1864 (continued 4)
Hippolyte Fauche translation
«Ces deux autres, qui, semblables à des montagnes, se tiennent à leurs côtés, sont Dourmoukha et Soumoukha, fils du Trépas, égaux à leur père. Environnés par cent millions de guerriers, ils observent la ville et se vantent que leur force va réduire en poussière la cité de Lankâ!
«Celui que tu vois là se tenir comme un éléphant enivré pour les combats; ce guerrier qui peut dans sa colère agiter, quoi qu'elle fasse, la mer elle-même par sa vigueur seule, est ce même singe qui a déjà triomphé de Lankâ et qui a déjà vu Sîtâ: vois-le revenu devant ces murs, lui que tes yeux ont vu dès avant ce jour. C'est le fils aîné de Kéçari, ou plutôt, dit la renommée, c'est le fils du Vent. On l'appelle Hanoûmat, et c'est lui-même qui a franchi la mer. On ne peut mettre obstacle à son chemin, comme il est impossible d'arrêter le vent dans sa route. Un jour, au temps qu'il était un enfant, comme il vit le soleil qui se levait, il s'élança vers lui; ce fait est certain: il franchit une route, qu'il parcourut jusqu'à trois mille yodjanas: «Je prendrai le soleil, avait-il dit, et le soleil n'ira plus sur moi!» Il avait arrêté cette résolution dans son âme, que sa force déjà enivrait d'orgueil. Mais, sans atteindre le soleil, ce Dieu, le plus invincible des êtres aux Dânavas, aux Rishis, aux Dieux mêmes, il tomba sur la montagne, où se lève chaque jour l'astre qui donne la lumière. Le singe au corps solide, précipité sur la face d'un rocher, s'y brisa quelque peu l'une des mâchoires: c'est de là qu'il est appelé Hanoûmat. Voilà ce que j'ai appris sur lui dans cette excursion même, où j'ai mis toute mon attention. Sa vigueur, ses formes, sa puissance est chose impossible à décrire.
«Ce héros, qui est là tout près de lui; cet homme au teint bleuâtre, aux yeux comme les pétales du lotus; ce guerrier, le plus grand des Ikshwâkides; lui, de qui la valeur est célèbre dans le monde; lui, de qui le devoir ne s'écarte jamais et qui n'abandonne jamais le devoir; lui, qui est le plus instruit des hommes instruits dans les Védas et qui sait manier la céleste flèche de Brahma; ce prince, en qui réside avec la destruction même l'assemblage de toutes les armes; lui, qui pourrait fendre le ciel et déchirer la terre avec ses flèches; lui, de qui la colère est comme celle de la mort et le courage est comme celui d'Indra, c'est Râma le Daçarathide, à qui naguère tu es allé dans un ermitage du Djanasthâna ravir son épouse et qui vient ici te livrer bataille!
«Ce guerrier, qui est à son côté droit avec un éclat d'or épuré, une large poitrine, les yeux dorés, les cheveux noirs et bouclés, c'est Lakshmana, l'exterminateur des ennemis, son frère, qu'il tient pour égal à sa vie. Habile à gouverner autant qu'il est habile à combattre, il a épuisé toute la science des armes; il est impétueux, difficile à vaincre, fort, courageux dans le combat, victorieux; c'est le bras droit de Râma; il est continuellement comme son âme qui se meut autour de lui.
«Ce guerrier, qui, environné par un peloton d'Yâtavas est venu se placer au flanc gauche de Râma, c'est ton frère lui-même, Vibhîshana. Dans sa colère contre toi, il s'en est allé prêter l'appui de ses conseils au Raghouide; et ce roi fortuné des rois a fait sacrer Vibhîshana comme monarque de Lankâ.
«Jadis, lancé par le vent, un grain de poussière entra dans l'œil gauche du maître des créatures, et le contact de cet hôte incommode lui causa une impression douloureuse. Brahma le prit donc avec la main gauche et l'envoya tomber au loin; puis cette pensée lui vint à l'esprit: «Que va-t-il naître de cela?»
«À l'instant même s'éleva une forme de jeune fille aux yeux de lotus, aux regards tremblants comme l'éclair, au visage rond comme le disque de la lune, et brillant comme un flocon d'écume, sur lequel vacille un rayon de lumière. Brahma lui-même n'avait jamais rien vu, ni Pannagî, ni Asourî, ni Gandharvî, ni Déesse elle-même d'une égale beauté. Les gardiens célestes du monde, à sa vue, d'accourir en ce lieu. Alors, s'étant approché de Brahma, le soleil de lui parler en ces termes: «De qui est cette nymphe à la figure charmante? Quelle raison l'a conduite ici? Pourquoi cette fille des Nâgas, quittant sa ville de Bhogavatî, est-elle venue ici? Est-ce la Grandeur, la Perfection, Lakshmî, la Satisfaction, la Splendeur ou l'Aurore? Aussitôt le Pradjâpati de raconter cette histoire au Soleil.
«Un jour qu'elle s'était baignée sur le sein du Mandara, le soleil dit ces mots à la nymphe, toute fière de sa jeunesse et de sa beauté: «Par l'opération d'une force écoulée de ma splendeur, il te naîtra un fils d'une immense vigueur, invincible dans les grandes batailles aux Rakshasas, aux Pannagas, aux Yakshas, aux Démons, aux Dieux; un fils, à qui les Tridaças eux-mêmes n'auraient pas la puissance d'ôter la vie.»
«Dès qu'il eut gratifié la nymphe de cette faveur éminente, le Dieu partit aussitôt. Elle fut appelé Bâlâ par le soleil, parce qu'elle était dans la fleur de l'adolescence.
«Ensuite, dans la saison qui abonde en toutes les espèces de fleurs, un jour que le bienheureux Indra se promenait, agité par l'amour, il vit cette jeune fille belle en toute sa personne; et ce Dieu, que tous les Dieux honorent, en fut ravi dans la plus haute admiration. De qui, lui dit-il, de qui es-tu la fille entre les Rakshasas, les Pannagas et les Yakshas? Tu ravis mon âme, belle timide, car tu es ce que j'ai vu de plus beau!»
«Alors il toucha de sa main fraîche comme l'onde, par la nature de son essence divine, cette nymphe bien séduisante et lui dit encore ces paroles: «Deux singes d'une forme céleste, possédant toutes les sciences, prenant à leur gré toutes les formes, naîtront de toi, noble nymphe: bannis donc ta crainte. Ces glorieux jumeaux seront appelés Bâli et Sougrîva. Il est une caverne sainte, riche de fruits et de fleurs célestes; on la nomme Kishkindhyâ. C'est là qu'ils doivent exercer l'empire sur tous les héros simiens. Il naîtra dans la race d'Ikshwâkou un prince fameux, nommé Râma, qui sera Vishnou même sous une forme humaine: un de tes jumeaux est pour s'unir d'une alliance avec lui.»
«Cet invincible seigneur de tous les rois simiens est celui-là même que tu vois debout ici tout près de Lakshmana: il surpasse les singes en splendeur, en renommée, en intelligence, en force, en noblesse, autant que l'Himâlaya dépasse en hauteur les montagnes. Il habite avec les principaux chefs la Kishkindhyâ, caverne pleine de singes, impénétrable et située au milieu d'une montagne. C'est autour de lui que resplendit cette guirlande d'or, où s'entrelacent cent lotus et dans laquelle réside la fortune, non moins agréable aux Dieux qu'elle est aimée des hommes. Cette guirlande et la belle Târâ, et l'empire éternel des singes, sont les dons que Râma fit à Sougrîva quand sa main eut donné la mort à Bâli.
«Maintenant que tu as vu, grand monarque, cette armée impatiente de combattre et pareille à la planète qui vomit des flammes, déploie tes plus héroïques efforts de manière que tu remportes la victoire et non la défaite.»
Râvana, saisi de colère, éclata en menaces à la fin du récit, et, courroucé, il jeta aux deux héros Çouka et Sârana, ces reproches d'une voix bégayante de fureur: «Tenir un discours si blessant au roi qui dispense et les faveurs et les peines, c'est un langage qui, certes, ne convient pas dans la circonstance à des conseillers qui vivent dans sa dépendance! Des paroles comme celles que vous avez dites l'un et l'autre siéent à des ennemis déclarés et qui s'avancent pour le combat; mais dans votre bouche, elles ne sont point à louer.
«Certes! j'enverrais à la mort ces deux coupables, qui osent vanter les forces de mes ennemis, si leurs anciens services n'inclinaient mon courroux à la clémence: ils iraient voir à l'instant même, envoyés par moi, le Dieu sombre Yama!
«Que ces deux méchants sortent d'ici et s'éloignent vite de ma présence! je ne veux plus vous avoir sous les yeux, vous de qui les paroles offensent!»
À ces paroles, les deux ministres Çouka et Sârana, tout confus, de saluer ce monarque aux dix têtes avec le mot d'usage: «Triomphe!» et de sortir à l'instant.
Il manda le Rakshasa Vidyoudjihva, magicien au grand corps, à l'immense vigueur; puis il entra dans le bocage où était la Mithilienne. Quand le puissant magicien fut venu, le monarque des Rakshasas lui dit: «Je veux au moyen de ta magie fasciner l'âme de Sîtâ, cette fille du roi Djanaka. Fais-moi donc à l'instant une tête enchantée avec un grand arc et sa flèche: puis, reviens à moi, noctivague, une fois ton œuvre finie.»
«Oui!» répondit à ces mots le coureur de nuit Vidyoudjihva, qui bientôt mit sous les yeux de Râvana ce travail de magie parfaitement exécuté. Le roi, content de lui, gratifia d'une parure l'habile enchanteur et, d'un pas empressé, il entra dans le joli bosquet d'açokas.
Là, il vit la triste Djanakide, venue elle-même dans ce bocage, plongée dans une affliction qu'elle ne méritait pas, rêvant à son époux et surveillée de loin par ses épouvantables Rakshasîs. Le monarque à l'âme vicieuse dit ces mots à l'adolescente fille du roi Djanaka, qui, tristement assise, détournait de lui sa face et tenait son visage baissé vers la terre:
«J'ai toujours été avec toi comme un flatteur, esclave des femmes; mais, à chaque fois, tu m'as traité comme un être à qui l'on paye en mépris la douceur de ses paroles. Je refrène ma colère soulevée contre toi, Sîtâ, comme un habile cocher, abordant un chemin difficile, modère la course de ses chevaux. Ton époux, noble Dame, vers lequel ton âme se reporte sans cesse, quand elle répond à mes flatteries, est mort dans un combat. Ainsi, de toutes les manières, j'ai coupé ta racine et j'ai terrassé ton orgueil: grâce à ton malheur, tu seras donc mon épouse, Sîtâ!
«Écoute quelle fut la mort de ton époux, aussi épouvantable que la mort de Vritra lui-même! Il est vrai que ton Raghouide, environné d'une armée nombreuse, commandée par Sougrîva, le roi des singes, a franchi l'Océan pour me tuer!
«Abordé sur la rive méridionale de la mer, à l'heure où le soleil s'inclinait vers son couchant, il s'est campé avec une grande armée. Nos espions, se glissant au milieu de la nuit, ont d'abord visité ces troupes, qu'il ont trouvées lasses du voyage et dormant un agréable sommeil. Ensuite une grande armée de moi, que Prahasta commandait, a surpris dans cette nuit même le camp, où reposaient Râma et Lakshmana. Pleuvent alors de toutes parts au milieu des singes les kampanas, les crocs aigus, les bhallas, les tchakras-de-la-mort, les haches, une grêle de flèches, une tempête de pattiças, de bâtons en fer massif, de pilons, de massues, de lances, de maillets d'armes et de marteaux de guerre luisants, de traits, de grands disques, de moushalas et d'effrayants leviers tout en fer. Bientôt le terrible Prahasta d'une main ferme coupa de plusieurs coups avec une grande épée la tête de Râma, plongé dans le sommeil. Blessé dans le dos à l'instant qu'il se levait en sursaut, Lakshmana, mettant de lui-même un frein à sa valeur, s'enfuit avec les singes vers la plage orientale.
«C'est ainsi que mon armée immola ton époux avec son armée. Sa tête me fut apportée ici couverte de poussière avec les yeux remplis de sang.»
En ce moment, le monarque des Rakshasas dit aux oreilles mêmes de Sîtâ à l'une des Rakshasîs: «Fais entrer Vidyoudjihva aux actions féroces, qui m'apporta lui-même du champ de bataille la tête du Raghouide. À ces mots, la Rakshasî d'aller en courant vers le Rakshasa et d'introduire avec empressement le rôdeur impur des nuits. Vidyoudjihva, portant la tête et l'arc, se prosterna, le front jusqu'à terre, et se tint devant le monarque. Ensuite le puissant Râvana dit à l'épouvantable Démon, placé debout et près de lui:
«Mets, sans différer, la tête de ce Daçarathide sous les yeux de Sîtâ! Allons! qu'elle voie, cette malheureuse, la dernière condition de son époux.»
