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Le roman de la rose - Tome I

ANALYSE DU ROMAN DE LA ROSE. (continued 5)

Reading edition

XIX Comment Bel-Accueil humblement Offrit à l'Amant doucement Le passage pour voir les Roses Qu'il désirait sur toutes choses. Comme à me demander j'étais Si la haie outrepasserais, Droit à moi je vis d'aventure Varlet venir de gente allure En qui rien n'était à blâmer. Bel-Acueil se faisait nommer,

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Filz fu Cortoisie la sage. 2887 Cis m'abandonna le passage De la haie moult doucement, Et me dist amiablement: Bel-Acueil parle. Biaus amis chiers, se il vous plest, Passés la haie sans arrest, Por l'odor des Roses sentir; Ge vous i puis bien garantir, N'i aurés mal ne vilonnie, Se vous vous gardés de folie. Se de riens vous i puis aidier, Jà ne m'en quiers faire prier; Car près sui de vostre servise, Ge le vous di tout sans faintise. L' Amant respond. Sire, fis-ge à Bel-Acueil, Ceste promesse en gré recueil: Si vous rens graces et merites De la bonté que vous me dites; Car moult vous vient de grant franchise. Puisqu'il vous plaist, vostre servise Suis prest de prendre volentiers. Par ronces et par esglentiers Dont en la haie avoit assés, Sui maintenant oultre passés. Vers le bouton m'en vois errant, Qui mieudre odor des autres rent, Et Bel-Acueil me convoia. Si vous di que moult m'agréa, Dont ge me poi si près remaindre, Que au bouton péusse ataindre.

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Fils de la sage Courtoisie. 2893 Lors de passer il me convie Outre la haie, et doucement Me dit moult amicalement: Bel-Accueil parle. «Vous plairait-il passer la haie, Bel ami, qui tant vous effraie, Pour l'odeur des roses sentir? Je puis combler votre désir. Vous n'aurez mal ni vilenie Si vous vous gardez de folie. Si je puis en rien vous aider, Je ne me ferai pas prier, Et je m'offre en toute franchise A vous servir à votre guise. L'Amant répond. A Bel-Accueil j'ai répondu: Sire, j'accepte confondu Votre promesse et vous rends grâce, Car votre bonté me surpasse; Mais vous parlez si franchement Que je ne puis faire autrement Que d'accepter par déférence.» Lors donc, grâce à son assistance, Je franchis ronces, églantiers, Qui me séparaient des rosiers, Et fus cherchant la fleur aimée Plus que toute autre parfumée, Et Bel-Accueil m'accompagnait. Lors bien heureux mon coeur était D'approcher de si près la rose Que je voyais là fraîche éclose,

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Bel-Acueil moult bien me servi, 2917 Quant le bouton de si près vi; Mès uns vilains qui grant honte ait, Près d'ilecques repost s'estoit. Dangiers ot nom, si fu closiers Et garde de tous les Rosiers. En ung destor fu li cuvers, D'erbes et de fuelles couvers Por ceus espier et sorprendre Qu'il voit as Roses la main tendre. Ne fu mie seus li gaignons, Ainçois avoit à compaignons Male-Bouche le gengléor, Et avec lui Honte et Paor. La miex vaillans d'aus si fu Honte; Et sachiés que qui à droit conte Son parenté et son linage, El fu fille Raison la sage, Et ses peres ot non Meffez, Qui est si hidous et si lez, Conques o lui Raison ne jut, Mès du véoir Honte conçut, Et quant Diex ot fait Honte nestre, Chastéé, qui dame doit estre Et des Roses et des boutons, Iert assaillie des gloutons, Si qu'ele avoit mestiers d'aïe, Car Venus l'avoit envaïe, Qui nuit et jor sovent li emble Boutons et Roses tout ensemble. Lors requist à Raison sa fille Chastéé, que Venus essille: Por ce que desconseillie iere Volt Raison fere sa priere,

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Et Bel-Accueil moult je bénis 2923 Quand de si près le bouton vis. Mais, hélas! fâcheuse rencontre! Un vilain dormait à rencontre; C'était Danger, l'affreux closier Et le gardien du beau rosier. Pour ceux épier et surprendre Qu'il voit au rosier la main tendre, Il était, le traître, couché Sous l'herbe et les feuilles caché. Le chien n'était pas seul, du reste, Car je vis, compagnon funeste, Malebouche le clabaudeur Après lui traînant Honte et Peur. De tous la meilleure était Honte; Car aussi bien si l'on remonte A sa naissance et sa maison, Elle est de la sage Raison La fille, et Méfait est son père, Monstre hideux et sanguinaire. Jamais Raison ne lui céda, Un regard seul la féconda; Et lorsque Dieu Honte fit naître, Chasteté qui dame doit être Et des roses et des boutons, Seule à la merci des gloutons, En vain implorait assistance. Vénus l'avait en sa puissance, Vénus qui, le jour et la nuit, Et roses et boutons ravit. Chasteté par Vénus navrée A Raison vint toute éplorée Et sa fille lui demanda. Raison sa prière exauça

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Et li presta à sa requeste 2951 Honte qui est simple et honeste: Et por les Roses miex garnir, I fist Jalousie venir Paor qui bée durement A faire son commandement. Or sunt as Roses garder troi, Por ce que nus, sans lor otroi, Ne Rose, ne bouton n'emport. Ge fusse arivés à bon port, Se d'els troi ne fusse aguetiés: Car li frans, li bien afetiés Bel-Acueil se penoit de faire Quanqu'il savoit qui me doit plaire. Sovent me semont d'aprochier Vers le bouton, et d'atouchier Au Rosier qui l'avoit chargié[62]; De ce me donnoit-il congié. Por ce qu'il cuide que gel' voille, A-il coillie une vert foille Lez le bouton qu'il m'a donnée, Por ce que près ot esté née. De la foille me fis moult cointe; Et quant ge me senti acointe De Bel-Acueil, et si privés, Ge cuidai bien estre arrivés. Lors ai pris cuer et hardement De dire à Bel-Acueil comment Amors m'avoit pris et navré. Sire, fis-ge, jamès n'auré Joie, se n'est par une chose, Que j'ai dedans le cuer enclose Une moult pesant maladie; Ne sai comment ge le vous die,

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Et lui prêta sur sa requête 2957 Honte qui est simple et honnête, Et pour les roses mieux garnir, Jalousie aussi fit venir Peur toujours prête à son service Contre Vénus et sa malice. Ainsi, ces trois gardiens fâcheux Veillaient que nul audacieux Ne vînt rose ou bouton soustraire. Au bout de ma dure carrière, J'étais, si ne fusse épié; Car mon gent et doux allié, Bel-Accueil, s'efforçait de faire Tout ce qu'il savait pour me plaire, Souvent m'exhortait d'approcher Vers le bouton, et de toucher Du moins le Rosier qui le porte, M'encourageant de toute sorte. Il fut, prévenant mon désir, Une verte feuille cueillir Tout proche de la rose née Et qu'aussitôt il m'a donnée. De la feuille alors je me fis Parure, et quand je me sentis Bel-Accueil aussi favorable, Je crus mon succès véritable, Et mon courage ranimant, Je dis à Bel-Accueil comment D'Amour j'étais, une victime: «Sire, à moi nul bonheur n'estime Que par une chose advenir, Car je sens en mon coeur sévir Une cruelle maladie. Mon audace excuser vous prie,

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Car ge vous criens à correcier: 2985 Miex vodroie à cotiaus d'acier Piece à piece estre depéciés, Que vous en fussiés correnciés. Bel-Acueil Dites, fet-il, vostre voloir, Que jà ne m'en verrez doloir De chose que vous puissiés dire. L'Amant. Lors li ai dit: Sachiés, biau sire, Amors durement me tormente. Ne cuidiés pas que ge vous mente; Il m'a où cuer cinq plaies faites. Jà les dolors n'en seront traites, Se le bouton ne me bailliés, Qui est des autres miex tailliés. Ce est ma mort, ce est ma vie, De nule riens n'ai plus envie. Lors s'est Bel-Acueil effraés, Bel-Acueil. Et me dist: Frere, vous baés A ce qui ne puet avenir: Comment! me voulés-vous honnir? Vous m'averiés bien assoté, Se le bouton aviés osté De son Rosier; n'est pas droiture Que l'en l'oste de sa nature. Vilains estes du demander, Lessiés-le croistre et amander;

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Car j'ai peur de vous courroucer: 2993 Mieux voudrais me voir dépecer A couteaux d'acier pièce à pièce Que de rien faire qui vous blesse. Bel-Accueil. Dites, fait-il, votre vouloir, Jamais ne me verrez douloir De rien que vous me puissiez dire. L'Amant. Lors je lui dis: Sachez, beau sire, Qu'Amour me fait beaucoup souffrir, A vous je n'oserais mentir. Il m'a fait au coeur cinq blessures, Point ne guériront mes tortures Si le bouton ne m'est baillé Plus que tout autre bien taillé; Il est ma mort, il est ma vie, Et rien de plus mon coeur n'envie.» Alors Bel-Accueil plein d'effroi: Bel-Accueil. «Frère, répondit-il, pourquoi Vous bercez-vous d'une espérance Dont jamais n'aurez jouissance? Comment, me voulez-vous honnir? Car ce serait moult me trahir Que de vouloir ôter la rose Du rosier où elle repose. C'est d'un coeur pervers, insensé, Que l'oter d'où Dieu l'a placé.

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Nel' voudroie avoir deserté 3011 Du Rosier qui l'a aporté, Por nule riens vivant, tant l'ains. L'Acteur. Atant saut Dangiers li vilains De là où il estoit muciés. Grans fu, et noirs et hériciés, S'ot les yex rouges comme feus, Le nés foncié, le vis hideus, Et s'escrie cum forcenés: Dangier. Bel-Acueil, por quoi amenés Entor ces Roses ce vassaut? Vous faites mal, se Diex me saut, Qu'il bée à vostre avilement: Dehait ait, fors vous solement[63], Qui en ces porpris l'amena! Qui felon sert, itant en a. Vous li cuidiés grant bonté faire, Et il vous quiert honte et contraire.

XX Voir image Comment Dangier villainement Bouta hors despiteusement L'Amant d'avecques Bel-Acueil, Dont il eut en son coeur grant dueil. Fuiés, vassaus; fuiés de ci, A poi que ge ne vous oci:

Illustration: Comment Dangier villainement...
Illustration: Comment Dangier villainement...

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Moult vilaine est votre demande, 3017 Laissez qu'il croisse et qu'il s'amende, Car ne voudrais le voir ravir Au rosier qui l'a fait fleurir, Sachez-le bien, pour rien au monde.» L'Auteur. Soudain surgit Danger l'immonde, Du gîte où il s'était glissé, Grand et noir, le poil hérissé, Les yeux comme une flamme ardente, Nez camus, face repoussante, Il criait comme un forcené: Danger. «Bel-Accueil, qu'avez-vous mené Ce vassal auprès de la Rose? Par Dieu, vous fîtes belle chose, Il veut votre avilissement. Malheur! si de vous seulement[63b] Ne me venait cette avanie? Félon servir, c'est félonie. Or vous lui faites grand' bonté; Lui vous rend honte et vileté.

XX Comment Danger dans sa furie Expulse avec ignominie L'Amant d'avecque Bel-Accueil, Dont il eut en son coeur grand deuil. Fuyez, vassal, loin de ma vue; Hors de là, sinon je vous tue!

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Bel-Acueil mal vous congnoissoit, 3035 Qui de vous servir s'angoissoit. Si le baés à conchier, Ne me quier mès en vous fier: Car bien est ores esprouvée La traïson qu'avez couvée.

XXI Ci dit que le villain Dangier Chaça l'Amant hors du vergier A une maçue à son col[64]: Si resembloit et fel et fol. Plus n'osai ilec remanoir, Por le vilain hidous et noir Qui me menace à assaillir: La haie m'a fait tressaillir A grant paor et à grant heste; Et li vilains crole la teste, Et dist se jamès i retour, Il me fera prendre ung mal tour. Lors s'en est Bel-Acueil fois, Et ge remès tous esbahis, Honteus et mas, si me repens, Quant onques dis ce que ge pens: De ma folie me recors, Si voi que livrés est mes cors A duel, à poine et à martire, Et de ce ai la plus grant ire, Que ge n'osai passer la haie. Nus n'a mal qui amors n'essaie: Ne cuidiés pas que nus congnoisse, S'il n'a amé, qu'est grant angoisse.

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Bel-Accueil mal vous connaissait 3043 Qui de vous servir s'efforçait; Car bien est maintenant prouvée La trahison qu'avez couvée. Ne songez pas à me tromper Ni devers moi vous disculper.

