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Le moyen de parvenir, tome 1/3

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XXV. En bonne dà, je ne sais si on ne le nous apprend. Voilà Toustat, qui en diroit bien quelque chose s'il vouloit; il a longuement travaillé à recouvrer la lumiere de vérité: il en a une pleine lanterne.

Budée. Je ne saurois ouir parler de lanterne, que je n'aie le cœur tout gai, à cause d'une que j'achetai l'année passée à la foire de Fontenai. Je ne fis pas un petit acquêt, d'autant que je crois qu'elle est demi sainte, vu le marchand qui me la vendit.

Ciceron. Dites-nous donc un peu cette aventure lanterniere.

Budée. Je le veux, à la charge que vous le tiendrez secret, parce que je suis un peu soupçonné de la huguenotteté; & que pour ceci, il pourroit avenir de la dispute entre nous & nos bons comperes les Suisses, qui veulent que cette affaire soit de leur pays, avenue en la paroisse du sieur Tarould de Vautravers, en la comté de Neuf-châtel. Le colonel Galati le racontant au roi, en juroit & affermoit la vérité, la protestant sur sa braguette: & moi je ne veux point de disputes; j'en parle au vrai. Il y avoit un certain M. de la Tour, ministre en ce Poitou, lequel, par hazard, comme le diable est subtil à séduire les enfans de dieu, ayant avisé une belle femme qui ne lui appartenoit pas, & qui avoit pere & mere, il la convoita, suivant l'intention du canon 17 du 1174 concile, qui démontre que la fille d'autrui n'est point défendue: parquoi il la besogna toute vive. J'eusse pu dire: oublia son devoir & sa charge, si que induement, il l'accoutra naturellement, charnellement, & comme vous pourriez dire, individuement, pour l'instant de la conjonction réciproque & mutuelle; mais je hais ces paraphrases: il faut donner dedans; il commit adultere. Ce qu'étant connu du consistoire, il fut corrigé & averti fraternellement, dont il ne tint compte, parce qu'il continua tellement, que le scandale fut grand, & fut passé par les consistoires, puis par le synode, & enfin déposé, comme un pot en tas; & lors fut inventé le jeu au ministre dépouillé. La triste condition de M. Jacques de la Tour le mit presque au désespoir: toutefois il eut meilleur cœur. Il ne voulut pas se donner au diable après son âne, ni jetter le manche après les écourgées, comme font les petits garçons qui fouettent le sabot; mais s'avisa de trafiquer & faire profiter si peu d'argent qu'il avoit de ses commodités passées. Il se mit donc à faire la marchandise, & profitant un peu, il fut affriandé de venir aux foires. Ainsi il se trouva à celle de Fontenai, avec beaucoup de marchandises; & entr'autres grande quantité de lanternes. Nous y fûmes avec bonne & joyeuse troupe de gentilshommes du pays. Me promenant, j'apperçus ce marchand, & le considérai fort, parce qu'il m'étoit avis que je l'avois vu autre part. Je le dis aux autres, qui de même en pensoient comme moi. Ainsi que nous doutions, & le trouvions de bonne façon pour un lanternier, & que déja nous nous étions entredit qu'il ressembloit au ministre déposé, il s'apperçut que nous le regardions. Alors approchant, le Fouilloux lui demanda: mon maître, mon ami, n'êtes-vous point parent de ce ministre, qui fut déposé à l'autre synode à Adonques, sans s'émouvoir, il dit: c'est moi qui suis celui que vous dites. Et pourquoi? Et comment est-il avenu qu'aujourd'hui vous êtes marchand de lanternes? O, ho, dit il, & pourquoi non? Je vous les ai autrefois prêchées; maintenant je vous les vends. Cela fut cause que j'en achetai une, parce qu'elle venoit de telle main. Il ne se peut qu'elle ne soit ou ne devienne lanterne cabalistique ou archimistique.