À ces paroles, l'esprit impur, ayant fait rouler aux pieds de Sîtâ une tête si chère à sa vue, disparut au même instant, et Râvana, jetant lui-même devant elle un grand arc tout resplendissant: «Voilà, dit-il, ce qu'on appelle dans les trois mondes l'arc de Râma! Cette arme, à laquelle tient sa corde, c'est Prahasta qui me l'apporta ici lui-même, après qu'il en eut tué le maître dans cette nuit de combat.»
Quand Râvana vit Sîtâ, qui, fidèle à sa foi conjugale et déchirée par le malheur de son époux, versait des larmes: «Qu'as-tu, lui dit-il, à voir ici davantage? Allons! deviens mon épouse, noble dame!»
À peine Sîtâ eut-elle vu cet arc gigantesque et la tête ravissante; à peine eut-elle vu, et les cheveux, et cette place de la tête, où leur extrémité se rattachait en gerbe, et le joyau étincelant de l'aigrette, que, tombée dans une profonde douleur et convaincue par tous ces traits exposés devant ses yeux, elle se mit à maudire Kêkéyî et à pousser des cris comme un aigle de mer.
«Jouis, au comble de tes vœux, Kêkéyî! ce héros qui répandait la joie dans sa famille est tué, et toute sa race est détruite avec lui par une ambitieuse, amie de la discorde!»
La chaste Vidéhaine eut à peine articulé ces mots, que, tremblante et déchirée par sa douleur, elle tomba sur la terre, comme un bananier tranché dans un bois. Dès que la respiration lui fut rendue et qu'elle eut recouvré sa connaissance, elle baisa cette pâle tête et gémit cette plainte avec des yeux troublés:
«Je meurs avec toi, héros aux longs bras! c'est là ce que demande la foi que j'ai vouée à mon époux. Ce dernier état de l'homme est donc maintenant le tien, et mon veuvage m'arrache également la vie. Le premier et le plus saint asile de la femme, dit-on ici-bas, est celui qu'elle trouve auprès de son époux. Honte soit donc à moi, qui peux te voir dans cet état suprême de la mort!
«En effet, toi qui fus renversé dans ton premier élan pour me sauver, n'est-ce point à cause de moi que tu fus tué dans cette lutte avec les Rakshasas? La parole de ceux qui t'avaient promis une longue vie n'était donc pas vraie, héros à la force inimaginable, puisque tu n'as point vécu de longues années. Comment as-tu pu tomber dans cette mort sans la voir, toi, versé dans les traités de la politique, habile à te garantir des malheurs et qui savais opposer la ruse à la ruse? Mais, quelque savant qu'il soit, la science de l'homme expire au moment qu'arrive le Destin contraire et que vient l'heure de la mort. Car la mort, impérissable et souveraine, moissonne également tous les êtres.
«Sans doute, tu es allé dans le ciel, héros sans péché, te réunir à Daçaratha, ton père et mon beau-père, ainsi qu'à tes antiques aïeux? Là, tu contemples ces rois saints de ta race immaculée, qui, en célébrant les cérémonies des plus grands sacrifices, ont mérité de former dans le ciel une constellation.
«Pourquoi ne tournes-tu pas tes yeux sur moi, Râma? Pourquoi ne m'adresses-tu pas une parole, à moi qu'enfant tu pris enfant pour ton épouse et qui toujours accompagnai tes pas?
«Lakshmana, revenu seul de nous trois, qui étions partis pour l'exil, répondra aux questions de Kâauçalyâ, insatiable de chagrins.
«Il racontera donc, héros, ta mère l'interrogeant, et mon enlèvement par un Démon, et cette mort fatale, que tu as reçue des Rakshasas dans une heure où tu dormais. À la nouvelle que son fils unique fut tué dans le sommeil et qu'un Rakshasa m'avait déjà lui-même ravie à mon époux, elle quittera sans doute la vie, car tout son cœur se brisera. Allons, Râvana! fais-moi tuer promptement sur le corps de Râma! Joins l'épouse à son époux, et procure-moi ce bonheur, le plus grand que je puisse goûter maintenant.
«Place ma tête sur cette froide tête, unis mon corps à son corps: je suivrai dans sa route mon époux magnanime!»
Ainsi la fille du roi Djanaka gémissait, consumée par sa douleur, et contemplait avec ses yeux troubles ce qu'elle croyait l'arc et la tête de son époux. Mais, tandis qu'elle se lamente de cette manière, voici venir le général des armées, les mains réunies en coupe, désirant parler au puissant monarque. Dans le même instant, l'âme troublée de ce qu'il venait d'apprendre, le portier du palais courut annoncer au noctivague souverain la nouvelle effrayante et malheureuse, que le général apportait à son maître. «Triomphe, dit-il, fils d'une noble race!» Puis, après qu'il se fut incliné sur la terre, il raconta d'un air stupéfait la chose à l'Indra même des Rakshasas: «Prahasta est arrivé avec tous les conseillers; il désire t'informer d'une affaire un peu fâcheuse, qui nous est survenue.»
À ces mots, le puissant monarque sortit avec empressement, et vit Prahasta, qui attendait non loin, accompagné des ministres. Mais à peine fut-il sorti, vivement ému, que la tête feinte s'évanouit et que l'arc gigantesque disparut avec elle.
Ayant su que Sîtâ était comme aliénée par sa douleur, une Rakshasî, nommé Saramâ, s'approcha de la Vidéhaine pour la consoler. Car, pleine de compassion et ferme dans ses vœux, elle s'était prise d'affection pour Sîtâ et lui adressait toujours des paroles aimables. Elle vit donc alors Sîtâ, l'âme pénétrée de chagrin, assise et souillée de poussière, comme une cavale qui s'est roulée dans la poudre.
Quand elle vit sa chère amie dans une telle situation, Saramâ, cherchant à la consoler, lui dit ces mots d'une voix émue par l'amitié: «Djanakide aux grands yeux, ne plonge pas ton âme dans ce trouble. Il est impossible qu'on ait surpris dans le sommeil ce Râma, qui a la science de son âme. La mort ne trouve même aucune prise dans ce tigre des hommes. On ne peut tuer les héros quadrumanes, qui ont pour armes de grands arbres et que Râma défend, comme le roi des Immortels défend les Dieux. Tu es fascinée par une illusion, ouvrage d'un terrible enchanteur. Bannis ton chagrin, Sîtâ! la félicité va renaître pour toi!»
Tandis que la bonne Rakshasî parlait de cette manière avec Sîtâ, elle entendit un bruit épouvantable d'armées qui en venaient aux mains; et, quand elle eut distingué le bruit des tymbales frappées à grands coups de baguette, Saramâ dit ces mots à Sîtâ d'une voix douce:
«Écoute! la tymbale effrayante, qui fait courir le brave à ses armes et qui fend le cœur du lâche, envoie dans les airs un son profond comme le bruit des nuées orageuses. Voici qu'on met le harnais aux éléphants déjà enivrés pour les combats; voici qu'on attelle aux chars les coursiers; on entend çà et là courir les fantassins, qui ont vite endossé la cuirasse, de toutes parts toute la rue royale est encombrée d'armées, comme la mer de grands flots impétueux à la fougue indomptable.
«Cette épouvante des Rakshasas, belle aux yeux charmants comme les pétales du lotus, c'est Râma qui l'inspire, tel que le Dieu, armé de sa foudre sème la terreur chez les Daîtyas. Bientôt, sa colère éteinte dans le sang de Râvana, ton époux, d'une bravoure inconcevable, viendra te reprendre ici comme le prix de sa conquête!»
De même que le ciel, en versant la pluie, redonne la joie à la terre; de même la bienveillante Yâtoudhânî remit dans la joie avec un tel discours cette âme égarée, où il était né un cuisant chagrin. Ensuite, cette bonne amie, qui désirait procurer le bien de son amie, lui tint ce langage à propos, elle qui savait les moments opportuns, et, débutant par mettre un sourire en avant de ses paroles: «Je puis m'en aller vers ton Râma, dit-elle, et revenir sans qu'on le sache, belle aux yeux noirs, après que je lui aurai fait part de tous ces discours.»
À Saramâ qui parlait ainsi, la Vidéhaine répondit ces douces paroles d'une voix faible et comme étouffée par le chagrin qu'elle venait d'éprouver: «Si tu veux me rendre un service, si tu es mon amie, va et veuille bien t'informer ainsi: «Qu'est-ce que fait Râvana?»
«Voici la grâce que je voudrais obtenir de toi, femme, de qui les promesses sont une vérité: c'est que je sache toutes les actions du monarque aux dix visages, ses discours touchant Râma et ce qu'il aura décidé même en conseil.»
À ces mots d'elle, Saramâ, troublée par ses larmes, répondit à Sîtâ d'une voix douce ces nobles paroles: «Si c'est là ton désir, belle Djanakide, je pars à l'instant pour l'accomplir.» Elle dit et s'en alla près du puissant Démon, où elle entendit tout ce que Râvana délibérait avec ses ministres. Quand elle eut découvert les résolutions du cruel monarque, elle revint avec la même vitesse au charmant bocage d'açokas. Entrée là, elle vit Sîtâ qui l'attendait, Sîtâ, belle comme Laksmî sans lotus à la main.
«Écoute, Mithilienne, ce qu'a résolu ton ravisseur. Aujourd'hui sa mère elle-même a supplié, Vidéhaine, le monarque des Rakshasas pour ta délivrance; et le plus vieux de ses ministres lui fit entendre bien longtemps ses représentations:
«Qu'on traite avec les honneurs de l'hospitalité, ont-ils dit, le roi de Koçala, et qu'on lui rende sa Mithilienne. Que ses exploits merveilleux dans le Djanasthâna, sa traversée de la mer, la vue de ce qu'il est comme Dieu sous une forme humaine, et le carnage des Rakshasas nous suffisent pour exemple! En effet, quel homme aurait pu consommer de tels actes sur la terre?» Mais en vain ces avertissements lui sont-ils donnés longuement par sa mère et le plus vieux de ses conseillers, il n'a point la force de te rendre la liberté, comme l'avare ne peut se résoudre à lâcher son or. Ton ravisseur, Djanakide, ne pourra jamais prendre sur lui de te renvoyer sans combat. Voilà quelle résolution fut arrêtée par le monarque des Rakshasas dans le conseil de ses ministres; et cette pensée demeure immuable par le décret même de la mort. Ni Râma lui-même, ni aucun autre ne peut donc briser tes fers sans combat. Mais ne te fais nullement de cette difficulté un pénible souci. Le Raghouide saura bien, Sîtâ, reconquérir son épouse, et, Râvana une fois immolé par ses flèches, ton époux te remmènera dans sa ville, Mithilienne aux yeux noirs.»
Au même instant, il s'éleva dans le camp de Râma un bruit de tambours mêlé au son des conques, et les montagnes en furent toutes ébranlées.
Au bruit épouvantable qui s'élevait, envoyé au loin par un vent impétueux, la grande ville s'affaissa tout entière dans la peur, tant elle ne put supporter le tumulte des singes.
Râvana le Rakshasa délibéra de concert avec ses ministres; il examina les choses; il établit dans Lankâ la plus vigoureuse défense. Il confia la porte orientale au Démon Prahasta, il mit le quartier du midi sous la garde de Mahâpârçwa et de Mahaudara. Il commanda pour la porte occidentale de la ville son fils Indradjit, le grand magicien, environné de nombreux Yâtavas. Il préposa les deux compagnons Çouka et Sârana sur la partie du nord: «C'est là que je serai de ma personne;» dit-il à ses ministres. Il mit Viroûpâsksha d'un grand courage et d'une grande force à la tête de la division postée au milieu de la ville. Quand il eut ainsi disposé les choses dans Lankâ, le souverain des Rakshasas, fasciné par la puissance de la mort, se crut déjà maître du succès.
Parvenus enfin sur le territoire des ennemis, les deux rois des hommes et des quadrumanes, le singe fils du Vent, Djâmbavat, le roi des ours, et le Rakshasa Vibhîshana, Angada, Lakshmana, Nala et le singe Nîla se réunirent tous en conseil pour délibérer.
«La voilà donc qui se montre à nos yeux, dirent-ils, cette Lankâ inexpugnable aux Démons, aux Gandharvas, aux Dieux mêmes et par conséquent aux hommes!»
