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Le portier des Chartreux, ou mémoires de Saturnin écrits par lui-même

PREMIÈRE PARTIE

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Que c'est une douce satisfaction pour un cœur d'être désabusé des vains plaisirs, des amusements frivoles et des voluptés dangereuses qui l'attachaient au monde! Rendu à lui-même après une longue suite d'égarements, et dans le calme que lui procure l'heureuse privation de ce qui faisait autrefois l'objet de ses désirs, il sent encore ces frémissements d'horreur qui laissent dans l'imagination le souvenir des périls auxquels il est échappé: il ne les sent que pour se féliciter de la sûreté où il se trouve; ces mouvements lui deviennent des sentiments chers parce qu'ils servent à lui faire mieux goûter les charmes de la tranquillité dont il jouit.

Tel est, cher lecteur, la situation du mien. Quelles grâces n'ai-je pas à rendre au Tout-Puissant dont la miséricorde m'a retiré de l'abîme du libertinage où j'étais plongé et me donne aujourd'hui la force d'écrire mes égarements pour l'édification de mes frères!

Je suis le fruit de l'incontinence des révérends pères Célestins de la ville de R… Je dis des révérends pères, parce que tous se vantaient d'avoir fourni à la composition de mon individu. Mais quel sujet m'arrête tout à coup? Mon cœur est agité: est-ce par la crainte qu'on ne me reproche que je révèle ici les mystères de l'Eglise? Ah! surmontons ce faible remords. Ne sait-on pas que tout homme est homme, et les moines surtout? Ils ont donc la faculté de travailler à la propagation de l'espèce. Eh! pourquoi la leur interdirait-on? Ils s'en acquittent si bien!

Peut-être, lecteur, vous attendez avec impatience que je vous fasse le récit détaillé de ma naissance: je suis fâché de ne pouvoir pas sitôt vous satisfaire sur cet article. Vous allez me voir de plein saut chez un bonhomme de paysan que j'ai pris longtemps pour mon père.

Ambroise, c'était le nom du bonhomme, était le jardinier d'une maison de campagne que les Célestins avaient dans un petit village à quelques lieues de la ville; sa femme, Toinette, fut choisie pour me servir de nourrice. Un fils qu'elle avait mis au monde, et qui mourut au moment où je vis le jour, aida à voiler le mystère de ma naissance. On enterra secrètement le fils du jardinier et celui des moines fut mis à sa place: l'argent fait tout.

Je grandissais insensiblement, toujours cru et me croyant moi-même fils du jardinier. J'ose dire néanmoins, qu'on me pardonne ce petit trait de vanité, que mes inclinations décelaient ma naissance. Je ne sais quelle influence divine opère sur les ouvrages des moines: il semble que la vertu du froc se communique à tout ce qu'ils touchent. Toinette en était une preuve. C'était bien la plus fringante femelle que j'aie jamais vue, et j'en ai vu quelques-unes. Elle était grosse, mais ragoûtante, de petits yeux noirs, un nez retroussé, vive, amoureuse, plus parée que ne l'est ordinairement une paysanne. Ç'aurait été un excellent pis aller pour un honnête homme; jugez pour des moines!

Quand la coquine paraissait avec son corset des dimanches, qui lui serrait une gorge que le hâle avait toujours respectée, et laissait voir deux tétons qui s'échappaient, ah! que je sentais bien dans ce moment que je n'étais pas son fils, ou que j'aurais volontiers passé sur cette qualité.

J'avais les dispositions toutes monacales. Guidé par le seul instinct, je ne voyais pas une fille que je ne l'embrassasse, que je ne lui portasse la main partout où elle voulait bien la laisser aller; et quoique je ne susse pas bien positivement ce que j'aurais fait, mon cœur me disait que j'en aurais fait plus, si l'on ne m'eût arrêté dans mes transports.

Un jour qu'on me croyait à l'école, j'étais resté dans un petit réduit où je couchais: une simple cloison le séparait de la chambre d'Ambroise, dont le lit était justement appuyé contre; je dormais; il faisait une extrême chaleur: c'était dans le cœur de l'été; je fus tout à coup réveillé par de violentes secousses que j'entendis donner à la cloison. Je ne savais que penser de ce bruit; il redoublait. En prêtant l'oreille, j'entendis des sons émus et tremblants, des mots sans suite et mal articulés. «Ah! doucement, ma chère Toinette, ne va pas si vite! Ah! coquine! tu me fais mourir de plaisir!… Va vite… Eh! vite… Ah!… je me meurs!…»

Surpris d'entendre de pareilles exclamations, dont je ne sentais pas toute l'énergie, je me rassis; à peine osais-je remuer. Si l'on m'avait su là, j'avais tout à craindre; je ne savais quoi penser, j'étais tout ému. L'inquiétude où j'étais fit bientôt place à la curiosité. J'entendis de nouveau le même bruit, et je crus distinguer qu'un homme et Toinette répétaient alternativement les mêmes mots que j'avais déjà entendus. Même attention de ma part. L'envie de savoir ce qui se passait dans cette chambre devint à la fin si vive qu'elle étouffa toutes mes craintes. Je résolus de savoir ce qu'il en était. Je serais, je crois, volontiers entré dans la chambre d'Ambroise pour voir ce qui s'y passait, au risque de tout ce qui aurait pu arriver. Je ne fus pas à cette peine. En cherchant doucement avec la main si je ne trouverais pas quelque trou à la cloison, j'en sentis un qui était couvert par une grande image. Je la perçai et me fis jour. Quel spectacle! Toinette nue comme la main, étendue sur son lit, et le père Polycarpe, procureur du couvent, qui était à la maison depuis quelque temps, nu comme Toinette, faisant… quoi? ce que faisaient nos premiers parents, quand Dieu leur eut ordonné de peupler la terre, mais avec des circonstances moins lubriques.

Cette vue produisit chez moi une surprise mêlée de joie et d'un sentiment vif et délicieux qu'il m'aurait été impossible d'exprimer. Je sentais que j'aurais donné tout mon sang pour être à la place du moine. Que je lui portais d'envie! que son bonheur me paraissait grand! Un feu inconnu se glissait dans mes veines; j'avais le visage enflammé, mon cœur palpitait, je retenais mon haleine, et la pique de Vénus, que je pris à la main, était d'une force et d'une roideur à abattre la cloison, si j'avais poussé un peu fort. Le père fournit sa carrière, et en se retirant de dessus Toinette, il la laissa exposée à toute la vivacité de mes regards. Elle avait les yeux mourants et le visage couvert du rouge le plus vif. Elle était hors d'haleine; ses bras étaient pendants, sa gorge s'élevait et se baissait avec une précipitation étonnante. Elle serrait de temps en temps le derrière, en se roidissant et en jetant de grands soupirs. Mes yeux parcouraient avec une rapidité inconcevable toutes les parties de son corps; il n'y en avait pas une sur laquelle mon imagination ne collât mille baisers de feu. Je suçais ses tétons, son ventre; mais l'endroit le plus délicieux, et de dessus lequel mes yeux ne purent plus s'arracher, quand une fois je les y eus fixés, c'était… Vous m'entendez. Que cette coquille avait pour moi de charmes! Ah! l'aimable coloris! Quoique couverte d'une petite écume blanche, elle ne perdait rien à mes yeux de la vivacité de sa couleur. Au plaisir que je ressentais, je reconnus le centre de la volupté. Il était ombragé d'un poil épais, noir et frisé. Toinette avait les jambes écartées, il semblait que sa paillardise fût d'accord avec ma curiosité pour ne me rien laisser à désirer!

Le moine, ayant repris vigueur, vint de nouveau se présenter au combat; il se remit sur Toinette, avec une nouvelle ardeur; mais ses forces trahirent son courage, et, fatigué de piquer inutilement sa monture, je le vis retirer l'instrument de la coquille de Toinette, lâche et baissant la tête. Toinette, dépitée de sa retraite, le prit et se mit à le secouer; le moine s'agitait avec fureur et paraissait ne pouvoir plus supporter le plaisir qu'il ressentait. J'examinais tous leurs mouvements sans autre guide que la nature, sans autre instruction que l'exemple, et, curieux de savoir ce qui pouvait occasionner ces mouvements convulsifs du père, j'en cherchais la cause en moi-même. J'étais surpris de sentir un plaisir inconnu qui augmentait insensiblement, et devint enfin si grand que je tombai pâmé sur mon lit. La nature faisait des efforts incroyables, et toutes les parties de mon corps semblaient fournir au plaisir de celle que je caressais. Il tomba enfin de cette liqueur blanche dont j'avais vu une si grande profusion sur les cuisses de Toinette. Je revins de mon extase, et retournai au trou de la cloison; il n'était plus temps: le dernier coup était joué, la partie était finie. Toinette se rhabillait, le père l'était déjà.

Je restai quelque temps l'esprit et le cœur remplis de l'aventure dont je venais d'être témoin, et dans cette espèce d'étourdissement qu'éprouve un homme qui vient d'être frappé par l'éclat d'une lumière étrangère. J'allais de surprise en surprise; les connaissances que la nature avait mises dans mon cœur venaient de se développer, les nuages dont elle les avait couvertes s'étaient dissipés. Je reconnus la cause des différents sentiments que j'éprouvais tous les jours à la vue des femmes. Ces passages imperceptibles de la tranquillité aux mouvements les plus vifs, de l'indifférence aux désirs, n'étaient plus des énigmes pour moi. Ah! m'écriai-je, qu'ils étaient heureux! la joie les transportait tous deux. Il faut que le plaisir qu'ils goûtaient soit bien grand. Ah! qu'ils étaient heureux! qu'ils étaient heureux! L'idée de ce bonheur m'absorbait; elle m'ôtait pour un moment tout pouvoir d'y réfléchir. Un silence profond succédait à mes exclamations. Ah! reprenais-je aussitôt, ne serai-je jamais grand pour en faire autant à une femme? Je mourrais sur elle de plaisir, puisque je viens d'en avoir tant. Ce n'est là sans doute qu'une image de celui que le père Polycarpe goûtait avec ma mère; mais, poursuivais-je je suis bien simple! Est-il absolument nécessaire d'être grand pour avoir ce plaisir-là? Pardi! il me semble que le plaisir ne se mesure pas à la taille: pourvu que l'on soit l'un sur l'autre, cela doit aller tout seul!

Sur le champ il me vint dans l'esprit de faire part de mes nouvelles découvertes à ma sœur Suzon. Elle avait quelques années de plus que moi: c'était une petite blonde fort jolie, qui portait une de ces physionomies ouvertes que l'on serait tenté de croire niaises, parce qu'elles paraissent indolentes. Elle avait de ces beaux yeux bleus, pleins d'une douce langueur, qu'il semble que l'on tourne sur vous sans intention, mais dont l'effet n'est pas moins sûr que celui des yeux brillants d'une brune piquante qui vous lance des regards passionnés. Pourquoi cela? Je n'en sais rien, car je me suis toujours grossièrement contenté du sentiment, sans être tenté d'en pénétrer la cause. Ne serait-ce pas parce qu'une belle blonde, avec ses regards languissants, semble vous prier de lui donner votre cœur, et que ceux d'une brune veulent vous enlever de force? La blonde ne demande qu'un peu de compassion pour sa faiblesse, et cette façon de demander est bien séduisante; vous croyez ne donner que la compassion, et vous donnez de l'amour. La brune, au contraire, veut que vous soyez faible, sans vous promettre qu'elle le sera. Le cœur se gendarme contre celle-ci, n'est-il pas vrai? Qu'en pensez-vous, lecteur?

