Front matter (continued 4)
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—D'un étranger! répéta Jude scandalisé, le fils de son maître, voulez-vous dire.
—Jean Blanc n'eut jamais de maître, mon homme, répondit Pelo Rouan avec hauteur; même au temps où il était fou. Il se repentit donc et voulut recommencer la chasse, mais Vaunoy avait dépassé la lisière de la forêt et galopait maintenant dans la grande avenue du château. Il était trop tard.
—Je ne saurais dire, en vérité, murmura Jude, si c'est tant mieux ou tant pis.
—Il sera toujours temps de reprendre cette besogne. Le difficile n'est pas d'avoir un homme au bout de son fusil dans la forêt, et Dieu sait que Jean Blanc, depuis cette époque, aurait pu bien souvent envoyer la mort à Hervé de Vaunoy. au milieu de ses serviteurs. Le difficile est de l'avoir vivant, seul, sans défense, et de lui dire: «Parle ou meurs!» Jean Blanc y tâchera.
—Et je l'y aiderai! dit Jude avec énergie.
Pelo Rouan prit sa main et la secoua brusquement.
—Et le service du capitaine Didier? demanda-t-il.
—Après le service de Treml: c'est convenu entre le capitaine et moi.
—Prends garde! dit Pelo Rouan avec sévérité, prends garde de confier à un Français le secret d'un Breton!
—Il est bon, il est noble; je réponds de lui.
—Il est noble et bon à la façon des gens de France, repartit amèrement le charbonnier. Mais, encore une fois, la guerre qui existe entre cet homme et moi ne te regarde pas. Je continue:
«Quand Jean Blanc revint à la Fosse-aux-Loups, il oublia Treml et tout le reste pour s'abîmer dans sa douleur. Pendant deux jours. il coupa du cercle sans relâche, et le vieux Mathieu eut une tombe chrétienne.
«Ce devoir accompli, Jean Blanc ne voulut point retourner à la loge, dont les ruines lui rappelaient de si navrants souvenirs. Il traversa toute la forêt et alla se cacher sur la lisière opposée, de l'autre côté de Saint-Aubin-du-Cormier.
«Il allait seul par les futaies, toujours triste, et plus que jamais frappé par la main de Dieu, car sa folie, en se retirant, avait laissé des traces cruelles. Jean Blanc était atteint de cet horrible mal qui effraie la foule et repousse jusqu'à la pitié; il était épileptique.
«Ce fut au milieu de cette souffrance morne et sans espoir que vint le chercher le bonheur, un bonheur si grand qu'on n'en peut espérer de plus complet qu'au ciel même, mais un bonheur bien court, hélas! après lequel il retomba dans sa nuit profonde, plus désespéré que jamais.
«Il se trouva une femme, plus dévouée que les autres femmes, qui se prit de pitié pour ce malheureux rebut de l'humanité.
«C'était une jeune fille, bonne, douce et bien-aimée. Elle avait nom Sainte et méritait son nom.
«Elle ne s'enfuit point la première fois que Jean Blanc lui parla; elle lui permit de s'asseoir au feu de sa loge, et, quand Jean eut soif, elle lui donna le lait de sa chèvre… Cela t'étonne? ami Jude, dit brusquement Pelo Rouan; et pourtant elle fit plus que cela, Jean Blanc est un homme sous le masque hideux que le sort lui a infligé.
—Eh bien! dit Jude d'un ton légèrement goguenard. Il y eut des noces?
—Oui, elle consentit à l'épouser. Un an après, Marie vint au monde; Marie, qui est le gracieux portrait de sa mère et que les gens de la forêt nomment Fleur-des-Genêts, parce que cette fleur est la plus jolie qui croisse dans nos sauvages campagnes. Marie est la fille de Jean Blanc et de Sainte.
—C'était une brave fille que cette Sainte, murmura Jude, que l'histoire amusait désormais médiocrement.
—C'était une angélique et miséricordieuse enfant, reprit Pelo Rouan. Les deux années que Jean Blanc passa près d'elle furent comme un rêve; il oubliait les blessures de son coeur, il n'avait ni désir, ni crainte, ni espoir: elle était tout dévouement et lui vivait pour elle…
Pelo Rouan s'arrêta et passa lentement sa main sur son front.
—Cela dura deux ans, reprit-il après un silence et d'une voix tremblante; au bout de deux ans Jean Blanc revit des soldats de France et des gens de l'impôt. Vaunoy avait découvert sa retraite: sa pauvre cabane fut de nouveau envahie. Une première fois il les chassa; ils revinrent en son absence, et un lâche! un soldat du roi! insulta et frappa Sainte, qui n'avait pour défense que le berceau de sa fille endormie.
«Je ne te conterai pas ce qui suivit; je ne le pourrais pas, mon homme, car mon sang bouillonne, et, au moment où je te parle, il me faut mes deux mains pour contenir les battements de mon coeur.
«Sainte succomba aux nombreuses blessures faites par l'arme meurtrière de l'assassin; elle mourut en priant Dieu pour Jean et pour sa fille…»
Pelo Rouan s'interrompit encore. Sa voix défaillait.
—Sur ma foi, grommela Jude, il est de fait que le bon garçon ne doit pas aimer beaucoup les gens de France.
—Il les hait! s'écria Pelo avec explosion, et moi tout ce qu'il hait, je le déteste! Ah! l'un d'eux rôde autour de cette cabane. Mais, sur mon Dieu, ami Jude, il y a un vieux mousquet qui veille sur Fleur-des-Genêts: une bonne arme, portant loin et juste. Puisque tu sers le capitaine Didier, conseille-lui de ne plus s'égarer dans les sentiers que fréquente Marie, la fille de Sainte et de Jean Blanc.
—J'ignore les secrets du capitaine, répondit Jude avec froideur; je sais seulement qu'il est généreux et loyal. Si quelqu'un l'attaque traîtreusement ou en face sauf le service de Treml, mon aide ne lui fera point défaut.
—À ta volonté, mon homme. Je continue: après la mort de sa femme, Jean Blanc chargea sa fille sur ses épaules et traversa de nouveau la forêt. Il avait le désespoir dans le coeur, et sa tête roulait cette fois des projets de vengeance. La vue du lieu où avait été assassiné son père raviva d'anciens souvenirs. Le passé et le présent se mêlèrent: une haine immense, implacable, fermenta dans son âme.
«Il se trouva que, vers cette époque, les pauvres gens de la forêt, traqués à la fois par l'intendant royal et les seigneurs des terres, qui, à l'instigation de Vaunoy, avaient fait dessein de les chasser de leurs domaines, relevèrent la tête et tentèrent d'opposer la force à la force. Ils continuèrent d'habiter le jour leurs loges; mais la nuit, ils se rassemblèrent dans les grands souterrains de la Fosse-aux-Loups, dont au moment du besoin un homme leur enseigna le secret.
«Cet homme était Jean Blanc, qui avait découvert autrefois la bouche de la caverne, à quinze pas de son ancienne loge, derrière les deux moulins à vent ruinés.
«Un jour, au temps où Jean Blanc était faible, il dit: «Le mouton se fait loup pour défendre ou venger ceux qu'il aime». Jean Blanc avait vu mourir tous ceux qu'il aimait: il ne pouvait plus protéger; ce fut pour se venger que le mouton se fit loup.»
—On m'avait dit quelque chose comme cela, interrompit Jude.
—Ce fut vers le même temps, reprit le charbonnier, que je vins m'établir dans cette loge. Pour des motifs que tu n'as pas besoin de connaître, je pris avec moi la fille de Jean Blanc et je l'élevai. Dans son enfance, avec les beaux traits de sa mère, elle avait les blancs cheveux du pauvre albinos, mais l'âge a mis un reflet d'or aux boucles brillantes qui encadrent le front gracieux de la fleur de la forêt: elle n'a plus rien de son père; elle est belle.
«Que te dirais-je encore! Tu es dans le pays depuis hier, tu as dû entendre parler des Loups. C'est le premier mot qui frappe l'oreille du voyageur à son arrivée dans la forêt; c'est le dernier qu'il entend à son départ.
«Les cupides hobereaux, qui, pour gagner quelques cordes de bois ont voulu arracher le pain à cinq cents familles, tremblent maintenant derrière les murailles lézardées de leurs gentilhommières. Non seulement les gens du roi ne se risquent plus guère dans la forêt, mais cet épais gourmand qui tient maintenant la ferme de l'impôt, Béchameil, regarde à deux fois avant d'envoyer à Paris le produit de ses recettes: la forêt est entre Rennes et Paris. Les Loups sont dans la forêt.»
—C'est fort bien, dit Jude, les Loups sont de redoutables camarades, mais ne pourrions-nous pas parler un peu de Treml, et revenir à ce fameux moyen?…
—Ami, interrompit Pelo Rouan, les Loups et Treml ont plus de, rapport entre eux que tu ne penses. Monsieur Nicolas, dont Dieu ait l'âme, fut le dernier gentilhomme breton: les Loups sont les derniers Bretons. Quant à mon moyen, si honnête, si bon et si brave serviteur que tu puisses être, on n'a pas attendu ton retour pour le tenter. Jean Blanc a autant et plus de hâte que toi d'en finir avec Vaunoy, car Mathieu et Sainte ne sont pas encore vengés. Or, le jour où Vaunoy aura dit son dernier mot sur Treml, Jean Blanc chargera son vieux mousquet et recommencera la chasse, interrompue il y a dix-huit ans, sur la lisière de la forêt; mais jusqu'ici ce misérable meurtrier a toujours échappé. Dernièrement encore, le manoir de Boüexis fut attaqué dans le seul but de s'emparer de sa personne: il l'avait quitté cette nuit même, et les assaillants ne trouvèrent que les débris, tièdes encore, de son repas du soir.
—Vaunoy est un madré gibier, dit Jude en secouant la tête.
—Jean Blanc est un chasseur patient, répondit Pelo Rouan, et sa meute se compose de deux mille Loups.
—Est-ce ainsi? s'écria Jude dont la lente intelligence fut enfin frappée; Jean serait-il ce mystérieux et terrible Loup blanc?
—Mon compagnon, répliqua le charbonnier avec une légère ironie, Jean est Loup et il est blanc; mais je ne sais si c'est de lui que parlent aux veillées des manoirs voisins, les vieilles femmes de charge et les valets peureux. Jean Blanc peut beaucoup; mais il est toujours le malheureux sur qui pèse incessamment la main de Dieu. Les accès de son terrible mal deviennent de jour en jour plus fréquents… Et certes, ajouta Pelo Rouan dont la voix s'étrangla tout à coup, il n'eût pas pu faire le récit que tu viens d'entendre sans porter la peine de sa témérité: Jean n'affronte jamais en vain ses souvenirs.
Après avoir prononcé péniblement ces derniers mots, Pelo Rouan garda le silence, et Jude le vit s'agiter convulsivement sur son banc.
—Qu'avez-vous? demanda-t-il.
—Va-t'en! dit avec effort le charbonnier, tu sais tout ce que je pouvais t'apprendre.
—Mais que dois-je faire? Ne puis-je aider Jean Blanc?
—Va-t'en! répéta impérieusement Pelo; au nom de Dieu, va-t'en! quand l'heure sera venue, Jean Blanc saura te trouver.
Jude étonné se leva et se dirigea vers la porte de la loge. Avant qu'il eût passé le seuil, Pelo glissa du banc et se roula sur le sol où il se débattit en poussant des gémissements étouffés.
Jude se retourna, mais le jour baissait. La loge était de plus en plus sombre; il aperçut seulement une masse noire qui se mouvait désordonnément dans les ténèbres.
—Qu'avez-vous, mon compagnon? demanda-t-il encore en adoucissant sa rude voix.
Un cri d'angoisse lui répondit; puis la voix de Pelo Rouan s'éleva brisée, méconnaissable, et dit pour la troisième fois:
—Va-t'en!
Jude obéit, et comme il n'avait point coutume de s'occuper longtemps des choses qu'il ne comprenait pas, à peine monté à cheval, il oublia Pelo pour songer uniquement à Jean Blanc, aux Loups et au moyen de prendre au piège Hervé de Vaunoy vivant.
En songeant ainsi il éperonna son cheval, et prit la route de Rennes où son nouveau maître lui avait donné rendez-vous.
On entendait encore le bruit des pas de son cheval sous le couvert, que déjà la porte de la loge se refermait.
Fleur-des-Genêts était rentrée; elle alluma une lampe. Pelo Rouan gisait à terre en proie à une furieuse attaque d'épilepsie.
La jeune fille était sans doute familière avec ses effrayants accès, car elle s'empressa aussitôt autour de son père, et le soigna sans qu'il se mêlât aucun étonnement à sa douleur.
À la lueur de la lampe, la loge semblait moins misérable et plus habitable. On apercevait dans un coin une petite porte qui donnait issue dans la retraite de Marie. Au-dessus du manteau de la cheminée pendaient une paire de pistolets et un lourd mousquet de forme ancienne. Vis-à-vis et auprès de la porte se trouvait une de ces horloges à poids, comme on en voit encore dans presque toute les fermes bretonnes.
