ANALYSE DU ROMAN DE LA ROSE. (continued 2)
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Mais le reproche le plus grave que nous puissions faire à l'auteur de ce [p. XC] morceau détestable, c'est d'avoir réduit Jalousie au rôle ridicule de mari trompé, et ceci au mépris du poète, qui se plaît à nous peindre Bel-Accueil comme une vierge innocente et pudique. Pour terminer enfin, que signifie cette Beauté réclamant, avant de partir, le bouton à l'Amant?
Le bouton, nous le répétons, c'est le plus bel ornement de la femme; c'est sa virginité, sinon celle du corps, au moins celle du coeur, sa vertu en un mot. Elle ne saurait la reprendre une fois qu'elle l'a donnée, pas plus qu'on ne peut rendre au rosier le bouton une fois cueilli. Cette pensée est presque ici de l'obscénité. Or, rien ne saurait justifier une pareille supposition de la part du chaste et naïf poète de Lorris.
Mais si ces raisons ne semblent pas concluantes pour faire admettre définitivement notre opinion, il est dans l'oeuvre même de Guillaume des preuves irréfutables qu'il ne l'a jamais terminée et qu'il songeait même à lui donner une bien plus grande étendue.
Ainsi, comment admettre qu'un poète aussi correct, aussi soigneux, qu'un écrivain de sa valeur, enfin, eût laissé subsister des négligences de la force de celles que nous allons relever? Dès le début, en effet, nous lisons que l'Amant va voir peintes sur le mur sept images. Or, le poète en fait passer successivement devant nos yeux dix et non pas sept. Il en est quelques-unes qu'on peut à peine qualifier [p. XCI] d'ébauches, les trois premières, par exemple, Haine, Félonie et Vilenie. La seconde même n'est qu'un titre. Évidemment, ou le peintre avait l'intention d'en supprimer trois, ou il en a intercalé trois après coup, avec l'intention de les achever en révisant son poème. Il en est de même des flèches d'Amour. Le poète nous dit qu'Amour a deux arcs, un beau, l'autre laid, et cinq flèches pour chacun d'eux, dont cinq belles et cinq laides. Or, il frappe l'Amant des belles flèches, et en les énumérant, il en nomme six. C'est encore une négligence que le poète n'eût pas manqué de faire disparaître. Quant aux cinq vilaines flèches, elles étaient sans doute appelées à jouer leur rôle, à moins pourtant de dire que Bel-Accueil, n'ayant que des vertus, en rendait l'usage inutile.
Mais il est une preuve autrement convaincante et que nous allons tirer du texte même. En effet, du vers 3509 au vers 3514, l'Amant dit: «Je vais maintenant vous conter comment Honte me fit la guerre, comment les murs furent élevés et le château fort, qu' Amour prit par la suite au prix de grands efforts.» Évidemment, le poète se proposait de raconter longuement, comme l'a fait du reste Jehan de Meung, la lutte d'Amour contre Honte, défenseur du château, c'est-à-dire de la passion contre la pudeur. Quand nous n'aurions pas d'autre preuve, celle-ci serait plus que suffisante. Ceci dit, nous allons faire l'examen critique de l'oeuvre de Jehan de Meung, et discuter la manière dont il sut tirer parti d'une aussi splendide mise en scène.
[p. XCII]
PARTIE DE JEHAN DE MEUNG.
Après le poète, après le doux jouvenceau de vingt-cinq ans, dont le coeur exhale avec tant de grâce et de naïveté ses ardents désirs, ses douces jouissances, ses cruelles déceptions et ses cuisantes douleurs, voici venir l'homme blasé, le sceptique, le savant, le philosophe. Jehan de Meung, c'est le Rabelais, le Voltaire du XIIIe siècle. Pour lui la Rose n'est plus qu'un accessoire; le cadre du drame, le jardin de Déduit, s'étend à l'infini; il embrasse la nature entière, la nature féconde, source d'éternelle vie. Guillaume de Lorris parlait avec son coeur; Jehan de Meung parle avec ses sens et sa raison; non pas la raison froide et égoïste qui nous fait étouffer les inspirations généreuses et les plus tendres sentiments du coeur, mais la véritable raison, qui nous dit que le seul moyen d'être homme, c'est d'être juste, c'est d'être bon, c'est d'aimer. Pour lui, tout ce qui est contre nature est injuste, honteux, abominable. S'il prend fait et cause pour l'Amant, c'est que celui-ci représente la nature dans ce qu'elle a de plus sacré, l'amour, et il s'indigne de ce que Jalousie, Danger, Honte et Peur, c'est-à-dire les préjugés, osent entraver ses droits en empêchant l'union des deux amants. Pour lui, rien n'est beau, rien ne doit être agréable à Dieu comme l'amour et les caresses de deux êtres également jeunes et beaux. Aussi, avec quelle éloquence et quelle vigueur il flagelle tout ce qui viole en général les lois de la nature, et en particulier tout ce qui s'oppose à la reproduction! Il condamne impitoyablement le célibat, les amours [p. XCIII] honteux et tous les vices qui peuvent entraver ou fausser l'oeuvre de nature. Il ne trouve pas d'imprécations assez virulentes pour flétrir ceux qui commettent l'attentat dont Abeilard fut victime.
Sortant même du domaine physiologique pour entrer dans le champ de l'économie politique, nous verrons avec quelle audace il attaque les prêtres et les moines, les juges iniques, les nobles et les rois. Il critiquera même le mariage, mais uniquement au point de vue des lois naturelles, regrettant que l'homme, par ses vices, ait rendu nécessaire cette violation du bien le plus précieux pour lui, la liberté, sans laquelle il n'est pas de bonheur sur la terre. On a souvent dit que Jehan de Meung était un athée. Non. C'est un philosophe naturaliste. Pour lui, Dieu, l'universel créateur de la matière, le père de Raison, après avoir achevé son oeuvre, assiste impassible, du haut du ciel, dans son immuable sérénité, aux évolutions de tous les corps qui gravitent dans l'immensité de l'univers, et dont la Terre n'est qu'un atome imperceptible. Tous obéissent aux lois éternelles et inviolables auxquelles rien ne saurait se soustraire. Son unique «chambrière,» Nature, est chargée de veiller à l'exécution de ces lois qu'elle-même ne saurait enfreindre. Sa mission est de transformer incessamment la matière et de lui transmettre la vie. Aussi, tout ce qui tend à se soustraire à sa domination est sacrilège, et fait insulte à Dieu lui-même. Mais le pouvoir de Nature n'est pas sans bornes. Il ne s'étend pas jusqu'à cette flamme céleste qu'on nomme l'intelligence; car elle-même le dit: «Je ne fais rien d'éternel; tout ce que je fais est mortel.» Elle ne peut guider les sentiments du coeur comme elle règle les impressions des sens. Raison [p. XCIV] plane au-dessus d'elle, Raison, fille de Dieu. Mais celle-ci respecte la volonté de son père, et jamais ne doit entraver l'oeuvre de Nature. Elle est l'intermédiaire entre l'homme et Dieu, comme Génius entre l'homme et Nature.
L'homme, comme tous les êtres vivants, naît, grandit, vit et meurt suivant des règles absolues. Dès son adolescence, il sent dans ses veines bouillonner les ardeurs des passions charnelles, il subit les lois de Nature. Mais cette force irrésistible, cette étincelle foudroyante qui soudain attire deux êtres, et les lie d'une chaîne si forte que souvent en la brisant on brise jusqu'aux ressorts de la vie, l'amour, en un mot, échappe à l'autorité de Nature. Il ne procède pas non plus directement de Dieu. Génius est cette force surnaturelle qui toujours doit aider Nature dans son oeuvre féconde pour que la passion soit respectable et sainte.
Tel est le système philosophique de Jehan de Meung. Quoique nous soyons loin de partager toutes ses idées, nous sommes obligé de reconnaître que, dans tout le cours de son poème, il s'est élevé à des hauteurs inconnues, que nos philosophes modernes n'ont jamais franchies et qu'ils rêvent aujourd'hui d'atteindre par la science. Aussi nous nous dispenserons d'analyser la partie scientifique et métaphysique de l'oeuvre. Nous ne l'étudierons qu'au point de vue économique et littéraire.
On comprend tout d'abord qu'il était difficile de concilier ce système avec les formes extérieures de la religion du Christ et surtout avec le dogme. La religion chrétienne, en effet, repose tout entière sur ce dogme, que l'amour est un crime, que l'homme est conçu dans le péché, et que, dès sa naissance, il [p. XCV] est responsable du péché commis par ses auteurs. De là les dogmes du péché originel, du baptême, de l'Immaculée-Conception et de la rédemption. Jehan de Meung ne pouvait guère s'appuyer, pour glorifier l'amour, sur une religion qui fait de l'amour un vice et du célibat une vertu. Il ne pouvait pas non plus, à son époque, émettre librement de pareilles idées sans risquer sa vie. C'est ce qui lui fit choisir la forme poétique. Grâce au privilège de la poésie, Jehan de Meung put diviniser l'amour sans devenir un hérétique.
Le vieux naturalisme grec et ses fictions charmantes se prêtaient bien plus aisément à l'exposition des théories naturelles de Jehan de Meung. Toutefois, l'auteur reste aussi indifférent à une forme qu'à l'autre; on sent bien que, né du temps d'Homère ou de Virgile, il eût été plus fervent adorateur de Vénus qu'il ne l'est de la Vierge Marie; mais c'est tout. Aussi doit-on moins s'étonner de voir figurer côte à côte, dans ce singulier roman, Dieu le Père et Saturne, Jésus-Christ et Jupiter, Vénus et la sainte Vierge, Mars, Vulcain, et tous les saints du paradis.
Ceci posé, il est facile de comprendre pourquoi Jehan de Meung entreprit de terminer l'oeuvre de Guillaume de Lorris. Outre la réputation méritée dont jouissait le Roman de la Rose, ce qui n'était certes pas à dédaigner pour trouver des lecteurs à une époque où il y en avait si peu, Jehan de Meung comprit aussitôt tout le parti qu'il pouvait tirer de cette merveille inachevée pour développer ses théories philosophiques.
On n'en reste pas moins stupéfait de l'audace incroyable de ses idées et de la vigueur de son style.
Nous l'avons déjà dit, Jehan de Meung est le Rabelais, le Voltaire du [p. XCVI] XIIIe siècle. Mais combien ces deux apôtres de l'humanité restent pâles à côté du vieux romancier qui, en plein moyen âge, osait lever le drapeau de la liberté et de l'égalité, à une époque où le vilain n'était pas même un homme, où le roi était presque un dieu!
Écoutez-le criant au vilain: «Tu es l'égal des puissants de la terre, car ils n'ont rien de plus que toi. Tout cet or, toutes ces richesses qu'ils entassent, tous ces titres, tous ces châteaux, tous ces esclaves qui rampent à leurs pieds, ne sont pas leurs; ils sont à Fortune qui leur donnait hier, qui leur enlèvera demain. L'homme n'a rien à lui sur cette terre que son libre arbitre, sa conscience et sa volonté. Le roi lui-même est plus faible que le premier ribaud venu, car il ne sera rien le jour où le peuple voudra, et ce jour-là, pourra-t-il lutter contre un vilain? Non, car le moindre vilain est plus fort que lui. Ce qui fait la force d'un roi, sa valeur, sa puissance, sa richesse, c'est la force, le courage, le dévoûment et le travail de ses sujets, et rien de tout cela ne lui appartient; car rien n'est à nous que ce que Nature nous donna, et Fortune ne saurait faire qu'on possédât un seul fétu, l'eût-on par la force obtenu, si ne nous l'a donné Nature!» Et plus loin, s'adressant directement aux rois: «Ayez le coeur courtois, généreux et bon, et piteux envers les pauvres gens, si vous voulez du peuple l'amitié. Donner l'exemple aux seigneurs et aux riches; ne soyez orgueilleux ni rapace, car sans le peuple un roi n'est rien, non plus qu'un simple citoyen.»
On a vanté la hardiesse de ce fameux mot de Voltaire:
Le premier qui fut roi fut un soldat heureux.
Jehan de Meung a dit: [p. XCVII]
Le premier qui fut roi fut un vilain hideux.
Non, rien n'égale sa vigueur quand il s'attaque aux injustices criantes de la société, aux rois surtout. Six siècles après Clopinel, il y a quelques années à peine, qui donc eût osé écrire:
«Au temps de l'âge d'or les hommes étaient heureux; ils n'avaient pas comme aujourd'hui rois pour ravir le bien d'autrui; tous étaient égaux sur la terre. Les anciens, dit-il, n'eussent pas vendu leur liberté pour tout l'or du monde; car tout l'or du monde ne saurait payer la liberté d'un seul homme! Ils vivaient heureux, s'aimant comme des frères, et n'avaient pas besoin de seigneurs pour les juger, d'où sont nos libertés péries. Car les juges premièrement se conduisent si malement, qu'ils se devraient juger soi-même, s'ils veulent que chacun les aime, être loyaux et diligents, non pas lâches ni négligents, ni faux, ni rongés d'avarice, enfin faire aux malheureux justice. Mais ils vendent les jugements, ils cueillent, rognent et taillent, et pauvres gens leur argent baillent. Et tel on entend condamner un larron, qu'on devrait plutôt pendre, si l'on voulait rendre jugement des rapines qu'il a commises grâce à son pouvoir.»
Ne l'oublions pas, à cette époque la justice était un des privilèges de la noblesse, et rois et seigneurs, dit Jehan de Meung, n'ont été créés que pour défendre les droits de ceux qui les paient.