Je l'avoue à ma honte, il ne m'était pas encore venu dans l'esprit de jeter sur Suzon un regard de concupiscence, chose rare chez moi, qui convoitais toutes les filles que je voyais. Il est vrai qu'étant la filleule de la dame du village, qui l'aimait et la faisait élever chez elle, je ne la voyais pas souvent. Il y avait même un an qu'elle était au couvent: elle n'en était sortie que depuis huit jours; sa marraine, qui devait venir passer quelque temps à la campagne, lui avait promis de venir voir Ambroise. Je me sentis tout d'un coup enflammé du désir d'endoctriner ma chère sœur et de goûter avec elle les mêmes plaisirs, que je venais de voir prendre au père Polycarpe avec Toinette. Je ne fus plus le même pour elle. Mes yeux sourirent à mille charmes que je ne lui avais pas aperçus. Je lui trouvai une gorge naissante, plus blanche que le lis, ferme, potelée. Je suçais déjà avec un délice inexprimable ces deux petites fraises que je voyais au bout de ces tétons; mais surtout dans la peinture de ses charmes je n'oubliais pas ce centre, cet abîme de plaisirs dont je me faisais des images si ravissantes. Animé par l'ardeur vive et brûlante que ces idées répandaient dans tout mon corps, je sortis, j'allai chercher Suzon. Le soleil venait de se coucher, la brune s'avançait: je me flattais qu'à la faveur de l'obscurité que la nuit allait répandre je serais dans un moment au comble de mes désirs, si je la trouvais. Je l'aperçus de loin qui cueillait des fleurs. Elle ne pensait pas alors que je méditais de cueillir la fleur la plus précieuse de son bouquet. Je volai à elle; la voyant livrée toute entière à une occupation aussi innocente, je balançai dans le moment si je lui ferais connaître mon dessein. A mesure que j'approchais, je sentais ralentir la vivacité de ma course. Un tremblement soudain semblait me reprocher mon intention: je croyais devoir respecter son innocence; je n'étais retenu que par l'incertitude du succès. Je l'abordai, mais avec une palpitation qui ne me permettait pas de dire deux mots sans reprendre haleine.—Que fais-tu donc là, Suzon? lui dis-je en m'approchant d'elle. Et voulant l'embrasser, elle s'échappa en riant et me répondit: Comment! ne vois-tu pas que je cueille des fleurs?—Ah! ah! repris-je, tu cueilles des fleurs?—Eh! vraiment oui, me répliqua-t-elle; ne sais-tu pas que c'est demain la fête de ma marraine? Ce nom me fit trembler, comme si j'eusse craint que Suzon ne m'échappât. Mon cœur s'était déjà fait (si j'ose me servir de ce terme) une habitude de la regarder comme une conquête sûre; et l'idée de son éloignement semblait me menacer de la perte d'un plaisir que je regardais comme certain, quoique je n'en eusse pas encore goûté.—Je ne te verrai donc plus, Suzon? lui dis-je d'un air triste.—Pourquoi donc, me répondit-elle, ne viendrais-je pas toujours ici? Mais, allons, poursuivit-elle d'un air charmant, aide-moi à faire mon bouquet. Je ne lui répondis qu'en lui jetant quelques fleurs au visage; aussitôt elle de m'en jeter aussi.—Tiens, Suzon, lui dis-je, si tu m'en jettes davantage, je te… Tu me le payeras! Pour me faire voir qu'elle bravait mes menaces, elle m'en jeta une poignée. Dans le moment ma timidité m'abandonna; je ne craignais pas d'être vu. La brune, qui empêchait qu'on ne pût voir à une certaine distance, favorisait mon audace. Je me jette sur Suzon, elle me repousse; je l'embrasse, elle me donne un soufflet; je la jette sur l'herbe, elle veut se relever, je l'en empêche; je la tiens étroitement serrée dans mes bras en lui baisant la gorge, elle se débat; je veux lui fourrer la main sous la jupe; elle crie comme un petit démon; elle se défend si bien que je crains de n'en pouvoir venir à bout, et qu'il ne survienne du monde. Je me relevai en riant, et je crus qu'elle n'y entendait pas plus de malice que je voulais qu'elle n'y entendît. Que je me trompais!—Allons, lui dis-je, Suzon, pour te faire voir que je ne voulais pas te faire de mal, je veux bien t'aider.—Oui, oui, me répondit-elle avec une agitation au moins égale à la mienne, va, voilà ma mère qui vient, et je…—Ah! Suzon, repris-je vivement en l'empêchant d'en dire davantage, ma chère Suzon, ne lui dis rien; je te donnerai… tiens, tout ce que tu voudras! Un nouveau baiser fut le gage de ma parole; elle en rit; Toinette arriva. Je craignais que Suzon ne parlât; elle ne dit mot, et nous retournâmes tous ensemble souper, comme si rien n'était.

Depuis que le père Polycarpe était à la maison, il avait donné de nouvelles preuves de la bonté du couvent pour le prétendu fils d'Ambroise: je venais d'être habillé tout de neuf. En vérité, sa révérence avait en cela moins consulté la charité monacale, qui a des bornes fort étroites, que la tendresse paternelle, qui souvent n'en connaît pas. Le bon père, par une pareille prodigalité, exposait la légitimité de ma naissance à de violents soupçons. Mais nos manants étaient de bonnes gens et n'en voyaient pas plus que l'on ne voulait leur en faire voir. D'ailleurs qui aurait osé porter un œil critique et malin sur le motif de la générosité des révérends pères. C'étaient de si honnêtes gens, de si bonnes gens; on les adorait dans le village: ils faisaient du bien aux hommes et aimaient l'honneur des femmes; tout le monde était content. Mais revenons à ma figure, car je vais avoir une aventure illustre.

A propos de cette figure-là, j'avais un air espiègle qui ne prévenait pas contre moi. J'étais mis proprement; des yeux malins, de longs cheveux noirs me tombaient par boucles sur les épaules, et relevaient à merveille les couleurs de mon visage, qui, quoiqu'un peu brun, ne laissait pas de valoir son prix. C'est un témoignage authentique que je me crois obligé de rendre au jugement de plusieurs très honnêtes et très vertueuses personnes à qui j'ai rendu mes hommages.

Suzon, comme je l'ai dit, avait fait un bouquet pour Mme Dinville (c'était le nom de sa marraine), femme d'un conseiller de la ville voisine, qui venait à sa terre prendre le lait pour rétablir une poitrine dérangée par le vin de Champagne et quelques autres causes.

Suzon s'étant mise dans ses petits atours, qui la rendirent encore plus aimable à mes yeux, il fut dit que je l'accompagnerais. Nous allâmes au château. Nous trouvâmes la dame dans un appartement d'été où elle prenait le frais. Figurez-vous une femme d'une grandeur médiocre, poil brun, peau blanche, le visage laid en général, enluminé d'un rouge champenois, les yeux alertes, amoureux, et tétonnière autant que femme au monde. Ce fut d'abord la première bonne qualité que je lui remarquais: ç'a toujours été mon faible que ces deux boules-là! C'est aussi quelque chose de si joli quand vous tenez cela dans la main, quand vous… Ah! chacun le sien; qu'on me passe celui-ci!

Sitôt que la dame nous aperçut, elle jeta sur nous un regard de bonté, sans changer de situation. Elle était couchée sur un canapé, une jambe dessus et l'autre sur le parquet; elle n'avait qu'un simple jupon blanc, assez court pour laisser voir un genou qui n'était pas assez couvert pour faire penser qu'il serait bien difficile de voir le reste; un petit corset de la même couleur, un pet-en-l'air de taffetas couleur de rose, bichonnée d'un petit air négligé, et la main passée sous son jupon, jugez à quelle intention! Mon imagination fut au fait dans le moment, et mon cœur la suivit de près; mon sort était de devenir désormais amoureux de toutes les femmes qui se présenteraient à mes yeux: les découvertes de la veille avaient fait éclore en moi ces louables dispositions.

—Ah! bonjour, ma chère enfant, dit Mme Dinville à Suzon; eh bien, tu reviens donc me trouver? Ah!… tu m'apportes un bouquet; mais, vraiment, je te suis bien obligée, ma chère fille; embrasse-moi donc! Embrassade de la part de Suzon. Mais, continua-t-elle en jetant les yeux sur moi, quel est donc ce beau gros garçon-là? Comment petite fille, vous vous faites accompagner par un garçon? Cela est joli! Je baissai les yeux; Suzon lui dit que j'étais son frère; révérence de ma part—Ton frère? reprit Mme Dinville; allons donc! continua-t-elle en me regardant et en m'adressant la parole, baise-moi, mon fils. Oh! je veux que nous fassions connaissance. Elle me donne un baiser sur la bouche; je sens une petite langue se glisser entre mes lèvres et une main qui joue avec les boucles de mes cheveux. Je ne connaissais pas encore cette manière de baiser; j'étais tout ému. Je jetai sur elle un regard timide, et je rencontrai ses yeux brillants et pleins de feu qui attendaient les miens au passage et qui les firent baisser. Nouveau baiser de même nature après lequel je fus libre de me remuer, car je ne l'étais guère de la façon dont elle me tenait embrassé. Je n'en étais pourtant pas fâché: il me semblait que c'était toujours autant de retranché sur le cérémonial de la connaissance qu'elle disait vouloir faire avec moi. Je ne fus sans doute redevable de ma liberté qu'à la réflexion qu'elle fit sur le mauvais effet que pouvait produire la vivacité de ses caresses prodiguées avec si peu de ménagement à une première vue; mais ces réflexions ne furent pas de longue durée; elle reprit la conversation avec Suzon, et le refrain de chaque période était: Suzon, venez me baiser. D'abord le respect me faisait tenir écarté.—Eh bien, dit-elle en m'adressant de nouveau la parole, ce gros garçon-là ne viendra donc pas aussi me baiser? J'avançai et j'appuyai sur la joue. Je n'osais encore aller à la bouche: je lui fis un baiser un peu plus hardi que le premier. Je ne fus en reste avec elle que de quelque chose de plus passionné qu'elle mit dans le sien. Elle partageait ainsi ses caresses entre ma sœur et moi, pour me donner le change sur le sujet de celles qu'elle me faisait. Sa politique me rendait justice: j'étais plus habile que ma figure ne le promettait. Je me fis insensiblement si bien à ce petit manège, que je n'attendais pas le refrain pour prendre ma part. Peu à peu ma sœur se trouva sevrée de la sienne; je m'établis dans le privilège exclusif de jouir des bontés de la dame; Suzon n'avait plus que les paroles.

Nous étions assis sur le canapé; nous babillions, car Mme Dinville était grande babillarde. Suzon était à sa droite, j'étais à sa gauche. Suzon regardait dans le jardin et Mme Dinville me regardait; elle s'amusait à me défriser, à me pincer la joue, à me donner de petits soufflets; moi, je m'amusais à la regarder, à lui mettre la main, d'abord en tremblant, sur le col; ses manières aisées, me donnaient beau jeu; j'étais effronté: la dame ne disait mot, me regardait, riait, et me laissait faire. Ma main, timide dans les commencements, mais devenue plus hardie par la facilité qu'elle trouvait à se satisfaire, descendait insensiblement du col à la gorge, et s'appesantissait avec délices sur un sein dont la fermeté élastique la faisait tant soit peu rebondir. Mon cœur nageait dans la joie; déjà je tenais dans la main une de ces boules charmantes que je maniais à souhait. J'allais y mettre la bouche; en avançant on arrive au but. J'aurais, je crois, poussé ma bonne fortune jusqu'où elle pouvait aller, quand un maudit importun, le bailli du village, vieux singe envoyé par un démon jaloux de mon bonheur, se fit entendre dans l'antichambre. Mme Dinville, réveillée par le bruit que fit cet original en arrivant, me dit: Que faites-vous donc, petit fripon? Je retirai la main précipitamment; mon effronterie ne tint pas contre un pareil reproche; je rougis, je me croyais perdu. Mme Dinville, qui voyait mon embarras, me fit sentir, par un petit soufflet qu'elle accompagna d'un sourire charmant, que sa colère n'était que pour la forme, et ses regards me confirmèrent que ma hardiesse lui déplaisait moins que l'arrivée de ce vilain bailli.

Il entra; l'ennuyeux personnage! Après avoir toussé, craché, éternué, mouché, il fit sa harangue, plus ennuyeuse encore que sa figure. Si nous en eussions été quittes pour cela, ce n'aurait été que demi-mal; mais il semblait que le maraud eût donné le mot à tous les importuns du village, qui vinrent tour à tour faire un salamalec. J'enrageais. Quand Mme Dinville eut répondu à bien des sots complimenteurs, elle se tourna de notre côté et nous dit: Ah çà! mes chers enfants, vous reviendrez demain dîner avec moi: nous serons seuls. Il me sembla qu'elle affectait de jeter sur moi les yeux en disant ces derniers mots. Mon cœur trouvait son compte dans cette assurance, et je sentis que, sans faire tort à mon penchant, mon petit amour-propre ne laissait pas d'être flatté.—Vous viendrez, entendez-vous, Suzon? continua Mme Dinville, et vous amènerez Saturnin; c'était le nom que portait alors votre serviteur. Adieu, Saturnin, me dit-elle en m'embrassant. Pour le coup, je ne fus en reste de rien avec elle. Nous sortîmes.

