1864 (continued 3)
Hippolyte Fauche translation
Vaincue par la force de sa colère, Lankâ, toute flamboyante de feux, enveloppée de flammes, les plus vaillants héros tués, les guerriers taillés en pièces, Lankâ semblait en ce moment frappée d'une malédiction.
Après qu'il eut ruiné la ville, porté le trouble au cœur de Râvana, signalé sa force épouvantable et salué Sîtâ, ce vaillant meurtrier des ennemis, ce tigre des singes, brûlant de revoir enfin son maître, escalada le grand mont Arishta; montagne à la surface boisée, ténébreuse, couverte d'arbres en grand nombre et plantée de padmakas élevés, d'acwakarnas, de palmiers et de vigoureux sâlas.
De la cime où il était monté, le héros, fils du Vent, contempla cette mer épouvantable, séjour des reptiles et des poissons. Tel que Mâroute au milieu des airs, le tigre des simiens, ce propre fils du Vent, s'élança dans la route la plus haute de son père. Accablée sous le poids du singe, la grande montagne alors poussa un gémissement, et, secouée par lui, elle semblait danser avec ses hautes cimes, les unes ébranlées, les autres même s'écroulant.
On entendit un bruit épouvantable, pareil au fracas des nuées orageuses: c'était le rugissement des lions à la grande force écrasés au milieu des cavernes, leurs tanières.
De nombreux serpents aux venins subtils, aux langues enflammées, à l'immense longueur, se débattent et se tordent, le cou et la tête écrasés.
La belle montagne, foulée par le grand singe, fit jaillir, ici, un torrent d'eau; là, un ruisseau de sang; ailleurs, différents métaux; et, sous les pieds du quadrumane vigoureux, elle entra dans le sein de la terre avec ses arbres et ses hautes cimes.
Hanoûmat non fatigué, de qui la voix était pareille au bruit des nuages tonnants, poussa un long cri et se plongea dans le lac sans rivage du ciel; ce lac pur, dont les nuées sont le jeune gazon et la vallisnérie, dont les étoiles de l'arcture sont les cygnes qui en sillonnent la surface.
Dès qu'ils eurent ouï ce cri épouvantable d'Hanoûmat, la joie remplit aussitôt l'âme des singes impatients de revoir ce noble ami.
Djâmbavat, le plus vertueux des quadrumanes, adressant la parole à tous les simiens, ainsi qu'à leur chef Angada, prononce alors ces mots, le cœur ému de plaisir: «C'est Hanoûmat qui a complétement réussi dans sa mission; il n'y a là nul doute; car, s'il avait échoué dans son entreprise, il n'aurait pas un tel empressement!» À peine entendu ce cri du magnanime avec le battement fougueux de ses bras et de ses cuisses, les singes contents de s'élancer à l'envi de tous les côtés.
Déployant sa plus grande légèreté et d'une vigueur que doublait sa joie, Hanoûmat, à la vive splendeur, traversa de nouveau l'Océan par le milieu.
Le grand et fortuné quadrumane, voyageur aérien, s'avançait ainsi dans le ciel même, séjour accoutumé du vent, et sa fougue arrachait, pour ainsi dire, les bornes aux dix points de l'espace.
Remuant les masses de nuages et les traversant mainte et mainte fois, on le voit comme la lune, tantôt il apparaît à découvert, et tantôt il disparaît caché.
À la vue du grand singe, qui semblable à une masse de feu précipitait sa course vers eux, tous les simiens alors se tinrent, les mains réunies en coupe à leurs tempes. Descendu sur la haute montagne avec une rapidité extrême, le Mâroutide prit enfin pied sur la cime, hérissée de grands arbres. Alors tous les chefs des singes environnent le magnanime Hanoûmat et se tiennent auprès de lui, tous d'une âme joyeuse. Ils honorent le singe très-distingué, fils naturel du Vent, et lui offrent des présents, du miel et des fruits. Les uns d'éclater en joyeux applaudissements; les autres poussent des cris de plaisir, ceux-là se balancent de contentement sur les branches des arbres.
Hanoûmat à la puissante vigueur salua, inclinant son corps, le grand singe Djâmbavat à la vieillesse reculée et le prince de la jeunesse Angada.
Quand il eut reçu d'eux les révérences et les honneurs, qu'il méritait justement, le vaillant quadrumane leur annonça brièvement sa nouvelle: «J'ai vu la reine!» À ces mots du fils de Mâroute: «J'ai vu la reine;» ces mots si heureux et semblables en douceur à l'ambroisie même, le cœur des singes fut tout rempli de joie.
Le fils de Bâli, Angada le serre dans ses bras avec étreinte; il prend sa main dans la sienne; puis il s'asseoit. Tous les singes font cercle autour de lui dans ces bois charmants du grand mont de Mahéndra et se livrent à la joie la plus vive.
Accroupis aux pieds du Mâroutide sur les grands blocs de la montagne, les principaux des singes, impatients de l'entendre conter de quelle manière il avait traversé la mer, comment il avait pu voir, et Lankâ, et Sîtâ, et Râvana, se tiennent de toutes parts autour de lui, et tous, les mains réunies en coupe à leurs tempes. Les yeux brillants de joie, ils demeurent tous en silence, attentifs, recueillis, et le visage dressé vers les paroles qu'allait dire Hanoûmat.
Après qu'il eut raconté toutes ses aventures, Hanoûmat, le fils du Vent, prit de nouveau la parole dans le plus beau langage: «La victoire de Râma, le zèle de Sougrîva et ma grande natation aérienne pour aller vers la chaste Sîtâ, ont porté des fruits. Telles que sont les œuvres de cette noble dame, sa pénitence peut sauver les mondes, chefs des singes, ou les brûler même dans sa colère.
«La puissance de Râvana, ce grand monarque des Rakshasas, est infinie de toute manière, puisqu'il a touché cette femme vertueuse et que son corps n'est point éclaté en cent morceaux! La flamme du feu, touchée avec la main, ne ferait pas elle-même ce que peut faire la fille du roi Djanaka, quand son âme est émue de colère. Environnée de Rakshasîs, cette dame charmante est accablée sous le poids du chagrin, et cependant c'est une fille des rois et la plus chaste des femmes qui gardent saintement la foi du mariage.
«Au milieu des Rakshasîs mêmes, je ramenai la confiance dans le cœur de cette femme aux yeux tels, pour ainsi dire, que ceux du faon de la gazelle, aux cheveux noués d'une seule tresse, comme les veuves, environnée dans ce bocage délicieux par des Rakshasîs difformes, en butte à leurs menaces, infortunée captive, affermie dans la résolution de mourir, n'ayant pour couche que la terre, les membres sans couleur comme un étang de lotus à l'arrivée des neiges, l'âme détournée avec horreur de l'impie Râvana et tout absorbée dans la pensée de son époux. J'eus un entretien avec elle, je l'instruisis des choses dans la vérité. Apprenant que Râma s'était uni par une alliance avec Sougrîva, elle en fut ravie de joie, cette magnanime dame, qui, malgré ses douleurs, ne s'écarte pas de ses vœux, de sa résolution, de sa rare piété conjugale.»
«Décidons maintenant tout ce qui est à faire dans la conjoncture.»
Après qu'il eut ouï son discours: «Puisque la chose est ainsi et qu'on vous l'a racontée comme elle est arrivée, dit le fils de Bâli à tous ses compagnons, quel autre parmi vous a besoin de voir la Vidéhaine, fille du roi Djanaka? Moi, fussé-je même sans aide, je suis capable de renverser dans un instant cette Lankâ, avec son peuple de Rakshasas, et d'exterminer le noctivague Râvana: combien plus, si j'étais accompagné de toutes vos grandeurs aux âmes parfaites, aux bonds vigoureux?
«Ce qui retient ici mon courage, c'est le congé que j'attends de vos grandeurs.
«N'est-ce pas quand nous aurons délivré cette reine aux yeux noirs et reconquis cette fille du roi Djanaka, qu'il nous sied d'aller nous montrer sous les yeux du magnanime fils de Raghou? Autrement, que diriez-vous là? «On a vu Sîtâ, mais on ne l'a pas ramenée!» parole honteuse pour des gens qui ont du cœur, du courage et de la vigueur!
«Quoi! chacun ici est capable de franchir la mer, et pas un ne le serait d'héroïsme, quand vous n'avez pas d'égal dans les mondes, nobles singes, ni parmi les Daîtyas, ni même entre les Immortels!
«Une fois Lankâ vaincue avec ses multitudes de Rakshasas, une fois Sîtâ enlevée de force à Râvana tué, alors nous, l'âme joyeuse et notre mission accomplie, nous ramènerons la fille du roi Djanaka au milieu de Râma et de Lakshmana!»
Djâmbavat, à ce langage d'Angada, répondit en ces termes: «La pensée, héros aux longs bras, que tu viens d'exprimer ici n'est pas la mienne, prince à la grande sagesse. Fouillez, nous a-t-on dit, l'immense plage méridionale;» mais ni le roi des singes ni le sage Râma n'ont parlé de conquérir.
«Comment pourrait-il vouloir que Sîtâ fût reconquise par nous? S'il en était ainsi, le Raghouide, ce roi le plus grand des rois, il renierait donc son illustre famille! Après que notre monarque s'est engagé lui-même, en face de tous les principaux des singes, à faire de sa personne la conquête de Sîtâ, comment pourrait-il abjurer sa promesse? Cette grande chose mise à fin ne lui donnerait aucune satisfaction, et vous auriez en vain fait montre d'héroïsme, ô les plus excellents des singes! Rendons-nous donc aux lieux où Râma nous attend avec Lakshmana et Sougrîva aux longs bras: portons cet événement à leurs oreilles.»
«Bien!» lui répondent tous les singes; et, ce mot dit, ils aspirent au départ; ils s'élancent de la cime du Mahéndra et nagent de tous les côtés au sein des airs.
Tous les chefs des singes avaient mis le Mâroutide à leur tête et ne pouvaient rassasier leurs yeux de contempler cet illustre Hanoûmat à l'éminente force; Hanoûmat, le plus excellent des simiens, que saluaient à son passage toutes les créatures.
Ils arrivèrent près d'un bois couvert d'arbres et de lianes, semblable au Nandana et nommé le Bois-du-Miel. Cette forêt, bien disposée, appartenait à Sougrîva; elle ravissait l'âme de toutes les créatures, mais elle était infranchissable à tous les êtres. Le singe Dadhimoukha aux longs bras, oncle du magnanime Sougrîva, le monarque des simiens, veillait continuellement sur le bois.
Nos voyageurs abordent ce parc du souverain des quadrumanes, lieu fortuné, délicieux, aimé du cœur, et sont transportés de joie à sa vue. Puis, enchantés à l'aspect de ce grand Bois-du-Miel, les singes, Djâmbavat à leur tête, de prier Hanoûmat, qui s'approche d'Angada et lui parle en ces termes: «Daigne nous accorder une faveur, à nous, qui avons réussi dans notre mission.»
Le jeune prince loua d'une voix gracieuse Hanoûmat et lui répondit ces mots avec amitié: «Que désires-tu? parle!»
À ces paroles, le fils du Vent, accompagné de ses proches, Hanoûmat reprit avec joie: «Fils du roi des simiens, daigne accorder en don aux chefs des singes le Bois-du-Miel, qui fut jadis à ton père; cette forêt inexpugnable, bien gardée, sans pareille, dont l'accès nous est défendu.»
À peine eut-il entendu ce langage d'Hanoûmat: «Eh bien! lui répondit Angada, le plus éminent des simiens, que les singes boivent le miel! Après qu'Hanoûmat a si bien rempli sa mission, l'on ne peut se dispenser de satisfaire à sa demande, fût-elle même impossible: à plus forte raison, quand la chose est telle qu'est celle-ci.» À ces paroles tombées de la bouche d'Angada, les singes joyeux de s'écrier: «Bien! bien!» et d'honorer cet auguste prince.
Les singes envahirent les arbres pleins des sucs du miel; ils remuèrent mainte et mainte fois toute la forêt; ils prenaient dans leurs bras des rayons tels, qu'un drona les eût à peine contenus, les jetaient joyeux par terre, et mangeaient et buvaient. Le plaisir de manger ces miels savoureux et bien parfumés les mit tous dans la joie et tous ils en devinrent comme fous d'ivresse.
