Front matter (continued 3)
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—Voyons! se disait-il d'un ton moitié enjoué, moitié sérieux: voyons si je me trompe! si je me souviens ou si je divague! ma mémoire ou mon imagination me dit qu'au bout de cette allée, à droite, il y a un berceau, et dans un berceau une statue de nymphe antique. Voyons?
Il prit sa course, impatient; car l'illusion avait grandi et il en était déjà à craindre une déception.
À quelques pas de l'endroit où la charmille faisait un coude, il s'arrêta et glissa son regard à travers les branches. Il devint pâle, mit la main sur son coeur et laissa échapper un cri. Berceau et statue étaient là devant ses yeux.
Seulement au cri qu'il poussa, la statue animée, nymphe vêtue de blanc, tressaillit vivement et se retourna.
XIX Sous la charmille
L'illusion s'enfuit tambour battant. Dans cette gageure qu'il avait engagée contre lui-même, Didier avait parié pour un berceau et une statue. Le berceau existait, mais ce qu'il venait de prendre pour une statue était une jeune fille en chair et en os, mademoiselle Alix de Vaunoy de La Tremlays.
La méprise du reste était fort excusable. Au moment où Didier l'avait aperçue, mademoiselle de Vaunoy lui tournait le dos. Elle était debout et immobile au centre du berceau, lisant une lettre froissée et sans doute bien souvent relue. Ses beaux cheveux noirs avaient, ce matin, de la poudre, et une robe de mousseline blanche formait toute sa toilette.
Au cri poussé par Didier, elle se retourna, comme nous l'avons dit, et le papier qu'elle lisait s'échappa de sa main.
Son premier mouvement fut de fuir, mais la réflexion la retint. Elle fit même un pas vers le coude de la charmille, où, suivant toute apparence, Didier allait se montrer.
Elle avait reconnu sa voix.
Mademoiselle de Vaunoy avait sur son visage cette pâleur qui présage de décisives résolutions. Son regard, ordinairement hardi dans sa douceur, était triste, timide et grave. Didier s'avança vers elle d'un air embarrassé. Pour prendre contenance, il se baissa et releva la lettre qu'Alix avait laissée tomber. Cette lettre était de lui. Il la reconnut et son malaise augmenta.
—C'est la lettre que vous crûtes devoir m'écrire pour m'annoncer votre départ, dit Alix avec simplicité. Je suis bien aise qu'elle soit tombée entre vos mains, vous la garderez.
Didier demeura muet. Alix reprit:
—J'ai été heureuse de vous revoir, car je me souvenais de vous comme d'un frère.
Didier l'avait appelée ma soeur dans son rêve, et bien souvent il lui était arrivé de comparer le sentiment qu'il gardait pour elle à la tendresse d'un frère. Et pourtant il demanda:
—Alix, dites-vous la vérité?
—Je dis toujours la vérité, répondit-elle.
Elle eut un sourire grave et poursuivit:
—Parlons d'elle, je le veux.
«C'est une chère enfant. Son regard est pur comme le regard d'un ange. Son âme est plus pure que son regard.»
—De qui parlez-vous? balbutia Didier.
—Oh! fit Mlle de Vaunoy dont la voix devint plus sévère, vous n'avez rien à vous reprocher, je le sais; mais ne niez pas, ce serait mal. Il y a une fraternité entre nous autres jeunes filles de la forêt. Je suis noble et riche, elle est paysanne et pauvre; mais, enfants, nous nous sommes rencontrées souvent dans les bruyères. Nous avons joué autrefois sous les grands chênes qui protègent Notre-Dame de Mi-Forêt; je l'avais apprivoisée, la petite sauvage! Depuis lors, tandis qu'elle restait dans sa solitude, je faisais, moi, connaissance avec le monde; tandis qu'elle courait libre sous le couvert, j'apprenais à porter le velours et la soie, à parler, à me taire, à sourire. Étrange destinée! elle, dans sa solitude, moi, au milieu des somptueuses fêtes de Rennes, nous avons subi toutes deux le même sort. Dieu la destinait à l'homme que je… que je croyais souhaiter pour mari.
—Vous ne le croyez plus, Alix?
—Un jour, il y avait deux mois que vous étiez parti, Didier, je me promenais seule dans la forêt, songeant encore aux fêtes de Mgr le comte de Toulouse, lorsque j'entendis une voix connue qui chantait sous le couvert la complainte d'Arthur de Bretagne.
—Fleur-des-Genêts! balbutia le capitaine.
Alix sourit doucement.
—Vous savez enfin de qui je parle, Didier, dit-elle. Il y avait bien longtemps que je ne l'avais vue. Que je la trouvai belle, ce jour-là! Elle me reconnut tout de suite et vint à moi les bras ouverts. Puis elle prit dans son panier de chèvrefeuille un beau bouquet de primevères qu'elle attacha à mon corsage, puis encore elle me parla de vous.
—De moi! prononça involontairement Didier.
—Elle ne vous nomma point, mais je vous reconnus; je sentis quel était mon devoir.
—Hélas! mademoiselle, s'écria Didier, je suis bien coupable peut-être…
—Envers elle, oui, monsieur, si vous dites un mot de plus, car elle est votre fiancée.
Il y eut un moment de silence. Alix reprit:
—Quand elle sera votre femme…
Elle s'interrompit parce que le regard du jeune capitaine avait exprimé la surprise.
—Elle sera votre femme, poursuivit-elle cependant avec fermeté; vous le voulez… et vous le devez. Elle est bien pauvre, mais vous avez votre épée, et vous n'êtes point de ceux que leur naissance enchaîne à l'orgueil!
Didier se redressa.
—Je ne suis pas gentilhomme, c'est vrai, dit-il, je le sais. Peut-être n'était-il pas besoin de me le rappeler.
Alix lui tendit la main cette fois et répliqua:
—Excusez-moi, je plaide la cause de mon amie.
Les capitaines n'aiment pas à être congédiés, même de cette façon noble et charmante.
—Mademoiselle, dit-il, la cause de Marie n'avait peut-être pas besoin d'être plaidée; mais voyons, puisque nous sommes le frère et la soeur, noble soeur et frère de roture, j'ai bien le droit d'interroger.
—Interrogez.
—Votre conduite a-t-elle pour cause la distance qui nous sépare?
—Non.
—Y aurait-il sous jeu un autre mariage?
—Mon père veut en effet me marier.
—Ah! ah!
—Mais celui qu'on me propose ne sera jamais mon mari.
—N'a-t-il pas un nom qui soit au niveau du vôtre? demanda Didier non sans raillerie.
—C'est M. de Béchameil, marquis de Nointel, intendant royal de l'impôt.
Didier éclata de rire.
Comme s'il y avait eu de l'écho sous la charmille, un autre rire épais et bruyant retentit à une vingtaine de pas, derrière le feuillage.
—Folle que je suis! s'écria Alix. Je ne vous ai pas dit le principal. Il n'est plus temps, ce sont eux; à bientôt, nous nous reverrons encore une fois!
Elle s'enfuit précipitamment, laissant le capitaine étourdi de cette disparition subite.
L'éclat de rire se répéta sous la charmille. Un bruit de voix s'y joignit et bientôt, au tournant de l'allée, débouchèrent MM. de Vaunoy et de Béchameil.
XX Avant et après le déjeuner
Vaunoy et l'intendant royal semblaient de fort heureuse humeur. Ils marchèrent avec empressement vers Didier qui avait peine à se remettre et gardait une contenance embarrassée.