Je me sentais dans une disposition qui assurément m'aurait fait honneur auprès de Mme Dinville, sans la visite imprévue de ces ennuyeux complimenteurs; mais ce que je sentais pour elle n'étais pas de l'amour, ce n'était qu'un désir violent de faire avec une femme la même chose que j'avais vu faire au père Polycarpe avec Toinette. Le délai d'un jour que Mme Dinville m'avait donné me paraissait immense. J'essayai, chemin faisant, de remettre Suzon sur les voies, en lui rappelant l'aventure de la veille.—Que tu es simple, Suzon! lui dis-je. Tu crois donc que je voulais te faire du mal hier?—Que voulais-tu donc me faire? répondit-elle.—Bien du plaisir.—Quoi! reprit-elle avec une apparence de surprise, en me mettant la main sous la jupe tu m'aurais fait bien du plaisir?—Assurément; si tu veux que je t'en donne la preuve, lui dis-je, viens avec moi dans quelque endroit écarté. Je l'examinais avec inquiétude; je cherchais sur son visage quelques marques des effets que devait produire ce que je lui disais: je n'y voyais pas plus de vivacité qu'à l'ordinaire. Le veux-tu bien? dis, ma chère Suzon, continuais-je en la caressant.—Mais, encore, reprit-elle sans faire semblant d'entendre la proposition que je lui faisais, qu'est-ce donc que ce plaisir dont tu me fait tant d'éloges?—C'est, lui répondis-je, l'union d'un homme avec une femme qui s'embrassent, qui se serrent bien fort et qui se pâment en se tenant étroitement serrés de cette façon. Les yeux toujours fixés sur le visage de ma sœur, je ne laissais échapper aucun des mouvements qui l'agitaient; j'y voyais la gradation insensible de ses désirs, sa gorge bondissait.—Mais, me dit-elle avec une naïveté curieuse qui me paraissait de bonne augure, mon père m'a quelquefois tenu comme tu le dis, sans sentir cependant ce plaisir que tu me promets.—C'est, repartis-je, qu'il ne te faisait pas ce que je voudrais te faire.—Et que voudrais-tu donc me faire? me demanda-t-elle d'une voix tremblante.—Je te mettrais, lui répondis-je effrontément, quelque chose entre les cuisses qu'il n'osait pas te mettre. Elle rougit, et me laissa, par son trouble, la liberté de continuer en ces termes: Vois-tu, Suzon, tu as un petit trou ici, lui dis-je en lui montrant l'endroit où j'avais vu la fente de Toinette.—Eh! qui t'a dit cela? me demanda-t-elle sans lever les yeux sur moi.—Qui me l'a dit, repris-je assez embarrassé de sa question, c'est q… c'est que toutes les femmes en ont autant.—Et les hommes? poursuivit-elle.—Les hommes, lui répondis-je, ont une machine à l'endroit où vous avez une fente. Cette machine se met dans cette fente, et c'est là ce qui fait le plaisir qu'une femme prend avec un homme. Veux-tu que je te fasse voir la mienne? mais à la condition que tu me laisseras toucher à ta petite fente: nous nous chatouillerons, et nous serons bien aises.

Suzon était toute rouge. Les discours que je lui tenais paraissaient la surprendre; il semblait qu'elle eût peine à m'en croire; elle n'osait me laisser mettre la main sous sa jupe, dans la crainte, disait-elle, que je ne voulusse la tromper et que je n'allasse tout déclarer. Je l'assurai que rien au monde ne serait capable de m'en arracher l'aveu, et, pour la convaincre de cette différence que je lui disais se trouver entre nous deux, je voulus lui prendre la main; elle la retira, et nous continuâmes notre entretien jusqu'à la maison.

Je voyais bien que la petite friponne prenait goût à mes leçons, et que si je la trouvais encore une fois cueillant des fleurs, il ne me serait pas difficile de l'empêcher de crier. Je brûlais d'envie de mettre la dernière main à mes instructions et d'y joindre l'expérience.

A peine étions-nous entrés dans la maison que nous vîmes entrer le père Polycarpe; je démêlai le motif de sa visite: je n'en doutai plus quand sa révérence eut déclaré d'un air aisé qu'elle venait prendre le dîner de famille. On croyait Ambroise bien loin; il est vrai qu'il ne les gênait guère, mais on est toujours bien aise d'être débarrassé de la présence d'un mari, quelque commode qu'il soit. C'est toujours un animal de mauvais augure. Je ne doutai pas que je n'eusse après-midi le même spectacle que j'avais eu la veille, et sur le champ je formai le dessein d'en faire part à Suzon. Je pensais, avec raison, qu'une pareille vue serait un excellent moyen pour avancer mes petites affaires avec elle; je ne lui en parlai pas. Je remis cette épreuve à l'après-dînée, bien résolu à n'employer ce moyen qu'à l'extrémité, comme un corps de réserve décisif pour une action.

Le moine et Toinette ne se gênaient pas en notre présence: ils nous croyaient des témoins peu dangereux. Je voyais la main gauche du père se glisser mystérieusement sous la table et agiter les jupes de Toinette, qui lui souriait et me paraissait écarter les cuisses pour laisser apparemment le passage plus libres aux doigts libertins du paillard moine.

Toinette avait de son côté une main sur la table, mais l'autre était dessous et rendait vraisemblablement au père ce que le père lui prêtait. J'étais au fait. Les plus petites choses frappent un esprit prévenu. Le révérend père chopinait de bonne grâce; Toinette lui répondait sur le même ton; ses désirs parvinrent bientôt au point d'être gênés par notre présence: elle nous le fit connaître en nous conseillant, à ma sœur et à moi, d'aller faire un tour dans le jardin; j'entendis ce qu'elle voulait nous dire. Nous nous levâmes aussitôt, et leur laissâmes, par notre départ, la liberté de faire autre chose que glisser les mains sous la table. Jaloux du bonheur que notre départ allait les mettre en état de goûter, je voulus encore essayer de venir à bout de Suzon sans le secours du tableau que je devais offrir à ses regards. Je la conduisis vers une allée d'arbres dont l'épais feuillage faisait une obscurité qui promettait beaucoup d'assurances à mes désirs. Elle s'aperçut de mon dessein, et ne voulut pas m'y suivre.—Tiens, Saturnin, me dit-elle, ingénument, je vois que tu veux encore m'entretenir de cela; et bien, parlons-en.—Je te fais donc plaisir, répondis-je, quand j'en parle? Elle me l'avoua. Juge, lui dis-je, ma chère Suzon, par celui que mes discours te donnent, de celui que tu aurais… Je ne lui en dis pas davantage: je la regardais, je tenais sa main, que je pressais contre mon sein.—Mais, Saturnin, me dit-elle, si… cela allait faire du mal?—Quel mal veux-tu que cela fasse? lui répondis-je, charmé de n'avoir plus qu'un aussi faible obstacle à détruire; aucun, ma chère petite; au contraire.—Aucun, reprit-elle en rougissant et en baissant la vue, et si j'allais devenir grosse? Cette objection me surprit étrangement. Je ne croyais pas Suzon si savante, et j'avoue que je n'étais pas en état de lui donner une réponse satisfaisante.—Comment donc, grosse? lui dis-je? est-ce que c'est comme cela que les femmes deviennent grosses, Suzon?—Sans doute, me répondit-elle, d'un ton d'assurance qui m'effraya.—Et où l'as-tu donc appris? lui demandais-je, car je sentais bien que c'était à son tour à me donner des leçons. Elle me répondit qu'elle voulait bien me le dire, mais à condition que je n'en parlerais de ma vie.—Je te crois discret, Saturnin, ajouta-t-elle, et si tu étais capable d'ouvrir jamais la bouche sur ce que je vais te dire, je te haïrais à la mort. Je lui jurai que jamais je n'en parlerais. Asseyons-nous ici, poursuivit-elle en me montrant un gazon où l'on n'était à l'aise que pour causer sans être entendus. J'aurais bien mieux aimé l'allée; nous n'y aurions pas été vus ni entendus. Je la proposai de nouveau, elle n'y voulu pas venir.

Nous nous assîmes sur le gazon, à mon grand regret; pour comble de malheur, je vis arriver Ambroise. N'ayant plus d'espérance pour cette fois, je pris mon parti. L'agitation où me mit le désir d'apprendre ce que devait me dire Suzon fit diversion à mon chagrin.

Avant de commencer, Suzon exigea encore de nouvelles assurances de ma part: je les lui donnai avec serment. Elle hésitait, elle n'osait encore; je la pressai si fort qu'elle se détermina.—Voilà qui est fait, me dit-elle, je t'en crois, Saturnin; écoute, tu vas être étonné de ma science, je t'en avertis. Tu croyais m'apprendre quelque chose tantôt, j'en sais plus que toi: tu vas le voir; mais ne crois pas pour cela que j'aie moins pris de plaisir à ce que tu m'as dit: on aime toujours à entendre parler de ce qui flatte.—Comment donc! tu parles comme un oracle; on voit bien que tu as été au couvent. Que cela façonne une fille!—Oh! vraiment, me répondit-elle, si je n'y avais jamais été, j'ignorerais bien des choses que je sais.—Eh! dis le-moi donc ce que tu sais, repris-je vivement; je meurs d'envie de l'apprendre.

