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Le portier des Chartreux, ou mémoires de Saturnin écrits par lui-même

PREMIÈRE PARTIE (continued 3)

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Nicole était enchantée de moi, j'étais enchanté de Nicole. Quelle différence entre une vieille et une jeune! Une jeune le fait par amour, une vieille par habitude. Vieillards, laissez la fouterie à la jeunesse; c'est un travail pour vous, c'est un plaisir pour elle.

Mon vit, plus dur qu'il ne l'était avant l'action, restait dans son étui sans s'amollir. Nicole me serrait avec plus de feu, et le même feu qui m'animait me la faisait serrer avec plus de roideur encore, elle ne m'aurait pas lâché pour un trône; je ne l'aurais pas quittée pour l'empire de l'univers. Bientôt un mouvement nous fit recourir après ce que nous venions de perdre. L'imprudence est le partage de l'amour; le bonheur éblouit, on est trop occupé pour penser qu'il puisse s'évanouir. Nous nous trahîmes par nos transports; le lit était appuyé contre la cloison de la chambre voisine; nous ne songions pas que Françoise était dans cette chambre, qu'elle pouvait se réveiller au bruit que nous faisions par les secousses indiscrètes que nous donnions au lit, qui, frappant contre cette cloison, l'eût bientôt mise au fait de ce qui se passait dans la chambre. Plus vite que l'éclair, elle accourt à la porte; point de clef: comment faire? Appeler Nicole; elle le fit. A cette voix terrible nous fûmes glacés d'effroi; nous nous arrêtâmes tout court, et la vieille cessa de crier; mais nous cessâmes bientôt d'être sages. Trop animés pour rester longtemps dans notre inaction gênante, nous reprîmes notre ouvrage; mais quoique nous le fissions avec toute la discrétion possible, la vieille, qui avait l'oreille au guet, ne prit pas le change. Elle démêla, dans le bruit sourd de nos soupirs et des mots interrompus qui nous échappaient, le motif de notre silence. Nouveau tapage. Nicole, criait-elle en frappant contre la cloison, misérable Nicole, finiras-tu? Nouvelles alarmes de notre part; mais me mettant bientôt au-dessus de la crainte, je dis à Nicole que, puisque nous étions découvert, il était inutile de nous gêner. Elle approuva par son silence cette résolution courageuse, et, me donnant elle-même le premier coup de cul, en me remettant sa langue dans la bouche, elle me piqua d'honneur; et tels que des généreux guerriers qui, bravant dans les lignes le feu d'une artillerie meurtrière braquée contre eux sur un rempart, continuent tranquillement leur ouvrage et rient du bruit impuissant du canon qui gronde sur leur tête, nous travaillâmes intrépidement au bruit des coups que Françoise donnait contre la cloison. Nous achevâmes; et, soit que l'interruption, soit que le bruit que la vieille faisait encore eût donné une pointe de vivacité à nos plaisirs, nous nous avouâmes réciproquement que nous n'en avions pas encore goûté d'aussi vifs.

Le faire cinq fois en fort peu de temps, ce n'était pas mal s'en tirer pour un convalescent, convalescent encore de quelle maladie! Je sentais cependant que je n'étais pas tout-à-fait hors de combat; il fallait avoir de la sagesse pour ne pas se laisser aller; je l'eus, cette sagesse; je triomphai de mon envie. Il faut pourtant convenir que la réflexion eut bonne part dans ma modération. La dame Françoise pourrait à la fin s'impatienter de ce petit manège, des honnêtes remontrances passer aux cris, des cris, que sais-je? sonner le tocsin sur nous, ou peut-être venir faire sentinelle à notre porte. S'exposer aux risques d'être arrêtés au passage; mauvaise affaire; rester dans la chambre, assiégés jusqu'au jour, au bout du compte il en aurait fallu sortir; Comment? Nus; cela n'aurait pas été honnête, un jeune homme, une jeune fille dans cet équipage. Le parti le plus sûr était de faire une prompte retraite; je la fis; mais avant que de gagner mon lit je jugeai prudemment que je ne serais qu'un sot si je laissais subsister dans l'esprit de Nicole l'opinion trop avantageuse que j'y avais fait naître sur le compte de l'abbé. Il en aurait trop coûté à mon amour-propre de faire à ce maroufle le sacrifice de la gloire que je venais d'acquérir sous son nom. De la vanité, à moi, cela vous fait rire, lecteur, n'est-il pas vrai? J'aurais voulu vous voir à ma place. Je vous suppose rival comme je l'étais et sensible au plaisir de vous venger, je gage que vous auriez été aussi fat que moi, et que vous auriez dit, ainsi que je le fis: ma belle Nicole, vous ne devez pas être mécontente de moi? Là-dessus elle vous aurait assuré que son cœur était charmé. N'est-il pas vrai, auriez-vous repris, que vous n'en attendiez pas tant du petit drôle que vous avez toujours méprisé? Vous aviez tort, et il ne méritait pas le traitement que vous lui avez fait; car vous voyez que les petits valent bien les grands. Adieu, ma chère Nicole; je me nomme Saturnin, pour vous servir. Vous l'auriez embrassée, et puis vous l'auriez laissée là, bien étourdie de votre compliment; vous auriez gagné la porte, vous l'auriez ouverte (on avait laissé la clef dans la serrure), et vous auriez été vous recoucher tranquillement dans votre lit. Dieu veuille que vous eussiez été capable de le faire aussi bien et aussi heureusement que moi.