—Nous arrivons ici, mon cher hôte, dit Vaunoy, guidés par vos éclats de rire. La promenade solitaire vous rend-elle donc si joyeux?
—Ai-je ri? demanda machinalement Didier.
—Oui, Saint-Dieu! vous avez ri.
—Le fait est que vous avez ri, dit Béchameil. J'ai l'honneur de vous présenter le bonjour.
—Je ne me souviens pas… commença Didier.
—Eh! dit Vaunoy avisant le papier que celui-ci tenait encore à la main, c'est sans doute cette lettre qui causait votre hilarité matinale?
—Je ne serai pas éloigné de le croire, appuya Béchameil; veuillez me donner je vous prie, des nouvelles de votre santé.
Didier froissa la lettre et la déchira en tout petits morceaux. Cela fait, il salua l'intendant royal et lui répondit par quelque banale politesse. M. de Béchameil avait complètement mis bas ses fâcheuses dispositions de la veille: Vaunoy venait de lui faire entendre qu'il n'avait rien à craindre d'un semblable rival et que la main d'Alix lui était assurée. Aussi se sentait-il porté vers Didier d'une bienveillance inaccoutumée.
Quant à Vaunoy, il n'avait point dépouillé son masque de bonhomie. On eût dit, en vérité, un brave oncle abordant son neveu chéri.
—Messieurs, dit le capitaine dont la froideur contrastait fort avec la cordialité de ses hôtes, vous plairait-il que nous parlions maintenant de ce qui concerne le service de Sa Majesté?
—Assurément, répondit Vaunoy.
Et Béchameil répéta:
—Assurément!… Pourtant, ajouta-t-il après réflexion, je pense, sauf avis meilleur, qu'il serait convenable de déjeuner d'abord.
—Fi! monsieur de Béchameil! dit Vaunoy en souriant.
—Mettez, monsieur mon ami, que je n'aie point parlé. Je préfère évidemment le service du roi au déjeuner et même au dîner! Mais ceci n'empêche point qu'un déjeuner refroidi soit une triste chose. Nous vous écoutons, Monsieur le capitaine.
Didier tira de son portefeuille un parchemin sur lequel Vaunoy jeta les yeux pour la forme. Béchameil, en lisant le seing royal, crut devoir ôter son feutre et prier Dieu qu'il bénît Sa Majesté.
—Sur la proposition de S. A. R. Mgr le comte de Toulouse, gouverneur de Bretagne, dit le capitaine, le roi m'a conféré mission d'escorter les fonds provenant de l'impôt à travers cette contrée qui passe pour dangereuse…
—Et qui l'est! interrompit Vaunoy.
—Qui l'est énormément, ajouta Béchameil.
—Le roi m'a chargé en outre, reprit Didier, de veiller à la perception des tailles, et Son Altesse Sérénissime m'a donné mission particulière de poursuivre et détruire, par tous moyens, cette poignée de rebelles qui portent le nom de Loups.
—Que Dieu vous aide! dit Vaunoy. C'est là, mon jeune ami, une noble mission.
—Une mission que je ne vous envie en aucune façon, mon jeune maître! pensa tout bas Béchameil. Dieu vous assiste! prononça-t-il à haute voix.
—Je vous rends grâces, messieurs. Dieu protège la France, et son aide ne nous manquera point. Je pense que la vôtre ne me fera pas défaut davantage.
À cette question faite d'un ton de brusque franchise, Vaunoy répondit par un mouvement de tête accompagné d'un diplomatique sourire. Béchameil, malgré sa bonne envie, ne put imiter que le mouvement. Ce gastronome n'était point diplomate.
Didier insista.
—Je puis compter sur votre aide? demanda-t-il une seconde fois.
Vaunoy répondit:
—À plus d'un titre, mon jeune ami: pour vous-même et pour Sa Majesté.
—Je m'en réfère aux paroles de M. de Vaunoy, dit Béchameil.
—Merci, messieurs. Je n'attendais pas moins de deux loyaux sujets du roi. Je fais grand fonds sur votre secours, et vous préviens à l'avance que je ne ménagerai pas votre bonne volonté. Veuillez me prêter attention.
Béchameil tira sa montre et constata avec douleur que l'heure normale du déjeuner était passée depuis dix minutes. Il poussa un profond soupir, n'osant pas manifester plus clairement son chagrin.
—Je ne suis point arrivé jusqu'ici, reprit Didier, sans avoir arrêté mon plan de campagne. Toutes mes mesures sont prises. La maréchaussée de Rennes est prévenue; celle de Laval marche sur la Bretagne à l'heure où je vous parle. Les sergenteries de Vitré, de Fougères et de Louvigné-du-Désert me seconderont au besoin.
—À la bonne heure! s'écria Béchameil. Tout cela formera une armée respectable.
—Trois cents hommes environ, monsieur.
—Ce n'est pas assez, dit Vaunoy. Les Loups sont en nombre quadruple.
Béchameil modéra sa joie.
—J'avais cru qu'ils étaient plus nombreux que cela, repartit froidement le capitaine. Nous serons un contre quatre. C'est beaucoup!
—Je ne saisis pas bien, dit Béchameil.
—C'est beaucoup, répéta Didier, parce que nous aurons de notre côté tous les avantages. Vous ne pensez pas, je suppose, que je veuille les attaquer à la Fosse-aux-Loups? Ne vous étonnez point, monsieur de Vaunoy, si je sais le nom de leur retraite. Grâce à des circonstances que je ne juge point à propos de vous détailler ici, je connais la forêt de Rennes comme si j'y étais né.
À ce dernier mot, Hervé de Vaunoy tressaillit violemment et devint si pâle que Béchameil crut devoir le soutenir dans ses bras.
—Qu'avez-vous, monsieur mon ami? demanda l'intendant.
—Rien… je n'ai rien, balbutia Vaunoy.
—Si fait! je parie que c'est le besoin de prendre quelque chose qui vous travaille. Et, par le fait, l'heure du déjeuner est passée depuis trente-cinq minutes et une fraction.
Vaunoy, par un brusque effort, s'était remis tant bien que mal. Il repoussa Béchameil.
—Capitaine, dit-il, je vous prie de m'excuser. Un éblouissement subit… je suis sujet à cette infirmité. Vous plairait-il de poursuivre?
—Dans votre intérêt, monsieur mon ami, insista héroïquement Béchameil, je vous engage à prendre quelque chose. Nous vous ferons raison, le capitaine et moi.
Vaunoy fit un geste d'impatience, et Béchameil reconnut avec découragement que le déjeuner était désormais indéfiniment retardé.
—Je vous disais, reprit Didier qui n'avait prêté à cette scène qu'une attention médiocre, je vous disais que la forêt est pour moi pays de connaissance; je sais que la position des Loups est inexpugnable, et ne prétends point courir les chances d'une attaque, au moins tant que les deniers de Sa Majesté ne seront point à couvert. Il me faut, à moi aussi, des positions dans la forêt, et je vous demande, à vous, monsieur de Vaunoy, votre château de La Tremlays, à vous, monsieur l'intendant royal, votre maison de plaisance de la Cour-Rose.
—Ma folie, s'écria Béchameil; et qu'en prétendez-vous faire, monsieur?
—Je ne sais: peut-être une place d'armes.
—Mais il y a des tapis dans toutes les chambres, monsieur; il y en a pour vingt mille écus…
—Fi! monsieur de Béchameil, fi! voulut interrompre Vaunoy.