Il n'y a pas longtemps, continua Suzon, que, pendant une nuit fort obscure, je dormais d'un profond sommeil; je fus réveillée en sentant un corps tout nu qui se glissait dans mon lit; je voulus crier, mais on me mit la main sur la bouche, en me disant: Tais-toi; je ne veux pas te faire de mal; est-ce que tu ne reconnais pas la sœur Monique? Cette sœur venait, depuis peu, de prendre le voile de novice; c'était ma meilleure amie.—Jésus, lui dis-je, ma bonne, pourquoi donc venir me surprendre dans le lit?—C'est que je t'aime! me répondit-elle en m'embrassant.—Et pourquoi êtes-vous toute nue?—C'est qu'il fait si chaud que ma chemise même est trop pesante; il tombe une pluie terrible; j'ai entendu le tonnerre qui grondait: j'en ai bien peur; ne l'entends-tu pas aussi? Quel bruit il fait! Ah! serre-moi bien fort, mon petit cœur; mets le drap par dessus notre tête pour ne pas voir ces vilains éclairs. Là, bon! Ah! ma chère Suzon, que j'ai peur! Moi, qui ne crains pas le tonnerre, je tâchais de rassurer la sœur, qui, pendant ce temps-là, me passait sa cuisse droite entre les miennes et sa gauche par dessous, et, dans cette posture, elle se frottait contre ma cuisse droite, en me mettant la langue dans la bouche et me donnant de petits coups sur la fesse avec la main. Après qu'elle se fut un peu remuée de cette façon-là, je crus sentir qu'elle me mouillait la cuisse. Elle poussait des soupirs: je m'imaginais que c'était la peur du tonnerre qui faisait cela. Je la plaignais; mais bientôt elle reprit sa posture naturelle. Je croyais qu'elle allait s'endormir, et je me préparais à en faire autant, quand elle me dit: Tu dors donc, Suzon? Je lui répondis que non, mais que j'allais bientôt le faire.—Tu veux donc, reprit-elle, me laisser mourir de frayeur? Oui, je mourrai si tu te rendors; donne-moi la main, ma chère petite: donne. Je me laissai prendre la main, qu'elle porta aussitôt à sa fente, en me disant de la chatouiller avec mon doigt dans le haut de cet endroit. Je le fis par amitié pour elle. J'attendais qu'elle me dît de finir, mais elle ne disait mot, écartait seulement les jambes et respirait un peu plus vite qu'à l'ordinaire, en jetant de temps en temps quelques soupirs et en remuant le derrière. Je crus qu'elle se trouvait mal, et je cessai de faire aller le doigt.—Ah! Suzon, me dit-elle d'une voix entrecoupée, achève! Je continuai. Ah! s'écria-t-elle en s'agitant bien fort et en m'embrassant étroitement, dépêche, ma petite reine, dépêche! Ah! ah! vite, ah!… je me meurs! Au moment qu'elle disait cela, tout son corps se roidit et je me sentis de nouveau la main mouillée; enfin, elle poussa un grand soupir et resta sans mouvement. Je t'assure, Saturnin, que j'étais bien étonnée de tout ce qu'elle me faisait faire.—Et tu n'étais pas émue? lui dis-je.—Oh! que si, me répondit-elle; je voyais bien que tout ce que je venais de lui faire lui avait donné beaucoup de plaisir, et que si elle voulait m'en faire autant j'en aurais beaucoup aussi; mais je n'osais le lui proposer. Elle m'avait cependant mise dans un état bien embarrassant. Je désirais et je n'osais lui dire ce que je désirais: je remettais avec plaisir la main sur sa fente; je prenais la sienne, que je portais, que je faisais reposer sur différents endroits de mon corps, sans oser pourtant la mettre sur le seul où je sentais que j'en avais besoin. La sœur, qui savait aussi bien que moi ce que je lui demandais, et qui avait la malice de me laisser faire, eut à la fin pitié de mon embarras et me dit en m'embrassant: Je vois bien, petite coquine, ce que tu veux. Aussitôt elle se couche sur moi, je la reçois dans mes bras.—Ouvre un peu les cuisses, me dit-elle. Je lui obéis. Elle me coule le doigt où le mien venait de lui faire tant de plaisir: elle répétait elle-même les leçons qu'elle m'avait données. Je sentais le plaisir monter par degré et s'accroître à chaque coup de doigt qu'elle donnait. Je lui rendais en même temps le même service. Elle avait les mains jointes sous mes fesses; elle m'avait avertie de remuer un peu le derrière, à mesure qu'elle pousserait. Ah! qu'elle semait de délices dans ce charmant badinage! Mais elles n'étaient que le prélude de celles qui devraient suivre. Le ravissement me fit perdre toute connaissance; je demeurai pâmée dans les bras de ma chère Monique. Elle était dans le même état: nous étions immobiles. Je revins ensuite de mon extase. Je me trouvai aussi mouillée que la sœur, et ne sachant à quoi attribuer un pareil prodige, j'avais la simplicité de croire que c'était du sang que je venais de verser; mais je n'en étais pas effrayée, au contraire; il semblait que le prodige que je venais de goûter m'eût mise en fureur, tant je me sentais envie de recommencer. Je le dis à Monique; elle me répondit qu'elle était lasse et qu'il fallait attendre un peu. Je n'en eus pas la patience et je me mis sur elle, comme elle venait de se mettre sur moi. J'entrelaçai mes cuisses dans ses cuisses, et me frottant comme elle l'avait fait, je retombais en extase.—Eh bien, me dit la sœur chargée des témoignages que je lui donnais du plaisir que je ressentais, es-tu fâchée, Suzon, que je sois venue dans ton lit? Oui, je gage que tu me veux du mal d'être venue te réveiller.—Ah! lui répondis-je, que vous savez bien le contraire! Que pourrais-je vous donner pour une nuit aussi charmante?—Petite coquine, reprit-elle en me baisant, va, je ne te demande rien: n'ai-je pas eu autant de plaisir que toi? Ah! que tu viens de m'en faire goûter! Dis-moi, ma chère Suzon, poursuivit-elle, ne me cache rien: n'avais-tu jamais pensé à ce que nous venons de faire? Je lui dis que non. Quoi! reprit-elle, tu ne t'étais jamais mis le doigt dans ton petit conin? Je l'interrompis pour lui demander ce qu'elle entendait par ce mot. Eh! c'est cette fente, me répondit-elle, où nous venons de nous chatouiller. Quoi! tu ne savais pas encore cela? Ah! Suzon, à ton âge, j'en savais plus que toi.—Vraiment, lui répondis-je, je n'avais garde de goûter de ce plaisir. Vous connaissez le père Jérôme, notre confesseur: c'est lui qui m'en a toujours empêchée. Il me fait trembler quand je me confesse; il ne manque pas de me demander exactement si je ne fais pas d'impuretés avec mes compagnes, et il me défend surtout d'en faire sur moi-même. J'ai toujours eu la simplicité de l'en croire; mais je sais à présent à quoi m'en tenir sur ses défenses.—Et comment, me dit Monique, t'explique-t-il ces impuretés qu'il te défend de faire sur toi-même?—Mais, lui répondis-je, il me dit, par exemple, que c'est quand on se met le doigt où vous savez, quand on se regarde les cuisses, la gorge. Il me demande si je ne me sers pas de miroir pour m'examiner autre chose que le visage. Il me fait mille autres questions semblables.—Ah! le vieux coquin! s'écria Monique; je gage qu'il ne cesse de t'entretenir de cela.—Vous me faites, dis-je à la sœur, prendre garde à certaines actions qu'il fait pendant que je suis dans son confessionnal et que j'ai toujours prises sottement pour des marques d'amitié. Le vieux scélérat! J'en connais à présent le motif.—Eh! quelles actions donc? me demanda vivement la sœur.—Ces actions, lui répondis-je, c'est de me baiser à la bouche, en me disant de m'approcher pour qu'il entende mieux, de me considérer attentivement la gorge pendant que je lui parle, de m'y mettre la main dessus, et de me défendre de la montrer, sous prétexte que c'est un acte de coquetterie; et malgré ses sermons il ne tire pas sa main, qu'il avance de plus en plus sur mon sein, et pousse même quelquefois jusqu'à mes tétons. Quand il l'ôte, c'est pour la porter aussitôt sous sa robe, qu'il remue avec de petites secousses. Il me presse alors entre ses genoux; il m'approche avec avec sa main gauche, il soupire, ses yeux s'égarent; il me baise plus fort qu'à l'ordinaire, ses paroles sont sans suite; il me dit des douceurs et me fait des remontrances en même temps.

Je me souviens qu'un jour, en retirant la main de dessous sa robe pour me donner l'absolution, il me couvrit toute la gorge de quelque chose de chaud qui se répandit par petites gouttes. Je l'essuyai au plus vite avec mon mouchoir, dont je n'ai pas pu me servir depuis. Le père, tout interdit, me dit que c'était de la sueur qui coulait de ses doigts. Qu'en pensez-vous, ma chère Monique? dis-je à la sœur.—Je te dirai tout à l'heure ce que c'était, me répondit-elle. Ah! le vieux pécheur! Mais sais-tu bien, Suzon, continua-t-elle, que tu viens de me conter ce qui m'est arrivé avec lui?—Comment donc, lui dis-je, vous ferait-il aussi quelque chose à vous?—Non, assurément, me répondit-elle, car je le hais à la mort, et je ne vais plus à lui depuis que je suis devenue plus savante.—Et comment avez-vous donc appris, lui demandais-je, à connaître ce qu'il vous faisait?—Je consens à te le dire, me répondit la sœur; mais sois discrète, car tu me perdrais, ma chère Suzon.

—Je ne sais, Saturnin, poursuivit ma sœur après un moment de silence, si je dois révéler tout ce qu'elle m'apprit. L'envie de savoir une histoire dont le prélude me charmait me fournit des expressions pour vaincre l'irrésolution de Suzon. Je mêlai les caresses aux assurances et je vins à bout de la persuader. C'est la sœur Monique qui va s'exprimer par la bouche de Suzon. Quelque emporté que doive paraître le caractère de cette sœur, je crains que mes expressions ne soient encore au-dessous de la réalité. Le peu de temps que j'ai passé avec elle m'en a fait concevoir une idée que je ne saurais rendre bien fidèlement. Voici comme s'explique cette héroïne:

Nous ne sommes pas maîtresses des mouvements de notre cœur. Séduites en naissant par l'attrait du plaisir, c'est à lui que nous en offrons le premier sentiment. Heureuses celles dont le tempérament ne s'effraye pas des conseils austères de la raison! Elles y trouvent un secours contre le penchant de leur cœur. Mais doit-on leur envier leur bonheur? Non. Qu'elles jouissent du fruit de leur sagesse: elles l'achètent assez cher, puisqu'elles ne connaissent pas le plaisir. Eh! qu'est-ce que cette sagesse, après tout, dont on nous étourdit les oreilles: Une chimère, un mot consacré à exprimer la captivité où l'on retient notre sexe. Les éloges que l'on fait de cette vertu imaginaire sont pour nous ce qu'est pour un enfant un hochet qui l'amuse et l'empêche de crier. Des vieilles que l'âge a rendues insensibles au plaisir, ou plutôt que la retraite leur interdit, croient se dédommager de l'impuissance de le goûter par les portraits hideux qu'elles nous en font. Laissons-les dire, Suzon. Quand on est jeune, on ne doit avoir d'autre maître que son cœur: ce n'est que lui qu'il faut écouter, ce n'est qu'à ces conseils qu'il faut se rendre. Tu croiras facilement qu'ayant de pareilles inclinations, il ne fallait pas moins que la contrainte d'un cloître pour m'empêcher de m'y livrer; mais c'est dans le lieu même où l'on voulait étouffer mes désirs que j'ai trouvé le moyen de les satisfaire.

Toute jeune que j'étais, quand ma mère, après la mort de son quatrième mari, vint demeurer dans ce couvent en qualité de dame pensionnaire, je ne laissai pas d'être effrayée de la résolution qu'elle avait prise. Sans pouvoir distinguer le motif de ma frayeur, je sentais qu'elle allait me rendre malheureuse. L'âge en me donnant des lumières, m'éclaira sur la cause de mon aversion pour le cloître. Je sentais qu'il me manquait quelque chose, la vue d'un homme. Du simple regret d'en être privée je passai bientôt à réfléchir sur ce qui pouvait me rendre cette privation si sensible. Qu'est-ce donc qu'un homme? disais-je. Est-ce une espèce de créature différente de la notre? Quelle est la cause des mouvements que sa vue excite dans mon cœur? Est-ce un visage plus aimable qu'un autre? Non; le plus ou le moins de charmes que je trouve n'excite que plus ou moins d'émotion. L'agitation de mon cœur est indépendante de ces charmes puisque le père Jérôme lui-même, tout désagréable qu'il est, m'émeut quand je suis près de lui. Ce n'est donc que la seule qualité d'homme qui produit ce trouble; mais pourquoi le produit-elle? J'en sentais la raison dans mon cœur, mais je ne la connaissais pas; elle faisait des efforts pour irriter les liens où mon ignorance la réduisait. Efforts inutiles! Je n'acquérais de nouvelles connaissances que pour tomber dans de nouveaux embarras.

Quelquefois je m'enfermais dans ma chambre, je me livrais à des réflexions: elles me tenaient lieu de compagnie où je me plaisais le plus. Qu'y voyais-je dans ces compagnies? Des femmes; et quand j'étais seule, je ne pensais qu'aux hommes; je sondais mon cœur, je lui demandais raison de ce qu'il sentait; je me déshabillais toute nue; je m'examinais avec un sentiment de volupté; je portais des regards enflammés sur toutes les parties de mon corps; je brûlais, j'écartais les cuisses, je soupirais; mon imagination échauffée me présentait un homme, j'étendais les bras pour l'embrasser, mon conin était dévoré par un feu prodigieux: je n'avais jamais eu la hardiesse d'y porter le doigt. Toujours retenue par la crainte de m'y faire mal, j'y souffrais les plus vives démangeaisons sans oser les apaiser. Quelquefois j'étais prête à succomber; mais, effrayée de mon dessein, j'y portais le bout du doigt, et je le retirais avec précipitation; je me le couvrais avec le creux de la main, je le pressai. Enfin, je me livrai à la passion, j'enfonçai, je m'étourdis sur la douleur, pour n'être sensible qu'au plaisir; il fut si grand que je crus que j'allais expirer. Je revins avec une nouvelle envie de recommencer, et je le fis autant de fois que mes forces me le permirent.

J'étais enchantée de la découverte que je venais de faire: elle avait répandu la lumière dans mon esprit. Je jugeai que, puisque mon doigt venait de me procurer de si délicieux moments, il fallait que les hommes fissent avec nous ce que je venais de faire seule, et qu'ils eussent une espèce de doigt qui leur servît à mettre où j'avais mis le mien, car je ne doutais pas que ce ne fût là la véritable route du plaisir. Parvenue à ce degré de lumière, je me sentais agitée du désir violent de voir dans un homme l'original d'une chose dont la copie m'avait fait tant de plaisir.

