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Le moyen de parvenir, tome 1/3

Remontrance.

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XXXIII. Mais cependant que je prendrai un peu de réfection, dites à notre ami Erasme qu'il vous conte l'histoire de Rodigue. Ce que je désire me réfectionner d'un peu de viande & de liqueur, est, que je crains de perdre le devant & le derriere, comme cette abstinente de Confolant. Je m'en rapporte aux médecins. Ça, notre ami, donne-moi un peu de cette vie sans fin; c'est-à-dire de cette langue de bœuf, de ce jambon. Çà, çà, Rabelais, Copus, Anacréon, beuvons, & gai. A savoir si la langue branle, quand on boit; si le troufignon barbotte, quand on pette. Aussi-bien ce causeur nous tiendra longtemps. Que voici un bon chausse-pied! Savez-vous bien pour quoi je me délecte tant à boire? C'est pour ce que j'ai une belle joie, quand il me pleut dans le ventre. Mais ce fou de Flamand se fâchera, si on ne l'écoute.

Cesar. Il n'est pas Flamand.

Azoare. Et que s'en faut-il? N'est-il pas de même crême?

Erasme. Il y a plus de cinquante ans que je n'avois tant parlé sans être écouté. Quand il n'y avoit que moi, on me couroit à force; mais, depuis que les cadenats des sciences furent crochetés, on m'a laissé en croupe; & bien que j'eusse si chaud, que la queue m'en suoit, encore on se mit à courir après ces nouveaux venus, qui, ô bon César, laissent votre latin naïf, pour aller aux cloaques des pédans chercher des mots tous pourris de cuire, & s'en barbouillent le museau. A propos de cela, quel est l'outil de ménage que jamais on ne prête ni emprunte, & si il n'y a guere de maisons où il n'y en ait? Hé gai, dit Saint Glougourde, c'est le bouchon des écuelles, qui fut cause que je fus canonisé: en voici l'occasion. Je faisois la cuisine des cordeliers de Rennes; & je mis: par mégarde, le bouchon des écuelles au pot, où je fis cuire la potée. Cela fit une soupe miraculeuse, sentant le potage des gueux jusques au tiers ciel: au reste, il étoit gras & fluant. Les freres le trouverent si bon, qu'ils en eussent mangé leurs mains jusques aux coudes; les novices, qui en eurent le plus, & le fond, le savourerent. Et parce que cela étoit mêlé de beaucoup d'essence, en devinrent si savans, qu'ils surpasserent leurs maîtres, qui, par envie, en firent mettre trois in pace, que je délivrai, tandis que l'on disoit matines de tripes.

Apulée. Et qu'est-ce que cela?

Alcuin. C'est le déjeûner.

Erasme. Beuvez un trait tout plein, & me laissez dire; ou j'oublierai tout, ou je serai contraint de recommencer comme ma grand'mere, qui tant plus disoit sa patinostre, & moins la savoit, si qu'enfin elle la dit tant & tant, qu'elle l'oubliât. Or je vous dirai des vieilles vétilles françoises & espagnolles, & je draperai sur l'un, aussi-bien que sur l'autre, d'autant que je ne me soucie non plus de l'évangile que de l'épître.

Tritemius. Je ne m'étonne plus, si on a opinion que tu sois hérétique.

Alcuin. Vous n'êtes pas recevable à le dire.

Tritemius. Mieux que vous, qui dites qu'à S. Martin la messe & vêpres ne valent rien, qu'il n'y a que matines qui sont bonnes: parce que tout le gain le plus avantageux y est.

Erasme. Allez; ou vous aurez taloche à la huguenote. Ce n'est ni vous ni moi qui faillons, parlant ainsi. Il n'y a que les commentateurs, qui donnent l'intelligence selon leur dessein. Plusieurs interpretent les écrits & paroles des autres, selon leur sens. Ainsi les moines ivrognes interpretent les épigrammes d'Ænéas Silvius & de Beze, en ivrognerie, les sodomistes, en sodomie; les amoureux en amour; les avaricieux, en richesses; & les doctes, en galantise & bonté, d'autant que tout bon fait bonne digestion: & pour ce que entendiez que je voulois parler bref; l'épître, c'est le roi d'Espagne; l'évangile, c'est le roi de France; d'autant que, devant le pape disant la messe, ils sont diacre & sous-diacre & je dis que je ne me soucie pas de leurs débats, d'autant que, demeurant à Bâle, j'étois chanoine de saint Paul.

Munster. Il n'y a point de chanoine de S. Paul à Bâle.

Erasme. Je ne m'étonne pas, si Thevet te loue, tu es quasi aussi sot que lui. Hé! ne sais-tu pas que je vivois, comme dit S. Paul; & que j'étois chanoine, comme ne l'étant point; & partant, je me délectois à ma fantaisie: & sur cela je répete que, si vétilles françoises étoient emmaillottées de commentaire, comme celles du temps passé, elles auroient plus de graces que toutes les autres, & iroient jusques au ciel de la lune, comme étant de meilleur goût que les grecques, lesquelles puent le vomi d'après souper. Pensez que c'est une belle chose que la généalogie des dieux; & qu'Homere étoit alors bien fin (chut! il est là avec du Bartas qui en conte; il ne nous oit pas) & bien ingénieux; quand parlant de ce beau porcher, il dit qu'il étoit semblable aux dieux. Quels dieux de menue venaison! Il étoit compagnon de ce berger, auquel, en temps de pluie, la raie du cul servoit de goutiere. En toutes ces inventions, il n'y en a point une qui soit tant naïve, que la belle naïveté du berger du Genitoi, qui, se dépitant au temps de pluie, disoit: si je suis jamais roi, alors je garderai mes moutons à cheval.