Cette fois le financier se montra rétif.
—Il y a, continua-t-il, des meubles sculptés, incrustés, dorés. Il y en a pour trente mille écus, monsieur!
—Fi! monsieur de Béchameil, fi! répéta Vaunoy.
—Il y a des porcelaines du Japon, de la faïence d'Italie, des grès de Suisse, des cristaux de Suède. La batterie de cuisine seule vaut quatorze mille cinq cents livres, monsieur. Et vous voulez mettre tout cela au pillage! Vos soldats dévaliseraient mon garde-manger; ils boiraient ma cave… ma cave qui est la plus riche de France et de Navarre! Ils écailleraient mes mosaïques, crèveraient mes tableaux, briseraient mes cristaux, que sais-je! Une place d'armes! Morbleu! monsieur, pensez-vous que j'aie fait bâtir ma folie pour héberger vos soudards!
—Fi! monsieur de Béchameil! répéta Vaunoy pour la troisième fois; Saint-Dieu! fi! vous dis-je.
Le financier s'arrêta essoufflé. Didier regarda l'interruption comme non avenue, et reprit avec le plus grand calme:
—Peut-être une place d'armes. En tout cas, je puis vous faire promesse, messieurs, de vous prévenir deux heures à l'avance.
—Cela suffira, dit Vaunoy qui semblait résolu à tout approuver.
—Monsieur mon ami, s'écria Béchameil exaspéré, je ne vous comprends pas! Savez-vous que je ne donnerais pas ma petite maison pour cent mille pistoles!
Vaunoy lui serra fortement la main. C'est là un signe que les intelligences, même les plus épaisses, comprennent par tous pays.
Le financier se tut instinctivement.
—Je pense, mon cher hôte, demanda Vaunoy du ton de la plus cordiale courtoisie, que ces mesures dont vous parlez forment la dernière partie de votre plan. Avant de vous fortifier, vous vous occuperez sans doute de convoyer les espèces qui vous attendent à Rennes, car on dit que la cassette du roi est vide, ou peu s'en faut.
—Tel est en effet mon projet, monsieur.
—Donc, en attendant que La Tremlays devienne place d'armes, nous en ferons, s'il vous plaît, une auberge où se reposera l'escorte de l'impôt.
—L'impôt, répondit le capitaine, reste sous la garantie et responsabilité de M. l'intendant royal tant qu'il n'a point franchi les frontières de la Bretagne. C'est donc à M. l'intendant de faire choix du lieu où l'escorte passera la nuit.
Une expression de singulière inquiétude se répandit sur le visage du maître de La Tremlays. Il fallait que cette inquiétude fût bien puissante pour que Vaunoy habitué comme il l'était à dompter souverainement sa physionomie, n'en pût réprimer les symptômes.
Didier et l'intendant la remarquèrent.
Le premier n'y fit pas grande attention. Il croyait connaître Vaunoy qu'il méprisait sans le soupçonner de trahison. Sa hautaine insouciance ne daigna point se préoccuper de ce mince incident.
Quant à Béchameil, il interpréta à sa manière l'angoisse évidente du maître de La Tremlays. Il pensa que Vaunoy, voyant que le choix de la halte restait entre ses mains, à lui, Béchameil, redoutait sa décision pour l'office et les provisions du château.
—Monsieur mon ami, dit-il en conséquence, je dois vous prévenir tout d'abord que les frais de convoi me regardent…
Vaunoy pâlit et fronça le sourcil.
—Je paierai tout, poursuivit l'intendant: l'hospitalité est pour moi un devoir.
—Vous prétendez donc recevoir les gens du roi dans votre maison de la Cour-Rose? demanda Vaunoy dont l'anxiété augmentait visiblement.
—Non pas, monsieur mon ami, non pas! s'écria vivement Béchameil.
Vaunoy respira longuement. Ses couleurs vermeilles reparurent aux rondes pommettes de ses joues.
Ce mouvement fut tellement irrésistible et marqué que Didier ne put s'empêcher d'y prendre garde.
Ce fut, au reste, l'affaire d'un instant, et, à mesure que le calme revenait sur le visage de Vaunoy, les doutes du jeune capitaine se dissipaient.
Mais, pour un spectateur attentif et désintéressé de cette scène, il eût été évident qu'un hardi dessein venait de surgir dans le cerveau de Vaunoy, dessein que favorisait grandement l'option de M. de Béchameil, désignant La Tremlays pour lieu de repos à l'escorte des gens du roi.
Béchameil qui était à cent lieues de penser que sa décision pût faire plaisir à Hervé de Vaunoy, prit à tâche de l'excuser et de la motiver, ce qu'il fit à sa manière.
—Je vous répète, monsieur mon ami, dit-il, que vous n'aurez rien, absolument rien à débourser.
—Laissons cela, interrompit Vaunoy.
—Permettez! Je suis, vous me faites, j'espère, l'honneur d'en être persuadé, un sujet fidèle et dévoué de Sa Majesté. Ma pauvre maison est fort à son service, depuis les fondements jusqu'aux combles, y compris, bien entendu, les étages intermédiaires, mais il s'agit de cinq cent mille livres tournois.
—Cinq cent mille livres tournois? répéta lentement le maître de La Tremlays.
—Tout autant, monsieur mon ami, il y a même quelques écus de plus. Si cette somme était enlevée, mon aisance, qui est honnête, serait terriblement réduite. Or, suivez bien: ma folie de la Cour-Rose n'est point propre à soutenir un siège, et si les Loups…
Vaunoy haussa les épaules avec affectation.
—Monsieur l'intendant a raison, dit le capitaine qui, depuis dix minutes, n'apportait plus à la discussion qu'une attention fort médiocre.
—Permettez, dit encore Béchameil répondant au geste de Vaunoy; je serais mortifié que vous puissiez croire…
—Allons déjeuner, interrompit en souriant le maître de La Tremlays.
Le coup était d'un effet sûr: il porta. Béchameil remua convulsivement les mâchoires, comme s'il eût voulu parfaire son explication; mais il ne put que répéter ces mots qui éveillaient les plus tendres échos de son coeur:
—Allons déjeuner.
Vaunoy s'appuya familièrement sur le bras de Didier. Béchameil, les narines gonflées et saisissant au vol parmi les effluves épandues dans l'air toutes celles qui venaient de l'office, ouvrit la marche. En chemin il fut décidé que le convoi d'argent partirait de Rennes le lendemain. De la ville au château, l'étape était courte, mais les routes de Bretagne, en l'an 1740, étaient tracées de manière à quadrupler la distance.
Béchameil, malgré la proéminence notable de son abdomen, monta le perron en trois sauts. Une minute après, il nouait sa serviette autour de ses mentons et dégustait savamment un salmis d'ailerons de bécasses qu'il déclara sans pareil et fêta en conscience.
Hervé de Vaunoy ne resta point oisif durant cette matinée. Le déjeuner était à peine fini, et M. de Béchameil venait de s'étendre sur un lit de jour pour se livrer à cet important devoir que les gourmets ne doivent négliger jamais, la sieste, lorsque M. de Vaunoy, quittant Didier sous un prétexte d'autant plus facile à trouver que le jeune capitaine ne tenait point extraordinairement à sa compagnie, se dirigea d'un air soucieux et affairé vers son appartement.
—Qu'on m'envoie sur-le-champ Lapierre et maître Alain, dit-il à un valet qu'il rencontra sur son chemin.