Instruite par mes propres sentiments de ceux que la vue des femmes fait réciproquement naître dans le cœur des hommes, je joignis à mes charmes tous les petits agréments dont l'envie de plaire a inventé l'usage. Se pincer les lèvres avec grâce, sourire mystérieusement, jeter des regards curieux, modestes, amoureux, indifférents; affecter de ranger, de déranger son fichu, pour faire fixer les yeux sur sa gorge; en précipiter adroitement les mouvements, se baisser, se relever, je possédais ces petits talents dans le dernier degré de la coquetterie; je m'y exerçais continuellement: mais, ici, c'était les posséder en pure perte. Mon cœur soupirait après la présence de quelqu'un qui connût le prix de mon savoir et qui me fît connaître l'effet qu'il aurait produit sur lui.

Continuellement à la grille, j'attendais que mon bonheur m'envoyât ce que je souhaitais depuis longtemps inutilement: je me faisais l'amie de toutes les pensionnaires que les frères venaient voir. En demandait-on quelqu'une, je ne manquais pas de passer sans affectation devant le parloir: on m'appelait, j'y courais, et j'ose dire que ceux que j'y trouvais ne me voyaient pas impunément.

J'y examinais un jour un beau garçon dont les yeux noirs et vifs me rendaient avec usure mes regards. Un sentiment délicat et piquant, détaché même du plaisir ordinaire que la présence des hommes me procurait, fixait agréablement mon attention sur lui. L'opiniâtreté de mes regards qu'il avait d'abord reçus avec assez d'indifférence, anima les siens: il ne les détourna pas de dessus moi. Il n'était rien moins que timide, ou plutôt il était d'une hardiesse qui, soutenue des charmes de sa figure, lui répondait du succès avec toutes les femmes qu'il voulait attaquer. Il profitait des moments que sa sœur détournait la vue pour me faire des signes auxquels je ne comprenais rien, mais que ma petite vanité voulait que je fisse semblant d'entendre, et que j'autorisais par des sourires qui l'enhardirent au point de lui faire faire des gestes que je compris parfaitement bien. Il porta la main entre ses cuisses: je rougis, et, malgré moi, j'en suivis du coin de l'œil le mouvement. Il la tira en faisant signe avec la main gauche, qu'il appuya au-dessus du poignet de la droite: il ne fallait pas être bien savante pour sentir qu'il voulait dire que ce qu'il venait de toucher était de cette longueur. Son action m'avait mise en feu. La pudeur voulait que je m'éloignasse, mais la pudeur fait une faible résistance quand le cœur est d'intelligence pour la trahir. L'amour me faisait rester. Je baissai timidement la vue, mais bientôt je portai sur Verland (c'était son nom) des yeux que je voulais faire paraître irrités et que le plaisir rendait languissants. Il le sentit: il vit que je n'avais pas la force de le désapprouver: il profita de ma faiblesse, et pour ne me rien laisser à désirer sur l'ardeur dont ses regards me témoignaient qu'ils étaient animés, il joignit le premier doigt de la main gauche avec le pouce, et mit dans cette espèce de fente le second doigt de sa main droite: il le poussait, le retirait et jetait des soupirs. Le fripon me rappelait par là des circonstances trop charmantes pour me laisser la force de lui témoigner la colère que méritait ce nouveau manque de respect. Ah! Suzon, que j'étais contente de lui! et que je me figurais que je l'aurais été bien davantage, si nous nous fussions trouvés seuls; mais, quand nous l'aurions été, une grille impénétrable eût arrêté nos plaisirs.

Dans le moment on appela ma compagne; elle nous dit qu'elle allait voir ce qu'on lui voulait et qu'elle ne tarderait pas à revenir. Son frère profita de cet instant pour s'expliquer plus clairement; il ne me tint pas de grands discours, mais ils signifiaient beaucoup. Quoique le compliment ne fût pas absolument poli, il me parut si naturel que je m'en souviens avec plaisir. Nous autres femmes, nous sommes plus flattées d'un discours où la nature parle toute seule, quelque peu mesurées qu'en soient les expressions, que de ces galanteries fades que le cœur désavoue et que le vent emporte. Revenons au compliment de Verland; le voici: «Nous n'avons pas de temps à perdre; vous êtes charmante, je bande comme un carme, je meurs d'envie de vous le mettre; enseignez-moi un moyen de passer dans votre couvent.» Je fus si étourdie de ses paroles et de l'action dont il les dit, que je demeurai immobile, de façon qu'il eut le temps de passer la main au travers de la grille, de me prendre les tétons, de me les manier, et de me dire encore d'autres douceurs de la même force avant que je fusse revenue de ma surprise; et quand j'en revins, je me trouvai si peu en état d'arrêter ses transports, que sa sœur le surprit dans cette occupation; elle fit le lutin, me dit des injures, en dit à son frère, et je ne le revis plus.

Tout le couvent sut bientôt mon aventure: on chuchotait, on me regardait, on riait, on parlait, on se raillait. Je m'en inquiétais fort peu, pourvu que le murmure ne passât pas les pensionnaires. J'étais sûre de la discrétion des jolies, mais je ne l'étais pas trop de celle des laides. Celles-ci, qui étaient sûres de n'avoir jamais de pareilles occasions de pécher, crièrent au scandale, bas d'abord, puis haut, et si haut que les vieilles le surent. J'en avais ri au commencement; je tremblai alors, et j'avais bien raison de trembler, car les mères discrètes assemblèrent le conseil pour délibérer entre elles sur ce que l'on ferait à une effrontée qui se laissait toucher les tétons, crime irrémissible aux yeux d'une bande de vieilles momies qui n'avaient plus que des tétasses à jeter sur l'épaule. On trouva le cas grave: tout autre que moi eût été renvoyée. Que je l'aurais souhaité! Mais je devais apporter une bonne dot. Ma mère les les avait assurées que je prendrais le voile: on me ménagea, et le résultat du conseil fut qu'on me châtierait. On se mit en devoir de le faire: je l'avais prévu. Je m'étais cantonnée dans ma chambre: on força ma porte, on m'attaqua. Je mordis l'une, j'égratignais l'autre, donnai des coups de pied, déchirai des guimpes, arrachai des bonnets; enfin, je me défendis si bien que mes ennemies renoncèrent à leur entreprise. Elles n'emportèrent de leur action que la honte d'avoir fait voir que six mères n'avaient pu réduire une jeune fille: j'étais une lionne dans ce moment.

La rage et le soin de ma défense m'avaient jusqu'alors entièrement occupée. Je ne songeai qu'à donner le démenti aux vieilles, mais je devins bientôt aussi faible que j'étais hardie et vigoureuse auparavant. La colère fit place au désespoir. Moins flattée du plaisir de me voir en sûreté que pénétrée de l'affront qu'on avait voulu me faire, mon visage était baigné de larmes. Comment reparaître dans le couvent? disais-je; je vais être moquée: peu me plaindront, toutes me fuiront. Ah! me voilà couverte de honte! mais je veux aller trouver ma mère, poursuivis-je; elle pourra me blâmer, mais peut-être me pardonnera-t-elle. Un garçon m'a… Eh bien, où est donc le grand crime? Y ai-je consenti? C'est ainsi que je raisonnais. Oui, continuai-je, je vais la trouver. Je me levai de dessus mon lit à ce dessein, et j'y aurais été, si, en faisant un pas pour ouvrir la porte, je n'eusse marché sur quelque chose qui roula et me fit tomber.

Je voulus voir ce qui pouvait m'avoir fait faire cette chute: je cherchai, je trouvai. Figure-toi ce que je devins à la vue d'une machine qui représentait au naturel une chose dont mon imagination m'avait souvent fait la peinture: un vit!—Un vit! eh! qu'est-ce que cela? demandai-je à la sœur.—Ah! me dit-elle, il ne tiendra qu'à toi de ne pas rester longtemps dans cette ignorance. Jolie comme tu es, que d'aimables cavaliers se trouveront heureux de pouvoir t'instruire! Mais ils n'en auront pas la gloire: c'est à moi qu'elle est réservée. Un vit, ma chère Suzon, est le membre d'un homme; on l'appelle le membre par excellence, parce qu'il est le roi de tous les autres. Ah! qu'il mérite bien ce nom! Mais si les femmes lui rendaient la justice qu'il mérite, elles l'appelleraient leur dieu, oui, c'en est un; le con est son domaine, le plaisir est son élément, il va le chercher dans les replis les plus cachés; il pénètre, il s'y plonge, il le goûte, il le fait goûter; il y naît, il y vit, il y meurt et renaît aussitôt pour le goûter encore. Mais ce n'est pas à lui seul qu'il doit tout son mérite. Soumis aux lois de l'imagination et de la vue, sans elles il ne peut rien; il est mou, lâche, petit, et n'ose se montrer; avec elles, fier, ardent, impétueux, il menace, s'élance, brise, renverse tout ce qui ose lui faire résistance.—Attendez, dis-je à la sœur en l'interrompant, vous oubliez que vous parlez à une novice; mes idées se perdent dans votre éloge; je sens que j'adorerai quelque jour ce dieu dont vous parlez; mais il est encore étranger pour moi; avant d'aimer il faut connaître; proportionnez vos expressions à la faiblesse de mes connaissances; expliquez-moi d'une manière simple tout ce que vous venez de me dire.—Je le veux bien, me répondit la sœur. Le vit est mou, lâche et petit quand il est dans l'inaction, c'est-à-dire quand les hommes ne sont pas excités ou par la vue d'une femme ou par les idées qui leur en viennent; mais offrons-nous à leurs yeux, découvrons la gorge, laissons voir nos tétons, montrons-leur une taille fine, une jambe dégagée,—les grâces d'un joli visage ne sont pas toujours nécessaires,—un rien les frappe, leur imagination travaille; elle s'exerce, elle pénètre toutes les parties de notre corps; elle se fait les plus beaux portraits, donne de la fermeté à des tétons qui souvent n'en ont guère, se représente un sein appétissant, un ventre blanc et poli, des cuisses rondes et potelées, fermes, une petite motte rebondie, un petit conin entouré de tous les charmes de la jeunesse: ils pensent alors qu'ils goûteraient des délices inexprimables s'ils pouvaient y mettre leur vit. Dans ce moment le vit devient gros, s'allonge, se durcit; plus il est gros, plus il est long, plus il est dur plus il fait de plaisir à une femme parce qu'il remplit davantage, frotte bien plus fort, entre bien plus avant, procure des délices, des élancements qui vous ravissent.—Ah! dis-je à Monique, que ne vous dois-je pas! Je sais à présent le moyen de plaire, et je ne manquerai pas, dans l'occasion, de me découvrir la gorge, de montrer mes tétons.—Prends-y garde! me dit la sœur; ce n'est pas le vrai moyen de plaire, il faut plus d'art que tu ne penses. Les hommes sont bizarres dans leurs désirs; ils seraient fâchés de devoir à notre facilité des plaisirs qu'ils ne peuvent pourtant pas goûter sans nous; leur jalousie les indispose contre tout ce qui ne vient pas d'eux-mêmes; ils veulent qu'on ne leur présente les objets que couvert d'une gaze légère, qui laisse quelque chose à faire à leur imagination, et les femmes n'y perdent rien: elles peuvent se reposer sur l'imagination des hommes du soin de peindre leurs charmes; libérale pour ce qui la flatte, elle ne les peindra pas à leur désavantage. Tu ne sais pas que c'est cette peinture que les hommes se font qui fait naître leurs désirs ou l'amour,—c'est la même chose,—car quand on dit: Monsieur de… est amoureux de madame…, c'est la même chose que si l'on disait: Monsieur de… a vu madame…; sa vue a excité des désirs dans son cœur; il brûle d'envie de lui mettre son vit dans le con. Voilà véritablement ce que cela veut dire; mais comme la bienséance exige qu'on ne dise pas ces choses-là on est convenu de dire: Monsieur de… est amoureux.

Charmée de tout ce que la sœur me disait, je m'impatientais de ne pas savoir le reste de son histoire. Je la pressai de continuer.—Volontiers, me dit-elle; nous nous sommes un peu arrêtées, mais ce détail était nécessaire pour ton instruction. Revenons à la surprise que me causa la vue de cette machine ingénieuse que je venais de ramasser.

