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Le Râmâyana - tome second

1864 (continued 2)

Hippolyte Fauche translation

Hanoûmat, le fils du Vent, roula ces nouvelles pensées en lui-même: «Par quel moyen verrai-je la Mithilienne, auguste fille du roi Djanaka, sans être vu de Râvana, ce cruel monarque des Rakshasas?

«Confiées aux mains d'un messager sans prudence, les affaires succombent sous les difficultés des lieux et des temps, comme les ténèbres s'évanouissent au lever du soleil.

«Ici le vent, je pense, ici le vent lui-même ne pourrait aller incognito; car il n'est rien qui puisse échapper à la connaissance de ces indomptables Rakshasas! Si je me tiens ici, revêtu de la forme qui m'est propre, je cours vite à ma perte et l'affaire de mon seigneur échoue. Aussi vais-je me réduire à des proportions minimes dans cette forme elle-même et courir cette nuit à Lankâ pour exécuter les commissions de Râma.

Aussitôt faites ces réflexions, Hanoûmat de gagner un bois vers le coucher du soleil et de s'y tenir caché dans l'attente du moment où il puisse tromper l'œil des Rakshasas. Ensuite, quand le jour a disparu, le vigoureux fils du Vent, qui doit pénétrer la nuit dans Lankâ, se réduit à la grosseur d'un chat, et, sautant sur le boulevard, il se met à contempler cette ville entière, fondée sur la cime d'un mont, qui semblait tenir en elle son épouse, couchée dans son sein.

Tel que le ciel brille de ses constellations, elle étincelait de magnifiques palais, hauts comme la cime du Kêlâsa, blancs comme les nuages d'automne; palais de corail, de marbre, d'argent, d'or, de perles et de lapis-lazuli, aux védikas de lapis et de perles, aux portes d'or, au sol pavé de corail, aux étages desservis par des escaliers de pierreries. Elle s'en allait, pour ainsi dire, espionner les secrets du ciel par ses hautes maisons élancées dans les airs.

Quand il eut observé la superbe cité du monarque des Rakshasas, cette Lankâ, si grande et si riche: «Il n'est pas d'ennemi, pensa le singe en lui-même, qui puisse enlever d'assaut cette ville, défendue, les armes levées à la main, par les forces de Râvana. Mais, quand je considère l'héroïque valeur de Râma aux longs bras et celle de Lakshmana, je renais à l'espérance.» Ensuite, revenu à la confiance, l'intelligent et sage fils du Vent s'élança d'un bond rapide à l'heure où le soir étend ses voiles, et pénétra dans la ville de Lankâ aux grandes rues bien distribuées.

Alors, dans les demeures des Rakshasas, les rires, les cris et les causeries, sur lesquels dominait le son des instruments de musique; alors, dis-je, tous ces bruits se mêlaient ensemble pour former en quelque sorte la seule voix de Lankâ.

Arrivé dans la grande rue, embaumée du parfum que l'éléphant amoureux distille de ses tempes, il vint cette pensée à l'esprit du singe intelligent, qui promenait ses regards de tous les côtés: «Je vais inspecter l'une après l'autre toutes les entrées de ces maisons princières qui ont l'éclat des constellations ou des planètes, et qui montent, pour ainsi dire, jusqu'au ciel.»

La lune, comme si elle eût prêté son ministère au singe, s'était levée, environnée par les bataillons des étoiles; et, brillante avec plusieurs milliers de rayons, elle fouillait dans les mondes par l'expansion de sa lumière. Le héros illustre des singes vit monter avec la splendeur de la nacre cet astre illuminant les régions éthérées dans la nuit, et qui, blanc comme le lait ou comme les fibres du lotus, nageait dans les deux, tel qu'un cygne dans un lac. Ce héros vit ensuite la splendide et radieuse planète, arrivée entre les deux moitiés de sa carrière, verser dans le ciel une abondante expansion de sa lumière et se promener dans le troupeau des étoiles, comme un taureau enflammé d'amour au milieu du parc aux génisses. Il vit l'astre aux rayons froids éteindre en s'élevant les chaleurs dont le monde avait souffert pendant le jour, enfler même les eaux de la grande mer, éclairer enfin toutes les créatures.

Il était semblable aux soirs du Paradis, cet heureux soir, qui répandait tant de charmes dans la nuit par le magnifique lever de la lune éclatante; cette nuit où circulent et les Rakshasas et les animaux carnassiers, mais dans laquelle Râma envoyait alors ses pensées vers sa gracieuse épouse. Le singe intelligent voit dans ses courses les maisons pleines de gens ivres ou somnolents, de trônes, de chars, de chevaux, et remplies même des dépouilles conquises par la main des héros. Ils se rabaissent les uns les autres dans leurs discours, ils jettent à droite et à gauche leurs bras énormes, ils sèment de part et d'autre les propos obscènes et se provoquent mutuellement comme des gens ivres.

Le singe vit encore là maintes sortes d'Yâtoudas d'une intelligence supérieure, d'une brillante nature, pleins de loi, riches en trésors de pénitence et l'âme recueillie dans la lecture des Védas. La vue des Rakshasas difformes lui inspira le dégoût; mais il vit avec plaisir ceux qui étaient doués d'une jolie forme, ceux qui étaient dignes, ceux qui avaient de la conduite et de la décence, ceux que distinguaient plusieurs bonnes qualités et qui n'étaient pas en désaccord avec leur noble origine. Il vit aussi leurs femmes de penchants bien purs, d'une haute majesté, épouses assorties aux maris, brillantes à l'égal des étoiles et dont le cœur était lié au cœur de leurs époux.

Il vit là de nouvelles mariées, flamboyantes de beauté et que les oiseaux de leurs parures couvraient comme de fleurs4: elles tenaient embrassés leurs époux, telles que des lianes attachées récemment à des troncs de xanthocyme.

Tandis que le prince des singes promenait ainsi tour à tour ses yeux dans chaque maison, il y remarqua des femmes jolies, gracieuses, enivrantes de gaieté, suavement parées de fleurs. Mais il ne vit point Sîtâ, issue d'une origine miraculeuse, née dans la famille des rois et de qui le pied ne déviait jamais de sa route; cette princesse bien née, à la taille svelte comme une liane en fleurs, et qui n'avait pas encore vu couler de nombreuses années depuis le jour de sa naissance: cette femme distinguée, vertueuse plus que les plus vertueuses; elle, qui marchait dans la voie éternelle; elle, de qui l'image habitait dans le cœur de son époux et qui, pleine de son amour, appelait Râma de tous ses vœux.

Voyant qu'il n'avait aperçu nulle part l'épouse de Râma, le plus grand des victorieux et le souverain des enfants de Manou, il demeura longtemps frappé de tristesse, mais enfin son âme revint à la sérénité.

Le grand singe, aimé de la fortune, s'approcha de la demeure habitée par le monarque des Rakshasas.

Un haut rempart couleur de soleil environnait son château, décoré, non moins que défendu, par des fossés, auxquels des masses de nélumbos formaient comme des pendeloques. Le singe en fit le tour, examinant ce palais aux arcades faites d'or, toutes semées de perles et de pierreries, aux enceintes d'argent, aux colonnes massives d'or. Alentour, se tenaient des héros infatigables, invincibles, à la grande âme, à la haute taille, habitués à monter des coursiers ou des chars d'or, d'argent ou d'ivoire, tapissés de riches pelleteries, soit de tigres, soit de lions.

Dans la demeure de Râvana, le noble singe vit tout émerveillé des chevaux marqués de signes heureux, avec la tête du perroquet, avec les ailes du héron, avec les yeux pareils au jasmin d'Arabie. Ils avaient le regard louche et les jambes longues: ils étaient d'une grande légèreté ou d'une vitesse égale à celle de la pensée. Il y en avait de rouges, de jaunes, de blancs, de noirs, de bais, de verts, de cramoisis et d'un rouge pâle, ou d'un pelage tacheté comme la peau de l'antilope aux pieds blancs. Les pays d'Aratta, de Vâlhi et de Kamboge les ont vus naître.

Il contempla ce palais sublime, hérissé par les hampes des étendards, troublé par le cri des paons et semblable au mont appelé Mandara; cette demeure peuplée en tous lieux de quadrupèdes et de volatiles variés, admirables à voir, des plus nobles espèces et par nombreux milliers. Ce palais, éclairé d'une lumière incessante par l'éclat des pierreries les plus fines et la splendeur même de Râvana, comme le soleil brille de ses rayons, et desservi, suivant les règles de l'étiquette, par de nobles dames et par les femmes du plus haut rang; ce palais, tout stillant de rhum et de liqueurs spiritueuses; ce palais regorgeant de vases en pierreries.

Vêtus en habit de femmes avec des manières de femme, on y voyait courir çà et là des animaux charmants, le corps et le sein radieux.

Ensuite il entendit un son de tambour, de conques, d'instruments à cordes, mêlé au son des instruments de musique à vent.

Il s'avança vers ce lieu, d'où partaient les accords, et vit le char nommé Poushpaka, resplendissant comme l'or. Il avait un demi-yodjana de long; sa largeur s'étendait égale à sa longueur5: il était soutenu sur des colonnes d'or avec des portes d'or et de pierres fines. Brillant, couvert de perles en multitude et planté d'arbres, où l'on cueillait du fruit au gré de tous les désirs, on y trouvait du plaisir en toutes les saisons, et sa douce atmosphère se balançait entre l'excès du chaud et du froid.

À la vue de ce grand char Poushpaka, aux arcades incrustées de corail, le noble singe monta dans cette voiture céleste et douée même d'un mouvement spontané. Le fils du Vent, Hanoûmat, vit au milieu d'elle un palais magnifique, long et large, tout à fait spacieux, embelli par beaucoup de bâtiments et couvert dans son pourtour de fenêtres en or, avec des portes, les unes d'or, les autres de lapis-lazuli: la présence du monarque ou de l'Indra même des Rakshasas en assurait la défense.

Là, soufflait une senteur exquise, enivrante, céleste, exhalée des breuvages, des onguents de toilette et des bouquets de fleurs. La suave odeur montait, et, parente, elle disait çà et là au singe magnanime, son parent, comme si elle était Mâroute lui-même, revêtu d'une forme: «Approche! approche-toi!»

Hanoûmat s'avance donc: il admire cette grande et resplendissante habitation, aussi chère au cœur de Râvana qu'une noble femme adorée; ce palais rayonnant de ses treillis d'or, au sol pavé de cristal, aux murs couverts de lambris d'ivoire, aux étages duquel on montait par des escaliers de pierreries.

«N'est-ce point ici le Swarga? Ne serait-ce point ici le monde des Dieux? ou le séjour de la perfection suprême?» pensait Hanoûmat, observant mainte et mainte fois ce palais. Il vit là des lampes d'or, qui semblaient méditer, pensives comme des joueurs vaincus au jeu par des joueurs plus habiles. Il vit là des femmes d'une éclatante splendeur, assises par milliers sur des tapis dans une grande variété de costumes avec des bouquets et des robes de toutes les couleurs. Tombé sous l'empire du sommeil et de l'ivresse, quand la nuit fut arrivée au milieu de sa carrière, ce troupeau de femmes, renonçant au plaisir de ses jeux, s'endormit alors en mille attitudes. En ce moment, dans le sommeil des oiseaux, dans le silence des robes et des parures, la salle parut comme une forêt de lotus, où se taisent les abeilles et les cygnes.

Alors cette pensée vint à l'esprit du singe: «Voilà sans doute les étoiles qu'on voit tomber de temps en temps, rejetées du ciel, et qui sont venues toutes se rassembler ici!» En effet, ces femmes rayonnaient là manifestement de la même couleur, du même éclat, de la même sérénité que les grandes étoiles à la splendeur éclatante.

Là, sur des panavas, des tambours, des cymbales, des siéges, des lits magnifiques et de riches tapis, des femmes dorment fatiguées, celles-ci des jeux, celles-là du chant, les autres de la danse.

Ici, un bras mis sur la tête et posé sous de fins tissus, sommeillent d'autres femmes, parées de bracelets d'or ou de coquillages. Celle-ci dort sur l'estomac d'une autre, celle-là sur un sein de la première: elles ont comme oreillers les cuisses, les flancs, les hanches et le dos les unes des autres.

Ces belles à la taille svelte semblaient, par le tissu de leurs bras enlacés, une guirlande tressée de femmes; guirlande aussi brillante qu'au mois de Mâdhava, un bouquet de lianes en fleurs tressées dans un feston, autour duquel voltigent des abeilles enivrées.