XXI Icile vilain Danger chasse Le pauvre Amant hors de la place, Une grand' massue à son col[64b], Il ressemblait félon et fol. Je voyais, saisi d'épouvante, Sa face noire et grimaçante Qui menaçait de m'assaillir. Je m'en fus vite refranchir La haie, et cette horrible bête De loin criait, branlant la tête: Si jamais revenez un jour, Je vous ménage un mauvais tour! Bel-Accueil avait pris la fuite; Epuisé de telle poursuite, Je restai honteux, interdit, Repassant ce que j'avais dit. Alors je compris ma folie Et combien mon âme remplie Était d'amertume et d'horreur. Ce qui plus torturait mon coeur, C'était l'infranchissable haie. Seul celui qui l'amour essaie Connaît l'angoisse et la douleur, Et la souffrance et le malheur.

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Amors vers moi trop bien s'aquite 3065 De la poine qu'il m'avoit dite; Cuers ne porroit mie penser, Ne bouche d'omme recenser De ma dolor la quarte part. A poi que li cuers ne me part, Quant de la Rose me souvient, Que si eslongnier me convient.

XXII Comment Raison de Dieu aymée, Est jus de sa tour devalée, Qui l'Amant chastie et reprent De ce que fol Amour emprent. En ce point ai grant piece esté, Voir image Tant que me vit ainsinc maté La dame de la haute garde, Qui de sa tour aval esgarde: Raison fu la dame apelée. Lors est de sa tour devalée, Si est tout droit vers moi venue. El ne fu joine; ne chenue, Ne fu trop haute, ne trop basse, Ne fu trop megre, ne trop grasse, Li oel qui en son chief estoient, A deus estoiles resembloient: Si ot où chief une coronne, Bien resembloit haute personne. A son semblant et à son vis Pert que fu faite en paradis, Car Nature ne séust pas Ovre faire de tel compas.

Illustration: Raison fu la dame apelée...
Illustration: Raison fu la dame apelée...

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Amour vers moi trop bien s'acquitte 3073 De la peine qu'il m'a prédite. Nul ne saurait même penser Ni bouche d'homme recenser Le quart de tout ce que j'endure, Et quand de la Rose, vous jure, Il me souvient, c'est à mourir; Pourtant il me convient partir.

XXII Comment de Dieu Raison aimée, Tôt de sa tour est dévalée, Qui l'Amant châtie et reprend, Car fol amour il entreprend. En ce point j'ai fait longue route Tant qu'enfin m'aperçut sans doute La dame du haut de sa tour Qui fait bonne garde à l'entour; Raison est la dame apelée. Elle est de sa tour dévalée, Et je la vis venir à moi, Ni jeune, ni vieille, ma foi, Et ni trop haute, ni trop basse, Et ni trop maigre, ni trop grasse. Les yeux qui en son chef étaient A deux étoiles ressemblaient; Ceignait son chef une couronne, Bien ressemblait haute personne. A son semblant, ses traits exquis, On sentait que du paradis Elle vint, car jamais Nature Ne tailla telle créature.

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Sachiés, se la lettre ne ment, 3095 Que Diex la fist noméement A sa semblance et à s'ymage, Et li donna tel avantage, Qu'el a pooir et seignorie De garder homme de folie, Por qu'il soit tex que il la croie. Ainsinc cum ge me démentoie, Atant es-vous Raison commence. Raison parle à l'Amant. Biaus amis, folie et enfance T'ont mis en poine et en esmai: Mar véis le bel tens de mai Qui fist ton cuer trop esgaier; Maralas onques umbroier Où vergier dont Oiseuse porte La clef dont el t'ovrit la porte. Fox est qui s'acointe d'Oiseuse, S'acointance est trop périlleuse: El t'a traï et décéu, Amors ne t'éust pas néu S'Oiseuse ne t'éust conduit Où biau vergier où est Déduit. Se tu as folement ovré, Or fai tant qu'il soit rescovré, Et garde bien que tu ne croies Le conseil par quoi tu foloies. Bel foloie qui se chastie; Et quant jones hons fait folie, L'en ne s'en doit pas merveillier. Or te voil dire et conseillier Que l'amors metes en obli, Dont ge te voi si afoibli,

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Sachez, si la lettre ne ment, 3103 Que Dieu la fit assurément A sa semblance et son image, Et lui donna tel avantage Qu'elle peut les hommes guérir De folie ou les garantir, S'ils veulent ses conseils entendre. Me voyant tant de pleurs répandre, Lors ainsi Raison commença: Raison parle à l'Amant. Bel ami, ce qui te causa Tant de mal, c'est folle jeunesse Et du beau temps de mai l'ivresse Qui ton coeur fit trop égayer. Mal te prit d'aller ombroyer Au verger dont Oyseuse porte La clef dont elle ouvrit la porte. Oui, c'est elle qui t'a trahi; Sans elle Amour ne t'eût pas nui. Bien fol qui s'accointe d'Oyseuse, Accointance trop périlleuse! Pour ton mal elle t'a conduit Au verger qu'habite Déduit. Puisque tu connais ta folie, Il faut la réparer. Oublie D'abord et hâte-toi de fuir Le conseil qui t'a fait faillir. Belle erreur est qui se pallie, Et si jeune homme fait folie, L'on ne doit point s'émerveiller. Or donc je te vais conseiller. Éteins cette amoureuse envie, Cause de la chétive vie

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Et si conquis et tormenté. 3127 Je ne voi mie ta santé, Ne ta garison autrement; Car moult te bée durement Dangier le fel à guerroier. Tu ne l'as mie à essaier: Et de Dangier noient ne monte Envers que de ma fille Honte, Qui les Rosiers deffent et garde, Cum cele qui n'est pas musarde; Si en dois avoir grand paor, Car à ton oés n'i vois pior. Avec ces deux est Male-Bouche Qui ne sueffre que nus i touche; Anciez que la chose soit faite, L'a-il jà en cent leus retraite. Moult as à faire à dure gent, Or garde liquiex est plus gent, Ou du lessier, ou du porsivre Ce qui te fait à dolor vivre. C'est li maus qui Amors a non, Où il n'a se folie non; Folie! se m'aïst Diex, voire. Homs qui aime ne puet bien faire, N'a nul preu de ce mont entendre, S'il est clers, il pert son aprendre; Et se il fait autre mestier, Il n'en puet guères esploitier. Ensorquetout il a plus poine Que n'ont hermite, ne blanc moine. La poine en est desmésurée, Et la joie a corte durée. Qui joie en a, petit li dure, Et de l'avoir est aventure;

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Dont je te vois si tourmenté. 3135 Je n'entrevois pour toi santé Ni guérison par autre voie, Car Danger se fait moult grand' joie, Le félon, de te guerroyer. Ne va pas à lui t'essayer. Encor Danger pour rien ne compte A côté de ma fille Honte, Qui les Rosiers garde et défend D'un oeil actif et vigilant. C'est elle surtout qu'il faut craindre Pour ton fatal désir contraindre. Et Malebouche les soutient; Malheur à qui les toucher vient! Devant que soit faite la chose, Déjà par cent lieux il en glose. Moult as à faire à dure gent; Or vois lequel est plus urgent Ou de laisser, ou de poursuivre Ce qui te fait à douleur vivre. De ce mal Amour est le nom, Plutôt folie, et pourquoi non? Folie, oui, pour Dieu! je préfère, Car amoureux ne sait bien faire, Nul profit n'en saurait avoir; S'il est clerc, il perd son savoir, Et s'il suit une autre carrière, Il ne saurait l'exploiter guère, Et de peines cent fois autant Souffre qu'hermite ou moine blanc. La peine en est démesurée, Le plaisir de courte durée, Et pour ce bonheur d'un instant Qui leur échappe bien souvent,

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Car ge voi que maint s'en travaillent, 3161 Qui en la fin du tout i faillent. Onques mon conseil n'atendis, Quant au Diex d'Amors te rendis: Le cuer que tu as trop volage Te fist entrer en tel folage. La folie fu tost emprise, Mès à l'issir a grant mestrise. Or met l'amor en nonchaloir, Qui te fait vivre et non valoir: Car la folie adès engraigne, Qui ne fait tant qu'ele remaigne. Pren durement as dens le frain, Et donte ton cuer et refrain. Tu dois metre force et deffense Encontre ce que tes cuers pense: Qui toutes hores son cuer croit, Ne puet estre qu'il ne foloit.

XXIII Si respond l'Amant à rebours A Raison qui luy blasme Amours. Quant j'oï ce chastiement, Je répondi iréement: Dame, ge vous veil moult prier Que me lessiez à chastier. Vous me dites que ge refraigne Mon cuer, qu'Amors ne le sorpreigne: Cuidies-vous donc qu'Amors consente Que je refraigne et que ge dente Le cuer qui est tretout siens quites? Ce ne puet estre que vous dites.

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Combien leur existence jouent 3169 Qui la plupart au port échouent? Pourquoi mon conseil n'attendis Quand au Dieu d'Amours te rendis? C'est ton coeur, hélas! trop volage Qui subit ce fol esclavage; Vite folie on entreprend, Mais on en sort moult durement. Or, ce fatal amour oublie Dont tu vis, mais qui t'humilie, Car la démence va croissant Si contre elle on ne se défend. Ton frein avec courage broie, Dompte ce coeur qui te guerroie, Car son coeur qui trop souvent croit Toujours s'égare et se déçoit. Résiste donc sans défaillance Encontre ce que ton coeur pense.

XXIII Cy répond l'Amant au rebours A Raison blâmant Dieu d'Amours. Quand j'ouïs cette réprimande, Je lui dis en colère grande: Dame, je veux vous demander De ne plus tant me gourmander. Vous me dites mon coeur contraindre Pour qu'Amour ne le puisse atteindre. Pensez-vous qu'il puisse accepter Voir contraindre un coeur et dompter Qu'il retient tout en sa puissance? Vous me voyez dans l'impuissance.

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Amors a si mon cuer donté, 3191 Qu'il n'est mès à ma volenté: Ains le justise si forment, Qu'il i a faite clef fermant. Or m'en lessiés du tout ester, Car vous porriés bien gaster[65] En oiseuse vostre françois: Ge vodroie morir ainçois Qu'Amors m'éust de fausceté Ne de traïson arété. Ge me voil loer ou blasmer Au darrenier de bien amer, Si m'en desplet qui me chastie. Atant s'est Raison départie, Qui bien voit que por sermonner Ne me porroit de ce torner. Ge remès d'ire et de duel plains: Sovent plore et sovent me plains Que ne soi de moi chevissance, Tant qu'il me vint en remembrance Qu'Amors me dist que ge quéisse Ung compaignon cui ge déisse Mon conseil tout outréement, Si m'osteroit de grant torment. Lors me porpensai que j'avoie Ung compaignon que ge savoie Moult à loial; Amis ot non; Onques n'oi mieuldre compaignon.

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Amour a mon coeur tant dompté 3199 Qu'il n'est plus à ma volonté; Pour mieux assurer sa capture, Il l'a fermé d'une clef sûre. Or cessez de me tourmenter, Car vous ne sauriez que gâter Votre français en pure perte, Et j'aimerais mieux mourir certe, Qu'Amour, me pût de fausseté Reprendre et de déloyauté. Je veux aimer tout à mon aise Jusqu'à la fin, ne vous déplaise; Sont vos avis hors de saison. Alors dut s'en aller Raison Voyant sa science perdue Contre une âme aussi résolue. De deuil et de colère plein Souvent pleure et souvent me plain De rester ainsi sans défense; Tant qu'enfin me vint souvenance Qu'Amour m'avait dit d'esssyer Compagnon à qui confier Sans réserve toute ma peine, Qui me console et me soutienne. Alors je songeai que j'avais Un compagnon que je savais Loyal et bon. Ami s'appelle, Oncques n'en eus de plus fidèle.

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XXIV Comment, par le conseil d'Amours, 3219 L'Amant vint faire ses clamours A Amis, a qui tout compta, Lequel moult le réconforta. A li m'en vins grant aléure, Voir image Si li desclos Pencloéure Dont ge me sentoie encloé, Si cum Amors m'avoit loé, Et me plains à lui de Dangier, Qui par poi ne me volt mengier, Et Bel-Acueil en fist aler, Quant il me vit à lui parler Du bouton à qui ge béoie, Et me dist que le comparroie, Se jamès par nule achoison Me véoit passer la cloison. Quant Amis sot la vérité, Il ne m'a mie espoenté;

Illustration: A li m'en vins grant aléure...
Illustration: A li m'en vins grant aléure...

XXV Comment Amys moult doucement Donne réconfort à l'Amant. Ains me dist: Compains, or soiés Séur, et ne vous esmaiés; Ge congnois bien pieça Dangier, Il a apris à leidangier, A leidir et à menacier Ceus qui aiment au commencier.

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XXIV Comment, par le conseil d'Amour, 3227 L'Amant instruit sans nul détour Ami de sa mésaventure Qui le console et le rassure. A lui lors je fus à grands pas Découvrir tout mon embarras Et mon inquiétude amère, Et d'Amour la leçon entière. Je me plaignis comment Danger Pour un peu faillit me manger, Et Bel-Accueil hors de la place Fit aller, quand il vit qu'en grâce Le bouton je lui demandais, Et me dit que je le paierais Si jamais encor d'aventure Je venais franchir la clôture. Quand Ami sut la vérité Il ne m'a pas épouvanté;

XXV Comment d'Ami douce parole L'Amant reconforte et console. Mais me dit: «Compagnon, soyez Tranquille et ne vous effrayez. Je le connais de longue date Ce Danger qui si fort éclate En cris, menaces, vains discours, Contre novices en amours.