Au moment où la crise du charbonnier sévissait dans toute sa force, on frappa d'une façon particulière à la porte extérieure, et Fleur-des-Genêts ouvrit sans hésiter. L'homme qui entra portait le costume des paysans de la forêt, et avait sur son visage le masque fauve dont il a été déjà plus d'une fois question dans ces pages. Il passa vivement le seuil.
—Où est le maître? dit-il d'une voix brève.
Fleur-des-Genêts lui montra Pelo Rouan, qui l'écume à la bouche se tordait convulsivement sur la terre battue de la loge.
Le nouveau venu laissa échapper un juron de colère, et s'assit en murmurant sur un banc. L'accès dura longtemps. De minute en minute, le nouveau venu, qui était un Loup, regardait l'horloge avec impatience. Lorsque l'aiguille eut fait le tour du cadran, il se leva et frappa violemment du pied.
—Voilà une malencontreuse histoire, ma fille! dit-il. Tu diras à ton père que Yaumi est venu et qu'il l'a attendu tant qu'il a pu, Pelo Rouan regrettera toute sa vie de n'avoir pas pu profiter de l'heure qui vient de s'écouler.
Comme le loup finissait de parler, Pelo poussa un long soupir et détendit ses membres crispés.
—Il revient à lui! s'écria Marie qui approcha des lèvres du malade une fiole dont il but avidement le contenu.
Après avoir bu il passa la main sur son front baigné de sueur, et se leva à l'aide du bras de la jeune fille. En apercevant le Loup, il tressaillit.
—Laisse-nous, dit-il à Marie.
Celle-ci obéit, mais lentement. Elle quittait à regret son père en un moment pareil. Avant qu'elle eût franchi la porte de sa retraite, Pelo Rouan et le Loup avaient entamé déjà leur entretien.
—Qu'y a-t-il? demanda le charbonnier.
Yaumi jeta un regard de défiance vers Marie et prononça quelques mots à voix basse.
—Dis-tu vrai? s'écria Pelo qui se dressa de toute sa hauteur; le ciel a-t-il enfin condamné cet homme!
En même temps, il fit mine de s'élancer vers la porte. Yaumi le retint.
—Je me doutais bien, maître, dit-il, que ce serait pour vous un grand crève-coeur. Le ciel l'avait condamné peut-être; vous l'avez absous. L'heure d'agir est passée!
—Ne peut-on courir?
Yaumi étendit la main vers l'horloge à poids.
—On m'avait donné deux heures, ajouta-t-il, pour vous trouver et rapporter vos ordres. J'ai dépensé la première heure à faire la route, j'ai perdu l'autre à vous attendre: il est trop tard.
Pelo Rouan serra les poings avec violence et s'assit sur le banc.
—Qu'a-t-on fait là-bas? demanda-t-il.
Yaumi prononçait les premiers mots de sa réponse, toujours à voix basse, au moment où Marie tirait à elle la porte de sa retraite. Par hasard, un de ces mots arriva jusqu'à elle. La jeune fille changea de couleur, laissa la porte entrebâillée, et mit son oreille à l'ouverture.
Le mot qu'elle avait entendu était le nom de Didier.
XXVII La première béchamelle
Ce jour-là, Antinoüs de Béchameil, marquis de Nointel, avait résolu de frapper un coup décisif sur le coeur de sa «belle inhumaine»; c'était ainsi qu'il appelait mademoiselle de Vaunoy.
Il ne dormit guère que deux heures après son déjeuner, et gagna ensuite en toute hâte les cuisines du château de La Tremlays, où il demanda le chef à grands cris.
Il n'est personne qui ne désire se montrer avec tous ses avantages aux yeux de la dame de ses pensées. Béchameil que le hasard avait fait intendant royal de l'impôt, mais qui était né marmiton de génie, s'était mis en tête de subjuguer mademoiselle de Vaunoy définitivement et d'un seul coup, à l'aide d'un blanc-manger du plus parfait mérite; blanc-manger exquis, original, nouveau, dont Alix goûterait la première, et qui garderait le nom de cette belle personne, en l'immortalisant dans les siècles futurs.
L'amitié d'un grand homme est un bienfait des dieux.
Il ne faut pas croire que M. le marquis de Nointel fût descendu aux cuisines de La Tremlays avec un projet vague et mal arrêté. Son blanc-manger était dans sa tête, complet et tout d'un bloc. Il n'y manquait ni un scrupule de muscade, ni une petite pointe de girofle, ni un atome de cannelle.
Aussi, disons-le tout de suite, le plat de l'intendant royal devait compter parmi les chefs-d'oeuvre qui vivent à travers les âges. Ce devait être un blanc-manger illustre, un blanc-manger que les restaurateurs des cinq parties du monde inscriront avec fierté sur leurs cartes tant que l'homme, roi de la création, saura distinguer un suprême de turbot d'une omelette au lard!
Le cuisinier de La Tremlays mit à la disposition de son noble confrère ses épices et ses fourneaux. Béchameil se recueillit dix minutes; puis, avec la précision nécessaire à toutes les grandes entreprises, il se mit résolument à l'oeuvre.
La vieille Goton Rehou, femme de charge du château, qui fumait sa pipe dans un coin de la cheminée, pendant que l'intendant royal opérait, répéta souvent depuis qu'elle n'avait, de sa vie, vu un mitron si ardent à la besogne.
L'intendant royal n'avait garde de faire attention à la vieille. Il avait retroussé les manches de son habit à la française, rentré la dentelle de son jabot et rejeté sa perruque en arrière. Son visage atteignait les nuances les plus vives de la pourpre. Ses yeux étaient inspirés. Ses mains blanches et chargées de diamants agitaient la queue de la casserole avec une grâce indescriptible. Tout observateur impartial eût déclaré qu'il était là vraiment à sa place.
—Divine Alix! murmurait-il plus tendrement à mesure que la fumée s'élevait, plus savoureuse; vous qui possédez toutes perfections, vous devez être douée du plus délicat de tous les goûts. Si vous résistez à ce poisson, je n'aurai plus… une idée de gingembre ne peut que faire du bien… je n'aurais plus qu'à mourir!
Béchameil mit une pincée de gingembre et ouvrit convulsivement ses narines pour saisir l'effet.
—Délicieux! céleste! dit-il; Alix, vous ne refuserez plus la main capable de combiner ces saveurs, il faudrait être un sauvage pour résister à un pareil arôme.
—C'est vrai que ça sent bon! grommela Goton dans un coin.
Béchameil mit son binocle à l'oeil et regarda du côté de la cheminée d'un air modeste et satisfait.
—N'est-ce pas, excellente vieille? s'écria-t-il, c'est un manger de déesse.
—Ça doit faire un fier ragoût, c'est la vérité, répondit Goton en rallumant sa pipe avec gravité, mais, sauf respect de vous, si j'étais homme et marquis, m'est avis que j'aimerais mieux manier une épée que la queue d'une casserole.
Béchameil laissa retomber son binocle et, se détournant de dame Goton avec mépris, il rendit son âme tout entière à la pensée de la belle Alix.
Celle-ci, par contre, ne songeait en aucune façon à lui; elle était assise auprès de sa tante, mademoiselle Olive de Vaunoy, dans le petit salon de La Tremlays, et travaillait avec distraction à un ouvrage de broderie.
Mademoiselle Olive faisait de même; mais cette recommandable personne avait eu soin de se placer entre trois glaces. De sorte que, de quelque côté qu'elle voulût bien tourner la tête, elle était sûre de se sourire à elle-même et d'apercevoir, dans toute son ambitieuse majesté l'édifice imposant de sa coiffure.
Chaque fois qu'elle tirait son aiguille, elle jetait à l'un des trois miroirs une oeillade pleine de bienveillance que le miroir lui rendait exactement.
Ce jeu innocent paraissait la satisfaire on ne peut davantage; mais c'était un jeu muet, et la langue de mademoiselle Olive était pour le moins aussi exigeante que ses yeux.
À plusieurs reprises, elle avait essayé déjà d'entamer une conversation avec sa nièce sur ses sujets favoris, savoir: les défauts du prochain, le plus ou moins de mérite des chiffons récemment arrivés de Rennes, et surtout les romans de mademoiselle de Scudéry, qui étaient encore à la mode en Bretagne.
Alix avait répondu par des monosyllabes et à contre-propos. Non seulement elle ne donnait pas la réplique, mais elle n'écoutait pas, chose cruellement mortifiante en soi pour tout interlocuteur, mais qui devient accablante pour une demoiselle d'un certain âge, prise du besoin de causer.
—Mon Dieu, mon enfant, dit enfin la tante après avoir fait un effort pour garder le silence; pendant la moitié d'une minute, ceci devient intolérable. Je vous conjure de me dire où vous avez l'esprit depuis une heure!
Alix releva lentement sur sa tante ses grands yeux fixes et distraits.
—Vous avez parfaitement raison, répondit-elle au hasard.
—Comment, raison? s'écria mademoiselle Olive. Mais je n'ai rien dit!
Alix sembla se réveiller en sursaut et regarda sa tante d'un air étonné, puis elle se leva, la salua et sortit.
Elle traversa rapidement le corridor et gagna sa chambre où elle se mit à marcher à grands pas.
—Je veux le voir! dit-elle après quelques minutes d'un silence agité. Il le faut.
Elle prit dans sa cassette une bourse de soie et agita vivement une petite sonnette d'argent posée à son chevet. Ce coup de sonnette était un appel à l'adresse de mademoiselle Renée, fille de chambre d'Alix.
Renée monta.
—Prévenez Lapierre, dit Alix, que je veux lui parler sur-le-champ.
L'instant après, Lapierre était introduit dans l'appartement de mademoiselle de Vaunoy, qui ne put, à sa vue, retenir un vif mouvement de répulsion.
Lapierre entra chapeau bas, mais gardant sur son visage l'expression d'insouciante effronterie qui lui était naturelle.
—Mademoiselle m'a fait appeler? dit-il.
Alix s'assit et fit signe à Renée de s'éloigner. Pendant un instant elle garda le silence et tint les yeux baissés; évidemment, elle hésitait à prendre la parole.
—Tenez-vous beaucoup à rester au service de M. de Vaunoy? demanda-t-elle enfin avec une dureté calculée.
Un autre se fût peut-être étonné de cette question, mais Lapierre était à l'épreuve.
—Infiniment, mademoiselle, répondit-il.
—C'est fâcheux, reprit Alix qui surmontait son trouble et regagnait tout son sang-froid, j'ai résolu de vous éloigner.
—Et m'est-il permis de vous demander?…
—Non.
Lapierre baissa la tête et sourit dans sa barbe. Alix aperçut ce mouvement, et une vive rougeur couvrit son beau front.
—Vous quitterez La Tremlays, poursuivit-elle en refoulant une exclamation de colère méprisante; je le veux.
—Peste! murmura Lapierre: voilà qui est parler.
—Vous quitterez La Tremlays à l'instant.
—Peste! répéta Lapierre.
—Silence! si vous vous retirez de bon gré, je paierai votre obéissance.
Alix fit sonner les pièces d'or que contenait la bourse en soie.
—Si vous résistez, poursuivit-elle, je vous ferai chasser par mon père.
—Ah! fit tranquillement Lapierre.
—Voulez-vous cette bourse?
—J'y perdrais, répondit Lapierre, j'aime mieux rester… à moins pourtant que mademoiselle ne daigne me dire, ajouta-t-il d'un ton d'ironie pendable, comment un pauvre diable comme moi a pu s'attirer la haine d'une fille de noble maison. Je suis très curieux de savoir cela.
—La haine! répéta Alix, qui se redressa.
Elle retint une parole de dédain écrasant et dit à voix basse:
—Lapierre, vous êtes un assassin.
—Ah! fit encore celui-ci sans s'émouvoir le moins du monde.
—Je ne sais pas, poursuivit Alix, ce qu'il put jamais y avoir de commun entre un homme comme vous et le capitaine Didier…
—Nous y voilà! interrompit Lapierre assez haut pour être entendu.
—Paix, vous dis-je, ou je vous ferai châtier comme vous le méritez; j'ignore ce qui a pu vous porter à ce crime, mais c'est vous qui avez attendu nuitamment, l'année dernière, le capitaine Didier, dans les rues de Rennes.
—Vous vous trompez, mademoiselle.
Alix tira de son sein la médaille de cuivre que le lecteur connaît déjà.
—Le mensonge est inutile, continua-t-elle, c'est moi qui pansai votre blessure quand on vous ramena à l'hôtel, et je trouvai sur vous cette médaille que je savais appartenir au capitaine Didier. Vous la lui aviez volée croyant sans doute qu'elle était en or.