Ces dames étaient les filles des hommes, des Nâgas, des Asouras, des Daîtyas, des Gandharvas et des Rakshasas: telle se composait la cour de Râvana. Ainsi que resplendit le ciel par le troupeau des étoiles, ainsi brillait ce chariot divin par les visages, semblables à l'astre des nuits, et les pendeloques étincelantes, qui se jouaient à l'oreille de ces femmes.

Tandis qu'il parcourait tout des yeux, Hanoûmat vit un siége éminent de cristal, orné de pierreries et semblable au trône des Immortels.

Il vit, tel que l'astre des nuits, monarque des étoiles, un parasol blanc, orné de tous les côtés par les plus belles guirlandes suspendues à des rubans. Là, semblable à un nuage et revêtu d'une longue robe en argent, avec des bracelets d'or bruni, ses yeux rouges, ses vastes bras, tous ses membres oints d'un sandal rouge à l'exquise odeur, tel enfin que la nuée, grosse de foudres, qui rougit le ciel au crépuscule du soir ou du matin; là, couvert de superbes joyaux, plein d'orgueil, capable de revêtir à son gré toutes les formes et pareil au Mandara endormi avec ses riches forêts d'arbres et d'arbustes; là, dis-je, éventé par de nobles dames, le chasse-mouche et l'éventail en main, orné des plus belles parures, embaumé de parfums divers et dans les vapeurs du plus suave encens, mais se reposant alors des liqueurs bues et des jeux prolongés dans la nuit, apparut aux yeux du grand singe ce héros, l'amour des filles nées des Naîrritas et la joie des jeunes Rakshasîs, ce monarque souverain des Rakshasas, endormi sur un lit éblouissant de lumière.

Le singe vit couchée dans un lit éclatant, disposé auprès du monarque, une femme charmante, douée admirablement de beauté. Reine du gynœcée, cette blonde favorite, semblable à la nuance de l'or, était là étendue sur un divan superbe: Mandaudarî était son nom.

Hanoûmat la vit, telle que l'éclair flamboyant au sein du sombre nuage, illuminer ce riche palais avec sa beauté et ses parures d'or bruni, enchâssant des pierreries et des perles. Quand le Mâroutide aux longs bras l'eut considérée un moment, sa jeunesse et sa beauté si parfaites lui firent naître cette pensée: «Ce ne peut être que Sîtâ!» Il en fut d'abord saisi d'une grande joie et s'applaudit, émerveillé. Ensuite, le fils du Vent écarte cette conjecture et son esprit sage, embrassant une autre opinion, s'arrête à cette idée sur la princesse du Vidéha:

«Cette dame,pensa-t-il, ne doit, séparée qu'elle est de Râma, ni dormir, ni manger, ni se parer, ni goûter à quelque breuvage. Elle ne doit pas se tenir à côté d'un autre homme, fût-ce Indra, le roi des Immortels! En effet, parmi les Dieux mêmes, il n'existe personne qui soit égal à Râma.»

Il dit; et le prudent fils de Mâroute, promenant sur elle un nouveau regard, observa tels et tels gestes, d'où il conclut que ce n'était point Sîtâ.

Le singe à la grande vigueur fouilla tout le palais de Râvana, sans rien omettre, et ne vit point la Djanakide. Ensuite la crainte d'avoir manqué au devoir lui inspira cette pensée:

«Sans doute cette vue que j'ai promenée dans leur sommeil sur les épouses d'autrui, au milieu de son gynœcée, est une infraction énorme au devoir. En effet, il n'entre pas dans les choses permises à mes yeux de voir les épouses d'un autre, et j'ai parcouru ici de mes regards tout ce gynœcée d'autrui.» Puis il naquit encore cette réflexion dans l'esprit du magnanime, lui de qui la pensée avait pour unique fin sa commission et de qui le regard n'avait pas vu là autre chose que le but de son affaire: «J'ai considéré à mon aise, dans toute son extension, le gynœcée de Râvana, et mon âme n'en a conçu rien d'impur. En effet, la cause d'où procèdent les mouvements de tous les organes des sens est dans les dispositions bonnes ou mauvaises de l'âme, et la mienne est bien disposée. D'ailleurs il m'était impossible de chercher la Vidéhaine autre part: où trouver les femmes que l'on cherche si ce n'est toujours parmi les femmes?»

Ensuite, brûlant de voir Sîtâ, le Mâroutide Hanoûmat de continuer ses recherches au milieu du palais, dans les maisons ou berceaux de lianes, dans les salles de tableaux, dans les chambres de nuit; mais il ne vit pas encore là cette femme au charmant visage.

Hanoûmat, le fils du Vent, se remet à visiter, montant, descendant, s'arrêtant ici, marchant là, toutes les différentes salles consacrées à boire, les maisons où l'on garde les fleurs, les salles diverses de tableaux, les maisons d'amusements, les places publiques, les chars et les bocages plantés devant les maisons. Le quadrumane à la marche légère, tel qu'un autre Mâroute, le singe, réduit à la taille de quatre pouces, rôdait ainsi partout, ouvrant les portes, secouant les vantaux, entrant ici, sortant de là, d'un côté montant, d'un autre descendant un escalier. Il n'y a pas un endroit où n'aille Hanoûmat; il n'existe rien dans le gynœcée de Râvana où il ne porte ses pas.

Il vit un riant bosquet: «Voilà un grand bocage d'açokas avec des arbres de très-belle taille, pensa Hanoûmat aux longs bras, le sage fils du Vent; il faut que je cherche là, car je n'ai pas encore fouillé ce parage.»

Alors de s'élancer par bonds vers ce clos d'açokas, rapide comme la flèche au moment qu'elle part de la corde. Promptement arrivé là, ce grand, léger et vigoureux singe, fils de Mâroute, pénétra dans ce plantureux bocage, rempli d'arbres et de lianes par centaines.

Tandis qu'il cherchait la vertueuse fille des rois à la taille charmante, le singe réveillait tous les oiseaux dans leur doux sommeil. Des pluies de fleurs tombaient des arbres, odorante averse de plusieurs teintes que les troupes des oiseaux, en s'envolant, soulevaient avec le vent de leurs ailes. Inondé là de ces fleurs, Hanoûmat le Mâroutide, au milieu du bocage d'açokas, brillait tel qu'une montagne faite de fleurs. Aussi, à cette vue du singe entré dans les massifs d'arbres et courant partout çà et là, tous les êtres de s'imaginer que c'était le printemps même.

Le singe remarqua un grand çinçapâ d'or, qui étendait au large ses branches couvertes de nombreuses feuilles et de jeunes rameaux. Le grand singe courut en bondissant vers le çinçapâ au faîte élevé, arbre majestueux né au milieu de ces arbres d'or. Arrivé au pied, le brave Hanoûmat se mit à rouler ces pensées en lui-même: «D'ici je verrai la Mithilienne, qui soupire après la vue de son époux, marcher à son gré çà et là, ses yeux baignés de larmes, son cœur dans la tristesse, captive et toute pantelante, comme une daine séparée de son daim et tombée sous la griffe d'un lion.

Après cette réflexion du magnanime Hanoûmat, soit qu'il cherchât dans le cercle de l'horizon l'épouse du monarque des hommes, soit qu'il jetât ses regards au pied de l'arbre couvert de fleur, Hanoûmat voyait tout, caché lui-même dans l'épaisseur de son feuillage.

L'optimate singe aux longs bras vit des Rakshasîs difformes. Les unes avaient trois oreilles, les autres avaient des oreilles comme le fer d'un épieu; celle-ci avait d'amples oreilles et celle-là n'avait point d'oreilles; certaines n'avaient qu'un œil et certaines qu'une oreille. Telle aurait pu s'envelopper de ses oreilles comme d'une coiffe; telle, sur un cou long et grêle, soutenait sa tête d'une grosseur énorme: l'une avait de beaux cheveux, l'autre était chauve, les cheveux d'une autre lui faisaient comme un voile. Celle-ci était large du front et des oreilles, celle-là portait flasques et pendants le ventre et les mamelles: beaucoup avaient les dents saillantes, la bouche rompue, le visage laid et difforme.

Elles avaient la face rébarbative et le teint noir ou tanné: irascibles, amies des rixes, elles tenaient à la main des marteaux, des maillets d'armes et de grandes piques en fer.

Telle avait une gueule de crocodile, telle avait une hure de sanglier; telle cachait une âme sinistre sous un visage heureux; les unes étaient courtes, les autres longues, bossues, naines ou déhanchées. Certaines avaient les pieds d'un éléphant, d'un cane ou d'un chameau; celles-ci avaient le muffle soit d'un tigre, soit d'un buffle; celles-là une tête de serpent, d'âne, de cheval ou d'éléphant; d'autres avaient le nez campé sur le sommet du crâne. Il y en avait de bipèdes, de tripèdes, de quadrupèdes: celles-ci avaient de larges pieds, celles-là un cou et d'autres les mamelles d'une longueur démesurée. En voici avec une bouche et des yeux d'une grandeur immense; en voilà avec une langue et des ongles excessivement longs: telle avait le faciès d'une chèvre; telle autre le faciès d'une cavale; telle est vache par sa tête et telle autre a son cou emmanché avec le chef d'une truie. Certaine a le muffle d'une hyène et sa compagne celui d'une bourrique. Toutes ces Rakshasîs ont une force épouvantable. Le nez de celle-ci est court et le nez de celle-là prodigieusement long: telle a son nez de travers; le nez manque à telle autre.

Elles tiennent des lances, des épées, des maillets d'armes; elles se repaissent de chair; elles ont les mains et la face ointes de graisse, elles ont tous leurs membres souillés de chair et de sang. Avides de graisse et de viande, elles boivent et mangent continuellement; elles font aliment de tout; mais, quoiqu'elles mangent toujours, elles ne sont jamais rassasiées.

Le singe joyeux et le poil hérissé de plaisir vit enfin dans le cercle des Rakshasîs, telle que Rohinî dans la gueule de Râhoû, cette reine infortunée qui étreignait dans ses bras, comme une liane en fleurs, cet arbre sur les branches duquel Hanoûmat se tenait accroupi.

Le singe vit cette charmante femme s'asseoir, pleine de sa tristesse, à la racine de l'arbre sisô, le visage troublé comme le croissant de la lune, voilé par un nuage, au commencement de sa quinzaine blanche.

Dépouillée de ses parures et néanmoins telle encore que Lakshmî sans lotus à la main, accablée de honte, consumée par la douleur, pleine de langueur et le corps exténué, elle semblait Rohinî sous l'oppression de la planète Lohitânga; elle paraissait comme la richesse tombée; comme la mémoire quand elle s'affaisse dans l'incertitude; comme une espérance, qui s'est envolée; comme un ordre qui n'est plus soutenu par la puissance. Désolée, amaigrie par l'abstinence, baignant sa face de larmes, faible, très-délicate, l'âme épuisée de chagrins et le corps de souffrances, elle jetait épouvantée de nombreux et longs soupirs, comme l'épouse du roi des serpents.

À l'aspect de cette femme souillée de taches et de poussière, triste et non parée, elle si digne des parures, et telle que la reine des constellations quand sa lumière est obscurcie par de sombres nuages, l'incertitude assiégea l'esprit du singe dans ses investigations.

Le fils du Vent, Hanoûmat, la reconnut avec peine: aussi douteuse revient à l'homme dans un moment, où sa pensée n'y est pas attentive, la science qu'il doit à ses lectures.

Après que le vigoureux quadrumane eut médité un instant, il tourna vers la Mithilienne ses yeux noyés de larmes et se mit à gémir dans une vive douleur. «C'est là, se dit-il, c'est là cette femme inébranlable dans sa fidélité à son époux, Sîtâ, la fille du magnanime Djanaka, ce roi de Mithila, si dévoué à son devoir! Elle, qui fendit la terre et sortit du champ déchiré par le soc de la charrue; elle, qui fut produite par la poussière jaune du guéret, pareille au pollen des lotus.

«Délaissant tous ses plaisirs, entraînée par la force de sa piété conjugale, elle était, sans tenir compte des peines, entrée dans la forêt déserte. Là, contente de manger les fruits sauvages et les racines, heureuse d'obéir à son époux, elle goûtait dans les bois tout le bonheur qu'elle eût jamais goûté dans son palais. Cette princesse à la couleur d'or, qui accompagnait toutes ses paroles d'un sourire, infortunée, sans appui, elle endure ici un supplice épouvantable! Cette magnifique robe jaune, qui brille sur elle avec la teinte de l'or, est la même que j'ai vue avec les singes ce jour qu'elle fit tomber sur la montagne son vêtement supérieur.