De ces quadrumanes à face ridée, les uns maltraitaient après boire les préposés à la garde des rayons, ceux-là se frappaient dans l'ivresse les uns les autres avec un reste de miel. Ici, des singes se roulent aux pieds des arbres; là, gorgés de mets, ils se font un lit de feuilles et dorment accablés d'ivresse. On voit des chefs de troupeaux quadrumanes arracher les arbres et casser la forêt: on en voit qui, le corps tout basané par le miel, boivent dans les rayons d'une soif insatiable. Les uns chantent, les autres déclament, en voici qui dansent, en voilà qui rient; ceux-ci boivent, ceux-là causent; tels dorment et tels racontent. Les uns se laissent tomber ivres de la cime des arbres; les autres, d'un rapide essor, s'élancent du sol de la terre et s'envolent de nouveau sur le sommet des branches. Tel en riant lutte avec un rival, tel fond en volant sur un autre, qui dort; tel s'élance à l'improviste devant tel autre qui s'avance; celui-ci vient en pleurant vers celui-là qui pleure. Il n'y avait pas un simien qui ne fût ivre; il n'y en avait pas un qui ne fût rassasié.
Les singes empêchés ne tinrent pas compte alors de tous ceux que Dadhimoukha avait mis là par son ordre pour défendre le miel. On les tira par les bras, on leur fit voir les chemins du ciel; et, frappés, ils s'enfuirent épouvantés à tous les points de l'espace. Ils arrivent tremblants vers Dadhimoukha et lui disent: «Singe, Hanoûmat, Angada et les autres ont détruit le Bois-du-miel. Que ta grandeur veuille donc faire immédiatement ce qui doit l'être dans la circonstance! On nous a tirés par les genoux; on nous a fait voir la route des airs.»
Aussitôt que le chef des surveillants, Dadhimoukha eut appris, enflammé de colère, que l'on avait saccagé le Bois-du-Miel, il se mit à ranimer le courage de ces quadrumanes: «Allez donc! marchons, leur dit-il; empêchons à toute force les singes d'un orgueil excessif, qui mangent ce miel exquis.»
À ces mots, les héros, chefs des singes, retournent au Bois-du-Miel, où Dadhimoukha les accompagne. Il prend au milieu d'eux un arbre énorme et court avec furie, escorté par les plus grands des singes. Ceux-ci alors s'arment de pierres, d'arbres et même de lianes; ils se précipitent, bouillants de colère, où sont les nobles singes, compagnons d'Hanoûmat.
Les vaillants singes, Hanoûmat à leur tête, voyant s'avancer Dadhimoukha furieux, de fondre sur lui dans une égale colère.
Irrité, le vigoureux Angada saisit par les deux bras ce héros impétueux qui accourait avec son arbre; mais, tout aveuglé qu'il fût par l'ivresse, il en eut pitié: «C'est un vieillard vénérable!» et, ce disant, il se contenta de lui frotter les membres sur le sol de la terre.
S'étant un peu débarrassé des singes, le noble quadrumane se rapprocha tout à fait des serviteurs, qui étaient accourus avec lui, et leur dit: «Singes, venez avec moi! allons où est notre maître, Sougrîva au long cou, avec le sage Râma. Car ces insensés, qui foulent aux pieds les ordres mêmes du souverain, ont mérité la mort; et Sougrîva, irrité de leurs violences, ôtera la vie à tous.» Quand Dadhimoukha, le garde vigoureux du bois, eut parlé de cette manière, il partit à la tête de tous les singes qui formaient son bataillon. Dans l'intervalle que mesure un clin d'œil, ce coureur des bois atteignit ces lieux où Sougrîva se tenait assis avec Râma et Lakshmana. Le singe Dadhimoukha, le chef aux longs bras des préposés à la surveillance du bois, descendit alors, environné de tous ses gardes forestiers. Là, d'un visage consterné, joignant les mains en coupe à ses tempes, il pressa du front les pieds fortunés de Sougrîva.
Ensuite le monarque des simiens, ayant vu ce noble singe, le cœur dans le trouble et le front humilié, lui tint ce langage: «Relève-toi! relève-toi! pourquoi te vois-je prosterné à mes pieds? Tu n'as rien à craindre; je t'en donne l'assurance.
«Dis-moi ce que tu veux au fond de ta pensée. La paix règne-t-elle dans le Bois-du-Miel? Singe, je désire le savoir.»
Ainsi encouragé par le magnanime Sougrîva, le sage Dadhimoukha se lève et lui répond en ces termes: «Les singes ont détruit ce bois, que n'avaient pu surmonter jusqu'ici le monarque des ours, ni toi, bien-aimé neveu, ni Bâli même. Environné de tous ses compagnons, Hanoûmat à leur tête, le singe Angada, à la vue des rayons, nous a chassés tous et les a mangés.»
Quand le singe eut informé Sougrîva de ces nouvelles, l'immolateur des héros ennemis, Lakshmana à la grande sagesse fit cette demande au monarque des simiens: «Sire, quelle affaire amène ce singe qui garde ton bois? Il vient de t'annoncer quelque chose d'un air affligé: quelle parole est-ce qu'il a dite?»
À cette question, le monarque habile dans l'art de parler, Sougrîva de répondre en ces termes au magnanime Lakshmana: «Mon Bois-du-Miel fut saccagé par les chefs valeureux des bataillons quadrumanes, qui sont allés, sous la conduite d'Angada, scruter la plage méridionale.
«Si Angada est entré sans aucun égard avec tous les singes, Hanoûmat à leur tête, dans mon Bois-du-Miel, c'est qu'il a vu la reine, je pense, ô fils, qui ajoute sans cesse à la joie de Soumitrâ, ta mère. C'est là, sans doute, ce qui a rendu les singes si osés d'envahir ma forêt et d'y boire le miel.»
Ensuite, quand il eut ouï cette délicieuse parole, tombée des lèvres de Sougrîva, le vertueux Lakshmana s'en réjouit avec le plus grand des Raghouides. Sougrîva joyeux lui-même tint ce langage à Dadhimoukha: «Je suis content; n'aie pas d'inquiétude! Le singe a bien rempli sa mission: je dois pardonner cette faute d'un serviteur, qui a réussi dans son expédition. Retourne vite au Bois-du-Miel, continue à le garder comme il convient, et hâte-toi de m'envoyer tous les singes, Hanoûmat à leur tête.»
Le fortuné s'en alla rapide, comme il était venu; il abaissa du haut des airs son vol sur la terre et pénétra dans la forêt. Entré dans le Bois-du-Miel, il vit les chefs des bataillons singes désenivrés, debout et tremblants tous de crainte maintenant que l'ivresse était dissipée.
Le héros s'approcha d'eux, tenant ses mains réunies en coupe à ses tempes, et, d'un air joyeux, il dit ces paroles caressantes au noble Angada: «Gentil singe, l'obstacle que ces gens ont mis à ta marche ne doit pas allumer ta colère: il n'est personne qui ne pèche à son insu ou sciemment.
«Je suis allé, noble singe, vers ton oncle et je lui ai dit, mon seigneur, l'arrivée de vous tous dans ces lieux. À la nouvelle que tu étais venu ici avec ces chefs de bataillons quadrumanes, à la nouvelle même que son bois fut envahi, c'est de la joie qu'il en ressentit, et non de la colère. «Hâte-toi de me les envoyer tous!» m'a dit Sougrîva, ton oncle, ce puissant roi des simiens. Allez donc à votre désir!»
À ce langage affectueux que lui tient Dadhimoukha, le fils de Bâli adresse à tous les principaux des singes ces réjouissantes paroles: «Le roi, je m'en doutais, nobles singes, vient d'apprendre cet événement: c'est une joie franche qui fait parler ce quadrumane, et c'est la cause qui en porte ici la nouvelle à notre connaissance. Vous avez bu tous à souhait du miel jusqu'à l'ivresse: aussi convient-il maintenant de nous rendre aux lieux où le singe Sougrîva nous attend. Vos excellences doivent agir de telle manière, illustres chefs, qu'elles soient ma règle; car je ne suis qu'un serviteur au milieu de vos excellences. Suis-je vraiment le prince héréditaire? En ce cas, j'aurais le pouvoir de commander: mais il vous convient de me suivre, puisque vous avez terminé votre expédition.»
À peine ont-ils ouï Angada émettre une aussi noble parole, tous les singes à la grande vigueur de s'écrier, l'âme ravie de joie: «Qui parlera jamais de cette manière, s'il tient le sceptre, ô le plus éminent des singes? En effet, aveuglé par l'ivresse de la puissance: «Je suis tout!» Voilà quelle est toujours la pensée d'un roi.»
«Bien! fit Angada; je pars!» et, cela dit, le singe prit son essor au milieu des airs. Tous les principaux des singes mirent leur vol à la suite de son vol, et, comme une nuée de pierres lancée par des machines, ils dérobaient aux yeux l'atmosphère.
Quand Sougrîva, le monarque des simiens, eut appris l'arrivée des singes, il dit à son allié Râma aux yeux de lotus, au cœur battu par le chagrin: «Console-toi, s'il te plaît! on a vu Sîtâ! autrement, il serait impossible que les singes revinssent ici, après qu'ils sont restés absents au delà du temps prescrit.
«Console-toi, Râma, fils charmant de Kâauçalyâ! ne t'abandonne pas au chagrin! On a vu ta Sîtâ, le fait est certain, et ce n'est pas un autre qu'Hanoûmat!»
Dans ce moment, l'on entendit au sein des cieux retentir de joyeuses clameurs: c'étaient les singes, qui, fiers des exploits d'Hanoûmat et criant, s'avançaient vers Kishkindhyâ et semblaient ainsi lui envoyer devant eux la nouvelle de leur succès. À l'ouïe de ces acclamations, le monarque des simiens releva sa grande queue et sentit la joie inonder son âme.
Arrivés au mont Prasravana, les nobles singes courbent la tête devant Râma et devant le héros Lakshmana; ils se prosternent, le prince héréditaire à leur tête, aux pieds de Sougrîva, et commencent à raconter les nouvelles qu'ils apportent de Sîtâ.
Le Mâroutide éloquent, Hanoûmat exposa de quelle manière il était parvenu à voir l'auguste princesse:
«Captive dans le gynœcée de Râvana et sous la garde vigilante des Rakshasîs, la reine Sîtâ, digne de tout plaisir, est toujours ensevelie dans une profonde douleur. Infortunée, elle porte ses cheveux noués dans une seule tresse10; elle n'a de pensée que pour toi, son âme est tout absorbée en toi; et, les membres sans couleur, comme un lac de lotus à l'arrivée des neiges, elle n'a pour couche que la terre. L'âme détournée avec horreur de Râvana, elle est résolue de mourir. Telle Sîtâ parut à mes yeux mêmes, rejeton de Kakoutstha, quand j'eus trouvé un moyen pour m'approcher d'elle.»
Quand Hanoûmat eut donné à Râma la perle d'une beauté céleste et brillante d'une splendeur native, il ajouta, les mains réunies en coupe à ses tempes: «Saisissant une occasion que lui offraient ses Rakshasîs, la charmante Sîtâ me dit ensuite, les yeux noyés dans les pleurs du chagrin:
«Ne manque pas de conter entièrement à Râma, le plus élevé des hommes, ce héros, dont le courage est une vérité, ce que tes yeux ont vu et ce que tes oreilles ont entendu ici de ces affreuses Démones: répète-lui, et ces invectives que leur maître a vomies contre moi, et ce langage que m'a tenu, et cette épouvantable menace que m'a faite Râvana lui-même. Je n'ai plus que deux mois à vivre; c'est le terme, dans lequel m'a renfermée ce monarque des Rakshasas.»
À ces mots, que lui adressait Hanoûmat, Râma le Daçarathide, ayant pressé la perle contre son cœur, se mit à pleurer avec Lakshmana. Quand il eut contemplé cette perle, la plus riche des perles, l'époux infortuné, bourrelé de chagrins, articula ces mots, les yeux noyés de larmes: «Tel que la vache périt d'amour loin du veau qu'on dérobe à sa tendresse, tel je languis; mais la vue de ce joyau est pour moi comme l'aspect de ma Vidéhaine. Cette parure fut donnée à la princesse du Vidéha par le roi son beau-père ce jour qu'elle devint sa bru: attachée entre ses tempes, elle brillait alors du plus vif éclat!
«Cette perle, née dans les eaux, était en bien grande vénération; car le sage Indra jadis l'avait donnée au roi, mon père, comme un témoignage de la plus haute satisfaction. La vue de cette perle magnifique semblait à mes yeux la vue même de mon père: aujourd'hui, bon Hanoûmat, c'est comme la vue de Sîtâ qu'elle vient ici m'offrir avec la sienne!