—Et vous, mademoiselle, repartit Lapierre en souriant, vous l'avez gardée précieusement depuis ce temps, quoiqu'elle ne soit que de cuivre.
—Niez-vous encore? demanda Alix sans daigner répondre.
—À quoi bon? demanda Lapierre.
—Alors vous ne vous refusez pas à quitter le château?
—Si fait! plus que jamais.
—Mais, s'écria mademoiselle de Vaunoy, malheureux, ne craignez-vous pas que je vous dénonce à mon père?
Lapierre éclata de rire. Alix se leva indignée.
—C'en est trop, dit-elle; dès que mon père sera de retour…
—Qui sait quand votre père reviendra, mademoiselle? interrompit Lapierre qui la regarda en face.
—Que voulez-vous dire? demanda vivement la jeune fille saisie d'un vague effroi.
Lapierre ouvrit la bouche pour parler, mais il se retint et rappela sur sa lèvre son sourire cynique.
—Nous sommes tous mortels, dit-il en s'inclinant, et chaque homme est exposé sept fois à périr dans un seul jour: voilà tout ce que je voulais vous dire, mademoiselle. Quant à votre menace, elle est faite, n'en parlons plus; mais gardez, je vous conjure, celles que vous pourriez être tentée de m'adresser à l'avenir. Il est humiliant, pour une noble demoiselle, de menacer un valet.
—Mais, sur ma foi! s'écria Alix que cette longue provocation jetait hors d'elle-même, je ne menace pas en vain. M. de Vaunoy saura tout!
—Changez le temps du verbe: j'ai étudié un peu ma grammaire; au lieu du futur mettez le présent, et vous aurez dit la vérité, mademoiselle.
—Je ne vous comprends pas! balbutia Alix qui devint pâle et chancela.
—Si fait, mademoiselle, vous me comprenez et parfaitement. Croyez-moi, ne me forcez point à mettre les points sur les i.
—Je veux que vous vous expliquiez, au contraire, dit Alix avec effort.
—À votre volonté. Le bon sens exquis dont vous êtes douée vous avait fait deviner tout d'abord que rien de commun ne pouvait exister entre un honnête garçon tel que moi et un enfant sans père comme le capitaine Didier. Je n'ai point de haine, en effet. Mais le sort a été injuste à mon égard: je ne suis qu'un valet; la haine d'autrui peut devenir ma haine: et, pour gagner mes gages, je puis avoir à tirer l'épée comme si je haïssais réellement…
—Tu mens, misérable! interrompit la jeune fille exaspérée, car elle comprenait.
—Vous savez bien que non. J'ai tué parce qu'on m'a dit: tue.
—Oses-tu bien accuser mon père?
—Moi! Je ne pense pas avoir prononcé le nom respectable de M. Hervé de Vaunoy. Mais, à bon entendeur, salut.
—Tu mens! tu mens! répéta Alix dont la tête se perdait.
—Mettons que je mente, mademoiselle, pour peu que cela puisse vous être agréable. Mais, que je mente ou non, si, comme je le crois, vous portez quelque intérêt au capitaine Didier, ne perdez pas votre temps à menacer un homme qui ne saurait vous craindre. Cet homme, d'ailleurs, n'est que l'instrument. Montez plus haut: arrêtez le bras ou fléchissez le coeur.
Il ajouta plus bas:
—Et quand votre père reviendra, s'il vous est donné de revoir votre père, agissez sans perdre une minute, c'est un bon conseil que je vous donne.
À ces mots Lapierre salua profondément et prit congé avec toute l'apparence du calme le plus parfait.
Alix ne saisit point ses dernières paroles; mais elle en avait assez entendu. Dès que le valet fut parti, elle s'affaissa sur son siège et mit sa tête entre ses mains. Un monde de pensées navrantes fit irruption dans son cerveau.
—Mon père! mon père! murmurait-elle au travers de ses sanglots; je ne veux pas le croire. Ce misérable ment!
Mais elle avait beau faire, une irrésistible conviction s'imposait à son esprit: c'était son père qui avait ordonné l'assassinat de Didier.
Pourquoi?
Elle se leva, chancelante, et agita sa sonnette. Elle voulait joindre Didier, lui conseiller de fuir… Hélas! que lui dire sans accuser son père?
Lorsque Renée se rendit à l'appel de la sonnette, elle trouva sa jeune maîtresse inanimée sur le plancher. Alix avait succombé à son émotion. Quand elle recouvra ses sens, une fièvre violente s'empara d'elle.
L'heure du dîner vint cependant, et M. de Béchameil, quittant la cuisine, fit son entrée dans la salle à manger suivi du plat incomparable qu'il venait d'inventer.
Le digne financier avait un air à la fois modeste et conscient de sa valeur. Il semblait savourer par avance les unanimes éloges qui allaient accueillir ce chef-d'oeuvre de l'art culinaire, rendu plus précieux par la noble main qui l'avait préparé. Il méditait déjà une courte allocution en forme de madrigal, à l'aide de laquelle il comptait offrir à mademoiselle de Vaunoy l'honneur d'attacher son nom au blanc-manger nouveau-né.
Certes, ce n'était point là une mince aubaine pour la belle Alix. Il y allait de l'immortalité, car le plat n'était rien moins qu'une béchamelle de turbot (les cuisiniers ont faussé l'orthographe de ce nom illustre), c'était, en un mot, la première de toutes les béchamelles.
Hélas! le destin est aveugle, tous les bons poètes l'ont dit, et les projets des hommes sont étrangement caducs! La primeur de ce précieux aliment devait tomber en partage aux palais malappris de deux ignobles valets!
En entrant dans le salon, Béchameil orna sa lèvre de son plus avenant sourire. Ce fut en pure perte: il n'y avait point de convives.
Hervé de Vaunoy n'avait pas reparu. Alix était en proie à d'atroces souffrances; mademoiselle Olive veillait auprès de son lit de douleur. Didier était on ne savait où.
Ce que voyant, Béchameil, ordinairement si paisible, entra dans un dépit furieux. Désolé de n'avoir personne pour apprécier les mérites de son blanc-manger il demanda son carrosse, et partit au galop pour sa villa de la Cour-Rose.
Le blanc-manger resta sur la table, chef-d'oeuvre abandonné.
Quelques minutes après, Alain le majordome et Lapierre entrèrent par hasard dans le salon.
—Il ne reviendra pas, dit Lapierre.
—Tu es un oiseau de mauvaise augure, répondit le vieil Alain; il reviendra.
Les deux valets avisèrent le blanc-manger. Ils s'attablèrent sans cérémonie. Nous devons croire que la béchamelle se trouva être de leur goût, car, au bout d'un demi-quart d'heure, il n'en restait plus trace.
—Il ne reviendra pas! répéta Lapierre en se renversant sur son siège comme un homme qui a bien dîné.
—Il reviendra! répéta de son côté maître Alain, qui introduisit dans sa bouche le goulot de sa bouteille carrée; en veux-tu?
—Volontiers. S'il ne revient pas, nous pourrons bien n'y rien perdre. Ce petit soldat de Didier a le coeur généreux et la main toujours ouverte. Il achètera notre marchandise un bon prix.
—Et s'il nous fait pendre?
—Allons donc!…
On frappa trois coups rudes à la porte extérieure. Les deux valets sautèrent sur leurs sièges.
—C'est Vaunoy! dit le vieux majordome.
—Ou Didier! repartit Lapierre… Une idée! Si c'est Didier, veux-tu que nous parlions? Vaunoy est avare. Nous pourrissons à son service.
Alain hésita et but. Quand il eut bu, il n'hésita plus.
—Tope, s'écria-t-il gaillardement; si c'est Didier, nous parlerons. Vaunoy, s'il revient ensuite, reviendra trop tard. Mais si c'est Vaunoy?
—Alors, il deviendra pour moi incontestable que Satan le protège, et ma foi, que Dieu ait l'âme du capitaine!
—Amen, répondit maître Alain.
On entendit des pas dans l'antichambre.
Les deux valets se levèrent et clouèrent leurs regards à la porte.
—Quelque chose me dit que c'est le capitaine, murmura Lapierre.
—Moi, je parierais que c'est le Vaunoy, riposta le majordome.
—Eh bien! parions!
—Parions!
—Un écu pour le capitaine!
—Un écu pour Vaunoy!
XXVIII Chez les Loups
À l'heure où Pelo Rouan faisait à Jude le récit que nous avons rapporté plus haut, un homme, enveloppé dans son manteau, descendait avec précaution la rampe du ravin de la Fosse-aux-Loups. Il jetait furtivement autour de lui des regards d'inquiétude et semblait avoir conscience d'un danger.
Néanmoins il avançait toujours.
Lorsqu'il parvint au fond du ravin, devant le chêne creux où Nicolas Treml avait enfoui jadis son coffret de fer, il s'arrêta pour reprendre haleine.
Sa vue était troublée probablement par la fièvre qui faisait trembler chacun de ses membres sous son manteau; sans cela, il n'eût point exprimé de doute, car, de plusieurs côtés, des têtes fauves, écartant les dernières branches du taillis commençaient à se montrer.
Au moment où l'étranger allait reprendre sa route, en se dirigeant vers l'emplacement de la loge de Mathieu Blanc, trois ou quatre hommes, masqués de fourrure, bondirent hors des broussailles, tombèrent sur lui et le terrassèrent en un clin d'oeil.
—Qui diable avons-nous là? demanda l'un d'eux en mettant son pied sur la poitrine de l'homme au manteau.
Celui-ci, malgré son épouvante, ne parut nullement surpris de l'attaque et continua de cacher son visage.
—Mes bons amis, dit-il d'une voix qui, malgré ses efforts, n'était rien moins qu'assurée, ne me maltraitez pas. Je ne viens point ici par hasard.
—Un espion du maltôtier! s'écrièrent en choeur les Loups; il faut le pendre!
—Saint-Dieu! mes excellents amis, ne commettez pas une énormité semblable, reprit le patient dont les dents claquèrent derechef et plus fort. Je viens vers vous dans votre intérêt.
—À d'autres!
—Sur mon salut, je ne vous mens point. Bandez-moi les yeux, pour être bien sûrs que je ne verrai rien des choses que vous avez intérêt à cacher, et introduisez-moi auprès de votre chef.
Les Loups se consultèrent.
—Il sera toujours temps de le pendre, dit l'un d'eux, robuste sabotier nommé Simon Lion.
L'avis semblait sage.
—Pourtant, reprit un vannier du nom de Livaudré, faudrait au moins voir sa figure.
Simon Lion arracha brusquement le manteau du rôdeur, qui pencha sur sa poitrine un visage rond et plein, mais plus blême qu'un linceul.
Les quatre Loups reculèrent, frappés d'une commune et inexprimable surprise.
—Le maître de La Tremlays! s'écrièrent-ils en même temps.
Vaunoy, c'était bien lui, en effet, essaya de sourire, et parvint seulement à produire un convulsif clignement d'yeux.
—Le maître de La Tremlays en personne, mes bons amis, dit-il.
—Nous ne sommes pas tes amis, murmura Livaudré d'une voix basse et menaçante. Ignores-tu si complètement les sentiers de la forêt que tu aies pu prendre au hasard une route qui te conduisait droit à la mort?
—Allons donc! allons donc! balbutia Vaunoy, vous raillez, mon joyeux camarade; on ne tue pas ainsi un homme qui apporte une fortune avec lui.
Les Loups échangèrent un regard significatif, et Simon, d'un geste rapide, tâta les poches de Vaunoy.
—Tu mens, dit-il après examen fait, aujourd'hui comme toujours, mais du diable si tu nous échappes cette fois!…
La terreur de Vaunoy atteignait à son comble et augmentait pour lui le danger, car il perdait le sens et la parole.
Livaudré détacha une corde roulée autour de sa ceinture et lança l'extrémité, formant noeud coulant, de manière à accrocher l'une des basses branches du chêne creux.
La corde se noua du premier coup, et se balança tout auprès du visage de Vaunoy.
On ne peut dire que celui-ci se fût engagé à la légère dans sa périlleuse entreprise. Au contraire, il en avait laborieusement calculé toutes les chances, mais il avait compté sans sa poltronnerie, et sa poltronnerie allait le tuer.
Il était parti de La Tremlays dans un de ces moments de résolution désespérée où le plus lâche devient en quelque sorte le plus téméraire.
Sa haine pour Didier, ou, pour parler mieux, l'envie passionnée qu'il avait de jeter hors de sa route la vivante menace qui le tourmentait nuit et jour, lui avait caché une partie du péril, en lui montrant plus certaines qu'elles ne l'étaient les chances de réussite.
Il ne pouvait rien par lui-même contre Didier, officier du roi et son hôte officiel, et pourtant il fallait que Didier disparût. Il le fallait; c'était une question de fortune qui pouvait devenir question de vie ou de mort.