Azoare. Les méchantes amours me sollicitent tant le fondement, que je vais errant çà là. Mais, pour l'amour de toi, ô grand prince de Rome, duquel Homere prophétisoit tantôt, toi qui l'as miraculisifiée de nouveau, qui as tant baillé à coudre aux Romains, leur ayant tant désenseveli d'éguilles, pour l'honneur & révérence que je te porte, pour ne t'avoir jamais vu ni connu, je poursuivrai mon Rodigue, qui fut gentilhomme signalé, & qui, étant revenu de plusieurs expéditions, où il avoit bien fait en obéissant, puis commandant, pour le service de son roi, & du sien propre, d'autant que ce seroit pour néant sans cette condition, se présenta en cour en cette sorte. Il s'en vint garni de lucances valables d'honneur & d'assurance, ainsi qu'il desiroit paroître devant son prince. Arrivé au château, il sut que le roi n'y étoit pas, ains s'en étoit allé à la chasse. Lui qui a le feu au cul, (bien d'autres l'y ont; & là-dessus, je vous demande, Lipsius, pourquoi les femmes qui aiment le déduit, hantent les gens de cloître?

Suidas. C'est parce qu'elles ont le feu d'enfer ou cul; il faut des couilles bénites pour l'éteindre.)

Azoare. Or bien notre Rodigue avoit le feu au cul; partant il se hâta, d'aller trouver son roi. Il poussa son mulet, pour se diligenter; & de fortune, il rencontra le roi seul, lequel avoit pris le devant, à cause de la poudre. Rodigue, qui ne le connoissoit pas, le salua; & lui demanda où étoit le Roi. Le Roi, qui vit bien qu'il ne le connoissoit point, bien qu'il ressemblât mieux à un fou qu'à un moulin à vent, le laissa en cette opinion. Et puis, qui eût pensé que ce fût le roi? Il n'y a philosophe qui le pût deviner, sinon qu'il sût l'intention de ce prince, qui alloit ainsi seul, de peur que, par le mouvement de la troupe, les atomes de Démocrite ne se vinssent unir à la cire de ses yeux, pour y engendrer quelques roitelets guêpins. Ces deux, comme chevaliers, s'étant entresalués, le roi répondit à Rodigue, qu'il étoit fort loin; &, là-dessus, le pria, par la même usance de courtoisie dont il l'avoit prié, qu'il lui déclarât quel il étoit, & ce qu'il vouloit au roi. Adonc Rodigue lui déclara ses valeurs, ses prétentions, & comme, sur l'attestation de ses bons & signalés services, il venoit prier sa majesté de lui accorder quelque récompense de ses mérites. Et cettui-ci lui dit: si le roi ne vous veut rien donner, que sera-ce! Rien, sinon bien se poede hazer hoder à mi machos, c'est-à-dire, qu'il se fasse saillir à mon mulet. C'est ainsi qu'il trancha le mot, pour lequel les chiens se battent. Le roi passa outre; & Rodigue vint à la troupe, où entendant que le roi étoit passé il y avoit long-tems, il s'achemina avec les autres. Etant arrivé au château, il mit pied à terre, & attacha son cheval à une grille. A cela vous connoissez que ce ne fut pas en France; les pages & les laquais, ou autres affineurs, ne l'eussent pas laissé là, sans le mener boire, de peur des mouches. Le roi étoit à la fenêtre qui le considéroit; & l'ayant fait remarquer à deux gentils-hommes, les envoya lui dire qu'il vînt parler à lui. Ils lui dirent: segnor cavalier, le roi vous demande. Quoi! le roi sait-il bien que je suis venu, moi? Or le roi vouloit voir, s'il seroit constant en son humeur bravache. Rodigue entra, & fit une preude révérence à sa majesté: puis, ayant reconnu que c'étoit le roi qu'il avoit tantôt cru un simple chevalier, auquel il avoit fait cette défonçade de braverie, ne s'étonna point, s'affermit & avança, montrant au roi les attestations qu'il avoit, lesquelles faisoient preuve de son obéissance, valeur & fidélité. Sur quoi il supplia très-humblement le roi: sacrée majesté, vous êtes informé de ma bonté; je vous supplie d'une douce & favorable récompense. Si je ne veux point vous faire une récompense, dit le roi, malgré votre loyauté, que sera-ce? Sacrée majesté, mon mulet est là-bas. Cette parole fut ouie, & non entendue de tous, mais seulement du roi. Ceux qui ne savoient ce que c'étoit, croyoient qu'il avoit dit, comme prêt à monter dessus, & s'en retourner. Mais le roi l'eût pu interpréter ainsi: mon mulet est là-bas, faites-le monter, il vous en donnera une venue.

Galatinus. Je pensois que vous dussiez parler autrement, comme la fille de notre métayer, qui vint un jour trouver ma grand'mere, & lui dit: bon jour, mademâselle. Mon pere vous prie de lui prêter voute taureau, pour donner une vertelée à noute vache. Il vous en rendra autant quand il vous plaira, mademâselle.

César. Que fit le roi à Rodigue?

Azoare. Il lui donna une pension de quatre mille malvedis de rente, & le retint près de sa personne.

Pimander. Voilà; il n'y a que telles gens, qui aient les bonnes graces des grands. Si c'eût été quelqu'homme qui eût eu de la doctrine, on l'eût envoyé rôtir le balai. Il ne faut qu'être effronté, pour obtenir des faveurs: & à dire vrai, c'est pitié absolue, que pour être grand & gagner, il faut ruiner la vertu & le prochain. O quelle misere! que les hommes sont diables aux hommes. Quiconque ne croira point qu'il y ait des diables, qu'il aille au palais & à la cour.

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