Le valet se hâta d'obéir, et Vaunoy poursuivit sa route; mais, ayant jeté par hasard un regard distrait à travers les carreaux de l'une des croisées du corridor, il aperçut Alix qui, rêveuse et la tête penchée, suivait à pas lents l'allée principale du jardin.
—Toujours triste! se dit Vaunoy d'un ton où perçait un atome de sensibilité; pauvre fille! Mais, après tout, elle n'est pas raisonnable! Béchameil serait la perle des maris.
Il allait passer outre, lorsque, dans une autre allée dont la direction formait angle avec celle de la première, il vit le capitaine Didier, lequel, par impossible, semblait rêver aussi. Vaunoy fit un geste de mauvaise humeur.
—Elle était sur le point de l'oublier! murmura-t-il; je m'y connais! Et le voilà revenu! Sa seule approche déjoue fatalement tous mes plans. Et puis, si quelqu'un de ces hasards que nulle précaution ne peut déjouer, allait lui apprendre…
Vaunoy s'interrompit. Comme nous l'avons dit, les deux allées que suivaient Alix et Didier se croisaient. Chaque pas fait par les deux jeunes gens les rapprochait: ils allaient se rencontrer dans quelques secondes.
—Eh! qu'a-t-il besoin de savoir? reprit Vaunoy avec emportement. Son étoile le pousse à me nuire. Qu'il sache ou non, il me perdra si je ne le perds.
Alix et Didier arrivaient en même temps au point de convergence des allées; au moment où ils allaient se trouver face à face. Vaunoy porta son sifflet de chasse à ses lèvres.
Le bruit fit lever la tête aux deux jeunes gens, Alix se tourna du côté du château et dut obéir au geste d'appel que lui envoya son père.
Didier salua et poursuivit sa route.
—C'était comme un fait exprès! pensa Vaunoy. Saint-Dieu! j'ai manqué mon coup deux fois déjà; mais on dit que le nombre trois porte bonheur!…
Il entra dans son appartement où ne tardèrent pas à le joindre ses deux féaux serviteurs, Alain et Lapierre. Presque au même instant, Alix entr'ouvrit la porte.
—Vous m'avez appelée, mon père?
Vaunoy, qui ouvrait la bouche pour donner des ordres à ses deux acolytes, hésita quelque peu et fut sur le point de renvoyer sa fille; mais il se ravisa.
—Restez ici, dit-il aux valets. J'aurai besoin de vous dans un instant.
Puis il passa le bras d'Alix sous le sien et l'entraîna doucement dans la galerie.
Maître Alain et Lapierre demeurèrent seuls. Le premier, dont l'intelligence avait considérablement fléchi sous le poids de l'âge et aussi par l'effet de l'ivrognerie, tira de sa poche son flacon carré de fer-blanc et but une ample rasade d'eau-de-vie.
—En veux-tu? demanda-t-il à Lapierre.
—Il y a temps pour tout, répondit l'ex-saltimbanque; je ne bois jamais quand je dois causer avec monsieur.
—Moi, je bois double.
—Et tu vois de même. Hier tu n'as pas seulement pu reconnaître ce drôle de valet.
—Je me fais vieux, dit Alain en buvant une seconde gorgée. Le fait est que ma pauvre mémoire s'en va. Mais si je le vois encore une fois je le reconnaîtrai peut-être.
—Et s'il ne revient pas?
Alain, au lieu de répondre, but une troisième rasade et s'arrangea pour dormir, en attendant son maître. Lapierre haussa les épaules, et, pour ne point perdre son temps, il fit le tour de la chambre, donnant généreusement l'hospitalité, dans les vastes poches de son pourpoint, à toutes les pièces de monnaie égarées qu'il trouva sur les meubles. Les tiroirs étaient fermés.
Quand il eut achevé sa tournée, il s'accouda sur l'appui de la fenêtre. Au loin, dans le jardin, il aperçut Didier qui continuait solitairement sa promenade.
Lapierre se prit à réfléchir.
—Peuh! dit-il enfin en enflant ses joues; je croyais le détester davantage. C'est un joli garçon. Vaunoy paie mal et demande beaucoup. Hé! hé!… il faudra voir!…
—En veux-tu? grommela maître Alain qui trinquait en rêve.
Lapierre laissa tomber sur le vieillard un long regard de mépris.
—Voici ce qu'on devient au service de Vaunoy! dit-il ensuite. Jamais de tiroirs ouverts. Quelques pièces d'or pour beaucoup de travail. C'est pitoyable de se damner ainsi au rabais… Il faudra voir.
XXI Mademoiselle de Vaunoy
Pendant que maître Alain et Lapierre attendaient, Hervé de Vaunoy arpentait à pas lents le corridor avec sa fille qui s'appuyait à son bras et dont il caressait paternellement la blanche main.
—J'ai à vous gronder, Alix, disait-il, de sa voix la plus doucereuse. Vous avez été vis-à-vis de notre hôte, le capitaine Didier, d'une froideur!
Il appuya sur ce mot et regarda sa fille en dessous. Aucune émotion ne parut sur le calme et beau visage d'Alix.
—Il ne faut point outrepasser le but, reprit le maître de La Tremlays. Le capitaine est un brave officier du roi qui a droit à tous nos égards, et, quand on n'aime point un homme, il est bon de se contraindre un peu.
Alix releva sur Vaunoy son regard tranquille et Vaunoy se tut.
Il aimait sa fille: c'était le seul sentiment humain qui fût resté debout en son coeur parmi les ravages de l'égoïsme et de la cupidité. Il eût voulu la faire heureuse, mais les événements le pressaient. Il n'avait point le choix: un mot de Béchameil pouvait mettre en question sa fortune, sa noblesse, sa vie; à quelque prix que ce fût, il lui fallait acheter l'appui de Béchameil.
En ce moment, Vaunoy était à la gêne. Alix le dominait de toute la hauteur de sa franchise. Pour la millième fois peut-être, il se repentit d'avoir usé de ruse avec elle, reconnaissant trop tard que la ruse s'émousse contre la candeur.
Trop vil pour ressentir dans toute sa force l'angoisse qui serre le coeur d'un père surpris par son enfant en flagrant délit de tromperie, il était néanmoins humilié de son rôle et fit effort pour jeter son masque loin de lui.
—Alix, dit-il tout à coup, en jouant passablement la rondeur, j'ai eu tort d'en user ainsi avec vous. Pardonnez-moi. Vous méritez ma confiance entière, et je veux dépouiller tout subterfuge. Vous savez ce que je veux; vous devinez peut-être pourquoi je le veux. Tromperez-vous mes espérances?
—Je ferai ce que j'ai promis, monsieur, répondit Alix. Vaunoy respira.
—Cela suffit, dit-il. Le temps est un puissant remède aux répugnances capricieuses des jeunes filles; pour le moment, je vous demande seulement de ne point voir le capitaine Didier.
—Je l'ai vu déjà, monsieur.
—Ah! Et vous lui avez parlé?
—Je lui ai parlé.
—De sorte que cette froideur affectée était un rôle appris…
Alix l'arrêta d'un regard calme et doux.
—Mes actions ne mentent pas plus que mes paroles, dit-elle. Rassurez-vous, monsieur. J'ai la volonté de tenir ma promesse. D'ailleurs, ajouta-t-elle plus bas, ma volonté n'est pas votre seule garantie: le capitaine Didier ne vous demandera pas ma main.
—En vérité! s'écria Vaunoy avec une joie brutale.