Par une étrange destinée, ce jeune soldat se trouvait fatalement en contact avec Vaunoy sur tous les points à la fois. Le penchant d'Alix pour lui et son éloignement croissant pour Béchameil, qui en était une conséquence naturelle, eussent constitué seuls une cause d'inimitié bien suffisante; car, à cette époque où le parlement s'occupait journellement de recherches de noblesse, il fallait que Vaunoy conquît à tout prix l'appui de l'intendant royal.
Un mot de Béchameil pouvait lui faire perdre sa qualité de noble homme, et par conséquent l'opulent héritage de Treml.
Mais à part ce motif, Vaunoy en avait un autre, plus impérieux encore, et nous dirons pas trop en affirmant que Didier et lui ne pouvaient exister ensemble sous le ciel.
Au reste, si nous n'avons pas complètement échoué dans la peinture de son caractère, on doit penser, indépendamment même de cette explication, qu'il avait fallu à Vaunoy un bien puissant motif pour braver ainsi la vengeance des Loups, lui qui avait été leur plus actif et leur plus implacable persécuteur.
Ce motif une fois admis, restait, pour un homme véritablement résolu, à combiner un plan et à n'engager la bataille qu'avec le plein exercice de son sang-froid.
Le maître de La Tremlays était dans de tout autres conditions. En traversant la forêt, il avait subi tour à tour les influences de la frayeur la plus exagérée et du plus fol espoir. Maintenant qu'il fallait agir sous peine de mort, il restait vaincu par l'épouvante, incapable, inerte, hébété: mort d'avance, comme ces malheureux qu'on précipite du haut d'une tour élevée et qui expirent, dit-on, avant de toucher le sol.
Simon Lion le saisit à bras-le-corps, et Livaudré fit un noeud coulant à l'extrémité de la corde; Vaunoy ne bougea pas; il se laissa passer la corde autour du cou sans faire résistance aucune.
Seulement, lorsque la hart lui blessa la gorge, il roula autour de lui de gros yeux affolés, et poussa une plainte étouffée.
—Hale! cria Livaudré.
Les pieds du malheureux Vaunoy quittèrent le sol.
Comme on voit, les pressentiments de Lapierre n'étaient pas sans quelque fondement.
Mais au moment où la face du patient passait du violet au noir par l'effet de la strangulation, un cinquième personnage bondit alors des broussailles. C'était encore un Loup.
—Arrive donc! petit Yaumi, lui dirent ses camarades; viens voir la dernière grimace d'une de tes connaissances.
Le petit Yaumi, que nous avons rencontré tout à l'heure dans la loge de Pelo Rouan, était un énorme gaillard, haut de près de six pieds et membré en proportion. Il jeta un coup d'oeil sur Vaunoy et le reconnut malgré la contraction hideuse de ses traits.
—Méchants blaireaux! murmura-t-il: ils allaient le tuer comme ça sans crier gare!
Et d'un revers de son grand couteau de chasse, il coupa la corde. Vaunoy tomba comme une masse et s'affaissa sur le gazon.
—Vous faisiez là de la belle besogne, reprit le petit Yaumi. Et qu'aurait dit le Maître? Ne savez-vous pas qu'il y a quelque chose entre lui et ce vil coquin, pour qui la corde était une mort trop douce? Le Maître est-il dans la mine?
—Le diable sait où est le maître, répondit Livaudré d'un ton bourru, quant à ce qui est de ce vieux drôle, il peut se vanter de l'avoir échappé belle. Mais il n'est pas au bout, et il faudra savoir si nos anciens ne lui remettront pas la corde au cou.
—Nos anciens obéissent au Maître tout comme toi et moi, mon homme, dit Yaumi d'un ton sentencieux: ils feront ce que le Maître voudra.
Vaunoy cependant avait repris ses sens et s'agitait sur l'herbe.
—Debout! cria Simon Lion en le poussant du pied.
Vaunoy, qui avait plus de peur que de mal, obéit sans trop de peine. Par une réaction explicable, ce premier danger, miraculeusement évité, lui avait remis quelque force au coeur.
—Empêchez vos gens de me maltraiter, dit-il à Yaumi d'une voix plus ferme; ce bout de corde a failli vous faire perdre cinq cent mille livres.
Yaumi ne s'émut point; mais il n'en fut pas de même des quatre Loups.
—Cinq cent mille! répétèrent-ils ébahis.
Vaunoy respira. L'effet était produit.
—Conduisez-moi à vos chefs! dit-il d'un ton d'autorité.
—Maintenant, murmura le petit Yaumi en haussant ses larges épaules, ils vont le laisser échapper. Je donnerais un écu pour que le Maître fût ici!
Simon Lion noua le mouchoir à carreaux qui lui servait de ceinture sur les yeux de Vaunoy, et, tout aussitôt les quatre Loups le poussèrent vers la rampe occidentale du ravin, au sommet de laquelle se voyaient les ruines des deux moulins à vent.
Vaunoy sentit bientôt un air froid et humide frapper sa joue; en même temps, la vague lueur qui, malgré le bandeau, parvenait jusqu'à ses yeux, disparut tout à coup.
Tantôt il descendait les marches d'une sorte d'escalier taillé presque à pic; tantôt ses conducteurs le soulevaient à force de bras, le portaient pendant quelques pas et le déposaient ensuite sur le sol.
Cela dura dix minutes environ. Au bout de ce temps, Vaunoy entendit un bruit de voix confuses, et une forte odeur de tabac et d'eau-de-vie le saisit à la gorge.
On lui arracha son bandeau.
Il était chez les Loups, dans leur réfectoire, et arrivait au dessert.
La rouge clarté d'une demi-douzaine de torches qui brillaient autour de lui éblouit d'abord ses yeux habitués aux ténèbres. En outre, les cris assourdissants qu'un millier de larynx récemment abreuvés poussèrent à sa vue, faillirent de nouveau lui faire perdre la tête. Il y avait de quoi: c'étaient de tous côtés, énergiques menaces et clameurs de mort.
Mais bientôt un silence se fit. Simon Lion avait prononcé quatre mots qui produisirent un effet réellement magique. Les clameurs devinrent tout à coup murmures, et ces quatre mots répétés avec componction passèrent en un instant de bouche en bouche.
—Cinq cent mille livres! disait-on de toutes parts.
Ce chuchotement d'excellent augure ranima Hervé de Vaunoy mieux que n'eût fait le plus méritant de tous les baumes. Il se sentit revivre et devint brave de toute la grande peur qu'il avait eue.
Le spectacle qu'il entrevoyait, à mesure que ses yeux s'aguerrissaient au sombre éclat des torches, n'était pas fait cependant pour porter au comble sa sécurité.
Il était précisément au centre d'une nombreuse assemblée dont les groupes, attablés, sans ordre, autour de planches soutenues par des pieux fichés en terre, buvaient, mangeaient ou fumaient.
Cela ressemblait à une immense taverne.
La lumière partant d'un seul centre, où brillaient toutes les torches réunies, s'affaiblissait en radiant, de telle sorte que la majeure partie de la foule, fantastiquement plongée dans un vacillant demi-jour, prenait de loin une physionomie étrange et presque diabolique.
On ne pouvait calculer, même approximativement, le nombre des assistants, et l'aspect de cette cohue faisait naître l'idée de l'infini.
Les derniers rangs, en effet, disparaissant à demi dans l'ombre, semblaient se prolonger jusqu'à perte de vue; et, lorsqu'un mouvement fortuit ou l'étincellement d'une torche agrandissait le cercle de lumière, on voyait surgir de tous côtés de nouvelles figures de buveurs ou de fumeurs.
Or, tous ces buveurs et fumeurs étaient des Loups, honnêtes artisans de la forêt, qui, nous en sommes certains, possédaient au grand jour de fort débonnaires physionomies; mais la lueur sanglante des torches mettait à leurs traits une expression de férocité sauvage. S'ils étaient bons, ils n'en avaient pas l'air, en vérité.
Çà et là, dans la foule, Vaunoy reconnaissait quelque visage de vannier ou de sabotier, rencontré souvent dans la forêt. Deux ou trois Loups avaient gardé leurs masques de fourrure; et, nonobstant le flux perpétuel de la lumière et de l'ombre, Vaunoy crut pouvoir affirmer plus tard que ces Loups, obstinément masqués, avaient leurs raisons pour ce faire en sa présence: ils portaient la livrée de La Tremlays.
Au milieu de la salle, de la grotte, ou de la caverne (Vaunoy n'apercevant ni les parois, ni la voûte, ne pouvait assigner à ce lieu un nom fort précis), se trouvait une table mieux équarrie que les autres: autour de cette table siégeaient neuf vieux Loups de grande expérience, qui sans doute étaient les sénateurs de cette bizarre république.
Quant au dictateur, ce fameux Loup Blanc, dont parlait tant la renommée, Vaunoy eut beau chercher, il ne put le découvrir à aucun signe extérieur, et conclut qu'il était absent.
Au bout de quelques minutes, l'un des vieillards réclama le silence d'un geste, et se tourna vers Vaunoy, qui mettait tous ses efforts à ressaisir son sang-froid ébranlé.
—Qu'es-tu venu faire à la Fosse-aux-Loups? demanda le vieillard.
Vaunoy prit, comme on dit vulgairement, son courage à deux mains.
—J'y suis venu chercher ce que j'y ai trouvé, répondit-il d'un ton dégagé; je voulais voir les Loups.
—C'est une vue qui peut coûter cher, Hervé de Vaunoy. As-tu donc oublié tout le mal que tu nous as fait?
—Non, mais j'ai compté sur votre bon sens, et aussi sur votre misère que je croyais, je dois le dire, ajouta-t-il moins haut, plus grande qu'elle ne me paraît être en réalité.
—Nous vivons du mieux que nous pouvons, reprit le vieillard; on a voulu nous voler notre pain noir et notre petit cidre, nous volons nos voleurs, ce qui nous met à même de manger du pain blanc et de boire de l'eau-de-vie.
Un joyeux et bruyant éclat de rire accueillit la douteuse moralité de ces paroles.
—Bien dit, notre père Toussaint! cria-t-on de toutes parts.
—La paix, mes enfants, la paix! Quant à notre bon sens, nous te savons gré de ton compliment, mais, en définitive, qu'as-tu à faire de notre bon sens, qui nous conseille de te pendre, et de notre misère, que tu as tâché de rendre si complète?
—Je veux me venger, dit Vaunoy.
—N'as-tu pas, à La Tremlays, tes assassins ordinaires?
—Trêve, interrompit Vaunoy, dans un mouvement d'impatience qui le servit à merveille; expliquons-nous comme des hommes, et ne bavardons pas comme des avocats. Voulez-vous gagner cinq cent mille livres?
—Cinq cent mille livres! répétèrent encore les Loups qui avaient l'eau à la bouche.
—Cinq cents millions de tromperies! s'écria une rude voix dont le propriétaire, le petit Yaumi, perça la foule et vint dresser sa haute taille devant la table occupée par le sénat de la Fosse-aux-Loups.
—Notre père Toussaint et les autres, ajouta-t-il, ne faites pas attention à ce que dit ce misérable. Vous le connaissez, et d'ailleurs, en l'absence du Maître, vous ne pouvez rien décider.
Vaunoy dressa l'oreille à ce mot de maître. C'était là une nouvelle difficulté qu'il n'avait pu mettre en ligne de compte.
Le père Toussaint secoua la tête d'un air de mécontentement.
—Ami Yaumi, dit-il, le Maître est le maître, mais nous sommes bien quelque chose, et cinq cent mille livres ne se trouvent pas tous les jours sous le couvert. Cela mérite réflexion.
—Mais il ment comme un coquin qu'il est!
Les Loups poussèrent en choeur un murmure de désapprobation. Ces bonnes gens tenaient aux cinq cent mille livres annoncées, plus que nous ne saurions dire.
—Yaumi, mon garçon, reprit Toussaint, avec d'autant plus d'assurance qu'il se sentait soutenu; laisse-nous faire nos affaires: le Maître sera content.
—Et s'il ne l'est pas? demanda Yaumi.
Personne ne dit mot dans la foule. Le vieillard parut visiblement déconcerté.
—Il le sera, reprit-il encore après un silence; personne plus que moi n'est disposé à obéir au Maître, mais…
—Mais vous voulez braver la chance de lui désobéir! Écoutez! je sais, moi, que le Maître donnerait le plus clair de son sang pour voir cet homme face à face.
Vaunoy frémit de la tête aux pieds.
—Je sais, poursuivit Yaumi, que cet homme et lui ont à régler un compte long et embrouillé. Je veux aller chercher le Maître.
—Qui sait où on le trouvera?
—Je tâcherai; vous m'attendrez.
—C'est impossible! s'écria Vaunoy, mettant désormais son va-tout sur une seule chance; tout est manqué si dans deux heures je ne suis pas de retour à La Tremlays.
—Deux heures me suffiront, dit Yaumi.
Les vieillards se consultèrent.