«Cette perle rare fut portée longtemps par ma bien-aimée: en la revoyant aujourd'hui, il me semble voir Sîtâ même. Que t'a dit ma Vidéhaine, beau singe! Ne te lasse pas de me le dire: verse l'eau de tes paroles sur mon cœur incendié par le feu du chagrin.»
À ces mots de Râma, le noble singe Hanoûmat répondit en racontant de nouveau les événements passés, qu'il avait reçus de Sîtâ comme un signe pour l'accréditer.
«Belle reine, dis-je à cette femme d'une taille ravissante, monte sur mon dos, sans balancer. Je ferai voir à tes yeux aujourd'hui même l'auguste Râma, ce maître de la terre, assis entre Lakshmana et Sougrîva: c'est là mon dessein bien arrêté!» «Noble singe, me répondit ensuite la reine, m'asseoir de mon plein gré sur ton dos, ce n'est pas une chose que permette le devoir. Héros, mon corps, il est vrai, a touché le corps du Rakshasa; mais je n'étais pas maîtresse de l'empêcher: dois-je faire volontairement une chose toute semblable à cette heure, que la nécessité ne m'y contraint pas?
«Va donc, tigre des singes, va seul où sont les deux fils du plus noble des hommes!
«Veuille bien agir de telle sorte que mon époux aux longs bras m'arrache bientôt à cette vaste mer de chagrins. Adieu, ô le plus héroïque des singes! Que ton voyage soit heureux!»
Quand il eut ouï ce discours, qu'Hanoûmat avait su dire avec une pleine convenance, Râma lui répondit en ces mots accompagnés de bienveillance: «Cette affaire si grande, à jamais célèbre dans le monde, impossible même de pensée à nul autre sur la face de la terre, Hanoûmat a donc pu l'accomplir! Je ne vois, certes! pas un être qui puisse franchir la vaste mer, excepté Garouda ou le vent, excepté Hanoûmat!
«Mais voici une chose qui désole encore mon âme contristée: je ne puis récompenser le plaisir que m'a fait ce récit, par un don qui fasse un plaisir égal!»
Quand l'Ikshwâkide eut ainsi roulé plusieurs idées en son âme ravie, il fixa bien longtemps des yeux amis sur Hanoûmat et lui tint affectueusement ce langage: «Cet embrassement est toute ma richesse, fils du Vent: reçois donc ce présent assorti au temps et à ma condition.»
À ces mots, embrassant Hanoûmat avec des yeux noyés de larmes, il se plongea derechef au milieu de ses pensées.
Ensuite le héros tint ce discours au singe Hanoûmat: «De toutes les manières, je suis capable de vous passer à la rive ultérieure de cette mer, soit au moyen d'un pont rapidement construit, soit par le desséchement de ses ondes mêmes. Dis-nous suivant la vérité, Hanoûmat, tout ce qu'il y a dans cette ville de Lankâ, sa force, sa grandeur, quels travaux défendent l'approche de ses portes, quels sont, et ses ouvrages fortifiés, et les richesses des Rakshasas; car tu le sais, puisque tu as pu voir là exactement et dans sa vraie nature ce qu'il en est à son égard.»
À ces mots de Râma, Hanoûmat, le fils du Vent et le plus habile entre ceux qui savent manier la parole, lui répondit à l'instant même et dans les termes suivants: «Écoute! et, suivant l'ordre que tu viens de me tracer, je vais décrire toutes ses fortifications, comment la ville est défendue et par quelles forces Lankâ est gardée.
«La ville joyeuse vit dans les plaisirs; elle est remplie d'éléphants, tous enivrés pour les combats; elle est fermée de portes liées solidement; elle est environnée de fossés profonds. Elle a quatre portes vastes et très-hautes, sur lesquelles on voit se dresser des machines de guerre, engins formidables d'une grande force et de grande dimension. Ces portes sont barrées avec des poutres épouvantables de fer massif, travaillées avec art; et devant elles sont rangés des çataghnîs par centaines, que les troupes héroïques des Rakshasas ont forgés de leurs mains. Elle est immense, pleine de chars et de vigoureux Démons, premier obstacle que rencontre une armée d'ennemis arrivant sous les murs. Là est un rempart de fer, très-élevé, inexpugnable, embelli d'or même, de corail, de lapis-lazuli, de pierreries et de perles. Partout des fossés profonds, aux froides ondes, peuplés de poissons, mais infestés de crocodiles, inspirent l'effroi et portent au cœur une mortelle épouvante. Dans les portes sont quatre couloirs étroits du fer le plus dur, que défendent des machines de guerre et des archers nombreux, intrépides, à la grande taille. Supposé qu'une armée d'ennemis les franchisse, elle trouve devant elle trois nouveaux défilés, tous remplis d'engins meurtriers, disposés de tous les côtés autour des fossés. Derrière eux vient seul, mais plus impraticable, un dernier passage difficile, fort, bien solide, inébranlable, couvert de védikas en or et de nombreuses colonnes faites du même riche métal.
«J'ai rompu ces défilés, comblé ces fossés, incendié toute la cité et fendu les remparts du côté où nous traversons l'empire de Varouna. Songe que la ville de Lankâ est déjà comme détruite par les singes!»
Après ce discours d'Hanoûmat, Râma, l'immolateur de ses ennemis, tint ce langage à Sougrîva, le singe au long cou: «Sougrîva, je suis d'avis que nous partions à l'instant même; car c'est une heure convenable pour la victoire: l'astre qui donne le jour est arrivé au milieu de sa carrière. En effet, aujourd'hui l'astérisme Phalgounî est au septentrion, et, demain, il sera joint par la constellation Hasta ou la main. Mets-toi donc en route, Sougrîva, entouré de ton armée entière. Les signes qui se révèlent à mes yeux sont tous propices: je ferai mordre la poussière au Démon, c'est évident, et je ramènerai la Mithilienne.
«Que Nîla, environné par cent mille singes rapides, s'en aille visiter la route en avant de cette armée. Général Nîla, obéis à ma voix et conduis promptement les bataillons par un chemin où l'on trouve en suffisance des racines et des fruits, de l'eau et des bois aux frais ombrages!
«Que le singe nommé Rishabha, parce qu'il est le taureau des singes et qu'il règne sur une multitude de simiens, s'avance, commandant l'aile droite de l'armée quadrumane. Non facile à vaincre, comme un éléphant, qui est dans la fièvre du rut, que Gandhamâdana aux pieds rapides se mette en marche, tenant sous ses ordres l'aile gauche de l'armée simienne. Moi, porté sur Hanoûmat, comme le roi des Immortels sur le céleste éléphant Aîrâvata, je marcherai au milieu de l'armée pour en diriger tout l'ensemble. Qu'après moi vienne immédiatement Lakshmana, monté sur Angada, comme Bhoutaiça11 sur le proboscidien éthéré Sârvabhâauma. Que Djâmbavat, Soushéna et Végadarçi, que ces trois singes défendent nos derrières avec le magnanime roi des ours!»
Ensuite Râma, au milieu des hommages que lui rendent et le monarque des quadrumanes et son frère Lakshmana, s'avance avec l'armée vers la plage méridionale.
Commandés par Sougrîva, les singes à la vigueur indomptable suivaient les pas de Râma dans les transports de l'enthousiasme et de la joie. Volant, nageant, poussant des cris, badinant, soulevant mille bruits, ils s'avançaient ainsi vers la plage méridionale. Ils mangeaient des racines et des fruits à l'odeur suave; ils portaient, ceux-ci de grands arbres, ceux-là des éclats de montagne. Ivres d'orgueil, ils s'enlèvent brusquement l'un à l'autre sa place, ils s'invectivent; les uns tombent et se relèvent, ceux-là dans leur chute font choir les autres. «Certes! il faut que Râvana tombe sous nos coups avec tous ses noctivagues!» criaient les singes devant l'époux de Sîtâ.
Cette grande et terrible armée des singes, pareille aux vagues de l'Océan, serpentait dans sa route avec un bruit immense, telle qu'une mer, dont la tempête a déchaîné la fougue impétueuse.
Ensuite, d'une voix affectueuse et tout en cheminant sur Angada, le resplendissant Lakshmana dit à Râma ces mots d'une parfaite justesse: «Bientôt, ayant tué Râvana et reconquis la Vidéhaine, qui te fut ravie, tu dois revenir, couronné de succès, dans Ayodhyâ, la ville aux abondantes richesses. Je vois, fils de Raghou, sur la terre et dans le ciel de grands signes, tous heureux et qui te promettent la réussite dans ton expédition. Le vent accompagne les armées d'un souffle bon, agréable, doux, fortuné; ces quadrupèdes et ces volatiles, qui ramagent ou crient, ont des couleurs et des sons parfaits.
«Une ruine certaine menace donc les Rakshasas, que la mort a déjà saisis dans cette heure même: j'en ai pour signes l'oppression des constellations et des planètes, qui leur sont affectées.»
Le Soumitride joyeux parlait ainsi et consolait son frère. L'innombrable armée s'avançait, couvrant toute la surface de la terre: le sol en avait disparu sous la foule de ces héros ours et singes, de qui les armes étaient les ongles et les dents. La poussière, soulevée par les singes avec la pointe de leurs pieds, avec le bout de leurs mains, offusquait la clarté du soleil et dérobait aux yeux le monde terrestre.
Toute la grande armée des simiens ravie, joyeuse, commandée par Sougrîva, cheminait sans relâche jour et nuit. Brûlante de combattre, elle s'avançait d'un pied hâté, par bonds rapides, et, tout impatiente de courir à la délivrance de Sîtâ, elle ne fit halte nulle part un seul instant.
Les singes, ayant franchi et les sommets du Vindhya et ceux du Malaya, cette alpe sourcilleuse, arrivèrent, suivant l'ordre des bataillons, sur les bords de la mer au bruit épouvantable.
Descendu sur la plaine, accompagné de son frère et de son allié, Râma de gagner promptement la majestueuse forêt du rivage; et là, dans cette vaste plage aux franges toutes baignées par les vagues, aux roches nettes et lavées par les ondes, ce héros, le plus aimable de ceux qui savent plaire: «Sougrîva, dit-il au roi des singes, nous voici arrivés au réceptacle des ondes salées.
«Voici le moment venu pour nous de mettre en délibération les moyens de traverser ici la mer. Que personne dans les héros singes, quel qu'il soit et de quelque endroit qu'il vienne, ne quitte son armée pour aller dans ce bois, dont les périls sont cachés et qu'il faut reconnaître!» Ces paroles de Râma entendues, Sougrîva et Lakshmana firent camper l'armée sur les bords de cette mer aux rives plantées d'arbres.
Le camp de l'armée bien attentive et bien en garde fut assis par Nîla dans un lieu favorable et suivant les règles sur le rivage septentrional de la mer. Alors deux généraux des singes, Maînda et Dwivida, battirent de tous côtés la campagne, voltigeant en éclaireurs à l'entour des armées.
Tandis que l'armée était campée sur le bord du souverain des rivières et des fleuves, Râma tint ce discours à Lakshmana, qu'il voyait se tenir à ses côtés: «Le chagrin s'en va avec le temps qui s'écoule, c'est l'effet constant ici-bas: au contraire, l'absence de ma bien-aimée augmente de jour en jour mon chagrin.
«Quand s'envolera donc la Djanakide, mon épouse, du milieu des Rakshasas dissipés devant elle comme un trait de la foudre, qui a fendu le sombre nuage? Telle que la riante fortune, quand verrai-je donc, victorieux de l'ennemi, la charmante Sîtâ aux yeux grands comme les pétales du lotus?
«Quand me dépouillerai-je au plus vite de cet affreux chagrin que m'inspire l'absence de la Mithilienne, et me revêtirai-je de la joie comme d'un autre habit blanc? Cette femme d'une nature infiniment délicate, le jeûne et le chagrin ont dû la rendre plus délicate encore dans la situation où elle est tombée par l'adversité de sa fortune. Quand donc, ayant plongé mes flèches dans la poitrine du monarque des Rakshasas, quand pourrai-je donc ramener ma Sîtâ, noyée maintenant sous les vagues furieuses du chagrin?»
Tandis que le judicieux Râma se livrait à ces plaintes, le soleil, dont le jour près de finir avait émoussé les rayons, parvint à la montagne où son astre se couche.
Hanoûmat, à la grande sagesse, était parti de Lankâ, incendiée par lui, quand la mère du monarque des noctivagues Démons, ayant appris, déchirée par la plus vive douleur, ce carnage des Rakshasas terribles, pleins de force et de courage, tint à Vibhîshana, son fils, ce langage dont la plus haute vérité formait la substance: «Hanoûmat fut envoyé ici par le fils de Raghou, versé dans la science de la politique et livré aux soins de chercher son épouse bien-aimée: le messager a vu la captive.