Puis il poursuivit:
—Voilà une heureuse nouvelle, Alix; que ne le disiez-vous tout de suite, ma chère enfant? Ah! le capitaine… cet impertinent soldat de fortune!
Il prononça ces derniers mots d'un ton de pitié ironique qui eût profondément blessé un coeur vulgaire; mais Alix était au-dessus de cette atteinte. Son front resta serein, et ce fut avec un sourire mélancolique, mais tranquille, qu'elle reprit la parole.
—Je suis de votre avis, mon père, dit-elle; je crois que tout est pour le mieux.
Vaunoy connaissait sa fille, et, si peu fait qu'il fût pour la comprendre, il avait pour elle une sorte de respect. Néanmoins cette résignation lui sembla si extraordinaire qu'il eut peine à y croire.
Involontairement et suivant la pente de sa vieille habitude, il reprit son espionnage moral.
—Saint-Dieu! dit-il après un silence, vous êtes le parangon de l'obéissance filiale, Alix, et je veux parier qu'on irait de Rennes à Nantes sans trouver votre pareille. Pas une plainte! c'est à n'y pas croire, et cela me donne bonne espérance pour ce pauvre M. de Béchameil.
Alix ne répondit point.
—Mais ne parlons pas de cela, poursuivit le maître de La Tremlays. Voici déjà un point de gagné; il ne faut pas trop demander à la fois. Moi qui étais dans des transes! Maintenant je n'ai garde de craindre. Je ne m'étonne plus de votre réserve d'hier soir… Vit-on jamais semblable outrecuidance! et, certes, je suis prêt à faire serment que cette entrevue dont nous parlions tout à l'heure sera la dernière et n'aura point de pendant.
Cette phrase était la partie importante du discours d'Hervé de Vaunoy. Tout le reste n'était qu'une préparation. Aussi en suivit-il l'effet avec inquiétude, attendant une réponse et épiant la signification du moindre geste.
Il oubliait encore une fois que ces soins étaient superflus. Les paroles d'Alix défiaient les interprétations et n'avaient pas besoin de commentaire.
Elle montra de son doigt tendu Didier qui, franchissant la dernière barrière du parc, s'enfonçait sous le couvert.
—Il me faudra attendre son retour, dit-elle.
Vaunoy crut avoir mal compris.
—Son retour? répéta-t-il machinalement.
—Oui, monsieur. J'ai promis au capitaine Didier de le revoir. Il le faut, je le dois, et je vous demande comme une grâce de vouloir bien n'y point mettre obstacle.
—Mais… commença Vaunoy surpris et intrigué.
—Ne me refusez pas! dit Alix avec une chaleur soudaine. Je ne vous ai jamais désobéi, et Dieu m'est témoin que je souffrirais de le faire.
—De sorte, que si je vous déniais mon consentement vous me désobéiriez?
Alix courba la tête en silence.
—À merveille! reprit Vaunoy dont le dépit ne ressemblait en rien à la dignité d'un père offensé; je suis au moins prévenu d'avance. Et m'est-il permis de vous demander quelle communication si importante peut exiger le rapprochement de Mlle de Vaunoy et du capitaine Didier?
—Je ne saurai vous le dire, monsieur.
—De mieux en mieux! Mais c'est à n'y point croire! Vous oubliez, Alix, que je pourrais vous contraindre, vous confiner dans votre appartement.
—J'espère que vous ne le ferez point, mon père.
—Et si je le faisais! s'écria Vaunoy véritablement en colère.
—Monsieur, dit Alix en retenant sa voix qui voulait éclater, je vous respecte et je vous aime, mais il y a longtemps que je garde le silence vis-à-vis de M. de Béchameil, et c'est à cause de vous que je me tais…
Elle s'arrêta honteuse d'avoir été sur le point de menacer, mais Vaunoy avait compris, et sa colère était tombée comme par enchantement.
Il appela sur son visage, fait à ces brusques changements, une expression de grosse gaieté.
—Vous êtes une méchante enfant, Alix, dit-il en la baisant bruyamment au front. Vous savez que je n'ai rien à vous refuser et vous abusez de votre pouvoir, qui marche à grands pas vers la tyrannie. Ce que j'en disais était curiosité pure. Je voulais surprendre ce grand secret, mais vous m'avez vaincu, et je n'engagerai plus avec vous de combats de paroles. Je lancerai contre vous, en guise d'avant-garde, si le cas se présente, mademoiselle Olive de Vaunoy, ma digne soeur… et alors tenez-vous bien, je vous le conseille!
Alix ne se méprit point à cette gaieté soudaine. Vaunoy avait raison de le dire: malgré sa vieille expérience d'intrigant, il n'était point de force à lutter contre la hautaine droiture de sa fille. C'était de la part du maître de La Tremlays de la diplomatie prodiguée en pure perte.
—Je suis heureuse de vous entendre parler ainsi, mon père, dit seulement Alix.
—Alors, soyez clémente, et prenez un peu de compassion de ce pauvre M. de Béchameil… mais cela viendra, et il sera temps d'en parler plus tard.
Il tira sa montre.
—Onze heures déjà, murmura-t-il. Allons! ma fille, je vous laisse et vous donne carte blanche, sûr que ma confiance est bien placée. Au revoir!
Il fit un geste familier et caressant auquel Alix répondit par une respectueuse révérence, et se hâta de regagner son appartement, où ses deux ministres l'attendaient l'un en philosophant, l'autre en ronflant.
Lorsque Alix fut seule, son beau visage perdit son expression de fierté. Un morne découragement se peignit dans son regard.
—Le revoir! murmura-t-elle; subir encore cette douleur!
Elle avait descendu sans savoir les escaliers intérieurs et les degrés de granit du perron. Elle se laissa tomber sur un banc de gazon à l'entrée du jardin et mit sa tête pâlie entre ses mains.
Au bout de quelques minutes, elle retira de son sein une petite médaille de cuivre, informe et rustiquement historiée, qu'un cordon de soie suspendait à son cou sous ses habits.
Elle la regarda longtemps, puis elle dit:
—Le revoir! oui… souffrir, mais le sauver!
XXII Deux bons serviteurs
Vaunoy avait souvent avec sa fille des entretiens semblables à celui que nous venons de rapporter. Alix savait à peu de chose près de quel intérêt étaient pour son père les bonnes grâces de M. de Béchameil; elle avait même deviné que Vaunoy n'avait sur les immenses domaines de Treml qu'un droit de possession douteux et précaire.
Il va sans dire qu'elle n'abusait jamais de cette connaissance.
Le caractère de son père, qu'elle eût sincèrement voulu ne point juger, mais dont la bassesse lui sautait aux yeux, lui avait été, dès sa première jeunesse, une cause perpétuelle de chagrin. Son esprit sérieux, loyal et fort s'était habitué à la tristesse, et dans l'empressement qu'elle avait mis autrefois à accepter la recherche de Didier, il faut compter pour une part son désir ou plutôt son besoin d'échapper à l'obsession paternelle.
Elle ne voyait, au reste, dans l'usurpation de Vaunoy qu'un danger et non point un crime, parce qu'elle ignorait que cette usurpation préjudiciât au légitime propriétaire.
Et, par le fait, personne n'aurait pu soutenir l'opinion opposée, Treml n'ayant point laissé d'héritier.
L'intendant royal, ridicule et méprisable à la fois, inspirait à Alix une invincible répulsion, et sans la patiente insistance de son père elle eût rejeté ouvertement et depuis longtemps les prétentions de Béchameil. Vaunoy ne se lassait pas. Il croyait connaître les femmes, et attaquait Alix en faisait briller à ses yeux toutes les féeries que peut évoquer l'opulence. Béchameil était l'homme le plus riche de son temps.