Il faut croire que l'autorité de celui qu'on appelait le Maître, et qui n'était autre que le Loup Blanc, avait des proportions fort absolues, car, malgré sa violente envie de conquérir les cinq cent mille livres, la foule des Loups vint en aide à Yaumi.
—N'y a pas à dire, murmurait-on de tous côtés: faut que le Maître soit averti!
—Va donc, dit Toussaint à Yaumi; mais si, dans deux heures, tu n'es pas revenu, nous ferons à notre idée.
Yaumi ne s'ébranla point encore.
—Il faut auparavant, dit-il, que je sache tout ce que veut cet homme.
—C'est juste, repartit Toussaint; expliquez-vous, Hervé de Vaunoy.
—Les cinq cent mille livres dont il s'agit, dit le maître de La Tremlays, sont le produit des tailles de l'évêché de Dol, que M. l'intendant royal expédie à Paris. Les cinq cent mille livres resteront une nuit au château. Cela suffira.
—Je crois bien! s'écria Toussaint.
—Je crois bien! répétèrent les Loups.
—Quant à l'homme que je veux tuer, il est votre ennemi aussi bien que le mien; c'est le nouveau capitaine de la maréchaussée.
—Fût-il pis que cela, Hervé de Vaunoy, dit Toussaint d'un ton grave, mais non sans quelques regrets, n'espère pas l'aide de nos bras. Les Loups n'assassinent pas.
—Les Loups attaqueront la caisse; les Loups prendront les cinq cent mille livres; les Loups auront tout le profit. Moi, je ferai le reste.
Le vieux Toussaint secoua la tête d'un air de satisfaction non équivoque.
—Cela peut s'accepter, dit-il; en conscience, cela peut s'accepter. Eh bien! Yaumi, en sais-tu assez long?
—Je pars, répondit ce dernier.
Il mit en effet son masque sur son visage et disparut dans l'ombre.
Vaunoy s'assit. On plaça devant lui un verre d'eau-de-vie qu'il toucha de ses lèvres.
—Deux heures! pensait-il avec angoisse; si cet homme vient, quel sera mon sort?
Les Loups s'étaient remis à fumer et à boire, car ces pauvres gens, naguère artisans honnêtes et laborieux, une fois jetés violemment hors de leur voie, avaient pris, à peu de chose près, tous les vices qu'amène avec soi la fainéantise soutenue par la rapine.
Vaunoy, lui, comptait les minutes. De temps en temps, la voix du vieux Toussaint, qui demandait quelques explications sur le mode d'attaque, sur le moment du coup de main, etc., interrompait sa laborieuse rêverie. Ce fut heureux pour lui, car, si on ne l'eût point distrait de sa peur, sa peur l'aurait tué.
Une heure se passa, puis une heure et demie, puis l'aiguille de la montre de Vaunoy indiqua les deux heures révolues.
Vaunoy ouvrit sa poitrine à une longue et vigoureuse aspiration. Il se leva.
—Ma foi, dit Toussaint, Hervé de Vaunoy est dans son droit. Un honnête homme n'a que sa parole; nous avons la nôtre, et nous sommes des honnêtes gens.
—C'est clair! appuya l'assistance.
—Donc, tu peux te retirer, l'homme. Ton intérêt nous répond de ton exactitude. Demain, une heure après le coucher du soleil, nous serons au lieu désigné.
—À demain, dit Vaunoy, qui devançait ses guides vers l'entrée du souterrain.
On lui banda de nouveau les yeux. Quelques minutes après, il sautait joyeusement sur son cheval, qui l'attendait au-delà du fourré.
—Saint-Dieu! saint-Dieu! saint-Dieu! cria-t-il follement en pressant à grands coups d'éperons le galop de sa monture.
Comme on le pense le vieux majordome gagna son pari, car c'était Vaunoy qui avait frappé ces rudes coups à la porte extérieure de La Tremlays, et ce fut lui qui, au moment de la gageure, entra dans le salon, au grand étonnement de Lapierre.
En entrant, il se jeta, haletant, sur un fauteuil.
—Il est à nous! s'écria-t-il. J'ai joué ma vie, j'ai gagné, mais je jure Dieu qu'on ne m'y prendra plus!
—J'en reviens à ce que je disais, murmura Lapierre: que Dieu ait l'âme du capitaine! Maître Alain, voici votre écu.
XXIX Avant la lutte
Le lendemain, le convoi des deniers de l'impôt partit de Rennes dans la matinée. Il était escorté par la maréchaussée, à la tête de laquelle chevauchait le capitaine Didier, et par une compagnie de sergents à pied.
Le trajet de Rennes à La Tremlays se fit sans encombre. Tandis que les lourdes charrettes, chargées d'écus de six livres, s'embourbaient dans les fondrières de la forêt, l'attaque aurait été bien facile; mais nulle figure hostile ou suspecte ne se montra sur la route, et c'est à peine si Jude, qui suivait le capitaine, put conjecturer deux ou trois fois aux mouvements des branches qu'il y avait un être vivant, homme ou gibier, caché sous le couvert.
Les Loups dormaient ou ne se souciaient pas d'affronter les bons mousquets de la maréchaussée. À moins qu'ils n'eussent encore un autre motif de ne point se montrer.
On marchait bien lentement, et le soleil se couchait au moment où le convoi atteignait les premiers arbres de l'avenue de La Tremlays.
—Monsieur, dit Jude en se penchant à l'oreille du capitaine, il ne fait point bon pour moi au château. Ce que je cherche n'y est pas, et j'y pourrais trouver en revanche ce que je n'ai garde de chercher.
—Fi! mon brave garçon, répondit le capitaine avec un sourire, tu ne rêves plus qu'assassinat depuis hier. Certes, si tout ce que tu m'as raconté de ce Vaunoy est vrai, c'est un scélérat infâme et sans vergogne, mais je ne puis croire… et, après tout, qui te dit que ce charbonnier n'ait point menti?
—Pelo Rouan? Il ne mentait pas, monsieur, car sa voix tremblait et j'ai senti la sueur de son front tomber sur ma main. Oh! il ne mentait pas!… Et dame Goton et l'absence de notre petit monsieur?
—Tu as peut-être raison, dit le capitaine; en tout cas, tu es libre, mon garçon, et si tu as quelque ami dans la forêt, je te permets de lui demander l'hospitalité. Demain, tu nous rejoindras à Vitré.
—À demain donc! répondit Jude.
Sur le point de s'éloigner, il s'approcha davantage et ajouta à voix basse:
—N'oubliez pas ce qui vous regarde, mon jeune monsieur. Ce Pelo Rouan a parlé de vengeance, et il a l'air d'un terrible homme!
Didier sourit encore et fit un geste d'insouciante bravade.
—À demain, brave garçon! dit-il au lieu de répondre.
Jude prit un sentier de traverse et perdit bientôt de vue le convoi. Le soleil était couché depuis quelques minutes à peine, mais il faisait nuit déjà sous les sombres voûtes de la forêt. Les clairières seules montraient leurs ajoncs illuminés par cette lueur chatoyante que le crépuscule du soir laisse monter du couchant. Jude s'en allait à pas lents et la tête tristement baissée.
Il avait confié son cheval à un soldat pour que la bête eût sa provende au château.
Le bon écuyer sentait son courage l'abandonner en même temps que l'espoir. Pourquoi chercher encore lorsqu'on est sûr de ne point trouver? Jude avait besoin d'évoquer le souvenir vénéré de son maître pour garder quelque énergie à sa volonté chancelante.
Un péril à braver l'eût trouvé fort; s'il n'eût fallu que mourir, il serait mort avec joie. Mais il n'y avait rien, ni péril à braver, ni mort à affronter.
Treml n'aurait point le bénéfice des efforts tentés: à quoi bon combattre?
Jude, après avoir cheminé quelque temps sans but, prit la route de la loge du charbonnier Pelo Rouan.
—Nous causerons de Treml, se disait-il en soupirant; peut-être aura-t-il appris quelque chose depuis hier.
Jude n'avait pas fait vingt pas dans cette direction nouvelle, lorsqu'un bruit sourd, lointain encore, mais familier à son oreille de vieux soldat, arriva jusqu'à lui.
C'était évidemment le bruit produit par la marche d'une nombreuse réunion d'hommes, dont les pas s'étouffaient sur la mousse de la forêt.
Jude s'arrêta. Ce ne pouvait être l'escouade des sergents de Rennes, car les pas venaient du côté opposé à la ville, et avançaient plus rapidement que ne fait d'ordinaire une troupe soumise aux règles de la discipline.
Jude devinait rarement; il en était encore à s'interroger, lorsque l'agitation des branches du taillis lui annonça l'approche de cette mystérieuse armée.
Il n'eut que le temps de se jeter de côté sous le couvert.
Au même instant, une cohue pressée, courant sans ordre, mais à bas bruit, fit irruption dans le sentier que Jude venait de quitter.
À la douteuse clarté qui régnait encore, le vieil écuyer tâcha de compter, mais il ne put. Les hommes passaient par centaines, et incessamment d'autres hommes sortaient du fourré.
C'était un spectacle singulier et fait pour inspirer l'effroi, car aucun de ces hommes ne montrait son visage aux derniers rayons du crépuscule. Tous avaient la figure couverte d'un masque de couleur sombre.
Tous, hormis un seul qui portait au contraire un masque blanc comme neige, au milieu duquel luisaient deux yeux ronds et incandescents comme les yeux d'un chat-pard.
Cet homme, qui était de grande taille, mais de bizarre tournure, marchait le dernier. Lorsqu'il passa devant Jude, il se trouvait en arrière d'une cinquantaine de pas sur ses compagnons, et le vieil écuyer le vit avec étonnement faire, sans effort apparent, deux ou trois bonds réellement extraordinaires, qui le portèrent en quelques secondes à l'arrière-garde de la fantastique armée.
Jude demeura quelques minutes comme ébahi. Au bout de ce temps, sa lente intelligence ayant accompli le travail qu'une autre aurait fait de primesaut, il conjectura que ces sauvages soldats étaient des Loups. Mais où allaient-ils en si grand nombre et armés jusqu'aux dents?
Jude se fit cette question, mais il n'y répondit point tout de suite, bien que les Loups, chuchotant entre eux, eussent prononcé, en passant près de lui, plus d'un mot qui aurait pu le mettre sur la voie.
Il poursuivit sa route, tout pensif et fort intrigué, vers la demeure de Pelo Rouan.
Pendant qu'il marchait par les sentiers redevenus déserts de la forêt, son esprit travaillait, et les vagues paroles surprises çà et là aux Loups qui passaient, lui revenaient comme autant de menaces.
La loge de Pelo Rouan était fermée. Jude frappa de toute sa force à la porte close; personne ne répondit.
—C'est étonnant, pensa-t-il, entremêlant sans le savoir le désappointement présent et l'objet de sa récente préoccupation. Ce singulier personnage, masqué de blanc, qui marchait le dernier, avait des yeux semblables à ceux que je vis briller hier dans les ténèbres de cette loge… Ouvrez, mon compagnon, ouvrez à l'écuyer de Treml.
Point de réponse. Seulement, de l'autre côté de la loge, d'autres coups se firent entendre, comme pour railler ou imiter ceux qu'il distribuait libéralement à la porte.
Jude fit le tour de la cabane. Un rayon de lune, égaré à travers les branches des arbres, lui montra une petite fenêtre, fermée de forts volets qui s'agitaient sous l'effort d'une main cherchant à les ébranler à l'intérieur.
Au moment où Jude ouvrait la bouche pour répéter sa requête l'un des volets violemment arraché tomba auprès de lui.
En même temps, une forme de jeune fille dont la lune éclairait vaguement la silhouette, monta sur l'appui de la fenêtre, sauta aux pieds de Jude avec une légèreté de sylphide, et demeura un instant à genoux, les bras tendus vers le ciel.
—Sainte Vierge de Mi-Forêt, je vous remercie! murmura la jeune fille avec une ardente dévotion. Protégez-le, protégez-le! Si je le sauve, Notre-Dame, je vous donne un cierge, et une couronne, et ma croix d'or, et tout ce que j'ai, bonne Vierge!
Elle se signa, baisa une petite médaille suspendue à son cou, se releva d'un bond et disparut comme une biche sous le taillis.
Elle n'avait même pas aperçu Jude.
—Fleur-des-Genêts! dit le bon écuyer que ces diverses et inexplicables péripéties jetaient dans un complet abasourdissement. Qui veut-elle sauver? Et les autres! qui veulent-ils attaquer?
La lumière jaillit presque toujours de l'extrême confusion. Jude se pressa le front de ses deux mains, comme pour en faire sortir une pensée obscure, dont il sentait instinctivement l'importance et qu'il ne pouvait formuler.
Au bout de quelques minutes, il se redressa brusquement et laissa tomber ses bras le long de son corps. La pensée avait jailli; la lumière s'était faite dans les ténèbres de sa cervelle: il comprenait.