«C'est là, mon fils, un grand écueil pour le monarque des Rakshasas: tu sais, prince à la vaste prévoyance, ce qui doit en résulter à coup sûr dans l'avenir. Car, ô toi, qui sais le devoir, un grand plaisir que l'on goûte en violant son devoir ne manque jamais d'apporter à l'homme une affreuse calamité pour augmenter la joie de ses ennemis.
«Ce qu'a fait ton frère, Démon sans péché, est une action justement blâmée: elle produit en moi une douleur telle que si j'avais mangé une nourriture empoisonnée. Car, aussitôt reçue la nouvelle que Sîtâ fut enlevée, Râma, qui est le Devoir en personne, Râma, qui sait tous les chemins des flèches, va consommer un exploit digne de lui. Oui! dans sa colère, ayant saisi son arc, il peut tarir la mer elle-même, ce héros, si ferme dans le vœu de la vérité et dans la céleste force de ses flèches!
«Quand je songe à ces grandes qualités dont fut doué ce rejeton du roi Daçaratha, la crainte agite mes sens et mon âme ne trouve point où se reposer dans la tranquillité! Singe aux grands yeux, héros à l'esprit infiniment délié, ne laisse point échapper le moment favorable. Fais aujourd'hui même, ô toi, qui sais manier la parole, fais écouter, si tu peux, à Râvana un langage utile et qui se lève comme un astre doux sur le ciel de l'avenir. Car moi, je n'ai pas la force, mon fils, de gouverner cet insensé, ce cœur qui a secoué le frein, cette âme qui a déserté le devoir. Fais entendre, ô le plus éloquent des êtres à qui la voix fut donnée en partage, fais entendre au plus vite ces mots de ta bouche au petit-fils de Poulastya: «Renvoie libre Sîtâ!» car c'est dans cette parole qu'est notre salut.
«Tel qu'un pont enchaîne le vaste bassin des eaux, tel c'est par toi seul et par ta vie sage qu'on est maître de ce peuple enfoncé dans le vice.»
À ces mots, le Démon serra les pieds fortunés de sa mère, joignit ses mains pour l'andjali, prit congé d'elle et s'en alla, impatient de voir le monarque des Rakshasas, non que les délices des sens, où nageait son frère, eussent allumé sa jalousie.
Quand le monarque des Rakshasas vit le désastre épouvantable et glaçant de terreur dont le magnanime Hanoûmat, tel que s'il était Indra même, avait frappé sa ville de Lankâ, il dit, ses yeux rouges de fureur et sa tête légèrement inclinée par la colère, à tous les Démons, ses ministres, comme à Vibhîshana lui-même: «Hanoûmat est venu, il est entré dans cette ville, il a pénétré jusque dans mon gynœcée, où ses yeux ont vu la Vidéhaine. Hanoûmat a brisé le faîte de mon palais, il a tué les principaux des Rakshasas, il a bouleversé toute la cité de Lankâ! Que ferons-nous dans la circonstance? Ou que devons-nous faire immédiatement? Dites ce qui vous semble convenable ici pour nous: qu'est-ce que nous avons de mieux à faire dans cette conjoncture? En effet, le conseil, ont dit les nobles sages, est la racine de la victoire: ainsi, Démons à la grande force, veuillez bien délibérer au sujet de Râma.»
À ce langage du monarque des Rakshasas, tous les Démons à la grande force, joignant leurs mains en coupe, répondent à Râvana, l'Indra des Rakshasas: «Le malheur qui est tombé sur ta ville, puissant roi, est le fait d'un être vulgaire; il ne faut pas que tu le prennes à cœur; nous tuerons le Raghouide! Sire, tu as une bien grande armée, pleine de pattiças, d'épées, de lances et de massues: pourquoi ta majesté conçoit-elle de la crainte?
«Reste ici tranquille, puissant monarque! À quoi bon te fatiguer, mon seigneur? Ce guerrier aux longs bras, Indrajit ton fils, va broyer ton ennemi!»
Ensuite un Rakshasa, nommé Prahasta, héros, pareil aux sombres nuages et général d'une armée, réunit ses mains en coupe et tint ce langage: «Ni les serpents, les oiseaux ou les vampires, ni les Gandharvas, les Dânavas ou les Dieux mêmes, combien moins les singes, ne pourraient te vaincre dans une bataille! Si Hanoûmat a pu nous tromper, c'est grâce à la négligence, comme à la folle confiance de tous les Rakshasas: autrement, ce coureur de bois n'eût point échappé vivant de nos mains, nous vivants! Que ta majesté nous le commande, et nous allons dépeupler de singes toute la terre, avec ses bois, ses montagnes et ses forêts, jusqu'à la mer, ses limites.»
Tenant à la main son épouvantable massue, affamée de chair et de sang, le Démon Vajradanshtra dit ces paroles au monarque des Rakshasas: «À quoi bon nous occuper, noctivague, du misérable Hanoûmat, quand Sougrîva, Lakshmana et surtout l'invincible Râma sont encore debout? Aujourd'hui, je vais commencer, moi! par tuer Râma avec Lakshmana et Sougrîva; puis, je mets en déroute l'armée des singes et j'écrase les ennemis sous les coups de cette massue!»
Un Rakshasa, nommé Triçiras, dit à son tour dans une bouillante colère: «On ne peut tolérer un tel outrage fait à nous tous! C'est une chose épouvantable qu'on ait détruit,—et surtout un vil singe,—le gynœcée de l'Indra fortuné des Rakshasas et sa ville capitale! Je pars et je reviens dans cette heure même, couvert du sang des quadrumanes immolés; car je ne puis supporter davantage cette horrible offense que l'on fit à mon seigneur!»
Après lui un Démon, pareil à une montagne et léchant ses lèvres avec sa langue, qu'il promène autour de sa bouche, Yadjnahanou (c'est ainsi qu'il était nommé) jette ces mots dans sa colère: «Que tous les Rakshasas goûtent le plaisir dans la compagnie de leurs épouses: je veux dévorer à moi seul tous les princes des peuples quadrumanes!»
Mais soudain, arrêtant les Démons qui sortent, les armes au poing, Vibhîshana les fait tous rentrer, et, joignant ses mains, adresse au monarque ce langage: «Une marche conduite avec circonspection et suivant les règles, mon ami, aboutit nécessairement à son but. On ne peut évaluer, noctivagues Démons, ni les armées, ni les forces de ces quadrumanes: d'ailleurs, il ne faut jamais se hâter de mépriser un ennemi. Râma avait-il commencé lui-même par offenser le roi des Rakshasas, pour que celui-ci vînt enlever dans le Djanasthâna la noble épouse de ce magnanime!
«Si Khara vaincu périt sous les coups de Râma dans une bataille, il y avait nécessité pour celui-ci; car il faut que l'être, à qui la vie fut donnée, emploie toutes ses forces à défendre sa vie.
«Un affreux danger nous menace à cause de cette fille des rois: que Sîtâ soit donc renvoyée à son époux! le salut de ta famille l'exige, il n'y a là nul doute.
«Il n'est pas bon pour toi de s'aventurer dans une guerre funeste avec ce héros sage, dévoué à son devoir, plein de vaillance, à l'immense vigueur, à la grande âme, au bras exterminateur de ses ennemis! Pour sauver ta capitale avec ses Rakshasas et ta vie, jetée dans un péril extrême, suis la parole salutaire et vraie de tes amis: rends sa Mithilienne au Daçarathide! Arrache à la mort, et cette ville opulente avec les Rakshasas, et ton splendide gynœcée, Râvana, et tes serviteurs, et ton palais: rends sa Mithilienne au Daçarathide!
«Renonce à la colère, par laquelle on détruit sa gloire et sa race; cultive la vertu, qui ajoute un nouveau lustre à la beauté de la gloire: prête une oreille favorable à ma voix; fais que nous puissions vivre, nous, nos parents, nos fils, et rends sa Mithilienne au Daçarathide!»
À ce langage de Vibhîshana, discours salutaire et dont le devoir même avait inspiré la substance, l'intelligent Râvana se mit à délibérer avec ses ministres. Habile à manier la parole, ce monarque éloquent, superbe, entouré de superbes compagnons, parla en ces termes pleins de justesse: «On appelle sage l'homme qui, d'abord, ayant bien examiné sa force, celle des ennemis, les circonstances des temps et des lieux, ne commence une affaire qu'après cet examen.
«Vous n'avez point à délibérer ni à raisonner ici sur le Destin, qui est une chose éternelle. Mais, comme l'inattention ou la vigilance portent des fruits, que tous les êtres animés doivent recueillir dans le monde, il n'est aucune chose humaine dont il ne faille s'occuper ici.
«Quant à ce Destin, bien différent de la puissance humaine, n'y songez pas! Les esprits sensés n'observent que le chemin par où les malheurs peuvent arriver naturellement: ils savent que le sort est le maître de tout et les atteint comme il veut!
«En effet, comment eût-il été possible qu'un être, qui n'est pas autre chose qu'un singe, eût fouillé ainsi tout Lankâ, si le Destin ne l'eût permis? Le Destin est donc la plus grande des merveilles!
«Je tiens ici la Vidéhaine à ma discrétion, et je n'en ressens pas d'ivresse: n'est-ce pas vous donner ici une preuve assez grande que je suis maître de moi-même. Que des sages austères puissent me blâmer ici pour une offense que j'aurai faite à quelque saint anachorète: c'est une opinion que j'ai déjà conçue moi-même. Mais comment un homme, qui porte les insignes des anachorètes, peut-il, un arc, des flèches, une épée dans ses mains, poursuivre les timides hôtes des forêts? Où voit-on une seconde femme anachorète, qui demeure comme Sîtâ dans un ermitage et qui porte comme elle des pendeloques en or fin avec une robe de pourpre au tissu délié? Quel enfant de Manou, habitant, par vœu de pénitence au milieu des bois, entendit jamais là un son de noûpouras mêlé au gazouillement des parures et des ceintures de femme?»
Râvana dit, et Prahasta, expert en fait d'héroïsme et de guerre, ses propres sciences, Prahasta d'abord se mit à lui tenir ce langage: «Un homme instruit dans les Çâstras, habile à manier la parole, conciliant, sage, pur et né dans une noble race, voilà celui que les gens de bien estiment pour messager. Mais celui-ci était un espion que Râma nous envoya avec des qualités entièrement opposées! Un espion, qui vint jeter le désastre ici pour la ruine de son affaire à lui-même! En effet, seigneur, est-il possible de consentir à la demande d'un homme qui agit d'une telle manière, et, dans l'égarement de son intelligence, s'associe avec un être avide de combats?
«Le voilà donc enfin arrivé ce temps fortuné des batailles, qu'attendent depuis si longtemps nos guerriers, toujours affamés de combats! Certes! les massues, les arcs, les haches, les piques de fer ne manquent point ici!
«Les guerriers, de qui la plus belle parure est le courage, désirent les porter au milieu des combats!
«La terre aspire à se joncher de cadavres et, tout arrosée de leur sang, comme d'un parfum liquide, à rire en quelque sorte elle-même avec la bouche, entr'ouverte à son dernier soupir, de ces guerriers aux belles dents! Que tes ordres soient donc envoyés aujourd'hui même à tous nos combattants!»
Doué de constance, versé dans le devoir et dans les affaires, Vibhîshana, sur un ton doux, prit de nouveau la parole en ces termes: «Les conseils donnés par tes ministres étaient bons, amis, tout à fait en prévision de l'avenir et surtout d'une importance considérable. En effet, un ministre dévoué, rejetant loin de lui ce qui est simplement agréable et s'attachant à tout ce que l'affaire a de plus grave en elle-même, doit toujours dire uniquement ce qui est bien. Aussi vais-je, appuyé sur la confiance que m'inspirent tes grandes qualités, dire une chose que j'ai bien étudiée, roi des rois, dans ma pensée attentive. On poursuit dans ce bas monde les jouissances que procurent l'amour, la richesse et le devoir; mais c'est toujours avec l'œil du devoir qu'il faut examiner ici-bas la richesse et l'amour. Car l'homme qui, désertant le devoir, ne voit dans la richesse que la richesse et dans l'amour que le plaisir de l'amour, n'est pas un homme sage dans ses pensées.