Vaunoy ne faisait pas de progrès, mais il gagnait des jours.
L'arrivée de Didier pouvait anéantir son pénible et long travail; il essaya de dresser une barrière entre sa fille et le capitaine. Nous avons vu le résultat de sa tentative: le hasard devait le servir bien mieux que son habileté.
Il avait un hardi projet dont la première idée lui était venue sous la charmille, en compagnie de Didier et de Béchameil.
Le projet, depuis lors, avait mûri dans sa tête. Il en avait pesé laborieusement les chances pendant le déjeuner, et s'était déterminé à jouer coûte que coûte ce périlleux coup de dés.
Il y avait une demi-heure que M. de Vaunoy avait rejoint ses deux acolytes. Maître Alain avait secoué tant bien que mal sa somnolence, et Lapierre s'était installé, selon sa coutume, dans un excellent fauteuil. Il s'agissait d'écouter le maître faisant l'exposé de son plan.
Vaunoy avait parlé longtemps et sans s'interrompre. Lorsqu'il se tut enfin, il interrogea ses deux serviteurs du regard. Maître Alain répondit par un geste équivoque, et Lapierre se balança fort adroitement sur un seul des quatre pieds de son siège.
—Ne m'avez-vous pas entendu? demanda Vaunoy.
—Si fait, dit Lapierre; pour ma part, j'ai entendu.
—Moi aussi, ajouta maître Alain.
—Et qu'en dites-vous?
Le vieux majordome eut la démangeaison d'atteindre sa bouteille carrée, où peut-être il aurait trouvé une réponse, mais il n'osa pas; il attendit, pensant qu'il serait temps de parler lorsque Lapierre aurait donné son avis.
Lapierre se balançait toujours.
—Qu'en dites-vous? répéta Vaunoy en fronçant le sourcil.
—Hé! hé! fit Lapierre d'un air capable.
—Voilà! prononça emphatiquement maître Alain.
—Comment! s'écria Vaunoy avec colère, vous ne comprenez pas que, dans ces circonstances, sa mort devient un cas fortuit dont je ne puis être responsable? que les soupçons se détourneront naturellement de moi, et qu'il faudrait folie ou mauvaise foi insigne pour m'accuser d'un pareil malheur.
—Si fait, dit Lapierre; pour ma part, je comprends cela.
Maître Alain exécuta un grave signe d'approbation.
—Eh bien? reprit Hervé de Vaunoy.
—Hé! hé! fit encore Lapierre.
Vaunoy dont le front devenait pourpre, blasphéma entre ses dents.
—Oui, reprit l'ex-avaleur de sabres sans s'émouvoir le moins du monde; évidemment il ne pourrait échapper. Si nous en étions là, je ne donnerais pas six deniers de sa vie, mais…
—Mais quoi?
—Nous n'en sommes pas là.
—Penses-tu donc que l'appât des cinq cent mille livres ne soit pas assez fort?
—Ils viendraient pour la dixième partie de cette somme.
—Pour la vingtième, dit maître Alain en aparté, je donnerais mon âme au diable, moi qui suis un homme d'âge et un fidèle sujet du roi.
—Alors, que veux-tu dire? demanda Vaunoy à Lapierre.
Maître Alain tendit l'oreille, afin de s'approprier, au besoin, l'opinion de son collègue. Celui-ci, sans paraître prendre garde à l'impatience toujours croissante de Vaunoy, se dandina un instant et jeta ces paroles avec suffisance:
—Vous n'êtes pas sans avoir entendu parler des apologues de La Fontaine, je suppose… Si vous vous fâchez, je deviens muet. Ce La Fontaine est un poète de fort bon conseil, ce qui est rare chez les poètes. Il me souvient d'une de ses fables…
—Saint-Dieu! interrompit Vaunoy, je donnerais dix louis pour bâtonner ce drôle!
—Donnez et bâtonnez, répondit imperturbablement Lapierre. Quant à la fable dont je parle, vous ne pouvez la juger avant de l'avoir entendue, et, ne la sachant point par coeur, je ne vous la réciterai pas.
—Mais, Saint-Dieu! détestable maraud, où veux-tu en venir?
—Je vous prie d'excuser mon peu de mémoire, poursuivit Lapierre; à défaut de texte, le conte suffira. Voilà ce que c'est: les rats tiennent conseil et cherchent un moyen de mettre à mort un chat fort redoutable…
—Je te comprends! s'écria violemment Vaunoy qui se leva et parcourut la chambre à grandes enjambées.
—Pas moi, pensa maître Alain.
—Je te comprends, répéta Vaunoy; tu as peur!
—Vous vous trompez. Il vaudrait mieux pour votre projet que j'eusse peur. Mais je suis parfaitement déterminé à faire comme les rats de la fable; je n'ai pas peur.
—Tu braverais mes ordres, misérable!
—Attacher le grelot est une niaiserie tout à fait en dehors de mes principes et de mes habitudes. Qu'un autre l'attache, et, pour le reste, je suis votre soumis serviteur.
—De quel diable de grelot parle-t-il? se demandait tout doucement maître Alain, et à quel propos est-il ici question de rats?
Vaunoy garda un instant le silence et activa sa promenade. Son front si riant d'ordinaire était sombre comme un ciel de tempête. Sa face passait alternativement du pourpre au livide, et un tremblement agitait ses lèvres.
—L'orage sera rude, dit tout bas Lapierre. Attention, maître Alain!
—Par grâce, de quoi s'agit-il! murmura celui-ci qui trembla de confiance.
Lapierre se pencha à son oreille et prononça quelques mots. Un frisson secoua les membres du vieillard.
—Notre-Dame de Mi-Forêt! balbutia-t-il; j'aimerais mieux aller en enfer!
—Tu n'as pas le choix, mon vieux compagnon, attendu que le diable te garde depuis longtemps une place au lieu que tu viens de nommer. Mais si tu veux n'en jouir que le plus tard possible, comme je le crois, tiens-toi ferme et fais comme moi.
—Notre-Dame! Saint-Sauveur! Jésus Dieu! murmura maître Alain bouleversé.
—Allons bois un coup! l'attaque va commencer.
Le vieillard n'était point homme à mépriser ce conseil. Il jeta un regard du côté de Vaunoy, qui ne songeait guère à l'épier, tira son flacon de fer-blanc de sa poche et but tant que son haleine ne lui fit point défaut.
—Il va faire rage, reprit Lapierre, car c'est pour lui un coup de partie; mais, après tout, il ne peut que nous faire pendre ici, et là-bas nous serons brûlés vifs.
—Pour le moins! soupira maître Alain avec conviction. Je voudrais être hors de tout cela, dussé-je, après, ne point boire pendant un jour entier!
Vaunoy s'arrêta tout à coup, les sourcils froncés, le regard brillant et résolu. Ce n'était plus le même homme. Toute expression cauteleuse avait disparu de sa physionomie.
Maître Alain se rapetissa et ferma les yeux comme font les enfants craintifs devant la férule du pédagogue. Lapierre, au contraire, assura son fauteuil sur ses quatre pieds, croisa ses jambes et se renversa dans l'attitude du calme le plus parfait.
La terreur de l'un et la provocante intrépidité de l'autre passèrent également inaperçues. Vaunoy n'y prit point garde.