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Piece a que ge l'ai esprouvé; 3245 Se vous l'avez felon trouvé, Il iert autres au derrenier: Ge le congnois cum ung denier. Il se set bien amoloier, Par chuer et par soploier[66]; Or vous dirai que vous ferés: Ge lo que vous li requerés Qu'il vous pardoint sa mal-voillance, Par amors et par acordance; Et li metés bien en convent, Que jamès dès or en avant Ne ferés riens qui li desplese. C'est la chose qui plus li plese, Qui bien le chue et le blandist. L'Amant. Tant parla Amis et tant dist, Qu'il m'a auques réconforté, Et hardement et volenté Me donna d'aler essaier Se Dangier porroie apaier.

XXVI Voir image Comment l'Amant vient à Dangier, Luy prier que plus ledangier Ne le voulsist, et par ainsi Humblement luy crioit mercy. A Dangier suis venu honteus, De ma pès faire convoiteus; Mès la haie ne passai pas, por ce qu'il m'ot véé le pas.

Illustration: A Dangier suis venu honteus...
Illustration: A Dangier suis venu honteus...

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Croyez-en mon expérience, 3253 Si le premier jour sa démence Effraie, il est autre au dernier, Je le connais comme un denier. Rien n'adoucit mieux ce cerbère Que la caresse et la prière[66b]. Or, voici ce que vous ferez: D'abord vous lui demanderez Qu'il vous pardonne votre injure Par amour, bienveillance pure, Et jurez-lui, la main levant, Que jamais plus dorénavant Ne ferez rien qui lui déplaise; Car il n'est rien qui tant lui plaise Que caresse de bon flatteur.» L'Amant. Parlait avec tant de chaleur Ami, que mon âme ravie Reprit courage. Alors l'envie Me vint aussitôt d'essayer Si je pourrais l'apitoyer.

XXVI Comment l'Amant vient et supplie Danger que ses torts il oublie, Pour l'apaiser, et puis ainsi Humblement lui criait merci. A Danger vins d'un pas timide Et de faire ma paix avide, Mais sans la clôture franchir Pour ne pas lui désobéir.

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Ge le trové en piés drecié, 3273 Fel par semblant et corrocié, En sa main ung baston d'espine. Ge tins vers lui la chiere encline, Et li dis: Sire, je sui ci Venus por vous crier merci; Moult me poise, s'il péust estre, Dont ge vous fis onques irestre; Mès or sui prest de l'amender Si cum vous vodrois commender. Sans faille Amors le me fist faire, Dont ge ne puis mon cuer retraire; Mès jamès jor n'aurai béance A riens dont vous aies pesance; Ge voil miex soffrir ma mesaise, Que faire riens qui vous desplaise. Or vous requiers que vous aiés Merci de moi, et apaiés Vostre ire qui trop m'espoente, Et ge vous jur et acréante Que vers vous si me contendrai, Que jà de riens ne mesprendrai: Por quoi vous me voilliés gréer Ce que ne me poés véer. Voilliés que j'aim tant solement, Autre chose ne vous demant; Toutes vos autres volentés Ferai, se ce me créantés. Si nel' poés-vous destorber, Jà ne vous quier de ce lober; Car j'amerai puisqu'il me siet, Cui qu'il soit bel, ne cui qu'il griet; Mès ne vodroie por mon pois D'argent, qu'il fust sus votre pois.

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Là seul sur ses pieds il se dresse 3281 Feignant grand' fureur et rudesse, Brandissant son bâton noueux. La tête basse et tout honteux Je lui dis: Vous me voyez, Sire, Accouru pour pardon vous dire Et combien je suis attristé De vous avoir tant irrité. S'il faut que mon crime j'amende, Je suis prêt, que Danger commande. Mais Amour possède mon coeur, Lui seul est cause de l'erreur. Mon seul désir est de ne faire Que ce qui peut vous satisfaire, Et j'aime mieux cent fois souffrir Que votre vengeance encourir. Avoir de moi merci vous prie, Or, apaisez votre furie Qui me glace de grand effroi, Et je vous jure par ma foi Que je saurai si bien me prendre Que jamais n'y pourrez reprendre. Veuillez mon pardon m'octroyer, Ce ne pouvez me dénier. Ah! permettez que j'aime encore, Nulle autre chose je n'implore; Toutes vos autres volontés Ferai si ce me permettez. Ne repoussez pas ma prière; Jusqu'au bout je serai sincère, Car ne peut plus qu'aimer mon coeur Pour mon bien ou pour mon malheur; Mais pour mon poids d'argent je n'ose Rien faire qui vous indispose.

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Moult trovai Dangier dur et lent 3307 De pardonner son maltalent; Et si le m'a-il pardonné En la fin, tant l'ai sermonné, Et me dist par parole briéve: Dangier. Ta requeste riens ne me griéve, Si ne te voil pas escondire: Saches ge n'ai vers toi point d'ire. Se tu aimes, à moi qu'en chaut? Ce ne me fait ne froit, ne chaut: Adès aime, mès que tu soies Loing de mes Roses toutesvoies, Jà ne te porterai menaie, Se tu jamès passes la haie. L'Amant. Ainsinc m'otroia ma requeste; Et je l'alai conter en heste A Amis qui s'en esjoï, Cum bon compains, quant il l'oï. Amis. Or va, dist-il, bien vostre affaire, Encor vous sera débonnaire Dangier qui fait à maint lor bon, Quant il a monstré son bobon; S'il iere pris en bonne voine, Pitié auroit de vostre poine. Or devés soffrir et atendre Tant qu'en bon point le puissiés prendre;

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Danger hésita longuement 3315 A calmer son ressentiment. A la fin, je fus si tenace Qu'il daigna m'accorder ma grâce Et me répondit brèvement: Danger. C'est parler raisonnablement, Et je ne veux pas t'éconduire; Sache que n'ai vers toi point d'ire. Que m'importe? Aime s'il le faut, Ce ne me fait ni froid, ni chaud. Aime donc; mais fort tu t'exposes Toutefois trop près de mes Roses, Et si tu veux mon bras sentir, Viens-t'en la clôture franchir! L'Amant. Ainsi m'octroya ma requête. Et d'Ami lors me mis en quête Pour lui conter. Quand il l'ouït, Ce bon compagnon s'éjouit. Ami. Or va, dit-il, bien votre affaire, Encor vous sera débonnaire Danger; maint en a profité Quï sut flatter sa vanité. S'il était pris en bonne veine, Il eût pitié de votre peine, Car il n'est si féroce coeur Que n'attendrisse la douleur.

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J'ai bien esprové que l'en vaint, 3333 Par soffrir, felon et refraint. L'amant. Moult me conforta doucement Amis, qui mon avancement Vousist autresi bien cum gié; Atant ai pris de li congié. A la haie que Dangier garde Sui retornés, que moult me tarde Que le bouton encore voie, Puis qu'avoir n'en puis autre joie. Dangier se prent garde sovent Se ge li tiens bien son convent; Mès ge resoing si sa menace, Que n'ai talent que li mefface, Ains me suis pené longuement De faire son commandement, Por li acointier et atraire; Mès ce me torne à grant contraire Que sa merci trop me demore: Si voit-il sovent que ge plore, Et que ge me plains et sospir, Por ce qu'il me fait trop cropir Delez la haie, que ge n'ose Passer por aler à la Rose. Tant fis qu'il a certainement Véu à mon contenement Qu'Amors malement me justise, Et qu'il n'i a point de faintise En moi, ne de desloiauté; Mès il est de tel cruauté, Qu'il ne se daingne encor refraindre, Tant me voie plorer ne plaindre.

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Or sachez souffrir et attendre 3341 Tant qu'en bon point le puissiez prendre. L'Amant. Moult me conforte doucement Ami, qui mon contentement Tout aussi bien que moi désire. Enfin je dus adieu lui dire Pour courir bien vite au verger; Car il faut que malgré Danger Le bouton encore je voie, Puisqu'avoir n'en puis autre joie. Danger, lui, prend garde souvent Si je viole mon serment; Mais sa menace est si sévère Que vouloir n'ai de lui méfaire, Et me suis peiné longuement De faire son commandement Pour le séduire et pour lui plaire. Cependant je me désespère D'attendre sa paix si longtemps; Il ouït mes gémissements Près la clôture que je n'ose Passer pour aller à la Rose; Il me voit soupirer, gémir, Mais toujours me laisse languir. Tant j'ai fait, qu'il a vu, je pense, A cette morne contenance Combien Dieu d'Amours m'opprimait, Et que mon âme ne tramait Ni déloyauté, ni feintise. Pourtant sa cruauté méprise Mes larmes et mon déconfort, Et ne daigne se fondre encor.

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XXVII Comment Pitié avec Franchise 3365 Allerent par très-belle guise A Dangier parler por l'Amant, Qui estoit d'amer en torment. Si cum j'estoie en ceste pene, Voir image Atant ez-vos que Diex amene Franchise, et avec li Pitié. N'i ot onques plus respitié, A Dangier vont andui tout droit: Car l'une et l'autre me vodroit Aidier, s'el pooit, volentiers, Qu'el voient qu'il en est mestiers. La parole a première prise Soe merci dame Franchise, Et dist: Franchise. Dangier, se Diex m'amant, Vous avez tort vers cel Amant Quant par vous est si mal menez. Sachiés vous vous en avilés, Car ge n'ai mie encor apris Qu'il ait vers vous de riens mespris. S'Amors le fait par force amer, Devez le vous por ce blasmer? Plus i pert-il que vous ne faites, Qu'il en a maintes poines traites. Mès Amors ne veut consentir Que il s'en puisse repentir;

Illustration: Atant ez-vos que Diex amene...
Illustration: Atant ez-vos que Diex amene...

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XXVII Comment Pitié avec Franchise3373 Allèrent par très-belle guise A Danger parler pour l'Amant Qui d'aimer était en tourment. Comme j'étais en cette peine, Voilà que Dieu soudain amène Franchise et Pitié pour m'aider. Toutes deux alors sans tarder A Danger tout droit se dirigent, Car mes maux l'une et l'autre affligent; Elles viennent secours m'offrir En me voyant ainsi souffrir. Première a la parole prise La compatissante Franchise: Franchise. Danger, dit-elle, Dieu m'entend. Vous avez tort envers l'Amant Que votre rage tant malmène, Et c'est chose par trop vilaine, Car je n'ai mie encore appris Qu'il se soit envers nous mépris. Or si d'aimer le veut contraindre Amour, pourquoi donc vous en plaindre? Las! il est encore plus cruel Que vous au tendre damoisel. Amour sans cesse le tourmente Et ne veut pas qu'il se repente;

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Qui le devrait tout vif larder, 3391 Ne s'en porroit-il pas garder. Mès, biau sire, que vous avance De lui faire anui ne grevance? Avez-vous guerre à lui emprise, Por ce que il vous aime et prise, Et que il est vostre subgiez? S'Amors le tient pris en ses giez, Et le fait à vous obéir, Devez le vous por ce haïr? Ains le déussiés esparnier Plus qu'ung orguillous pautonnier. Cortoisie est que l'en sequeure Celi dont l'en est au desseure[67]: Moult a dur cueur qui n'amolie, Quant il trove qui l'en suplie. Pitié. Pitié respont: C'est vérités, Engriété vaint humilités; Et quant trop dure l'engrestié, C'est felonnie et mavestié. Dangier, pour ce vous voil requerre Que vous ne maintenez plus guerre Vers cel chetis qui languist là, Qui onques Amors ne guila. Avis m'est que vous le grevés Assés plus que vous ne devés; Qu'il trait trop maie pénitence, Dès-lors en çà que l'acointance Bel-Acueil li avés toloite, Car c'est la riens qu'il plus convoite. Il iere avant assés troublés, Mès ore est ses anuis doublés:

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Aussi tout vif dût-il brûler 3399 Il ne peut son joug secouer. Mais, beau sire, que vous avance De tant lui faire violence? De vous aimer puisqu'il promet En bon et fidèle sujet, Pourquoi lui déclarer la guerre? En ses lacs si l'a pris naguère Amour, et le fait vous servir, Pour ce le devez-vous haïr? Il faut l'épargner au contraire, Et mieux qu'un libertin vulgaire; Toute âme généreuse doit Secourir plus petit que soi[67b]. Moult a dur coeur qui ne se plie Quand un malheureux le supplie. Pitié. Pitié répond: C'est vérité; Malice vainc humilité, Mais quant la malice est trop dure Elle devient cruauté pure. Pour ce, je vous requiers, Danger, De votre guerre ménager Envers l'innocente victime Qu'Amour pour sa droiture estime. Avis m'est que vous l'éprouvez Beaucoup plus que vous ne devez. C'est déjà male pénitence Que le priver de l'accointance De Bel-Accueil son confident, Car il ne convoite rien tant. Sa peine était déjà bien dure, Vous avez doublé sa torture;