«Quel homme judicieux, s'il prend sa conviction dans la raison, oserait dans les conseils d'un roi donner une fausse couleur à l'attentat commis sur l'épouse d'autrui, et dire: C'est le devoir. Les actions que l'on raconte de Râma ont laissé des vestiges répandus çà et là: eh bien! où voit-on nulle part, dans un de ces vestiges, Râma s'écarter du devoir? Quand Râma sortit de sa demeure un arc dans sa main, quand il décocha même sa flèche contre un kshatrya, a-t-il en cela violé son devoir?
«Suis donc mon avis! et que le vertueux Râma, s'il vient auprès de ta grandeur toute-puissante, reçoive de toi son épouse! Et quel homme, sire, n'eût-il aucune vertu, fût-il d'un rang vulgaire, se présenterait ici, devant ta majesté, remplie de belles qualités, et n'obtiendrait pas d'elle une gracieuse faveur? Si tu veux faire une chose digne de toi-même ou si tu veux observer le devoir, cette noble Sîtâ mérite, ô mon roi, que ta bienveillance lui rende sa liberté.»
À peine le vigoureux monarque eut-il ouï le discours de son frère, que soudain la fureur colora son visage, comme le soleil parvenu à son couchant. Tous les ministres, à qui le caractère du monarque était bien connu, sentirent naître la crainte au fond du cœur, en voyant cette fureur violente de l'irascible souverain.
Ensuite, après qu'il a frotté vivement de colère une main dans la paume de l'autre main, Râvana jette à Vibhîshana ces paroles dictées par un amer dépit: «Ce que ta grandeur a dit porte entièrement le sceau d'une pensée funeste pour moi: c'est un langage paré de qualités favorables à mes ennemis et qui n'est coupé nullement sur ma taille. Tu n'as point observé ici les égards que les hommes attentifs et bien nés se doivent mutuellement: il faut mettre le plus grand soin à respecter ces convenances, qui ne sont pas dépourvues de raison.
«En venant ici devant le maître de la terre, tu fais bien voir que tout ce qu'il y a de sottise, de pauvreté, d'idiotisme, d'aveuglement et d'inintelligence au monde est ramassé tout entier dans toi-même. Oui! c'est comme si la sauterelle en se jouant allait follement sauter pour sa perte au milieu du feu: serait-ce donc un signe indubitable d'héroïsme?
«Ce peuple, sans doute, ne savait pas quelle différence existe d'égarer à bien conduire, puisqu'il a reçu des cieux le sage Vibhîshana, de qui l'esprit est si dégagé des sens! Si les ennemis sont des héros dans la guerre et si nous sommes, nous, des lâches dans les combats, que n'allons-nous, par couardise et cédant à la force, demander grâce à l'ennemi!
«Voilà ce qui est toujours à l'heure du combat la nature éternelle des gens peureux, étroits de cœur, à l'âme basse, tels enfin que toi-même!
«Les hommes sans courage et sans vigueur ne brillent point à pourfendre les ennemis: leur âme est poltronne, de même nature et telle que la tienne!
«Si Râma, dépouillant son orgueil, venait me demander grâce!... Est-il une chose faisable aux yeux des gens de bien, qu'ils ne soient disposés à faire si on vient les supplier? Nous devons étouffer notre haine à l'égard de notre ennemi surtout: c'est un devoir à vos excellences de pratiquer la compassion de toute votre âme envers l'homme qui demande votre assistance. Ne pas le faire, c'est unir le poison avec le sang, d'où résulte que le mélange ira bientôt allumer la guerre entre les deux substances.
«Moi, fussé-je même seul dans ce combat, je suis capable de consumer par ma vigueur sur le champ de bataille Râma avec Lakshmana, comme un feu allumé dévore l'herbe sèche.
«Ainsi, que la résolution de la guerre soit prise à l'instant par vos grandeurs, si bien douées pour la guerre, à l'exception toujours du vil et du lâche Vibhîshana lui-même.»
Ensuite le sage, le généreux Vibhîshana, profond comme la mer et victorieux des sens, répondit ces nouvelles paroles au monarque des Rakshasas: «Rejeter les discours les plus vertueux pour s'engager dans une mauvaise route, c'est, disent les sages, un signe avant-coureur de la ruine.
«Il n'est pas facile pour une âme aveuglée de remporter la victoire: et quelle victoire peuvent espérer les bons mêmes, s'ils retiennent dans leurs mains une chose avec injustice? Autant il est difficile de traverser la mer à la force des bras, autant est-il impossible aux âmes basses d'atteindre le devoir, ce but où visent les gens de bien et qu'on doit se proposer ici-bas et dans l'autre monde! Comme l'amour, la haine et les autres affections naissent toujours de l'âme; ainsi tous les bonheurs des gens heureux ici-bas ont pour cause le devoir. Et même une preuve suffisante que le devoir est l'auteur de tout ce qui arrive, c'est que l'homme en général a très-peu de bonheur et que les maux font la plus grande partie de sa fortune.
«Est-il un bien quelconque, excellent, supérieur, d'acquisition facile, qui n'en soit le résultat? Si l'on veut observer d'un regard intelligent le bonheur de tous les êtres, on verra que le devoir en est la source.
«Là où le guide est vertueux et ceux qui l'accompagnent doués eux-mêmes des vertus, on doit naturellement considérer avec justesse l'amour, l'utile et le devoir. Mais ici le guide est sans vertus et ses compagnons suivent aveuglément ses pas. Les choses étant ce qu'elles sont, à quoi bon ce conseil et que cherchez-vous à connaître? Ce qui mérite d'être appelé un conseil, c'est une assemblée où l'on examine sérieusement, et le bien, et le mal, et le douteux; les autres ne sont, à bien dire, qu'un mauvais emploi du nom.
«J'abandonne un roi, esclave de l'amour et qui oublie son devoir dans ses conseils: je me retire à l'instant vers ce Râma, qui est sans cesse, lui dévoué, invariablement au devoir; car on m'a toujours dit que c'est un roi victorieux des Asouras et des Dieux; un prince qui n'abandonne jamais le faible abrité dessous sa protection; un roi qui est secourable à ses ennemis eux-mêmes! Je laisse avec une vive douleur ici tous mes parents divers, et je m'en vais, conseillé par le devoir, demander un asile à ce noble enfant de Manou. Une fois cela fait et moi parti, arrêtez, s'il est ici un conseiller qui sache indiquer la bonne voie, arrêtez convenablement une résolution qu'inspire l'intelligence d'une saine politique.»
Tandis que son frère Vibhîshana parlait ainsi, le monarque des Rakshasas, plein de fureur, s'élança tout à coup de son siége, le cimeterre à la main, tel qu'un nuage sombre, tonnant, d'où jaillissaient de longs éclairs; et, poussé par le sentiment de la colère, il frappa du pied Vibhîshana sur le siége où il se tenait assis. Le prince tomba renversé de son trône sur la terre, comme le fragment d'une belle montagne, brisée par la chute de la foudre. La terreur saisit les ministres à la vue de cette rixe, comme elle saisit les créatures à l'aspect de la pleine lune tombée dans la gueule de Râhou. Prahasta se mit à calmer doucement le monarque irrité des Rakshasas et fit rentrer dans le fourreau son glaive, qu'il tenait à la main. Ramené dans sa nature, le terrible souverain se rasséréna, tel que la mer au temps où ses flots, revenus au calme, sont rentrés dans ses rivages.
Les grands demeuraient là, formant un cercle autour du trône, où Râvana se tenait assis: tel que le hallo de la lune, merveilleux et beau spectacle! telle silencieuse resplendissait alors cette couronne de ministres. Ensuite, le vertueux Vibhîshana éteignit en lui-même le feu allumé de la colère et chercha dans sa pensée quelle marche son bien lui prescrivait d'observer. Doué de mansuétude et brillant d'une grande force morale, il suivit sans la franchir, comme un généreux coursier, la ligne que lui traçaient les inspirations de sa noble race. Quand il eut réfléchi un instant, pris, quitté et repris une résolution, Vibhîshana se levant tint alors ce langage dicté par le devoir:
«Les affections de mon âme sont pour le devoir et ne sont pas nommées de l'amour ou de la colère. Ce coup de pied n'est donc pas un bien grand malheur à mes yeux. Dans ce monde, ceux qui sont vraiment à plaindre, ce sont les grands pécheurs, qui ont déserté le devoir et qui, en dépit de leur auguste naissance, ont asservi leurs âmes à la colère. Toutes vos excellences ont embrassé les opinions de cet homme, et c'est un malheur, où je vois le grand signe d'une catastrophe universelle.
«Une flèche ne peut tuer qu'une seule vie sur le champ de bataille. Mais la pensée d'un roi à l'esprit aveuglé fait périr et lui-même et tout son peuple. La meilleure des flèches à la pointe acérée ne cause pas autant de mal que les péchés, une fois nés, de ces mortels, qui ont peu d'âme.
«Toi, sur la tête de qui la ruine est suspendue et qui pousses ta famille à sa ruine, je te quitte et je m'en vais de ce pas avec colère, tel que les eaux d'un fleuve coulent vers l'Océan. À cette heure, où j'ai reconnu que ton esprit est faux, cruel, infracteur de la justice, puis-je faire autrement que de t'abandonner comme un éléphant qui est enfoncé dans la boue?»
Quand Râvana, que poussait la mort, eut, bouillant de colère, entendu ces paroles de Vibhîshana, il répondit à son frère en ces termes pleins d'amertume: «On peut habiter avec son ennemi, avec un serpent irrité; mais non avec l'homme, qui manque à ses promesses et qui sert nos ennemis! Je sais bien, Rakshasa, quel est en toute chose le caractère des parents: les infortunes des parents font toujours du plaisir aux parents. Oui! des parents comme toi dédaignent et méprisent dans leur parent un chef actif, héroïque, savant, qui sait le devoir et qui se plaît avec les gens de bien.
«Félons, cœurs dissimulés, se réjouissant toujours des revers les uns des autres, les parents sont pour nous des ennemis terribles; et c'est d'eux que nous viennent les dangers. On entend quelque part, dans la forêt Padma, les éléphants mêmes chanter des çlokas à la vue des chasseurs qui viennent, tenant des cordes à leur main. Écoute-les, Vibhîshana!
«Notre danger n'est pas dans ces cordes, ni dans le feu, ni dans les autres armes; il est dans nos parents, esclaves égoïstes de leurs intérêts: voilà ce qui est à craindre. Ils indiqueront sans doute le moyen de nous prendre! Le plus terrible de tous les dangers est toujours, pense-t-on, le danger que nous apportent les parents.
«Il te déplaît, scélérat, que je sois honoré du monde!... Mais qui est monté sur le trône a les pieds sur le front de ses ennemis!»
Après que le monarque aux dix têtes eut jeté ces paroles, le fortuné Vibhîshana, dont il avait excité la colère, lui répondit en ces termes, debout au milieu des ministres: «Il est donc vrai, Démon des nuits! les hommes pris de vertige et tombés sous la main de la mort n'acceptent jamais les paroles d'un ami, qu'inspire le dévouement à leur bien! Si un autre que toi, nocturne Génie, m'avait tenu ce discours, il eût cessé de vivre à l'instant même. Loin de moi, honte de ta race!» Après qu'il eut dit ces mots si amers, Vibhîshana, de qui la juste raison inspirait toujours les paroles, prit son vol tout à coup, le cimeterre à la main, suivi par quatre des ministres.
Il revit sa mère, lui donna connaissance de tout, et, se replongeant au sein des airs, il se dirigea vers le mont Kêlâsa, où habite le monarque à la vigueur sans mesure, fils de Viçravas, avec ses nombreux Gouhyakas et ses Yakshas à la grande force. Il y avait alors dans le palais de ce roi divin l'auguste souverain des mondes, le chef de tout, Çiva, la vertu en personne.
Environné de troupes nombreuses d'immortels serviteurs, le suprême seigneur de tous les Dieux, celui de qui le drapeau montre aux yeux un taureau, était venu avec Oumâ, sa compagne, visiter le Dieu qui préside aux richesses dans sa brillante demeure.
Aussitôt ces deux grands Immortels de jouer entre eux aux dés. Sur ces entrefaites, l'époux d'Oumâ, voyant le prince des Rakshasas, Vibhîshana, le rejeton de Poulastya, qui venait à la montagne, dit ces paroles au maître des richesses: «Voici que Vibhîshana vient se réfugier vers toi, seigneur. Ce héros est tout plongé dans le ressentiment, parce qu'il a reçu un outrage du monarque des Rakshasas. Il a mis sur toi sa pensée et vient ici demeurer chez toi. Que ce héros vigoureux à la grande vaillance s'en aille promptement aujourd'hui même, engagé par toi, se présenter devant Râma. Ensuite, Vibhîshana étant venu chez lui, Râma, l'immolateur des ennemis et le plus élevé des hommes, doit sacrer ce Démon sur le trône des Rakshasas.»