Tandis qu'ils se parlaient ainsi, le vertueux Vibhîshana, prince habile dans toutes les affaires soumises à la délibération d'un conseil, tint ce langage utile à Râma, mais funeste à Râvana; discours aux excellentes idées et tissu même avec la substance de la raison:
«Mes quatre compagnons, d'une vigueur sans mesure, Anala, Hara, Sampâti et Praghasa, sont allés, au moyen de la magie, dans la ville de Lankâ et sont revenus ici près de moi dans l'intervalle d'un clin d'œil seulement. Changés en oiseaux, ils sont tous entrés dans la cité de l'ennemi, et, visitant ses quartiers, ils ont vu toutes les dispositions faites pour la défense.»
Aussitôt ouïes les paroles qu'avait dites ce frère puîné de Râvana, le Raghouide tint ce langage dans le but d'opposer victorieusement la force à la force des ennemis. «Environné de plusieurs milliers des plus grands héros simiens, que Nîla le singe fonde sur Prahasta le Rakshasa. Qu'appuyé d'une armée formidable, Angada, fils de Bâli, courre à la porte méridionale sur Mahâpârçwa et Mahaudara. Que le fils du Vent à la magnanimité sans mesure enfonce la porte du couchant et pénètre dans la ville, escorté par une foule de singes!
«Quant à moi, me réservant la mort de Râvana, cet Indra puissant des Rakshasas, je forcerai, secondé par le Soumitride, la porte septentrionale de la ville. Enfin que Sougrîva, le roi des singes, et le monarque des ours, et le frère puîné de l'Indra même des Rakshasas se tiennent prêts à charger le corps d'armée posté au milieu de la ville.
«Je défends à tous les simiens de prendre une forme humaine dans la bataille, afin que tous conservent les moyens de se reconnaître au milieu de la mêlée dans leurs divisions respectives. «C'est un singe!» diront nos gens, qui les distingueront à cette marque.»
Après qu'il eut dit ces paroles à Vibhîshana pour le triomphe de ses armes, le sage Râma conçut la pensée de monter sur la cime du Souvéla.
Parvenu avec les singes au sommet, il s'assit là sur une roche à la surface unie. Ensuite des troupes de simiens, couvrant la terre à la distance de trois yodjanas, gravirent toutes en sautant cette montagne, la face tournée vers le midi. Arrivés là de tous les côtés en peu de temps, ils virent devant eux la ville de Lankâ remplie de Rakshasas épouvantables, d'un immense courage et de formes différentes, impatients de combattre; tous les singes poussèrent de hautes clameurs, tels que des paons à la vue de nuages pluvieux. Ensuite le soleil, rougi par le crépuscule, disparut au couchant et la nuit vint promener la pleine lune comme une lampe au milieu du ciel.
Quand il eut à propos arrêté mainte et mainte résolution, désirant une exécution immédiate, connaissant la vérité des choses dans leur enchaînement et leurs conséquences, se rappelant d'ailleurs à quels devoirs les rois sont obligés, le Daçarathide appela vers lui Angada, fils de Bâli, et lui dit ces mots avec le consentement de Vibhîshana: «Va, mon ami, vers le monarque aux dix têtes; ose traverser, exempt de crainte et libre d'inquiétude, la ville de Lankâ, et répète ces mots, recueillis de ma bouche, à ce Râvana, de qui la fortune est brisée, la puissance abattue, la raison égarée et qui cherche la mort:
«Abusant des grâces que t'a données Brahma, l'orgueil est né dans ton cœur, vaniteux noctivague; et ta folie est montée jusqu'à outrager les rois, les Yakshas, les Nâgas, les Apsaras, les Gandharvas, les Rishis et même les Dieux! Je t'apporte ici le châtiment dû à ces forfaits, moi, de qui tu as suscité la colère par le rapt de mon épouse; et j'ai la force de tenir la peine levée sur ta tête, moi, que tu vois déjà placé devant la porte de Lankâ. De pied ferme dans le combat, je suivrai le chemin, Rakshasas, de tous les rois saints, des Maharshis et des Dieux. Montre-nous donc ici, roi des noctivagues, cette vigueur avec laquelle tu m'as enlevé Sîtâ, après que tu m'eus fait sortir de mon ermitage au moyen de la magie. Je ne laisserai pas un Rakshasa dans ce monde avec mes flèches acérées, si tu ne me rends la Mithilienne et ne viens implorer ma clémence. Renonce à la souveraineté de Lankâ, abdique l'empire, quitte le trône, et, pour sauver ta vie, insensé, fais sortir ma Vidéhaine. Ce Vibhîshana qui est venu me trouver, ce sage Démon, le plus vertueux des Rakshasas et comme le devoir incarné, va gouverner, sous ma protection, le vaste empire de Lankâ.»
À ces mots de Râma, infatigable en ses travaux, le fils de Târâ se plongea dans les airs et partit: on eût dit le feu revêtu d'un corps. Un instant après, le gracieux messager abattit son vol sur le palais du monarque, où il vit Râvana paisible et calme assis dans son trône au milieu de ses conseillers. Descendu près de lui, le jeune prince des singes, Angada aux bracelets d'or, se tint vis-à-vis, resplendissant comme un brasier flamboyant.
Puis, s'étant fait connaître lui-même, il rendit, sans rien omettre, au despote, environné de ses ministres, les grandes, les suprêmes, les irréprochables paroles du Raghouide.
À ces paroles mordantes, que lui jetait le roi des singes, Râvana fut saisi d'une violente colère, et, les yeux tout enflammés d'une fureur débordante, il dit alors plus d'une fois aux ministres: «Qu'on saisisse et qu'on châtie cet insensé!» À peine Râvana, de qui la splendeur égale celle du feu, a-t-il articulé ces mots, quatre épouvantables noctivagues s'emparent aussitôt d'Angada. Le héros se laissa prendre volontairement lui-même pour donner sa force en spectacle dans l'armée des Yâtoudhânas. Mais Angada étreignit aussitôt dans ses deux bras les quatre noctivagues, et, les emportant comme des serpents, il s'envola sur le comble du palais, semblable à une montagne. Rejetés par lui du haut des airs avec impétuosité, tous ces Rakshasas alors de tomber sur la terre sans connaissance et la vie brisée. Le fortuné Angada frappe alors de son pied la cime du palais, et ce comble superbe tomba du choc aux yeux mêmes du monstre aux dix têtes. Quand il eut brisé le sommet du palais et proclamé son nom: «Victoire, s'écria-t-il, au roi Sougrîva, le puissant monarque des singes! Et à Râma, le Daçarathide, et au vigoureux Lakshmana, et au vertueux roi Vibhîshana, le souverain des Rakshasas! car il obtiendra ce vaste empire de Lankâ, après qu'il t'aura couché mort dans la bataille.»
Alors, joyeux, Angada se battit les bras avec ses mains, s'élança dans les cieux, revint en la présence du magnanime Râma, et, de retour aux pieds de Sougrîva, il rendit compte de toute sa mission. À peine Râma eut-il ouï ce rapport, tombé de la bouche d'Angada, qu'il fut ravi de la plus haute admiration et tourna ses pensées vers la guerre.
L'outrage fait à son palais avait allumé dans Râvana la plus vive colère, et, prévoyant sa ruine à lui-même, il poussait de profonds soupirs.
Alors et sous les regards mêmes du monarque des Rakshasas, les armées, dévouées au bien de Râma, escaladaient par sections la ville de Lankâ. Ces héros d'une vigueur infinie ébranlaient, soit à coups de poing, soit en frappant, les uns avec des arbres, les autres avec les pitons des montagnes, ces hautes portes et ces remparts solides, inébranlables; et remplissant, ou de terre sèche, ou de sommets arrachés des monts, les fossés aux ondes limpides, les singes combattaient vaillamment.
Ils dévastaient les arcades faites d'or, ils secouaient les hautes portes, semblables aux cimes du Kêlâsa, et volant, bondissant, élevant des cris, les singes, pareils à de grandes montagnes, se ruaient tous sur Lankâ même.
L'âme enveloppée de colère, Râvana aussitôt de commander à toutes les armées de sortir au pas de course. À son ordre, les héros joyeux de s'élancer par toutes les portes en masses compactes, tels que les courants de la mer. Au même instant une bataille épouvantable s'engage entre les Rakshasas et les singes, comme si les Dânavas en venaient aux mains avec les Dieux. Proclamant à haute voix leurs propres qualités, les terribles Démons frappent les singes avec des massues enflammées, des lances, des piques en fer ou des haches; et les singes de tous les côtés répondent aux coups des Rakshasas avec les dents et les ongles, avec des arbres aux grands troncs, avec des cimes de montagnes.
D'autres affreux Démons blessaient du haut des remparts avec des javelots et des piques en fer les singes placés en bas sur la terre. Ceux-ci alors d'un vol rapide s'élancent irrités et précipitent à coups de poing les Rakshasas du haut des remparts.
Dans ce moment, il s'engagea une série de combats singuliers entre les singes et les Rakshasas, qui se précipitaient à l'envi les uns contre les autres.
Le Rakshasa Indradjit à la grande vigueur et d'une bravoure égale à celle de Râvana, son père, combattit avec Angada, fils de Bâli.
Sampâti, toujours difficile à vaincre dans une lutte, en vient aux mains avec Pradjangha.
Le vigoureux Hanoûmat lui-même entreprit Djâmboumâlî. Poussé d'une bouillante colère, Vibhîshana fit tête dans la bataille à Mitraghna d'une fougue irrésistible; et Nala à la grande vigueur croisa le fer avec le Rakshasa Tapana.
Nîla à la vive splendeur se battit avec Soukarna, et Sougrîva, le roi des singes, affronta le duel avec Praghasa. Le sage Lakshmana se posa dans le combat à l'encontre de Viroûpâksha; mais Râma seul eut quatre ennemis à combattre, l'invincible Agnikétou, le Démon Raçmikétou, Souptaghna et Yadjnakétou.
Beaucoup d'autres guerriers quadrumanes s'étaient couplés avec beaucoup d'autres guerriers Yâtavas pour se livrer des combats singuliers. Là, bouillonnait donc une épouvantable, immense, tumultueuse bataille de héros singes et Rakshasas, désirant tous également la victoire. Sortis du corps des Rakshasas et des singes, on voyait couler des fleuves de sang, roulant une foule de cadavres, où les cheveux des morts figuraient aux yeux des herbes fluviales.
Habitué à rompre les armées des ennemis, le héros Indradjit, plein de colère, frappa de sa massue Angada, comme Indra lui-même frappe de son tonnerre. Mais le bel Angada lui brise dans la bataille son char aux admirables ais d'or, ses chevaux, son cocher, et pousse un cri de victoire. Sampâti, blessé par trois flèches de Pradjangha, asséna un coup du shorée, qu'il tenait, à son adversaire, et l'étendit sur le champ du combat. Atikâya, de qui la vigueur infinie pouvait briser l'orgueil des Démons et des Dieux, perça de ses flèches Rambha et Vinata même. Tapana fondit sur Nala, qui fondait sur lui; mais l'épouvantable singe d'un coup de sa paume lui enfonça les deux yeux. Le Démon à la main prompte de lui déchirer le corps avec ses flèches acérées, mais Nala d'assommer Tapana avec son poing, aussi lourd qu'une montagne.
Bouillant de colère et debout sur son char, le vigoureux Djâmboumâlî perça dans le combat Hanoûmat entre les deux seins avec sa lance de fer. Mais le fils du Vent s'élança sur le char, et, frappant le Démon avec la paume seulement, il broya sa tête, pareille au sommet d'une montagne. Mitraghna de ses flèches aiguës avait hérissé le corps de Vibhîshana, et celui-ci dans sa colère assomma le Rakshasa d'un coup de sa massue. Praghasa, qui dévorait, pour ainsi dire, les bataillons, tomba sous l'alstonie, dont s'était armé le roi des singes, et Sougrîva de pousser un cri de victoire. Avec une seule flèche, Lakshmana eut raison de Viroûpâksha, ce Rakshasa d'un aspect épouvantable, qui semait des averses de flèches.
Les traits de l'invincible Anikétou, ceux de Raçmikétou, de Souptaghna et du Rakshasa Yadjnakétou avaient blessé Râma. Mais, avec quatre flèches, Râma dans sa colère de trancher les têtes de ses quatre ennemis: les chefs coupés bondissent hors des épaules et croulent sur la terre.
Debout lui-même sur un char, Vidyounmâlî transfora de ses dards aux ornements d'or le roi Soushéna et poussa maint cri de victoire; mais celui-ci, voyant un instant propice, le saisit et soudain lui broya son char sous le coup d'une grande cime de montagne. Alors, grâce à sa légèreté naturelle, le noctivague Vidyounmâlî sauta vite à bas du char et se tint pied à terre, une massue à la main.