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Or est-il mort et mal-baillis, 3423 Quant Bel-Acueil li est faillis. Por quoi li faites tel contraire? Trop li fesoit Amors mal traire: Il a tant mal que il n'éust Mestier de pis, s'il vous pléust. Or ne l'alés plus gordoiant, Que vous n'i gaignerés noiant: Soffrés que Bel-Acueil li face Dès ores mes aucune grace: De péchéor miséricorde, Puis que Franchise s'i accorde, Et le vous prie et amoneste, Ne refusés pas sa requeste; Moult par est fel et deputaire, Qui por nous deus ne veut riens faire. L'Amant. Lors ne pot plus Dangier durer, Ains le convint amésurer. Dangier. Dames, dist-il, ge ne vous ose Escondire de cette chose, Que trop seroit grant vilonnie: Je voil qu'il ait la compaignie Bel-Acueil, puis que il vous plaist; Ge n'i metrai jamès arrest. L'Acteur. Lors est à Bel-Acueil alée Franchise la bien emparlée, Et li a dit cortoisement:

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Or, est-il mort, anéanti, 3431 Que Bel-Accueil lui soit ravi. Amour assez le persécute, Faut-il encor qu'il soit en butte A de plus grands malheurs? Hélas! Les grandir vous ne sauriez pas; C'est cruauté bien inutile, Laissez-le donc aimer tranquille. Franchise et ses voeux exaucez, Bel-Accueil désormais laissez Qu'aucune grâce il lui accorde, A tout pécheur miséricorde. Moult est trop cruel et félon Qui refuse à nous un pardon; Qu'au moins pour nous Danger le fasse. Nous vous le demandons en grâce. L'Amant. Danger ne peut plus refuser; Lors il consent à s'apaiser. Danger. Dame, dit-il, je ne vous ose Éconduire pour cette chose, Car ce serait par trop félon. Je lui rends son gent compagnon Bel-Accueil; mais c'est pour vous plaire. Je n'y veux plus défense faire. L'Auteur. Adonc à Bel-Accueil d'aller Franchise au séduisant parler. Et lors de sa voix la plus tendre:

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Franchise. Trop vous estes de cel Amant, 3450 Bel-Acueil, grant piece eslongniés, Que regarder ne le daigniés; Moult a esté pensis et tristes, Puis cele hore que nel' véistes. Or pensez de li conjoïr, Se de m'amor voulés joïr, Et de faire sa volenté: Sachiés que nous avons denté Entre moi et Pitié, Dangier Qui vous en faisoit estrangier. Bel-Acueil. Je ferai quanque vous vodrois, Fet Bel-Acueil, car il est drois, Puis que Dangier l'a otroié. L'Amant. Lors le m'a Franchise envoié. Bel-Acueil au commencement Me salua moult doucement: S'il ot esté vers moi iriés, Ne se fu de riens empiriés, Ains me monstra plus bel semblant Qu'il n'avoit onques fait devant. Il m'a lores par la main pris Por mener dedans le porpris Que Dangier m'avoit chalongié: Or oi d'aler par tout congié.

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Franchise. Pourquoi donc si longtemps attendre, 3458 Bel-Accueil, loin de votre amant, Sans le regarder seulement? Son âme est sombre et abattue Loin de vous et de votre vue. Si vous tenez à mon amour, A lui revenez sans séjour, Et faites tout pour lui complaire; Car, Pitié m'aidant, j'ai su faire Que Danger ne fût courroucé, Qui loin de vous l'avait chassé. Bel-Accueil. Je ferai selon votre guise, Fit Bel-Accueil. C'est bien, Franchise, Puisque Danger l'a octroyé. L'Amant. Lors me l'a Franchise envoyé. Moult doucement, à sa venue, Bel-Accueil d'abord me salue. Contre moi s'il fut courroucé, Son courroux s'était effacé, Car il me fit meilleur visage Qu'autrefois même avant l'orage. Alors il m'a par la main pris Pour mener dedans le pourpris Dont Danger m'interdit l'entrée, Et je vais partout où m'agrée.

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XXVIII Comment Bel-Acueil doucement3475 Maine l'Amant joyeusement Au vergier pour véoir la Rose, Qui luy fut doulcereuse chose. Or sui chéois, ce m'est avis, De grant enfer en paradis; Car Bel-Acueil par tout me moine, Qui de mon gré faire se poine. Si cum j'oi la Rose aprochée, Ung poi la trovai engroissée, Et vi qu'ele iere plus créue Que ge ne l'avoie véue. La Rose auques s'eslargissoit Par amont, si m'abelissoit Ce qu'ele n'iert pas si overte, Que la graine en fust descoverte; Ainçois estoit encore enclose Entre les foilles de la Rose, Qui amont droites se levoient, Et la place dedans emploient. Ele fu, Diex la benéie, Assés plus bele et espanie, Qu'el n'iere avant et plus vermeille Moult m'esbahi de la merveille De tant cum el iert embelie; Et Amors plus et plus me lie, Et tout adès estraint ses las, Tant cum g'i oi plus de solas. Grant piece ai ilec demoré, Qu'à Bel-Acueil grant amor é,

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XXVIII Comment Bel-Accueil doucement 3483 Mène l'Amant joyeusement Par le verger pour voir la Rose Qui lui fut doucereuse chose. Or je suis chu, ce m'est avis, De grand enfer en paradis; Car Bel-Accueil partout me mène Qui de mon gré faire se peine, Et quand à la Rose arrivai, Un peu plus grasse la trouvai, Et vis qu'elle s'était accrue Depuis que je ne l'avais vue. La Rose alors s'élargissait Par le haut et me ravissait, Mais sans être à ce point ouverte Que la graine en fût découverte; Les feuilles se dressaient tout droit Et s'arrondissaient en un toit Qui couvrait le coeur de la Rose Où la graine encore était close. Mais je trouvai, Dieu soit béni! Le bouton plus épanoui, Plus beau, de couleur plus merveille Qu'auparavant; c'était merveille Combien il était embelli! J'étais là d'extase rempli; Cependant plus grande est ma joie, Plus Amour enserre sa proie! Longtemps je suis là demeuré De Bel-Accueil énamouré

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Et grant compaignie trovée; 3505 Et quant ge voi qu'il ne me vée Ne son solas, ne son servise, Une chose li ai requise, Qui bien fait à amentevoir: Sire, fis-ge, sachiés de voir Que durement sui envieus D'avoir ung baisier savoreus De la Rose qui soef flaire; Et s'il ne vous devoit desplaire, Ge le vous requerroie en don. Por Diex, sire, dites-moi don Se il vous plaist que ge la baise, Que ce n'iert tant cum vous desplaise. Bel-Acueil. Amis, dist-il, se Dieu m'aïst, Se Chastéé ne m'en haïst, Jà ne vous fust par moi véé; Mais ge n'ose por Chastéé, Vers qui ge ne voil pas mesprendre: Ele me seult tous jors deffendre Que du baisier congé ne doigne A nul amant qui m'en semoigne. Car qui au baisier puet ataindre, A poine puet à tant remaindre; Et sachiés bien cui l'en otroie Le baisier, qu'il a de la proie Le miex et le plus avenant, Si a erres du remenant.

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Et de sa douce compagnie. 3513 Voyant enfin qu'il ne dénie Vers moi service ni faveur, J'osai demander à son coeur Une chose bien téméraire. Vous voyez, lui dis-je, mon frère, Que durement suis envieux D'avoir un baiser savoureux De la Rose qui si bon flaire, Et s'il ne vous devait déplaire, De vous j'implorerais ce don. Pour Dieu, Sire, dites-moi donc, S'il ne vous plaît que je la baise. Est-il rien là qui vous déplaise? Bel-Accueil. Ami, Dieu m'aide! en vérité, Si ne craignais tant Chasteté, Je vous ferais don de la Rose Céans; mais Chasteté je n'ose Tromper en aucune façon Qui dit toujours en sa leçon Qu'à nul amant baiser ne donne, Combien qu'il m'en prie et raisonne. Car baiser qui peut obtenir A peine là peut s'en tenir, Et l'amant à qui l'on octroie Le baiser, il a de la proie Le mieux et le plus avenant Et des arrhes sur le restant.

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L'Amant. Quant ge l'oï ainsinc respondre, 3533 Ge nel' voil plus de ce semondre, Car gel' cremoie correcier: L'en ne doit mie homme enchaucier Outre son gré, n'engoissier trop. Vous savés bien qu'au premier cop Ne cope-l'en mie le chesne, Ne l'en n'a pas le vin de l'esne, Tant que li pressoirs soit estrois. Adès me tarda li otrois Du baisier que tant desiroie; Mès Venus qui tous dis guerroie Chastéé, me vint au secors: Ce est la mere au Diex d'Amors Qui a secoru maint amant. Ele tint ung brandon flamant En sa main destre, dont la flame A eschauffée mainte dame. El fu si cointe et si tifée, El resemblait Déesse ou Fée: Du grant ator que ele avoit, Bien puet cognoistre qui la voit, Qu'el n'ert pas de religion. Ne feré or pas mencion De sa robe et de son oré, Ne de son trecéor doré, Ne de fermail, ne de corroie, Espoir que trop i demorroie; Mès bien sachiés certainement Qu'ele fu cointe durement, Et si n'ot point en li d'orgueil. Venus se trait vers Bel-Acueil,

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L'Amant. Lors entendant cette réponse, 3541 A le presser plus je renonce, De crainte de le courroucer. Il ne faut personne presser Ni tourmenter outre mesure; Du chêne la vaste ceinture Nul n'a tranché du premier coup, Et du vin nul ne sait le goût Si la vendange n'est foulée. Longtemps eût été reculée La faveur qui tant me séduit, Si Vénus, qui toujours poursuit Chasteté, lors ne fût venue Aux amants toujours bien venue; C'est la mère du Dieu d'Amours Vénus qui vient à mon secours. Sa dextre brandit une flamme Dont elle a chauffé mainte dame. Marquaient ses atours, sa beauté, Une fée, une déité; Du reste, sans lui faire injure, Il ne semblait à sa parure Qu'elle fût de religion. Je ne ferai pas mention De sa robe et de sa bordure, De son fermail, de sa ceinture, Ni de son beau tressoir doré, Car je serais trop encombré. Mais sachez qu'elle était moult belle Et gracieuse, et puis qu'en elle Il n'y avait l'ombre d'orgueil. Vénus va droit à Bel-Accueil

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Si li a commencié à dire: 3565 Venus. Porquoi vous fetes-vous, biau sire, Vers cel Amant si dangereus? D'avoir ung baisier doucereus Ne li déust estre véés: Car vous savés bien et véés Qu'il sert et aime en léauté; Si a en li assés biauté, Par quoi est digne d'estre amés. Véés cum il est acesmés, Cum il est biaus, cum il est gens, Et dous et frans à toutes gens; Et avec ce il n'est pas viex, Ains est jeunes, dont il vaut miex. Il n'est dame ne chastelaine Que ge ne tenisse à vilaine, S'ele nel' daingnoit aésier D'avoir ung savoreux besier. Ne li doit pas estre véés, Moult iert en li bien emploiés: Qu'il a, ce cuit, moult douce alaine, Et sa bouche n'est pas vilaine, Ains semble estre faite à estuire Por solacier et por déduire; Qu'il a les lèvres vermeilletes, Et les dens si blanches et netes Qu'il n'i pert taigne, ne ordure. Bien est, ce m'est avis, droiture Que uns baisiers li soit gréés, Donnés li, se vous m'en créés; Car tant cum vous plus atendrez, Tant plus sachiés, de tens perdrez.

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Et céans commence à lui dire: 3573 Vénus. Pourquoi vous montrez-vous, beau Sire, Vers cet amant si dédaigneux, Et de ce baiser savoureux Pourquoi si longtemps vous défendre? Car vous devez voir et comprendre Qu'il aime en toute loyauté, Et suffisante est sa beauté Pour vaincre votre indifférence. Quelle grâce, quelle élégance! Comme il est beau, comme il est gent, A tout le monde doux et franc! Puis il est à la fleur de l'âge, Ce n'est pas son moindre avantage. Si, dédaignant de l'apaiser, Lui refuser ce doux baiser Je voyais dame ou châtelaine, Je la tiendrais pour moult vilaine. Accordez-lui cette douceur, Mieux n'emploirez votre faveur. Car il a, je crois, douce haleine, Et sa bouche n'est pas vilaine, Il semble fait pour les désirs, Pour les soulas et les plaisirs; Il a les lèvres vermeillettes Et les dents si blanches et nettes Qu'ordure ou tache l'on n'y voit; A mon avis, c'est à bon droit Qu'un baiser au moins on lui donne; Faites-le donc, je vous l'ordonne, Car plus vous aurez attendu, Plus vous aurez de temps perdu.