«Mais je veux interroger cette vertueuse Mithilienne, troublée par l'odieux Râvana, comme une fontaine par un homme altéré. Elle ne brille plus aujourd'hui, comme un lotus souillé de boue, cette femme en deuil, que le monstre aux dix têtes arracha violemment à ce lac d'Ikshwâkou! Elle, à cause de qui Râma est tourmenté de quatre sentiments: la pitié, la tendresse, le chagrin et l'amour. À cette pensée: «Ma femme est perdue!» sa pitié s'émeut; «elle pense à moi!» sa tendresse; «épouse fidèle!» son chagrin; «épouse adorée!» son amour.»

S'étant réveillé au temps opportun, le puissant monarque des Rakshasas, sa robe et ses guirlandes tombées, la tête encore échauffée par l'ivresse, tourna sa pensée vers la Vidéhaine.

Car, enchaîné fortement à Sîtâ, enivré d'amour jusqu'à la fureur, il ne pouvait cacher la passion effrénée dont son âme était consumée pour elle. Brûlant de voir la Mithilienne, il sortit de son palais: il était paré de tous ses joyaux et portait une magnificence incomparable.

Une centaine de femmes seulement suivaient Râvana dans sa marche, comme les femmes des Gandharvas et des Dieux suivent Kouvéra, le rejeton de Poulastya. Là, ces femmes portaient, les unes des lampes d'or et de formes diverses, les autres un chasse-mouche fait avec la queue du gayal, celles-là des éventails. Celles-ci d'une politesse distinguée marchaient, tenant à leur main droite des vases massifs d'or et pleins de maints breuvages.

Le fils du Vent alors entendit le son des noûpouras et des ceintures, qui gazouillaient aux pieds et sur les flancs de ces femmes du plus haut parage.

Brillant de tous les côtés par l'éclat de plusieurs lampes, où brûlaient, portés devant lui, des parfums et des huiles de sésame, Râvana, plein d'ivresse, d'orgueil et de luxure, semblait au regard oblique de ses grands yeux rouges l'Amour, qui s'avance irrité sans arc à la main.

À la vue de la splendeur infinie qu'il semait de tous les côtés: «C'est le monarque aux longs bras!» pensa le singe vigoureux à la grande énergie. L'intelligent quadrumane s'élance à terre et, gagnant une autre branche cachée au milieu des feuilles et des arbrisseaux, il s'y tient, désireux de voir ce que va faire le monstre aux dix têtes.

À l'aspect de Râvana, l'auguste femme trembla, comme un bananier battu par le vent.

Le Démon aux dix têtes vit l'infortunée Vidéhaine gardée par les troupes des Rakshasîs, en proie à sa douleur et submergée dans le chagrin, comme un vaisseau dans la grande mer. Il vit, inébranlable dans la foi jurée à son époux, il vit la triste captive assise alors sur la terre nue: telle une liane coupée de l'arbre conjugal et tombée sur le sol.

Il vit, privée de l'usage des bains et des parfums, les membres hâlés, sa personne non parée, elle si digne de toute parure: il vit telle qu'une statue faite de l'or le plus pur, mais souillée de poussière, il vit Sîtâ fuir dans le char de ses désirs attelé avec les coursiers de la pensée vers le grand et sage Râma, ce lion des rois, qui possédait la science de son âme.

Il la vit saisie de mouvements convulsifs à son approche.

Elle parut à ses yeux comme une gloire, qui se dément, comme la foi en butte au mépris, comme une postérité détruite, comme une espérance envolée, comme une Déesse tombée du ciel, comme un ordre foulé aux pieds.

Comme un autel souillé, comme la flamme éteinte du feu, comme le croissant de la lune, dont le rayon tombe du ciel sur la terre sans nous apporter de lumière.

Il la vit accablée par sa douleur, poussant des soupirs et telle que l'épouse du roi des éléphants, qui, séparée du chef de son troupeau et tombée captive, est gardée dans un peloton de chasseurs.

Consumée par le jeûne, le chagrin, la rêverie et la crainte, maigre, triste, se refusant la nourriture, se faisant, pour ainsi dire, un trésor de macérations, en proie à la douleur et ses mains jointes à ses tempes, comme une Déesse, elle demandait continuellement au ciel de conserver la vie à Râma et d'envoyer la mort à son persécuteur.

Râvana tint ce langage avec amour à l'infortunée Sîtâ, cette femme sans joie, macérant son corps et fidèle à son époux: «À mon aspect, te cachant çà et là dans ta crainte, tu voudrais te plonger au sein de l'invisibilité. Il n'est ici, noble dame, ni hommes quelconques, ni Rakshasas mêmes: bannis donc la terreur, Sîtâ, que t'inspire ma présence. Prendre les femmes de force et les ravir avec violence, ce fut de toutes manières et dans tous les temps notre métier, dame craintive, à nous autres Démons Rakshasas.

«Je t'aime, femme aux grands yeux! Sache enfin m'apprécier, ma bien-aimée, ô toi, en qui sont réunies toutes les perfections du corps, et qui es l'enchantement de tous les mondes! Ainsi, je ne te verrais plus armée de cette haine contre moi, noble dame. Reine, tu n'as rien à craindre ici; aie confiance en moi: accorde-moi ton amour, chère Vidéhaine, et ne reste point ainsi plongée dans le chagrin. Ces cheveux, que tu portes liés dans une seule tresse, comme les veuves, cette rêverie, cette robe souillée, cet éloignement des bains, le jeûne: ce ne sont pas là des choses qui siéent pour toi.

«Ce qu'il te faut, ce sont les guirlandes variées, les parfums d'aloès et de sandal, les robes de toute espèce, les célestes parures, les plus riches bouquets de fleurs, des lits précieux, de magnifiques siéges, et le chant, et la danse, et les instruments de musique: car je t'égale à moi, princesse du Vidéha. Tu es la perle des femmes; revêts donc tes membres de leurs parures: comment peux-tu, noble dame, toi, femme de haut parage, te montrer ainsi devant mes yeux?

«Elle passera cette jeunesse que tu pares avec tant de beauté; ce rapide fleuve du temps est comme l'eau; une fois écoulé, il ne revient plus!

«Viçvakarma, l'artiste en belles choses, après qu'il t'eut faite, n'en a plus fait d'autre, je pense; car il n'existe pas, Mithilienne, une seconde femme qui te soit égale en beauté. À la vue de la jeunesse et des charmes dont tu es si bien douée, quel homme venu près de toi voudrait s'éloigner de ta présence, fût-il Brahma lui-même?

«Mithilienne, sois mon épouse; abandonne cette folie: sois mon épouse favorite, à la tête de mes nombreuses femmes les plus distinguées. Les joyaux que j'ai ravis aux mondes avec violence, ils sont tous à toi, dame craintive, et ce royaume et moi-même. À cause de toi, je veux conquérir toute la terre, femme coquette, et la donner à Djanaka, ton père, avec les villes nombreuses qui en couvrent l'étendue.

«Témoignes-en le désir, et l'on va te faire à l'instant une magnifique parure. Que les plus brillants joyaux étincellent, attachés sur ta personne! Que je voie, femme bien faite, la parure orner tes jolies formes, et ta grâce polie orner la parure même.

«Jouis des pierreries diverses qui appartenaient au fils de Viçravas; jouis à ton gré, femme ravissante, de Lankâ et de moi. Râma n'est pas mon égal, Sîtâ, ni pour les austérités de la pénitence, ni pour les richesses, ni pour la rapidité même des pas: il ne m'égale ni en force, ni en valeur, ni en renommée. Jouis, dame craintive, ô toi, de qui la personne est embellie par ce brillant collier d'or, jouis donc avec moi du plaisir de ces forêts, nées sur les rivages de l'Océan, percées d'avenues et couvertes par une multitude d'arbres à la cime fleurie.»

Après qu'elle eut écouté ce langage du Rakshasa terrible, Sîtâ oppressée, abattue, d'une voix triste, lui répondit ces mots prononcés avec lenteur: «C'est une chose honteuse, que je ne dois pas faire, moi, vertueuse épouse, entrée dans une famille pure et née dans une illustre famille.»

Quand elle eut parlé de cette manière à l'Indra des Rakshasas, la chaste Vidéhaine au charmant visage tourna le dos à Râvana et lui dit encore ces paroles: «Je suis l'épouse d'un autre, je ne puis donc être une épouse convenable pour toi; allons! jette les yeux sur le devoir; allons! suis le sentier du bien! De même que tu défends tes épouses, ainsi dois-tu, nocturne Génie, défendre les épouses des autres.

«Ou les gens de bien manquent ici, ou tu ne suis pas l'exemple des gens de bien: ce métier, dont tu parles, c'est ce que les sages nomment le crime. Bientôt Lankâ, couverte par des masses de pierreries, Lankâ, pour la faute de toi seul, va périr, malheureuse de ce qu'elle eut pour maître un insensé. À la vue du malheur tombé sur ton âme scélérate: «Quel bonheur! s'écrieront avec joie tous les hommes; ce monstre aux actions féroces a donc enfin trouvé la mort!»

«Ni ton empire, ni tes richesses ne peuvent me séduire: je n'appartiens qu'à Râma, comme la lumière n'appartient qu'à l'astre du jour!

«Ne fus-je pas légalement unie pour son épouse à ce bien magnanime, comme la science est unie au brahme, qui a dompté son âme et reçu l'initiation après le bain cérémoniel? Allons, Râvana! allons! rends-moi à Râma dans ma douleur, comme la femelle chérie d'un noble éléphant, qu'on ramène à son époux amoureux dans la grande forêt.

«La raison te commande, Râvana, de sauver ta ville et de gagner l'amitié du vaillant Raghouide, à moins que tu ne désires une mort épouvantable.

«Avant peu le Raghouide, mon époux, qui dompte ses ennemis; avant peu Râma, fondant sur toi, son odieux rival, m'arrachera de tes mains comme Vishnou aux trois pas ravit aux Asouras sa Lakshmî enflammée de splendeur.»

À ces paroles de la Mithilienne, le monarque irrité des Rakshasas lui répondit ces mots dans une colère montée jusqu'à la fureur: «Tu crois sans doute que ta condition de femme te met à l'abri du supplice, et c'est là ce qui t'excite à me tenir sans crainte ce langage outrageant. Il n'est pas convenable de jeter une injure ni même des paroles qui déplaisent dans l'oreille d'un roi, surtout au milieu de grandes et d'éminentes personnes. Assurément, dit-on, une politesse distinguée est la parure des femmes; c'est un avantage, noble dame, qu'il ne t'est pas facile d'acquérir. Comment peux-tu conserver ici le désir de ton époux?

«Au point où ma colère est montée, amassée comme elle est sur ta tête, il faudra bien que je t'envoie à la mort! Si tu vis maintenant, c'est grâce à ce que tu es une femme!»

Indignée de ce langage, Sîtâ répondit avec colère au monarque des Rakshasas, comme la gloire pure qui s'adresse à la honte: «À la nouvelle du carnage que Râma fit dans le Djanasthâna, à la nouvelle qu'il avait tué Doûshana et Khara même, ta première pensée fut pour la vengeance, et tu m'as conduite ici.

«Car notre habitation était vide alors de ces deux héroïques et nobles frères, sortis pour la chasse, tels que deux lions d'une caverne.

«Les forces ne seront pas égales dans cette guerre, prête à fondre ici entre eux et toi. Bientôt accompagné du Soumitride, Râma s'en ira de ces lieux, emportant avec la tienne les vies de ton armée, comme le soleil passe, ayant tari une flaque d'eau.»

Le monarque des Rakshasas, quand il eut ouï ces paroles amères de Sîtâ, répondit en ce langage odieux à cette femme d'un aspect aimable: «J'ai toujours été avec toi comme un flatteur, esclave des femmes; mais, à chaque fois, tu m'as traité comme un être à qui l'on paye en mépris la douceur de ses paroles.

«Pour chacune des paroles outrageantes que tu m'as dites, Mithilienne, une horrible mort ne serait qu'un juste châtiment. Mais il me faut patienter encore deux mois: je t'accorde ce temps: puis, monte dans ma couche, femme aux yeux enivrants. Passé le terme de ces deux mois, si tu refuses de m'accepter pour ton époux, mes cuisiniers te couperont en morceaux pour mon déjeuner!

