CHAPITRE IV
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A la recherche des restes de Laing
En Europe, le monde savant avait suivi avec intérêt la marche de Laing. On sait avec quelle passion l’étude de la géographie africaine fut entreprise au début du XIXe siècle. Anglais, Français, Allemands et Italiens rivalisèrent d’héroïsme pour couvrir de leurs itinéraires nouveaux les grands espaces blancs qui occupaient alors le centre des meilleures cartes. Tombouctou la mystérieuse était un des objectifs les plus visés, et la nouvelle de l’heureuse marche de Laing dans cette direction avait été saluée avec enthousiasme. Mais des rumeurs pessimistes ne tardèrent pas à circuler. A la suite de l’attaque de janvier 1826, on crut à la mort du voyageur. Puis des lettres de lui parvinrent et rassurèrent un peu. Mais le domestique Hamed, qui revint à Tripoli en octobre 1826, apporta des nouvelles si effrayantes, bien qu’il eût laissé son maître en vie, que l’inquiétude fut générale au sujet du succès de la mission.
Le consul Warrington pria le pacha de Tripoli de lui procurer des renseignements tout à fait précis par l’intermédiaire des autorités de Ghadamès. Les réponses parvinrent au mois de mars 1827. Les premières portaient que Laing, attaqué et blessé par les Touareg, avait pu se rétablir, et qu’il était entré à Tombouctou. Les secondes, reçues par le pacha à Tripoli le 31 mars, donnaient, avec tous ses détails, la nouvelle de la catastrophe finale.
Peu après, le domestique Bungola, de retour à la côte, vint apporter sa déposition de témoin oculaire de l’assassinat.
Le consul Warrington déploya, dans ces tristes circonstances, l’activité la plus intelligente et la plus ingénieuse. Ayant perdu tout espoir de revoir son malheureux gendre, il s’attacha à chercher si quelque chose pouvait être sauvé de son œuvre, et, de tous les côtés il envoya à la découverte pour savoir ce qu’étaient devenus les papiers du major Laing.
Comment ne sut-on pas alors que ces papiers avaient été brûlés à Sahab ? Il est probable que les musulmans les plus intelligents, qui furent précisément ceux à qui s’adressa le consul Warrington, déploraient en leur for intérieur le crime de Labeida et les circonstances odieuses et ridicules dont il fut entouré. Ils n’osèrent avouer qu’un de leurs coreligionnaires avait brûlé comme un fétiche dangereux l’œuvre d’un savant chrétien, et leurs réponses dilatoires empêchèrent la vérité d’être connue.
Caillé rapporta quelques renseignements nouveaux qui précisèrent l’attitude d’abord favorable des gens de Tombouctou et la tyrannie exercée dans cette ville par les Toucouleurs[12]. Tout en donnant à Caillé la récompense que méritait son extraordinaire voyage, la Société de Géographie de Paris s’honora en décernant à Mme Laing, en souvenir de son mari, la Grande Médaille d’or de la Société.
Puis le silence se fit. L’oubli vint. Barth, puis Lenz, essayèrent tour à tour de savoir si réellement il existait encore des manuscrits laissés par Laing : ils ne reçurent que des renseignements erronés.
Une enquête approfondie menée par Duveyrier ne révéla aucun fait nouveau.
On pouvait espérer que l’occupation de Tombouctou par les Français, en 1894, permettrait de percer à jour ce mystère. Et cependant, pendant quinze ans les recherches, menées avec le plus grand soin, n’aboutirent à aucun résultat.
La raison du mutisme des indigènes s’explique par une disposition de la loi coranique qui spécifie que le prix du sang, la Dia, peut être réclamé après plusieurs générations. Le chef actuel des Bérabich, Mehemed ould Mehemed est le petit-fils d’Ahmed Labeida. C’est un vieillard rusé et sournois, très énergique, dont le prestige est considérable dans toute la région de Tombouctou et à qui on n’aurait pas volontiers osé créer des ennuis. Au début de 1910, il se mit en rébellion ouverte contre le Gouvernement français et s’enfuit au Maroc. La situation était alors plus favorable pour faire une enquête. M. le gouverneur Clozel, lieutenant-gouverneur du Haut-Sénégal-Niger, qui s’attache avec tant de zèle et de compétence à l’étude scientifique des pays du Niger, cherchait depuis longtemps a pénétrer le mystère de la mort de Laing. Il choisit cette circonstance pour me charger d’une mission d’études à ce sujet, pendant le voyage que je devais faire à Tombouctou, Araouan et Taoudénit.
Muni de lettres de recommandation des confréries religieuses Senoussia et Tidjania, je visitai à Tombouctou et à Araouan les chefs et les principaux personnages. Comme il m’était possible de m’exprimer en arabe avec eux, j’eus vite fait de les mettre en confiance. Après leur avoir donné l’assurance, au nom du gouverneur, qu’aucune représaille ne serait exercée, je leur demandai de me procurer tous les renseignements possibles au sujet du major Laing ; je m’attachai à leur faire comprendre que ces recherches n’avaient qu’un but historique, auquel s’intéressait de façon toute spéciale M. le lieutenant-gouverneur Clozel, dont le nom est si populaire à Tombouctou.
Arouata, chef des Kel Araouan, son fils aîné Sheikh Arouata, Sidi Ali, cadi d’Araouan, et Ahmed Baba, cadi de Tombouctou, consentirent à me seconder dans mes recherches et à me communiquer les Annales que l’on tient à Araouan. Dans ces documents, qui portent le nom de Tarikhs, on note au jour le jour les principaux événements, et chacun tient pour dignes de foi ces récits dont l’étude est du plus haut intérêt. Je trouvai dans deux Tarikhs d’Araouan le récit de la mort de Laing. J’en pus prendre copie et j’en donne ci-dessous la traduction.