Aussitôt, enflammé de colère, Soushéna, le roi des singes, prit un vaste rocher et courut sur le noctivague. Néanmoins, d'un mouvement rapide, le rôdeur des nuits, Vidyounmâlî, frappa dans la poitrine avec sa massue le roi Soushéna au moment qu'il fondait sur lui. Mais le quadrumane, sans faire aucune attention à ce terrible coup de massue, envoya sa lourde roche tomber dans la poitrine même de son rival et termina ce grand combat. Tué par l'atteinte du rocher, le noctivague Vidyounmâlî tomba sur la terre, ayant son cœur moulu et sa vie brisée.
Tandis que les Rakshasas et les singes combattaient ainsi, le soleil parvint à son couchant et fut remplacé dans les cieux par la nuit destructive des existences. Alors un combat de nuit infiniment épouvantable s'éleva entre ces guerriers qu'une haine mutuelle armait l'un contre l'autre et qui tous désiraient également la victoire: «Es-tu Rakshasa?» disaient les singes; «es-tu un singe?» criaient les Rakshasas; et tous, à ces mots, ils se frappaient dans le combat de coups réciproques au milieu de cette affreuse obscurité. «Fends!... déchire!... amène!» disaient les uns; «Traîne-le!... mets-les en fuite!» criaient les autres. On ne distinguait que ces mots dans un bruit confus au milieu de cette affreuse obscurité.
Sous leurs cuirasses d'or, les noirs Démons apparaissaient dans les ténèbres comme de grandes montagnes, dont le feu consume les forêts et les herbes. Les ours, couleur de la nuit, circulaient pleins de fureur et dévoraient les noctivagues au milieu de cette affreuse obscurité. Remplis de colère, les Rakshasas à la vigueur immense criaient eux-mêmes çà et là, dévorant les quadrumanes au milieu de cette inextricable nuit.
Les singes, élevant, abaissant leur vol, plongeaient à leur tour dans l'empire d'Yama les Rakshasas, qu'ils frappaient avec les poings et les dents. Répétant leurs assauts, ils déchiraient à belles dents, pleins d'une violente colère, et les coursiers aux riches panaches d'or, et les drapeaux semblables à la flamme du feu. Répétant leurs assauts, ils mettaient en pièces avec l'ongle et la dent les chars, les conducteurs, les fantassins, les éléphants et les guerriers habitués à combattre sur les éléphants.
Râma et Lakshmana, visant avec justesse aux plus excellents des noctivagues, les frappaient de leurs flèches pareilles à la flamme du feu.
Déroulée par le sabot des chevaux et soulevée par les roues des chars, une poussière épaisse dérobait aux yeux et les armées et toutes les plages du ciel.
Le bruit confus des tambours, des tymbales et des patahas, mêlé d'un côté au son des conques et des flûtes, jouées par les terribles Démons aux formes changeantes, d'un autre aux gémissements des Rakshasas blessés, aux cliquetis des armes, aux hennissements des chevaux, frappaient les oreilles du plus épouvantable fracas. Le champ du combat, affreux à voir, affreux à marcher dans un bourbier de chair et de sang, n'offrait là que des bouquets d'armes au lieu de ses présents de fleurs.
Alors, enflammé de colère, Indradjit, furieux, se mit à ravager de toutes parts l'armée d'Angada par une averse de flèches.
Angada, ce roi vigoureux de la jeunesse, arrache, l'âme tout enveloppée de colère, un vaste rocher à la force de ses bras et pousse trois et quatre fois un cri. Submergé sous un torrent de flèches, le prince simien lance rapidement son roc et brise le char de son ennemi sous la chute impétueuse de cette masse. Indradjit, à qui le terrible singe avait tué ses chevaux et son cocher, abandonne son char à l'instant, et, puissant magicien, il se rend alors même invisible.
Indradjit, humilié, ce héros méchant, habile à manier toutes les flèches et terrible dans les batailles, courut sacrifier au feu suivant les rites sur la place destinée à consumer les victimes. Tandis qu'il célébrait les cérémonies en l'honneur du feu, les Yâtavas s'empressèrent d'apporter là, où le Râvanide était, des bouquets de fleurs, des habits et des turbans couleur de sang: des flèches à la pointe aiguisée, des morceaux de bois, des myrobolans belerics, des vêtements rouges et une cuiller double en fer noir. De tous côtés, à l'entour du feu, ils jonchèrent le sol de flèches, de leviers en fer et de traits barbelés.
Le guerrier, avide de combats, égorgea vivant un bouc noir et versa dans le feu, suivant les rites, le sang recueilli du cou. Une grande flamme, pure de fumée, s'allume soudain, et des signes, présage de victoire, se manifestent avec elle. Le feu s'enflamme de lui-même, et, tournant au midi la pointe de sa flamme, couleur d'or épuré, il accepte gracieusement l'oblation de beurre clarifié. Ensuite, du milieu des feux sacrés s'élança un char magnifique, attelé de quatre beaux coursiers avec des panaches d'or sur la tête.
Resplendissant comme le feu enflammé, à peine le fortuné Démon, qui s'était rendu invisible, eut-il rassasié du sacrifice le feu, les Asouras, les Dânavas et même les Rakshasas; à peine eut-il fait prononcer par la voix des Brahmanes les bénédictions et les vœux pour un bon succès, qu'il monta dans ce char éblouissant, nonpareil, brillant de sa propre substance, tel enfin que l'or épuré. Attelé de quatre chevaux sans frein, il marchait invisible, couvert de riches vêtements, approvisionné de traits divers, armé de grandes lances à l'usage des chars, muni partout de bhallas et de flèches ressemblantes à des lunes demi-pleines. Un serpent d'or massif, paré de lapis-lazuli et pareil en éclat au soleil adolescent, se déroulait sur le char: c'était le drapeau qu'arborait Indradjit.
Quand celui-ci eut sacrifié au feu avec les formules des prières consacrées chez les Rakshasas, il se tint à lui-même ce langage: «Aujourd'hui que j'aurai tué ces deux insensés, qui méritent la mort et que leur folle audace engage dans un combat, je vais rapporter une victoire délicieuse à Râvana, mon père!»
Monté dans le char aérien et se tenant invisible aux yeux, il blesse alors de ses dards aiguisés Râma et Lakshmana. Les deux frères, enveloppés dans une tempête de ses flèches, saisissent leurs arcs et lancent dans les cieux des traits épouvantables. Mais ce couple de héros à la grande force eut beau couvrir le ciel par des nuages de flèches, aucun trait ne vint toucher le Rakshasa, pareil à un grand Asoura.
Ayant fait naître des ténèbres, grâce à cette puissance de la magie dont il était doué, le Râvanide voila toutes les plages du ciel, enveloppées de brouillards et d'obscurité. Tandis qu'il se promenait ainsi dans les airs, on n'entendait, ni le bruit du char, ni celui des roues, ni le son de la corde vibrante à son arc: on n'entrevoyait même aucune forme de son corps.
Enfin la colère fit parler Lakshmana: «Je vais, dit-il plein de courroux à son frère, décocher la flèche de Brahma pour la mort de tous les Rakshasas!»
«Garde-toi bien, répondit celui-ci, de tuer pour un seul Rakshasa tous ceux qui vivent sur la terre et de confondre avec les Rakshasas qui nous font la guerre ceux qui ne combattent pas, ceux qui dorment, ceux qui sont cachés, ceux qui fuient et ceux qui viennent à nous les mains jointes!»
Dans l'intervalle à peine d'un clin d'œil, le Râvanide lia par la vertu d'une flèche enchantée les deux frères, qui, tombés sur le champ de bataille, ne pouvaient plus même remuer les yeux. Tous les membres percés, couverts l'un et l'autre de javelots et de flèches, en vain cherchaient-ils à briser le charme, ils gisaient comme deux bannières du grand Indra qu'on plie après une fête et qu'on lie d'une corde.
Héros, ils étaient couchés maintenant sur la couche des héros, ces deux frères ensevelis dans la douleur, baignés de sang et tous les membres hérissés de flèches! Il n'était pas dans tout le corps de ces deux guerriers une largeur de doigt sans blessure; il n'était pas si minime partie que les dards n'eussent percée ou même détruite.
Ensuite les singes, hôtes des bois, portant leurs yeux dans le ciel et sur la terre, virent gisants les deux frères Daçarathides, que les flèches tenaient là garrottés.
Vibhîshana et tous les singes furent saisis d'une vive douleur à la vue de ces deux héros, tombés sur la terre et couverts d'une grêle de flèches. Parcourant des yeux le firmament et toutes les plages du ciel, les simiens ne virent pas dans tout ce vaste champ de bataille Indradjit, qui se dérobait sous le voile de la magie. Mais Vibhîshana, regardant lui-même dans les airs avec des yeux éclairés de la même science, aperçut le fils de son frère, qui s'y tenait caché grâce aux prestiges de la magie.
Le Râvanide, habile à trouver les articulations dans tous les membres, se mit à fatiguer de ses épouvantables flèches, présent d'Agni, tous les chefs des quadrumanes, et, les enchaînant avec la magie de ses dards, il faisait tomber ces héros fascinés sur la face de la terre. Quand il eut semé les blessures et la terreur au milieu des singes par les torrents de ses flèches, il éclata d'un rire bruyant et dit ces paroles: «Ces deux frères, compagnons de fortune, je les ai garrottés à la face même de l'armée avec cet affreux lien d'une flèche: voyez, Rakshasas!» À ces mots, charmés de cet exploit, tous les noctivagues, accoutumés à combattre avec l'arme de la fraude, sont ravis dans la plus haute admiration. Tous alors de crier à grand bruit, comme les nuées tonnantes; et tous, à cette nouvelle: «Râma est tué!» d'honorer à l'envi ce vaillant Râvanide.
Ensuite l'indomptable Indradjit, victorieux dans cette bataille, entra d'un pied hâté dans la ville de Lankâ, rapportant la joie à tous les Naîrritas.
Là, il s'approcha de Râvana, il s'inclina devant son père, les mains jointes, et lui annonça l'agréable nouvelle que Râma et Lakshmana n'étaient plus. À peine eut-il ouï que ses deux ennemis gisaient morts, Râvana joyeux de s'élancer vers son fils et de l'embrasser au milieu des Rakshasas. Il baisa d'une âme toute satisfaite son fils sur le front; et celui-ci répondit aux questions de son père, en lui racontant sa bataille entièrement. Aussitôt que Râvana eut ouï le récit de ce guerrier au grand char, il rejeta le souci, que le vaillant Daçarathide avait déjà fait naître dans son âme, inondée par un torrent de plaisir, et, dans les transports de sa joie, il congratula son fils.
Le roi manda vers lui une vieille Rakshasî, personne éminente, dévouée, exécutant les choses à son moindre signe: elle était au-dessus des autres et se nommait Tridjatâ. Quand le monarque des Rakshasas vit la Démone accourue à la parole de son maître, celui-ci tint ce langage:
«Dis à la Vidéhaine qu'Indradjit, mon fils, a tué Râma et Lakshmana, fais-la monter sur le char Poushpaka et fais-lui voir les deux frères morts sur le champ de bataille. Sans incertitude, sans crainte, sans préoccupation maintenant, il est évident que la Mithilienne va s'approcher de moi, souriante et parée de toutes ses parures.»
À peine Tridjatâ et les Démones, ses compagnes, eurent-elles ouï ces paroles de Râvana le méchant, qu'elles s'en allèrent où était le char Poushpaka. Elles s'empressent de tirer le céleste chariot de sa remise, et viennent trouver la Mithilienne dans le bocage d'açokas.
Le monarque des Rakshasas fit pavoiser Lankâ de drapeaux, de banderolles, d'étendards, et, plein de joie, fit proclamer dans toute la ville: «Râma et Lakshmana sont morts: c'est Indradjit qui les a tués!»
Alors Sîtâ, du char, où elle était assise avec Tridjatâ, vit la terre couverte par des armées de héros quadrumanes, les Rakshasas, l'âme remplie de joie, mais l'aspect épouvantable, et les singes consumés par la douleur à côté de Râma et de Lakshmana. À la vue de ces deux héroïques Daçarathides, étendus sur le sein de la terre, la cuirasse détruite, l'arc échappé des mains, le corps, pour ainsi dire, tout revêtu de flèches, alors, noyée dans les pleurs du chagrin, tremblante, consumée par la douleur, elle se mit à gémir d'une manière lamentable.