Puis, s'adressant aux nobles, il leur dira:
«Vous ne valez pas mieux que les vilains. Vous dites: «Je suis gentilhomme! Donc je vaux mieux que les misérables qui cultivent la terre ou du travail de leurs mains vivent.» Eh bien, moi je vous dis que non. L'homme n'est noble que par ses vertus et vilain que par ses vices. [p. XCVIII] Noblesse vient de la valeur, et noblesse de naissance n'est rien qui vaille à qui manque la prouesse de ses aïeux. Par plusieurs je vous le prouverais qui, sortis de bas lignage, montrèrent plus noble coeur que maint fils de comte ou de roi que je ne veux pas nommer. Mais, hélas! en vain on voit les bons toute leur vie parcourir de lointains pays pour sens et valeur conquérir, cultiver les sciences, les lettres, les arts et la philosophie, souffrir la pauvreté; personne ne les aime. Les rois ne prisent une pomme ces hommes, plus nobles cependant que ceux qui vont chasser aux lièvres et sont coutumiers d'habiter en châteaux princiers.
«Et celui qui, de la noblesse d'autrui, sans valeur, sans prouesse, veut porter los et renom, est-il noble? Je dis que non. Il doit être pour plus vil tenu que s'il était fils de truand. Noblesse soit à qui la mérite! Mais l'homme vil, orgueilleux, injuste, méchant, vantard, paresseux, sans charité (et de ceux-là sur terre il en foisonne), s'il est issu de parents où brillaient toutes les vertus, pas n'est droit qu'il ait de ses aïeux la gloire; mais il doit être plus vilain tenu que s'il était de chétif venu. Ceux-là disent: «Je suis noble,» parce qu'on les nomme ainsi, et que tels furent leurs bons parents, qui faisaient leur devoir, eux, et parce qu'ils chassent par rivières, par bois, par champs et par bruyères, et des chiens ont et des oiseaux, comme tous nobles damoiseaux, et traînent partout leur oisiveté. Mais ils trahissent leur vilenie, quand de la noblesse d'autrui se vantent; ils mentent, et la noblesse de leurs aïeux volent en tombant plus bas qu'eux!»
Mais le côté le plus intéressant de cet ouvrage remarquable, c'est qu'il est un des premiers cris poussés par la France contre l'envahissement du clergé romain, qui voulait dominer toute la chrétienté, question [p. XCIX] brûlante, qui s'est rallumée de nos jours avec tant d'intensité, et fait le désespoir de tous les patriotes et des hommes vraiment religieux.
Depuis un demi-siècle environ, au moment où Jehan de Meung écrivait ces lignes, plusieurs ordres de religieux Mendiants avaient été créés par la cour de Rome, et comblés de privilèges qui les rendaient forts gênants et redoutables au clergé séculier. Sans nationalité comme sans patrie, puisqu'ils recrutaient leurs adeptes dans tous les pays et n'avaient pas de résidence fixe, ces Mendiants avares, hypocrites et sensuels, allaient de châteaux en châteaux demander de l'argent aux riches, avec lequel, quoique voués à la pauvreté, ils se faisaient bâtir de véritables palais, où ils visaient dans l'abondance et menaient une vie dissolue.
Ils dominaient au spirituel, puisqu'ils ne dépendaient que de Rome. Un évêque même ne pouvait rien contre eux, puisque, sans domicile élu, ils étaient curés de toute la France, et seuls, en qualité d'envoyés du Pape, pouvaient remettre certains péchés. Ils avaient une police admirablement organisée, et, grâce à leurs privilèges, devinrent en quelques années riches et puissants, mais craints et détestés. Leur audace devint telle que personne n'osait élever la voix contre eux. En 1256, Guillaume de Saint-Amour, chanoine de Beauvais, le premier combattit ces intrus. C'était un homme savant et renommé. Il avait maintes fois pris déjà la défense du clergé français et de l'Université contre les ordres Mendiants, et le pape Alexandre IV s'était vu contraint de faire brûler l'Évangile Pardurable, contre lequel Guillaume de Saint-Amour s'était élevé avec une extrême vigueur. Il est vrai que, dans ce livre, [p. C] si nous en croyons Jehan de Meung, les Jacobins avaient poussé l'audace jusqu'à s'attaquer a l'autorité apostolique elle-même. Quelque temps après, il publiait Les périls des derniers temps, satire virulente contre ces Mendiants éhontés, qui voulaient asservir à leur profit tout le clergé séculier. Mais ils étaient déjà si puissants qu'ils parvinrent, par leurs intrigues, à faire brûler à son tour le livre de Saint-Amour, et à le faire bannir de France.
Et, quelques années à peine après sa mort, Jehan de Meung, prenant courageusement sa défense, osait publier le pamphlet audacieux qu'il intercala dans le Roman de la Rose!
C'est en lisant ce passage et les chapitres suivants, où Jehan de Meung énonce ses théories naturalistes, que certains commentateurs en ont fait un athée. Rien n'est plus faux, et nul auteur ne mérite moins que lui une pareille accusation. Il était sincèrement religieux, au contraire; mais il savait allier l'amour de Dieu et l'amour de la patrie; en un mot, il était ce qu'on appelle aujourd'hui un gallican. Il gémissait de voir la papauté entrer dans cette voie funeste qui devait, quelques siècles plus tard, ensanglanter la terre. Et voilà ce qui lui fait pousser ce cri prophétique: «De tout cela sortiront de grands maux!» Patriotique terreur que toute la France aujourd'hui sent renaître plus poignante que jamais.
En effet, Jehan de Meung prévoyait tout ce qu'avait de dangereux pour la France et pour la chrétienté la création d'un clergé exotique et envahissant qui devait bientôt dominer la papauté, sur les ruines de l'ancienne Église apostolique élever l'Église romaine, et, oubliant sa divine mission sur la terre, résumer sa politique dans ce mot: «Périssent les nationalités, [p. CI] pourvu que l'Église triomphe, dût-elle régner sur des ruines!» C'est pour signaler l'ingérence de ces intrus tout-puissants dans la politique qu'il fait dire à Faux-Semblant:
Sur tous les royaumes s'étend Notre lignage omnipotent.... A nous seuls doit prince bailler A gouverner toute sa terre Et lui, soit en paix, soit en guerre; A nous se doit prince tenir, Qui veut à grand honneur venir.
Était-il athée l'homme qui s'écriait:
Nombreux si sont tels louveteaux Parmi tes apôtres nouveaux, Sainte Église, tu es perdue, Si ta cité est combattue Par les chevaliers de ton ban. Ton pouvoir est bien chancelant Si ceux-là cherchent à la prendre A qui la donnas à défendre. Contre eux comment la garantir? Prise sera sans coup sentir De mangonneau ni de pierrière, Sans déployer au vent bannière. Si tu ne veux la secourir, Laisse les tels partout courir, Laisse; mais si tu leur commandes, Tôt faudra-t-il que tu te rendes Leur tributaire, faisant paix Qu'ils t'imposeront à grand faix, Si pis encor ne font les traîtres, Et de tout ne deviennent maîtres. Bien ils te savent endormir, Le jour courent les murs garnir, La nuit creusent profondes mines. Ailleurs enfonce les racines Que tu-veux voir fructifier; Tu ne dois pas là te fier.
[p. CII]
Hélas! que le Saint-Siège n'a-t-il écouté notre poète! que ne s'est-il appuyé sur les clergés nationaux, sur ces humbles pasteurs qui ne demandaient qu'à le soutenir et l'aimer, s'il n'eût songé qu'à donner la pâture à toutes leurs brebis, au lieu de les laisser tondre par ces vils mercenaires! Mais la voix du grand homme se perdit, et sa prophétie de point en point s'accomplit. Peu à peu le pouvoir de la papauté fut absorbé par ceux qu'elle avait chargés de le défendre; l'Église et toute la chrétienté devinrent la proie des Mendiants. On vit bientôt les papes, créatures de «ces loups qui tout dévorent,» comme les appelle Jehan de Meung, à la grande gloire de Dieu et au profit de ce clergé sans patrie, semer dans toute l'Europe la discorde et la guerre, apporter sur le trône pontifical les appétits les plus ignobles et les passions les plus monstrueuses, jusqu'à ce qu'enfin l'Apôtre de Dieu ne rougît pas de descendre lui-même dans l'arène et de se vautrer dans le sang de ses brebis!
Il est toutefois une chose consolante pour nous: c'est qu'en ces crises épouvantables, la France chrétienne, la France tout entière se levait contre ces forcenés. C'est de sang français qu'était souillée l'armure de Jules II!
Mais la mesure était comble. La papauté depuis longtemps agonisait sous le joug des Mendiants, comme l'avait annoncé Jehan de Meung. Il ne restait plus qu'à partager les dépouilles, et, comme toujours, une querelle s'éleva entre les vainqueurs sur le cadavre de l'Église. Il s'agissait d'une grosse proie, les indulgences. Deux ordres Mendiants, les [p. CIII] Augustins et les Dominicains, se la disputèrent, et la Réforme éclata! On vit alors le successeur de saint Pierre, ce ministre de paix et de charité, enivré de sang, repousser dédaigneusement les propositions du clergé français, qui devaient réunir à nouveau, sous un même pasteur, le troupeau dispersé, pousser la Furie italienne qui régnait sur la France au plus épouvantable forfait, applaudir des deux mains au massacre de la Saint-Barthélemy, et, au nom de Dieu, bénir les assassins!
Oui, Jehan de Meung, tu avais raison, il en devait sortir de grands maux!
Hélas! si tu revenais aujourd'hui, tu ne reconnaîtrais plus la France! Le clergé national n'est plus, et cette chevalerie française, cette noblesse vaillante et généreuse qui fut jadis la gloire de notre vieille patrie, cette noblesse que tu représentais si dignement et dont tu étais si fier est elle-même devenue la proie des Mendiants romains!
Elle renierait Bayard aujourd'hui, si le chevalier sans peur et sans reproche osait lever la main sur l'étole pontificale, car pour elle la patrie passe après l'Église.
Mais une nouvelle France s'est levée, aussi chrétienne, aussi vaillante, aussi généreuse que la tienne. Tu la verrais, quelques années à peine après des désastres inouïs, fruits encore d'une guerre religieuse, plus forte et plus florissante que jamais, et, j'en suis sûr, tu ne la renierais pas!
Quand on relit ces pages, on se demande par quel miracle cet homme put échapper à la vengeance d'ennemis aussi vindicatifs et aussi redoutables, et comment la sainte Inquisition, établie en France depuis quelque vingt ans, le laissa mourir dans son lit [p. CIV] au lieu de le brûler comme hérétique. Du reste, il ne se faisait pas illusion sur les dangers qu'il courait, et c'est pourquoi il s'écrie:
En grogne, ma foi, qui voudra, Et s'en courrouce à qui plaira; Pour moi, je ne m'en tairai mie, En dussé-je perdre la vie, Ou contre droiture me voir, Comme saint Paul, en cachot noir Plonger, ou bien de ce royaume A tort bannir comme Guillaume De Saint-Amour.........
C'est que Jehan de Meung n'était ni un professeur de Sorbonne, ni un bourgeois, ni un vilain. C'était un seigneur riche et puissant. Il pouvait compter sur ses amis, et notamment sur un de nos meilleurs rois, jeune encore, qui devait par la suite devenir le champion le plus résolu des libertés gallicanes, celui dont le gantelet imprima sur la joue de Boniface VIII le plus sanglant défi qu'aient jamais jeté les idées modernes à l'absolutisme romain.
Philippe-le-Bel défendit jusqu'à sa mort, avec une incroyable énergie, les prérogatives de la royauté, c'est-à-dire de la France, contre les prétentions des papes qui, dans leur détresse, tournaient les yeux vers elle et lui tendaient les bras. La fille aînée de l'Église alors prodiguait pour eux et son or et son sang; mais une fois revenus de leurs terreurs, ces Romains, ne voyant plus dans les Français que des ennemis politiques, ne cherchaient qu'à les exploiter et leur susciter des ennemis de toutes sortes.
Telle est, en résumé, depuis mille ans, l'histoire des relations entre la France et la papauté. Et, chose [p. CV] étrange! après tant de luttes, c'est la royauté qui succomba! Aujourd'hui, nous l'avons dit, il n'est plus ni religion gallicane, ni Pragmatique-Sanction, ni concordat, ni déclaration de 1682, ni clergé national. Mais quand la royauté abdiqua devant la papauté, elle n'était déjà plus la France.
On s'étonne donc moins, en y réfléchissant, que Jehan de Meung ait pu braver jusqu'à sa mort les attaques violentes des papistes. Sa plume mordante avait pourtant stigmatisé ce clergé vicieux d'une bien rude façon, dans cette satire audacieuse, où le poète orléanais dévoile à ses contemporains les vices, la corruption et les crimes de ces moines omnipotents.
Les deux chapitres dans lesquels Faux-Semblant, le moine hypocrite, qui s'est glissé furtivement dans le camp d'Amour (car ses pareils s'insinuent partout), est obligé de se démasquer, sont bien certainement la partie capitale du roman. La verve et la vigueur du poète s'y élèvent si haut, que jamais elles n'ont été dépassées.