Au lieu d'éclater en invectives pour retomber ensuite jusqu'à une sorte de flatterie pateline, comme c'était assez sa coutume vis-à-vis de ses deux acolytes, il reprit froidement son siège et les regarda tour à tour d'un air qui fit réfléchir Lapierre lui-même.
—Dans une heure, prononça-t-il lentement et en appuyant sur chaque mot, il faut que l'un de nous monte à cheval.
—Pourvu que ce ne soit pas moi, répondit Lapierre, je n'y mets nul empêchement.
—Taisez-vous! dit le maître de La Tremlays sans élever la voix; je le répète, l'un de nous doit partir dans une heure. Il le faut. Je pourrais essayer de la force, je suis le maître; mais la force échouerait peut-être contre votre apathie, Alain, contre votre entêtement, Lapierre; et le temps est trop précieux pour que je le dépense à sévir contre vous. J'aime mieux mettre votre obéissance à l'enchère. Voyons, lequel de vous deux veut gagner mille livres tournois?
Un éclair d'avide désir s'alluma dans l'oeil éteint du majordome.
—Mille livres! répéta-t-il machinalement.
Vaunoy suivit l'effet de sa proposition avec une anxiété véritable. Il crut un instant que le vieillard était ébloui de la munificence de l'offre, mais il avait compté sans Lapierre.
—Mille livres! répéta ce dernier à son tour. Les morts ne reviennent point pour toucher leurs créances, et vous avez beau jeu, monsieur. Mille livres! Encore si j'avais des héritiers!
Maître Alain se gratta l'oreille et reprit son apparence de momie.
—Deux mille livres! s'écria Vaunoy; je donnerai deux mille livres d'avance, sur-le-champ, à celui qui m'obéira.
Lapierre haussa les épaules, et maître Alain, se modelant sur lui, fit un geste de refus.
Le front de Vaunoy se couvrait de gouttelettes de sueur.
—Mais, Saint-Dieu! que demandez-vous? s'écria-t-il d'un ton de détresse. Je vous dis qu'il le faut! Cet homme, de quelque côté que je me tourne, me barre fatalement le chemin. Il me fait obstacle partout. Une fois débarrassé de lui, tous mes embarras disparaissent; tant qu'il vivra, au contraire, je l'aurai toujours devant moi comme une menace vivante.
—Comme qui dirait l'épée de Damoclès, fit observer Lapierre qui avait de la littérature. Tout cela est l'exacte vérité.
—Sa présence ici, poursuivit Vaunoy en s'échauffant, attaque non seulement mes projets sur ma fille, elle menace encore ma fortune, mon nom, ma vie!
—C'est encore vrai, dit Lapierre.
—Et vous me refusez votre aide au moment où, d'un seul coup, je pourrais l'écraser! Dites, faut-il doubler la somme, la tripler, la quadrupler?
—Huit mille livres, supputa Alain à voix basse.
—Huit mille livres, mon bon, mon vieux serviteur! s'écria Vaunoy, dix mille, si tu veux, et ma reconnaissance, et…
—Un bûcher de bois vert dans quelque coin de la forêt, interrompit Lapierre. C'est tentant.
Vaunoy lui serra le bras avec violence.
—Au moins, dit-il tout bas, ne parle que pour toi et n'influence pas cet homme. Je paierai jusqu'à ton silence.
—À la bonne heure! répondit Lapierre. Il ne s'agit que de s'expliquer. Combien me donnerez-vous?
—Dix louis.
L'ancien bateleur devint muet; mais il était trop tard. Le coup était porté. Le vieux majordome, ébloui d'abord par les dix mille livres, reculait maintenant devant la pensée de la mort. Vaunoy eut beau renouveler la tentation; à toutes ses offres, maître Alain ne répondit plus que par le silence.
—Ainsi vous refusez tous les deux? s'écria enfin le maître de La Tremlays en se levant de nouveau.
—Pour ma part, je refuse, dit hardiment Lapierre.
Maître Alain ne répondit point.
—C'est bien! murmura Vaunoy. Je devais m'y attendre. Souvent, au moment décisif, l'arme se brise. Il faut alors lutter corps à corps et payer de sa personne… Maître Alain, ajouta-t-il d'une voix brève, préparez mes habits de voyage et mes pistolets. Lapierre, fais seller mon cheval.
Maître Alain se hâta d'obéir. Lapierre resta et regarda Vaunoy en face avec un étonnement inexprimable.
—Ai-je bien compris? dit-il après un instant de silence; songeriez-vous à risquer vous-même cette démarche?
—Fais seller mon cheval, te dis-je.
—À votre place, je serais moins pressé… Allons! au demeurant, cela vous regarde, et si, par hasard, vous revenez avec votre tête sur vos épaules, je conviens que le capitaine est un homme mort.
Il fit mine de sortir; mais, arrivé au seuil, il se retourna.
—Vous êtes plus brave que je croyais, dit-il encore. Le diable vous doit protection, et peut-être… C'est égal! le jeu est chanceux, et j'aime mieux qu'il soit à vous qu'à moi.
Vaunoy, resté seul, se laissa tomber sur un siège. Quand ses deux acolytes revinrent lui annoncer que tout était prêt pour son départ, il se leva et prit le chemin de la cour. Il se mit en selle sans mot dire. Les rubis de sa joue avaient fait place à une effrayante pâleur.
Il partit.
Dès que son cheval eut passé le seuil de la grand'porte, Lapierre hocha la tête et dit avec ironie:
—Bon voyage!
—En veux-tu? lui demanda maître Alain qui lui présenta sa bouteille carrée.
—Volontiers, répondit Lapierre; il est permis de boire après la bataille. J'ai la tête faible, vois-tu, et si j'avais embrassé trop tendrement ton flacon ce matin, peut-être serais-je, à l'heure qu'il est, aux lieu et place de M. de Vaunoy, sur le grand chemin du cimetière. À sa santé!
—Requiescat in pace! prononça gravement le majordome.
XXIII Voyage de Jude Leker
Hervé de Vaunoy n'était point, tant s'en fallait, un homme téméraire. La démarche qu'il tentait et qui l'exposait en réalité à un danger terrible était, pour nous servir de l'expression de Lapierre, un coup de partie…
Une manière de duel à mort, où il jouait sa vie contre celle de Didier.
Peut-être, aveuglé par son désir passionné de se défaire du jeune homme, se dissimulait-il une partie du péril; peut-être comptait-il sur des moyens de réussite dont il avait fait mystère à ses deux aides. Quoi qu'il en soit, sa terreur restait grande, et quiconque l'eût rencontré, tremblant et blême sur son cheval n'aurait eu garde de le prendre pour un coureur d'aventures.
Bien avant l'heure de son départ, l'ancien écuyer de Nicolas Treml, Jude Leker, avait, comme nous l'avons dit, quitté le château pour se rendre à la demeure de Pelo Rouan, le charbonnier.
Jude était arrivé la veille en Bretagne, inquiet, mais plein d'espoir. Au pis-aller, Georges Treml, le petit-fils de son seigneur, avait été dépouillé peut-être de son héritage, et Jude avait en main ce qu'il fallait pour le lui rendre.
Maintenant l'inquiétude s'était faite angoisse, et l'espoir se mourait. Mieux eût valu mille fois retrouver l'enfant et perdre le coffret dépositaire de la fortune de Treml.
Georges vivant aurait eu son épée pour soutenir sa querelle. Georges mort ou absent, il ne restait plus qu'un vain droit.