«Tous les doctes interprètes des marques naturelles, qui m'ont dit: «Tu seras mère et tu ne seras jamais veuve!» n'avaient donc pas dit la vérité, puisque Râma fut tué aujourd'hui! Les savants, qui m'appelaient tous: «Fortunée, parce que tu seras, disaient-ils, l'épouse d'un héros et d'un roi,» ne disaient donc pas la vérité, puisque Râma fut tué aujourd'hui! Quand ces doctes sacrificateurs, qui ont sans cesse les Çâstras dans leurs mains, me prédisaient tous que je serais une reine couronnée, ils ne disaient donc pas la vérité, puisque Râma fut tué aujourd'hui! Tous ces brahmes savants, qui m'ont assuré dans l'audition des prières que je serais bienheureuse et que j'étais fortunée, ils assuraient donc eux-mêmes un mensonge, puisque Râma fut tué aujourd'hui!»
La Rakshasî Tridjatâ dit à l'infortunée, qui soupirait ces plaintes: «Reine, ne te livre pas au désespoir, car ton époux est vivant. On voit des marques certaines accompagner toujours la défaite des héros. En effet, quand le roi est tué, les chefs des guerriers ne sont pas si bouillants de colère et si brûlants d'exercer leur courage et leur impatiente ardeur.
«Une armée qui a perdu son général est sans vigueur, sans énergie; elle se débande; elle est dans une bataille ce qu'est au milieu des eaux un navire qui a perdu son gouvernail. Au contraire, cette armée, pleine d'ardeur, sans trouble, ses légions en bon ordre, garde ici le Kakoutsthide, étendu sur le champ de bataille.
«Fais attention, Mithilienne, à cet indice; il est bien grand: ces deux héros ont perdu le sentiment, et cependant la beauté ne les a pas encore abandonnés. Ce n'est pas ce qu'on voit ordinairement; car le visage des hommes qui ont rendu le dernier soupir et dont l'âme s'est enfuie, inspire à tous les yeux une insurmontable aversion. Secoue, fille du roi Djanaka, secoue ce chagrin et cette douleur, qu'a jetés dans ton âme ce triste aspect de Râma et de Lakshmana: ils n'ont pas, ces deux héros, perdu la vie.»
Semblable à une fille des Dieux, Sîtâ joignit les mains et répondit encore affligée à ces paroles de Tridjatâ: «Puisse-t-il en être ainsi!»
Là, dans ce bosquet délicieux, l'épouse du monarque des hommes ne put goûter de joie au souvenir de ces deux princes, qu'elle venait de contempler étendus sur le champ de bataille; car cette vue l'avait blessée au cœur, telle qu'une jeune gazelle, par une flèche empoisonnée.
Après beaucoup de temps écoulé, l'aîné des Raghouides, quoiqu'il fût tout criblé de flèches, reprit enfin sa connaissance, grâce à sa durabilité, grâce à l'union d'une plus grande part de l'âme divine dans sa nature humaine.
Il tourna d'abord ses regards sur lui-même, et, se voyant inondé de sang, il gémit et des larmes lentes coulèrent de ses yeux. Mais, quand il vit Lakshmana tombé près de lui, alors, saisi par la douleur et le chagrin, désespéré, il prononça d'un accent plaintif le nom de sa mère, et, d'une voix brisée, il dit au milieu des singes:
«Qu'ai-je à faire maintenant de Sîtâ, de Lankâ ou même de la vie, moi, qui, à cette heure, vois Lakshmana aux signes heureux couché parmi les morts? Je puis trouver ailleurs une épouse, un fils et même d'autres parents; mais je ne vois pas un lieu où je puisse obtenir de nouveau un frère consanguin. «Indra fait pleuvoir tous les biens;» c'est une parole des Védas; «mais il ne fait pas qu'il nous pleuve un frère!» c'est un adage qui n'est pas moins vrai. Soumitrâ est ma mère par son hymen avec mon père, et Kâauçalyâ est celle qui m'a donné le jour. Mais je ne fais aucune différence entre elles pour l'autorité d'une mère.»
Dans ce même instant, le Vent s'approcha du héros gisant et lui souffla ces mots à l'oreille: «Râma! Râma aux longs bras, souviens-toi dans ton cœur de toi-même. Tu es Nârâyana le bienheureux, incarné dans ce monde pour le sauver des Rakshasas: rappelle-toi seulement le fils de Vinatâ, ce divin Garouda, à l'immense vigueur, qui dévore les serpents! Et soudain il viendra ici vous dégager l'un et l'autre de cet affreux lien, dont vous ont enchaîné des serpents sous les apparences de flèches.»
Râma, les délices de Raghou, entendit ce langage du Vent et pensa au céleste Garouda, la terreur des serpents. Au même instant, il s'élève un vent impétueux avec des nuages accompagnés d'éclairs. L'eau de la mer est bouleversée, les montagnes sont ébranlées; tous les arbres nés sur le rivage sont brisés, arrachés avec les racines et renversés de mille manières dans les ondes salées au seul vent des ailes de l'invincible oiseau. Les serpents de la terre et les reptiles, habitants des eaux, tremblent d'épouvante.
Un instant s'était à peine écoulé, que déjà tous les singes voyaient ce Garouda à la grande force, comme un feu qui flamboyait au milieu du ciel. À la vue de l'oiseau, qui vient à tire d'aile, tous les reptiles de s'enfuir çà et là. Et les serpents, qui se tenaient sous la forme de flèches sur le corps de ces deux robustes et nobles hommes, disparaissent au plus vite dans les creux de la terre.
Aussitôt qu'il voit les princes Kakoutsthides, Garouda les salue et de ses mains il essuie leurs visages, resplendissants comme la lune. Toutes les blessures se ferment dès que l'oiseau divin les a touchés, et des couleurs égales sur tout le corps effacent dans un moment les cicatrices. Souparna, brillant comme l'or, les baisa tous deux, et, sous l'impression de ce baiser, il revint en eux-mêmes deux fois plus de force, de vigueur, d'énergie, de courage, de prévision et même d'intelligence qu'ils n'avaient auparavant. «Grâce à toi, lui dit Râma, nous avons échappé vite à cette profonde infortune, où le Râvanide nous avait plongés; nous sommes revenus promptement à la bonne santé; nous avons été délivrés du lien de ces flèches et nous avons obtenu même une force plus grande! Être fortuné, qui rehausses de célestes parures cette beauté dont tu es doué, qui es-tu, ô toi, qui, portant ces vêtements célestes, parfumes notre haleine de célestes guirlandes et de parfums célestes?»
Souparna, le monarque des oiseaux, embrassa, l'âme pleine de joie et les yeux troublés par des larmes de plaisir, le noble rejeton de Kakoutstha et lui dit en souriant: «Je suis ton ami, Kakoutsthide, et, pour ainsi dire, une seconde âme que tu as hors de toi: je suis le propre fils de Kaçyapa et je suis né de Vinatâ, son épouse. Je suis Garouda, que l'amitié fit accourir à votre aide; car ni les Asouras au grand courage, ni les Dânavas à la grande force, ni les Dieux ou les Gandharvas, Indra même à leur tête, n'auraient pu vous délivrer de ces flèches au lien souverainement épouvantable, que le farouche Indradjit avait forgées par la puissance de la magie. En effet, tous ces dards plongés dans ton corps, c'étaient des serpents infernaux se nouant de l'un à l'autre, aux dents aiguës, au subtil venin, que le Rakshasa avait changés en flèches par la vertu de sa magie.
«Fils de Raghou, il te faut déployer dans les batailles une grande vigilance; car tous les Rakshasas naturellement sont des êtres pour qui la fraude est l'arme habituelle de combat.»
Il dit; et, sur ces mots, Garouda à la force impétueuse décrivit au milieu des singes un pradakshina autour du noble Râma, et, se plongeant au sein des airs, il partit, semblable au vent. À la vue de ce merveilleux spectacle et des Raghouides rendus à la santé, les simiens de pousser tous à l'envi des acclamations de triomphe, qui portent la terreur dans l'âme des Rakshasas.
Les oreilles battues par le bruit vaste et profond de ces habitants des bois, les ministres de parler en ces termes: «Tels qu'on entend s'élever, comme le tonnerre des nuages, les cris immenses de ces milliers de singes joyeux, il a dû naître, c'est évident, au milieu d'eux un bien grand sujet d'allégresse; car voilà qu'ils ébranlent de leurs intenses clameurs toute la mer, pour ainsi dire.
À ces paroles de ses ministres, le monarque des Rakshasas: «Que l'on sache promptement, dit-il aux gens placés là près de lui autour de sa personne, la cause qui fait naître à cette heure une telle joie parmi ces coureurs des bois dans une circonstance née pour la tristesse!»
À cet ordre, ils montent avec empressement sur le rempart et promènent leurs yeux sur les armées commandées par le magnanime Sougrîva. Ils virent les deux nobles princes debout et libres des liens, dont ces flèches magiques les avaient garrottés: cette vue alors consterna les Rakshasas. L'âme tremblante, ils descendent vite du rempart, et, tristes, ils se présentent devant l'Indra des Rakshasas avec un visage abattu. L'affliction peinte sur la figure, ces noctivagues, tous orateurs habiles, rapportent suivant la vérité cette fâcheuse nouvelle à Râvana.
À ces mots, l'Indra puissant des Rakshasas, le visage consterné, l'âme enveloppée de tristes pensées, donna cet ordre au milieu des Rakshasas: «Sors, accompagné d'une nombreuse armée de guerriers aux formidables exploits, dit-il au Rakshasa nommé Dhoûmrâksha, et va combattre à l'instant Râma avec le peuple des bois!»
Les vigoureux noctivagues aux formes épouvantables attachent leurs sonnettes, et, joyeux, poussant des cris, ils environnent Dhoûmrâksha. Les chefs des Rakshasas, inabordables comme des tigres, s'élancent revêtus de cuirasses, ceux-ci montés sur des chars pavoisés de brillants drapeaux et défendus par un filet d'or, ceux-là sur des ânes15 aux hideuses figures, les uns sur des chevaux d'une vitesse incomparable, les autres sur des éléphants tout remplis d'une furieuse ivresse. Dhoûmrâksha, étourdissant les oreilles par un son éclatant, était monté sur un char divin, attelé d'ânes, aux ornements d'or, à la tête de lions et de loups.
Aussitôt qu'ils voient sortir le Démon aux yeux couleur de sang, tous les singes joyeux, avides de combats poussent des cris. Et, du même temps, s'éleva un combat tumultueux entre les simiens et les Rakshasas. Ils tombèrent dans cette bataille, déchirés mutuellement par les javelots impitoyables.
Son arc à la main et sur le front de la bataille, Dhoûmrâksha éparpillait en riant à tous les points de l'espace les singes fuyant sous les averses de ses flèches. Mais à peine eut-il vu le Rakshasa maltraiter son armée, soudain le Mâroutide empoigna un énorme rocher et furieux il fondit sur lui. Les yeux deux fois rouges de colère et déployant une force égale à celle du Vent, son père, il envoya la pesante roche tomber sur le char de l'ennemi.
Mais Dhoûmrâksha, qui avait déjà levé sa massue, voyant arriver cette grande masse, se hâta de sauter lestement à bas du char, et se tint de pied ferme sur la terre. Le rocher brisa le char et tomba sur la plaine.
Quand il eut rompu la voiture de l'ennemi, son timon et ses roues, cassé même son arc et son drapeau avec le char, Hanoûmat, le fils du Vent, se mit à répandre la terreur parmi les Démons à coups d'arbres enlevés, troncs et branches.
Brisés, la tête fendue, le corps tout broyé sous le poids de ces arbres énormes, les Rakshasas, noyés dans leur sang, tombèrent sur la face de la terre.
L'armée de Yâtavas une fois mise en déroute, le fils du Vent prit la cime d'une montagne et courut avec elle sur le vaillant Dhoûmrâksha.
Mais celui-ci, portant haut sa massue, de s'élancer rapidement contre Hanoûmat, qui fondait sur lui dans le combat avec des rugissements. Alors Dhoûmrâksha fit tomber avec impétuosité sa massue toute hérissée de pointes sur la poitrine d'Hanoûmat, enflammé de colère. Le Mâroutide à la grande valeur, que sa massue d'une forme épouvantable avait frappé au milieu des seins, n'en fut nullement ému. Et le singe qui possédait la force de Mâroute, sans même penser à ce terrible coup, déchargea, au milieu de la tête du Rakshasa la cime de montagne. Broyé sous la chute du lourd sommet, Dhoûmrâksha, tous ses membres vacillants, tomba soudain sur la terre, comme une montagne qui s'écroule.
À la vue de leur chef renversé, les noctivagues échappés au carnage de rentrer dans Lankâ, tremblants et battus par les singes. Tout bouleversé, les genoux brisés, la poitrine et les cuisses rompues, les yeux rouges de sang, la tête pendante, vomissant de la bouche un sang épais, Dhoûmrâksha tomba par terre, sa connaissance éteinte.