«Râma ne pourra jamais te reconquérir, Mithilienne, comme Hiranyakaçipou ne put enlever Poulakshmî venue dans les mains d'Indra.»

À la vue de cette belle Djanakide ainsi menacée par le monstre aux dix têtes, les jeunes filles aux grands yeux des Gandharvas et des Dieux furent saisies par la douleur. Résolues à la défendre, elles se mirent, avec les mouvements de leurs yeux obliques et les signes de leurs visages à rassurer Sîtâ contre les menaces du hideux Rakshasa.

Raffermie par elles, Sîtâ, justement fière de sa belle conduite, tint ce langage utile pour lui-même à ce Râvana, qui fit verser tant de larmes au monde:

«Il n'existe assurément aucun être, dévoué au soin d'acquérir la béatitude, qui ne veuille détourner tes pas de cette action criminelle. Il n'est, certes! pas dans les trois mondes un autre que toi pour oser même de pensée arrêter son désir sur moi, l'épouse du sage Râma, non plus qu'il n'oserait désirer Çatchî, l'épouse de l'immortel Indra. Après que tu m'as tenu un langage tel à moi, la femme de Râma, tu verras bientôt, vil Rakshasa, quelle résolution a prise ce héros d'une vigueur sans mesure! De même qu'un lièvre n'est pas l'égal d'un fier éléphant pour le combat: de même Râma est tel qu'un éléphant vis-à-vis de toi, et l'on te regarde, toi! comme un vil lièvre à côté de lui.

«Quand tu viens rabaisser ainsi le rejeton d'Ikshwâkou, tu ne penses pas ce que tu dis; car tu ne saurais tenir le pied ferme dans la région de sa vue le temps qu'a duré ta jactance.

«On ne peut m'ôter au vaillant Râma, tant qu'il vit; mais si le Destin a voulu disposer les choses comme elles sont, ce fut pour ta mort, sans aucun doute.»

Après ces mots, Râvana, qui fait répandre tant de larmes au monde, impose un ordre à toutes les Rakshasîs épouvantables à la vue.

«Rakshasîs, leur dit-il, faites ce qu'il faut, sans balancer, à l'ordre que je vous donne ici, pour que Sîtâ la Djanakide sache bientôt obéir à ma volonté! Employez pour la rompre tous les moyens, les présents et les caresses, les flatteries et les menaces: faites-la s'incliner vers moi à force de travaux mêmes et par de nombreux châtiments!»

Quand il eut donné ce commandement aux furies, le monarque des Rakshasas, l'âme pleine de colère et d'amour, sortit abandonnant la Djanakide.

Le monarque des Rakshasas était à peine sorti et retourné dans son gynœcée, que les Rakshasîs aux formes épouvantables s'élancèrent toutes vers Sîtâ. Ces furies aux visages difformes commencent par se moquer de leur captive; ensuite elles couvrent à l'envi de paroles choquantes et d'injures cette infortunée, à qui des louanges seules étaient si bien dues.

«Quoi! Sîtâ, tu n'es pas heureuse d'habiter ce gynœcée, meublé de couches somptueuses et doué complétement des choses que l'on peut désirer? Pourquoi donc es-tu fière d'avoir un époux de condition humaine? Détourne ta pensée de Râma; tu ne dois plus jamais retourner vers lui!

«Pourquoi ne veux-tu pas être l'épouse du monarque des Naîrritas, lui, de qui le bras a vaincu les trente-trois Dieux et le roi des Immortels? Pourquoi, ma belle, toi, simple humaine, ne pas élever ton ambition au-dessus d'un humain, ce Râma, qui ne jouit pas d'une heureuse fortune, qui est exilé de sa famille, qui vit dans le trouble, qui est enfin tombé du trône?»

À ces mots des Rakshasîs, la Djanakide au visage de lotus répondit en ces termes, les yeux remplis de larmes: «Mon âme repousse comme un péché ce langage sorti de votre bouche, ces affreuses paroles, exécrées du monde. Qu'il soit malheureux ou banni de son royaume, l'homme qui est mon époux est l'homme que je dois vénérer, comme l'épouse de Bhrigou ne cessa point d'estimer cet anachorète à la grande vigueur. Il est donc impossible que je renie mon époux: n'est-il pas une divinité pour moi?»

À ces mots de Sîtâ, les Rakshasîs, pleines de colère, se mettent à menacer çà et là avec des paroles féroces la malheureuse Vidéhaine. Hanoûmat, caché dans les branches du çinçapâ, entendit ces discours menaçants, que les furies déversaient à l'envi sur elle.

Les Rakshasîs irritées se penchent de tous les côtés sur la tremblante Vidéhaine, lèchent avidement Sîtâ avec ces hideuses langues, dont leur grande bouche est couverte; et, saisissant leurs épées, empoignant leurs bipennes, lui disent, enflammées de courroux: «Si tu ne veux pas de Râvana pour ton époux, tu vas périr: n'en doute pas!»

À ces menaces, elle de s'enfuir et de se réfugier, baignée de larmes, au tronc du çinçapâ. Là, harcelée de nouveau par les furies épouvantables, cette noble dame aux grands yeux se tient, noyée dans sa douleur, au pied du grand arbre; mais, de tous les côtés, les Rakshasîs n'en continuent pas moins d'effrayer la Vidéhaine maigre, le visage abattu, le corps vêtu d'une robe souillée.

Ensuite une Rakshasî à l'aspect épouvantable, les dents longues, le ventre saillant, les formes encolérées, Vinatâ ou la courbée, c'est ainsi qu'elle était nommée, lui dit: «Il suffit de cette preuve, Sîtâ, que tu aimes ton époux. En tous lieux, ce qui passe la mesure est un malheur. Je suis contente de toi, noble dame: ce qu'on peut faire humainement, tu l'as fait! Mais écoute la parole de vérité que je vais dire, Mithilienne. Accepte comme époux Râvana, le souverain de tous les Rakshasas; ce Démon vaillant, beau, poli, qui sait dire à chacun des mots aimables; lui, si noble de caractère, égal dans les combats au grand Indra lui-même. Abandonne Râma, un malheureux, un homme! et que ton cœur incline vers Daçagrîva. Embaumée d'un onguent céleste et parée de célestes atours, sois désormais la souveraine de tous les mondes, comme Swâhâ est l'épouse du Feu et Çatchî l'épouse de l'auguste Indra.

«Que veux-tu faire de ce Râma, un misérable, qui, pour ainsi dire, n'est déjà plus? Accepte Râvana comme un époux qui est tout dévoué à toi et de qui les pensées, belle dame sont toutes pour toi! Si tu ne suis pas ce conseil, que, moi! je te donne ici, nous allons toutes, à cette heure même, te manger!»

Une autre furie, horrible à la vue et nommée la Déhanchée, dit en vociférant, les formes toutes courroucées et levant son poing: «C'est trop de paroles inconvenantes, que notre douceur et notre bienveillance pour toi nous ont fait écouter patiemment! À cause de toi, ma jeune enfant, nous sommes accablées de peines et de soins: à quoi bon tarder, Sîtâ? Aime Râvana, ou meurs! Si tu ne fais pas ce que je dis là, toutes les Rakshasîs vont te manger à cette heure même, n'en doute pas!»

Ensuite Tête-de-cheval, rôdeuse épouvantable des nuits, la bouche en feu et les yeux enflammés dit, la tête penchée sur la poitrine, ces mots avec colère à l'épouse de Râma: «Longtemps nous avons mêlé nos caresses aux avis que nous t'avons donnés, Mithilienne, et cependant tu n'as pas encore suivi nos paroles salutaires et dites à propos. Tu fus amenée sur le rivage ultérieur de la mer inabordable pour d'autres, et tu es entrée, Mithilienne, dans le gynœcée terrible de Râvana. C'est assez verser de larmes! abandonne cet inutile chagrin! Le Dieu même qui brisa les cités volantes ne pourrait te délivrer, enfermée dans le sérail de Râvana et bien gardée ici par nous toutes. Suis donc le salutaire conseil, Mithilienne, qui t'est donné par moi. Cultive le plaisir et la joie, dépouille ce chagrin continuel. Tu ne sais pas, toi! Sîtâ, combien la jeunesse d'une femme est incertaine: savoure donc le plaisir, tandis que tu la tiens encore. Ivre de vin, parcours avec le monarque des Rakshasas ses délicieux jardins et ses bois d'agrément sur la pente des montagnes. Sept milliers de femmes se tiendront, Mithilienne, attentives à tes ordres. Accepte pour ton époux Râvana, le souverain de tous les Rakshasas: ou bien, si tu n'obéis pas comme il faut à la parole que j'ai dite, nous allons t'arracher le cœur et nous le mangerons!»

Après elle, une Rakshasî d'un horrible aspect et nommée Ventre-de-tonnerre jeta ces mots, brandissant une grande pique: «Alors que je vis cette femme, devenue la proie de Râvana; elle de qui les yeux se jouaient comme une onde et le sein palpitait de crainte, il me vint une grande envie de la manger. Quel régal, pensais-je, de savourer son foie, sa croupe, sa poitrine, ses entrailles, sa tête et son cœur tout dégouttant de sang liquide!»

La Rakshasî, nommée la Déhanchée prit de nouveau la parole: «Étranglons Sîtâ, fit-elle, et nous irons annoncer qu'elle est morte de soi-même. En effet, quand il aura vu cette femme sans respiration et passée dans l'empire d'Yama: «Eh bien! mangez-la!» nous dira le maître; je n'en doute pas.»

«—Partageons-la donc entre nous toutes, car je n'aime pas les disputes;» lui répondit une Rakshasî, qui avait nom Tête-de-chèvre.

«—J'approuve ce que vient de nous dire ici Tête-de-chèvre. Qu'on apporte vite, reprit Çoûrpanakhâ, la furie aux ongles, dont chaque aurait pu faire un van6; qu'on apporte ici des liqueurs enivrantes et beaucoup de guirlandes variées. Quand nous aurons bien dîné avec la chair humaine, nous danserons sur la place où l'on brûle les victimes! Si elle ne veut pas faire comme il fut dit par nous, eh bien! mettons un genou sur elle et mangeons-la de compagnie!»

À de telles menaces, que lui jettent à l'envi ces Rakshasîs très-épouvantables, la fermeté échappe à Sîtâ, et cette femme, semblable à une fille des Dieux, se met à pleurer.

Accablée par tant d'invectives effrayantes, que vomissaient toutes ces furies hideuses, la fille du roi Djanaka versait des larmes, baignant ses larges seins avec l'eau dont ses yeux répandaient les torrents; et, plongée dans sa triste rêverie, elle ne pouvait aborder nulle part à la fin de cette douleur. En ce moment les femmes de Râvana, qui avaient tenté Sîtâ par tous les artifices et rempli de concert les injonctions du maître avec le plus grand soin, firent silence autour d'elle.

Aux paroles des Rakshasîs, la sage Vidéhaine répondit, effrayée au plus haut point et d'une voix que ses larmes rendaient bégayante: «Il ne sied pas qu'une femme de condition humaine soit l'épouse d'un Rakshasa: mangez toutes mon corps, si vous voulez; je ne ferai pas ce que vous dites!»

Elle s'appuya sur une longue branche fleurie d'açoka, et là, brisée par le chagrin, l'âme en quelque sorte exhalée, elle reporta une pensée vers son époux: «Hélas! Râma!» s'écria-t-elle, assaillie par la douleur;» Hâ! Lakshmana!» fit-elle encore: «Hélas! Kâauçalyâ, ma belle-mère! Hélas! noble Soumitrâ!

«Heureux les regards qui voient ce rejeton de Kakoutstha, à l'âme reconnaissante, aux paroles aimables, aux yeux teints comme les pétales du lotus, au cœur doué avec le courage des lions. De quel crime jadis mon âme dans un autre corps s'est-elle donc souillée, pour que je doive subir un tel chagrin et cette horrible torture! Honte à la condition humaine! Honte à celle de l'esclave, puisqu'il m'est impossible de rejeter la vie à ma volonté! Puisque Yama ne m'entraîne pas dans son empire, moi, ballottée dans une douleur sans rivage!»

Tandis que la fille du roi Djanaka parlait ainsi, des larmes ruisselaient à son visage; et, malade, vivement affligée, la tête baissée à terre, la jeune femme se lamentait comme une égarée ou telle qu'une insensée; tantôt, comme engourdie au fond d'une tristesse inerte; tantôt, se débattant sur le sol comme une pouliche qui se roule dans la poussière.