Ces indications étaient précieuses. Mais, pour qu’elles fussent complètes, il fallait connaître l’emplacement de l’arbre au pied duquel avait été tué le major. Sheikh Arouata me mit alors en rapports avec un vieillard bérabich nommé Mohammed ould Moktar. Cet homme, âgé de 82 ans, est le propre neveu d’Ahmadou Labeida. Il a été élevé par celui-ci et connaît l’histoire de la mort de Laing, que son oncle lui a contée. Mis en confiance, Mohamed ould Moktar consentit à parler. Je crois bien que le désir d’être désagréable à Ould Mehemed, contre qui il nourrit une ancienne et féroce haine, fut un des principaux mobiles qui lui firent me dicter le récit figurant ci-dessous aux pièces justificatives. Mohammed déclara qu’il connaissait très bien l’arbre en question, et que Faradji le lui avait souvent montré quand ils faisaient ensemble la route entre Araouan et Tombouctou.
Planche XII Fig. 12. — A Sahab. L’arbre au pied duquel a été assassiné Laing.

Malgré son grand âge, Mohammed, qui jouit d’une excellente santé, accepta de me servir de guide et promit de me conduire à Sahab et à l’arbre athilé.
Rentré à Araouan le 12 décembre, je trouvai Mohammed prêt à partir et Sheikh Arouata décidé à nous accompagner. Nous nous mîmes en route, et, le 21 décembre, nous étions à Sahab.
Le lieu dit Sahab se trouve sur la route d’Araouan à Tombouctou, à 30 milles au nord de cette ville. C’est une vaste dépression, où le sable, mélangé d’argile, conserve quelque humidité après l’hivernage. Dans le lointain, le massif de Tadrant élève ses pics rocheux au-dessus des plaines environnantes.
Des fouilles furent immédiatement entreprises au pied de l’athilé. Le 22, dans la matinée, un des travailleurs mit à découvert à 1 m. 25 de profondeur et à 0 m. 50 du pied de l’arbre, différents ossements : morceaux de crâne, sections de vertèbres, etc... Puis, peu après, dans un rayon de quelques mètres, l’emplacement d’un foyer, des débris de caisses, un morceau d’alun et un morceau de chaussette cachou.
Nous regagnâmes Tombouctou et, accompagné des différentes personnes ayant assisté aux fouilles, je me présentai devant le lieutenant Marc, commandant le cercle de Tombouctou, à qui je fis une déclaration officielle du résultat de mes recherches.
Les ossements recueillis furent soumis à l’examen de M. le médecin-major de première classe Lefèvre, des troupes coloniales ; mais par suite des moyens rudimentaires dont on disposait, cet examen ne fut que superficiel. Le docteur constata qu’on se trouvait en présence des restes de deux individus : un adulte présentant les caractères d’un Européen, et un adolescent. Un des crânes portait une large trace de sang prouvant qu’il s’agissait d’un homme décédé de mort violente.
Mohammed ould Moktar me confirma que, des deux serviteurs qui accompagnaient Laing au moment de sa mort, l’un avait été blessé et ramené à Tombouctou. L’autre avait eu le sort de son maître.
Les ossements furent séparés et mis en bière.
Aussitôt que fut connue à Tombouctou la nouvelle de l’exhumation des restes du major Laing, toute retenue cessa de la part des indigènes. Il me devint possible de terminer mon enquête et de reconstituer toutes les circonstances du drame. C’est ainsi que j’ai pu connaître la part exacte prise par Ahmadou Labeida dans un crime dont il fut l’exécuteur, mais dont Tombouctou toute entière fut complice. Comme je l’ai dit plus haut, aux yeux des musulmans, le prix du sang peut toujours être réclamé aux descendants d’un meurtrier, et chacun croyait les Européens décidés à venger sur Ould Mehemed le meurtre commis par son grand-père. Les Tombouctiens n’osaient attirer un châtiment sur un coupable puissant, dont tous d’ailleurs se sentaient complices. Lui étant mis hors de cause, tout devint facile et les langues se délièrent.
Le récit que je donne ci-dessus est le résumé de longues conversations, toutes concordantes, que j’ai eues à Araouan et à Tombouctou. Aucun doute ne peut plus subsister aujourd’hui sur les circonstances qui ont entouré la mort de Laing et la destruction de ses papiers.
Planche XIII Fig. 13. — L’auteur à Tombouctou en 1910.

Le résultat négatif de mes recherches fixe quand même un point d’histoire. A ce titre il ne serait donc pas à dédaigner. Mais ma satisfaction la plus grande a été de pouvoir rendre un suprême et public hommage à Laing dans la ville même qui fut témoin de sa vaillance et de son amour de la science.
Le Gouvernement britannique a été mis au courant officiellement de la découverte faite à Sahab, et les autorités françaises conservent actuellement à Tombouctou le précieux dépôt des restes du major Laing. Ces débris humains sont bien peu de chose, et plus que jamais l’on peut répéter en les regardant :
« Quot libras in duce tanto invenies ».
Mais l’œuvre pour laquelle Laing a donné sa vie est aujourd’hui accomplie. La traite des noirs a cessé, et le honteux marché aux esclaves, qui déshonorait Tombouctou, a disparu. Il y a quelque chose de touchant à constater que les indigènes, après tant d’années, ont conservé la mémoire du héros au noble cœur qui a donné sa vie pour leur faire avoir plus de bonheur et plus de liberté.
A. BONNEL DE MÉZIÈRES.
Planche XIV Fig. 14. — Les fouilles qui ont amené la découverte des restes de Laing à Sahab (décembre 1911-janvier 1912).