À peine eut-il appris la mort du héros, qu'il avait envoyé au combat, Râvana, plein de colère, dit ces mots à l'intendant de ses armées, qui s'était approché, les mains réunies en coupe: «Que des Rakshasas d'un épouvantable aspect, difficiles à vaincre et tous habiles au métier des armes, sortent à l'instant sous le commandement d'Akampana! Il a étudié les Traités sur la guerre, il sait défendre une armée; il est le plus excellent des hommes qui ont l'intelligence des batailles; il a toujours eu ma prospérité à cœur, il a toujours aimé les combats.»
Monté sur un char et paré de pendeloques d'un or épuré, le fortuné Akampana sortit, environné de formidables Rakshasas.
De nouveau, il s'alluma donc entre les singes et les Rakshasas une bataille infiniment épouvantable, où, de l'une et de l'autre part, on sacrifiait sa vie pour la cause de Râma et celle de Râvana.
Il était impossible aux combattants de se voir les uns les autres sur le champ de bataille, enveloppés qu'ils étaient par les nuages de poussière, où le blanc, le pourpre, le jaune et le bistre se confondaient ensemble dans une teinte unique. Ils ne pouvaient distinguer au milieu de cette poussière, ni un char, ni même un coursier, ni un drapeau, ni une bannière, ni une cuirasse, ni même une arme quelconque. On entendait le cri tumultueux des guerriers s'entrechargeant et poussant des cris; mais aucune forme n'était perceptible dans cette bataille confuse. Les singes irrités frappaient les singes dans le combat, et les Rakshasas tuaient les Rakshasas dans cette mêlée.
Bientôt la poussière fut abattue sur le sol, arrosée par un fleuve de sang, et la terre se montra aux yeux toute remplie par des centaines de cadavres.
Alors ce guerrier, le plus habile de ceux qui savent combattre sur un char, le vigoureux Akampana, emporté par sa colère, de précipiter contre les simiens son char et ses chevaux, dont le fouet ou l'aiguillon excitait la vitesse.
Les singes ne pouvaient tenir pied devant lui, à plus forte raison ne purent-ils combattre; et tous ils s'enfuirent, brisés par les flèches du général ennemi. Quand Hanoûmat vit ses proches tombés dans les mains de la mort ou réduits sous le pouvoir d'Akampana, il s'avança avec son immense vigueur. À peine tous les plus braves simiens ont-ils vu le grand singe dans la bataille, qu'ils se rallient et se pressent de tous les côtés autour du héros.
Mais Akampana inonde avec une averse de flèches Hanoûmat, ferme devant lui et tel qu'une montagne, comme Indra, le grand Dieu, inonde avec un torrent de pluie les sommets et les flancs d'un mont. Le fils du Vent, Hanoûmat à la vive splendeur pousse un éclat de rire et court sur le Rakshasa d'un pas qui, pour ainsi dire, fait trembler la terre.
Songeant qu'il n'avait pas d'arme et saisi de colère, il arracha un shorée, haut comme la cime d'une montagne. Le guerrier vigoureux tint d'une main l'arbre sourcilleux, et, poussant le plus effroyable cri, il remplit d'épouvante les Rakshasas. Ensuite il fondit sur Akampana pour le tuer, comme le Dieu courroucé de la foudre tua Namoutchi dans un grand combat. Mais le général des Rakshasas, le voyant porter haut son shorée, lui coupa de loin cette affreuse massue avec de grandes flèches en demi-lune. Hanoûmat fut saisi de stupéfaction, quand il vit cet arbre énorme qui, tranché au milieu des airs par le chef des Yâtavas, tombait, jonchant la terre de ses débris. Mais de nouveau le singe à la grande force, à la dévorante splendeur, arracha d'un mouvement rapide un shorée immense pour la mort de son ennemi. Il empoigna et, riant d'une joie extrême, se mit à brandir l'arbre colossal sur le champ de bataille.
Furieux, il abattit et les éléphants, et les guerriers montés sur des éléphants, et les chars, et les coursiers attelés à des chars, et les troupes de fantassins Rakshasas.
Quand ils virent Hanoûmat en courroux et qui, semblable au Dieu de la mort, arrachait les vies dans la bataille, les Démons prirent de nouveau la fuite. À l'aspect du singe accourant, plein de colère, et semant la terreur dans les Rakshasas, le héros à la grande force, Akampana, fut lui-même rempli de fureur.
Aussitôt le guerrier vigoureux de percer Hanoûmat au milieu des seins avec quatorze flèches aiguës, habituées à fendre les articulations. Mais, tenant son arbre levé, il se précipita du plus vif élan et déchargea le shorée épouvantable rapidement sur la tête du noctivague Akampana. Celui-ci, à peine reçu en pleine tête le coup asséné par le singe, tombe soudain sur la terre et meurt.
Tous les plus vigoureux des Rakshasas jettent leurs armes et, tournant le dos à l'ennemi, s'enfuient vers Lankâ, malmenés par les singes. Troublés, vaincus, brisés, les cheveux épars, les couleurs du visage effacées par la peur, soupirant, la tête perdue, fous d'épouvante, tournant à chaque instant leurs yeux effrayés derrière eux, ils entrèrent dans la ville, en s'écrasant les uns les autres.
Alors, et tous les quadrumanes, Sougrîva même à leur tête, et Vibhîshana à la grande sagesse, et Lakshmana à la force sans mesure, et Râma lui-même, et les chœurs des Immortels s'empressèrent tous d'honorer le vaillant Mâroutide.
Dès que Râvana eut appris d'une âme agitée cette défaite, il donna promptement de nouveaux ordres à ses Yâtavas:
«Je rendrai à Râma et à Lakshmana le prix de leur inimitié: je sortirai pour l'extermination des ennemis et le gain de la victoire avec les chars, avec les coursiers, avec les éléphants, avec tous les Rakshasas, et j'irai moi-même d'un pied hâté au front de la bataille.»
À la nouvelle que Râvana se laissait emporter au désir des combats, la noble et belle reine, qui avait nom Mandaudarî, se leva et vint le trouver. Elle prit Mâlyavat par la main; puis, accompagnée par Yoûpâksha, par les ministres versés dans la vérité des conseils et par les autres plus sages conseillers; environnée par les Yâtavas, qui tous portaient des jharjharas16 et des bambous, entourée de femmes, jeunes et vieilles, escortée de tous les côtés par des guerriers, qui tenaient des armes dans leurs mains inquiètes, la reine se rendit elle-même dans la salle où était le souverain des Rakshasas.
Aussitôt que le monarque aux dix têtes voit s'approcher la reine, il se lève précipitamment, il marche à sa rencontre d'un pied hâté, il embrasse Mandaudarî, sa belle épouse.
Après que Râvana l'eut saluée comme il était convenable, il se rassit sur le trône, les yeux rougis par les pleurs donnés aux malheurs de Lankâ, l'âme troublée et soupirant après les combats. Et prenant la parole, suivant l'étiquette, d'une voix haute et profonde: «Reine, dit-il, quelle affaire t'amène ici? Empresse-toi de me l'apprendre.»
À ces paroles du monarque, la reine de lui répondre en ces termes: «Écoute, grand roi, ce que j'ai à t'apprendre, je t'en supplie à mains jointes. Il n'entrera dans mes paroles aucune intention de t'offenser, ô toi, de qui l'honneur découle. J'ai pensé que ta majesté brûlait de combattre et qu'elle avait formé la résolution de sortir: c'est là, roi des rois, la cause de ma venue en ces lieux.
«Il ne sied pas à toi, ô le plus éminent des princes, il ne sied pas à toi d'affronter le magnanime Râma, de qui tu as ravi l'épouse, ni le fils de Soumitrâ, ce Lakshmana qui n'a point son égal dans la guerre. Ce n'est pas simplement un homme, que ce Râma le Daçarathide, qui, seul de sa personne, immola tant de Rakshasas..., quatorze milliers, qui habitaient le Djanasthâna!
«Il est impossible que tu réussisses: c'est l'opinion de ces ministres mêmes dans leur intelligence. Que la vertueuse épouse de Râma soit donc rendue à son époux!
«Envoyons au plus grand des Raghouides, et de riches vêtements, et des joyaux, et Sîtâ elle-même, puissant roi, et des chars, et de l'or, et de l'argent, et du corail, des pierreries et des perles. Que Mâlyavat se rende vers lui en diligence, accompagné d'Yoûpâksha et de cet Atikâya si versé dans la connaissance des choses qui sont ou ne sont point à faire. Vibhîshana, qui les a précédés, aidera certainement ces trois envoyés, qui vont le rejoindre, à négocier la paix au camp des ennemis: sans doute, après qu'il aura salué Râma et honoré la Mithilienne, Vibhîshana lui-même, en ton nom, rendra ta captive à son époux.
«La fortune des batailles est douteuse: ou l'on tue, ou l'on est tué: n'embrasse donc pas le parti des combats, et traite plutôt de la paix, monarque aux dix têtes.»
À ces paroles de son épouse, le monarque des Rakshasas, poussant de longs et brûlants soupirs, regarda les membres de l'assemblée, prit ensuite la main de Mandaudarî et lui répondit en ces termes: «Ce langage, que tu m'as tenu par le désir de mon bien, reine chérie, n'est pas entré d'une manière fâcheuse dans mon esprit. Quand j'ai vaincu jadis les Nâgas, les Asouras, les Démons et les Dieux, comment irais-je m'incliner devant Râma, le protégé d'un singe! Que diraient les Dieux, s'ils me voyaient baisser la tête devant Râma le Kakoutsthide? Quelle serait ma vie dans la perte de ma splendeur!
«Ne laisse pas entrer le souci dans ton cœur; je triompherai, femme au candide sourire; je tuerai les singes, et Lakshmana, et Râma lui-même. La peur de Râma ne me fera pas lui renvoyer sa Vidéhaine: Râma d'ailleurs ne voudrait plus de la paix maintenant. Au reste, je ne veux de sa paix ni aujourd'hui, ni dans un autre temps; va donc, aie confiance; tout cela, noble dame, est pour nous l'aube du plaisir.»
Il dit et, d'une âme qui semblait joyeuse, il embrasse son épouse. La reine aussitôt rentra dans son brillant palais. Elle partie, Râvana de penser à cette guerre épouvantable qui avait éclaté, et, s'adressant aux Rakshasas: «Qu'on prépare vite mon char, dit-il, et qu'on l'amène ici promptement!»
Alors, au milieu des conques, des tambours et des patahas résonnants, au milieu des applaudissements, des cris de guerre et des grincements de dents, au milieu des hymnes les plus doux chantés à sa gloire, alors s'avança le plus grand des rois Yâtavas.
À l'aspect de Râvana, qui accourt d'un rapide essor avec son arc et son dard enflammé, le monarque des simiens se porte à sa rencontre, impatient de se mesurer avec lui dans un combat. Le souverain des singes arrache de ses bras vigoureux la cime d'une montagne, fond sur le roi des Rakshasas, et, levant cette masse, lance à Râvana le sommet que surmonte un plateau ombragé d'une forêt. Mais à la vue de ce mont qui vient sur lui, soudain le héros décacéphale de le couper avec des flèches pareilles au sceptre de la mort.
Quand il eut fendu par morceaux cette montagne aux admirables et nombreux plateaux couverts d'arbres, au faîte aérien et sublime, le formidable monarque prit une flèche terrible, semblable à un grand serpent. Il encocha cette arme scintillante, pareille à une flamme et d'une vitesse égale à celle du vent; puis il envoya au souverain des troupes simiennes ce trait aussi rapide que le tonnerre du grand Indra. Le dard, lancé par la main de Râvana, ce dard à la pointe aiguë, au corps semblable à celui de la foudre, atteint Sougrîva et le perce avec impétuosité: tel Kârtikéya d'un coup de sa lance transperça le mont Krâauntcha.
Le roi blessé par la flèche pousse un cri et tombe sur la terre, l'âme égarée, en proie à l'émotion de la douleur. À l'aspect du noble singe étendu sur le champ de bataille, les Yâtoudhânas, pleins de joie, la font éclater en acclamations: mais Gavâksha, Gavaya, Soudanshtra, Nala, Djyotirmoukha, Angada et Maînda arrachent les rochers d'une grosseur démesurée et courent à l'envi sur l'Indra même des Rakshasas. Ce terrible monarque rendit inutiles tous les coups des singes avec des centaines de traits à la pointe aiguë, et blessa les héros quadrumanes avec ses multitudes de flèches à l'empennure embellie d'or.
Sur ces entrefaites, le fils du Vent, Hanoûmat à la grande splendeur, voyant Râvana lancer partout ses projectiles, s'était avancé contre lui.