«Si Râma savait que je suis captive ici dans le palais de Râvana, sa main irritée enverrait aujourd'hui ses flèches dépeupler tout Lankâ de Rakshasas; il tarirait sa grande mer et renverserait la ville même!

«Rien n'y serait épargné, en premier lieu, dans la race impure du vil Râvana; ensuite, dans chaque maison des Rakshasîs, qui tomberaient elles-mêmes sur leurs époux immolés; et la cité résonnerait alors de mes chants, comme elle retentit à cette heure de mes plaintes larmoyantes! Oui! Râma, secondé par Lakshmana; viderait tout Lankâ de Rakshasas, et l'on chercherait un jour la ville sur la terre où maintenant elle s'élève!

À ce langage de Sîtâ, ses gardiennes sont remplies de colère: les unes s'en vont rapporter ses discours au cruel Râvana; les autres, furieuses à l'aspect épouvantable, s'approchent d'elle et recommencent à l'accabler de paroles outrageantes et même de paroles sinistres: «O bonheur! c'est maintenant, ignoble Sîtâ, puisque tu choisis un parti funeste; c'est maintenant que les Rakshasîs vont manger les chairs arrachées de tous les côtés sur tes membres!»

Or, en ce moment, parlait un oiseau perché sur une branche, adressant à l'affligée mainte et mainte consolation puissante; corneille fortunée, elle envoyait à la captive sa douce parole de «bonjour,» et semblait annoncer à Sîtâ la prochaine arrivée de son époux.

Le vaillant Hanoûmat entendit, sans que rien lui échappât, toutes ces paroles; le fils du Vent regarda cette reine malheureuse comme il eût regardé une Déesse elle-même au sein du Nandana; ensuite, il se mit à rouler dans son esprit mainte espèce de pensées: «Celle que les singes par milliers, par millions et par centaines de millions cherchent dans tous les points de l'espace, c'est moi, qui l'ai trouvée!

«Les convenances m'imposent de rassurer une épouse qui aspire à la vue de son époux, ce héros doué véritablement d'une âme sans mesure. Elle ne trouve pas une fin à sa douleur, elle, qui jusqu'ici n'en avait pas connu les angoisses.

«Si je m'en retourne sans avoir consolé dans son abandon cette infortunée, de qui l'âme est plongée dans la tristesse, cet oubli sera blâmé fortement comme une faute. Il m'est impossible de m'entretenir avec elle en présence de ces rôdeuses impures des nuits. Comment donc faire? se disait Hanoûmat, enfoncé dans ses réflexions. Si je ne la rassure pas entièrement aujourd'hui, elle abandonnera la vie, je ne puis en douter nullement. Et si Râma vient à me demander: «Qu'est-ce que t'a dit ma bien-aimée?» que lui répondrai-je, moi, qui n'aurai pas causé avec cette femme d'une taille ravissante?»

Il dit; et, s'étant recueilli dans ses réflexions, le singe intelligent adopte enfin cette idée:

«Je vais lui nommer Râma aux travaux infatigables, et lui parler dans un langage sanscrit, mais comme on le trouve sur les lèvres d'un homme qui n'est pas un brahme. De cette manière, je ne puis effrayer cette infortunée, de qui l'âme est allée dans sa pensée rejoindre son époux.»

Le grand singe fit tomber ces mots avec lenteur dans l'oreille de Sîtâ: «Reine, que vit naître le Vidéha, ton époux Râma te dit par ma bouche ce qu'il y a de plus heureux; et le jeune frère de ton mari, Lakshmana, le héros, te souhaite la félicité!» Quand il eut dit ces mots, Hanoûmat, le fils du Vent, cessa; et la Djanakide, à ces douces paroles, ouvrit son cœur au plaisir et se réjouit. Ensuite, elle, de qui l'âme était assiégée par les soucis, elle de lever craintive sa tête aux jolis cheveux annelés et de regarder en haut sur le çinçapâ. Tremblante alors et l'âme tout émue, la modeste Sîtâ vit, assis au milieu des branches, un singe d'un aspect aimable. À la vue du noble quadrumane posé dans une attitude respectueuse: «Ce que j'ai cru entendre n'était qu'un songe;» pensa la dame de Mithila.

Mais, ne voyant pas autre chose qu'un singe, son âme défaillit: elle resta longtemps comme une personne évanouie; et, quand elle eut enfin recouvré sa connaissance, cette femme aux grands yeux, Sîtâ de rouler ces pensées en elle-même: «C'est un songe! je me suis endormie un instant, épuisée de terreur et de chagrin; car il n'est plus de sommeil pour moi, depuis que j'ai perdu celui de qui le visage ressemble à la reine des nuits! En effet, toute mon âme s'en est allée vers lui; l'amour que je porte à mon époux égare souvent mon esprit; et, pensant à lui sans cesse, c'est lui que je vois, c'est lui que j'entends, au milieu de ma rêverie.

«... Mais quelle est donc cette chose? car un songe n'a point de corps, et c'est un corps bien manifeste qui me parle ici! Adoration soit rendue à Çiva, au Dieu qui tient la foudre, à l'Être-existant-par-lui-même! Adoration soit rendue même au Feu! S'il y a quelque chose de réel dans ce que dit là cet habitant des bois, daignent ces Dieux faire que toutes les paroles en soient véritables!»

Ensuite, Hanoûmat adressa une seconde fois la parole à Sîtâ, et, portant à sa tête les deux mains réunies, il rendit cet hommage à la Djanakide et lui dit: «Qui es-tu, femme aux yeux en pétales de lotus, à la robe de soie jaune, toi qui te tiens appuyée sur une branche de cet arbre et qui appartiens sans doute à la classe des Immortels?

«Si tu es Sîtâ la Vidéhaine, que Râvana put un jour enlever de force dans le Djanasthâna, dis-moi, noble dame, la vérité.»

Quand elle eut ouï ces paroles d'Hanoûmat, la Vidéhaine, que le nom de son époux avait remplie de joie, répondit en ces termes au grand singe, qui était venu se placer dans le milieu du çinçapâ: «Je suis la fille du magnanime Djanaka, le roi du Vidéha: on m'appelle Sîtâ, et je suis l'épouse du sage Râma.»

À ces paroles de Sîtâ, le noble singe Hanoûmat lui répondit en ces termes, l'âme partagée entre la douleur et le plaisir:

«C'est l'ordre même de Râma qui m'envoie ici vers toi en qualité de messager: Râma est bien portant, belle Vidéhaine; il te souhaite ce qu'il y a de plus heureux. Lakshmana aux longs bras, la joie de Soumitrâ, sa mère, te salue, inclinant sa tête devant toi, mais consumée par la douleur, car tu es toujours présente à la pensée de ton fils7, comme un fils est toujours présent à la pensée de sa mère. Ce Démon, qui, un jour, dans la forêt, te fait dire ici Lakshmana par ma bouche; ce Démon, qui avait séduit tes regards, reine, sous la forme empruntée d'une gazelle ravissante au pelage d'or, mon frère aîné, qui pour moi est égal à un père, Râma aux yeux beaux comme des lotus, Râma, à qui le devoir est connu dans sa vraie nature, l'a tué avec justice en lui décochant une grande flèche aux nœuds droits.

«Mârîtcha, en tombant, a jeté son cri au loin.

«Le vertueux Lakshmana, pour te faire plaisir, obéit docilement aux paroles mordantes que tu lui fis entendre à cette occasion; car ton jeune beau-frère est pour toi, reine, toujours plein d'une respectueuse soumission...»

À ces mots, le singe de s'incliner devant elle et Sîtâ de pousser à cette vue un long et brûlant soupir: «Si tu es Râvana lui-même, qui, aidé par la puissance de la magie, vient ajouter une nouvelle douleur à mon chagrin, lui dit cette femme au visage brillant comme la lune, tu ne fais pas une belle action. Mais salut à toi, noble singe, si tu es un messager envoyé par mon époux! Je demande que tu me fasses de lui un récit qui me ravira de plaisir. Raconte-moi les vertus de mon bien-aimé Râma: tu entraînes mon âme, beau singe, comme la saison chaude emporte la rive du fleuve. Mais ceci n'est, hélas! qu'un songe! c'est un songe qui présente le singe à mes yeux! car ce rêve, il m'enivre d'une grande béatitude, et la béatitude n'est donnée à personne ici-bas.

«Oh! qu'il y a de charmes en toi, songe! puisque, dans mon triste abandon même, je te vois sous mes yeux comme un habitant des bois, qui m'est envoyé par le noble enfant de Raghou!

«Cette vision aurait-elle sa cause dans le trouble de mon esprit? est-ce délire, hallucination, folie? ou n'est-ce qu'un effet du mirage?

«Ou plutôt ce n'est pas égarement, ni délire, ou signe d'un trouble dans mon esprit: je vois bien que le singe est ici une réalité.»

Ensuite, la fille du roi Djanaka eut le désir de connaître mieux le singe, et, cette pensée conçue, la Mithilienne de lui parler en ces termes:

«Puisque tu es le messager de Râma, veuille bien encore, ô le meilleur des singes, me dire avec le secours des comparaisons quel est ce Râma, allié des singes, habitants des bois?»

À ces paroles de Sîtâ, l'auguste fils du Vent lui répondit en ces mots doux à l'oreille:

«Ce prince vertueux, qui a l'énergie de la vérité, qui est le Devoir même incarné, qui trouve son plaisir dans le bonheur de toutes les créatures, qui est le défenseur et le donateur de tous les biens, vigoureux comme le vent, invincible comme le grand Indra, aimé du monde comme la lune et resplendissant comme le soleil; ce roi, chéri de tout l'univers, semblable à Kouvéra, et qui possède autant de courage qu'il en est dans Vishnou à la force immense; ce monarque, sur la bouche duquel réside la vérité; ce Râma à la voix douce comme celle de Vrihaspati, et beau, joli, charmant comme l'Amour, qui s'est revêtu d'un corps; ce magnanime, qui a dompté la colère en lui-même, c'est le plus intrépide guerrier et le plus grand héros du monde! Sous l'ombre de son bras l'univers entier repose, et, dans un prochain combat il va tuer de ses dards enflammés de fureur, comme des serpents gonflés de leurs poisons, ce Râvana par qui tu fus enlevée de ton ermitage vide, un jour qu'il en eut fait écarter ce vigoureux fils de Raghou, sous les apparences mensongères d'une gazelle! Tu verras donc bientôt ce méchant goûter le fruit de son action! Envoyé par ton époux, je me présente ici devant tes yeux en qualité de son messager: ta séparation d'avec lui brûle son cœur de chagrin; il te souhaite une bonne santé!

«Sous peu de temps, accompagné de Lakshmana et de Sougrîva, tu verras venir ici ton Râma au milieu des singes par dix millions comme Indra au milieu des Maroutes. Je suis le singe appelé Hanoûmat, le conseiller de Sougrîva et le messager de Râma, ce héros infatigable et ce lion des rois. J'ai franchi la grande mer et je suis entré dans la cité de Lankâ.

«Je ne suis pas ce que tu penses, reine: abandonne ce doute, crois-en ma parole, Mithilienne, car jamais un mensonge n'a souillé ma bouche.»

«Comme tu ne vois en moi qu'un singe, c'est évident! et non pas autre chose, reçois donc cet anneau, sur lequel est écrit le nom de Râma; car il me fut donné par ce magnanime comme un signe qui devait m'accréditer.

«Râma sur cet anneau d'or, auguste reine, a gravé lui-même ces mots: «D'or, d'or, d'or!»

Les membres palpitants de joie et la face baignée de larmes, la royale captive reçut alors cet anneau et le mit sur sa tête. À peine entendues les paroles que Râma lui envoyait, à peine vu l'anneau, elle versa de ses yeux noirs et charmants l'eau dont la source est dans la joie. Son visage pur aux belles dents et doué avec les dons les plus charmants parut comme l'astre des nuits, quand son disque sort affranchi de la gueule du serpent Râhou.

La femme aux yeux de gazelle dit alors ces douces paroles au singe d'une voix suffoquée par ses larmes, mais où la joie se mêlait avec le chagrin:

«Je veux offrir au temps convenable un sacrifice aux Dieux en reconnaissance de cet événement, ô le plus grand des singes. Quel bonheur! mon époux jouit encore de la vie! Lakshmana, oh! bonheur! vit encore! Je suis toute satisfaite d'apprendre ici par ton récit, après tant de jours écoulés, que mon époux et le héros Lakshmana se portent bien l'un et l'autre.»