Vibhîshana, comme il parlait ainsi, arrive en ce lieu, descend sur la terre, tombe à ses genoux et courbe la tête à ses pieds. Le bienheureux Çiva lui dit avec l'auguste rejeton de Viçravas: «Lève-toi, Rakshasa! lève-toi! La félicité descende sur toi! Ne te livre point à la douleur. Obtiens, invincible guerrier, obtiens la couronne aussitôt que tombée du front même de Râvana. Rends-toi, mon ami, aux lieux où sont, et Râma aux longs bras, ce jardin fortuné des vertus, et le singe Sougrîva, et le majestueux Lakshmana. C'est là que Râma à la vive splendeur et le plus habile de ceux qui manient les armes te sacrera bientôt sur le trône de Lankâ, toi, venu d'ici vers lui, vaillant meurtrier des ennemis.»
Dans ce moment, le monarque à la grande splendeur, fils de Viçravas, tint ce langage au prince des Rakshasas, Vibhîshana: «Partant d'ici, héros, tu seras bientôt roi de toutes les manières à Lankâ; c'est ce que nous avons déjà vu dans l'avenir depuis longtemps. Hâte-toi d'aller en ce jour même, pour l'anéantissement des Rakshasas, le salut de toutes les créatures et l'inauguration de toi-même sur le trône, vers ce héros né de Raghou, le plus vertueux de tous ceux par qui la vertu est cultivée. Accompagné de Râma, hâte-toi de consommer, prince à l'éminente fortune, l'affaire des habitants du ciel, des Rishis et de tous les êtres appliqués au devoir.
«Immole Râvana, comme on tue l'homme d'un naturel pervers, sans pudeur, sans frein, qui cherche à s'enivrer de guerres, qui est le perpétuel obstacle des âmes placides et douces, vouées aux pratiques de la vie pénitente. Immole ce Démon aux dix têtes qui se fait un jeu de troubler le soma dans les grands sacrifices, qui se plaît à semer le danger sous les pas du voyageur et des autres, qui aime à vivre toujours au milieu des iniquités, comme on se tient près d'un jeune frère que l'on aime ou dans la compagnie des Dieux.
«Parce que tu as quitté le tyran aux dix têtes comme on abandonne loin derrière soi le voyageur qui marche hors du vrai chemin et ne suit pas une bonne route, tu jouiras, Démon sans péchés, de la gloire et des plaisirs éternels dont nous jouissons nous-mêmes.»
Après qu'il eut écouté ces paroles tombées des lèvres de son frère aîné, le prudent Vibhîshana, baissant la tête, demeura plongé dans ses réflexions. L'auguste et immortel Bhagavat dit au prince enseveli dans ses pensées: «Lève-toi, monarque des Rakshasas! lève-toi, Démon à la grande sagesse! obtiens le bonheur éternel, digne récompense de ta pénitence et de tes bonnes œuvres! Nous voyons toutes ces choses dans l'avenir, héroïque Vibhîshana, comme si elles étaient sous nos yeux.
«Lève-toi donc et rends-toi vers l'immortel seigneur des villes, l'immortel et glorieux appui de toutes les créatures. Car c'est le trésor des vertus; c'est la voie suprême où circule ce qui se meut; c'est la racine de l'univers entier.»
À ces mots prononcés là par l'Immortel au cou bleu, le singe aux longs bras de se lever avec ses ministres eux-mêmes. Puis, quand il eut adoré le Dieu Çiva et l'auguste Kouvéra, le vertueux Vibhîshana partit d'un vol rapide, et, se replongeant au sein des airs, il s'en alla chercher la présence du héros à la grande force.
Les rois des singes, qui se tenaient sur la terre, le virent se tenant au milieu du ciel, où il ressemblait à la cime d'un mont et paraissait flamboyer de splendeur. Ceint des armes les plus excellentes, le fortuné Démon planait au sein de l'air, semblable à une montagne de nuages ou tel que la Mort vêtue d'un corps humain. Munis eux-mêmes d'armes offensives et de boucliers, ses quatre suivants à la force épouvantable reluisaient par l'éclat des parures.
Dès que le vigoureux monarque des singes, l'invincible Sougrîva, l'eut aperçu, il dit à tous ses quadrumanes, Hanoûmat à leur tête, ces mots que lui dictait sa prudence: «Ce Rakshasa couvert d'armes et d'une cuirasse, qui vient ici, voyez! suivi par quatre Démons, accourt sans doute pour nous tuer.»
À ces mots, arrachant des rochers et des arbres, tous les chefs des tribus quadrumanes de lui répondre en ces termes: «Donne-nous promptement tes ordres, sire, pour la mort de ces méchants; qu'ils tombent maintenant immolés sur la terre et baignés dans leur sang!»
Tandis qu'ils se parlaient mutuellement, Vibhîshana, étant arrivé sur le bord septentrional de la mer, s'y tint, planant au milieu des airs. Le Démon à la grande sagesse, abaissant de là ses regards sur le monarque et sur les singes, leur dit en criant d'une voix forte: «Je suis venu, sachez-le, singes, pour voir le noble Râma. Il est un Rakshasa puissant, nommé Râvana; c'est le souverain des Rakshasas. C'est par lui que Sîtâ fut emportée du Djanasthâna, après qu'il eut tué Djatâyou. Je suis le frère puîné de ce monarque, et Vibhîshana est mon nom. Je tentai d'ouvrir ses yeux par différents et sages discours: «Allons! que Sîtâ, lui ai-je dit mainte et mainte fois, que Sîtâ soit rendue à Râma!» Mais Râvana, que la mort pousse en avant, ne voulut point agréer les bonnes paroles que je lui fis entendre: tel un malade qui veut mourir se refuse au médicament.
«Accablé d'invectives, outragé par lui comme un esclave, je viens, abandonnant mes amis et mon épouse, me réfugier sous la protection de Râma. Je n'ai, certes, besoin ni des plaisirs, ni d'une autre opulence, ni de la vie: puisse mon abandon même de tous ces biens m'obtenir la faveur du prince fils de Raghou!
«Annoncez promptement au magnanime Râma, le protecteur de toutes les créatures, que je suis venu solliciter sa protection.»
Sougrîva s'en fut aussitôt trouver les deux Ikshwâkides: «Le frère puîné de Râvana, dit le monarque des singes, le héros Vibhîshana, comme on l'appelle, vient, accompagné de quatre ministres, se mettre sous ta protection. C'est Râvana lui-même, ce me semble, qui nous envoie ce Vibhîshana: la prudence veut qu'on s'assure de lui; c'est là mon avis, ô le meilleur des hommes patients. Il vient avec une pensée tortueuse, méchante, infernale, épier l'heure où tu seras sans défiance pour te frapper: homme sans péché, méfie-toi! c'est un ennemi caché! Mettons à mort dans un cruel supplice, avec ses quatre amis, ce frère puîné du sanguinaire Râvana, ce Vibhîshana qui s'est jeté dans nos mains.»
Alors que Râma eut appris l'arrivée de Vibhîshana il dit à Sougrîva, constant dans la douceur, l'attention sur le temps présent et la vigilance pour le temps à venir: «Asseyons-nous là, Sougrîva! convoque tous les conseillers, Hanoûmat à leur tête, et les autres chefs des peuples quadrumanes. Réuni avec eux, je ferai l'examen que nous avons à faire. Ce que tu dis est juste, Sougrîva: oui! les rois sont environnés de piéges.»
Ensuite, à la voix de Sougrîva, on vit se rassembler entièrement les chefs des tribus simiennes, tous héros, tous versés dans les affaires, tous adroits à lancer une flèche.
Alors ces optimates singes, qui avaient ouï les paroles de Vibhîshana et qui désiraient agir pour le bien de Râma, lui dirent avec soumission: «Il n'est rien qui te soit inconnu dans les trois mondes, fils de Raghou: si tu nous consultes, docte roi, c'est donc par amitié, c'est qu'il te plaît d'honorer nos personnes. Que tes conseillers nombreux, qui savent la raison des choses et sont doués tous de sages conseils, parlent donc maintenant tour à tour, et, s'il est nécessaire, à deux et plusieurs fois.»
À ces mots, Angada, rempli de prudence, leur dit ces bonnes paroles sur les précautions qu'il fallait observer à l'égard de Vibhîshana: «Il convient d'examiner à fond cet étranger, qui vient de chez l'ennemi; il ne faut point ajouter foi précipitamment au langage de Vibhîshana. Ces Démons aux pensées trompeuses circulent, dissimulant ce qu'ils sont; cachés dans les trous, ils épient l'instant de vous attaquer: un malheur ici serait pour eux un bonheur!»
Le singe Çarabba réfléchit; puis il dit ces mots: «Qu'on expédie promptement un espion vers lui, tigre des hommes. Oui! qu'un émissaire observe de toute son attention le caractère de ce réfugié, et, sur l'examen fait, que l'on tienne à son égard la conduite exigée par la juste raison.»
Djâmbavat, quadrumane savant, après qu'il eut considéré la chose dans son esprit illuminé par tous les Traités, exprima sa pensée dans ces termes exempts de reproche et dignes même d'éloge: «Sorti de chez le monarque des Rakshasas, en guerre déclarée avec nous et d'un naturel méchant, Vibhîshana vient ici, où ne l'appelle aucune raison, ni de temps, ni de lieu; il faut donc l'observer sans rien négliger.»
Après lui, Maînda, éloquent orateur, dit ces mots remplis de sens: «Que maintenant, sur l'ordre enjoint par ce monarque issu de Raghou, Vibhîshana soit interrogé sans précipitation avec des paroles douces. Quand tu sauras distinguer son caractère, ô le plus éminent des hommes, alors, s'il est perfide ou non, tu prendras une résolution, devant laquelle aura marché l'intelligence.»
Ensuite Hanoûmat, doué de sagesse, Hanoûmat le plus grand des conseillers, tint ce langage doux, aimable, utile et rempli de sens:
(Vrihaspati même parlant n'eût pas été capable de surpasser, quand Hanoûmat parlait, ce quadrumane savant, le plus vertueux des singes et le plus éloquent des êtres à qui fut donnée la parole:)
«Ce n'est pas l'amour, ni l'envie d'un présent, ni l'orgueil, ni une ambition de supériorité, mais, comme il convient, sire, la gravité de cette affaire, qui va dicter mon discours.
«Tes conseillers ont parlé d'envoyer, soit un espion, soit un émissaire: il n'existe pas de motif à cette mesure, puisqu'il n'en peut résulter aucun avantage. En effet, un espion ne peut connaître Vibhîshana tout d'un coup, et c'est une faute de traîner ici le temps en longueur: donc, il n'y a pas lieu d'envoyer un espion.
«On dit encore: «Ce Vibhîshana vient ici, où ne l'appelle aucune raison, ni du temps, ni du lieu!» J'ai pour cette objection quelques mots à répondre: «Il en est ici du temps et du lieu ce qu'il en est des vertus ou des vices dans chaque homme: ce sont les unes ou les autres qui font l'à-propos ou l'inopportun. Ce qui est accompagné du moyen porte bientôt ses fruits.
«Il a vu tes grands exploits et Râvana engagé dans une fausse route; il a su que tu avais immolé Bâli et mis Sougrîva sur le trône; il aspire à posséder aussi le trône de son frère et voit déjà, son âme le présageant, que les choses auront ici la même fin: voilà sans doute les considérations placées en première ligne devant ses yeux, et les motifs qui amènent Vibhîshana vers toi.»
Après qu'il eut écouté le fils du Vent, l'invincible Râma lui répondit en ces termes: «J'ai moi-même quelque envie de parler sur Vibhîshana. Je désire que mes paroles soient toutes entendues par vos grandeurs, inébranlables dans la vertu. À Dieu ne plaise que je repousse jamais l'homme qui vient à moi sous les couleurs de l'amitié! S'il est en lui de la perfidie, le blâme des gens de bien n'en sera-t-il pas le châtiment?
«Ne voyant donc en lui qu'un magnanime, entré dans une noble voie et qui vient à moi sans détour, veuillez bien retirer de lui vos soupçons.
«Ce nocturne Génie, qu'il soit bon ou méchant, est-il capable, singes, de me nuire en la moindre chose?