Ce passage jette un triste jour sur les moeurs du haut clergé à cette époque; il explique l'acharnement incroyable que les ennemis du poète déployèrent contre cette oeuvre et la vogue étonnante dont elle jouit pendant plusieurs siècles. En vain le chancelier Gerson s'écriait encore plus de cent ans après:
«Arrachez, hommes sages, arrachez ces livres dangereux des mains de vos fils et de vos filles. Si je possédais un seul exemplaire du Roman de la Rose, et qu'il fût unique, valût-il mille livres d'argent, je le brûlerais plutôt que de le vendre pour le publier tel qu'il est. Si je savais que l'auteur n'eût pas fait pénitence, je ne prierais jamais pour lui pas plus que pour Judas; et les [p. CVI] personnes qui lisent son livre à mauvais dessein augmentent ses tourments, soit qu'il souffre en enfer, soit qu'il gémisse en purgatoire.»
Mais il était inutile d'arracher ce livre des mains des lecteurs et de le brûler. Il était depuis longtemps à l'abri de la destruction. Toute l'oeuvre de Guillaume, en effet, était gravée dans les âmes tendres et passionnées des damoiselles[1]; celle de Jehan de Meung au fond du coeur de tous les vilains, les savants et les honnêtes gens. Répandu par les ménestrels, qui l'allaient récitant par toute la France, comme les oeuvres d'Homère, le Roman de la Rose était impérissable. Cet ouvrage, aussitôt son apparition, jouissait d'une telle renommée, était devenu si populaire, il avait exercé une telle influence sur la littérature et sur les moeurs, que ses ennemis eux-mêmes, pour se faire lire et rendre leurs diatribes intéressantes, ne trouvèrent rien de mieux que de l'imiter servilement.
Du reste, il ne fut attaqué qu'au point de vue de la licence des expressions et des images, et quoique ses plus terribles adversaires aient compris dans leurs malédictions l'oeuvre tout entière, on est forcé de reconnaître que c'est là le seul grief sérieux qu'ils articulent contre ce chef-d'oeuvre.
Ainsi Gerson, cet acharné défenseur des libertés gallicanes aux conciles de Pise et de Constance, l'auteur de De Auferibilitate Papae, ne visait certainement pas, dans ses attaques, l'adversaire de Faux-Semblant, et Christine de Pisan ne lui reprochait que ses injustes critiques contre les dames. Aussi les [p. CVII] contemporains n'attachèrent que fort peu d'importance à ces anathèmes, qui, somme toute, s'adressaient à la littérature entière de ces siècles si peu collets-montés. On ne fit qu'en rire, et ceux qui ne connaissaient pas le roman le lurent avec avidité.
On reproche généralement à Jehan de Meung d'être verbeux et diffus, et de semer, sous prétexte d'érudition, son poème de hors-d'oeuvre considérables, qui rendent l'action confuse et ont presque fait ranger le délicieux roman de Guillaume dans le genre ennuyeux. «Les transitions n'y sont point ménagées, et chaque digression semble naître plutôt du caprice de l'auteur que de l'enchaînement des idées.[2]» On l'accuse encore d'avoir intercalé au hasard ces tirades, sans même s'occuper de l'acteur qui les débitait.
La moitié de ce reproche est juste, mais c'est le défaut capital de la littérature du moyen âge. Pour le reste, c'est une erreur grossière; car l'oeuvre, au contraire, est savamment étudiée. Quand l'auteur combat les abus de la société au XIIIe siècle, ce n'est pas au hasard qu'il choisit ses orateurs. Il sait parfaitement ce qu'il dit quand il fait attaquer les débauchés par Génius, les femmes par le Jaloux, les égoïstes et les riches par Ami, les juges iniques et les rois par Raison, et quand il choisit pour champion des vilains contre les nobles Nature elle-même.
Au surplus, si l'on ne considère l'oeuvre de Jehan de Meung que comme la continuation de celle de Guillaume de Lorris, plus de la moitié du roman pourrait en effet passer pour inutile.
Mais, comme nous l'avons dit plus haut, Jehan de Meung se souciait bien [p. CVIII] de Bel-Accueil vraiment! Il avait de l'esprit, et il comprit que faire un long traité de philosophie, de science et de morale, où il pût développer toute son érudition, c'était, au prix de peines et de dangers inouïs, se jeter dans les luttes arides de théologie et de métaphysique, qui ne pouvaient intéresser que les savants et ne lui attirer qu'un petit nombre de lecteurs. Et puis, comment développer en vile prose ces audacieuses maximes, qui trouvent si bien à se voiler sous les attrayantes allégories du roman? Que de choses, acceptables et même charmantes en vers, ne seraient souvent en prose qu'impudeur et qu'insanité! N'oublions pas que les mets les plus délicieux ne doivent leur saveur qu'à la manière dont ils sont apprêtés. «C'est le ton qui fait la chanson,» dit un proverbe populaire, et le genre badin permet d'émettre de cruelles vérités qui seraient trop dangereuses dans un livre sérieux. Telle maxime qui termine ingénument une fable du pauvre Ésope ou du bonhomme La Fontaine, telle pointe du malin Jehan de Meung deviendrait, même de nos jours, au milieu d'un discours politique ou d'un article de journal, un pamphlet séditieux. Quand le vigneron Paul-Louis le voulut faire, il n'y a pas de cela bien longtemps, on le lui fit trop bien sentir. Il ne faut donc lire le livre de Jehan de Meung que pour s'instruire et non pour s'amuser.
Donc, le reproche le plus sérieux et qui subsiste tout entier, c'est la crudité de quelques expressions, les attaques violentes contre les femmes, et surtout l'obscénité de certaines images et de la dernière scène.
Mais, comme dit Lantin de Damerey, dans sa Dissertation sur le Roman [p. CIX] de la Rose: «Si Jehan de Meung, pour avoir voulu être trop naturel, est tombé souvent dans le style bas et grossier, le mauvais goût de son époque en fut sans doute la cause.» La preuve en est dans tous les fabliaux et contes parvenus jusqu'à nous, et qui cependant faisaient les délices de nos chastes aïeules.
Pourtant on ne peut s'empêcher de rapprocher les deux écrivains, et en lisant Jehan de Meung, plus d'une gente dame regrettera bien certainement que la mort ait empêché le pudique Guillaume de terminer son oeuvre.
Du reste, Jehan de Meung s'en est ému lui-même, et il a pris soin de se défendre par la bouche de Raison. Celle-ci dit qu'on ne doit pas avoir honte d'appeler par leur nom les oeuvres de Dieu. «Ce n'est pas le nom qui est honteux, dit-elle, mais la chose. Or, quoi de plus noble que les divins instruments que Dieu façonna de ses propres mains pour perpétuer l'espèce humaine?» A vrai dire, puisque l'auteur n'a pas trouvé de meilleures raisons à nous donner, nous n'en chercherons pas, et nous l'abandonnerons à la colère des dames. S'il faut en croire son chroniqueur, André Thévet, maître Jehan, nous en sommes convaincu, se tirerait aujourd'hui d'un si mauvais pas aussi facilement que jadis en semblable circonstance.
Qu'on reproche donc à nos deux auteurs ce que l'on voudra. Ce qu'au moins on ne peut leur refuser, c'est d'avoir fait une oeuvre admirable, d'avoir écrit mieux que personne avant eux, et d'avoir fait faire un pas immense à la littérature française en créant un de ses plus beaux chefs-d'oeuvre.
Ce qu'on ne peut contester à Guillaume de Lorris, ce peintre inimitable, [p. CX] c'est une délicatesse et une grâce infinies, et à Jehan de Meung une vigueur de style, une élévation d'idées et une érudition sans rivales.
Sous la plume de ce fougueux satirique, le trait devient mortel et l'ironie sanglante, comme on peut en juger par le dix-neuf mille deux cent quarante-sixième vers:
Bon fait prolixité foir!
[p. CXI]
OPINIONS DES CRITIQUES.
Nous terminerons cette étude en donnant et discutant l'opinion de quelques écrivains sur cette oeuvre remarquable. Sans vouloir ici résumer les attaques violentes ni les louanges outrées des contemporains que nous pouvons soupçonner de partialité, nous nous contenterons de citer l'opinion des savants qui n'ont étudié cette oeuvre qu'au point de vue purement littéraire et philosophique. Ce fut au commencement du XVIe siècle, c'est-à-dire plus de trois cents ans après son apparition, que les savants commencèrent à étudier sérieusement le Roman de la Rose. Cette oeuvre, en effet, eut à cette époque, à la cour de Louis XII et de François Ier, un regain de célébrité. C'est ce qui engagea Clément Marot à en publier une nouvelle édition. «Sous prétexte de rajeunir ce roman pour en rendre la lecture plus facile, cet auteur lui fit subir des changements considérables; il substitua quantité de mots nouveaux à ceux tombés m désuétude, refondit un grand nombre de vers, en ajouta même quelques-uns, en un mot se fit un Roman de la Rose à lui.»
Il profita de cette publication pour juger l'oeuvre tout entière en six pages. Du style, il n'en parle [p. CXII] pas, et se contente d'indiquer au lecteur de la manière dont il faut «soulever l'écorce pour arriver jusqu'à la moelle de l'arbre.» Il dit que la Rose signifie «l'état de sapience, ou l'état de grâce, ou la Rose papale, ou la Vierge Marie, ou bien encore le souverain bien infini et la gloire d'éternelle béatitude.» Le lecteur peut choisir. Il ne s'appesantit pas beaucoup sur cette glose étrange que bien certainement il n'a jamais prise au sérieux. Mais elle s'explique assez aisément par cette circonstance, que Marot refondit le Roman de la Rose dans les prisons de Chartres où il était enfermé comme hérétique. Pour sortir de prison, ou remercier le roi de l'en avoir tiré, il crut devoir faire imprimer cette petite préface en tête de son édition. Cette singulière idée n'est pas de lui, du reste. Tout l'honneur en revient à Jehan Molinet, chanoine de Valenciennes, qui avait publié, en 1503, une translation de vers en prose, et une moralisation du Roman de la Rose. Nous passerons sous silence cette oeuvre absurde, et c'est, comme dit M.P. Pâris, le seul moyen de lui rendre justice. Quant à l'opinion de Marot sur les auteurs, tout ce qu'on trouve dans ses oeuvres, c'est un passage de sa complainte au général Preudhomme où il appelle Guillaume de Lorris l'Ennius français.
Baillet le regardait comme le meilleur poète du XIIIe siècle. Il nous apprend qu'il vivait sous le règne de saint Louis, qu'il mourut environ l'an 1260, et que, déguisant sous le nom de Rose celui d'une femme qu'il aimait éperdument, il avait entrepris son roman, dans lequel il voulut imiter Ovide et étendre ses pernicieuses maximes, sous prétexte d'y mêler un peu de philosophie morale.
Le lecteur peut juger que Baillet est tout aussi [p. CXIII] peu exact dans ses renseignements historiques que juste dans son appréciation philosophique, car il est impossible, en y mettant même une extrême complaisance, de découvrir, dans la partie de Guillaume, la moindre «pernicieuse maxime.»
Lantin de Damerey, dans sa Dissertation sur le Roman de la Rose, convient que les descriptions de Guillaume sont faites avec art et avec esprit:
«Lorris, dit-il, était un auteur galant qui a plus approché du tour aisé et naturel d'Ovide que Jehan de Meung, son continuateur. Cet auteur, qui vivait vers l'an 1300, fit voir qu'il savait aussi bien que Guillaume la théorie de l'art dangereux de l'amour, et l'emporta sur lui par l'érudition.»
Baïf était grand admirateur aussi du Roman de la Rose, et le choisit pour sujet d'un sonnet qu'il adressa à Charles IX.
Ronsard en faisait, de son côté, tant de cas, qu'il le lisait constamment et y puisait ses inspirations poétiques.
Le Père Bouhours (Entretiens d'Ariste et d'Eugène) n'hésite pas à donner à Jehan de Meung le nom de père et d'inventeur de l'éloquence française. Et de fait, c'est le premier livre français qui ait jamais joui d'une grande réputation.
Enfin, Pasquier, contemporain de Marot, s'exprime ainsi dans ses Recherches sur la France:
«Nous eûmes Guillaume de Lorris et, sous Philippe-le-Bel, Jehan de Meung, lesquels quelques-uns des nôtres ont voulu comparer à Dante, poète italien; et moi je les opposerais volontiers à tous les poètes d'Italie. Guillaume de Lorris n'eut le loisir d'achever grandement son livre; mais en ce peu qu'il nous a baillé, il est, si j'ose le dire, inimitable en descriptions. Lisez celle du printemps, puis [p. CXIV] du temps, et je défie tous les anciens et ceux qui viendront après nous d'en faire de plus à propos[3].»
Si grand admirateur que nous soyons du Roman de la Rose, nous ne saurions admettre qu'on opposât nos deux poètes, ni à l'auteur de la Divine Comédie, ni à Pétrarque.
Les anciens comparaient Homère à un grand fleuve où tous les poètes de la Grèce venaient tremper leurs lèvres pour y puiser leurs inspirations. Tel fut pendant plusieurs siècles le rôle du Roman de la Rose, et de nos jours encore nos poètes pourraient à plus d'un titre le prendre pour modèle.
Jusqu'à Ronsard, en effet, nous n'avons guère eu d'autres poètes véritablement dignes de ce nom, et, jusqu'au XVIe siècle, on retrouve la trace du fameux Roman dans une foule d'ouvrages dont quelques-uns sont demeurés célèbres.
Ainsi, quand on lit attentivement la Servitude volontaire de La Boëtie, on est étonné de la similitude de pensées et de la communion d'idées qui existe entre les deux écrivains, et l'on se prend malgré soi à rechercher dans le Roman de la Rose ce qu'on lit dans le Contr' Un. Et si l'on n'y retrouve pas absolument les mêmes expressions, on y reconnaît la même inspiration et la même vigueur.