Badius. Tout beau! vous blasphémez en deux intentions. Ce grec vous trouble. Cabalistique ou cavalistique ne vient pas de cavalerie. Il ne faut donc pas parler d'ânerie qu'à propos. Davantage, il convient dire sobrement, discourant des lanternes, pource que lanterne se prend souvent pour lumiere ecclésiastique, comme grue pour évêque: témoin Cassander, en son recueil qu'il a fait des comparaisons, au titre du moyen d'accorder les religions, nommant le premier ministre de Strasbourg, le grand lanternier d'ubiquité.

Budée. Or vous parlez selon votre intelligence; & m'accusez bientôt: c'est ce froc qui vous échauffe. Si vous étiez mon ami, je dirois: qui vous rend impudent & intolérable. Et de fait, prenez le plus simple homme du monde, qui soit honteux, comme une fille de chambre qui a chié dans sa chemise; jettez-lui un froc sur les épaules? vous le verrez incontinent devenir hagard, hardi & effronté. Mais, ô l'ami, je vous épargne; la doctrine vous a civilisé.

Badius. Puisqu'il est question de tout dire, à cause que nous sommes ici en vérité, comme ceux du monde sont en faux, il est nécessaire de confesser que vous avez raison; votre chevau baille.

Budée. Ha, ha, chevau; vous ai-je acheté pour me mordre? Or bien il y avoit, de mon tems, (vous savez que j'ai été nourri page au couvent de Cormeri) un personnage de Tours, qui nourrissoit un sien fils tant sage, humble, doux & retiré que merveilles. Il étoit sons cesse à genoux, & n'y avoit moyen de le distraire de sa dévotion. Son pere, qui l'aimoit, ne le vouloit aucunement contraindre; mais le gratifioit en tout. Parquoi, le voyant de ce naturel, à sa requête, (je dis de ce fils) il le mit moine chez nous. Il n'y fut pas deux mois & demi, trois jours & sept heures, qu'il ne devint pire qu'un diable. Il fut tout métamorphosé. Il frappoit l'un; il poussoit l'autre; chioit en notre chemin, pour nous faire tomber; vomissoit, pour nous décourager; petoit, pour nous faire rire; faisoit la grimace durant le service, pour nous faire rougir; se levoit tard, pour nous faire enrager; faisoit le rabas toute la nuit, pour faire miracle: bref il devint si insolent, que, contraints, & n'en pouvant venir à bout, en avertîmes le pere, qui le vint voir, & lui remontra sur ce qu'il avoit changé de vie, qui autrefois étoit tant douce & humble. Attendez, dit-il, mon pere; je reviens à vous. Il va prendre un mouton mignon, qui étoit au préau, & l'enveloppa de son froc: puis vint à son pere, & le lui montra. Ce mouton bondissoit, sautoit, faisoit l'enragé. Et bien, mon pere, que dites-vous de cela? J'étois jadis un mouton, comme celui-là; aujourd'hui j'ai le froc, qui me fait ainsi petiller. Et bon jour; pourvoyez-y.

Gorreus. Vraiment, frere, ce discours m'a autant fait rire, que me fit ma lanterne intellectuelle, à propos de celle de notre ami; & croyez-moi que j'en ris de bon foie.

Fernel. Pourquoi d'aussi bon foie!

Gorreus. Parce que, selon votre doctrine, au livre de abditis rerum causis, où vous deviez mettre effectis, d'autant que vous ne parlez aucunement des causes, mais des effets, il faut considérer cette belle vente de foie qui palpille imperceptiblement, & excite les mélodies de la joie, d'autant qu'il fait désirer le dîner, & le rire, étant les orgues de liesse. Partant, ayant le foie doucement relevé, je ris encore de ma lanterne, dont l'occasion fut. Je fais ce conte pour les pédans, afin que chacun trouve ici de quoi pour soi, & que tout le monde connoisse, & sache qu'il n'y a rien d'oublié, s'il n'est trop ceci ou cela.

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