—Didier! s'écria-t-il d'une voix brève et coupée; c'est de Didier qu'elle parle; Pelo Rouan le déteste; elle veut le sauver parce qu'il veut le tuer. Et les Loups… par le nom de Treml, il y aura quelqu'un pour le défendre!
Et il se reprit à marcher à pas de géant dans la direction de La Tremlays.
Il semblait avoir retrouvé l'agilité de ses jeunes années, et perçait droit devant lui, au milieu des plus épais fourrés, comme un sanglier au lancer.
En ce moment, pour la première fois, il sentait quelle puissance avait prise au fond de son coeur son attachement pour le jeune capitaine, son nouveau maître. À cette honnête et fidèle nature, il fallait un homme à qui se dévouer, et le souvenir de Treml ne suffisait pas à satisfaire l'éternel besoin d'obéir et d'aimer qui constituait chez Jude, presque tout l'homme moral.
En arrivant à la grille du parc de La Tremlays, Jude était plus inquiet encore qu'au départ, car son flair de fils de la forêt lui révélait la présence d'une immense embuscade.
Il sentait d'instinct que le château était entouré de mystérieux ennemis.
Tout était tranquille encore néanmoins, et Jude resta indécis, n'osant peser sur la corde qui mettait en mouvement la cloche de la grille.
Qu'il entrât par là ou par la maîtresse porte, donnant sur la cour du château, il y avait pour lui danger pareil d'être reconnu; or, Jude ne s'appartenait point, et son zèle pour le capitaine ne pouvait lui faire oublier entièrement et si vite qu'il avait juré de donner sa vie à Treml.
Heureusement, pendant qu'il hésitait, il vit briller la lumière d'une lanterne à travers les arbres, et bientôt il distingua l'imposante tournure de dame Goton, qui, la pipe à la bouche et à la main un énorme trousseau de clés, s'en venait voir, selon sa coutume, si toutes les portes étaient bien closes.
Dame Goton et Jude étaient trop bons amis pour que le lecteur conserve la moindre inquiétude au sujet du vieil écuyer dans l'embarras.
Nous laisserons la femme de charge l'introduire avec tout le mystère désirable, et nous réclamerons place à table dans la salle à manger de M. Hervé de Vaunoy.
Le souper était copieux et bien ordonné. Béchameil, qui avait dormi sur sa rancune et n'était point fâché de veiller personnellement au salut de ses cinq cent mille livres, faisait grand honneur à une seconde édition de son fameux blanc-manger, qu'il avait revue et corrigée pour la circonstance.
Le vin était excellent; l'officier du roi, qui commandait les sergents de Rennes, se trouvait être un joyeux vivant; Didier lui-même accueillait avec plus de bienveillance l'hospitalité empressée de Vaunoy.
Une seule chose manquait au festin, c'était la présence d'Alix, retenue en son appartement par la fièvre qui ne l'avait pas quittée depuis la veille.
Mais Alix, il faut le dire, était merveilleusement remplacée par sa tante, mademoiselle Olive de Vaunoy, laquelle tenait le centre de la table, et faisait les honneurs avec une grâce qu'il ne nous est point donné de décrire.
Parmi les valets qui servaient à table, nous citerons maître Alain et Lapierre. Vaunoy ne les perdait pas de vue; et, tout en faisant mille caresses au jeune capitaine, il paraissait accuser ses deux suppôts de lenteur, et contenait difficilement son impatience.
Le premier service avait été enlevé pour faire place aux rôtis, puis à la pâtisserie, qui, placée au centre de la table, s'entourait d'un double cordon de dessert. On versait les vins du Midi, ce qui semblait causer à Béchameil et à l'officier rennais une notable satisfaction.
Didier tendit son verre par-dessus son épaule. Ce fut Lapierre qui versa. Vaunoy et lui échangèrent un rapide coup d'oeil.
Mais, au moment de porter le verre à ses lèvres, Didier se tourna brusquement et regarda Lapierre en face.
Le saltimbanque émérite soutint parfaitement ce regard, et demeura sans sourciller, à la position du laquais derrière la chaise de son maître.
Didier répandit ostensiblement le contenu de son verre sur le parquet, et fit à Lapierre un signe impérieux de s'éloigner, ce que celui-ci exécuta aussitôt en s'inclinant avec un feint respect.
Vaunoy était devenu pâle.
—Notre vin de Guyenne ne plaît pas au capitaine Didier? demanda-t-il en s'efforçant de sourire.
—Ne parlez pas ainsi, monsieur mon ami, interrompit Béchameil qui cherchait un bon mot depuis le potage, ou monsieur le capitaine vous actionnera en calomnie devant notre parlement.
Cela dit, Béchameil crut devoir éclater de rire.
—Monsieur de Vaunoy, répondit le capitaine avec une froide politesse, veuillez m'excuser, s'il vous plaît. Veuillez surtout faire en sorte que cet homme ne m'approche jamais. J'ai mes raisons pour parler ainsi, M. de Vaunoy.
—Sortez, Lapierre! dit le maître de La Tremlays. Mon jeune ami, ajouta-t-il, choisissez, je vous en supplie, entre tous mes valets. Vous plaît-il d'être servi par mon majordome en personne?
C'était littéralement tomber de Charybde en Scylla, car Lapierre, en sortant, avait remis au majordome le flacon qu'il tenait à la main.
Didier salua légèrement en signe d'acquiescement, et tendit son verre à maître Alain, qui l'emplit jusqu'au bord.
—À la santé du roi! dit le maître de La Tremlays en se levant.
Tous les convives l'imitèrent, excepté mademoiselle Olive, que le privilège de son sexe dispensait de ce mouvement.
—À la santé du roi! répéta Didier, qui but son verre d'un trait.
Un imperceptible sourire plissa la lèvre d'Hervé de Vaunoy.
Il fit un signe à maître Alain.
Celui-ci s'approcha d'une fenêtre ouverte et lança dehors le flacon qui avait servi à remplir le verre de Didier.
Nul ne remarqua cet incident, et le souper continua comme si de rien n'eût été.
Au bout de quelques minutes, Didier cessa tout à coup de répondre aux gracieuses prévenances dont l'accablait mademoiselle Olive. Sa tête pesait sur ses épaules; ses paupières luttaient en vain pour ne point se fermer.
On eût dit qu'il était en proie à un irrésistible besoin de sommeil.
Olive, scandalisée, rentra en un digne silence; ce qui permit au capitaine de s'endormir tout à fait.
—Saint-Dieu, dit Vaunoy, notre jeune ami n'est pas aimable ce soir! Il jette notre vin et s'endort à notre barbe. Lui auriez-vous conté une histoire, mademoiselle ma soeur?
Olive se pinça les lèvres et foudroya son frère du regard.
—Cela n'expliquerait pas pourquoi il a répandu son vin de Guyenne, dit Béchameil avec son habituelle naïveté.
—Nous lui passerons tout cela en faveur de son titre d'officier du roi, reprit joyeusement le maître de La Tremlays, et nous pousserons l'attention jusqu'à le faire emporter dans son fauteuil afin de ne point troubler son sommeil.
Deux valets en effet soulevèrent le siège de Didier et l'emportèrent toujours dormant, à sa chambre. Cela réjouit fort M. de Béchameil et l'officier rennais, qui jura sur son honneur que M. de Vaunoy savait exercer l'hospitalité dans les formes.
Didier ne s'éveilla point pendant le trajet. Les deux valets le déposèrent endormi sur son lit et se retirèrent.
Une heure après environ, un bruit terrible se fit autour du château. Les portes furent attaquées toutes à la fois, et brisées d'autant plus facilement qu'il ne se présenta personne pour les défendre.
Par une fatalité singulière, sergents et soldats de la maréchaussée se trouvaient casernés dans une grange qu'on avait fermée en dehors.
Une seule personne fit résistance, ce fut la vieille Goton qui après avoir inutilement essayé de relever le courage de maître Simonnet et des autres valets de Vaunoy, saisit bravement un mousquet, et fit le coup de feu par la fenêtre de la cuisine.
Au moment où l'on entendit les premiers bruits de cette attaque inopinée et furieuse, Vaunoy était dans son appartement avec maître Alain, Lapierre et deux autres valets armés.
—Voici l'instant, dit-il avec un certain trouble dans la voix; il dort et vous êtes quatre. Saint-Dieu! ne me le manquez pas cette fois.
—Je m'en chargerai tout seul, reprit Lapierre; et en vérité, ce jeune fou prend à tâche de me donner envie de le tuer. Voilà deux fois qu'il me foule aux pieds depuis hier.
—Trêve de paroles! interrompit Vaunoy; à vous le capitaine, à moi les Loups!
Les quatre estafiers s'engagèrent dans le long corridor qui conduisait à la chambre de Didier, Lapierre marchait le premier, épée nue dans la main droite, poignard dans la gauche.
Maître Alain venait le dernier, ce qui lui donna occasion de dire, sans être aperçu, un mot à sa bouteille carrée.
—Attention! dit Lapierre en arrivant à la porte qui n'était point fermée. Je vais l'expédier tout seul. Cependant s'il s'éveillait par le plus grand des hasards, vous viendriez à la rescousse.
Il entra. Une obscurité profonde régnait dans la chambre de Didier. Lapierre avança doucement; et, lorsqu'il se crut à portée du lit, il leva son épée.
Une autre épée arrêta la sienne dans l'ombre. Lapierre recula étonné.
—Lève la lanterne, Jacques, dit-il à l'un des valets.
Celui-ci obéit, et nos quatre assassins aperçurent debout, devant le lit de Didier endormi, un homme de grande taille, qui droit et ferme sur la hanche, présentait la pointe de son épée nue.
Le vieux majordome poussa un cri de surprise.
—Saint-Jésus, dit-il, gare à nous! Je le reconnais, cette fois; nous ne sommes pas trop de quatre: c'est Jude Leker, l'ancien écuyer de Nicolas Treml!
XXX Quatre contre un
Jude avait été introduit, comme nous l'avons dit, par la vieille femme de charge, et avait attendu son maître sur le lit de camp qui se trouvait dans un coin de la chambre.
Il s'était fort étonné lorsqu'il avait vu Didier, endormi, apporté par deux valets, et son inquiétude avait redoublé; mais il était resté coi, afin de n'être point aperçu.
À plusieurs reprises, quand les valets furent partis, il appela son maître à voix basse. Celui-ci plongé dans un sommeil de plomb n'eut garde de lui répondre. Le breuvage que lui avait versé maître Alain au souper était une préparation opiacée mêlée à forte dose au vin de Guyenne, si bien apprécié par M. de Béchameil.
Ce silence obstiné mit une lugubre appréhension dans l'esprit de Jude.
—C'est étrange! pensa-t-il. Serait-ce un cadavre que ces hommes viennent d'apporter?
Il se leva doucement et posa sa main sur le coeur du jeune homme qui battait fort tranquillement.
—Il dort! se dit Jude avec un soupir de soulagement. Que Dieu lui donne un long et tranquille sommeil!
Ce souhait devait être rempli outre mesure.
Au moment où Jude regagnait sa couche, le fracas de l'attaque éclata de toutes parts.
Le vieil écuyer prit son épée, et se tint prêt à tout événement.
Au bout de quelques minutes, il entendit un bruit de pas dans le corridor et saisit quelques mots de la conversation des quatre assassins.
—Il faut pourtant l'éveiller, se dit-il.
Et il secoua rudement Didier, qui resta inerte et comme mort.
Le brave écuyer, de guerre lasse, prit son parti et se plaça devant le lit, l'épée haute.
—Si c'est Pelo Rouan, pensa-t-il, je l'adjurerai au nom de Treml, et d'ailleurs, Pelo Rouan ne frappera pas un homme endormi, j'en suis sûr… Mais si ce n'est pas Pelo Rouan?
En guise de réponse à cette embarrassante question, Jude assura son épée et se mit en garde.
Au même instant, la porte fut ouverte et donna passage aux estafiers de Vaunoy.
Pour être plus vieux de vingt ans, Jude Leker n'avait point perdu cette robuste et martiale apparence qui avait donné jadis à réfléchir aux roués de la suite du régent.
Dans la position qu'il avait prise devant le lit du capitaine, sa grande taille se développait fièrement et montrait, à la vacillante clarté de la lanterne, le vigoureux dessin de ses formes athlétiques. Sur son visage régnait ce calme profond qui, lorsqu'un homme est en face du péril, annonce une détermination indomptable.
Son regard restait lourd, presque apathique, et chacun de ses muscles gardait l'immobilité de l'acier.
Au seul nom de Jude, Lapierre crut deviner une alarmante complication. La présence de l'ancien écuyer de Treml auprès du capitaine rendait plus irrévocable, s'il est possible, l'arrêt de mort qui pesait sur ce dernier, car cette réunion n'était peut-être pas due au hasard, et, en tout cas, elle donnait une force nouvelle aux motifs que Vaunoy avait de redouter Didier.