Vers 1450 parut un petit chef-d'oeuvre qui jouit pendant longtemps d'une grande célébrité, si nous [p. CXV] en jugeons par les nombreuses éditions qui se sont conservées jusqu'à nous, et la faveur méritée dont il jouit encore aujourd'hui. Cet ouvrage est intitulé: Les XV joies du mariage. Or, l'auteur en a trouvé le plan dans le Roman de la Rose. Il nous a paru intéressant de rapprocher ici les deux auteurs.
Nous trouvons dans Jehan de Meung:
C'est li fox poisson qui s'en passe Parmi la gorge de la nasse Qui, quant il s'en vuet retorner, Maugrè sies l'estuet séjorner A tous jors en prison léans, Car du retorner est néans. Li autres qui dehors demorent, Quant il le voient si, acorent Et cuident que cil s'esbanoie A grant déduit et à grant joie, Quant là le voient tornoier Et par semblant esbanoier. Et por ice méismement Qu'il voient bien apertement, Qu'il a léans assés viande Tele cum chascun d'eus demande, Moult volentiers i enterroient. Si vont entor, et tant tornoient, Tant i hurtent, tant i aguetent, Que truevent le trou et s'i getent. Mès quant il sunt léans venu, Pris à tous jors et retenu, Puis ne se puéent-il tenir Que hors ne voillent revenir: Là les convient à grant duel vivre Tant que la mort les en délivre.
Voici maintenant ce qu'écrit l'auteur des XV joies dans son prologue:
«Ces chouses pourroit l'en dire pour ceulx qui sont en mariage, qui [p. CXVI] ressemblent le poisson estant en la grant eaue en franchise, qui va et vient où il lui plaist; et tant va et vient qu'il trouve une nasse borgne, où il y a plusieurs poissons, qui se sont pris au past qui estoit dedans, qu'ilz ont sentu au flayrer. Et quant celui poisson les voit, il travaille moult pour y entrer, et va tant à l'environ de la dicte nasse qu'il trouve l'entrée, et il entre dedens, cuidant estre en délices et plaisance, comme il cuide que les autres soient. Et quant il y est, il ne s'en peut retourner, et est liens en deul et en tristesse, où il cuidoit trouver toute joye et lyesse. Ainsi peut-on dire de ceulx qui sont en mariage, car ils voient les autres mariés dedens la nasse, qui font semblant de noer et de soy esbatre. Et pour ce font tant qu'ils trouvent maniere d'y entrer, et quant ilz y sont ilz ne s'en peuvent retourner, mais est force qu'ilz demeurent là.... Et pour ce en ycelles joies demourront tous jours et finiront misérablement leurs jours.»
Quand on rapproche ces deux passages, le doute n'est pas permis. Mais on pourrait croire que c'était une sorte de proverbe et que les auteurs ont puisé cette idée à la même source. Notre opinion est que l'auteur des XV joies l'a puisée directement dans le Roman de la Rose, et, en effet, voici une phrase qui nous donne singulièrement à penser:
«Et quant ilz y sont ilz ne s'en peuvent retourner, mais est force qu'ils demeurent là. Pour ce dist ung docteur appelé Valère à ung sien ami qui s'estoit marié, et qui luy demandoit s'il avoit bien fait, et le docteur luy respont en ceste manière: «Ami, dit-il, n'avés-vous peu trouver une haulte fenestre, pour vous laissier trébucher en une grosse ryvière, pour vous mectre dedens la teste la première?»
Or, comment se fait-il que l'auteur ait attribué à Valère ce qui [p. CXVII] appartient à Juvénal? (Satire VI, vers 30 et suivants.) C'est au moins une erreur assez bizarre. Il est une explication qui nous séduit fortement. L'auteur des XV joies était un des courtisans les plus assidus de la cour du Dauphin, à Geneppe en Brabant. Le Roman de la Rose était alors au plus beau temps de sa gloire; il devait évidemment faire les délices de ce petit noyau de beaux esprits gaulois et libertins, à qui nous devons les Cent Nouvelles nouvelles. Or, l'auteur, qui tirait son sujet du Roman, se rappelle soudain certain trait assez mordant contre le mariage, et, pour donner plus de poids à sa citation, il en cherche l'auteur et tombe sur ce passage:
Valerius qui se doloit De ce que Rufin se voloit Marier, qui ses compaîns iere, Si li dist par parole fiere: Diez tous-poissans, dist-il, amis, Gart que tu ne soies jà mis Es las de fames tant poissant, Toutes choses par art froissant. Juvenaus meismes escrie A Postumus qui se marie: Postumus, vués-tu famé prendre? Ne pués-tu pas trover à vendre Ou hars, ou cordes, ou chevestres, Ou saillir hors par les fenestres Dont l'en puet hault et loing véoir, Ou lessier toi d'un pont chéoir?
En cherchant le nom de l'écrivain que citait Jehan de Meung, l'auteur des XV joies, qui ne traduisait que les trois derniers vers, est remonté un peu trop [p. CXVIII] haut, et de bonne foi attribua le trait à Valère. C'est d'autant plus compréhensible que, dans les manuscrits, où l'on mettait des majuscules le plus souvent en tête des alinéas, Valerius devait frapper les regards beaucoup plus que iuvenaus.
Nous ne pouvons non plus passer sous silence Théodore-Agrippa d'Aubigné, l'auteur des Tragiques. Sur plus d'un point on pourrait le mettre en parallèle avec Jehan de Meung. On pourrait presque dire qu'il a ramassé le fouet de Clopinel pour flageller les rois, les juges et les grands. C'est la même énergie, la même fougue, la même audace, la même horreur de l'injustice. Quoique l'on découvre dans les Tragiques plus d'une expression et plus d'une phrase même qu'on pourrait retrouver dans le Roman de la Rose, nous avons la certitude que d'Aubigné ne connaissait pas à fond cet ouvrage. Cette opinion ressort clairement de la manière dont cet auteur s'exprime sur le Roman de la Rose. En effet, dans sa onzième lettre de Poincts de science, page 457, tome I de l'édition de Lemerre, on lit:
«Monsieur, vous désirez de moy deux choses: un rolle des poètes de mon temps, et mon jugement de leurs mérites. Je feray le premier curieusement et selon ma cognoissance, l'autre avec crainte et sobrement. Vous ne devez pas avoir regret que je laisse en arrière tout ce qui a escript en France auparavant le Roy François, à cause de leur barbare grosserie; encore qu'ils ayent esté estimez pour la raritè plus que les plus excellents de ce siècle, tesmoin Aslin Chartier dormant sur un bahu à la garde robe, qu'une Reyne de France, Princesse de bonne estime, alla baiser, pour honorer, disoit-elle, la bouche qui a proféré tant de belles choses. J'ay cogneu plusieurs esprits assez cognoissants qui faisoyent profession de tirer de [p. CXIX] belles et doctes inventions du Rouman de la Rose et de livres pareils. Je me mis à leur exemple à essayer d'en faire mon profit. Certes, je trouvay à la fin que c'estoit «aurum legere ex stercore Ennii,» au prix des escrits des derniers siècles.»
D'Aubigné, pour écrire ces lignes, ne devait certainement pas avoir lu le Roman de la Rose, au moins celui de Jehan de Meung. Autrement, lui, d'ordinaire critique si sérieux et si fin, n'eût pas porté contre cette oeuvre un jugement si sévère. Nous ne nous faisons pas ici le défenseur d'Alain Chartier ni des autres poètes des XIVe et XVe siècles. Mais la violence même de la critique, bien qu'elle paraisse viser directement Guillaume de Lorris, l'Ennius français, nous prouve que, dans ses Recherches philologiques, d'Aubigné n'a pas eu le courage de remonter jusqu'au Roman de la Rose et d'en faire une étude approfondie. Car il lui aurait suffi de remuer légèrement la couche du fumier d'Ennius pour y recueillir une foule de perles de la plus belle eau, pour lesquelles il ne se fût pas montré si dédaigneux, car il aurait- pu facilement en faire son profit.
Les écrivains ont généralement tort de mépriser les siècles passés pour leur barbare grosserie. C'est le même terme qu'employa Boileau pour qualifier nos anciens auteurs, créateurs de cette langue admirable qu'il sut si savamment manier quelques siècles plus tard. La jeunesse a tort de se montrer si dure pour les vieux, car «le temps, qui tout vieillit, aussi les vieillira; le temps, qui tout use, aussi les usera,» et c'était naguère presque le sort de d'Aubigné. Boileau, grâce à la bonne fortune qu'il eut de naître après l'Académie, résistera plus longtemps; mais, suivant la règle inexorable qui fait qu'ici-bas il n'est [p. CXX] rien d'éternel, Boileau lui-même fera bientôt partie de ces siècles grossiers, qu'il traitait si cavalièrement du haut de sa grandeur, et qui ne daignait même pas se souvenir de d'Aubigné.
Et comme ce jour-là, peut-être, nos descendants ne trouveront dans l'auteur de l'Ode sur la prise de Namur et du passage du Rhin ni la grâce naïve, ni la force, ni le savoir, ni le souffle d'indépendance et de justice des auteurs du Roman de la Rose et des Tragiques, peut-être, dis-je, ce jour-là, sera-t-il relégué lui-même plus bas que les Perrault et les Ronsard qu'il méprisait tant.
Si Boileau, si d'Aubigné avaient lu Jehan de Meung, ils auraient vu qu'il ne faut pas se fier sur la Fortune, et que sa roue souvent exhausse le plus humble et renverse le plus fier dans la boue, et ils se seraient montrés plus charitables et plus justes pour leurs aïeux.
Boileau ne connaissait sans doute pas non plus d'Aubigné; ou s'il le connaissait, le courtisan raffiné, le plat adulateur du pouvoir devait détourner la tête pour ne pas voir ce visage austère, cette grande et noble figure du vieux héros qui lui eût fait monter la rougeur au front.
Boileau, ce versificateur habile et savant, qui sut écrire de si beaux vers sans jamais y faire étinceler une grande idée, cet eunuque servile ne pouvait comprendre ce que c'était qu'un homme. La forme chez lui domina toujours le fond, et sur la table d'airain de l'humanité nos fils chercheront en vain sa trace; elle est déjà bien effacée, quand les oeuvres de d'Aubigné et de Jehan de Meung creusent un sillon de plus en plus profond et peut-être éternel. C'est qu'aujourd'hui le niveau des esprits s'élève, le [p. CXXI] fond a dominé la forme, le vilain règne et la vilenie rampe. Et si Boileau revenait aujourd'hui, ce flagorneur éhonté sorti de la poudre du greffe, ne trouvant plus le Roi-Soleil devant qui courber l'échiné et à qui tendre la main comme un truand, ne crierait pas, comme il y a deux cents ans, aux génies indépendants trop fiers pour s'abaisser devant ce chef d'une cour avilie et corrompue, en attendant qu'il leur jetât un os à ronger:
Travaillez pour la gloire, et non pas pour l'argent!
La gloire, valet, tu ne l'as jamais connue!
Que nous préférons à tous ses alexandrins cette préface de d'Aubigné:
Prends ton vol, mon petit livre, Mon fils qui fera revivre En tes vers et en tes jeuz, En tes amours, tes feintises, Tes tourments, tes mignardises, Ton père comme je veux. Je ne mets pour ta deffense La vaine et brave aparence, Ni le secours mandié Du nom d'un Prince propice, Qui monstre en ton frontispice A qui tu es dédié. Livre, celui qui te donne N'est esclave de personne; Tu seras donc libre ainsi Et dédié de ton père A ceux à qui tu veux plaire Et qui te plairont aussi.
Il ne nous reste plus à parler que des critiques contemporains qui se [p. CXXII] sont occupés du Roman de la Rose. Plusieurs ont cité cet ouvrage dans un cours ou dans une histoire de la littérature française. Leur cadre était beaucoup trop vaste pour pouvoir juger l'oeuvre à fond. Ils l'ont donc fait uniquement au point de vue de la langue, et comme on ne saurait exiger que ceux qui entreprennent une si lourde tâche connaissent complètement tous les écrivains qu'il leur faut citer, on s'étonnera moins si nous affirmons que pas un d'eux n'avait lu le Roman de la Rose, ce qui s'appelle lu; témoin M. Nisard déclarant que l'Amant n'était pas riche, puisqu'on le voit au début du Roman «raccommoder ses manches.» Nous ne nous donnerons donc pas la peine de critiquer leur opinion. Mais à côté de ceux-là se trouvent des érudits qui parlent de cette oeuvre, comme ils parlent de la pluie et du beau temps, «sans y être obligés,» pour montrer qu'ils sont érudits, et d'autres qui ont, pour l'amour de l'art, fait une étude spéciale de ce chef-d'oeuvre. Parmi les premiers, nous n'en citerons qu'un, M. Crapelet; parmi les derniers, MM. Huot (d'Orléans), Ampère (de l'Académie), et enfin le savant M. Pâris.
La dernière édition du Roman de la Rose fut donnée par M. Francisque Michel. Cette édition n'en est pas une. Outre qu'elle n'est que la reproduction servile de celle de Méon (en plus quelques fautes), il est regrettable que M. Francisque Michel se soit contenté de publier en tête de l'ouvrage l'Avertissement de Méon et la Préface de Lenglet du Fresnoy. [p. CXXIII] Pourquoi cet écrivain qui, plus que tout autre, était à même de juger une oeuvre à laquelle il eût dû se consacrer tout entier, a-t-il, suivant l'exemple de Méon, reculé devant ce travail? C'est que tous deux ont pensé qu'il ne suffisait pas de collationner un texte pour comprendre une oeuvre aussi considérable, aussi profonde, et qu'il fallait l'étudier à fond, sans s'arrêter à une première impression.