Elle dit ensuite au fils du Vent: «Je suis contente de toi, singe, puisses-tu jouir d'une longue vie! Sois heureux! toi, par qui me fut annoncé que mon époux est en bonne santé avec son frère puîné. Certes! je ne crois pas, noble singe, que tu sois un quadrumane vulgaire, toi, à qui ce Râvana n'inspire ni terreur, ni frémissement! Tu es bien digne de converser avec moi, ô le plus excellent des singes, puisque tu viens, envoyé par mon époux, qui a la science de son âme. Il est sûr que Râma n'eût pas envoyé, surtout en ma présence, un affidé qu'il n'aurait pas étudié et dont il n'eût pas expérimenté le courage!

«Râma n'est-il pas dans le trouble? N'est-il pas rongé de chagrin?

«Emploie-t-il sa main à des actions viriles et même à des œuvres divines? Est-ce que l'absence n'a point effacé mon amour dans le cœur de ce noble héros? Non! c'est lui, qui doit m'arracher de cette horrible calamité, lui, toujours digne des biens et jamais digne des maux!

«Plongé dans une douleur profonde, Râma ne s'y noie donc pas? On le verra donc bientôt, singe, venir à cause de moi dans ces lieux, ce rejeton auguste de Raghou, ce Râma, fils du monarque des hommes!

«Puissé-je vivre, Hanoûmat, jusqu'au temps où mon époux ait reçu tes nouvelles! Viendra-t-elle bientôt à cause de moi l'armée complète, l'épouvantable armée du magnanime Bharata, commandée par ses généraux et rassemblée sous les étendards? Est-ce que les singes à la force terrible viendront ici? Le beau Lakshmana, ce fils, qui est la joie de Soumitrâ, va-t-il de sa main habile à tirer l'arc jeter l'épouvante chez les Rakshasas avec la multitude de ses flèches? Mon vœu est que je puisse voir bientôt Râvana tué dans un combat, lui, ses parents, ses conjoints et ses fils, sous la main de Râma si terrible avec son arc sans égal!»

À ces belles paroles de Sîtâ, le fils du Vent lui répondit en ces termes d'une voix douce et les mains réunies en coupe à ses tempes: «Reine, ton Raghouide ne sait pas encore que tu es ici: à mon retour, ses flèches consumeront bientôt cette ville.

«Là, si la Mort, si les habitants du ciel avec Indra osent tenir pied devant lui, ce noble fils de Kakoutstha leur fait mordre à tous la poussière du champ de bataille!

«Plongé dans une grande affliction par ton absence de ses yeux, Râma ne trouve de calme nulle part, comme un taureau assailli par un lion.

«Troublé de ce chagrin, né du malheur qui le sépare de toi, il ne pense ni à l'héroïsme, ni à l'exercice des armes, ni à la volupté, ni aux festins. Le seul plaisir qu'il trouve est celui, Vidéhaine, que lui donne son âme en se reportant vers toi: il gémit sans cesse, femme craintive; il se plonge mainte fois dans sa douleur profonde.

«Son âme toujours avec toi n'a pas d'autre pensée: il rêve de toi dans le sommeil; à son réveil, il pense encore à toi. «Sîtâ!» dit le prince d'une voix douce à l'aspect, ou d'un fruit, ou d'une fleur, ou d'un autre objet qui ravit le cœur des femmes; et, courant saisir la jolie chose: «Ah! mon épouse!» fait-il, s'imaginant que c'est toi-même! «ah! Sîtâ! ah! femme au corps séduisant! ah! toi, de qui la vue est la merveille de mes yeux! où demeures-tu, Vidéhaine? où es-tu?» s'écrie-t-il en pleurant toujours. Du moment qu'il a vu dans les nuits se lever le charme de la nature, cette lune, ravissante par l'immense réseau de ses rayons froids, les yeux de Râma ne cessent point d'accompagner jusqu'au mont Asta la reine des étoiles, car l'amour, dont il est esclave, chasse le sommeil de ses paupières!»

Quand elle eut écouté ce discours, Sîtâ, au visage beau comme la lune dans sa pléoménie, répondit au singe Hanoûmat ces paroles, où le juste se mariait à l'utile: «Ce langage que tu m'as tenu est de l'ambroisie mêlée à du poison, car si d'un côté Râma n'a pas une pensée dont je ne sois l'objet, son amour d'une autre part le rend malheureux.

«Je l'espère, ô le meilleur des singes, mon époux viendra bientôt; car mon âme est pure et de nombreuses qualités sont en lui. Persévérance, force, énergie, courage, activité, reconnaissance, majesté: voilà, singe, les qualités de mon noble Raghouide.

«Quand donc Râma, ce héros, ou plutôt ce soleil qui sème en guise de rayons un réseau de flèches, dissipera-t-il avec colère ces ténèbres que Râvana fit naître sur notre ciel?»

À Sîtâ, qui parlait ainsi, consumée de chagrin par l'absence de Râma et le visage baigné de larmes, le noble singe répondit en ces termes: «Je vais aujourd'hui même te porter sur le sein de Râma, Mithilienne aux beaux cheveux annelés, comme le feu porte aux Dieux l'offrande sacrifice sur leurs autels.

«Viens! monte sur mon dos, reine; assure tes mains dans ma crinière! Je te ferai voir ton Râma aujourd'hui même, regarde-moi bien! oui! ton Râma à la grande vigueur, assis, comme Pourandara, sur le front d'une montagne-reine, où il se tient dans un ermitage, les efforts de son âme tendus pour atteindre jusqu'à ta vue. Assise sur mon échine, traverse l'Océan par la voie des airs, comme la Déesse Pârvatî, montée sur le taureau. En effet, quand je fuirai, t'emportant avec moi, reine au charmant visage, tous les habitants de Lankâ ne sont point capables de suivre ma route.

«Ou bien, si tu crains de monter sur mon dos, reine, de quel volatile ou quadrupède vivant sur la terre me faut-il emprunter la forme?»

À ces paroles agréables du terrible singe Hanoûmat à la vigueur épouvantable, la Mithilienne en ces termes lui dit avec modestie: «Comment pourrais-tu, noble singe, toi de qui le corps est si petit, me porter de ces lieux jusqu'en présence de mon époux, le monarque des enfants de Manou?»

Hanoûmat répondit à ces mots de Sîtâ: «Eh bien! Vidéhaine, vois seulement la forme que je vais prendre maintenant!» Alors, ce tigre des singes à la grande énergie, lui, auquel était donné de changer sa forme à volonté, il s'augmenta dans ses membres.

Devenu semblable à un sombre nuage, le prince des quadrumanes se mit en face de Sîtâ et lui tint ce langage: «J'ai la force de porter Lankâ même avec ses chevaux et ses éléphants, ses arcades, ses palais et ses remparts, ses parcs, ses bois et ses montagnes!»

Quand la fille du roi Djanaka vit semblable à une montagne le propre fils du Vent, cette princesse aux yeux grands comme les pétales des nymphées lui dit:

«Je sais que tu as la force, singe, de me porter dans cette course; mais il est essentiel de voir si l'affaire peut arriver sans naufrage au succès. Il est impossible que j'aille avec toi par les airs, ô le meilleur des singes: ton impétueuse vitesse, égale à toute la fougue du vent, me ferait tomber. Ensuite, il ne sied pas que l'épouse de ce Râma, aux yeux de qui le devoir siége avant tout, monte sur le dos même d'un être que l'on appelle d'un nom affecté au sexe mâle. Si autrefois, sans protecteur, esclave et n'étant pas la maîtresse de mes actes, il est arrivé que j'ai touché malgré moi le corps de Râvana, est-ce un motif pour que je fasse librement la même chose à présent?»

À ce langage, le singe Mâroutide, aux louables qualités, répondit à Sîtâ: «Ce que tu dis, reine à l'aspect charmant, est d'une forme convenable; ce discours est assorti au caractère d'une femme qui siége au rang des plus vertueuses; il est digne enfin de tes vœux.

«Tous ces détails, reine, et ce que tu as fait, et ce que tu as dit en face de moi, tout sera conté, sans que rien soit omis, au rejeton de Kakoutstha.

«Si tu ne peux venir avec moi par la voie des airs, donne-moi un signe que Râma sache reconnaître.»

À ces paroles d'Hanoûmat, la jeune Sîtâ, semblable à une fille des Dieux, lui répondit ces mots d'une voix que ses larmes rendaient balbutiante: «Dis au roi des hommes: «Sîtâ la Djanakide, vouée au soin de conserver ta faveur, est couchée, en proie à la douleur, au pied d'un açoka et dort sur la terre nue. Les membres pantelants de chagrin, aspirant de tout son cœur à ta vue, Sîtâ est plongée dans un océan de tristesse; daigne l'en retirer. Maître de la terre, tu es plein de vigueur, tu as des flèches, tu as des armes; et Râvana qui mérite le trépas vit encore! Que ne te réveilles-tu?

«Un héros, toi! ceux qui le disent ne parlent pas avec justesse: en effet, quiconque a souillé l'épouse d'un héros ne peut garder la vie. Le héros défend son épouse et l'épouse sert le héros! Mais toi, héros, tu ne me défends pas: quel signe est-ce d'héroïsme?»

«Tu lui diras ces choses et d'autres encore de manière à toucher son cœur de compassion pour moi, car le feu ne brûle pas une forêt, s'il n'est agité par le vent.»

Quand elle eut ainsi donné fin à ces candides et justes paroles, Sîtâ, levant son visage pareil à l'astre des nuits, regarda une seconde fois dans le çinçapâ fait d'or. Cette noble dame vit, assis au milieu des branches avec sa taille d'un empan, le singe au langage aimable, tenant les deux mains réunies en coupe à ses tempes. À sa vue, la chaste Sîtâ, le cœur affligé, poussant un long soupir, adressa une seconde fois la parole au singe, qui se tenait là dans cette respectueuse attitude:

«Raconte à mon époux ces deux faits de notre vie intime, ce qui sera pour toi le meilleur des signes devant lui: «Au pied du mont Tchitrakoûta, rempli confusément d'arbres et de lianes, dans les massifs des bocages, embaumés par les senteurs de fleurs variées, au temps que j'habitais avec toi un ermitage de pénitents, non loin du fleuve Mandâkinî et dans un lieu vanté des saints anachorètes, un jour, que j'avais recueilli au milieu des bois les racines et les fruits, je m'assis, humide du bain, sur ta cuisse, où tu m'avais attirée. Alors tu pris en jouant de l'arsenic rouge et tu me fis sur le front un tilaka, qui, dans un embrassement, fut imprimé sur ta poitrine.

«Une autre fois, que j'avais étalé des viandes de cerf devant la porte de l'ermitage, une corneille voulut en dérober; mais je l'en empêchai, lui jetant des mottes de terre. La corneille s'irritant vient alors me frapper de tous côtés: en colère, à mon tour, je lève ma robe, comme un bouclier, contre les assauts du volatile. L'oiseau enlève de force, il mange la chair, que j'avais semée en l'honneur de tous les êtres; et toi, Râma, tu n'eus aucun souci que j'eusse perdu ma robe dans cette lutte. Furieuse, moquée de toi, fuyant çà et là, j'étais vaincue de tous côtés par la vigueur de l'oiseau, avide de nourriture. Enfin, épuisée de force, je courus à toi, insoucieusement assis, et je me réfugiai sur ton sein dans une colère que tu pris soin de calmer, toi, que cette petite guerre avait amusé.

«Là, fondant sur moi à tire d'aile, le volatile me frappa encore aux deux seins. Tu me vis alors désolée, irritée par la corneille, essuyant mes yeux sur mon visage baigné de larmes; et ta main secourable, tirant une flèche du carquois, l'envoya contre l'oiseau. C'était l'arme de Brahma, que tu avais encochée: le trait flamboya dans les airs; et la corneille, visée par toi, s'enfuit, prenant des routes différentes. Dans son vol, que précipite la crainte, elle suit le tour de ce globe: tantôt elle se joue au sein du nuage pluvieux, tantôt au milieu des gazelles; mais le dard que tu as lancé la suit comme son ombre. Enfin n'ayant pu trouver la paix dans les mondes, c'est auprès de toi-même qu'elle vient chercher un asile.