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XXIX Comment l'ardent brandon Venus 3597 Aida à l'Amant plus que nus, Tant que la Rose ala baiser, Por mieulx son amours apaiser. Bel-Acueil, qui sentit l'aïer Du brandon, sans plus delaier M'otroia ung baisier en dons, Tant fist Venus et ses brandons: Onques n'i ot plus demoré. Ung baisier dous et savoré Ai pris de la Rose erraument; Se j'oi joie nus nel' dement: Car une odor m'entra où cors, Qui en a trait la dolor fors, Et adoucit les maus d'amer Qui me soloient estre amer. Onques mès ne fu si aése, Moult est garis qui tel flor bese, Qui est si sade et bien olent. Ge ne serai jà si dolent, S'il m'en sovient, que ge ne soie Tous plains de solas et de joie; Et neporquant j'ai mains anuis Soffers et maintes males nuis, Puis que j'oi la Rose baisie: La mer n'iert jà si apaisie, Qu'el ne soit troble à poi de vent; Amors si se change sovent. Il oint une hore, et autre point, Amors n'est gaires en ung point.

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XXIX Comment Vénus l'ardente dame, 3605 Plus que nul aida de sa flamme L'Amant, tant qu'il alla baiser La Rose et ses maux apaiser. Bel-Accueil, quand il sentit prendre En lui le feu, sans plus attendre, D'un baiser m'octroya le don. Tant fit Vénus et son brandon Qu'il n'osa faire résistance. Lors vers la Rose je m'élance Cueillir le savoureux baiser. Quel bonheur, vous devez penser! Soudain un doux parfum m'inonde Dissipant ma douleur profonde, Et adoucit le mal d'aimer Qui tant me soulait être amer. Onques tant ne me sentis d'aise, Moult guérit qui telle fleur baise Si suave et qui si bon sent. Je ne serai plus si dolent, Il suffira qu'il m'en souvienne Et de joie aurai l'âme pleine! Et pourtant j'ai bien des ennuis Soufferts et de bien tristes nuits Dépuis que j'ai baisé la Rose! Jamais tant la mer ne repose Que ne la trouble un peu de vent. Amour aussi change souvent; Il blesse et guérit en une heure, En un point guère ne demeure.

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Dès ore est drois que ge vous conte 3627 Comment ge fui meslés à Honte Par qui je fui puis moult grevés, Et comment li murs fu levés, Et li chastiaus riches et fors Qu'amors prist puis par ses effors. Toute l'estoire voil porsuivre, Jà paresce ne m'iert d'escrivre, Par quoi je cuit qu'il abelisse A la bele que Diex garisse, Qui le guerredon m'en rendra Miex que nuli, quant el vodra. Male-Bouche qui la couvine De mains amans pense et devine, Et tout le mal qu'il scet retrait, Se prist garde du bel atrait Que Bel-Accueil me daignoit faire, Et tant qu'il ne s'en pot plus taire, Qu'il fu filz d'une vielle irese[68], Si ot la langue moult punese, Et moult poignant, et moult amere; Bien en retraioit à sa mere. Male-Bouche dès-lors en çà A espier me commença; Et dist qu'il metroit bien son oel Que entre moi et Bel-Acuel Avoit mauvès acointement. Tant parla li glos folement De moi et du filz Cortoisie, Qu'il fist esveillier Jalousie, Qui se leva en effréor, Quant ele oï le jangléor: Et quant ele se fu levée, Ele corut comme desvée

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Maintenant je vous vais conter 3635 Comment vint me persécuter Honte qui me fut si fatale, Comment fut la tour infernale Bâtie et le beau château-fort Qui tant d'Amour brava l'effort. Toute l'histoire en veux poursuivre Et céans mettre dans mon livre. Je l'espère, elle charmera La belle qui m'en donnera, S'elle y consent, la récompense Mieux que nulle autre, sans doutance. Malebouche qui le projet Des amants prévient et défait, Pour le plaisir de leur mal faire Et jamais ne saurait se taire, S'aperçut du tendre méfait Que pour moi Bel-Accueil a fait. Ce fils d'une vieille grogneuse[68b], La langue amère et venimeuse Et piquante et mordante avait, Tout par lui sa mère savait. Malebouche dès lors commence A nous épier en silence, Et dit qu'il gage bien un oeil Qu'entre moi et puis Bel-Accueil Se trame quelque male chose. Tant le fol fait sur nous de glose, Le fils de Courtoisie et moi, Qu'enfin toute pleine d'effroi S'éveille et lève Jalousie Quand la nouvelle elle eut ouïe. Soudain sur ses pieds elle fut, Et comme une folle courut

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Vers Bel-Acueil, qui vosist miaus 3661 Estre à Estampes, ou à Miaus.

XXX Comment par la voix Male-Bouche, Qui des bons souvent dit reprouche, Jalousie moult asprement Tence Bel-Acueil pour l'Amant. Lors l'a par parole assaillis: Gars, porquoi es-tu si hardis, Qui bien velz estre d'un garçon Dont j'ai mauvese soupeçon? Bien pert que tu crois les losenges De legier as garçons estranges. Ne me voil plus en toi fier: Certes ge te ferai lier Ou enserrer en une tour, Car je n'i voi autre retour. Trop s'est de toi Honte eslongnie, Si ne s'est mie bien poignie De toi garder et tenir court: Si m'est avis qu'ele secourt Moult mauvesement Chastéé, Quant lesse ung garçon desréé[69] En notre porprise venir, Por moi et li avilenir. L'Amant. Bel-Acueil ne sot que respondre, Ainçois se fust alé repondre, S'el ne l'éust ilec trové, Et pris avec moi tout prové;

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A Bel-Accueil qui voudrait être 3669 A Étampes ou Meaux peut-être.

XXX Comment Jalousie âprement Tance Bel-Acueil pour l'Amant Par ce Malebouche avertie Qui les bons souvent calomnie. Elle a Bel-Accueil assailli: Vilain, qui te rend si hardi De rechercher ainsi cet homme Dont j'ai mauvais soupçon en somme? Bien aisément, à mon avis, Les étrangers prends pour amis. En toi désormais ne me fie, Et puisque n'ai d'autre sortie, Je te vais de liens serrer Ou dans une tour enserrer. Trop s'est de toi Honte éloignée Et ne s'est pas assez donnée A te garder et tenir court, Et m'est avis qu'elle secourt Bien mal Chasteté, puisque laisse Le premier venu, par simplesse, Dedans notre pourpris entrer, Pour tous deux nous déshonorer. L'Amant. Bel-Acceuil, la langue interdite, Hésitait; il eût pris la fuite, Mais elle l'avait là trouvé Et pris avec moi tout prouvé.

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Mès quant ge vi venir la grive 3689 Qui contre nous tence et estrive, Je fui tantost tornés en fuie, Por sa riote qui m'ennuie. Honte s'est lores avant traite, Qui moult se crient estre meffaite: Si fu humilians et simple, Ele ot ung voile en leu de gimple, Aussinc cum nonain d'abéie; Et por ce qu'el fu esbahie, Commença à parler en bas. Ci parle Honte à Jalousie. Por Dieu, dame, ne créés pas Male-Bouche le losengier; C'est uns homs qui ment de legier, Et maint prod'omme a réusé S'il a Bel-Acueil accusé, Ce n'est pas ore li premiers: Car Male-Bouche est coustumiers De raconter fauces noveles De valez et de damoiseles. Sans faille ce n'est pas mençonge, Bel-Acueil a trop longue longe: L'en li a soffert à atraire Tex gens dont il n'avoit que faire; Mais certes ge n'ai pas créance Qu'il ait éu nule béance A mauvestié ne à folie; Mès il est voir que Cortoisie, Qui est sa mere, li enseigne Que d'acointier gens ne se feigne. Qu'el n'ama onques homme entule. En Bel-Acueil n'a autre trule,

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Aussi quand je vis la fâcheuse 3697 Courir hurlante et furieuse, Je m'esquivai moult inquiet, Ennuyé de tout ce caquet. Honte s'est alors avancée Qui toujours craint d'être tancée, L'air humble et de simple apparat, Un voile en forme de rabat Tout comme un nonnain d'abbaye, Et comme elle était ébahie, Se mit à débiter tout bas: Honte à Jalousie. Par Dieu, Dame, ne croyez pas Malebouche et sa médisance, Car il ment avec trop d'aisance, Et maint prudhomme a déprisé. S'il a Bel-Accueil accusé, Ce n'est pas son coup d'essai, dame, Toujours Malebouche diffame Et tient propos méchants et laids Des damoiseles et varlets. Toutefois, c'est vrai, sans mensonge, Bel-Accueil a trop longue longe; On eut tort de trop le laisser De telles gens s'embarrasser. Mais certes je n'ai pas créance Qu'il y ait chez lui malveillance, Égarement, mauvais instinct; Car sa mère, il est bien certain, Lui dit, la sage Courtoisie Qui n'aima vilain de sa vie, D'être à toutes gens gracieux. Bel-Accueil n'est pas vicieux,

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Ce sachiés, n'autre encloéure, 3721 Fors qu'il est plains d'envoiséure, Et qu'il geue as gens et parole. Sans faille j'ai esté trop molle De li garder et chastier, Si vous en voil merci crier: Se j'ai esté ung poi trop lente De bien faire, g'en sui dolente; De ma folie me repens: Mès ge metrai tout mon apens Dès ore en Bel-Acueil garder, Jamès ne m'en quier retarder. Jalousie parle à Honte. Honte, Honte, fet Jalousie, Grant paor ai d'estre trahie, Car lecherie est tant montée Que tost porroie estre assotée. N'est merveilles se ge me dout, Car Luxure regne par tout: Son pooir ne fine de croistre. En abaïe, ne en cloistre N'est mès Chastéé asséur; Por ce ferai de novel mur Clore les Rosiers et les Roses, Nés lerrai plus ainsinc descloses, Qu'en vostre garde poi me fi, Car ge voi bien et sai de fi Que en meillor garde pert-l'en. Ja ne verroie passer l'an Que l'en me tendroit por musarde, Se ge ne m'en prenoie garde; Mestiers est que ge m'en porvoie. Certes ge lor clorrai la voie

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Son seul défaut, sur ma parole, 3729 C'est sa jeunesse ardente et folle Qui le fait rire et bavarder. Je reconnais qu'à le garder Je fus trop molle et le reprendre, Aussi merci je n'ose attendre. Mais si j'oubliai mon devoir, Vous me voyez au désespoir De ma coupable négligence. Dès lors toute ma vigilance Veux mettre à Bel-Accueil garder Sans d'un seul pas m'en écarter. Jalousie à Honte. Honte, Honte, fait Jalousie, J'ai grand' peur d'être encor trahie, Car le monde est si corrompu Que tôt j'aurais l'esprit perdu. Or n'est merveille que je craigne, Puisque Luxure partout règne; Son pouvoir ne fait que grandir Et pour Chasteté garantir Plus n'est d'abbaye assez close. Pour ce les Rosiers et la Rose Je veux clore de nouveaux murs, Enfermés ils seront plus sûrs. En vous je n'ai plus confiance, Je le sais par expérience, Le meilleur gardien est volé. Avant que l'an soit écoulé On me tiendrait folle et musarde Si je ne m'en prenais pas garde; J'y vais de ce pas aviser. Et ceux qui pour me mépriser

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A ceus qui por moi conchier 3753 Viennent mes Roses espier. Il ne me sera jà peresce Que ne face une forteresce Qui les Roses clorra entor: Où milieu aura une tor Por Bel-Acueil metre en prison, Car paor ai de traïson. Ge cuit si bien garder son cors, Qu'il n'aura pooir d'issir hors, Ne de compaignie tenir As garçons qui por moi honnir De paroles le vont chuant; Trop l'ont trové ici truant, Fol et legier à décevoir; Mais se ge vif, sachiés de voir, Mar lor fist onques bel semblant. L'Acteur. A ce mot vint Paor tremblant; Mès ele fu si esbahie, Quant ele ot Jalousie oïe, C'onques ne li osa mot dire Porce qu'el la savoit en ire; En sus se trait à une part, Et Jalousie atant s'en part: Paor et Honte let ensemble, Tout li megre du cul lor tremble. Paor qui tint la teste encline, Parla à Honte sa cousine. Paour. Honte, fet-ele, moult me poise, Quant il nous convient avoir noise

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Viennent rôder autour des Roses 3761 Ne trouveront que portes closes. Je n'aurai le coeur satisfait Que lorsqu'un château j'aurai fait Pour les Roses partout enclore, Puis au centre une tour encore Pour Bel-Acueil mettre en prison De peur de male trahison. Je veux si bien là-haut le prendre Qu'il ne puisse dehors descendre Ni ces libertins rencontrer Qui vont pour me déshonorer, Le flattant de douce parole. Trop l'ont-ils déjà vu, le drôle, Fol et facile à décevoir; Mais, si je vis, vous pourrez voir Le prix de son humeur galante. L'Auteur. A ces mots, s'en vient Peur tremblante; Mais était si grand son effroi Que sans mot dire resta coi Entendant gronder Jalousie, Et d'un si grand courroux transie Un peu se tenait à l'écart. Jalousie alors se départ Et laisse Honte et Peur ensemble, Tout le maigre du cul leur tremble. Peur tête basse et l'air contrit A sa cousine Honte dit: Peur. Honte, fait-elle, moult me pèse Quand il nous faut avoir mésaise

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De ce dont nous ne poons mès: 3783 Maintes fois est avril et mès Passés c'onques n'éusmes blasme; Or nous ledenge, or nous mesame Jalousie qui nous mescroit. Allons à Dangier orendroit, Si li monstron bien et dison Qu'il a faite grant mesprison, Dont il n'a greignor poine mise A bien garder ceste porprise: Trop a à Bel-Acueil soffert A faire son gré en apert. Si convendra qu'il s'en ament, Ou, ce sache-il tout vraiement, Foïr l'en estuet de la terre; Il ne durroit mie à la guerre Jalousie, n'a s'ataïne, S'ele l'acueilloit en haïne.