Nous regrettons que M. Francisque Michel n'ait eu le courage de l'entreprendre, car il nous a privés ainsi d'une étude fort intéressante. Nous en avons pour garants le talent incontestable de ce savant et ses travaux antérieurs. Nous ajouterons cependant que nous regardons comme un devoir, lorsqu'on veut faire revivre une oeuvre de cet importance, de donner au moins son opinion, ne fût-ce que pour prouver au lecteur que le travail est consciencieusement fait. Au surplus, nous ne croyons pas que M. Francisque Michel ait eu l'intention de faire une édition nouvelle; car il s'est contenté, comme nous, de reproduire servilement celle de Méon, quoiqu'il annonce dans sa Préface avoir «revu le texte avec le plus grand soin, et surtout l'avoir établi d'une manière plus conforme aux règles de notre ancienne langue.» La seule différence que nous ayons constatée entre ces deux éditions, c'est, à la charge de la dernière parue, un défaut commun à la plupart des réimpressions à bon marché, c'est-à-dire l'altération de l'original. Nous signalerons les fautes dans nos notes, au fur et à mesure qu'elles se présenteront, notamment au dernier chapitre, où toute une page de Méon a été passée, par inadvertance sans doute.
A première vue, on pourrait croire l'édition de M. Francisque Michel plus complète que l'autre, les [p. CXXIV] cotes, en tête de chaque page, indiquant environ 600 vers de plus. Cette augmentation est tout simplement le résultat d'une faute d'impression, le compositeur ayant mis le nombre 4008 au lieu de 3408 à la page 112 du premier volume.
Nous rendons toutefois hommage à l'heureuse disposition du texte, qui en facilite beaucoup la lecture à ceux qui possèdent déjà quelques notions de la langue romane.
Après lui, nous dirons quelques mots de l'opinion de M. Crapelet. En 1834, dans sa préface du Partonopoeus de Blois, il s'exprime ainsi au sujet du Roman de la Rose:
«Marot, avec tout son beau langage, n'a pu racheter les défauts du poème qu'il habilla à sa mode, le désordre du plan et de la conduite, l'absurdité du merveilleux, les froides allégories de Bel-Accueil, fils de Courtoisie, de Malebouche, de dame Oyseuse, de Faux-Semblant, de dame Nature, du prêtre Génius, etc., qui ont inspiré les fictions non moins ternes et affectées du pays de Tendre, les fleuves d'Inclination, d'Estime, de Reconnaissance, des villages de Soumission, de Complaisance, d'Orgueil, de Médisance, dans le Roman de Clélie.»
Nous répondrons peu de chose à M. Crapelet, si ce n'est que Marot et son beau langage n'ont rien à faire ici, que le merveilleux n'y saurait être absurde, par la raison toute simple qu'il n'y a pas, dans tout le poème, une once de merveilleux. En effet, c'est une oeuvre de philosophie naturelle, et depuis le commencement jusqu'à la cueillette de la Rose, tout y est absolument naturel, trop naturel même, au dire de bien des lecteurs, qui trouvent l'allégorie beaucoup trop transparente. Enfin, l'auteur de Clélie, pas plus que ses contemporains, ne connaissait guère [p. CXXV] le Roman de la Rose, et c'est faire assurément trop d'honneur à nos deux Orléanais que de les gratifier d'une si belle inspiration.
Nous nous contenterons de dire à M. Crapelet ce que M. Robert dit de MM. Legrand d'Aussy et Roquefort, touchant leur opinion sur certains passages du Partonopoeus; c'est que, pour juger une oeuvre de cette taille, il faut la lire, c'est-à-dire l'étudier à fond et sans précipitation; il est facile de voir que M. Crapelet n'a pas suivi le sage conseil de son collaborateur.
Maintenant, nous allons examiner scrupuleusement des travaux plus sérieux, des études complètes du poème tout entier. Comme nous ne saurions les citer toutes, nous en avons pris trois, non pas au hasard, mais trois types caractéristiques. Ce sont: la première, de M. Huot, c'est-à-dire d'un «amateur» qui n'était rien moins que savant; la seconde, d'un érudit et d'un écrivain de valeur, puisqu'il était académicien, M. Ampère; la troisième, d'un vrai savant, celui-là, M.P. Pâris.
Le lecteur pourra juger combien il est dangereux, par ces trois exemples, de prendre tout ce qu'on lit pour «parole d'Évangile.»
La première est absolument nulle; la seconde est une critique sévère et injuste, la dernière une apologie.
Nous serons d'autant plus à notre aise pour les discuter, que notre travail était entièrement terminé lorsque les deux dernières nous sont tombées entre les mains.
Nous commencerons par celle de M. Huot. Nous ne lui ferons aucun reproche, car en étudiant cette oeuvre, lui Orléanais, il a fait preuve de patriotisme [p. CXXVI] et de bonne volonté; bien peu, du reste, de ses compatriotes possèdent l'amour de nos vieux poètes à un si haut degré, car je n'ai jamais encore rencontré un seul Orléanais qui eût seulement lu le Roman de la Rose, même parmi ceux qui se piquent de connaître notre langue. Mais M. Huot eût bien dû relire une fois de plus l'oeuvre de Guillaume de Lorris et de Jehan de Meung, au lieu de ce pauvre Molinet, qui, ma foi, semble l'intéresser autant que ceux-ci, sans doute parce qu'il était plus facile à lire. Et alors, il se fût peut-être aperçu que, dans les descriptions de Guillaume, il y a plus que quelques vers seulement qui offrent un certain mérite de facture et de pensée; que le trouvère de Lorris n'est pas d'une transparence extrêmement gênante pour celui qui l'analyse et qui tient à être entendu ou lu par tout le monde, et enfin qu'il faut voir dans l'Amant de Jehan de Meung autre chose qu'un débauché à qui tous les moyens sont bons pour arriver à son but, qui ne recule pas même devant un assassinat!
Ce pauvre M. Huot avait pris trop au pied de la lettre le meurtre de Malebouche, et il est navré d'une morale aussi épouvantable. Peu s'en faut qu'il ne termine son étude par ce cri du coeur: «Et voilà jusqu'où peuvent nous pousser les passions charnelles!»
Mais nous voici face à face avec un critique autrement sérieux que MM. Crapelet et Huot, en ce sens qu'il affirme avoir fait du Roman de la Rose une étude minutieuse, et que son nom peut faire autorité en matière littéraire. Nous parlons de M.J.-J. Ampère, professeur au Collège de France et membre de l'Académie française et de l'Académie des inscriptions et belles-lettres.
Le travail de M. Ampère parut dans la Revue des Deux-Mondes, [p. CXXVII] le 15 août 1843. Il est long, ou du moins semble tel au premier coup d'oeil, car il ne contient pas moins de 40 pages grand in-8° de 40 lignes. Mais, après mûr examen, si nous en défalquons l'analyse, il se réduit à six pages.
Faisons d'abord en passant une réflexion: c'est que, de tous ceux qui ont attaqué cette oeuvre, deux seulement en firent une étude sérieuse, et cherchèrent à appuyer leurs assertions sur l'examen critique de l'ouvrage, savoir: le chancelier Gerson vers 1400, et M. Ampère en 1843.
Gerson ne trouva d'autre argument qu'une parodie burlesque, et M. Ampère fit l'étude que nous allons examiner.
Elle se termine par la conclusion suivante:
«L'oeuvre de Jehan de Meung doit être considérée comme une audacieuse tentative d'un libertin du XIIIe siècle, qui, à l'aide de quelques précautions oratoires, a voulu sciemment attaquer, non seulement les abus qui s'étaient glissés dans l'Église, mais l'esprit même du spiritualisme chrétien. Savant pour son temps, nourri de l'antiquité, païen d'imagination, épicurien par nature et par principe, il fut un devancier puissant des érudits païens et matérialistes du XVIesiècle. Il y a en lui le germe de Rabelais, et même à quelques égards de d'Holbach et de Lamettrie.»
Ainsi, voilà tout ce que vit M. Ampère dans cette oeuvre colossale. Beaucoup de libertinage et d'impiété. Il reconnaît pourtant à Jehan de Meung un peu d'érudition et, çà et là, quelque grandeur. Il a même trouvé par hasard deux vers qu'il qualifie de «tout simplement sublimes.» C'est peu sur vingt mille. Bref, M. Ampère partage l'avis de Gerson. [p. CXXVIII] C'est un livre qu'on eût bien fait de brûler, car il ajoute:
«Ce n'est pas l'inoffensive galanterie de Guillaume de Lorris qui eût décidé un homme de l'importance de Gerson à prêcher et à écrire contre le Roman de la Rose, et qui eût attiré sur lui les vertueuses invectives de la sage Christine de Pisan. Mais les âmes chrétiennes et morales du XVesiècle (elles ne l'étaient sans doute pas aux XIIIe et XIVe) durent sentir vivement ce qu'il y avait de dangereux dans un livre abritant, derrière un titre et un commencement qui n'annonçaient que gentillesse gracieuse et frivole galanterie, un traité d'irréligion et d'épicuréisme.»
M. Ampère, vous qui ne trouvez dans Jehan de Meung qu'un païen et qu'un libertin, vous êtes une preuve frappante qu'il ne faut pas toujours juger la valeur des arguments sur l'importance de celui qui les produit. Aussi nous nous permettrons de discuter les vôtres.
Jehan de Meung un libertin? Qu'en savez-vous? Il ne l'est ni plus ni moins que tous les écrivains de son temps, témoins «les nombreux monuments de notre vieille littérature, dites-vous, dont plusieurs sont à beaucoup d'égards fort supérieurs au Roman de la Rose, quoique aucun n'ait encore conquis l'espèce de notoriété attachée depuis des siècles à cet ouvrage.» Nous citons textuellement M. Ampère au commencement de son étude. Il est vrai qu'il dira à la fin:
«On a souvent cité le Roman de la Rose comme le début de la poésie française au moyen âge, erreur qui a été judicieusement réfutée. Au lieu de marquer l'origine de cette littérature, on peut dire qu'il en est la fleur et la fin.»
La fleur! Est-ce une rétractation, ou simplement un jeu de mots, un trait d'esprit malin?
Le lecteur remarquera de suite une opinion préconçue, un parti pris [p. CXXIX] évident de dénigrer cet ouvrage, et les contradictions nombreuses qui naissent forcément d'un travail fait avec trop de précipitation.
Certes, la liberté de critique est à nos yeux la moins discutable pour un savant; mais il est une qualité indispensable: c'est l'impartialité, et M. Ampère eût dû qualifier l'étonnant renom du Roman de la Rose autrement que par cette expression dédaigneuse: «espèce de notoriété.»
Du reste, M. Ampère, malgré son importance, ne nous semble pas heureux dans le choix de ses expressions, pour un académicien. Il ne plane pas si haut au-dessus des simples mortels, qu'il ne soit au moins tenu de se faire comprendre. Qu'est-ce donc qu'un «païen d'imagination,» qu'un «épicurien par nature?» De grands mots en mauvais français ne sont pas des raisons. Voyons, avec un peu de bonne foi, Jehan de Meung ne serait-il pas un peu chrétien aussi, rien que par habitude ou par oubli, puisque c'est seulement quand il glorifie Dieu et le Christ que M. Ampère daigne lui trouver un peu de grandeur et de sublime? Ce serait au moins rationnel.
Il semble oublier que Gerson n'attaqua le Roman de la Rose que cent vingt ans après son apparition. L'espèce de notoriété, paraît-il, dont jouissait cet ouvrage alors, était encore assez considérable pour que le chancelier de l'Université ne dédaignât pas de le combattre avec acharnement. Ce qu'il oublie aussi, c'est l'importance des défenseurs de cette oeuvre remarquable contre le haut clergé, dont les attaques incessantes n'avaient réussi, durant un siècle, qu'à rendre l'oeuvre plus populaire. Il aurait dû, pour se [p. CXXX] montrer impartial, lire et citer ces paroles de Jehan de Montreuil, secrétaire du roi Charles VI, en réponse à Gerson:
«Plus je pénètre dans les importants mystères et dans la mystérieuse importance de cette oeuvre profonde et d'une si grande et si durable célébrité, que nous devons à la plume de Jehan de Meung, plus j'étudie avec une curiosité toujours nouvelle le talent de l'industrieux écrivain, plus je l'admire avec transport et avec feu.»
Puisqu'il cite la sage Christine de Pisan, il aurait dû citer aussi ses adversaires: Gontier Col, général conseiller du roi; maître Jehan Johannes, prévôt de Lille, et maître Pierre Col, secrétaire du roi. Leur importance n'est certes pas à dédaigner. Et, somme toute, maître Clopinel, qui fait si bonne justice, et dans un style si grand et si sublime, de cette inepte science, l'astrologie, ne devait-il pas trouver un adversaire tout naturel dans la fille de Thomas de Pisan, astrologue de Charles V, qui dut peut-être au génie de Jehan de Meung le mépris et la misère profonde qui le poursuivirent jusqu'à sa mort?