J'avais mille fois ouï parler de godmiché: je savais que c'était avec cet instrument que nos bonnes mères se consolaient des rigueurs du célibat. Cette machine imite le vit; elle est destinée à en faire les fonctions; elle est creuse et s'emplit de lait chaud, pour rendre la ressemblance plus parfaite, et suppléer par ce lait artificiel à celui que la nature fait couler du membre d'un homme. Quand celles qui s'en servent se sont mises, par un frottement réitéré, dans la situation d'avoir quelque chose de plus, elles lâchent un petit ressort: le lait part et les inonde. Elles trompent ainsi leurs désirs par une imposture dont la douceur leur fait oublier celle de la réalité.

Je jugeai que l'agitation avait fait tomber ce précieux bijou de la poche de quelqu'une des mères qui m'étaient venues attaquer. Je n'étais pourtant pas sûre que ce fût véritablement un godmiché; mais mon cœur me le disait. Cette vue dissipa toute ma douleur: je ne pensai plus qu'à ce que je tenais dans ma main, et je voulus sur-le-champ en faire l'essai. Sa grosseur m'effrayait à la vérité, mais elle m'animait. Mes craintes cédèrent bientôt à l'ardeur que sa vue m'inspirait. Une douce chaleur, avant-coureur du plaisir que j'allai goûter se répandit par tout mon corps; il tremblait de l'émotion où j'étais, et je poussais de longs soupirs.

Crainte de surprise, je commençai par fermer la porte; et, sans quitter les yeux de dessus le godmiché, je me déshabillai avec toute l'ardeur d'une jeune mariée que l'on va mettre dans le lit nuptial. L'idée du secret qui devait ensevelir les plaisirs dont j'allais m'enivrer leur donnait une pointe de vivacité qui m'enchantait. Je me jetai sur mon lit, mon cher godmiché à la main; mais, ma chère Suzon, quelle fut ma douleur quand je vis que je ne pouvais pas le faire entrer! Je me désespérai, je fis des efforts capables de déchirer mon pauvre petit conin. Je l'entr'ouvrais, et, appuyant le godmiché dessus, je me faisais un mal insupportable. Je ne me rebutais pas. Je crus que si je me frottais avec de la pommade, cela m'ouvrirait davantage. J'en mis; j'étais en sang, et ce sang mêlé avec la pommade et ce que la fureur où j'étais faisait sortir de mon con avec un plaisir qui me transportait, aurait sans doute ouvert le passage, si l'instrument n'eût été d'une grosseur prodigieuse. Je voyais le plaisir près de moi, et je n'y pouvais atteindre. J'étais forcenée, je redoublais mes efforts, mais inutilement, le godmiché maudit rebondissait et ne me laissait que la douleur. Ah! m'écriai-je, si Verland était ici, l'eût-il encore plus gros, je me sens assez de courage pour le souffrir. Oui, je le souffrirais, je le seconderais, dût-il me déchirer, dussé-je en mourir; je mourrais contente, pourvu qu'il me le mît. S'il me faisait de la douleur, reprenais-je, que les plaisirs qu'il me donnerait rendraient cette douleur bien douce! Je le tiendrais dans mes bras, je le serrerais étroitement, il me serrerait de même; je collerais sur sa bouche vermeille des baisers enflammés; je les prodiguerais sur ses yeux, ses beaux yeux noirs pleins de feux; il me tiendrait dans ses bras; quelle volupté! Il répondrait à mes transports par des transports aussi vifs; j'en ferais mon idole! Oui, je l'adorerais: un beau garçon comme lui mérite de l'être. Nos âmes se confondraient; elles s'uniraient sur nos lèvres brûlantes. Ah! cher Verland, pourquoi n'es-tu pas ici? Quelles délices! L'amour en inventerait pour nous, je me livrerais à tout ce que la passion m'inspirerait. Mais, hélas! reprenais-je, pourquoi m'abuser par une si douce illusion? Je suis seule, hélas! je suis seule, et, pour comble de douleur, je tiens dans mes mains une ombre, une apparence de plaisir, qui ne sert qu'à augmenter mon désespoir, qui m'inspire des désirs sans pouvoir les satisfaire. Instrument maudit, continuai-je, en apostrophant le godmiché et en le jetant au milieu de la chambre avec rage, va faire les délices d'une malheureuse à qui tu peux servir; tu ne feras jamais les miennes: mon doigt vaut mille fois mieux que toi! J'y eus aussitôt recours et me donnai tant de plaisir, que j'oubliai la perte ceux que je m'étais promis d'avoir avec le godmiché. Je tombai épuisée de lassitude et m'endormis en pensant à Verland.

Je ne me réveillai le lendemain que fort tard; le sommeil avait amorti mes transports amoureux; mais n'avait rien changé à la résolution que j'avais prise de sortir du couvent. Les mêmes raisons qui m'avaient déterminée à prendre cette résolution me firent encore sentir avec plus de force la nécessité de l'exécuter. Je me regardai dès lors comme libre, et le premier usage que je fis de ma liberté fut de tranquilliser au lit jusqu'à dix heures. La cloche eut beau sonner, je ne parus pas. Je m'applaudissais du dépit que ma désobéissance devrait causer à nos vieilles. Je me levai à la fin, je m'habillai; et pour me mettre dans l'obligation de suivre mon dessein, je commençai par déchirer mon voile de pensionnaire, que je regardais comme une marque de servitude. Je me sentis le cœur plus libre: il me semblait que je venais de franchir une barrière qui jusque-là s'était opposée à ma liberté. Mais comme j'allais et je venais dans ma chambre, ce maudit godmiché se présente encore à mes yeux. Cette vue me rend immobile; je m'arrête, je le prends; je vais m'asseoir sur mon lit, je me mets à considérer l'instrument. Qu'il est beau! disais-je en le prenant avec complaisance dans la main, qu'il est long, qu'il est doux! C'est dommage qu'il soit si gros: à peine ma main peut-elle l'empoigner! Mais il m'est inutile… Non, jamais il ne pourra me servir, continuai-je en levant ma jupe et en essayant de nouveau de le faire entrer dans un endroit qui me faisait encore une douleur cuisante des efforts que j'avais fait la veille. J'y trouvai les mêmes difficultés, et il fallut encore me contenter de mon doigt. Je travaillai avec tout le courage que la vue de l'instrument m'inspirait, et je poussai les choses au point que les forces me manquèrent. Je demeurai insensible au plaisir même que je me donnais: ma main n'allait plus que machinalement, et mon cœur ne sentait rien. Ce dégoût momentané me fit naître une idée qui me flatta beaucoup. Je vais sortir, me dis-je, je n'ai plus rien à ménager: sortons avec éclat; je veux porter cet instrument à la mère supérieure: nous verrons comment elle soutiendra cette vue.

Je jouissais d'avance, en allant à l'appartement de la supérieure, de la confusion que j'allais lui causer en lui montrant le godmiché. Je la trouvai seule; je l'abordai d'un air libre.—Je sais bien, madame, lui dis-je, qu'après ce qui s'est passé hier et l'affront que vous avez voulu me faire, je ne peux plus rester avec honneur dans votre couvent. (Elle me regardait avec surprise et sans me répondre, ce qui me donna la liberté de continuer.) Mais, madame, sans en venir à de pareilles extrémités, si j'avais fait une faute, et c'est de quoi je ne conviens pas, puisque la violence que l'indigne Verland me faisait m'ôtait la liberté de me défendre, vous auriez pu vous contenter de me faire une réprimande; quoique je ne l'eusse pas méritée, je l'aurais soufferte et je me serais bornée à gémir sans me plaindre, puisque les apparences parlaient contre moi.—Une réprimande, mademoiselle, me répondit-elle alors sèchement, une réprimande pour une action comme la vôtre! Vous méritez une punition exemplaire, et sans les égards que nous avons pour madame votre mère, qui est une sainte dame, vous…—Vous ne punissez pas toutes les coupables, interrompis-je vivement, et vous en avez dans le couvent qui font bien autre chose!—Bien autre chose? reprit-elle; nommez-les moi, je les châtierai.—Je ne vous les nommerai pas, lui répondis-je, mais je sais qu'il y en avait une parmi celles qui m'ont traitée hier avec tant d'indignité.—Ah! s'écria-t-elle, c'est pousser trop loin l'effronterie! c'est pousser la corruption du cœur et le dérèglement de l'esprit jusqu'où ils peuvent aller! Juste ciel; joindre la calomnie aux actions les plus criminelles, accuser les plus saintes de nos mères, des exemples de vertu, de chasteté et de pénitence, quelle dépravation du cœur! Je lui laissai tranquillement achever son éloge, et quand je vis qu'elle s'arrêtait, je tirai froidement le godmiché de ma poche, et le lui présentant: Voilà, lui dis-je du même air, une preuve de leur sainteté, de leur vertu, de leur chasteté, ou du moins de l'une d'elles! J'examinais pendant ce temps-là le visage de notre bonne supérieure. Elle me regardait, rougissait, était interdite: ces témoignages involontaires ne me laissèrent pas douter que le godmiché ne fût à elle; j'en fus encore plus convaincue par son ardeur à me le retirer des mains.—Ah! ma chère enfant, dit-elle (la restitution que je venais de lui faire m'avait réconciliée avec elle), ah! ma chère fille, se peut-il que dans une maison où il y a tant d'exemples d'édification, il se trouve des âmes assez abandonnées de Dieu pour faire usage d'une pareille infamie? Ah! mon Dieu! j'en suis toute hors de moi. Mais, ma chère fille, ne dites jamais que vous avez trouvé cela: je serais forcée d'user de sévérité, de faire des recherches, et je veux prendre le parti de la douceur. Mais vous, ma chère enfant, pourquoi voulez-vous nous quitter? Allez, retournez-vous en dans votre chambre, je raccomoderai tout: je dirai qu'on s'est trompé. Comptez sur mon affection, car je vous aime beaucoup. Soyez sûre qu'on ne vous verra pas de plus mauvais œil, malgré ce qui s'est passé. Je vois bien qu'effectivement nous avons eu tort de vous traiter comme cela: vous n'étiez pas coupable. Je parlerai sur le bon ton à Mlle Verland. Jésus, mon Dieu, continua-t-elle en regardant le godmiché, que le démon est malin. Je crois, le ciel me pardonne, que c'est un… Ah! la vilaine chose!

Au moment où la supérieure achevait ces mots, ma mère entra.—Qu'ai-je donc appris, madame? dit-elle à la supérieure? et sur-le-champ m'adressant la parole: Et vous, mademoiselle, pourquoi vous trouvez-vous ici? Il fallait répondre; j'étais déconcertée, je rougissais, je baissai les yeux; on me pressa, je bégayai. La supérieure parla pour moi; elle le fit avec esprit. Si elle ne me donna pas tout à fait le tort dans la conduite qu'on avait tenue avec moi, elle ne me chargea pas assez pour faire croire que je fusse bien coupable. Ma faute passa pour une imprudence où le cœur n'avait eu aucune part, pour une violence de la part d'un jeune téméraire que l'on promit bien de ne plus laisser revenir à la grille, et on conclut qu'il n'y avait que mademoiselle Verland de criminelle, puisque c'était elle qui avait fait éclater une chose qu'elle devait taire si ce n'était pour l'honneur de son frère, du moins pour le mien, qui pourtant n'en souffrirait point, parce que, dit la supérieure, elle voulait réparer l'insulte qu'on m'avait faite. Je n'en pouvais pas souhaiter davantage. Je sortis blanche comme neige d'une aventure où, sans me faire injure, on pouvait mettre le tort de mon côté; mais je n'avais garde d'en tomber d'accord. Ma mère me plaignit et me parla avec une douceur qui me toucha.

Les âmes zélées pour la gloire de Dieu savent tirer parti de tout. Il fut arrêté entre la supérieure et ma mère qu'ayant eu le malheur de scandaliser, quoique involontairement, le prochain, il fallait me réconcilier avec le Père des miséricordes et m'approcher du sacrement de la pénitence. On me fit là-dessus bien des exhortations que je passe, pour ne pas t'ennuyer.

