisbé? un chevalier errant?
QUINCE.—C'est la beauté que Pyrame doit aimer.
FLUTE.—Non vraiment, ne me faites pas jouer le rôle d'une femme; j'ai de la barbe qui me vient.
BOTTOM.—Si je peux cacher mon visage sous le masque, laissez-moi jouer aussi le rôle de Thisbé; vous verrez que je saurai extraordinairement bien faire la petite voix: Thisbé! Thisbé!—Ah! Pyrame, mon cher amant! ta chère Thisbé, ta chère bien-aimée!
QUINCE.—Non, non; il faut que vous fassiez Pyrame, et vous, Flute, Thisbé.
BOTTOM.—Allons, continuez.
QUINCE.—Robin Starveling, le tailleur.
STARVELING.—Ici, Pierre Quince.
QUINCE.—Robin Starveling, vous jouerez le rôle de la mère de Thisbé.—Thomas Snout, le chaudronnier.
SNOUT.—Me voici, Pierre Quince.
QUINCE.—Vous, le rôle du père de Pyrame; et moi, celui du père de Thisbé.—Snug, le menuisier, vous ferez le lion.—Et voilà, j'espère, une pièce bien distribuée.
SNUG.—Avez-vous là le rôle du lion par écrit? Si vous l'avez, donnez-le-moi, je vous prie, car j'ai la mémoire lente.
QUINCE.—Oh! vous pourrez le faire impromptu; car il ne s'agit que de rugir.
BOTTOM.—Oh! laissez-moi jouer le lion aussi; je rugirai si bien que ce sera plaisir de m'entendre; je rugirai si bien que je ferai dire au duc: Qu'il rugisse encore! qu'il rugisse encore!
QUINCE.—Si vous alliez faire votre rôle d'une manière trop terrible, vous épouvanteriez la duchesse et les dames, au point de les faire crier de frayeur; et c'en serait assez pour nous faire tous pendre.
TOUS ENSEMBLE.—Cela ferait pendre tous les fils de nos mères?
BOTTOM.—Je vous accorde, mes amis, que si vous épouvantiez les dames au point de leur faire perdre l'esprit, elles ne se feraient pas un scrupule de nous pendre. Mais je vous promets de grossir ma voix, de façon à rugir avec le doux murmure d'une jeune colombe; oui, je rugirai de façon à ce que vous croyiez entendre un rossignol.
QUINCE.—Vous ne pouvez absolument faire d'autre rôle que Pyrame; car Pyrame est un homme d'une aimable figure, un homme bien fait comme on en peut voir dans un jour d'été, un très-aimable et charmant cavalier: ainsi, vous voyez bien qu'il est nécessaire que vous fassiez Pyrame.
BOTTOM.—Allons! je m'en chargerai. Quelle est la barbe qui siéra le mieux pour le jouer?
QUINCE.—Eh! celle que vous voudrez.
BOTTOM.—Je l'exécuterai avec votre barbe paille, ou avec la barbe orange, avec la rouge, ou avec votre barbe couleur de tête française, celle d'un jaune parfait.
QUINCE.—Au chêne du duc; c'est là notre rendez-vous.
FIN DU PREMIER ACTE.