Mais suivons M. Ampère dans son étude, et nous verrons que ce critique ne se départ pas un seul instant de ce même esprit de partialité. Il nous promet bien de s'arrêter sur tous les passages les plus saillants; mais il en est beaucoup, et des plus beaux, qu'il ne voit pas ou feint de ne pas voir, en faisant ressortir, par contre, tous ceux qu'il trouve favorables à son système.
Il ne manque pas, du reste, d'une certaine suffisance, et se fait une singulière illusion sur son petit travail. «Donner une analyse détaillée du Roman de la Rose, dit-il, c'est le publier pour ainsi dire.» Hélas! ne connaîtront guère cette oeuvre ceux qui se contenteront [p. CXXXI] de l'étudier dans l'analyse de M. Ampère, qu'il termine ainsi: «Tel est le Roman de la Rose. Je crois avoir montré le premier toute la portée de cette oeuvre célèbre!» Il connaissait pourtant l'édition de Méon; mais il ne semble pas avoir lu l'étude de Langlet du Fresnoy ni l'analyse de Lantin de Damerey, car il n'eût pas écrit cette phrase-là.
Son analyse commence ainsi:
« Les deux portions du Roman de la Rose forment véritablement deux poèmes, et le premier est souvent la contre-partie ou la parodie du second.»
M. Ampère eût bien dû d'abord expliquer cette assertion que nous regardons comme absolument inexacte. Et puis un premier ne peut jamais être la parodie d'un second.
Il nous promet ensuite de ne s'arrêter que sur des passages qui lui plairont par la grâce de l'expression ou qui l'intéresseront par la hardiesse de la pensée ou l'audace de la satire.
Donc, il arrête tout d'abord le lecteur aux images du verger, pour lui faire, dit-il, une observation essentielle. «Si le poème était composé au point de vue de la morale chrétienne, l'Avarice et l'Envie se trouveraient en compagnie des autres péchés mortels. Au lieu des péchés mortels, l'auteur voit ici représentés les vices opposés aux qualités qui formaient le chevalier accompli: Haine contraire d'Amour, Félonie de Loyauté, Vilenie de Noblesse, Convoitise de Tempérance, Avarice de Largesse, Envie de Générosité; et enfin Vieillesse, qui n'est point un vice, est mise là comme étant le contraire de Jeunesse, qui, dans le langage systématique des troubadours, exprimait, non seulement un des âges de l'homme, mais la disposition morale qui rend propre aux sentiments et aux vertus chevaleresques. Puis, à côté des images principales, le [p. CXXXII] poète en a placé deux autres, Papelardie et Pauvreté. Papelardie est synonyme d'Hypocrisie. Guillaume de Lorris n'a pu se défendre de placer là cette allusion aux faux dévots, tant ce genre de raillerie était naturel au moyen âge.»
Comme dit M. Ampère, son observation est essentielle. Nous nous appesantirons donc sur ce passage, afin de prouver que, dès le début, M. Ampère faisait fausse route, et que, pour arriver à sa conclusion arrêtée d'avance, force lui fut d'expliquer bien des choses à sa façon et de passer sur ce qu'il ne comprenait pas.
Sur le reste nous glisserons rapidement.
D'abord, pourquoi détacher deux images des autres et les déclarer accessoires, quand, au contraire, ce sont les principales, la dernière surtout, puisque c'est elle le noeud de l'action tout entière? En effet, si l'Amant lutte si longtemps, c'est qu'il est pauvre, et nous verrons le papelard Faux-Semblant remplir à lui seul le quart du roman de Jehan de Meung. Pauvreté n'est pas un vice non plus, et M. Ampère eût dû chercher à l'expliquer comme il a fait pour Vieillesse. Nous nous demandons aussi pourquoi il fait Convoitise l'opposé de Tempérance. Rien pourtant, dans le tableau tracé par l'auteur, ne dénote l'intempérance. Mais M. Ampère a une idée fixe et absolue; il n'en démordra pas et, coûte que coûte, soutiendra le paradoxe[4] jusqu'au bout. Aussi, voyez où il se trouve entraîné: «Si le poème, dit-il, était composé au point de vue de la morale chrétienne, [p. CXXXIII] l'auteur aurait représenté les sept péchés capitaux;» et la conclusion de son étude se résume ainsi: donc, c'est un poème de chevalerie composé contre la morale chrétienne.
L'argument est irrésistible.
Il analyse sommairement l'oeuvre de Guillaume en l'accompagnant d'observations savantes qui ne manquent pas d'intérêt. Mais il a sa marotte. Il ne veut pas voir dans l'Amant un homme, et pour lui le poème de Guillaume doit être absolument un roman de chevalerie. Il le veut, il y tient, comme il tiendra tout à l'heure à ne voir qu'un traité de libertinage dans le roman de Jehan de Meung. Il nous parle à chaque instant de Mlle de Scudéry, et du Cid, et des Allemands, et de mille autres choses qui prouvent toute sa science, mais sont fort inutiles; et s'il déplore la manie des anciens poètes de toujours mettre l'amour en allégorie, nous déplorons celle des savants de vouloir à toute force étaler leur érudition partout. C'est, du reste, un reproche qui s'adresse encore plus à Jehan de Meung, car c'est le défaut capital de son oeuvre et, par cela même, nous voudrions voir M. Ampère plus indulgent pour lui.
Comme tous les gens à système, M. Ampère ne veut pas reconnaître ses erreurs, et quand, par exemple, il affirme que Vieillesse n'est, aux yeux de Guillaume, que l'opposé de Jeunesse qui, dans le langage des troubadours, exprime la disposition morale qui nous rend propres aux sentiments et aux vertus chevaleresques, il se garde bien de nous parler du démenti formel que lui inflige l'auteur un peu plus loin, lorsqu'il dépeint Jeunesse comme l'épanouissement du corps joint à l'innocence et à l'inexpérience du coeur.
[p. CXXXIV] Nous arrivons maintenant à l'analyse de Jehan de Meung. M. Ampère prévient le lecteur qu'il ne faut considérer son oeuvre que comme un amusement de la jeunesse d'un savant grivois, et qu'on doit s'attendre à y trouver l'alliance de la satire avec le savoir ou du moins la prétention au savoir. Voilà un trait qui dénote un ennemi systématique, car le savoir de Jehan de Meung est, pour tout homme de bonne foi, au-dessus de toute discussion. Ensuite il fait un parallèle rapide, mais très-exact, entre les deux auteurs.
Nous n'y relèverons qu'une chose: c'est qu'il fait de Jehan de Meung un moine, au mépris de l'histoire, uniquement pour le plaisir d'étaler un peu d'érudition, et comparer les deux auteurs à l'aimable Jehan de Saintré et au robuste et gaillard Damp abbé dans la Dame des belles cousines. Il reproche à Jehan de Meung, au lieu de suivre, comme son devancier, le fil du récit, de s'en écarter sans cesse. «Bien souvent il oublie son sujet pour traiter tous les sujets; il intercale des allégories dans les allégories, des histoires dans les histoires. Bon fait prolixité fuir, a dit Jehan de Meung; jamais auteur n'observa plus mal son précepte; mais parmi cette multitude d'épisodes, nous trouverons des passages beaucoup plus curieux, et même des morceaux de poésie beaucoup mieux frappés que tout ce qu'a pu nous offrir le doucereux Guillaume.»
Le lecteur a pu voir quelle est notre opinion à ce sujet, et que sur plusieurs points nous partageons celle de M. Ampère.
Puis il passe rapidement en quelques mots sur le corps de 7,000 vers, pour arriver à Faux-Semblant dont il analyse le discours à fond et d'une façon remarquable. Mais il n'y voit pas autre chose qu'un [p. CXXXV] genre de raillerie naturelle au moyen âge. Il résume cette analyse ainsi: «Faux-Semblant s'exprime au nom des ordres mendiants comme il eût pu le faire au nom de l'ordre qui les remplaça au XVIesiècle.» Diable, M. Ampère, cette petite pointe contre la Compagnie de Jésus vous serait-elle échappée? De votre part le trait est cruel!
L'analyste reprend son travail, expose brièvement l'action, et s'arrête, avec Jehan de Meung, au serment des barons. Voyons ce qu'il pense de dame Nature.
Cette digression de 5,000 vers semble à M. Ampère tout simplement un poème scientifique et philosophique introduit dans le corps de la narration allégorique. Il nous parle en passant du Bagavatgita et du Mahabarata indiens. Heureusement la digression n'est que de cinq lignes; mais elle a l'avantage d'être complètement inutile, tandis que, nous l'avons démontré, chez Jehan de Meung, cette digression et celles qui vont suivre sont le fond même de l'ouvrage, le roman de Bel-Accueil n'étant que l'accessoire.
M. Ampère reconnaît, du reste, dans ce hors-d'oeuvre, une éloquence et une grandeur qui étonnent. «L'expression large et simple, dit-il, rappelle les beaux vers philosophiques de Dante; il est rare que Jehan de Meung et, en général, les poètes français du moyen âge s'élèvent jusque-là.» Il continue à s'extasier sur le mérite et la profondeur du poète comme philosophe et comme savant.
Tiens! mais qu'est donc devenu ce dédain de tout à l'heure sur la prétention au savoir de ce libertin grivois?
Il poursuit: «C'est par un singulier tour que nous [p. CXXXVI] rentrons dans le sujet du poème, qui désormais sera traité d'un point de vue tout physique.»
Pour notre compte, nous ne croyons pas que l'auteur ait eu l'intention de faire autre chose qu'un traité de l'amour naturel, c'est-à-dire physique, et M. Ampère s'en aperçoit un peu tard.
Il traite le discours de Génius d'étrange:
«Le fond, dit-il, en est très-profane; mais le sacré s'y trouve inconcevablement mêlé. Au milieu d'exhortations pleines d'une verve plus qu'érotique, vient bizarrement se placer une invitation pressante à mériter le ciel et éviter l'enfer. Mais, chose incroyable, cet excès de mysticisme ne fait pas perdre à Génius le but de son sermon; car, dit-il, pour mériter ce paradis,
Pensez de Nature honorer, Servez-la par bien laborer (travailler).
«A ce conseil d'une moralité très-équivoque, ou plutôt qui dans sa bouche ne l'est guère, il joint quelques préceptes d'humaine vertu, comme de ne pas voler, de ne pas tuer, d'être loyal et miséricordieux; mais de la foi et des vertus exclusivement chrétiennes, pas un mot. Il n'en promet pas moins les joies du paradis pour récompense à ceux qui suivront ses enseignements dont on a vu quel était l'objet.»
Évidemment, M. Ampère n'a pas compris que Jehan de Meung était un apôtre de la religion naturelle. Pour être un honnête homme, un saint, Jehan de Meung dit: «Ne volez pas, ne tuez pas; soyez loyal et bon, charitable et juste; en un mot, aimez, et surtout n'oubliez pas que chaque fois que vous violerez les lois de la nature, vous serez sacrilège; anathème sur vous! Allez donc, et multipliez.»
Ce libertin ne veut voir dans l'amour que l'acte sacré de la [p. CXXXVII] génération, et c'est pour cela que Dieu voulut y mettre la suprême jouissance, et il range au nombre des amours monstrueux l'unique désir d'un plaisir bestial.
En résumé, Jehan de Meung ne reconnaît que les lois naturelles, et comme les vertus exclusivement chrétiennes (ou plutôt exclusivement catholiques), telles que l'amour mystique, le célibat et la mortification de la chair, que le clergé prêchait tant et pratiquait si peu, sont des vertus contre nature, il les combat impitoyablement.
«Des termes consacrés par l'Église, dit M. Ampère, sont appliqués à des actions et des sentiments que l'Église réprouve.» Dans notre langue tous les termes sacrés sont exclusivement réservés à la religion chrétienne. Jehan de Meung n'avait pas le choix pour désigner des actions et des sentiments sacrés à ses yeux, et si l'Église les réprouve, tant pis pour l'Église, car l'amour dont parle Jehan de Meung n'est ni coupable ni honteux, en dépit des dogmes et des conciles.
Oui, monsieur Ampère, telle est, comme vous dites, la moralité «très-équivoque» de Jehan de Meung et la portée du Roman de la Rose.
Il ne nous reste plus à parler que de l'étude de M.P. Pâris.
Cette étude est, à notre avis, bien meilleure que celle de M. Ampère, et les observations que nous ferons sur ce remarquable travail complèteront heureusement le nôtre.
Disons de suite qu'il n'est pas conçu dans le même esprit que le [p. CXXXVIII] précédent, et nous serons heureux de constater plus d'une fois entre son auteur et nous une communauté d'idées que nous ne trouvons guère dans M. Ampère; et notons en passant qu'au point de vue du style, de la netteté des pensées et du choix des expressions, M. Pâris est bien supérieur à celui-ci. C'est une conséquence de ce que nous avons dit plus haut. En effet, on ne dit bien que ce qu'on saisit bien. Dès le début, nous le voyons se ranger à l'opinion de M. Raynouard, que le Roman de la Rose doit avoir été publié tout entier dans le cours du XIIIe siècle: la partie de Guillaume vers 1240 et celle de Jehan de Meung avant 1282.