XXXI Comment Honte et Paor aussy Vindrent à Dangier par soucy De la Rose le ledengier Que bien ne gardist le vergier. A cel conseil se sunt tenuës, Puis si sunt à Dangier venuës, Si ont trové le païsant Desous ung aube-espin gisant. Il ot en leu de chevecel, Sous son chief d'erbe ung grant moncel, Si commençoit à someillier; Mais Honte l'a fait esveillier,

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De ce dont nous ne pouvons mais. 3791 Maintes fois sont avrils et mais Trépassés sans le moindre blâme; Or nous insulte, or nous infâme Jalousie avec ses soupçons. A Danger de ce pas allons, Toutes deux montrons-lui sans fable De quel méfait il fut coupable Pour n'avoir pas plus de soin mis A bien garder notre pourpris. Laisser Bel-Accueil à sa guise Agir, c'était trop grand' sottise. Il lui faudra tôt s'amender, Ou, disons-lui sans marchander, S'enfuir par force de la terre; Il ne saurait soutenir guerre Contre Jalousie en effet, S'elle en haine un jour le prenait.

XXXI Comment Honte et puis Peur aussi Viennent à Danger par souci Bien fort le gourmander, pour cause D'avoir si mal gardé la Rose. Sur ce point une fois d'accord, Elle vont à Danger d'abord. Le paysan est qui rumine Couché dessous une aubépine. Sur un monceau d'herbe et de foin Sa tête, en guise de coussin, S'appuie et tranquille sommeille. Mais Honte le tance et l'éveille,

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Qui le laidenge et li cort sore. 3813 Honte. Comment dormez-vous à ceste hore, Fet-ele, par male avanture? Fox est qui en vous s'asséure De garder Rose ne bouton, Ne qu'en la queue d'ung mouton: Trop estes recréans et lasches, Qui déussiés estre farasches, Et tout le monde estoutoier. Folie vous fist otroier Que Bel-Acueil céans méist Homme qui blasmer nous féist: Quant vous dormés, nous en avons La noise, qui mès n'en povons. Estiés-vous ore couchiés[70]? Levés tost sus, et si bouchiés Tous les partuis de ceste haie, Et ne portés nului manaie: Il n'afiert mie à vostre non, Que vous faciès se anui non. Se Bel-Acueil est frans et dous, Et vous, soies fel et estous, Et plains de ramposne et d'outrage: Vilains qui est cortois, c'est rage; Ce oï dire en reprovier, Que l'en ne puet fere espervier En nule guise d'ung busart[71]. Tuit cil vous tiennent por musart, Qui vous ont trové débonnaire. Voulez-vous donques as gens plaire, Ne faire bonté, ne servise? Ce vous vient de recréantise:

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Lui court sus et lui dit grondant: 3821 Honte. Comment, fait-elle, le croquant, A cette heure dormir il ose! Bien fol en lui qui se repose Pour garder rose ni bouton, La queue autant vaut d'un mouton. C'est par trop paresseux et lâche! Vous savez bien que votre tâche Est de tous gourmer et chasser. Fol que vous étiez de laisser Bel-Accueil céans introduire Cet intrus ainsi pour nous nuire! Vous dormez, et nous en avons La noise, qui mais n'en pouvons. Sans doute, vous dormiez encore? Levez-vous donc, et courez clore De la barrière tous les trous Et chasser bien loin tous les fous. Pour votre nom c'est raillerie De n'oser faire une avanie. Si Bel-Accueil est franc et doux, Vous, soyez félon et jaloux, Plein d'amertume et plein d'outrage; Vilain qui courtois est, c'est rage. Et le proverbe est bien connu: Jamais homme n'est parvenu A faire épervier d'une buse[71b]. De votre sottise s'amuse Qui vous trouve facile et doux. Aux gens plaire voudriez-vous Et les obliger à leur guise? C'est chez vous pure couardise.

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Si aurés mès par tout le los 3845 Que vous estes lasches et mos, Et que vous créés jangléors. Lors a après parlé Paors. Paor. Certes, Dangier, moult me merveil Que vous n'estes en grant esveil De garder ce que vous devés; Tost en porrés estre grevés, Se l'ire Jalousie engraingne, Qui est moult fiere et moult grifaingne, Et de tencier apareillie: Ele a hui moult Honte assaillie, Et a chacié par sa menace Bel-Acueil hors de ceste place, Et jure qu'il ne puet durer Qu'el nel' face vif enmurer. C'est tout par vostre mauvestié, Qu'en vous n'a mès point d'engrestié. Ge cuit que cuer vous est faillis, Mès vous en serés mal baillis, Et en aurés poine et anui, S'onques Jalousie connui. L'Acteur. Lors leva li vilains la hure, Frote ses yex et ses behure, Fronce le nés, les yex rooille, Et fu plains d'ire et de rooille, Quant il s'oï si mal mener.

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Bientôt vous aurez le renom 3853 D'un lâche et d'un stupide ânon Que le premier trompeur enjôle! Peur à son tour prit la parole: Peur. Certes, je m'étonne, Danger, De vous voir si sot, si léger. Dit-elle, en votre surveillance; Il vous en cuirait fort, je pense, Si de Jalousie en devait L'ire grandir, que chacun sait Si dure et cruelle et sévère. Elle a tancé Honte naguère Et d'ici Bel-Accueil chassé De ses menaces tout glacé, Disant: Je n'aurai nulle joie Qu'en prison tout vif ne le voie. Or, c'est par pure lâcheté Que vous l'avez si bien traité. Le coeur vous a manqué sans doute, Mais grands maux pour vous je redoute Et grandes peines désormais, Si Jalousie or je connais. L'Auteur. Lors le vilain lève la hure, Frotte ses yeux et sa figure, Fronce le nez, roule les yeux, Et puis soudain tout furieux Voyant ainsi qu'on le malmène:

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Dangier. Bien puis, fet-il, vis forcener, 3872 Quant vous me tenés por vaincu. Certes or ai-ge trop vescu, Se cest porpris ne puis garder: Tout vif me puisse-l'en arder, Se jamès homs vivans i entre. Moult ai iré le cuer où ventre, Quant nus i mist onques les piés; Miex amasse de deux espiés Estre ferus parmi le cors. Ge fis que fox, bien men recors, Or l'amenderai par vous deus, Jamès ne serai pareceus De ceste porprise deffendre; Se g'i puis nului entreprendre, Miex li vausist estre à Pavie. Jamès à nul jor de ma vie Ne me tendrés por recréant, Ge le vous jur et acréant. L'Amant. Voir image Lors s'est Dangier en piés dreciés, Semblant fet d'estre correciés; En sa main a ung baston pris, Et va cerchant par le porpris S'il trovera partuis, ne trace, Ne sentier qu'à estouper face. Dès or est moult changié li vers: Car Dangiers devient moult divers, Et plus fel qu'il ne soloit estre. Mort m'a qui si l'a fait irestre,

Illustration: Lors s'est Dangier en piés dreciés...
Illustration: Lors s'est Dangier en piés dreciés...

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Danger. Je puis bien être fou sans peine, 3880 Dit-il, quand on me dit vaincu, Et j'ai trop jusqu'ici vécu Si ne puis garder une haie. Qu'à présent un seul homme essaie D'entrer; dussé-je vif rôtir, Il n'en pourra vivant sortir. J'ai trop de coeur et d'ire au ventre; Que de deux glaives on m'éventre Si quelqu'un les pieds y remet. Oui, bien fol j'étais en effet. Grâce à vous, je puis ma paresse Réparer; dès lors sans faiblesse Je veux surveiller ce pourpris, Et le premier qui sera pris Mieux lui vaudrait être à Pavie. Jamais à nul jour de ma vie Ne me tiendrez pour fainéant, Je vous le jure par serment. L'Amant. Lors Danger sur ses pieds se dresse, Feignant grand' fureur et rudesse. Un bâton dans sa main a pris Et va cherchant par le pourpris, Afin, s'il trouve d'aventure Pertuis ou trace en la clôture Ou sentier, d'y mettre renfort. J'ai vu soudain changer mon sort; Pour moi Danger si bon naguère Est plus félon qu'à l'ordinaire.

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Car ge n'aurai jamès lesir 3901 De véoir ce que je desir. Moult ai le cuer du ventre irié Dont j'ai Bel-Acueil adirié; Et bien sachiés que tuit li membre Me fremissent, quant il me membre De la Rose que ge soloie De près véoir quant ge voloie; Et quant du baisier me recors, Qui me mist une odor où cors Assés plus douce que n'est basme, Par ung poi que ge ne me pasme: Car encor ai où cuer enclose La douce savor de la Rose. Et sachiés quant il me sovient Que à consirrer m'en convient, Miex vodroie estre mors que vis. Mar toucha la Rose à mon vis Et à mes yex et à ma bouche, S'Amors ne sueffre que g'i touche Tout de rechief autre fiée, Se j'ai la douçor essaiée, Tant est graindre la covoitise Qui esprent mon cuer et atise. Or revendront plor et sopir, Longues pensées sans dormir, Friçons, espointes et complaintes, De tex dolors aurai-ge maintes, Car ge sui en enfer chéois. Maie-Bouche soit maléois! Sa langue desloiaus et fauce M'a porchaciée ceste sauce.

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Qui le mit en telle fureur 3909 De mon trépas sera l'auteur. J'ai perdu Bel-Accueil! Du ventre Le coeur en grand' colère m'entre, Car je n'aurai jamais loisir De voir la Rose à mon désir. Mes membres frémissent de rage En mes pensers quand j'envisage Cette Rose que je soulais De près voir tant que je voulais, Quand du baiser j'ai souvenance Qui me mit au corps jouissance Si douce et si suave odeur. Pour un peu me pâmer j'ai peur; Car en mon coeur toujours est close La douce saveur de la Rose, Et sachez que s'il me souvient Que m'en séparer il convient, Mieux voudrais être mort qu'en vie. Mal me prit la Rose chérie De mon front, ma bouche et mes yeux Toucher, Amour, si tu ne veux Qu'une autre fois j'y touche encore, (Fatal bonheur que je déplore!) Tant est grande la folle ardeur Qui brûle et consume mon coeur. Or reviendront les avanies, Pleurs, soupirs, longues insomnies, Plaintes, frissons, élancements, Maintes douleurs et maints tourments, Car l'enfer de nouveau je touche. Sois maudit, cruel Malebouche, Être déloyal et menteur, Tu as détruit tout mon bonheur!

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XXXII Comment, par envieux atour, 3933 Jalousie fist une tour Faire au milieu du pourpris[72], Pour enfermer et tenir pris Bel-Acueil, le très-doulx enfant, Pource qu'avoit baisé l'Amant. Dès or est drois que ge vous die La contenance Jalousie, Qui est en maie souspeçon: Où païs ne reraest maçon Ne pionnier qu'ele ne mant. Si fait faire au commancement Entor les Rosiers uns fossés Qui cousteront deniers assés, Si sunt moult lez et moult parfont. Li maçons sus les fossés font Ung mur de quarriaus tailléis, Qui ne siet pas sus croléis, Ains est fondé sus roche dure: Li fondement tout à mesure Jusqu'au pié du fossé descent, Et vait amont en estrecent; S'en est l'uevre plus fors assés. Li murs si est si compassés, Qu'il est de droite quarréure; Chascuns des pans cent toises dure, Si est autant lons comme lés. Les tornelles sunt lés à lés, Qui richement sunt bataillies, Et sunt de pierres bien faillies.