«On raconte que jadis une colombe accueillit avec politesse un vautour, son ennemi, qui était venu lui demander assistance, et lui offrit sa chair même en festin. Si une colombe, un simple volatile, donna l'hospitalité au meurtrier de son épouse, à plus forte raison dois-je accueillir ce Vibhîshana, ce frère de Râvana, il est vrai, mais appliqué à suivre le devoir et qui, malheureux, vient se réfugier vers moi, accompagné de ces démons!
«Je promets d'assurer la sécurité de tous les êtres, ai-je dit quand je prononçai mes vœux, et d'épargner dans le combat ceux qui diront, implorant ma pitié: «Je me rends à toi!»
«Conduis vers moi Vibhîshana, ô le meilleur des singes; je lui donne toute assurance: autrement, Sougrîva, ne serais-je pas un Râvana moi-même pour Vibhîshana?»
Quand Râma eut accordé le sauf-conduit, ce frère puîné de Râvana fut invité par le roi des singes et descendit aussitôt du ciel avec ses compagnons. Le monarque intelligent des quadrumanes s'approcha de Vibhîshana, l'étreignit dans ses bras, lui fit ses compliments et lui montra le héros né de Raghou. Descendu à peine du ciel à terre avec ses fidèles suivants, le Rakshasa joyeux attache toutes ses armes aux premiers des arbres qui se trouvent devant lui. Imité par ses compagnons eux-mêmes, le vertueux Démon changea sa forme en une autre plus avenante et se prosterna aux genoux de Râma.
Celui-ci, dont il cherchait à toucher les pieds, le fit relever, l'embrassa et lui dit cette douce parole: «Ta grandeur est mon amie?» À ce langage poli, Vibhîshana répondit en ces termes non moins polis, mariés au devoir et sur l'expression desquels se levait l'expression de ses qualités: «Je suis le frère puîné de Râvana et je fus outragé par lui. J'ai quitté Lankâ, mes richesses, mes amis, et je viens me réfugier vers ta majesté, secourable pour toutes les créatures. C'est à toi que je devrai tout, ma vie, mes richesses et l'empire même. Je ferai une alliance avec toi, héros à la grande sagesse, et je conduirai tes armées à la mort des Rakshasas et à la conquête de Lankâ.»
Ces paroles dites au fils du roi des hommes, le Démon dans la race d'un saint12 n'ajouta point un seul mot et contempla silencieusement le magnanime Râma.
À ces mots, Râma le héros d'embrasser Vibhîshana: «Mon ami, va chercher, dit-il à son frère, un peu d'eau à la mer et sacre au milieu des principaux singes à l'instant même ce Vibhîshana, par ma grâce, monarque des Rakshasas et roi de Lankâ; car, fils de Soumîtrâ, il a gagné ma faveur.» Il dit, et, sur l'ordre que lui donnait son frère, Lakshmana de sacrer Vibhîshana dans sa dignité au milieu des chefs quadrumanes. À la vue de la bienveillance que Râma témoignait au pieux Démon, tous les singes à l'instant d'applaudir avec de grandes clameurs: «Bien! bien!» s'écrièrent-ils.
Ensuite, Hanoûmat et Sougrîva dirent à Vibhîshana: «Comment traverserons-nous cette mer, inébranlable asile des monstres marins? Indique-nous un moyen, mon ami, de franchir sains et saufs avec une armée cet empire de Varouna, souverain des rivières et des fleuves.»
À ces paroles, Vibhîshana, le devoir en personne, de répondre: «Un monarque, issu de Sagara, n'a-t-il pas droit à réclamer le secours de la mer, car la main qui a creusé ce grand bassin des eaux, vaste et, pour ainsi dire, sans mesure, fut celle de Sagara? C'est donc un devoir pour la mer de rendre au petit-neveu de cet ancien roi les bons offices d'une parente: voilà quelle est mon opinion! En effet, Sagara, vous l'avez ouï dire, fut un des aïeux de Râma: aussi, prenant de nobles sentiments, la mer, à la vue de sa force immense, lui rendra certainement, je le répète, les bons offices d'une parente.» Ces paroles de Vibhîshana, le sage Démon, plurent au fils de Raghou, dont le caractère était naturellement fait pour le devoir.
Et, par une déférence de politesse, le héros à la grande splendeur, habile dans ses travaux, dit ces mots que précédait un sourire, à Lakshmana comme à Sougrîva, le monarque des singes: «J'approuve, Lakshmana, ce conseil de Vibhîshana; dis-moi, sans tarder, Sougrîva, s'il te plaît également.»
À ces mots, les deux héros, Lakshmana et Sougrîva, lui répondirent, d'un commun accord, en ces termes, d'une résolution bien arrêtée: «Les Dieux puissants, Indra même à leur tête, ne pourraient conquérir Lankâ, s'ils n'avaient d'abord jeté un pont sur cette mer, séjour épouvantable de Varouna! Suis, mon ami, cet avis, convenable ou non, de Vibhîshana: ne perdons pas de temps et que la mer soit liée d'un pont!»
Trois nuits alors s'écoulèrent ainsi dans la compression des sens pour ce héros d'une grandeur infinie, couché sur le sol de la terre. Mais Râma eut beau réprimer ses sens et lui rendre tout l'honneur qu'elle méritait, la mer ne se montra point à ses yeux.
Alors, s'irritant contre elle et voyant à ses côtés Lakshmana, il dit les yeux enflammés ces paroles avec colère: «Vois donc, Lakshmana, l'insolence de cette ignoble mer! Je l'honore, et pourtant elle ne veut pas m'accorder la vue de sa personne! La placidité, la patience, la douceur, l'attention à ne dire que des choses aimables, sont des qualités dont les fruits n'ont jamais de saveur pour les gens sans vertus. Le monde ne sait honorer que l'homme cruel, audacieux, qui se donne à soi-même des éloges et qui, dénué de raisons persuasives, ne parle jamais que le bâton levé.
«Apporte-moi donc au plus tôt mon arc et mes flèches pareilles à des serpents! Je vais à l'instant même bouleverser dans ma colère cette mer qu'on ne peut émouvoir!»
Ces mots dits, Râma de saisir dans les mains de Lakshmana ses flèches et son arc céleste, auquel soudain il attacha la corde.
Il courba son grand arc, et ce mouvement ébranla, pour ainsi dire, la terre; puis il décocha ses dards acérés, tel qu'Indra lance ses tonnerres! Ces longs traits flamboyants, et dont la splendeur était semblable à celle du feu, volent rapidement au sein des eaux et font trembler tous les poissons de l'Océan.
Au même instant s'élevèrent par milliers, semblables au mont Vindhya, les flots du souverain des fleuves, portant jusqu'aux nues les requins et les crocodiles. Hérissé par des multitudes de vagues monstrueuses et jonché par des masses de coquillages, le grand bassin des eaux s'agitait avec des ondes enveloppées de fumée. La terreur fouettait les reptiles aquatiques, la gueule en feu, les yeux enflammés. Ensuite, ayant éprouvé la puissance du héros et vu quelle terrible affaire il avait soulevé contre lui-même, le grand souverain qui règne sur les fleuves se fit voir en personne au fils du souverain qui régna sur le monde.
Ouvrant donc près du noble Râma ses vastes flots, la mer se montre alors entourée de ses monstres aux gueules enflammées. Semblable au suave lapis-lazuli, portant une robe de pourpre et des guirlandes de fleurs rouges avec des parures faites d'or, la mer, accompagnée de ses ministres, s'approche de Râma, sans tarder, et, les mains réunies en coupe à ses tempes, lui adresse un discours modeste et doux. Le saluant d'abord avec son nom, elle dit: «Râma!» ensuite, la mer vigoureuse lui tint ce langage:
«La terre, le vent, l'air, l'eau et la lumière, qui est la cinquième, se tiennent, mon ami, dans leur nature et suivent la voie éternelle qui leur fut assignée. Impérissable, j'ai reçu pour ma qualité la profondeur: être guéable serait un renversement de ma nature; je te répète là ce qui me fut dit à l'origine des choses. Un de tes aïeux à la grande splendeur et nommé Sagara fut jadis en ces lieux mon auteur, et c'est de son nom que je suis appelée Sâgara, moi, la souveraine des rivières et des fleuves. Je ne veux pas qu'on élève un pont sur moi; mais jette un môle dans mes eaux, Râma, et je t'y donnerai un chemin facile, par où passeront tes singes. L'origine de cette voie solide au milieu de la mer sera dès lors une merveille dans le monde; et c'est à toi surtout qu'il sied, Râma, de me laisser à jamais ce monument de toi.
«Apprends de moi, mon ami, le moyen de traverser mon domaine. Râma, voici un singe appelé Nala: c'est le fils de Viçvakarma, qui l'a doué de ses dons; Nala, qui trouve son plus grand plaisir à procurer ton bien même. Que ce fortuné singe, capable de grands travaux, soit préposé à la construction du môle et qu'il fasse, ô le meilleur des hommes, une jetée dans mes eaux! Je consens à la supporter, vu l'importance de l'affaire qui amène ici ta majesté; j'empêcherai les monstres marins de rôder au milieu de ces travaux, et Mâroute lui-même retiendra son souffle. Enfin, je rendrai mes flots immobiles, à ton ordre comme à celui de Nala.»
Quand il vit la mer tenir ce langage, Nala répondit au fils de Raghou: «Je mettrai en œuvre cette capacité, insigne faveur de mon père, et j'élèverai une vaste chaussée dans l'habitation des monstres marins: la reine des eaux a dit la vérité.»
La mer, aussitôt qu'elle eut ouï ce langage de Nala, prit congé de Râma et rentra dans son domaine.
À l'ordre de Sougrîva, les singes de s'élancer pleins d'empressement vers le bois par centaines de mille. Là, se chargeant d'açvakarnas, de shorées, de bambous et de roseaux, de koraïyas, de pentaptères arjounas, de nauclées, de tilâs, de mulsaris, de bakapoushpas et d'autres arbres; apportant même des cimes de montagne, les singes par centaines de mille en construisent une chaussée dans les eaux de la mer. Les uns, d'une force immense, arrachaient à l'envi des crêtes de montagnes ou des roches luisantes d'or, et venaient déposer leur faix dans la main de Nala.
Des singes pareils à des éléphants élevaient ce môle de la mer avec des monts aussi gros qu'une ville et des arbres encore tout parés de fleurs.
Le chemin s'en allait dans la mer, se dépliant sur les dix yodjanas de sa largeur, comme on voit dans la chaude saison un grand nuage se dérouler au souffle du vent.
Ces travailleurs à la force immense, pour lier entre eux les intervalles de la jetée, couchèrent là des arbres attachés avec des arbrisseaux pullulants de sauterelles, avec des câbles de lianes et de roseaux.
Les autres, par centaines de mille, chargeant d'un seul coup sur leurs épaules des sommets de montagnes, en formaient les assises du môle dans les eaux de la mer. Des singes rapides, vigoureux, secouaient impétueusement et renversaient même dans l'Océan, roi des fleuves, les arbres nés sur le rivage. C'était alors partout dans ce grand bassin des eaux un bruit confus de roches transportées et de cimes rompues.
Sougrîva lui-même, grimpant de montagne en montagne et semblable à un nuage, en faisait descendre les sommets par centaines et par milliers. Le bel Angada rompit de sa main le faîte du mont Dardoura et le fit rouler dans les flots salés comme une nuée d'où jaillissent des éclairs. Ici Maînda et Dwivida même accouraient, voiturant d'un pied hâté une grande cime, qu'ils venaient d'arracher, toute revêtue encore de sa forêt de sandal fleurie de tous les côtés.
Épouvantés du fracas, tous les quadrupèdes et les volatiles des bois, impuissants à courir ou voler, restaient nichés ou tapis dans les cimes des montagnes.
Les plus hauts Rishis, les Siddhas, les Gandharvas et les Dieux, brûlants de voir cette merveille, tous alors d'accourir là, couvrant de leur multitude la plaine éthérée. Les Rishis, les Pitris, les Nâgas, les saints rois, les Yakshas et Garouda lui-même viennent contempler ce môle jeté dans la grande mer. Et, se tenant au sein des airs, non loin de Râma, tous lui rendent leurs hommages et parlent ainsi d'une voix douce: «Quel créateur, sans excepter même Indra, secondé par les Dieux, a fait jadis ou fera jamais un ouvrage tel que celui du noble Raghouide?
«Autant que subsistera cette mer, aussi longtemps durera, comme elle est, cette admirable jetée: et tant que la renommée dira le nom de cette mer, elle publiera en même temps le nom de Râma13!»