Il s'approcha du char et, levant son bras droit, il fit trembler ce héros: «Eh quoi! les singes t'inspirent de la crainte, lui dit le sage Hanoûmat, à toi, qui as pu briser les Nâgas et les Yakshas, les Gandharvas, les Dânavas et les Dieux, grâce à ce que la faveur obtenue de Brahma te mit de leur côté à l'abri de la mort!
«Ce bras de moi à cinq rameaux, ce bras droit que je tiens levé, arrachera de ton corps l'âme qui l'habite et dont il fut trop longtemps le séjour!»
À ces mots d'Hanoûmat, Râvana au terrifiant courage lui répondit en ces termes, les yeux rouges de colère: «Sus donc! attaque-moi sans crainte! couvre-toi d'une solide gloire! je n'éteindrai ta vie qu'après avoir expérimenté ce que tu as de vigueur!» À ce langage de Râvana le fils du Vent répondit: «Souviens-toi que c'est moi qui naguère t'enlevai ton fils Aksha!» Sur ces mots, le vigoureux monarque des Rakshasas, le Viçravaside à la splendeur flamboyante, asséna au fils du Vent un coup de sa paume dans la poitrine. À ce rude choc, le singe alors chancelle un instant; mais, saisi de colère, il frappe également de sa paume l'ennemi des Immortels.
Sous le coup violent de ce quadrumane impétueux, le monarque aux dix têtes fut secoué comme une montagne dans un tremblement de terre. À l'aspect du Rakshasa ébranlé dans le combat par une paume vigoureuse, les Démons et les Dieux, les Siddhas, les Tchâranas et les plus grands saints poussent à l'envi des cris de joie. Quand il eut repris le souffle: «Bien, singe! tu as de la vigueur, lui dit Râvana à la vive splendeur; tu es un ennemi digne de moi!» Hanoûmat répondit à ces mots: «Honte soit de ma vigueur, puisqu'elle n'a pu briser ta vie, Râvana! Livre maintenant un combat sérieux! Pourquoi te vanter, insensé? Mon poing va te précipiter dans les abîmes d'Yama!» Ces paroles du quadrumane ne firent qu'ajouter à la fureur du noctivague; et celui-ci, l'âme tout enveloppée par le feu de la colère, jeta des flammes, pour ainsi dire.
Les yeux affreusement rouges, le vigoureux Démon lève son poing épouvantable, qu'il fait tomber rapidement sur la poitrine du simien. Frappé de ce poing terrible dans sa large poitrine, le grand singe en fut tout ému, perdit connaissance et chancela. Aussitôt qu'il vit Hanoûmat privé de sentiment, Râvana, qui excellait à conduire un char, fondit sur Nîla rapidement, à toute vitesse.
Quand le resplendissant Hanoûmat à la grande vigueur et plein de vaillance eut recouvré le sentiment, il ne songea point à tirer parti de la circonstance pour ôter la vie à Râvana; mais, arrêtant sur lui ses regards, il dit avec colère: «Guerrier versé dans la science des batailles, ce combat est inconvenant aux yeux de tout homme qui n'ignore pas les devoirs du kshatrya: tu ne devais pas m'abandonner pour t'en aller combattre avec un autre!»
Mais le vigoureux monarque des Yâtavas, sans faire cas de ces paroles, coupa en sept morceaux, avec sept flèches, la cime de montagne lancée par Nîla.
En ce moment, le fortuné Mâroutide asséna dans sa large poitrine à l'ennemi un coup de son poing semblable au tonnerre. Sous le choc de cette main fermée, le monarque à la grande vigueur tomba par terre à genoux, vacilla et s'évanouit. En voyant ce Râvana d'une valeur si terrible dans les batailles étendu sans connaissance, les Rishis, les Dânavas et les Dieux poussent à l'envi des cris de joie. Revenu à lui aussitôt, le Démon prit des flèches acérées et s'arma d'un grand arc.
Le vaillant Râma, voyant le courage du puissant noctivague et tant de fameux héros des armées simiennes étendus sans vie, courut sus à Râvana dans ce combat même. Alors, s'étant approché de lui: «Monte sur mon dos, lui dit Hanoûmat, et dompte cet impur Démon!»—«Oui!» répondit à ces mots le Raghouide, qui, impatient de combattre et désireux de tuer le noctivague, monta vite sur le singe.
Porté sur Hanoûmat, comme Indra même sur l'éléphant Aîrâvata, le monarque des hommes vit alors dans le champ de bataille Râvana monté sur son char. À cette vue, le héros à la grande vigueur, tenant haut son arme, de fondre sur lui, comme jadis Vishnou dans sa colère fondit sur Virotchana. Et, faisant résonner le nerf de son arc au bruit tel que la chute écrasante du tonnerre, Râma d'une voix profonde: «Arrête! arrête! dit-il au monarque des Yâtavas. Après un tel outrage que j'ai reçu de toi, où peux-tu aller, tigre des Rakshasas, pour te dérober à ma vengeance? Allasses-tu chercher un asile chez Indra, chez Yama ou vers le Soleil, chez l'Être-existant-par lui-même, vers Agni ou vers Çiva; allasses-tu même dans les dix points de l'espace, tu ne pourrais aujourd'hui échapper à ma colère!»
Il s'approche et brise de ses dards à la pointe aiguë le char de Râvana, avec ses roues, avec ses chevaux, avec son cocher, avec son ample étendard, avec sa blanche ombrelle au manche d'or. Puis, soudain, il darde au Démon lui-même dans sa poitrine large et d'une forme bien construite une flèche pareille à l'éclair et au tonnerre: tel Indra au bras armé de la foudre terrassa dans ses combats l'Indra même des Dânavas. Atteint par la flèche de Râma, cet orgueilleux roi, que n'avaient pu ébranler dans leurs chutes ni les traits de la foudre, ni les lances du tonnerre, chancela sous le coup, et, tout ébranlé, déchiré par la douleur, consterné, laissa tomber son arc de sa main. À l'aspect de son vacillement, le magnanime Râma saisit un dard flamboyant en forme de lune demi-pleine et coupa rapidement sur la tête du souverain des Yâtavas sa radieuse aigrette couleur du soleil.
Le vainqueur alors de jeter dans le combat ces paroles au monarque, semblable au serpent désarmé de poison, la splendeur éteinte, sa gloire effacée, l'aigrette de son diadème emportée, tel enfin que le soleil quand il n'a plus sa lumière: «Tu viens d'exécuter un grand, un bien difficile exploit; ton bras m'a tué mes plus vaillants guerriers: aussi pensé-je que tu dois être fatigué, et c'est pourquoi mes flèches ne t'enverront pas aujourd'hui dans les routes de la mort!»
À ces mots, Râvana, de qui l'orgueil était renversé, la jactance abattue, l'arc brisé, l'aurige et les chevaux tués, la grande tiare mutilée, se hâta de rentrer dans Lankâ, consumé de chagrins et toute sa gloire éclipsée.
Il s'approcha du siége royal, céleste, fait d'or; il s'assit, et, regardant ses conseillers, il parla en ces termes: «Toutes ces pénitences rigoureuses que j'ai pratiquées, elles ont donc été vaines, puisque moi, l'égal du roi des Dieux, je suis vaincu par un homme! La voici confirmée par l'événement, cette parole ancienne de Brahma: «Tu n'as rien à craindre, si ce n'est des hommes.» J'ai obtenu que ni les Pannagas ou les Rakshasas, ni les Yakshas ou les Gandharvas, ni les Dânavas ou même les Dieux ne pourraient m'ôter la vie; mais j'ai dédaigné de m'assurer contre les hommes. Voici même que ma ville, comme Nandî17 me l'avait prédit un jour dans sa colère sur le mont Himâlaya, est assiégée par des êtres d'une figure semblable à son visage. Aujourd'hui les choses n'arrivent pas autrement qu'il ne fut dit par ces deux magnanimes. Elles n'étaient pas moins vraies, ces paroles que m'adressa le noble Vibhîshana. Ces discours sages de mon frère s'accomplissent: les événements qui surviennent sont justement ce qu'il avait prévu.
«Que Koumbhakarna d'un courage incomparable et qui a brisé l'orgueil des Dânavas et des Dieux soit réveillé du sommeil où il est plongé par la malédiction de Brahma! Ce géant aux longs bras dépasse dans le combat tous les Rakshasas comme une cime de montagne: il aura tué bientôt les singes et les deux princes Daçarathides.»
À ces paroles du monarque, les Rakshasas de courir avec la plus grande hâte au palais de Koumbhakarna.
Mais, rejetés au dehors par le vent de sa respiration, ces robustes Démons ne purent même y rester. Quelle que fût leur puissante vigueur, le souffle seul du géant les repoussa hors du palais: enfin, avec de grands efforts et beaucoup de peine, les Yâtavas parvinrent à rentrer dans cette habitation charmante au pavé d'or. Là, ils virent alors couché, dormant, tout son aspect glaçant d'effroi et le poil dressé en l'air, cet horrible chef des Naîrritas, ce mangeur de chair, effrayant par ses ronflements, soufflant comme un boa, avec une tempête de respiration épouvantable, sortant d'une bouche aussi grande que la bouche même de l'enfer.
Alors, se plaçant à l'entour et se tenant l'un à l'autre fortement, ils s'approchent du géant, dont la vue semblait une montagne de noir collyre; puis, ces guerriers intrépides entassent devant lui un amas d'aliments haut comme le Mérou et capable de rassasier sa faim complétement. Ils firent là des tas de gazelles, de buffles et de sangliers; ils amoncelèrent une prodigieuse montagne de nourriture. Ensuite, ces ennemis des Dieux mirent devant Koumbhakarna des urnes de sang et différentes liqueurs spiritueuses. Ils oignirent d'un sandal précieux à l'odeur céleste, ils couvrirent le géant de riches habits, de guirlandes et de parfums aux senteurs les plus exquises. Enfin, ils répandent les émanations embaumées du plus suave encens autour de lui, ils entonnent des hymnes en l'honneur de Koumbhakarna, ils se mettent à réveiller de son lourd sommeil ce héros, immolateur des ennemis. Tels que des nuages orageux, les Yâtoudhânas font du bruit çà et là, ils secouent ses membres, et poussent des cris en même temps qu'ils frappent sur lui. Ils se fatiguent, mais ils ne peuvent le réveiller. Enfin ils tentent, pour le tirer du sommeil, un plus grand effort. Ils remplirent de leur souffle des trompettes reluisantes comme la lune, et, dans leur vive impatience, ils jetèrent tous à la fois des cris éclatants. Ils se frappaient les mains l'une contre l'autre ou les bras avec leurs mains, ils allaient et venaient de tous les côtés, soulevant pour le réveil de Koumbhakarna un bruit tumultueux. Ils battaient des chameaux, des ânes, des chevaux et des éléphants à grands coups de bâtons, de fouets et d'aiguillons: ils faisaient résonner de toutes leurs forces des tymbales, des conques et des tambours. Ils frappaient les membres du géant avec de grands marteaux, avec des maillets d'armes, avec des pattiças, avec des pilons même, levés autant qu'ils pouvaient. Les oiseaux tombaient tout d'un coup dans leur vol, étourdis par ce fracas de tymbales, de patahas, de conques, par ces cris de guerre, ces battements de mains et ces rugissements; bruit confus, qui s'en allait courant par tous les points de l'espace et se dispersait au milieu du ciel.
Mais en vain; tant de tumulte ne réveillait pas encore ce magnanime Démon.
Las de tous ces vains efforts, les noctivagues essayent d'un nouveau moyen: ils font venir de charmantes femmes aux colliers de pierreries éblouissants. Celles-ci étaient nées des Rakshasas ou des Nâgas, celles-là étaient les épouses des Gandharvas, celles-ci encore étaient les filles des hommes ou même des Kinnaras.
Entrées dans ce palais magnifique au pavé d'or pur, elles se tiennent devant Koumbhakarna, les unes chantant, les autres jouant divers instruments du musique. Et voici que, dans leurs folâtres ébats, ces dames célestes aux célestes parures, ces nymphes, embaumées d'un céleste encens et parfumées de senteurs célestes, remplissent des odeurs les plus suaves cette splendide habitation. Toutes avaient de grands yeux, toutes avaient le doux éclat de l'or, toutes possédaient les dons aimables de la beauté, toutes étaient parées de gracieux atours.