«Triste et consternée, elle reçut de toi ces paroles: «La flèche, que j'ai décochée, ne l'est jamais en vain. Quel membre veux-tu qu'elle détruise en toi?» L'oiseau choisit de perdre un œil, que le trait fit périr à l'instant. Tu n'as pas craint de lancer à cause de moi la flèche de Brahma lui-même sur une chétive corneille; et tu peux, maître du monde, épargner le Démon qui m'a ravie de tes bras! Courageux et fort, comme tu l'es, fils de Raghou, pourquoi ne décoches-tu point ta flèche au milieu des Rakshasas, toi, le plus adroit parmi tous ceux qui savent manier l'arc? Chef des hommes, aie donc, héros du grand arc, aie donc pitié de moi!»

À ces paroles de Sîtâ, Hanoûmat répondit en ces termes: «Ton époux accomplira tout ce qui fut dit par toi, Mithilienne. Veuille me confier, noble dame, un signe, que Râma connaisse et qui mette la joie dans son cœur.»

À ces mots, Sîtâ, regardant tout le gracieux tissu de ses cheveux entrelacés dans une tresse, délia sa longue natte et donna au singe Hanoûmat le joyau qui retenait la chevelure attachée: «Donne-le à Râma,» dit cette femme, semblable à une fille des Immortels. Le noble singe reçut le bijou, s'inclina pour saluer, décrivit un pradakshina autour de Sîtâ et se tint à côté, les mains réunies aux tempes. «Adieu! lui dit-il, femme aux grands yeux; ne veuille pas t'abandonner au chagrin!»

Salué, au moment de son départ, avec des paroles heureuses, quand le singe eut incliné sa tête devant Sîtâ et se fut éloigné d'elle, il fit ces réflexions: «Il reste peu de chose dans cette affaire; j'ai vu la princesse aux yeux noirs: mettant de côté les trois moyens8, qui sont dans l'ordre avant le quatrième, c'est à mes yeux celui-là que je dois employer.

«Oui? Je ne vois que l'énergie maintenant pour dénouer ce nœud: après que j'aurai tué quelque héros éminent des Rakshasas, viendra ensuite, de manière ou d'autre, le tour des moyens amiables.

«Je détruirai donc, comme le feu dévore une forêt sèche, tout le magnifique bocage de ce roi féroce; bocage, riche de lianes et d'arbres variés; bocage, le charme de l'âme et des yeux, semblable au Nandana lui-même! Et ce parc dévasté allumera contre moi la colère du monarque.»

À ces mots, le vaillant Hanoûmat de saccager ce bosquet royal, peuplé de maintes gazelles et rempli d'éléphants ivres d'amour. Bientôt ce bocage n'offrit plus aux regards que des formes hideuses par ses arbres cassés, ses bassins d'eau rompus, et ses montagnes réduites en poussière.

Quand le grand singe, émissaire de l'auguste et sage monarque des hommes eut achevé cet immense dégât, il s'avança vers la porte en arcade, ambitieux de combattre seul contre les nombreuses et puissantes armées des Rakshasas.

Cependant le cri du singe et le brisement de la forêt avaient jeté le trouble et l'épouvante chez tous les habitants de Lankâ. Aussitôt que le sommeil eut abandonné leurs paupières, les Rakshasîs aux hideuses figures virent ce bocage dévasté et le géant héros des quadrumanes.

Elles, à l'aspect du vigoureux simien, le corps démesuré, tel enfin qu'un nuage, de s'enquérir à la fille du roi Djanaka: «Qui est-il? De qui est-il né? D'où vient-il? Quel sujet l'a conduit ici? Et comment, fille de roi, se fait-il qu'il tienne ici conversation avec toi?»

Alors, cette fille des rois, belle en toute sa personne: «Je ne crois pas le connaître, dit Sîtâ, parce qu'il est donné aux Rakshasas de prendre toutes les formes qu'ils veulent. Mais vous connaissez, vous! ce qu'il est et ce qu'il fait, car le serpent doit connaître les pas du serpent: il n'y a pas de doute!»

À ces paroles de Sîtâ, les Rakshasîs furent saisies d'étonnement: les unes de rester là, les autres de s'en aller raconter cet événement à Râvana. Les mains réunies en coupe à leurs tempes, courbant leurs têtes jusqu'à terre, pleines d'effroi et les yeux égarés: «Roi, lui dirent-elles, un singe au corps épouvantable et d'une vigueur outre mesure se tient au milieu du bocage d'açokas, où il s'est entretenu avec Sîtâ. Nous avons interrogé la Djanakide plusieurs fois, mais en vain; cette femme aux yeux de gazelle ne veut pas nous révéler ce qu'il est. Ce doit être, soit un messager d'Indra, soit un émissaire de Kouvéra; ou Râma peut-être l'envoie à la recherche de Sîtâ. En peu de temps, sire, il a brisé tout le bocage; mais il n'a point saccagé la partie du bois où Sîtâ la Djanakide est assise. Est-ce par ménagement pour Sîtâ ou par fatigue? On ne sait; mais comment cette violence aurait-elle pu le fatiguer? Et d'ailleurs il semble garder la Djanakide. Il défend l'abord d'un çinçapâ aux branches semées de charmants boutons, arbre majestueux, dont Sîtâ s'est approchée. Veuille bien ordonner, sire, le châtiment de cet audacieux aux actes criminels, qui osa converser avec Sîtâ et dévaster le bocage.»

À ces mots des furies, le souverain des Rakshasas, les yeux rouges de colère, flamboya comme le feu, qui dévore une oblation; et le monarque à la grande splendeur commanda sur-le-champ de saisir Hanoûmat.

Aussitôt un héros au cœur généreux, de qui l'âme avait déjà précédé le corps au combat; ce héros, égal en puissance au fils de Daksha même, décrivit un pradakshina autour de son père; et, cet hommage rendu, l'invincible Indradjit monta dans son char, auquel un art merveilleux avait adapté une irrésistible impétuosité. Quatre lions aux dents aiguës et tranchantes le traînaient d'une vitesse épouvantable et pareille au vol de Garouda, le monarque des oiseaux.

Le héros, maître du char, le plus adroit des archers, le plus habile de ceux qui savent manier les armes, courut sur le singe avec son chariot couleur du soleil. Le noble quadrumane se réjouit, dès qu'il entendit retentir son char, résonner son arc et vibrer sa corde. À la vue du héros Indradjit, qui s'avançait dans son véhicule, le singe poussa un effroyable cri, et rapide il grossit la masse de son corps. Indradjit, monté sur le céleste char, tenant son arc admirable dans sa main, le brandit avec un son égal au fracas du tonnerre.

Alors ces deux héros à la grande force, à l'ardente fougue dans l'action, au cœur dur au milieu des combats, le singe et le fils du monarque des Rakshasas en vinrent aux mains comme deux rois des Dieux et des Démons, entre lesquels s'est allumée la guerre.

Ensuite le singe démesuré, ne songeant pas combien étaient rapides les flèches du guerrier au grand char, excellent archer et le plus habile de ceux qui manient les armes, s'élança tout à coup dans les routes de son père. Là, Hanoûmat, qui avait la vitesse et la force du vent, se tint devant les flèches du héros et s'en moqua. Doués également de rapidité, experts l'un et l'autre dans les choses de la guerre, alors ces deux athlètes d'engager un combat terrible, qui retint enchaînées les âmes de tous les êtres. Le Rakshasa ne connaît pas le côté faible d'Hanoûmat et le Mâroutide ne connaît pas celui du Rakshasa: objets mutuels de leurs pensées, ils se tenaient donc l'un en face de l'autre, semblables à deux serpents qui ne sont point armés de poisons. Ensuite il vint cette pensée au fils du roi des Rakshasas touchant le plus grand héros des singes: «J'ai vu que cet animal est immortel; ainsi de quels moyens n'userai-je pas, comme inutiles, pour me saisir de lui?»

Indradjit, à ces mots, de lier son rival avec la flèche de Brahma. Le singe devint au même instant incapable de tout mouvement et tomba sur la face de la terre. Maltraité par les Rakshasas, accablé par une nuée de projectiles, Hanoûmat ne savait comment se dégager du lien dont ce trait puissant le tenait garrotté.

Quand le singe eut reconnu la puissance du trait enchanté, il songea que la grâce de Brahma lui avait donné un charme pour s'en délivrer: il récita donc la formule que lui avait enseignée le père des créatures. Mais, tout doué qu'il fût de vigueur, le Mâroutide ne put même s'affranchir de cette flèche avec les chants mystiques, dont il devait la science à la faveur de Brahma. «Hélas! s'écria-t-il, il n'est pas de remède contre ce dard lancé par les Rakshasas! Où vint frapper la flèche de Brahma, nulle autre n'en peut détruire l'effet: nous voilà tombés dans un grand péril!»

Quand ils virent le Mâroutide enchaîné par ce trait merveilleux, aussitôt les Rakshasas de l'attacher avec des cordes multipliées de chanvre et des liens faits du liber enroulé des grands végétaux.

À l'aspect de ce héros, le plus vaillant des quadrumanes, lié fortement avec l'écorce des arbres, Indradjit lui ôta son dard, lien formidable, dont la délivrance n'était pas connue au noble singe.

Hanoûmat se résigna donc malgré lui à ses liens et au mépris des Rakshasas, ses ennemis: «Si du moins la curiosité, pensa-t-il, inspirait l'envie de me voir au monarque des Rakshasas!» Battu à coups de poings et de bâtons par ces cruels Démons, le Mâroutide fut, ce qu'il désirait, introduit en la présence du monarque des nocturnes Génies.

Le fils du Vent aperçut le monstre aux dix visages, les yeux rouges et tout pleins de colère, assis dans un siége moelleux et dictant ses ordres aux principaux de ses ministres, distingués par l'âge, les bonnes mœurs et la famille. Alors ce magnanime prince des singes, fils de Mâroute, abordant le souverain à la grande vigueur, de s'annoncer à lui dans ces termes: «Je viens ici en qualité de messager, envoyé de sa présence par le monarque des singes.»

Saisi d'un grand courroux à la vue du singe aux longs bras, aux yeux jaunes nuancés de noir, qui se tenait en face de lui, Râvana au vaste courage, les yeux rouges de sa colère allumée, dit à Prahasta, le plus éminent des Rakshasas, ces mots dictés par la circonstance: «Interroge ce méchant! Qui est-il? Quelle raison nous l'amène? Pour quel motif a-t-il brisé mon bocage? Pourquoi ses menaces contre les Rakshasas?»

À ces paroles du monarque: «Rassure-toi! dit Prahasta: salut à toi, singe! Tu n'as rien à craindre ici? Est-ce Indra qui t'envoie maintenant chez les Rakshasas? Dis la vérité; n'aie pas d'inquiétude, singe, tu seras mis en liberté. Es-tu l'envoyé de Kouvéra? ou d'Yama? ou de Varouna? N'as-tu pris cette forme épouvantable que pour entrer dans cette ville? Viens-tu même envoyé par Vishnou, ambitieux de conquérir Lankâ? car ta vigueur n'est pas d'un quadrumane et tu n'as du singe que la forme! Conte-nous la vérité maintenant, et tu seras mis en liberté; mais si tu nous dis un mensonge, il te sera difficile de sauver ici ta vie!»

À ces mots, le singe doué de la parole, le quadrumane à la grande vitesse, Hanoûmat, fils du Vent, tourna les yeux vers le monarque des Rakshasas et, lui parlant d'une âme ferme, il se fit connaître au Démon: «Je ne suis pas l'envoyé de Çakra, ni celui d'Yama, ni le messager de Varouna. Aucune alliance ne m'unit, soit au Dieu qui donne les richesses, soit à Vishnou: aucun d'eux ne m'a donc envoyé. Cette forme est la mienne, et c'est comme singe que je viens ici. Il ne m'était pas facile d'obtenir cette vue du monarque des Rakshasas; et, si j'ai détruit son bocage, c'est afin d'être amené en sa présence.

«Il est impossible qu'une arme fée m'enchaîne avec ses liens, quelque longs même qu'ils soient, car jadis le père des créatures m'accorda cette faveur éminente. Mais, comme j'avais envie de voir ici le roi, j'ai permis à cette arme de m'attacher: «Qu'importe! ce fut là ma pensée; puisque j'ai le pouvoir de m'en délivrer!» Et j'ai subi même ces liens vils, non assurément par faiblesse, roi, mais, sache-le, pour atteindre au but de mon désir. Je suis venu dans ces lieux comme le messager du plus grand des Raghouides à la force sans mesure: écoute donc, sire, les paroles convenables, que je vais t'adresser ici en cette qualité.»