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XXXII Comment par male frénésie 3943 A fait une tour Jalousie Bâtir au milieu du pourpris, Pour enfermer et tenir pris Bel-Accueil, pour la seule cause Que l'Amant a baisé la Rose. Sous le coup de son vil soupçon, Je vais vous dire la façon Dont se comporte Jalousie. Par le pays elle convie Tous les maçons et pionniers, Et tout à l'entour des Rosiers Fait d'abord un grand fossé faire Qui, vrai, ne coûtera pas guère, Car il est large et moult profond. Les maçons sur le fossé font Un grand mur de pierres de taille. Point n'est assise la muraille Sur fondrières, mais sur roc, Et des fondements chaque bloc Jusqu'au pied du fossé s'aligne Et s'élève en oblique ligne Pour toute l'oeuvre mieux asseoir. Le mur autour de ce manoir Est carré d'exacte mesure, Chacun des pans cent toises dure, Même longueur, même largeur. Quatre tourelles à hauteur Lèvent leurs têles crénelées De belles pierres bien taillées;

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As quatre coingnés en ot quatre 3963 Qui seroient fors à abatre; Et si i a quatre portaus Dont li mur sunt espès et haus. Ung en i a où front devant Bien déffensable par convant, Et deux de coste, et ung derriere, Qui ne doutent cop de perriere. Si a bonnes portes coulans[73] Por faire ceus defors doulans, Et por eus prendre et retenir, S'il osoient avant venir. Ens où milieu de la porprise Font une tor par grant mestrise Cil qui du fere furent mestre; Nule plus bele ne pot estre, Qu'ele est et grant, et lée, et haute. Li murs ne doit pas faire faute Por engin qu'on saiche getier; Car l'en destrempa le mortier De fort vin-aigre et de chaus vive. La pierre est de roche naïve De quoi l'en fist le fondement, Si iert dure cum aïment. La tor si fu toute réonde, Il n'ot si riche en tout le monde, Ne par dedens miex ordenée. Ele iert dehors avironée D'un baille qui vet tout entor, Si qu'entre le baille et la tor Sunt li Rosiers espès planté, Où il ot Roses à planté. Dedens le chastel ot perrieres Et engins de maintes manieres.

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A chaque coin ces quatre forts 3973 Peuvent braver tous les efforts. Également sont quatre faces Dressant les immenses surfaces D'épais et formidables murs Pour la défense forts et sûrs, Qui ne craignent coup de pierrière; Devant, sur le front, la première, Deux autres de chaque côté, Puis une autre à l'extrémité. On voit glisser herses massives[73b] Pour irruptions offensives, Et pour surprendre et retenir Ceux qui près oseraient venir. Enfin ceux qui l'oeuvre dirigent Au milieu du pourpris érigent Une autre tour avec grand art; Il n'est si belle nulle part. Elle est moult grande et large et haute, Et le mur ne doit faire faute Pour engin qu'on puisse envoyer, Car fut détrempé le mortier De fort vinaigre et de chaux vive. La pierre est de roche native De même que le fondement Et dure comme diamant. Cette tour est tretoute ronde Et n'est si riche en tout le monde Ni mieux ordonnée au dedans. Puis tout autour, en tous les sens, Une barrière l'environne. Entre elle et la tour s'échelonne Un pourpris de rosiers planté Portant roses en quantité.

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Vous poïssiés les mongonniaus 3997 Véoir par dessus les creniaus; Et as archieres tout entour Sunt les arbalestes à tour[74], Qu'arméure n'i puet tenir. Qui près du mur vodroit venir, Il porroit bien faire que nices. Fors des fossés a unes lices De bons murs fors à creniaus bas, Si que cheval ne puent pas Jusqu'as fossés venir d'alée, Qu'il n'i éust avant mellée. Jalousie a garnison mise Où chastel que ge vous devise. Si m'est avis que Dangier porte La clef de la premiere porte Qui ovre devers orient; Avec li, au mien escient, A trente sergens tout à conte. Et l'autre porte garde Honte, Qui ovre par devers midi. El fut moult sage, et si vous di Qu'el ot sergens à grant planté Près de faire sa volenté. Paor ot grant connestablie, Et fu à garder establie L'autre porte, qui est assise A main senestre devers bise. Paor n'i sera jà séure, S'el n'est fermée à serréure, Et si ne l'ovre pas sovent; Car, quant el oit bruire le vent,

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Dans le château mainte pierrière 4007 Et mainte machine de guerre On eût pu voir, et mangonneaux Se dresser dessus les créneaux, Et tout autour aux meurtrières Maintes arbalètes tourières[74b] Contre qui nul ne peut tenir. Qui près du mur voudrait venir Ferait sottise, je vous jure. Hors les fossés une clôture S'étend de murs à créneaux bas, Pour que chevaux ne puissent pas Jusqu'aux fossés venir d'emblée, A moins qu'il y eût grand' mêlée. Garnison Jalousie a mis Au castel que je vous décris. D'abord je sais que Danger porte La clef de la première porte, Celle qui s'ouvre à l'orient; Avec lui, à mon escient, Sont trente sergents, c'est le compte. Puis l'autre porte garde Honte, Celle qui fait face au midi; Sage elle n'a l'oeil engourdi, Mais de sergents troupe nombreuse Et de ses ordres soucieuse. Puis à l'autre porte du fort Qui regarde à gauche le nord Peur commande; elle l'a garnie D'une puissante compagnie. Elle ne l'ouvre pas souvent, Car elle tremble au moindre vent Et jamais ne s'y croira sûre Qu'elle ne ferme la serrure.

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Ou el ot saillir deus langotes, 4029 Si l'en prennent fièvres et gotes. Male-Bouche, que Diex maudie! Qui ne pense fors à boidie[75], Si garde la porte destrois; Et si sachiés qu'as autres trois Va souvent et vient. Quant il scet Qu'il doit par nuit faire le guet, Il monte le soir as creniaus, Et atrempe ses chalemiaus, Et ses buisines, et ses cors. Une hore dit lés et descors, Et sonnez dous de controvaille As estives de Cornoaille; Autrefois dit à la fléuste C'onques fame ne trova juste[76]. Il n'est nule qui ne se rie, S'ele oit parler de lecherie; Ceste est pute, ceste se farde, Et ceste folement se garde, Ceste est vilaine, ceste est fole, Et ceste nicement parole. Male-Bouche qui riens n'esperne, Trueve à chascune quelque herne. Jalousie, que Diex confonde! A garnie la tor réonde; Et si sachiés qu'ele i a mis Des plus privés de ses amis, Tant qu'il ot grant garnison: Et Bel-Acueil est en prison Amont en la tor enserré, Dont li huis est moult bien barré,

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Deux sauterelles bondissant 4041 Lui donnent fièvre et tremblement. Malebouche, que Dieu maudisse! Qui n'ourdit que vil artifice[75b], A la dernière s'est placé, Et vers les autres empressé Va souvent et vient. S'il doit faire Le guet la nuit, ne tarde guère A monter le soir aux créneaux Et prépare ses chalumeaux, Ses cors, ses muses, ses trompettes. Lors il entonne chansonnettes Une heure durant, lais nouveaux Et gais refrains de fabliaux, Que souvent des sons il émaille D'une trompe de Cornouaille. D'autres fois sur la flûte il dit Qu'oncques femme chaste il ne vit[76b]; Que c'est grand' joie et grand' pâture Quand on leur parle de luxure. L'une est pute, l'autre se teint, L'autre jamais ne se contraint, L'une est vilaine, une autre folle Et celle-là sotte en parole. Malebouche à qui rien ne vaut Trouve à chacune son défaut. Jalousie a, que Dieu confonde! Garnison mise en la tour ronde, Et sachez bien qu'elle y a mis Les plus privés de ses amis; Il y avait garnison grande. Bel-Accueil en prison s'amende, Là haut dans la tour enserré Dont l'huis est moult fort et barré;

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Qu'il n'a pooir que il en isse. 4061 Une vielle, que Diex honnisse! Avoit o li por li guetier, Qui ne fesoit autre mestier, Fors espier tant solement Qu'il ne se maine folement. Nus ne la péust engignier Ne de signier, ne de guignier, Qu'il n'est barat qu'el ne congnoisse, Qu'ele ot des biens et de l'angoisse Qu'Amors à ses sergens départ, En jonece moult bien sa part. Bel-Acueil se taist et escoute Por la vielle que il redoute, Et n'est si hardis qu'il se moeve, Que la vielle en li n'aperçoeve Aucune foie contenance, Qu'el scet toute la vielle dance. Tout maintenant que Jalousie Se fu de Bel-Acueil saisie, Et ele l'ot fait emmurer, El se prist à asséurer: Son chastel qu'ele vit si fort, Li a donné grant réconfort. El n'a mès garde que gloutons Li emblent Roses ne boutons; Trop sunt li Rosiers clos forment, Et en veillant et en dormant Puet-ele estre bien asséur. L'Amant. Mès ge qui fui defors le mur, Suis livrés à duel et à poine: Qui saurait quel vie ge moine,

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Crainte n'est que sortir il puisse. 4075 Une vieille, que Dieu maudisse! Est avec lui pour le guetter, Et n'est là que pour rapporter S'il veut follement se conduire. Elle ne se laisse séduire Par signe ni mot doucereux, Ni regard tendre et langoureux. Ruse n'est qu'elle ne connaisse; Car elle eut certe en sa jeunesse, Des biens et maux qu'Amour départ A ses serviteurs, large part. Bel-Accueil en silence écoute, Tellement la vieille il redoute, Et n'ose même se mouvoir, Car la vieille pourrait y voir Aucune folle contenance, Toute elle sait la vieille danse. Jalousie, à présent qu'elle est De Bel-Accueil sûre, et l'a fait Bien enfermer dedans sa cage, Commence à reprendre courage (Ce château qu'elle voit si fort Lui a donné grand reconfort), Et ne craint plus que glouton ose Lui ravir ni bouton, ni Rose. Trop bien sont clos près de la tour Les Rosiers; la nuit et le jour Elle peut reposer tranquille. L'Amant. Mais moi, hors du mur qu'on exile, Je suis de peine et deuil rongé. Qui sut quelle existence j'ai

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Il en devroit grant pitié prendre. 4093 Amors me sot ores bien vendre Les biens que il m'avoit prestés; Ges cuidoie avoir achetés, Or les me vent tout derechief: Car ge suis à greignor meschief Por la joie que j'ai perdue, Que s'onques ne l'eusse éue. Que vous iroie-ge disant? Ge resemble le païsant Qui giete en terre sa semence, Et a joie quant el commence A estre bele et drue en herbe; Mès ainçois qu'il en coille gerbe, L'empire, tele hore est, et grieve Une male nue qui crieve Quant li espi doivent florir, Si fait le grain dedens morir, Et l'espérance au vilain tost Qu'il avoit éue trop tost. Si crieng ausinc avoir perdue Et m'espérance et m'atendue, Qu'Amors m'avoit tant avancié, Que j'avoie jà commencié A dire mes grans privetés A Bel-Acueil, qui aprestés Ière de recevoir mes gieus; Mès Amors est si outragieus, Qu'il m'a tout tollu en une hore, Quant ge cuidoie estre au desore. Ce est ausinc cum de Fortune Qui met où cuer des gens rancune; Autre hore les aplaine et chue, En poi d'ore son semblant mue.

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Il en devrait grande pitié prendre! 4107 Certes, Amour me sait bien vendre Tous les maux qu'il m'avait prêtés; Je crus les avoir achetés, Il faut que déréchef les paie; Car plus douloureuse est ma plaie Pour le bonheur que j'ai perdu, Que si jamais ne l'avais eu. Que dis-je? Est-ce qu'il ne vous semble Qu'à ce paysan je ressemble, Qui semence en terre a jeté Et voit avec bonheur l'été Épaisse et haute monter l'herbe? Mais avant de cueillir la gerbe, Crève un gros nuage soudain Qui détruit tout en un matin; Les épis en fleurs se flétrissent Et dedans les graines périssent, Et l'espoir au vilain bientôt S'évanouit qu'il eut trop tôt. Ainsi j'ai peur mon espérance Perdre et ma longue patience. Amour pourtant m'avait aidé; J'avais déjà persuadé Bel-Accueil par tendres avances D'ouïr mes douces confidences Et recevoir enfin mes jeux. Mais Amour est trop rigoureux Et me ravit tout en une heure Au moment où le seuil j'effleure. C'est ainsi que Fortune fait Qui rancune aux coeurs des gens met, Les flatte une heure et les conspue, En un instant son semblant mue,

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Une hore rit, autre hore est morne, 4127 Ele a une roe qui torne, Et quand ele veut, ele met Le plus bas amont où sommet, Et celi qui est sor la roe Reverse à un tor en la boe. Las! ge sui cil qui est versés: Mar vi les murs et les fossés Que je n'os passer, ne ne puis. Ge n'oi bien ne joie onques puis Que Bel-Acueil fu en prison; Car ma joie et ma garison Ert tout en lui et en la Rose, Qui est entre les murs enclose; Et de là convendra qu'il isse, S'Amors veult jà que ge garisse; Car jà d'aillors ne quier que joie Honor, santé, ne bien, ne joie. Ha! Bel-Acueil, biaus dous amis, Se vous estes en prison mis, Au mains gardés-moi votre cuer, Et ne soffrés à nesun fuer Que Jalousie la sauvage Mete vostre cuer en servage Ainsinc cum ele a fait le cors, Et s'el vous chastie de fors, Aiés dedans cuer d'aïment Encontre son chastiement: Se li cors en prison remeint, Gardés au mains que li cuer m'aint. Fins cuers ne lest mie à amer Por batre ne por mesamer[77]. Se Jalousie est vers vous dure, Et vous fait anui et laidure,