Ma mère m'avait presque convertie avec ses sermons. Cependant la peine que je sentais à avouer mes fautes aurait dû me faire douter de ma conversion, et le père Jérôme m'en arrachait l'aveu plutôt que je ne lui faisais. Dieu sait quel plaisir il avait, ce vieux pécheur! Je ne lui en avais jamais tant dit; encore ne sut-il pas tout; car je ne crois pas que Dieu puisse faire grand crime à une pauvre fille de chercher à se soulager quand elle est pressée. Elle ne s'est pas faite elle-même; est-ce sa faute si elle a des désirs, si elle est amoureuse? Est-ce sa faute si elle n'a pas de mari pour la contenter? Elle cherche à apaiser ces désirs qui la dévorent, ce feu qui la brûle; elle se sert des moyens que la nature lui donne: rien de moins criminel.

Malgré les petits mystères que j'avais faits au père Jérôme, je ne laissais pas d'être pénétrée. Etait-ce repentir? Non. La véritable cause était le refus que le père m'avait fait de me donner l'absolution. Je craignis qu'il ne fournît une nouvelle matière à la médisance; j'en étais touchée jusqu'aux larmes. Je craignais qu'en allant offrir ma confusion aux yeux de mes ennemies, je ne leur donnasse un nouveau sujet de triompher. J'allai me placer sur un prie-Dieu, vis-à-vis de l'autel: mes pleurs m'assoupirent, je m'endormis. J'eus pendant mon sommeil le rêve le plus charmant; je songeais que j'étais avec Verland, qu'il me tenait dans ses bras, qu'il me pressait avec ses cuisses. J'écartais les miennes et me prêtais à tous ses mouvements. Il me maniait les tétons avec transport, les serrait, les baisait. L'excès du plaisir me réveilla. J'étais réellement dans les bras d'un homme. Encore toute occupée des délices de mon songe, je crus que mon bonheur changeait l'illusion en réalité. Je crus être avec mon amant: ce n'était pas lui! On me tenait étroitement embrassée par derrière. Au moment que j'ouvris les yeux, je les refermai de plaisir et n'eus pas la force de regarder celui qui me le donnait. Je me sentis inondée d'une liqueur chaude, et quelque chose de dur et de brûlant que l'on m'enfonçait en jetant des soupirs. Je soupirai aussi, et dans le moment une liqueur semblable que je sentais s'échapper de toutes les parties de mon corps, avec des élancements délicieux, se mêlant avec celle que l'on répandait une seconde fois, me fit retomber sans mouvement sur mon prie-Dieu.

Ce plaisir qui, s'il durait toujours, serait plus piquant mille fois que celui qu'on goûte dans le ciel, hélas! ce plaisir finit trop tôt. Je fus saisie de frayeur en pensant que j'étais seule pendant la nuit dans le fond d'une église: avec qui? Je ne le savais pas; je n'osais m'en éclaircir, je n'osais remuer; je fermais les yeux, je tremblais. Mon tremblement augmenta encore quand je sentis qu'on pressait ma main, qu'on la baisait. Le saisissement m'empêcha de la retirer, je n'en avais pas la hardiesse; mais je me rassurai un peu en entendant dire à mes oreilles, d'une voix basse: Ne craignez rien; c'est moi! Cette voix, que je me souvenais confusément d'avoir entendue, me rendit le courage, et j'eus la force de demander qui c'était, sans avoir celle de regarder.—Eh! c'est Martin, me répondit-on, le valet du père Jérôme. Cette déclaration dissipa ma frayeur. Je levai les yeux, je le reconnus. Martin était un blond, éveillé, joli, amoureux. Ah! qu'il l'était! Il tremblait à son tour, et attendait ma réponse pour fuir ou me baiser encore. Je ne lui en fis pas, mais je le regardai d'un air riant, avec des yeux qui se ressentaient encore du plaisir que je venais de goûter. Il vit bien que ce n'était pas un signe de colère; il se jeta dans mes bras avec passion; je le reçus de même, et sans penser que si quelqu'un s'apercevait que je manquais dans le couvent on pourrait venir et nous trouver ensemble… Te le dirais-je? L'amour rend tout excusable. Sans respect pour l'autel, sur les marches duquel nous étions, Martin me pencha un peu, leva mes jupes, porta sa main partout; aussi passionnée que lui, je portai la mienne à son vit; j'eus pour la première fois de ma vie le plaisir d'en manier un! Ah! que le sien était joli! petit, mais long, tel qu'il me le fallait. Quel feu! Quelle démangeaison voluptueuse se glissa d'abord par tout mon corps! J'étais muette, je serrais ce cher vit dans ma main, je le considérais, je le caressais, l'approchais de mon sein, le portais à ma bouche, le suçais; je l'aurais avalé! Martin avait le doigt dans mon con, le remuait doucement, le retirait, le remettait et renouvelait ainsi mes plaisirs à chaque instant, il me baisait, me suçait le ventre, la motte et les cuisses; il les quittait pour porter des lèvres brûlantes sur ma gorge. En un moment je fus couverte de ses baisers. Je ne pus pas tenir contre ces attaques de plaisir. Je me laissai tomber, l'attirant doucement à moi avec mon bras droit, dont je le serrai amoureusement; je le baisais à la bouche, tandis que de la main gauche, tenant l'objet de tous mes vœux, je tâchais de me l'introduire et de me procurer un plaisir plus solide. Un égal transport le fit coucher sur moi: il se mit à pousser.—Arrête, lui dis-je d'une voix entrecoupée par mes soupirs, arrête, mon cher Martin; ne va pas si vite, restons un moment. Aussitôt, me coulant sous lui et écartant les cuisses, je joignis mes jambes sur ses reins. Mes cuisses étaient collées contre ses cuisses, son ventre contre mon ventre, son sein contre mon sein, sa bouche sur ma bouche: nos langues étaient unies, nos soupirs se confondaient. Ah! Suzon, quelle charmante posture! Je ne pensais à rien au monde, pas même au plaisir que j'avais, n'étant occupée qu'à le sentir. L'impatience m'empêcha de le goûter plus longtemps. Je fis un mouvement, Martin en fit autant, et notre bonheur s'évanouit; mais avant de le perdre, nous sentîmes combien il était grand: il semblait qu'il eût ramassé ses traits les plus vifs et les plus ravissants pour nous en accabler. Nous restâmes sans sentiment, n'ouvrant les yeux que pour nous presser de nouveau; le plaisir se refusait à nos efforts.

Il est temps, poursuivit Monique, de t'apprendre, Suzon, ce que c'était que cette eau bénite dont le père Jérôme t'arrosa un jour la gorge en te donnant l'absolution.

Ma première action, quand Martin fut retiré de mes bras, fut de porter la main où j'avais reçu les plus grands coups. Le dedans, le dehors, tout était couvert de cette liqueur dont l'effusion m'avait fait tant de plaisir; mais elle avait perdu toute sa chaleur et était froide alors comme de la glace. C'était du foutre. On appelle ainsi une matière blanche et épaisse qui sort du vit ou du con quand on décharge. La décharge est l'action qui suit ce frottement voluptueux par où l'on prélude.—Comment, dis-je à Monique, c'en était donc que vous répandiez tout à l'heure?—Oui, vraiment, me dit-elle, et tu m'en as donné aussi, petite friponne! N'as-tu pas senti ton petit conin tout mouillé? C'en était.

Mais, ma chère petite, le plaisir que tu as goûté est bien au-dessous de celui qu'on goûte avec un homme; car ce qu'il nous donne se mêlant avec ce que nous lui donnons, y rentre, nous pénètre, nous enflamme, nous rafraîchit, nous brûle. Quelles délices, Suzon! Ah! ma chère Suzon, elles sont inexprimables; mais écoute le reste de mon aventure, poursuivit-elle.

J'étais bien chiffonnée, comme tu peux croire, après l'exercice amoureux que je venais de faire; je me remis le mieux qu'il me fut possible, et demandai à Martin quelle heure il était.—Oh! il n'est pas tard, me répondit-il: je viens d'entendre la cloche du souper.—Je me passerai bien d'y aller, repris-je; je vais vite me coucher; mais avant que je te quitte, apprends-moi, mon cher Martin, par quel hasard tu t'es trouvé ici, et comment as-tu osé venir?…—Oh! pardi! ce n'est pas la hardiesse qui me manque. V'là comme ç'a été: j'étais venu pour parer l'église, car, comme vous savez, c'est demain bonne fête; je vous ai aperçue. M'est avis, ai-je dit à part moi en vous reluquant, que voilà une demoiselle qui prie bian le bon Dieu! Pardi! ce me suis-je fait, il faut qu'alle ait bien la rage de la dévotion pour s'en venir à c't'heure-ci dans l'église, pendant que tretoutes prennent leurs becquées! mais ne dormirait-elle pas aussi? ce me suis-je dit, voyant que vous ne bronchiez ni pied ni patte. Pardi! je le croirais bian. Voyons un peu ça. Je me suis cependant approché tout fin près de vous, et j'ai vu que vous dormiais. Je sis resté là un petit bout de temps à vous lorgner, et pendant ce temps-là, mon cœur faisait tic toc, tic toc. Le guiable est bian fin; Martin, m'a-t-il corné aux oreilles, alle est bian jolie au moins: v'là un biau coup à faire, mon enfant; si tu laisses échapper c't'occasion-là, tu ne la retrouveras pas? avise-toi, Martin. Pardi! je me sis avisé tout de suite. J'ai levé tout doucement votre collerette, et ai vu deux petits tétons bian blancs. Pardi! j'ai mis la main dessus, et pis je les ai baisés aussi tout doucement; et pis, voyant que vous dormiais comme un sabot, j'ai eu envie de faire autre chose, et c't'autre chose-là, je l'ai faite en vous troussant bravement vot' cotillon par derrière; et pis j'ai poussé; et pis, dame, vous savez le reste.

Malgré son langage grossier, l'air d'ingénuité avec lequel Martin s'expliquait me charmait.—Eh bien, lui dis-je, mon cher ami, as-tu bien eu du plaisir?—Oh! pardi! me répondit-il en m'embrassant, j'en ai tant eu que j'sis prêt à recommencer, si vous voulez.—Non, pas pour le présent, lui dis-je; peut-être s'apercevrait-on de quelque chose; mais tu as la clef de l'église; si tu veux venir demain à minuit, tiens la porte ouverte, je viendrais te trouver; entends-tu Martin?—Oh! morgué! me répondit-il; c'est bian dit; nous nous en donnerons à cœur-joie; nous n'aurons pas d'espions à c't'heure-là. Je l'assurai que je m'y trouverais. La réflexion me fit résister à mon envie et aux prières de Martin, qui voulait que nous fissions cela encore une petite fois, disait-il, avant de nous quitter. Mon refus l'aurait plongé dans la tristesse si je ne l'eusse consolé par l'espérance du lendemain. Nous nous embrassâmes, je rentrai dans le couvent et regagnai heureusement ma chambre sans avoir été aperçue.

Tu devineras facilement que je mourais d'impatience de me visiter et de savoir en quel état j'étais après les assauts que je venais d'essuyer. Je sentais une vive cuisson; à peine pouvais-je marcher. J'avais pris une lumière au dortoir; je tirai bien mes rideaux pour n'être vue de personne, et m'étant assise sur ma chaise, une jambe sur mon lit et l'autre sur le plancher, je fis mon examen. Quelle fut ma surprise lorsque je trouvai que mes lèvres, qui auparavant étaient si fermes et si rebondies, étaient devenues toutes molles et comme flétries! Les poils qui les couvraient, quoiqu'ils se ressentissent encore de l'humidité, formaient d'espace en espace, mille petites boucles. L'intérieur était d'un rouge vif, enflammé et d'une extrême sensibilité. La démangeaison m'y faisait porter le doigt, et sur-le-champ la douleur me forçait de le retirer. Je me frottais contre les bras de mon fauteuil et les couvrai des marques de la vigueur de Martin. Le plaisir combattait contre la fatigue; mais mes yeux s'appesantissaient insensiblement. Je me couchai et dormis d'un sommeil qui ne fut interrompu que par d'agréables songes qui me rappelaient les délices que j'avais goûtées.

On ne me dit rien le lendemain sur mon absence; on la regarda comme un reste de ressentiment que je devais avoir du traitement que l'on m'avait fait. Mon air fier confirma cette pensée. J'assistai comme les autres à l'office; toutes mes compagnes communiaient, moi je ne communiai pas; et à te dire vrai, je m'étais mise au-dessus de la honte de ne pas suivre leur exemple. L'amour dissipe les préjugés. La présence de mon amant, que je voyais rôder dans l'église, me dédommageait assez. Plus d'une parmi mes compagnes aurait bien quitté au même prix la nourriture spirituelle.