Le prince courageux des singes regarda le Démon à la grande âme et lui tint sans trouble ce langage plein de sens: «Je suis venu dans ton palais suivant les ordres de Sougrîva. L'Indra des singes, ton frère, Indra des Rakshasas, te souhaite une bonne santé. Écoute les instructions que m'a données le magnanime Sougrîva, ton frère; paroles où le juste se marie à l'utile, paroles séantes, convenables ici et partout ailleurs.

«Il fut un potentat, nommé Daçaratha, le roi des coursiers, des éléphants et des hommes: il était comme le père du monde entier; il égalait en splendeur le monarque des Immortels. Son fils aîné, prince charmant, aux longs bras et de qui la vue inspirait la joie, sortit de la ville aux ordres de son père et s'exila dans la forêt Dandaka. Accompagné de Lakshmana, son frère, et de Sîtâ, son épouse, il entra dans le sentier du devoir que suivent les grands saints. Il perdit au milieu de la forêt sa femme, la chaste Sîtâ, fille du magnanime Djanaka, roi du Vidéha.

«Tandis qu'il cherchait la reine, ce fils du roi Daçaratha vint avec son frère puîné au mont Rishyamoûka, et là il eut une conférence avec Sougrîva. Celui-ci promit à celui-là de chercher Sîtâ, et l'autre s'engageait à rétablir Sougrîva dans le royaume des singes. Sougrîva fut ainsi réinstallé sur le trône, comme roi de tous les peuples singes, par la main de Râma, qui tua Bâli, ton ami, dans un combat. Enchaîné à la vérité et pressé d'acquitter sa promesse, le nouveau roi des quadrumanes a donc envoyé des singes par tous les points de l'espace à la recherche de Sîtâ. Des milliers de simiens, des myriades même et des centaines de millions la cherchent aujourd'hui en toutes les régions, sur la terre et dans le ciel. Moi, j'ai pour nom Hanoûmat, je suis le propre fils du Vent, et j'ai franchi légèrement à cause de Sîtâ votre mer de cent yodjanas.

«Écoute entièrement le message que je t'apporte ici, grand roi: utile dans ce monde-ci, il peut même te procurer le bonheur dans l'autre monde. Ta majesté connaît la dévotion, le juste et l'utile; elle a ses propres femmes: il ne te sied donc pas, monarque à la grande sagesse, de faire violence aux épouses d'autrui. Si tu estimes cet avis utile pour toi, si tu le crois digne de tes amis et de toi-même, rends, héros, la Djanakide au roi des hommes.

«J'ai vu cette reine; je suis parvenu à la chose où il était si difficile de parvenir chez toi: pour ce qui reste à faire en dernier lieu, c'est à Râma de l'exécuter ici. Je l'ai vue plongée dans le chagrin, cette reine aux grands yeux. Quand tu enlevas cette femme pour ta concubine royale, comment n'as-tu pas senti que tu prenais une lionne pour te dévorer? Le Dieu qui brisa les villes, Indra même, s'il commettait une offense à la face de Râma, ne goûtera plus désormais de bonheur: combien davantage un être de ta condition! Cette femme qui se tient ici charmante et de laquelle tu dis: «Voilà donc Sîtâ!» sache que c'est Kâlarâtri9 elle-même pour tous les habitants de Lankâ!

«Certes! mon bras fût-il seul, peut facilement détruire Lankâ, ses éléphants, ses chars et ses coursiers; mais ce n'est pas là que gît le point de la question. Râma, il en a fait la promesse en face du roi des singes, tranchera la vie du rival odieux par qui sa Mithilienne lui fut ravie. Rejette donc ce lacet de la mort que tu as lié toi-même à ton cou; rejette ce lacet dissimulé sous les formes charmantes de Sîtâ, et pense au moyen qui peut seul te sauver!»

Enflammé de colère à ces mots du singe, le monarque des Rakshasas ordonne qu'il soit conduit à la mort.

Quand Râvana eut commandé le supplice d'Hanoûmat, Vibhîshana lui tint ce langage afin de l'en détourner. Informé que le roi était en colère et de quelle affaire il s'agissait, le vertueux Rakshasa d'examiner la chose d'après ses règles mêmes.

Ensuite il honora le monarque avec politesse, et, versé dans l'art de manier un discours, il adressa au Poulastide assis dans sa résolution ce langage d'une extrême justesse: «Il n'est pas digne de toi, héros, d'envoyer ce singe à la mort: en effet, le devoir s'y oppose; c'est un acte blâmé dans cette vie et dans l'autre monde. Ce quadrumane est un grand ennemi, nul doute en cela; son crime est odieux, il est infini; mais, disent les sages, on doit respecter la vie des ambassadeurs. Il est plusieurs autres peines desquelles on peut user envers eux. Il est permis de les mutiler dans les membres, de faire tomber le fouet sur leurs épaules, de raser leurs cheveux, d'arracher même leurs insignes: le hérault de qui les paroles sont blessantes mérite de telles punitions; mais on ne voit pas que la mort de l'envoyé soit portée au nombre des châtiments.

«O toi qui réjouis l'âme des Naîrritas, le héros né de Raghou ne peut lutter sur un champ de bataille avec toi, si plein de génie, de persévérance, de courage, si difficile à vaincre aux Asouras, et, qui plus est, aux Dieux. Il est même à toi des guerriers nombreux, attentifs, intelligents, bons soldats, héros même, les meilleurs de ceux qui manient les armes et nés dans les familles les mieux douées en grandes qualités. Tu combattras, sire, accompagné de leurs bataillons rassemblés contre ces deux fils de roi: que le singe aille donc libre vers eux, et fais promptement défier au combat ces deux hommes qui me semblent déjà morts!»

Quand il eut ouï ce discours, le monarque puissant répondit à son frère en ces mots conformes aux circonstances du temps et du lieu: «Ta grandeur vient de parler avec justesse: on est blâmé pour donner la mort à des ambassadeurs; nécessairement, il faut infliger à celui-ci une peine autre que la mort. Les singes tiennent leur queue en grande estime; ils disent qu'elle est une parure: eh bien! qu'on mette sans tarder le feu à la queue de celui-ci, et qu'il s'en retourne avec sa queue brûlée! Que ses conjoints, ses parents, ses alliés, ses amis et le monarque des singes le voient tous vexé par la difformité de ce membre!»

À ces mots les Rakshasas, de qui la colère avait accru la méchanceté, enveloppent sa queue avec de vieilles étoffes en coton. À mesure que l'on entourait sa queue de ces matières combustibles, le grand singe d'augmenter ses proportions, comme un incendie allumé dans les forêts quand la flamme s'attache au bois sec.

Le prudent singe de rouler en lui-même beaucoup de pensées assorties aux circonstances du moment et du lieu: «Il est sûr que ces rôdeurs impurs des nuits sont trop faibles contre moi, tout lié que je suis; combien moins ne pourraient-ils m'arrêter si je voulais rompre ces liens et fuir, m'élançant au milieu des airs. Mais il faut nécessairement que je voie Lankâ éclairée par le jour.»

Quand Hanoûmat, zélé pour le bien de Râma, eut ainsi arrêté sa résolution, le noble singe endura ces avanies, tout fort qu'il fût pour les empêcher. Ensuite, pleins de fureur et l'ayant arrosée d'huile, ces Démons à l'âme féroce attachent solidement la flamme à sa queue. Ils empoignent Hanoûmat, l'entraînent hors du palais et se font un jeu cruel de promener le grand singe, sa queue enflammée, dans toute la ville, qu'ils remplissent çà et là de bruit avec le son des conques et des tambourins.

Tandis qu'ils montrent Hanoûmat dans la ville avec la flamme au bout de sa queue, les Rakshasîs de s'en aller vite porter cette nouvelle à Sîtâ: «Ce singe à la face rouge qui eut un entretien avec toi, Sîtâ, lui disent-elles, voici que nos Rakshasas ont mis le feu à sa queue et le traînent ainsi partout!» À ces paroles cruelles et qui, pour ainsi dire, lui donnaient la mort, Sîtâ la Djanakide tourna son visage vers le grand singe et conjura le feu par ses incantations puissantes.

Cette femme aux grands yeux adora le feu d'une âme recueillie: «Si j'ai signalé mon obéissance à l'égard de mon vénérable, dit-elle; si j'ai cultivé la pénitence ou si même je n'ai violé jamais la fidélité à mon époux, Feu, sois bon pour Hanoûmat! S'il est dans ce quadrumane intelligent quelque sensibilité pour moi, ou s'il me reste quelque bonheur, Feu, sois bon pour Hanoûmat! S'il a vu, ce quadrumane à l'âme juste, que ma conduite est sage et que mon cœur suit le chemin de la vertu, Feu, sois bon pour Hanoûmat!»

À ces mots, un feu pur de toute fumée et d'une lumière suave flamboya dans un pradakshina autour de cette femme aux yeux doux comme ceux du faon de la gazelle, et sa flamme semblait ainsi lui dire: «Je suis bon pour Hanoûmat!»

Ces pensées vinrent à l'esprit du singe dans cet embrasement de sa queue: «Voici le feu allumé; pourquoi son ardeur ne me brûle-t-elle pas? Je vois une grande flamme; pourquoi n'en éprouvé-je aucune douleur? Un ruisseau de fraîcheur circule même dans ma queue! C'est là, je pense, une chose merveilleuse!

«Si le feu ne me brûle pas, c'est une faveur, que je dois sans doute à la bonté de Sîtâ, à la splendeur de Râma, à l'amitié, qui unit le feu au vent, mon père!»

Le grand singe, marchant vers la porte de la ville, s'approche alors de cette magnifique entrée, qui s'élevait comme l'Himâlaya et d'où tombaient les faisceaux divisés de ses rayons éblouissants. Là, toujours maître de lui-même, le simien se rend aussi grand qu'une montagne; puis, il se ramasse tout à coup dans une extrême petitesse, fait tomber ses liens et, sitôt qu'il en est sorti, le fortuné singe redevient au même instant pareil à une montagne. Ses yeux, observant tout, virent une massue arborée dessus l'arcade: aussitôt le singe aux longs bras saisit l'arme solide toute en fer, et broya de ses coups les gardes mêmes de la porte.

Les Rakshasas, échappés au carnage, de courir sans jeter un seul regard derrière eux, comme des gazelles épouvantées qu'un tigre chasse devant lui.

Le grand singe avec sa queue toute en flammes se promena dans Lankâ sur les toits des palais, tel qu'un nuage d'où jaillissent les éclairs. Hanoûmat semait le feu, qui semblait, comme un fils, prêter au singe le concours zélé de sa flamme; et le Vent, qui aimait son fils, de souffler en même temps l'incendie allumé sur tous les palais. Aussi voyait-on le feu, d'une fureur augmentée par son alliance avec le vent, dévorer les habitations comme le feu de la mort.

Les palais superbes, incrustés de gemmes, périssaient avec leurs treillis d'or, avec leurs pavés de perles et de pierreries; et les œils-de-bœuf en éclats tombaient sur le sol de la terre, comme les chars des saints tombent du ciel, quand ils ont un jour épuisé la récompense due à leurs bonnes œuvres. Hanoûmat vit en flammes tous les quartiers des palais admirables aux ornements d'argent, de corail, de perles, de lapis-lazuli et de diamants.

Le feu est insatiable de bois, le noble singe est insatiable de feu, et la terre ne peut se rassasier de Rakshasas morts, que lui jette Hanoûmat. Le fils du Vent semait çà et là ses brûlantes guirlandes de flammes, et le feu toujours plus intense dévorait Lankâ avec ses Rakshasas.

Effrayés par le bruit et vaincus par le feu, ces grands, ces terribles Démons à la force épouvantable, armés de traits divers, se précipitent sur le singe. Ils fondent sur lui avec des flèches pareilles en éclat aux rayons du soleil, et l'on voit cette multitude de Rakshasas envelopper le plus vaillant des quadrumanes comme un vaste et profond tourbillon dans les eaux du Gange. Les Démons nocturnes jettent à l'envi contre Hanoûmat des lances étincelantes, des traits barbelés, une grêle de haches; mais soudain le fils irrité du Vent se donne une forme épouvantable, arrache d'un palais une colonne incrustée d'or, la fait pirouetter cent fois, proclame autant de fois son nom, et, tel qu'Indra sous les coups de sa foudre abat les Asouras, il assomme les horribles Rakshasas.

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