M. Ampère affirme, sur la foi du titre, que Guillaume de Lorris avait entrepris de faire de son poème un traité complet de l'art d'aimer. M. Pâris lui prête seulement l'intention de raconter les peines et les plaisirs réservés à ceux qui aiment. C'est notre avis. Cette interprétation est plus conforme à la marche de l'action, et il ne nous est pas permis de préjuger une fin qui n'existe pas. La manière dont nous expliquons les allégories du début se rapporte, à peu près absolument, au sens que leur prête M. Pâris. Or, notre point de départ étant le même, nous n'aurons donc à constater que des divergences de détail et une contradiction sérieuse sur la manière d'apprécier l'oeuvre de Jehan de Meung. Pour tout le reste, nous nous contenterons de renvoyer le lecteur à l'excellent travail que nous discutons. Pour l'appréciation des deux poètes, nous citons textuellement M. Pâris:
«Guillaume avait l'intention de donner explication des allégories qu'il avait employées; mais il n'a pas rempli [p. CXXXIX] sa promesse, et nous le regrettons pour quelques personnages auxquels il fait jouer un double rôle, dont peut-être il aurait mieux justifié l'emploi s'il avait mis la dernière main à son ouvrage. Le style en est précis, clair, élégant. Le poète sait éviter une stérile abondance; il ne se noie pas dans les développements; ses personnages parlent bien et comme ils doivent parler. Il semble avoir une sorte d'aversion pour les jeux de mots, les tournures recherchées, les pensées subtiles. Enfin, sa parole est constamment chaste; et bien différent en cela de Jehan de Meun, il n'a pas fait un seul vers dont l'impiété, le libertinage ou la malice puisse, à tort ou à raison, s'armer ou se prévaloir. L'auteur de ce poème mérite donc, malgré tous les inconvénients du genre allégorique, un rang parmi les meilleurs versificateurs français du moyen âge, peut-être même parmi les poètes dont notre littérature a droit de se glorifier.
«On devine aisément, dès les premiers vers, que Jean de Meun a vu, surtout dans la continuation du Roman de la Rose, une occasion de donner carrière à son érudition, à ses opinions philosophiques et au libertinage de son esprit. Guillaume de Lorris avait voulu raconter l'histoire d'un véritable amoureux; Jean de Meun s'est proposé de parler de tout, à l'exception du véritable amour. Il a fait un ouvrage de marqueterie, une sorte d'échiquier dans lequel il a placé avec plus ou moins de symétrie ou d'à propos les principaux incidents de la vie et l'histoire de toutes les passions humaines. Ne lui demandons pas de plan régulier; l'art de la composition n'est pas le sien; il disserte de tout comme Montaigne, avec une égale indépendance de pensées, quelquefois la même force d'expression et toujours le même désordre. Mais l'auteur des Essais, dès le début, nous avertit du moins de la liberté de ses allures, tandis que Jean de [p. CXL] Meun, qui, reprenant un poème sagement conduit jusque-là, s'était engagé à régler sa conduite sur celle de son ingénieux devancier, mérite certainement le reproche d'avoir manqué à ses promesses.»
Et là-dessus, M. Pâris entame l'analyse de Jehan de Meung.
Ainsi, tous les savants qui ont étudié cette oeuvre immense, tous, sans exception, n'ont vu dans Jehan de Meung qu'un érudit faisant de l'érudition à bâtons rompus, sans ordre et sans plan préconçu.
L'auteur, certes, mérite en partie ce reproche. Comme nous l'avons dit, c'est le défaut capital de son oeuvre; mais lui refuser un plan préconçu, c'est ne pas le comprendre. Tout ce qu'on peut faire en faveur de cette idée, c'est de constater que quelques passages ont été certainement ajoutés après coup, un entre autres, de quelques centaines de vers, que l'auteur (ou les copistes) a jeté négligemment au beau milieu d'une phrase, si bien qu'en en retrouvant la fin le lecteur est complètement dérouté. Nous indiquerons, du reste, dans les notes, ces passages au fur et à mesure qu'ils se présenteront. Nous avons été nous-même, à première lecture, tenté de croire que Jehan de Meung n'avait entrepris que la continuation de l'idylle de Guillaume de Lorris. Mais après un examen plus sérieux, nous nous sommes arrêté à la thèse que nous avons soutenue dans notre étude, et plus nous relisons l'ouvrage, plus nous repassons les travaux de nos devanciers, plus nous sommes persuadé être dans le vrai.
C'est ce qui fait que M. Pâris se heurte à certains passages qui lui semblent ennuyeux ou incompréhensibles. Ainsi le combat de l'ost d'Amour contre [p. CXLI] les geôliers de Bel-Accueil ne lui semble qu' «une guerre dont le récit trop allégorique est pour lui assez insipide,» quand pour nous c'est peut-être le passage le plus fin, le plus délicat, le plus vrai, en un mot, le plus naturel, partant le plus intéressant. Ainsi, le personnage de Génius est obscur pour lui; il le regarde comme une fiction étrange et inutile, et il ne comprend pas ce long discours du prêtre de Nature:
Qui nous a le noeud dénoué, Qui sans lui fût resté noué,
dans lequel il ne voit que l'obscénité la plus grossière et la prétention d'expliquer les mystères du grand oeuvre et de la pierre philosophale. C'est la partie du poème, dit-il, qu'on a le plus souvent essayé de comprendre; mais, jusqu'à présent, ces divers essais sont demeurés infructueux.
Quant à nous, s'il est un passage que nous n'ayons pu comprendre, ce n'est certes pas celui-là. Génius, intermédiaire naturel entre l'âme et les sens, parle, au contraire, un langage clair et précis; il ne s'occupe pas du grand oeuvre, ou du moins, le grand oeuvre pour lui, c'est de procréer, et il lance l'anathème:
........sur toute gent Qui ne se vuellent remuer Pour l'espèce continuer.
M. Pâris ne comprenant pas Génius ne comprend pas davantage son discours, et cela va de soi. Et c'est cette même raison qui lui fait trouver l'épisode de Pygmalion un hors-d'oeuvre inutile. Inutile quant à la marche de l'action, peut-être, mais absolument [p. CXLII] indispensable à l'exposé des théories philosophiques de Jehan de Meung, puisque c'est Génius, cette force surnaturelle, cette flamme divine qui vient embraser Bel-Accueil, comme jadis il anima la statue insensible de Pygmalion. C'est, plus encore que la cueillette de la Rose, le véritable couronnement de l'oeuvre. Génius est la cause; l'union des deux amants n'est que l'effet.
[p. CXLIII]
VIE DE JEAN DE MEUNG
PAR ANDRÉ THÉVET.
Encores que l'ancienneté et enrouillée rimaille, dont autres-fois s'est servy celuy duquel je fais la vie, semble avoir effacé le reste de la mémoire qui nous pouvoit rester de son travail: je suis néantmoins contant de retirer de la prison d'oubly la louange que plusieurs éclopez de leur cervelle ont voulu malicieusement par calomnies luy dérober: ne reconnoissans pas ce qui a esté fort bien remarqué par le Chroniqueur d'Aquitaine, qu'il a été docteur en théologie[5]; et véritablement aussi ils font tort à tout le corps de sa compaignie, quant ils veulent le mettre, non pas entre les balieures de la menuë populace seulement, mais parmi la voyerie des plus [p. CXLIV] désesperez ennemis d'honnesteté. Je les prierois de me dire pourquoy le Prieur de Saloin[6] le représente bien vestu d'une robbe ou chappe fourrée de menu vair; il faut bien qu'il le tint pour un homme d'autre remarque, que ceux qui voudroient bien volontiers nous faire croire, qu'à cause de son nom Clopinel, il a esté pietre, ridicule et misérable. Mais d'autant que (selon le commun proverbe) l'habit ne fait pas le moyne, par ses dits et escrits je veux faire entendre à un chacun, qu'il n'alloit point tant trainant sa jambe, qu'il ne sçeût bien s'avancer devant ses compagnons. Quand nous n'aurions que le Roman de la Rose, encore faudroit-il reconnoistre en luy une merveilleuse adresse, quoyqu'il n'ait esté le premier qui y ait donné le premier coup; mais Guillaume de Lorris, qui n'ayant pu conduire à sa fin son discours, quarante ans après sa mort fut secondé par Jean Clopinel, comme on voit par ces vers que j'ai insérés ici:
Et puis viendra Jean Clopinel, Au cueur joly, au cueur ysuel, Qui naistra sur Loire à Meun.
Et peu après encore:
Il aura le Rommant si chier, Qu'il le voudra tout parfournir, Se temps et lieu lui peut venir; Car quant Guillaume cessera, Jean si le recommencera Après sa mort, que je ne mente, An très-passé plus de quarente.
Plusieurs ont voulu imiter ce Roman de la Rose, et entre autres [p. CXLV] Geofroy Chaucer, Anglois, qui en a composé un qu'il intitule: The Romant of the Rose; lequel, au rapport de Balaeus, a esté tiré du livre de l'Art d'aimer, de Jean Mone[7], qu'il faict Anglois. Je conjecture qu'il entend notre Jean de Meung, encores qu'il le face Anglois, d'autant que n'est aisé à croire qu'un Anglois osa se hazarder à une telle oeuvre; quoy que les termes ne semblent que trop rudes maintenant, si estoyent-ils bien riches pour lors. Et quoy qu'on considere les traicts qui sont romancés par Clopinel, je ne puis estimer que ceux qui les contempleront, n'admirent l'adresse de ce poète, qui, souz des termes enveloppez et couverts, a assez clairement exprimé la vérité à qui la vouloit entendre. Je sais bien qu'il y a eu quelques lecteurs chagrins et importuns qui ont voulu se formaliser de la licence qu'ils trouvent dans ce roman, de manière que par des écrits publics ils ont voulu blasmer et le livre et l'autheur: il s'en est même trouvé un entre les autres qui s'est tellement abandonné à sa colère, qu'il a dit que plutost il croiroit que Judas fut sauvé que le pauvre Jean Clopinel. L'occasion sur laquelle se fondoyent ces rechignés controlleurs, est qu'ils voyoyent que ce livre trottoit par les mains de la Noblesse, et principalement des Courtisans, et en estoit mieux reçeu que les advertissemens de dévotion, piété et amour divin. Cela fit que pour les en dégouster, ils s'armerent contre la Rose, jetterent plusieurs execrations qui, quant tout sera bien espluché, seront plus ineptes que nécessaires. Aussi l'effect a bien monstre qu'ils ne sçavoient quelles estoyent les vertus et propriétés de la Rose, telles qu'encores que par le dehors elle pique, elle a neanmoins [p. CXLVI] au dedans une fort singulière et souveraine odeur. De fait, je passeray volontiers condemnation que Clopinel, s'émancipant souz le passe-droit que la poésie se veut attribuer, s'est peut-être, plus souvent que besoin n'eust esté, laissé esgarer en vains et ridicules discours; qu'il a quelques-fois trop piqué quelques-uns, et finalement qu'il n'a gardé la modestie qui eust esté bien requise; mais que pour cela il ait fallu d'un plain saut le prendre au collet pour le terrasser, il n'y a point aparence. Pourquoi n'ont-ils foudroyé sur les lascivetés d'un Martial, d'un Ovide, et d'autres poètes tant grecs que latins, lesquels ont bien autrement gazouillé de l'amour que n'a faict ou de Lorris ou Clopinel? Ce qui donne couleur à ceste censure, est que desja Clopinel, pour avoir esté trop libre en ses paroles, faillit à avoir le foüet des Dames de la Cour, contre lesquelles il avoit escript ces vers:
Toutes estes, serés, ou fustes De fait, ou de volonté, putes; Et qui très-bien vous chercheroit, Toutes putes vous trouveroit.
Premièrement, je pourrois alléguer l'incapacité du jugement, qui, quelque ignominieux qu'il eut sçeu estre, ne pouvoit emporter aucune note d'infamie contre ce pauvre criminel, qui à tout évenement pouvoit demander son déclinatoire devant juges qui eussent esté receuz et admis au siège de justice par les loix. Or, il est tout notoire que l'estat de judicature, aussi bien que la prestrise, est viril; et partant que les dames en sont forbannies. En après la condemnation n'estoit pas d'avoir le foüet des mains [p. CXLVII] de l'executeur de justice. Cela seroit contre tout droict, que les parties plaintives chastiassent elles-mêmes ceulx qui les auroyent intéressées. Et en outre seroit blesser la grandeur, honeur et dignité des Dames, qui eussent esté bien marries d'avoir voulu empoigner le foüet pour servir en tel office. Mais qu'est-il besoin de disputer sur l'exécution, puisqu'il en obtint la surséance par une ruse, laquelle estant gaillarde et gentille, je suis bien contant de la proposer icy. Doncques maistre Jean de Meung ayant esté amené à la Cour par quelques Gentils-Hommes, lesquels, pour gratifier aux dames, avoyent promis le leur livrer, et n'empêcher qu'il ne leur, fist réparation de l'injure qu'elles alléguoyent leur avoir esté faite, fut resserré dans une chambre. Après fut présenté aux Dames, la plus hardie desquelles commence à lui remonstrer qu'au Roman de la Rose il avoit introduit un jaloux qui dit tout le mal qu'il est possible des femmes, et trop témérairement avoit lasché sa plume pour escrire les vers que j'ai cy-dessus récités. De manière qu'à son dire il n'y a Dame qui ne soit putain, ne l'ait esté, ou ne veüille l'estre; qui est trop ouvertement deschirer l'honeur, pudicité et chaste intégrité des Dames. Encores que telle insolence méritast très-griefve peine, et qui ne pourroit pourtant esgaler à ce qu'il a mérité, il estoit dict et arresté qu'il seroit foüetté des Dames, qui là assistoyent, tenant chacune une poignée de verges. Clopinel, encores qu'il ne fust de bas or, si craignoit-il la touche; et partant, après avoir quelque tems pensé en soi-même, voyant que son aâge ne pouvoit esmouvoir les Dames à miséricorde, et d'autre costé le nombre si grand de poignées pour descharger sur son dos, pressé qu'il se vit de se dépouiller, [p. CXLVIII] humblement les requit lui vouloir octroyer un don, jurant qu'il ne demanderoit rémission du chastiment qu'elles entendoyent (à tort) prendre de luy, ains l'avancement. Ce qui luy fut accordé, non sans grande difficulté; et, n'eust esté respect des Gentils-Hommes qui intercéderent pour luy, il estoit frustré de son espoir, Alors, dit-il, je vous prie, Mesdames, puisque j'ai trouvé tant de grâces envers vous que ma demande est intérinée, que la plus forte putain de votre compaignie commence la premiere et me donne le premier coup. Ma requeste est juridique, d'autant que je n'ai parlé que des méchantes, folles et mal advisées. Par ce moyen, lia les mains à toute la compaignie: elles se regardoyent l'une l'autre pour sçavoir qui auroit l'honeur de commencer; mais n'y en eut pas une, quoy-qu'elles eussent toutes bonne envie de l'estriller, qui se hazardast de le toucher. Clopinel, joyeux de ce nouveau incident, eschapa, et apresta matiere aux Gentils-Hommes de se gaber (ou moquer) des Dames, lesquelles, au lieu de luy porter honeur et réverence, vouloyent trop rudement l'outrager. C'étoit bien-loin de faire comme Marguerite, fille de Jaques premier du nom, roy d'Ecosse, et femme du Dauphin, qui fut depuis le roy Loüis unzieme du nom, laquelle, comme elle passoit par une sale où estoit endormy Alain Charretier, secrétaire du roy Charles septieme, homme docte, poète et orateur élégant en la langue françoise, l'alla baiser en la bouche, en présence de ceux de sa suite. Et comme quelqu'un de ceux de la compaignie lui eut répondu, qu'on trouvoit estrange qu'elle eust baisé un homme si laid, elle respondit: Je n'ay pas baisé l'homme, mais la bouche de laquelle sont issus tant et excellens [p. CXLIX] propos, matières graves et sentences dorées. Ce n'est pas qu'il se laissast emmuseler (comme ses escrits le justifient), non plus que Clopinel; mais ceste vertueuse princesse chérissoit et admiroit ceux qui doctement déchiffroient la vérité.