Réveillé par le gazouillement de leurs noûpouras, le ramage de leurs ceintures, le concert de leurs chants mariés au son de leurs instruments, leurs voix douces, leurs senteurs exquises et leurs divers attouchements, le géant crut n'avoir jamais goûté de plus délicieuses sensations. Le prince des noctivagues jette en l'air ses grands bras aussi hauts que des cimes de montagnes; il ouvre sa bouche semblable à un volcan sous-marin, et bâille hideusement. Cet horrible spasme achève de réveiller ce Démon à la force sans mesure: il pousse un soupir, comme le vent qui souffle à la fin du monde. Ensuite le Démon réveillé, ayant fait rougir ses yeux, en les frottant, promena ses regards de tous les côtés et dit aux noctivagues: «Pour quelle raison vos excellences m'ont-elles réveillé dans mon sommeil? Ne serait-il point arrivé quelque chose de fâcheux au monarque des Rakshasas? En effet, on ne trouble pas dans le sommeil une personne de mon rang pour une faible cause.»
«Le roi souverain de tous les Rakshasas a bien envie de te voir. Veuille donc aller vers lui, répondent-ils; fais ce plaisir à ton frère.»
Aussitôt qu'il eut ouï la parole envoyée par son maître, l'invincible Koumbhakarna: «Je le ferai!» dit le géant à la grande vigueur, qui se leva de sa couche, et, joyeux, se lava le visage, prit un bain et revêtit ses plus riches parures. Ensuite il eut envie de boire et demanda au plus vite un breuvage, qui répand la force dans les veines. Soudain les noctivagues s'empressent d'apporter au géant, comme Râvana leur avait prescrit, des liqueurs spiritueuses et différentes sortes d'aliments pour la joie de son cœur. Le colosse affamé se jeta avidement, avec une bouche enflammée, avec des yeux ardents, sur la chair des buffles, sur les viandes de sangliers, sur les boissons préparées, et, non moins altéré, il but à longs traits du sang.
À l'aspect de cet éminent Rakshasa, tel qu'à le voir on eût dit une montagne, et qui semblait marcher dans les airs, comme jadis l'auguste Nârâyana lui-même; à cet aspect du colosse, affreusement épouvantable, à la voix tonnante comme celle du nuage, à la langue flamboyante, aux longues dents aiguës et saillantes, aux grands bras, aux mains armées d'une lance et devant la vue duquel, inspirant la terreur, fuyaient tous les singes par les dix points de l'espace, Râma dit avec étonnement ces mots à Vibhîshana: «Dis-moi qui est ce colosse? Est-il un Rakshasa? Est-ce un Asoura? Je ne vis jamais avant ce jour un être de cette espèce?»
À cette demande que lui adressait le prince aux travaux infatigables, Vibhîshana répondit en ces termes au rejeton de Kakoutstha: «C'est le fils de Viçravas, le noctivague Koumbhakarna, qui a pu vaincre dans la guerre Yama et le roi des Immortels.
«Le vigoureux Koumbhakarna est fort de sa propre nature: la force des autres chefs Rakshasas vient des faveurs et des grâces qu'ils ont méritées du ciel; mais la force de Koumbhakarna ne vient que de son corps, héros aux longs bras; elle est innée en lui. Aussitôt sa naissance, ce magnanime, pressé déjà par la faim, mangea dix Apsaras, suivantes du puissant Indra. Par lui furent dévorés des êtres animés en bien grand nombre de milliers.
«Enfin, accompagné des créatures, Indra se rendit au séjour de l'Être-existant-par-lui-même, et fit connaître au vénérable aïeul de tous les êtres la méchanceté de Koumbhakarna: «La terre sera bientôt vide, s'il continue à dévorer sans relâche, comme il fait, tous les êtres animés!» À ces paroles de Çakra, l'auguste père de tous les mondes manda vers lui Koumbhakarna et vit cet affreux géant. À l'aspect du colosse, le souverain maître des créatures fut saisi d'étonnement, et l'Être-existant-par-lui-même tint ce langage au vigoureux Koumbhakarna: «Assurément, c'est pour la destruction du monde, que tu fus engendré par le fils de Poulastya; mais, puisque tu n'emploies tes soins et cette force, dont tu es doué, qu'à ravager le monde, désormais tu vas dormir, semblable à un mort!»
«Aussitôt, vaincu par la malédiction de Brahma, le Rakshasa tombe, et s'endort!
«Quand il vit son frère étendu et plongé dans un profond sommeil, alors, agité par la plus vive émotion: «On ne jette pas à terre, dit Râvana, un arbre d'or, parce qu'il n'a point rapporté de fruits dans la saison. Souverain maître des créatures, il n'est pas séant que ton petit-fils dorme ainsi. L'auguste parole, dite par toi, ne peut l'être en vain: il dormira donc, ce n'est pas douteux; mais fixe pour lui un temps alternatif de sommeil et de veille.» À ces mots de Râvana: «Eh bien! répondit l'Être-existant-par-lui-même, il dormira six mois, et restera éveillé un seul jour. J'accorde toute la durée d'un jour à ce héros affamé pour se promener sur la terre, y faire des choses égales à lui-même et se pourvoir de nourriture.»
«C'est Râvana lui-même, qui maintenant, épouvanté de ta valeur et tombé dans l'adversité, fit sans doute réveiller Koumbhakarna. Ce héros vigoureux va sortir, crois-le bien! et, dans sa violente colère aiguisée par la faim, il va dévorer les singes.»
Le prince des Rakshasas à la grande vigueur, mais encore plein de l'ivresse du sommeil, était arrivé dans la rue royale, environné de splendeur.
Il vit la charmante demeure du monarque des Rakshasas, vaste habitation; revêtue d'une immense richesse d'or et qui offrait l'aspect du soleil, père de la lumière. Il s'approche du palais, il entre dans l'enceinte, il voit son auguste frère assis, le cœur troublé, dans le char Poushpaka.
Alors le prince à la grande force, Koumbhakarna, d'embrasser les pieds de son frère, assis dans un palanquin. Mais Râvana se lève et, plein de joie, lui donne une accolade. Ensuite Koumbhakarna, embrassé et comblé par son frère des honneurs qu'exigeait l'étiquette, prit place sur un trône sublime et céleste. Quand le Démon à la grande vigueur se fut assis dans le siége, il adressa, les yeux rouges, avec colère, ces mots à Râvana:
«Pourquoi, sire, m'as-tu fait réveiller sans aucun égard? Dis-moi d'où te vient cette crainte? À qui dois-je maintenant donner la mort? Ce danger te vient-il du roi des Dieux, sire, ou du monarque des eaux?»
«Noctivague, mon frère, il y avait bien longtemps, répondit l'autre, que durait le sommeil, dont nous t'avons retiré aujourd'hui. Tu n'as donc pu connaître, plongé dans ce doux repos, en quelle infortune m'a jeté Râma. Jamais, ni les Gandharvas, ni les Daîtyas, les Asouras ou même les Dieux ne m'ont fait courir un péril égal au danger qui me vient de cet homme.
«Tu n'as pu savoir comment Sîtâ fut jadis enlevée par moi. Râma, que ce rapt consume de colère et de chagrin, nous a précipités dans ces horribles transes. Accompagné de Sougrîva, ce vigoureux Daçarathide a franchi la mer, et maintenant il coupe sans pitié les racines de notre existence. Vois, hélas! aux portes mêmes de Lankâ nos bosquets d'agrément, que les singes, arrivés par une chaussée inouïe, revêtent d'une couleur tannée. Ils ont tué dans la guerre mes Rakshasas les plus éminents.
«Sors donc, armé de ta lance et ton lasso à la main, comme la Mort!
«Guerrier à la vigueur infinie, qu'aujourd'hui, rendu au bonheur, tout mon peuple, défendu par la vitesse et la force de ton bras, soit affranchi de ce péril extrême: immole, ennemi des Dieux, Râma et toute son armée!»
Dès qu'il eut ouï ce discours, Koumbhakarna lui répondit en ces termes: «C'est assez t'abandonner aux soucis, tigre des Rakshasas! dépose ton chagrin et ta colère, veuille bien être calme. J'immolerai celui qui est la cause de tes chagrins.
«Aujourd'hui, guerrier aux longs bras, sois dans la joie et Sîtâ dans la douleur, en voyant la tête de Râma, que je vais te rapporter du combat!
«Amuse-toi, selon tes fantaisies, bois des liqueurs spiritueuses, vaque à tes affaires, chasse de toi le souci: aujourd'hui que son époux sera plongé dans l'empire de la Mort, Sîtâ va pour longtemps devenir ton esclave!»
Le colosse saisit rapidement sa lance aiguë, exterminatrice des ennemis; arme épouvantable, flamboyante, toute de fer, pareille à la foudre du puissant Indra et d'un poids à l'équipollent du tonnerre. Quand il eut pris cette lance, ornée d'un or épuré, teinte du sang des ennemis, émoulue, qui avait mainte fois brisé l'orgueil des Dânavas et des Dieux, arraché à la vie des Yakshas et des Gandharvas, Koumbhakarna à la grande splendeur tint ce langage à Râvana: «J'irai seul, moi-même! Que ton armée reste ici!»
Son cocher à l'instant de lui amener son char céleste, attelé de cent ânes et sur lequel flottaient des drapeaux de guerre; vaste char, semblable au sommet du mont Kêlâsa, monté sur huit roues, bruyant comme les grands nuages et long de cinq stades.
Inondé par des pluies de fleurs, le front abrité d'une ombrelle, une pique émoulue à sa main, ivre du sang dont il s'était gorgé, et dans la fureur de l'ivresse, tel sortait le plus terrible combattant des Yâtavas.
Grand, terrible, large de cent arcs, haut de six cents brasses, les yeux comme les roues d'un char, il ressemblait au sommet d'une montagne.
«Au reste, la racine des maux de Lankâ, c'est l'aîné des Raghouides avec Lakshmana; lui mort, tout est mort, se disait-il: je vais donc le tuer dans cette bataille.»
Tandis que le Rakshasa Koumbhakarna s'avançait, des prodiges d'un aspect sinistre se manifestaient de tous les côtés.
Des chacals aux formes horribles glapirent et leurs gueules jetèrent des bouffées de flammes; les oiseaux annoncèrent des augures sinistres. Un vautour s'abattit sur le char du héros en marche pour le combat; son œil gauche tressaillit et son bras gauche trembla. Son pied frémit, son poil se hérissa, sa voix même changea de nature au moment qu'il entra sur le champ de bataille. Un météore igné tomba flamboyant du ciel avec un fracas épouvantable, la clarté du soleil fut éclipsée et le vent fut sans haleine.
Mais, sans tenir compte de ces grands signes, qui tous se levaient pour annoncer la fin de sa vie, Koumbhakarna sortit, l'âme égarée par la puissance de la mort.
Aussitôt que le vigoureux colosse eut passé le seuil de la cité, il poussa une clameur immense, qui fit résonner tout l'Océan, produisit au milieu des airs l'effet d'un ouragan impétueux et fit trembler, pour ainsi dire, les montagnes. Dès qu'ils virent s'avancer le monstre aux yeux épouvantables, que n'auraient pu tuer Yama, Maghavat et Varouna, tous les singes de courir çà et là.
À la vue de Gavâksha, de Çarabha, de Nîla et du robuste Koumouda, qui s'enfuyaient, oublieux de leur vaillance, de leurs familles et d'eux-mêmes, le fils de Bâli, Angada, leur jeta ces paroles: «Où allez-vous, tremblants comme des singes vulgaires? Vous courez là? Revenez! Quoi! vous croyez sauver ainsi votre vie? Mais où irez-vous, chefs des singes, que la mort n'y soit pour vous? Puisque la mort est une nécessité, ce qui va le mieux à des gens tels que vous, c'est de mourir en combattant.»
Rassurés avec peine et s'appuyant l'un sur l'autre, les singes restent enfin de pied ferme sur le front de la bataille, tenant à leurs mains des rochers et des arbres. Revenus sur leurs pas, les sylvicoles guerriers, bouillants d'ardeur, comme des éléphants pleins d'ivresse, se mettent à frapper dans une extrême fureur Koumbhakarna de tous les côtés; mais en vain le frappait-on avec des rochers, avec des sommets élevés de montagnes, avec des arbres aux cimes fleuries, il n'en était pas ébranlé.
Irrité, Koumbhakarna de broyer dans un souverain effort les armées des singes vigoureux, comme un feu allumé dévore les forêts.
Enfin, battus par le terrible Démon, les singes tremblants se sauvent dans la route même par laquelle tous ils avaient traversé la mer. Traversant d'un bond ce large détroit, courant en avant, le visage consterné d'épouvante, ils ne s'arrêtaient pas à regarder ces lieux profonds. Les uns franchissent la mer, les autres s'envolent dans les cieux; il en est qui grimpent sur les arbres; il en est qui plongent dans l'Océan. Ceux-ci de gravir sur les montagnes, ceux-là de se réfugier dans les cavernes; en voici qui tombent; en voilà qui ne se tiennent plus en bon ordre. Voyant les simiens rompus; «Arrêtez, singes! leur crie Angada; combattons! Que vous sert-il de fuir?