Le premier mouvement de Lapierre fut donc d'ordonner l'attaque; mais un coup d'oeil jeté sur la ferme attitude du vieil écuyer retint cet ordre sur sa lèvre.
Il connaissait de réputation Jude, qui avait passé autrefois pour le plus vaillant homme d'armes du pays rennais, et ce qu'il voyait de lui n'était point fait pour démentir cette renommée.
Jude était seul, mais des quatre estafiers deux étaient des valets pris pour faire nombre; le troisième, maître Alain, vieillard débile et usé par le vice, chancelait déjà sous le poids d'une ivresse fort avancée.
Le quatrième enfin, qui était Lapierre en personne, pouvait, poussé à bout, ne pas être un adversaire à dédaigner: mais la guerre n'était point son fait en définitive, et il ne combattait jamais qu'au pis-aller.
De sorte que les forces en présence, sans se balancer exactement, n'étaient pas non plus trop inégales.
Maître Alain était au flanc de Jude, à bonne distance, il est vrai; Lapierre faisait face, et les deux valets se trouvaient entre ce dernier et le marjordome.
Après cette courte réflexion, Lapierre baissa son épée et remit son poignard à sa ceinture.
—Mon compagnon, dit-il à Jude d'un ton délibéré, le vénérable maître d'hôtel de La Tremlays prétend vous reconnaître pour un ancien serviteur de la maison. À ce titre, je me déclare fort joyeux de faire votre connaissance. Voulez-vous, s'il vous plaît, nous livrer passage afin que nous puissions accomplir notre tâche?
Jude ne répondit point et demeura immobile.
—Mon compagnon, reprit Lapierre, nous sommes quatre et vous êtes seul. En outre, si vous voulez prendre la peine d'ouvrir vos oreilles, vous ne douterez point que nous n'ayons dans le château de nombreux auxiliaires.
Le fracas redoublait en effet, les Loups avaient fait irruption à l'intérieur. C'était un vacarme assourdissant qui eût éveillé un mort.
Pourtant le capitaine dormait toujours.
—Mon compagnon, dit pour la troisième fois Lapierre qui prit un ton caressant et envoya un rapide coup d'oeil à ses gens, je serais fâché d'user envers vous de violence, mais…
Il n'acheva pas. Les cinq épées lancèrent à la fois cinq gerbes d'étincelles.
Il y eut un court cliquetis. Maître Alain tomba sur ses genoux en poussant un gémissement sourd, et l'un des valets mesura le sol au milieu d'une mare de sang.
Jude, qui s'était fendu deux fois coup sur coup se remit en garde bellement.
Lapierre recula ainsi que le second valet.
Le mauvais succès de la traîtreuse attaque qu'il avait tentée au moment même où il semblait vouloir parlementer, le déconcerta quelque peu, et il jeta un piteux regard sur ses compagnons hors de combat.
—Vertudieu! grommela-t-il, ce n'était pas trop de quatre, en effet. Lève la lanterne, Jacques.
Jacques n'avait pas été touché. Il obéit.
La lumière tomba d'aplomb sur le justaucorps de Jude, et Lapierre poussa un cri de joie.
Le vieil écuyer restait droit et ferme, mais son sang coulait abondamment par trois blessures.
L'assaut n'était pas si mauvais que Lapierre l'avait cru d'abord.
—Il ne s'agit que d'attendre, reprit-il en ricanant.
Toute son insolence était revenue. Il ajouta:
—Du diable s'il reste un quart d'heure debout avec ces trois saignées. Attention, Jacques! il est à nous. Fais comme moi, accule-toi au mur et reste en garde. S'il quitte sa position pour m'attaquer, tu iras au lit et tu feras l'affaire; si c'est toi qu'il attaque, je me charge du capitaine. S'il se tient tranquille, ne bougeons pas. Dès qu'il tombera au bout de son sang, nous achèverons notre besogne.
Jacques obéit encore. Lapierre et lui s'adossèrent au mur. Maître Alain et l'autre valet gisaient à terre sans mouvement, et morts, suivant toute apparence.
Jude envisagea sa situation avec tout le calme de son stoïque courage: sa situation était désespérée.
Lapierre, l'effronté coquin avait parfaitement établi le dilemme; Jude ne pouvait se sauver qu'en attaquant, mais s'il attaquait, Didier était mort.
Le choix de Jude ne pouvait être douteux; il garda son poste.
Cependant, il se sentait faiblir de minute en minute; ses forces s'en allaient avec son sang.
Une fois, le bruit que faisaient les Loups s'approcha dans la direction de la chambre; Jude eut une lueur d'espoir.
—Pelo Rouan! cria-t-il, au secours!
Mais le bruit s'éloigna, et Pelo Rouan ne vint pas.
—Holà! dit Lapierre; le charbonnier se mêle-t-il aussi de protéger l'orphelin! heureusement il est à trop bonne distance pour entendre et, puisque ce brave garçon appelle ainsi les absents, c'est signe que sa cervelle déloge. Il a chancelé, sur ma foi!
Jude se redressa vivement, mais Lapierre ne s'était point trompé. Il avait chancelé.
En se relevant, il dit:
—Monsieur le capitaine, éveillez-vous!
—Ah ça! murmura l'ancien saltimbanque, c'est un taureau que cet écuyer? Il a déjà perdu plus de sang qu'il n'y en a dans mes veines, et il est encore debout. Si l'autre allait finir son somme, nous serions ici à terrible fête.
Jude pâlissait et haletait.
—Éveillez-vous, monsieur le capitaine! cria-t-il encore d'une voix affaiblie déjà. Éveillez-vous!
—Pourquoi ne pas lui donner le nom de son père, mon compagnon? demanda Lapierre avec ironie. Allons! ne te gêne pas. Ce nom, prononcé en ce lieu, aurait peut-être une vertu magique.
Jude ne comprenait point. Il mit la main sur une de ses blessures afin d'arrêter le sang: mais Lapierre impitoyable et pressé d'en finir, simula une attaque qui le força de se remettre en garde.
Le sang coula de nouveau.
—Éveillez-vous, monsieur, éveillez-vous! cria pour la troisième fois Jude, qui s'appuya, épuisé, aux colonnes du lit.
Didier dormait toujours.
Jude, à bout de forces, lâcha son épée, glissa le long du lit et tomba dans son sang.
—Dieu ne veut pas que je meure pour Treml! murmura-t-il avec un douloureux regret.
—Et pour qui donc meurs-tu, mon brave garçon! s'écria Lapierre en éclatant de rire. Est-ce que, par hasard, tu ne saurais pas?… Ce serait une excellente plaisanterie.
Il s'approcha de Jude qui respirait avec effort et ne bougeait plus.
—Mon compagnon, dit-il en lui tâtant le pouls, tu as encore trois minutes à vivre pour le moins. Veux-tu que je te conte une histoire? Qui ne dit mot consent, hé? retiens-toi de mourir, cela va t'amuser. Un soir, figure-toi, je passais par la forêt de Rennes, j'étais saltimbanque de mon métier et j'avais besoin d'un enfant. Ton pouls a l'air de vouloir s'éteindre: un peu de patience, que diable! Sur le revers d'un fossé, j'aperçus une jolie petite créature emmaillotée de peau de mouton. Je laissai la peau de mouton, mais j'emportai l'enfant qui faisait justement mon affaire. Une fois à Paris… Aurais-tu dessein de me fausser compagnie? J'abrège: cet enfant grandit; le hasard le fit échapper à ma tutelle; il devint page de M. le comte de Toulouse, puis gentilhomme de sa chambre, puis… À la bonne heure, voici ton pouls qui recommence à battre comme il faut. Puis capitaine de la maréchaussée. Devines-tu?
Une légère et furtive rougeur monta au visage de Jude, qui néanmoins demeura immobile et garda ses yeux fermés.
—Tu ne devines pas? reprit Lapierre. Eh bien! je vais te mettre les points sur les i pour que tu t'en ailles content dans l'autre monde. Cela t'expliquera en même temps pourquoi nous sommes ici de la part d'Hervé de Vaunoy: l'enfant que je trouvai dans la forêt avait nom Georges Treml.
À peine Lapierre avait-il prononcé ce nom qu'il poussa un cri de rage et de douleur.
Un mouvement d'incommensurable joie venait d'emplir le coeur de Jude et galvanisait son agonie. Le bon écuyer, retrouvant vie pour un instant au nom adoré du petit-fils de son maître, avait étreint, par un suprême effort, la gorge du saltimbanque qu'il tenait renversé sous lui.
—Au secours, Jacques! râla celui-ci.
Jacques s'élança, mais non pas assez vite. Jude avait ressaisi son épée et la plongea de toute sa force dans la poitrine de Lapierre.
Puis, s'appuyant d'une main aux colonnes du lit, il reçut le choc du dernier valet.
C'était encore un champion redoutable que Jude Leker à sa dernière heure. Le valet, grièvement blessé dès les premières passes, jeta son arme et s'enfuit.
Jude se traîna jusqu'à la lanterne qui, éteinte à demi et oubliée par terre, éclairait d'une lueur faible les résultats de cette scène de carnage. Il la prit, ramena la flamme, et s'aidant de ses mains, il regagna le lit où Didier, subissant toujours l'effet du narcotique, dormait son léthargique sommeil.
Ce fut avec une peine infinie que le bon écuyer, rassemblant tout ce qui lui restait de force, parvint à se relever. Il s'appuya d'une main sur les matelas, de l'autre il dirigea l'âme de la lanterne sur le visage de Didier.
Le capitaine était couché sur le dos, dans la position où l'avaient placé les valets de Vaunoy. Il n'avait point bougé depuis lors. La lumière tomba d'aplomb sur ses traits hardis et réguliers.
Jude se mourait, mais sa joie atteignit au délire. Il contempla un instant Didier endormi. Une extatique allégresse illumina sa simple et honnête physionomie, tandis que deux larmes brûlantes sillonnaient lentement le hâle de ses joues.
—C'est lui, murmura-t-il enfin, que Dieu le sauve et le bénisse! Voilà bien le front de Treml! et ces yeux fermés, je m'en souviens maintenant, sont bien les yeux d'un Breton: hardis et bons! Oh! c'est un beau soldat, que le dernier fils de Treml! C'est un digne rejeton du vieil arbre. Si je l'avais reconnu plus tôt!…
Il prit la main de Didier et se pencha sur elle, ne pouvant la soulever jusqu'à sa lèvre!
—Notre monsieur! mon fils! poursuivit-il avec une passion si ardente que les dernières gouttes de son sang loyal remontèrent à sa joue, éveillez-vous pour que je vous salue du vaillant nom de vos pères! Éveillez-vous, enfant de Treml; votre vie sera belle et glorieuse désormais…
Il s'arrêta; son regard exprima tout à coup une terreur.
—Mon Dieu! mon Dieu! cria-t-il d'une voix sourde; il dort et je vais mourir! Je vais mourir, emportant son secret, son bonheur: tout ce que Dieu vient de lui rendre!
Jude regardait maintenant son jeune maître avec des yeux découragés. La vie l'abandonnait; il le sentait, et c'était pour lui une accablante angoisse que de faire défaut pour ainsi dire au dernier Treml, que de l'abandonner en ce moment suprême, où un seul mot, prononcé et entendu, lui rendrait fortune et noblesse.
—Je ne veux pas mourir, reprit-il avec effort; ce serait trahison! Il faut que je vive pour le servir et pour l'aimer. Arrête-toi donc, mon sang; tu es à lui, tout à lui! Notre-Dame de Mi-Forêt, sainte mère du Christ, ayez pitié! Qu'il s'éveille, ou que je vive! Sainte Vierge! la mort est sur moi. C'est la première fois que j'ai peur!
Le malheureux vieillard tremblait son agonie et avait besoin de ses deux mains pour se retenir aux couvertures du lit. Une minute se passa pendant laquelle il souffrit un martyre que nous n'essaierons pas de dépeindre. Puis ses mains glissèrent lentement le long des couvertures.
—Éveille-toi! éveille-toi, râla-t-il. Écoute! Écoute-moi, notre monsieur! Il y a dans le creux du chêne de la Fosse-aux-Loups un parchemin et de l'or. Tout cela est à vous, Georges Treml… à vous! Moi, je suis un mauvais serviteur: je meurs quand vous auriez besoin que je vive. Pardonnez-moi!… pardonnez-moi! Treml! Treml!
Ses jambes fléchirent; il tomba pesamment à la renverse en prononçant une dernière fois le nom idolâtré de son maître.
Un silence de mort régna dans la chambre pendant quelques minutes. La lanterne, demeurée sur le lit, jetait encore par intervalles de tristes lueurs sur cette scène de désolation.
Tout à coup on entendit un long et retentissant bâillement.
L'un des cadavres s'agita et se mit à étirer ses membres, comme on fait après un bon sommeil.