Frappé de la bizarrerie des aventures qui venaient de m'arriver, j'attendis avec impatience que le jour vînt m'apprendre qu'elles seraient les suites d'une nuit aussi singulière. J'étais charmé du désastre de l'abbé et de ma bonne fortune. Comme personne (excepté Mlle Nicole, sur la discrétion de laquelle je pouvais compter) ne me soupçonnait de rien, je me faisais d'avance une comédie de la figure que je verrais faire à nos acteurs nocturnes, et je me promettais d'autant plus de plaisir, que je serais le seul à qui elle devait être indifférente. M. le curé, disais-je, aura un air sombre, taciturne, sera de mauvaise humeur, fessera; qu'il fesse, ce ne sera pas moi, ou je jouerai de malheur. Françoise examinera tous les écoliers, l'un après l'autre, avec des yeux dont la fureur rendra l'écarlate plus vive et plus brillante. Elle cherchera, parmi les grands, celui sur qui elle doit se venger, non des plaisirs qu'elle a eus, mais de ceux qu'il a donnés à sa fille. Si elle me reconnaît, elle sera bien fine. Nicole n'osera se montrer; si elle se montre, elle rougira, sera honteuse, me fera la mine, peut-être les yeux doux; que sait-on? Elle est friande, ferai-je le cruel? Peut-être l'abbé sera-t-il cassé aux gages; oh! pour lui, il n'en sera que plus impudent.

J'étais si fort occupé de toutes ces pensées, que je ne songeais pas à dormir; et l'Aurore aux doigts de rose avait déjà ouvert les portes de l'Orient, que je n'avais pas encore fermé l'œil. J'avais pourtant besoin de repos. Le sommeil, qui semblait avoir respecté mes réflexions, vint aussitôt qu'elles furent cessées, et ce ne fut pas sans peine qu'on vint à bout de le faire rompre au milieu du jour. Que devins-je à la vue de Toinette, qui, placée aux pieds de mon lit, paraissait attendre mon réveil? Je pâlis, je rougis, je tremblai. Je crus que mon procès était fait et parfait; qu'on avait découvert que j'avais eu part aux désordres de la nuit et que j'allais le payer. Cette pensée accablante me fit retomber sans force sur mon lit.—Eh bien, Saturnin, me dit Toinette, es-tu encore malade? Pas de réponse. Le révérend père Polycarpe va donc partir sans toi, continua-t-elle; il comptait pourtant t'emmener avec lui. A ce mot de départ, ma tristesse se dissipa.—Il part! dis-je à Toinette avec vivacité. Eh! vraiment, je me porte à merveille. Dans le moment je m'élançai hors du lit, et je fus habillé avant que Toinette songeât à faire attention au passage subit de la tristesse à la joie que je venais d'éprouver en si peu de temps; je la suivis.

J'étais trop agréablement occupé de la nouvelle que Toinette venait de m'apprendre pour quitter avec regret la maison du pasteur. Je ne pensai pas même que je ne reverrais plus Suzon. Je trouvai le père Polycarpe qui m'attendait: il fut charmé de me revoir. Je passe sous silence les caresses d'Ambroise, les baisers, les larmes de Toinette: elle en répandit, j'en jetai moi-même. Me voilà en croupe sur le cheval du valet de sa révérence. Adieu, père Ambroise. Adieu, Mme Toinette, serviteur. Je pars, nous marchons, nous arrivons, nous voilà au couvent.

FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE

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