Je jetais sur mon amant plus de regards amoureux que je n'en jetais de dévotion sur l'autel. Aux yeux d'une femme du monde, Martin n'aurait été qu'un polisson; aux miens c'était l'amour même: il en avait la jeunesse, il en avait les grâces. Son mérite caché me faisait passer légèrement sur sa négligence extérieure. Je m'aperçus pourtant qu'il s'était accommodé ce jour-là et qu'il tâchait de se donner meilleur air qu'à l'ordinaire. Je lui sus bon gré de son intention, que j'attribuais plutôt à l'envie de me plaire qu'au mérite de la fête qu'on célébrait. Rien n'échappe aux yeux d'une amante. Je le voyais regarder les pensionnaires pour tâcher de me découvrir. Je ne voulais pas qu'il me reconnût; j'avais soin de me cacher; mais j'aurais été fâchée qu'il n'eût pas pris cette peine inutile. Que veux-tu, j'en étais amoureuse à la rage. J'attendais avec impatience la nuit pour lui tenir la parole que je lui avais donnée.

Elle vint enfin, cette nuit si ardemment souhaitée. Minuit sonna. Ah! que je fus alors troublée! Je ne traversai le corridor qu'en tremblant, et quoique tout le monde fût endormi, je croyais les yeux de tout le monde ouverts sur moi. Je n'avais, pour me conduire, d'autre lumière que celle de mon amour. Ah! disais-je en marchant à tâtons dans l'obscurité, si Martin m'avait manqué de parole, j'en mourrais de douleur! Il était au rendez-vous, aussi amoureux, aussi impatient que j'avais été ponctuelle. J'étais vêtue fort légèrement; il faisait chaud, et je m'étais aperçue la veille que les jupes, les corps, les mouchoirs de gorge, tout cela était trop embarrassant. Sitôt que je sentis la porte ouverte, un tressaillement de joie me coupa la parole. Je ne la recouvrai que pour appeler mon cher Martin à voix basse: il m'attendait; il accourut dans mes bras, me baisa; je lui rendis caresse pour caresse. Nous nous tînmes longtemps étroitement serrés. Revenus des premiers mouvements de notre joie, nous cherchâmes réciproquement à en exciter de plus grands. Je portai la main à la source de mes plaisirs; il porta la sienne où je l'attendais avec impatience. Il fut bientôt en état de la contenter. Il se déshabilla, me fit un lit de ses habits: je me couchai dessus. Nos plaisirs se succédèrent pendant deux heures avec rapidité et des mouvements de vivacité qui ne laissaient pas le temps de les désirer; nous nous y livrions comme si nous ne les eussions pas encore goûtés ou que nous ne dussions plus les goûter. Dans le feu du plaisir on ne songe guère à ménager les moyens de l'entretenir. L'ardeur de Martin ne répondait plus à la mienne; il fallut s'arracher de ses bras et se retirer.

Notre bonheur ne dura guère plus d'un mois, et j'y comprends le temps que la nécessité faisait donner au repos. Quoiqu'il ne fut pas rempli par le plaisir de voir mon amant, il l'était par celui de penser à lui et par les agréables idées qui disposaient mon cœur aux délices que sa présence ramenait. Ah! que les nuits heureuses, que j'ai passées dans ses bras ont coulé rapidement, et que les suivantes ont été longues!

Redouble ton attention, ma chère Suzon, renouvelle-moi tes promesses de m'être toujours fidèle et de ne jamais révéler un secret que je n'ai confié qu'à toi. Ah! Suzon, qu'il est dangereux d'écouter un penchant trop flatteur et de s'y livrer sans réflexion! Si les plaisirs que j'avais goûtés étaient délicieux, l'inquiétude qui les suivit me les fit payer bien cher. Que je me repentis d'avoir été trop amoureuse! Les suites de ma faiblesse se présentèrent à mon imagination avec des circonstances affreuses. Je pleurai, je gémis.—Que vous arriva-t-il donc? lui demandai-je.—Je m'aperçus, me dit-elle, que mes règles ne coulaient plus; huit jours s'étaient passés sans les avoir; je fus surprise de leur interruption, ayant souvent entendu dire que c'était un signe de grossesse. J'étais souvent attaquée de maux de cœur, de faiblesses. Ah! m'écriai-je, il n'est que trop vrai, malheureuse! hélas! je le suis, il n'en faut plus douter, je suis grosse! Un torrent de larmes succédait à ces accablantes réflexions.—Vous étiez grosse? dis-je à la sœur avec étonnement. Ah! ma chère Monique, comment avez-vous fait pour en dérober la connaissance à des yeux intéressés.—Je n'eus, me répondit-elle, que la douleur de savoir mon malheur, et non celle d'en essuyer les suites. Martin l'avait causé, il m'en délivra. Ma grossesse ne m'empêchait pas de me rendre toujours à nos rendez-vous; j'étais inquiète, j'étais tremblante, mais j'étais encore plus amoureuse. Le poids victorieux du plaisir m'entraînait. Qu'en pouvait-il arriver davantage? Mon malheur était à son comble. Ce qui me l'avait causé devait servir du moins à m'en consoler.

Une nuit, après avoir reçu de Martin ces témoignages d'un amour ordinaire qui ne se ralentissait pas, il s'aperçut que je soupirais tristement; que ma main, qu'il tenait dans la sienne, était tremblante (quand ma passion était satisfaite, l'inquiétude reprenait dans mon cœur la place que l'amour y occupait un moment avant); il me demanda avec empressement la cause de mon agitation, et se plaignit tendrement du mystère que je lui faisais de mes peines.—Ah! Martin, lui dis-je, mon cher Martin, tu m'as perdue! Ne dis pas que mon amour pour toi n'est plus le même, j'en porte dans mon sein une preuve qui me désespère: je suis grosse! une pareille nouvelle le surprit. L'étonnement fit place à une profonde rêverie; je ne savais qu'en penser, Martin était toute mon espérance dans cette circonstance cruelle; il balançait: que devais-je croire? Peut-être, disais-je, abattue par son silence, peut-être médite-t-il sa fuite. Il va m'abandonner à mon désespoir. Ah! qu'il reste! j'aime mieux perdre la vie en l'aimant que mourir faute de le haïr! Je versais des larmes, il s'en aperçut. Aussi tendre, aussi fidèle que je craignais de le voir perfide, tandis que je le croyais occupé du soin de se dérober à mon amour, il ne l'était que de celui de tarir mes pleurs en me délivrant de leur cause. Il m'annonça, en m'embrassant avec tendresse, qu'il en avait trouvé le moyen. La joie que me causa cette promesse n'égala pas celle de m'être trompée dans mes soupçons: il me rendait la vie. Charmée des assurances qu'il me donnait, je fus curieuse de savoir quel était ce moyen qu'il prétendait employer pour me délivrer de mon fardeau. Il me dit qu'il voulait me donner d'une boisson qui était dans le cabinet de son maître, et dont la mère Angélique avait fait l'expérience avant moi. Je voulus savoir ce que le père Jérôme pouvait avoir de particulier avec cette mère. Je la haïssais mortellement, parce qu'elle avait paru une des plus animées contre moi le jour de l'aventure de la grille. Je l'avais toujours prise pour une vestale; que je me trompais! D'autant plus sévère qu'elle savait mieux déguiser son caractère vicieux, qu'elle voilait sous les apparences de la vertu ses inclinations corrompues, elle était en intrigue réglée avec le père Jérôme. Martin m'en apprit toutes les circonstances. Il me dit qu'en furetant dans les papiers de son maître, il avait trouvé une lettre où elle lui marquait qu'elle se trouvait, pour l'avoir trop écouté, dans le même embarras où je me trouvais pour avoir trop écouté Martin! que le père lui avait envoyé une petite fiole de cette liqueur dont je devais user; que la mère, en recevant le présent, avait paru être transportée de joie, et qu'il avait trouvé une seconde lettre par laquelle elle marquait à son vieil amant que la liqueur avait fait merveille; qu'on n'avait plus aucune incommodité, et qu'on était prête à recommencer.—Ah! mon cher ami, dis-je à Martin, apporte-moi dès demain de cette liqueur: tu me tireras de toutes mes peines! Et, portant mes vues plus loin, je crus que par le moyen de ces lettres je pourrais servir ma vengeance et ma haine contre la mère Angélique; je les demandai à Martin, qui, ne sentant pas combien cette imprudence nous coûterait cher, crut me marquer son amour en me les apportant le lendemain avec ce qu'il m'avait promis.

J'avais fait réflexion que la lumière pourrait me trahir, si on en apercevait dans ma chambre à pareille heure. Je modérai l'impatience où j'étais de lire les lettres de la mère: j'attendis que le jour parût; il vint: je lus; elles étaient écrites d'un style passionné, et aussi peu mesuré que la figure et les manières de celle qui les avait écrites l'étaient beaucoup. Elle y peignait sa fureur amoureuse avec des traits, des expressions dont je ne l'aurais jamais crue capable; enfin, elle ne se gênait pas, parce qu'elle comptait que le père Jérôme aurait la précaution, comme elle le lui marquait, de brûler les lettres. Il avait eu l'imprudence de n'en rien faire, et je triomphais. Je songeai longtemps de quelle manière je devais me servir de ces lettres pour perdre mon ennemie. Les rendre moi-même à la supérieure, c'eût été une démarche trop dangereuse pour moi: il aurait fallu rendre compte de la façon dont je les avais eues; les faire rendre par quelqu'un, ç'aurait été l'exposer à des questions dont il ne serait peut-être pas sorti à son honneur et qui auraient pu entraîner ma perte. Je choisis un autre parti: ce fut de les porter moi-même à la porte de la supérieure, au moment où je saurais qu'elle devait rentrer. Je m'arrêtai à cette idée. Imprudente que j'étais! J'aurais dû brûler ces lettres. Que de chagrins je m'apprêtais! je m'enlevais mon amant! Cette réflexion, si elle me fût venue, aurait éteint mon ressentiment. Quelque douceur que la vengeance me présentât, eût-elle un moment balancé la douleur de perdre Martin? Non; il m'était mille fois plus précieux que ce qui me flattait le plus dans ce moment. Je ne remis l'exécution de mon projet que jusqu'au temps où je serais hors de danger: je le fus bientôt. J'avais demandé à Martin une trêve de huit jours; elle n'était pas encore expirée. Je crus pouvoir exécuter alors le dessein que j'avais formé: il eut tout l'effet que j'en pouvais attendre. La supérieure trouva les lettres, fit venir la mère Angélique et la convainquit. Peut-être la réflexion eût-elle obtenu sa grâce, si un crime plus grand, et que les femmes ne pardonnent jamais, la rivalité, n'eût rendu sa punition nécessaire pour le repos de la supérieure; car, quoiqu'elle ne manquât pas, comme je te l'ai dit, de ces secours capables d'émousser la pointe des aiguillons de la chair, il est bien difficile, quand on a grand appétit, de s'en tenir à cette nourriture artificielle qui charme la faim sans la calmer.

Un godmiché n'est qu'un secret pour endormir le tempérament; son sommeil n'est pas de longue durée; il se réveille, et, furieux de la tromperie qu'on lui a faite, il ne s'apaise que par la réalité.

La supérieure était dans ce cas. Une fille qui a acquis quelques connaissances dans les mystères de l'amour voit clair dans une injure. Si les objets lui manquent, l'imagination y supplée; elle s'aigrit des difficultés qu'on lui oppose, et va quelquefois plus loin que la réalité; mais avec un homme, une femme du caractère de la supérieure, de celui du père Jérôme, je craignais moins d'en trop penser que de n'en pas penser assez. Leur liaison ne me laissait pas douter que le directeur ne partageât secrètement ses consolations spirituelles entre elle et la mère Angélique. Le prompt châtiment de celle-ci confirma mes soupçons; elle expia dans une chambre obscure le crime de m'avoir déplu et d'avoir enlevé à la supérieure le cœur d'un amant confirmé dans ses bonnes grâces.

Je me repentis bientôt de ma sottise; je m'étais toujours flattée que l'orage ne tomberait que sur la mère Angélique: il alla plus loin. Le père, outré de se voir enlever sa maîtresse, soupçonna Martin de la cause de son malheur: il le sacrifia à son ressentiment en le chassant: je ne l'ai plus revu depuis.

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