Ce cadavre était celui de maître Alain, le majordome, lequel n'avait d'autre blessure qu'un large trou fait à son pourpoint. Le vieux buveur était tombé au choc de Jude, et, moitié par frayeur, moitié par ivresse, il ne s'était point relevé.
Or, on sait qu'un homme ivre, si poltron qu'il puisse être, s'endormirait à dix pas de la bouche d'un canon.
Maître Alain s'était endormi.
En s'éveillant, son premier soin fut de donner une marque d'affection à sa bouteille carrée. Il ne se souvenait de rien.
Après avoir avalé une ample rasade, il se leva, chancelant, et plus ivre que jamais.
—Pourquoi diable suis-je hors de mon lit? se demanda-t-il.
Un coup d'oeil jeté autour de lui éclaira sa mémoire.
—Oh! oh! dit-il; la bataille est finie. Voici mon vieux compagnon Jude dans l'état où je le désirais. Et ce jeune coquin de Georges Treml! il dort comme un bienheureux. Ma foi! je vais achever la besogne.
Il prit son poignard et marcha laborieusement vers le lit, non sans dire un mot en chemin à sa bouteille, pour se donner du courage. Au premier pas, il trébucha contre le corps de Lapierre.
—Tiens, gronda-t-il, le voilà qui dort aussi! Lapierre! viens m'aider, mon garçon.
Lapierre n'avait garde de répondre. Maître Alain se pencha sur lui et lui mit le goulot de son flacon carré dans la bouche.
—En veux-tu? demanda-t-il suivant sa coutume.
L'eau-de-vie se répandit à terre. Maître Alain se releva.
—Il ne boira plus! dit-il avec solennité.
Au moment où il arrivait à portée du lit, il s'arrêta pour écouter une voix douce, mais éplorée, qui chantait dans la cour, sous la fenêtre, un couplet de la romance d'Arthur de Bretagne.
—Joli moment pour chanter! murmura-t-il.
La voix s'interrompit et prononça tout bas avec un accent désolé:
—Didier! Didier!
—Présent! dit en riant le majordome. Allons! un autre couplet, encore un couplet!
La douce voix de jeune fille, comme si elle eût voulu obéir à cet ordre ironique, reprit cette partie de la complainte qui raconte les douleurs de la duchesse Constance de Bretagne, et chanta d'une voix pleine de larmes:
Elle cherchait, dans sa détresse, La forteresse Où l'Anglais tenait enfermé Son bien-aimé.
Puis elle dit encore:
—Didier! Oh! Didier! où es-tu?
Le vieux majordome, réduit à l'état d'enfance par son ivresse, s'approcha curieusement de la fenêtre pour voir la chanteuse; mais au même instant, la porte s'ouvrit, et une vive lumière inonda la chambre.
Maître Alain se retourna.
Il vit Alix de Vaunoy, pâle, l'oeil égaré, tenant à la main un flambeau.
Elle, aussi, prononça d'une voix étouffée le même nom que la chanteuse:
—Didier! Didier!
XXXI Alix et Marie
Alix de Vaunoy entra. Elle était bien changée; son visage gardait les traces d'une cruelle souffrance. Ses yeux avaient ce regard morne et fixe que laisse après soi la brûlante exaltation de la fièvre.
Au moment où le maître de La Tremlays avait donné le signal à ses quatre estafiers, Alix était couchée sur son lit de douleur et sommeillait péniblement. Autour d'elle veillaient mademoiselle Olive, sa tante, la fille de chambre Renée et une autre servante. Le fracas de l'attaque des Loups vint réveiller Alix en sursaut et frapper d'épouvante les trois femmes qui la gardaient. Mademoiselle Olive s'évanouit au premier coup de fusil, et les deux servantes s'enfuirent affolées par la frayeur.
Alix demeura seule.
Son sommeil, si court et si agité qu'il eût été, l'avait un peu reposée. Le bruit de l'attaque, en ébranlant la faiblesse de son cerveau, y ressuscita quelques vagues pensées, comme la secousse imprimée à un vase rempli d'eau y fait remonter les objets submergés.
Elle eut souvenir de son entretien avec Lapierre et de la mortelle douleur qui avait torturé son âme. Elle prononça le nom de son père, puis le nom de Didier, pour qui désormais sa tendresse était celle d'une soeur ou d'un ange.
Puis, encore, elle se leva, jeta sur ses épaules une mante, prit un flambeau et quitta sa chambre.
Il n'y avait personne pour la retenir.
Dans le corridor elle rencontra plusieurs Loups, qui, maîtres du château, le traitaient en pays conquis; mais les Loups s'enfuirent à l'aspect de cette pâle figure, qui ressemblait de loin à un fantôme.
Ils n'eurent garde de lui barrer le passage.
Elle choisit d'instinct le chemin de la chambre de Didier. On ne peut dire qu'Alix fût en état de somnambulisme. Elle était bien réellement éveillée; mais son intelligence flottait dans un milieu obscur; elle pensait comme on rêve.
Lorsqu'elle ouvrit la porte du capitaine, seule, au milieu de la nuit, l'idée ne lui vint même pas que ce pût être un acte condamnable ou simplement en dehors des lois des convenances. Malgré les demi-ténèbres où son esprit était plongé, elle savait que, entre elle et Didier, il existait un obstacle infranchissable, un abîme rendu plus profond par les accablantes insinuations de Lapierre.
Elle était résignée. Elle l'avait dit à Dieu.
Elle venait au secours d'un homme qui avait été son fiancé, mais qui était son frère.
Par l'angoisse de son dévouement plutôt que par l'enchaînement logique de ses souvenirs et des affreux soupçons qui avaient précédé sa fièvre, elle sentait que Didier était menacé de mort.
Et elle venait.
La scène que nous avons mis si longtemps à raconter, dans le chapitre qui précède, n'avait réellement duré que quelques minutes, et quand Alix arriva au seuil de la chambre de Didier, le combat avait déjà pris fin.
Elle entra, comme nous l'avons dit, en prononçant le nom de celui que sa pure et pieuse conscience lui permettait, lui ordonnait de défendre.
Le vieux majordome, stupéfait de cette apparition, demeura immobile, et n'eut pas même la force de demander conseil à sa bouteille. Alix qui avait fait quelques pas sans le voir, l'aperçut enfin, et, de sa main tendue, lui désigna la porte. Le vieillard sortit aussi vite que le lui put permettre le méchant état de ses jambes avinées.
Alix posa son flambeau sur la table et s'assit au pied du lit. Ses regards s'égaraient dans l'obscurité du corridor, à travers la porte entrebâillée.
La fièvre revenait et mettait un voile plus épais sur son esprit.
—Quelle étrange odeur! dit-elle après quelques secondes de silence, pendant lesquelles son oeil n'avait point cherché Didier. Pourquoi ces hommes dorment-ils sur le carreau? Ils sont heureux de pouvoir dormir. Moi je vais prier.
Elle mit la main sur son front, et entre ses lèvres pâles une prière coula murmurant.
Puis tout à coup elle frissonna, disant:
—Ils mentent, ils mentent! Ce ne fut pas mon père qui dirigea le bras de l'assassin!
—Didier! Didier! cria dans la cour, sous la fenêtre, la voix de jeune fille que nous avons entendue déjà.
—Didier! répéta mademoiselle de Vaunoy en faisant effort pour ressaisir sa pensée fugitive; oui, c'est vrai, je suis venue pour lui… où est-il?
Elle jeta son regard autour de la chambre et aperçut le capitaine dormant auprès d'elle. Cette vue sembla éclairer soudainement son intelligence.
—Je me souviens, dit-elle, voilà que je me souviens! Il y avait dans les paroles de ce misérable valet une terrible menace. Les assassins vont venir peut-être…
Elle tourna avec effroi vers la porte ses yeux qui rencontrèrent en chemin, sur le carreau, les trois prétendus dormeurs.
En même temps l'odeur du sang vint de nouveau blesser son odorat.
—Ils sont venus, s'écria-t-elle; est-il blessé? Non. Il repose. Dieu soit loué! son sommeil est tranquille. Mais qui donc a pu le défendre?
Elle prit le flambeau et l'approcha successivement des trois cadavres.
Elle reconnut Lapierre, lequel gardait, mort, son cynique et insouciant sourire.
Elle reconnut aussi l'autre valet.
Le troisième visage, celui de Jude, était étranger à mademoiselle de Vaunoy. Elle le considéra un instant en silence, puis, se penchant tout à coup, elle prit une de ses mains et la serrant avec passion:
—Que Dieu ait votre âme, murmura-t-elle avec gratitude, vous dont je ne sais pas le nom; vous êtes mort pour le défendre. Chaque matin et chaque soir, quand je serai loin du monde, je dirai une prière pour que Dieu vous reçoive en sa miséricorde. Ils étaient trois contre vous, davantage peut-être. Vous étiez un vaillant homme et un digne serviteur!
Elle se releva et revint vers Didier.
—Je veux rester là, reprit-elle: on n'osera pas le tuer devant moi.
Les Loups, cependant, continuaient de parcourir le château; les uns buvaient, les autres dévastaient. Le bruit du pillage et de l'orgie arrivait, comme par bouffées, le long des corridors.
Lorsque ce fracas se calmait, Alix entendait, sans trop y prendre garde, des sanglots de femme dans la cour.
Parmi ces sanglots, elle crut saisir une seconde fois le nom de Didier, et son oreille s'ouvrit avidement.
—Il ne m'entend pas! disait la voix avec découragement; il reconnaîtrait mon chant, s'il m'entendait.
Puis elle chantait parmi ses larmes:
Elle cherchait, dans sa détresse, La forteresse Où l'Anglais avait enfermé Son bien-aimé.
Alix se précipita vers la fenêtre. La voix continua:
La nuit venait dans l'ombre De la tour sombre, Elle disait sous le grand mur: Arthur! Arthur!
Marie! c'est Marie! dit Alix dont le coeur battit avec force, c'est Marie, la fiancée de Didier.
Elle ouvrit la fenêtre.
—Marie! appela-t-elle.
La pauvre Fleur-des-Genêts s'était laissée tomber sur l'herbe. Elle se releva vivement et reconnut à la fenêtre éclairée les traits pâlis de mademoiselle de Vaunoy.
—L'avez-vous vu? demanda-t-elle.
—Il est là, répondit Alix en se tournant vers le lit.
La chambre de Didier était au premier étage. La fenêtre qui s'ouvrait sur la cour se trouvait entourée de vigoureuses pousses de vigne, dont les branches bossues descendaient tortueusement jusqu'au sol. Fleur-des-Genêts s'élança, légère comme un oiseau. La vigne lui servit d'échelle.
L'instant d'après elle sautait au cou d'Alix.
—Où est-il? s'écria-t-elle.
Alix lui montra le lit, où Didier, revêtu de son uniforme était étendu…
—Comme je souffrais! dit-elle en essuyant une larme qui n'avait pas eu le temps de sécher et qui brillait au milieu de son sourire; je tremblais d'être arrivée trop tard. Merci, Alix… merci, ma bonne demoiselle. Il dort; il ne sait pas que sa vie est en danger.
—Et comment le sais-tu toi, Marie? demanda mademoiselle de Vaunoy qui songeait à son père et avait peur.
—Comment, je le sais, Alix? Ne sais-je pas tout ce qui le regarde?…
Les yeux des jeunes filles se rencontrèrent.
Alix demanda:
—Le danger qui le menaçait est-il donc connu dans la forêt?
—C'est de la forêt que vient ce danger, mademoiselle. Ils sont partis ce soir de la Fosse-aux-Loups. Béni soit Dieu qui a permis que les Loups n'aient point trouvé encore la chambre où il repose, il faut l'éveiller bien vite.
—Les Loups, répéta mademoiselle de Vaunoy avec terreur; les Loups veulent-ils donc aussi l'assassiner?
—Non, pas eux, mais un misérable dont j'ignore le nom, et qui leur a ouvert les portes de La Tremlays. Mon père déteste le capitaine, parce qu'il est français, et encore pour autre chose. Mon père a dit: je ne frapperai pas, mais je laisserai frapper. C'était dans notre loge qu'il disait cela, et moi j'écoutais derrière la porte de ma chambre. Je me suis jetée aux genoux de mon père; mon père m'a enfermée dans ma chambrette. Ah! que j'ai pleuré! Puis j'ai repris courage, à force de prier. Regardez mes mains, Alix, elles saignent encore. J'ai brisé les volets de ma fenêtre, j'ai sauté dehors et je suis accourue à travers les taillis. Mais les murs du parc sont bien hauts, ma chère demoiselle. J'ai donné mon âme à Dieu avant de les franchir, car je croyais que l'heure de ma mort était venue. Notre-Dame de Mi-Forêt a eu pitié de moi, Didier est sain et sauf, et je vous trouve veillant sur lui comme un bon ange.
Elle s'interrompit tout à coup en cet endroit. Un nuage passa sur son front.
—Mais pourquoi veillez-vous sur lui, Alix? demanda-t-elle.