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Une heure est morne, une heure rit, 4141 Car sa roue un cercle décrit; Celui qui est dessus la roue Retombe à son tour dans la boue, Et quand elle veut, elle met Le plus bas en haut au sommet. Las! c'est moi qu'elle verse et raille! Pour mon mal vis fosse et muraille Que passer n'ose ni ne puis; Biens et bonheur je n'ai depuis Que Bel-Accueil avec la Rose, Maintenant de gros murs enclose, Emporta dedans sa prison Et ma joie et ma guérison. Si veut Amour que je guérisse, Qu'il l'arrache au sombre édifice, Car d'ailleurs ne me peut venir Honneur, santé, bien ni plaisir. Bel-Accueil, ami cher et tendre, S'il vous faut en prison attendre, Au moins gardez-moi votre coeur! Ne souffrez pas pour mon malheur, A aucun prix, que la sauvage Mette votre coeur en servage Comme elle a fait de votre corps; Si elle vous navre dehors, Ayez dedans coeur indomptable Contre son bras impitoyable, Et si le corps reste en prison, Gardez le coeur de trahison. Un fin coeur aime avec constance Et brave haine et violence[77b]. Si Jalousie a sans pitié Votre coeur d'ennuis guerroyé,

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Fetes-li engrestié encontre, 4161 Et du dangier qu'ele vous montre Vous vengiés au maios en pensant, Quant vous ne poés autrement; Se vous ainsinc le féissiés, Ge m'en tendroie à bien paiés. Mès ge sui en moult grant souci Que vous nel' faciés mie ainsi; Ains crient que mal gré me savés Au mains por ce que vous avés Esté por moi mis en prison; Si n'est-ce pas por mesprison Que j'aie encore vers vous faite, C'onques par moi ne fu retraite Chose qui à celer féist; Ains me poise, se Diex m'aïst, Plus qu'à vous de la meschéance; Car g'en soffre la pénitence Plus grant que nus ne porroit dire. Par un poi que ge ne fons d'ire, Quant il me membre de ma perte Qui est si grant et si aperte; S'en ai paor et desconfort Qui me donront, ce croi, la mort. Las! g'en doi bien avoir paor, Quant ge voi que losengéor, Et traïtor, et envieus Sunt de moi nuire curieus. Ha! Bel-Acueil, ge sai de voir Qu'il vous béent à décevoir, Et faire tant par lor flavele, Qu'il vous traient à lor cordele. Se Diex m'aïst, si ont-il fait, Ge ne sai or comment il vait;

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Défendez-vous avec courage; 4175 De sa cruauté, de sa rage Vengez-vous du moins en pensant, Si ne pouvez faire autrement; Et s'il vous plaît ainsi de faire, Ma douleur sera moins amère. Mais je suis en moult grand souci Que vous ne le fassiez ainsi, Et me sachiez tout au contraire Mauvais gré de votre misère, Moi qui vous fis mettre en prison. Mais, croyez-moi, de trahison Je ne suis envers vous coupable, Jamais de nul acte blâmable Mon coeur n'eut à se repentir. Mais Dieu m'aide! Il me faut souffrir Bien plus que vous de mon offense, Car j'en souffre la pénitence Plus que nul ne saura jamais; Pour un peu d'ire je fondrais Quand de ma perte ai souvenance. Bien puis-je avoir peur sans doutance Lorsque je vois ces envieux Traîtres et menteurs venimeux Ainsi s'acharner à me nuire. Ils me tueront, j'ose le dire. Ah! Bel-Accueil, je crois savoir Qu'ils veulent tous vous décevoir, N'allez pas leurs fables entendre, A leur corde ils vous veulent pendre. Mais je ne sais rien en effet, Dieu m'aide! Peut-être est-ce fait? J'ai peur, et grande est ma souffrance, Que me mettiez en oubliance,

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Mès durement sui esmaiés 4195 Que entr'oblié ne m'aiés; Si en ai duel et desconfort, Jamès n'iert riens qui m'en confort, Se ge pers votre bien-voillance, Que ge n'ai mès aillors fiance; Et si l'ai-ge perdu, espoir, A poi que ne m'en desespoir[78]. FIN DES VERS DE GUILLAUME DE LORRIS.

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J'en ai grand deuil et déconfort 4209 Et je n'aurai jamais confort Si je perds votre bienveillance, Car ailleurs je n'ai d'espérance, Et s'il m'est donné de le voir, Oui, j'en mourrai de désespoir[78b]!

S'il fallait en croire Méon, Jehan de Meung aurait ajouté ces deux derniers vers pour commencer sa continuation, en supprimant les quatre-vingts vers qui suivent. P. M.

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VERS QUI, DANS CERTAINS MANUSCRITS, TERMINENT LA PARTIE DE GUILLAUME DE LORRIS.

(Que je n'ai mès aillors fiance) Ne reconfort nul qui m'aïst. 4203 Ha! biau douz cuers! qui vos véist Au mains une foiz la semaine, Asez en fust mendre sa paine; Mès je ne sai santier ne voie Par où jamès nul jor vos voie. En ce qu'estoie en tel tristece, Si vi venir au chief de piece Devers la Tour Dame Pitié Qui maint cuer dolant a fait lié, Si me commence à conforter Et dist: amis, por deporter Et por voz dolors alegier Sui ci venue en cest vergier, Si vos amain dame Biauté Et Bel-Acueil et Loiauté, Et Douz-Regart, o lui Simplece. Issu somes à grant destrece De cele Tour qui est moult haute; Mès cuers loiax ne feroit faute S'il en devoit perdre la vie. Endormie s'est Jalousie, Si nos somes emblés de lui. Moult avons eu grant anui;

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VERS QUI, DANS CERTAINS MANUSCRITS, TERMINENT LA PARTIE DE GUILLAUME DE LORRIS.

(Car ailleurs je n'ai d'espérance) Ni reconfort pour ma douleur. 4215 Ah! vous contempler, beau doux coeur, Au moins une fois la semaine Suffirait à calmer ma peine. Mais je ne sais voie ou sentier Où je puisse vous épier! J'étais en ma noire tristesse Plongé; soudain vers moi s'empresse De vers la tour dame Pitié Qui maint coeur triste a égayé. Lors à me conforter commence: Pour t'apporter douce allégeance, Dit-elle, et ton coeur soulager, Ami, je viens en ce verger. Nous sortîmes à grand' détresse, Car j'amène avec moi Simplesse, Bel-Accueil et dame Beauté, Et Doux-Regard, et Loyauté. Bien haut de la tour est le faîte, Mais rien un coeur loyal n'arrête Quand il devrait braver la mort. Jalousie est là-haut qui dort, Si j'ai pu tromper ce cerbère, Ce n'est pas sans grande misère;

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Car Paor qui toz jors se crient, 4227 L'uis ot fermé, si va et vient; De toutes parz va escoutant, Por Male-Bouche est moult doutant, Qu'el ne set qu'ele doie faire. Mès bone amor la deboneire Qui les siens adès reconforte, A grant meschief ovri la porte Maugré que Paor en éust. Se Male-Bouche le séust, N'en issisen por riens dou monde. Mès Vénus la bele, la blonde, Embla les clés, hors nos a mises. Tantost delez moi sont asises; Lors refu ma dolor pasée. Dame Biauté en recelée Le douz bouton m'a présenté, Et je le pris de volenté, Si en fis ainssi com du mien[79], Qu'il n'i ot contredit de rien. Iluec fumes à grant delit, De fresche herbe fu nostre lit, De beles roses de rosiers Fumes covert et de besiers: A grant soulas, à grant deduit Fumes trestoute celle nuit, Mès moult me sembla courte et briève. Au matinet quant l'aube crieve Nos somes en estant levé, Mès de ce fumes moult grevé Que si tost fu la departie[80]. Et Biautez si n'oblia mie Le très-douz bouton à reprendre, Maugré mien le me covint rendre.

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Car Peur, qui toujours tremble et craint, 4239 S'en va de toutes parts et vient L'huis clos, et méfiante écoute, Tant Malebouche elle redoute Et n'ose pas ouvrir la tour. Mais la vaillante Bonne-Amour Qui les siens toujours réconforte A grand méchef ouvre la porte, Malgré tout ce que Peur en eût. Si Malebouche alors le sut, Nous n'eussions pu pour rien au monde. Mais Vénus la belle et la blonde, Les clefs volant, hors nous a mis. Ils sont près de moi tous assis, Et ma douleur s'en est allée. Dame Beauté en recelée Le doux bouton m'a présenté; Pris l'ai de bonne volonté Comme mien, et tout à ma guise[79b] M'en sers, sans qu'il y contredise. Notre heur nous goutâmes en paix Sur un beau lit de gazon frais, Tout couverts de feuilles des Roses Et de baisers nos bouches closes. En doux transports, en grand déduit Nous passâmes toute la nuit Qui trop tôt, las! pour nous s'achève. Au matin, quand l'aube se lève Tous deux aussi sommes sur piés, Bien contrits et bien ennuyés De séparation si vive. Mais Beauté se montre attentive Le doux bouton à ressaisir; Malgré moi je dus obéir.

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Mès toutes fois la douce rose 4261 Au departir ne fu pas close: Mès ainçois que se departissent Ne que congié de moi préissent, S'en vint Biautez humeliant Vers moi et dit tout en riant: Or puet Jalousie gaitier, Ses murs haucier et enforcier, Face fort haie d'églantiers. Face bien guetier ses vergiers, Or i a gaagnié assez; Ne s'est-il bien en vain lassez? Biaus douz amis, car me le dites, A tel servise tiex merites[81]. Pensez de servir sans trichier Se cuer avez fin et entier: Tous jours seroiz dou boton mestre, Jà si enclos ne saura estre. Droit à la Tour tout belement S'en revont moult celéement. Atant m'en part et prent congiet, C'est li songes que j'ai songiet. 4282

[p.277]

Mais toutefois la douce Rose 4273 Au départir ne fut pas close; Car avant de s'en retourner Tretous et congé me donner, A moi Beauté vint langoureuse Et me dit doucement rieuse: Jalousie or peut nous guetter, Ses murs épaissir et monter, D'églantiers doubler la clôture, Mettre au verger garnison sûre, J'ai goûté de bonheur assé. Ne s'est-il pas en vain lassé? Beaux doux ami, comme le dites: Chacun sers selon ses mérites[81b]. Aimez toujours loyalement, Si votre coeur est fin et franc, Toujours serez du bouton maître Si bien enfermé qu'il puisse être. Droit à la Tour tout bellement Lors s'en revont moult doucement. De mon côté je m'achemine: Ainsi mon rêve se termine. 4294

«Il est facile, dit Méon, de voir par ces derniers vers que Guillaume de Lorris n'avoit pas le projet de donner une plus grande étendue a son Roman, et que Jean de Meung a dû les supprimer pour lui donner une continuation.»

On sait que nous ne partageons pas cette opinion. (P. M.)

[p.279]

NOTES DU PREMIER VOLUME.

En tête de ces notes nous ferons une observation. C'est que les titres des chapitres ont été ajoutés après coup par les copistes en guise de notes marginales. Ils sont en effet d'un style beaucoup plus moderne que l'ouvrage. Nous les avons conservés pour reproduire exactement l'édition de Méon. Toutes les notes prises dans les éditions de Méon et de M. Francisque Michel portent la signature des auteurs. Celles non signées sont de nous.

NOTE 1, page 3.

Vers 7. Treuve pour trouve.

Ce mot, aujourd'hui hors d'usage, se voit encore dans Malherbe, La Fontaine et Molière.

Nous avons cru devoir introduire ou conserver dans tout le cours de ce travail nombre de mots, de locutions et même de phrases entières qui pouvaient s'accorder avec l'exigence de la traduction. Ceci nous a permis de laisser subsister les expressions caractéristiques qu'il était difficile de bien rendre en français moderne, et qui, rajeunies, se fussent mal accommodées d'une diction surannée. Nous espérons que le lecteur nous saura gré d'avoir conservé à cette belle oeuvre un parfum d'archaïsme qui s'harmonise si bien avec la naïveté gracieuse de nos deux romanciers. C'est ainsi que nous n'avons pas cru [p.280] devoir faire disparaître un grand nombre d'hiatus, chaque fois que, sans être par trop fatigants pour nos oreilles délicates, le vers servait fidèlement la pensée de l'original. Mais toutes les fois que, sans nuire à la traduction, et sans tomber dans un défaut pire, il était possible de les éviter, nous nous sommes empressé de le faire.

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