Quant au tems auquel vivoit notre Jean de Meung, n'est pas aisé de pouvoir le vérifier précisément; toutefois est loisible de conjecturer par l'Epistre liminaire qu'il a mise au commencement du livre de Boëce, De la Consolation, à peu près en quel tems il a vescu. «A TA ROYALE MAJESTÉ, dit-il, très-noble Prince, par la grâce de Dieu, roy des François, Philippes le Quart; je Jean de Meung, qui jadis au Romans de la Rose, puisque Jalousies et mis en prison Bel-Accueil, enseigné la manière du chastel prendre et de la Rose cueillir; et translaté de latin en françois le livre de Vegece de Chevalerie, et le livre des Merveilles de Hirlande; et le livre des Epistres de Pierre Abeillard et Helois sa femme; et le livre d'Aelred, de Spirituelle amitié; envoyé ores Boëce de Consolation, que j'ai translaté en françois, jaçoit ce qu'entendes bien latin.» Or ce Philippes le Quart commença à régner l'an douze cens quatre-vingt et six, et régna vingt-huit ans. Et du depuis il présenta son livre, intitulé le Dodecaedron, au roy Charles cinquiesme du nom, lequel commença son regne l'an mil trois cens soixante et quatre; de manière que j'infère qu'il a esté aâgé d'environ quatre-vingt tant d'années, et a esté contemporain de Dante, poète italien, qui vivoit l'an mil deux cens soixante-cinq. Ce qui donne de la peine en ce calcul est, qu'il n'est pas croyable que le Roman de la Rose ait esté buriné par quelque jeune cerveau; de manière que si Clopinel a esté d'aâge [p. CL] meur et rassis quand il reprint l'oeuvre délaissé par de Lorris, il s'ensuit qu'il n'ait pas atteint jusqu'au regne de Charles: autrement auroit-il atteint pour le moins six vingt tant d'années. Pour ceste occasion aucuns ont désavoué l'oeuvre du Dodecaedron, qui ne peuvent se persuader qu'un homme consommé en prudence et abbatu par la longueur d'une vieillesse, ait voulu sur ses derniers jours s'amuser à tels jouëts. Quant à moi je ne veux tenir un party ny l'autre, ne pouvant au vray asseurer ce qui en peut estre; néantmoins oserai-je bien dire qu'il n'est point inconvénient que Clopinel y ait mis la main, puisque la gentillesse de l'oeuvre ne gist qu'en une promptitude et certaineté des secrets de l'arithmétique, pour si bien asseoir les renvoys et responses, afin de se rapporter aux poincts des dez. Qu'aux mathématiques Jean de Meung ait esté bien versé, appert par son Testament, duquel je veux toucher un mot pour quelques singularités qui y sont remarquables. Ce bon Clopinel estant près de sa fin, advisa de testamenter; et par sa disposition dernière, laissa aux Jacobins de Paris un coffre qu'il avoit avec tout ce qui estoit dedans, commandant ne l'ouvrir qu'il ne fust mis en terre, à charge que les frères prescheurs le feroyent enterrer dans leur église: lesquels il avoit desja par le passé fort harassés pour la haine commune qu'en ce tems ceux de l'Université portoyent aux mendiens. Les pauvres Jacobins, soit qu'ils pensassent que Jean de Meung, sur ses vieux jours, se repentoit des algarades qu'il leur avoit aidé à faire, soit pour l'opinion qu'ils avoyent que ce laiz enfleroit de beaucoup leurs bouges, ensevelirent Clopinel avec toutes les solemnités au mieux qu'ils peurent, et parachevèrent son [p. CLI] service mortuaire. A peine eurent-ils finy l'office, qu'incontinent ils viennent pour enlever ce coffre beau, diapré, fermé à plusieurs serrures, et fort pesant. Ils faisoyent estat d'avoir des escus à milliers: mais quant ils furent venus à l'ouverture, ils se trouvèrent par la reveuë deçeus d'autre moitié de juste prix; car au lieu d'or et d'argent, n'y trouvèrent que des pierres d'ardoise sur lesquelles il tiroit des figures tant d'arithmétique que de géométrie. Tellement en furent irrités ces bons moines, qu'après avoir long-temps délibéré, enfin s'hasarderent de le déterrer, alléguans qu'il estoit indigne d'estre enterré en leur maison, puisque vif et mourant il se moquoit d'eux. Mais la Cour de parlement, advertie de telle inhumanité, par son arrest le fit remettre en sépulture honorable dans le cloistre du couvent. Je ne doute pas qu'il ne leur ait voulu bailler quelques cassade, ne plus ne moins que Me François Rabelais, homme rare en doctrine, auquel on fit coucher en laiz articles qui excedoient son pouvoir; et quant on lui demandoit où on puiseroit tout ce qu'il donnoit: Faites, dit-il, comme le barbet, cherchez; et après avoir dit: Tirez le rideau, la farce est joüée, décéda. Toutesfois pour ne détracter des morts, et combien que ce ne soit mon intention de contrerooler cest arrêt, sçachant très-bien que la Cour a eu très-juste occasion d'ainsi décerner, je veux bien proposer deux raisons qui peuvent l'avoir induicte à le donner. La premiere est que, par les ordonnances des Empereurs romains, est défendu de refuser d'inhumer un corps sous prétexte de la pauvreté du défunt; pour cet effet, lisons-nous aux nouvelles Constitutions de Justinien, qu'à Constantinople ont esté établis certains [p. CLII] lieux et personnages destinez à ensépulturer les corps morts, de manière que cette seule raison rendoit condemnables les Jacobins. Mais puisque sans chenevis les chardonnerets ne chantent pas volontiers, comme l'on dit, voyons s'ils n'ont rien eu, et si le laiz a été frustratoire, fraudulent et captieux. Clopinel leur legue son coffre tel qu'il est, avec ce qui est dedans: il sçavoit bien ce qui y estoit. De le vouloir contraindre à exprimer la chose qu'il donne, c'est brider sa volonté. Mais on dira que les Jacoqins présumoyent qu'il fust garny d'escus. Et pour ce donc que le légataire estime qu'un plat d'estain, qui lui a esté laissé par le testateur, soit d'or ou d'argent, il s'ensuivra que l'héritier sera tenu de lui en donner ou faire forger un chez l'orfevre? Mais à vostre advis, qui valoit davantage ou un escu, ou bien une figure d'arithmétique? Je sais bien que ceux qui ne pensent qu'à la réparation de la cuisine, diront que les escus eussent esté beaucoup plus profitables à ces pauvres freres que l'ardoise géométriquée, et qu'autant pesant d'or ou d'argent comme il y avait d'ardoises, eust faict un gros tas d'escus; mais ceux qui ont le coeur généreux priseront davantage les gentillesses que il avoit tirées sur les ardoises, que tout l'or de Gygès, Craesus ou Midas; que les sciences libéralles, telles que sont les mathématiques, sont à préférer aux méchaniques et principalement à la cuisine. Bien est vrai que quant elle est froide, on ne peut aisément continuer de philosopher; mais l'estat, condition et qualité dont ils avoyent fait profession, leur ostoyent tous moyens de s'aider de telles allégations, qui sont plutost contes de mondains, qu'opinions seulement de ceux qui tiennent un degré beaucoup plus eslevé. Finalement [p. CLIII] je veux que toute sa vie il leur ait fait du pis qu'il ait pu, qu'il se soit mocqué d'eux en leur legant des lopins d'ardoise au lieu d'escus, pour cela falloit-il le desenterrer? Cela est contre le commandement de Dieu, qui nous commande d'aimer nos ennemis. Que s'ils ne se sentoyent assez régenerés pour savourer ce saint précepte, au moins devoyent-ils avoir horreur de se venger sur un mort: il n'étoit pas hérétique, partant ne pouvoyent le tirer hors du sépulchre en desdain du tort qu'il leur pouvoit avoir faict. Ne sçavoyent-ils pas bien qu'il est défendu de mesparler d'un trespassé, non pas seulement de paroles, mais d'effect? Vouloyent-ils deschirer la renommée de ce pauvre Clopinel, lequel a esté en telle estime, que (comme j'ay dit) l'Anglois Balaeus l'a voulu transporter en Angleterre, dont n'est merveilles? Il est assez coustumier de choisir les plus belles roses qu'il peut, soit en France, Allemaigne ou Espaigne, pour en reparer sa patrie. Mais aussi le plus souvent trouve-t-il qui s'y opose, et par légitimes moyens les revendique. Quoique ce soit encores, est-il contraint de confesser que son Chaucer a pillé (il appelle cela illustrer le livre de Jean de Meung) les plus beaux boutons qu'il a peu du Roman de la Rose, pour en embellir et enrichir le sien? Ce que j'ai bien voulu ajouster, tant pour monstrer en quoi se mesprennent les Anglois, qui veulent ravir à nostre France le Roman de la Rose, que pour faire entendre à un chascun que, en ce que nous avons mis cy-dessus touchant Clopinel, nous n'entendons le mettre au rang et roole des affronteurs, encore moins taxer les religieux de saint Dominique d'autre que de ce qu'ils se pourroyent avoir laissé commander par quelques escervelez, qui les [p. CLIV] auroyent poussez à se formaliser d'une chose qu'ils seroyent autrement, je m'en assure, faschez de contrerooler, attendu qu'ils sçavent très-bien que le devoir de pieté les induit à une oeuvre accompagnée d'une telle et si grande humanité. De ma part je prise et honore leur compaignie; mais impossible est que parmy un si grand nombre qu'ils estoyent, il n'y en ait toujours quelqu'un qui fasse des fautes, et par quelques fois donne un mauvais bransle. Or, pour revenir à notre Clopinel, on l'eust peu attaquer d'affronterie, si on eust trouvé qu'après sa mort il eust esté garny de meubles précieux ou d'escus: le plus précieux joyau qu'il avoit estoyent ces exercices qu'il avoit prins après ces ardoises orbiculaires: il en fait un laiz à ceux lesquels il supplioit entomber son corps, mesurant un chascun à son aulne; et présumant que tout ainsi qu'il avoit prins plaisir à philosopher, aussi ils se baigneroyent à veoir les belles figures mathématiques qu'il avoit là tracées. J'insiste principalement sur ce point, d'autant que je ne suis tenu de respondre pour la liberté de parler où il s'est licencié: non pas que je craigne de tomber au même inconvénient auquel il pensa être engagé; mais parce que la ruse accorte qui le garantit de la punition exemplaire dont il devoit estre justidé et réparer la faute, l'a desgaigé de toute crainte, puisque sur l'exécution de l'arrest donné à l'encontre de luy, il y a eu une modification accordée du consentement des juges et parties, au grand contentement du pauvre sentencié. Mais quand j'aurois à porter paroles pour Jean de Meung, je ne m'en donneroye pas si grande peine que l'on pourrait penser, d'autant que, sans me mettre en charge d'entrer en preuve, je ne voudroye faire targue que de [p. CLV] la face du livre, qui, portant sur son frontispice LA ROSE, devoit apprendre à toutes ces mescontentes que la Rose n'est point seulement accompagnée d'une souefve odeur, couleur vermeille, blanche et délicate; ains aussi des piquerons qui arment la rose, et souvent poignent ceux ou celles qui, ou trop près ou mal-à-propos, l'approchent de leur nés.