Accourus à la hâte dans ces lieux: «Qui a lié d'une chaussée les deux rives de cette mer?» demandaient émerveillés les Tchâranas et les Vidyâdharas. «Celui, répondait-on, qui a lié d'une chaussée les deux rives de celle mer, c'est Râma.» Et ces mots dans un bruit confus de voix mêlées s'en allaient par les dix points de l'espace et venaient frapper les oreilles jusque sur la terre.
De peur que l'astre du jour ne brûlât, si peu même que ce fût, les singes dans leurs fatigants travaux, des nuages, nés sous la voûte des cieux, interceptaient les rayons du soleil. Indra versait la pluie et Mâroute son haleine d'une manière tout à fait propice: on vit même les arbres distillant alors un miel semblable aux nourritures accoutumées des singes.
Commencée à la rive septentrionale, la jetée se prolongeait jusqu'au rivage de Lankâ; et, d'une admirable beauté, on la voyait diviser la mer en deux parties. Large, bien exécutée, propice, faite pour tous les êtres, elle brilla désormais au front de l'Océan comme une raie de chair, qui partage les cheveux sur le milieu de la tête.
La jetée construite, le passage des singes magnanimes par milliers de kotis exigea un mois entier.
Enfin, ayant repris haleine et s'étant reposés tous, chacun dans son armée, ces quadrumanes fameux traversèrent l'Océan sur la voie qui était née sous leurs mains. Vibhîshana, une massue au poing, se tenait avec ses quatre amis sur la rive ultérieure de la mer afin de repousser l'approche des ennemis.
Quand Râma, le Daçarathide, eut traversé la mer avec son armée, le fortuné Râvana de parler ainsi à deux de ses ministres, Çouka et Sârana: «L'armée entière des singes a franchi l'infranchissable Océan, et Râma a lié d'une chaussée, qui n'existait pas avant ce jour, les deux rives de cette mer. On n'a jamais ni vu ni ouï dire qu'un pont fût jeté sur la mer elle-même: c'est donc le Destin qui, pour nous perdre, étend son bras vers nous! C'est Râma qui fit, Sârana, ce travail incroyable: la construction d'une telle chaussée en plein Océan trouble à cette heure mon esprit. Il faut nécessairement que je connaisse le nombre de cette armée simienne: une fois ces informations prises, je disposerai nos moyens de résistance.
«Que vos excellences, revêtant le corps des singes, entrent donc, sans qu'on les remarque, dans cette armée, et veuillent bien en supputer les forces. Observez, et l'armée, et l'ordre suivi des marches, et quels desseins ont les guerriers, et la stature, et la vigueur, et qui sont les plus excellents des quadrumanes.»
«Il sera fait ainsi!» répondent à cet ordre les démons Çouka et Sârana, qui s'en vont d'un vol rapide où est l'armée des ennemis. Là, revêtus d'une forme simienne, les deux ministres du monarque des Rakshasas entrent, sans avoir été remarqués, sous le déguisement que leur avait prêté la magie, dans l'armée des singes, dont l'imagination n'aurait pu se peindre une idée et dont l'aspect aurait fait dresser le poil d'épouvante.
Çouka et Sârana virent cette grande armée assise ou courant par milliers sur le faîte des montagnes, sur les rives de la mer, dans les cavernes, dans les bois fleuris, le long des cataractes, et se mirent à computer de tous leurs soins. Mais en vain, Sârana et Çouka ne surent pas trouver le nombre de cette armée simienne, invincible, sans fin, indestructible.
Vibhîshana reconnut sous leur déguisement ces deux magnanimes pour des espions venus de Lankâ. Ce héros à la grande vigueur les fit saisir par des singes aux forces épouvantables et dénonça les deux compagnons à Râma: «Sache que ces deux faux singes, lui dit-il, sont des espions qui nous viennent de Lankâ!»
Alors, pleins de trouble et désespérant de leur vie à l'aspect de Râma, ceux-ci de joindre en coupe leurs mains suppliantes et de lui adresser tout frissonnants les paroles suivantes: «Nous sommes venus dans ton camp, héros, les délices de Raghou, parce que Râvana nous envoya tous deux, observer ici toute cette armée sous tes ordres.»
Quand il eut ouï ces mots, Râma le Daçarathide, qui trouvait son plaisir dans le salut de tous les êtres, dit en souriant ces paroles: «Si vous avez bien vu toute l'armée, si vous nous avez suffisamment observés, si vous avez tout fait de la manière qu'on vous l'avait dit, retournez-vous-en comme il vous plaira. Vous pouvez, à votre aise, emporter vos calculs à la ville de Lankâ. Je vais dans ce moment, noctivagues, vous donner un sauf-conduit; et, s'il est quelque chose que vous n'ayez pas encore bien vu, il vous est permis de le voir une seconde fois.
«Mais une fois rentrés dans votre cité, n'oubliez pas de répéter au monarque des Rakshasas, le frère puîné du Dieu qui donne les richesses, ces paroles de moi, telles que je vous les dis: «Fais-nous voir autant qu'il est dans ta puissance, avec le secours de ton armée et de tes parents, cette vigueur que tu as déployée ce jour du temps passé, où tu m'as enlevé Sîtâ!
«Vois, quand demain sera venu, toute la ville de Lankâ s'écrouler sous mes flèches avec ses remparts, avec ses portiques, avec son armée de Rakshasas!»
À cet ordre, les deux Yâtavas partent, ils arrivent dans la cité de Lankâ, où Çouka et Sârana disent au roi des Rakshasas:
«Arrêtés dans notre mission par Vibhîshana, la mort nous était due, monarque des Rakshasas; mais, conduits en présence du magnanime Râma, ce prince à la vigueur sans mesure nous fit rendre la liberté. C'est là que nous vîmes réunis dans un même lieu et semblables aux gardiens du monde ces quatre héros à la grande force, aux mains instruites dans le maniement des armes, au courage inébranlable: Râma, le beau Daçarathide, Lakshmana à l'immense vigueur, Sougrîva d'une splendeur éblouissante et Vibhîshana, ton frère.
«Les voilà donc, ces héros quadrumanes, arrivés sous les murs de notre Lankâ inexpugnable. On ne trouve pas la fin de cette armée, qui a passé déjà et qui passe maintenant la mer sous la protection de Râma, qui semble, sire, un de ces Dieux préposés à la garde du monde. Loin d'ici la guerre! Que la paix soit résolue! Rends sa Mithilienne au fils du roi Daçaratha.»
Quand il eut ouï ces paroles justes, hardies, bien dites par Sârana, le roi de lui répondre en ces termes: «Je ne rendrais pas même Sîtâ par la crainte du monde entier, les Dânavas, les Gandharvas et les Dieux vinssent-ils à fondre sur moi!»
À ces mots, Râvana, plein d'une bouillante colère, se leva du siége royal et, poussé par le désir de voir, il monta, rapide, sur le faîte de son palais, qui avait la blancheur de la neige et dont la hauteur eût égalé plusieurs palmiers, l'un sur l'autre étagés. Flamboyant de tout son corps, il abaissa les yeux sur la terre, et, accompagné de ces deux espions, il contempla cette grande armée. Il vit, et la mer, et les montagnes couvertes de héros simiens, et les contrées de la terre bien remplies de singes. Quand il eut considéré cette armée de quadrumanes, immense, incalculable, sans terme, le monarque fit ces demandes à Sârana:
«Qui sont parmi eux les enfants des Dieux? Qui sont réduits à des forces purement humaines? Qui sont ici les singes de qui Sougrîva écoute les conseils? Qui sont les chefs des chefs? Indique-moi promptement, Sârana, les singes qui sont ici les généraux?»
À ces mots du monarque de Rakshasas, l'interrogé, à qui les principaux des singes n'étaient pas inconnus, lui répondit: «Le singe qu'entourent mille centaines de capitaines et qui rugit, le front tourné vers Lankâ; ce héros de qui la grande voix fait trembler toute la cité avec ses remparts, ses portiques, ses bois, ses montagnes et ses forêts; ce général qui se tient à la tête des armées du magnanime Sougrîva, l'Indra de tous les singes, on l'appelle Nala. Il est fils de Viçvakarma, et c'est par lui que ce pont fut construit.
«Semblable au faîte d'une montagne et pareil en couleur aux fibres du lotus, ce guerrier vigoureux, qui, tenant ses bras levés, creuse des pieds la terre et qui, la face tournée vers Lankâ dans une fureur débordée, ouvre à chaque instant sa bouche par des bâillements de colère, fait claquer à chaque pas sa queue et remplit du son les échos aux dix points de l'espace; ce héros qui, environné par un millier de padmas14 et par une centaine de cent milliards, te défie au combat, fut sacré comme roi de la jeunesse par Sougrîva, le monarque des singes: le nom qu'il porte, est Angada.
«Tu vois ce singe blanc, qui semble d'argent, qui vient de s'aboucher à la tête de son armée avec Sougrîva et qui s'en retourne, divisant par sa marche les armées simiennes, au milieu desquelles sa vue répand la joie. Il promène ses pas sur les rives charmantes de la Gomatî, sur les flancs du mont Arbouda, et tient le sceptre en ces lieux, où s'élève, peuplée d'oiseaux variés, la montagne nommée Sankotchana. Ce quadrumane fortuné, distingué par l'intelligence et fameux dans les trois mondes, est appelé Koumouda.
«Celui-ci d'une immense vigueur, et qui entraîne autour de lui cent et un mille guerriers, s'appelle Nîla, capitaine des capitaines et conseiller du magnanime Sougrîva, le monarque des singes.
«Cet autre, de qui les cheveux épars, affreux à voir, longs de plusieurs brasses, descendent jusqu'à sa grande queue et ressemblent à la crinière d'un lion; cet autre, dis-je, roi de Lankâ, qui, d'un naturel irascible et dans une bouillante colère, aspire au combat, a nom Végavat, et sa force est égale à celle de Sougrîva. Environné par un millier de cent mille kotis, il se vante de broyer Lankâ sous les coups de son armée!
«Ce général de couleur fauve, qu'on dirait un lion à sa longue crinière et qui, poussant des rugissements répétés, observe Lankâ d'une contenance plus modeste, est nommé Parvata. Il remplissait avant ce jour de ses cris éternels le Vindhya, qu'il habite, montagne azurée, délicieuse et charmante à la vue.
«Ce général simien, qui tient là ses oreilles ouvertes et qui bâille d'impatience, qui ne détourne pas ses yeux et ne s'écarte pas de son armée, qui montre enfin tant de sécurité dans ces grands dangers, a pour demeure le mont Tchandra, sire, et pour nom Çarabha. Tous les singes, compagnons de ce puissant capitaine, sont au nombre de cent milliers et de quarante centaines.
«Ce grand singe qui, dérobant le ciel, comme un grand nuage, se tient au milieu des chefs quadrumanes, comme Indra parmi les Dieux, là où, tel que le bruit des tambours, on entend les rois simiens appeler à grands cris le combat; ce général, vif, irascible, semblable à une montagne et toujours irrésistible dans une bataille, habite le Pâripâtra, mont sublime, et se nomme Pauasa.
«En voici un autre, que suit une armée formidable, excellente, de singes, campés avec lui sur le rivage de la mer, comme une seconde mer. Ce général, appelé Vinata, habite le mont Dardoura et s'abreuve dans la rivière Parnâça: cent millions de guerriers sont répandus autour de lui.
«Celui-là, qui, pareil au sombre nuage, les yeux enflammés, le visage doré comme le soleil, et tenant levée une roche immense, te défie au combat, se nomme Krathana. Son armée comprend soixante centaines de mille hôtes des bois.
«Voici Gavaya, que la colère pousse vers toi, singe plein de splendeur et qui nourrit un corps dont la teinte est ressemblante à l'or. Dix milliers et dix centaines de kotis lui obéissent, tous singes prompts et d'une grande vigueur. À leur tête, il peut te vaincre sur un champ de bataille, ô toi qui domptes les cités des ennemis!»
Après qu'il eut contemplé cette armée simienne aux nobles âmes, examiné la vigueur et l'héroïsme, entendu rapporter le nombre des singes, le monarque pâlit dans tout son corps et sentit faiblir sa résolution.
Quand Sârana, le magnanime Rakshasa, eut fini de parler, Çouka saisit l'occasion, et, contemplant toute l'armée, il dit à Râvana:
«Ces deux jeunes princes que tu vois là avec des formes célestes, sont Maînda et Dwivida: ils n'ont point d'égal au combat. Ils ont obtenu de Brahma la permission de manger l'ambroisie: aussi proclament-ils que leur seule force peut broyer la ville de Lankâ!