Le coffret, c'est-à-dire l'immense domaine de Treml, était sans maître légitime, et le dévouement de Jude, que vingt années d'exil n'avaient pu entamer, restait désormais sans but.
Il y avait bien encore la vengeance, ce suprême mobile des gens qui n'espèrent plus. Mais Jude était vieux. Sa loyale nature comportait plus d'amour que de haine. La vengeance, qui a tant d'attraits pour certaines âmes, lui apparaissait comme une inutile et triste compensation.
—Je chercherai, se disait-il, en retrouvant son chemin dans les sentiers connus de la forêt; je chercherai longtemps, toujours. Si j'acquiers la preuve de sa mort, et je prie Dieu d'épargner cette douleur à ma vieillesse, j'irai vers son assassin et je le tuerai au nom de Nicolas Treml.
Il ne pouvait pas faire un pas dans ces routes tortueuses et sombres, tant de fois parcourues jadis, sans rencontrer un souvenir. C'était par ce sentier que le vieux maître de La Tremlays avait coutume de chevaucher lorsqu'il se rendait avec son petit-fils à son beau manoir de Boüexis; à ce détour, Loup, le magnifique et fidèle animal, avait forcé un sanglier après un combat héroïque; ce chemin percé dans le fourré, et si étroit qu'un chevreuil semblait y pouvoir passer à peine, menait droit à l'étang de La Tremlays.—L'étang de La Tremlays, qui peut-être était le tombeau du dernier des Treml!
Le coeur de Jude se fendait, ses yeux secs brûlaient.
Autrefois, Jude s'en souvenait, on voyait fumer sous le couvert les toits des charbonniers. Maintenant plus rien. Les cabanes étaient là, les unes debout encore, les autres à demi ruinées, mais la plupart semblaient désertes. Au lieu du bruit incessant du ciseau et de la doloire, le silence régnait, un silence uniforme, universel.
Quel fléau avait donc passé sur la forêt de Rennes? Quelle peste avait dépeuplé ces clairières et mis cette apparence de mort en ces lieux jadis si pleins de mouvement et de vie?
Jude allait, plus triste et plus morne que ces alentours si mornes et si tristes. Il se signait par habitude aux croix des carrefours auxquelles ne pendaient plus les dévotes offrandes des fidèles. Il prononçait des noms connus en passant auprès de certaines loges abandonnées, et nulle voix ne lui répondait.
Parfois une forme humaine se montrait à un coude de la route; mais elle disparaissait aussitôt comme un éclair, et Jude, vieux chasseur habitué aux hêtres de la forêt, devinait, à l'imperceptible agitation des basses branches du taillis, que la solitude n'était pas si complète en réalité qu'en apparence, et que plus d'un regard était ouvert derrière ces épaisses murailles de verdure.
Lorsqu'il s'approcha de la croix de Mi-Forêt, qui, comme l'indique son nom, marquait à peu près le centre des bois, le paysage changea et devint plus désolé encore s'il est possible. En ce lieu, toutes les routes de grande communication qui traversent la forêt se croisent. Les clairières y sont plus abondantes que partout ailleurs, et le voisinage des chemins avait rassemblé dans les environs une multitude d'industries forestières.
Tout le long des larges et belles allées qui se coupaient en étoile au pied de la croix, on voyait jadis une bordure de loges couvertes en chaume, où travaillaient des tonneliers, des vanniers et des sabotiers.
Jude trouva ces loges incendiées pour la plupart; celles qui, çà et là, restaient debout, étaient dévastées et gardaient des traces non équivoques de ravages opérés par la main de l'homme.
Jude s'arrêta devant ces ruines rustiques et rappelait les souvenirs du passé. Au temps où Treml était seigneur du pays, toutes ces loges étaient habitées et tous leurs habitants étaient heureux.
—Les gens de France ont passé par là! se disait le vieil écuyer. Sous prétexte d'impôts, ils ont demandé la bourse ou la vie, et les hommes de la forêt n'ont pas de bourse.
Jude devinait juste. Ces ruines étaient l'oeuvre des agents du fisc, secondés, il faut le dire, par quelques gentilshommes du pays rennais, parmi lesquels Hervé de Vaunoy se distinguait au premier rang.
M. de Pontchartrain, premier intendant royal, et, après lui, M. de Béchameil, marquis de Nointel, ayant pris, suivant la coutume, à forfait la levée de l'impôt breton, avaient un intérêt évident à ne laisser aucune partie de la province se prévaloir d'une exception uniquement fondée sur l'usage. Ils voulurent forcer les gens de la forêt à solder leur part des tailles, et ne reculèrent devant aucune extrémité pour en venir à leurs fins.
C'était ce que Jude appelait demander la bourse ou la vie.
Quant aux gentilshommes, leur intérêt était autre, mais également évident.
Les hommes de la forêt, disséminés sur les divers domaines qui formaient la majeure partie de cette énorme tenure, prétendaient droit d'usage gratuit et grevaient par le fait ces domaines d'une véritable et lourde servitude.
Tant que Nicolas Treml avait vécu, comme il possédait, lui seul, autant et plus de biens que tous les autres gentilshommes ensemble, ces derniers s'étaient modelés sur lui. Or, Treml était un vrai seigneur, doux au faible, rude au fort, et plus disposé à faire l'aumône à ses voisins qu'à leur disputer le chétif soutien de leur existence.
Vaunoy avait pris sa place et mis sa lésinerie de gentillâtre dans toutes les affaires que son cousin avait traitées en gentilhomme. Les propriétaires des alentours, autorisés par ce nouvel exemple, firent de même, et ce fut bientôt de toutes parts un système d'attaque et de compression contre les malheureux de la forêt.
D'un côté, le fisc; de l'autre, les propriétaires. Celui-là leur arrachait leurs faibles épargnes, ceux-ci leur enlevaient tout moyen de vivre.
Les gens de la forêt, nous croyons l'avoir déjà dit, ressemblaient plus au sanglier qu'au lièvre; néanmoins dans le premier moment, traqués, poursuivis de toutes parts, ils ne cherchèrent leur salut que dans la fuite, et se cachèrent au fond des retraites ignorées qui pullulaient alors dans le pays.
Mais leur naturel farouche et belliqueux supportait impatiemment cette tactique pusillanime: pour combattre, ils n'avaient besoin que de se concerter.
Au premier appel, ils se levèrent.
Les épais fourrés de la forêt vomirent inopinément cette population sauvage, et mal en prit aux agents du fisc aussi bien qu'aux avares propriétaires qui avaient suscité cette tempête. Bien des cadavres jonchèrent la mousse des futaies, bien des ossements blanchirent sous le couvert, et, par les nuits noires, plus d'une gentilhommière, attaquée à l'improviste, porta la peine de la cupidité de son maître.
On fit venir des soldats de Rennes et de toutes les villes environnantes; mais, à mesure que l'attaque s'opiniâtrait, la résistance s'organisait plus puissante. Il devint évident que les insurgés (car leur nombre et leurs griefs défendaient qu'on les appelât bandits) avaient un chef habile et résolu, dont les ordres, quels qu'ils fussent, étaient suivis avec une aveugle soumission.
Le moment vint où la défense, conduite avec un ensemble merveilleux déborda l'attaque.
Les rôles changèrent. Les opprimés devinrent agresseurs, et un beau jour cinq mille paysans en sabots, le visage couvert de masques bizarres, firent irruption jusque dans Rennes et pillèrent l'hôtel de M. le lieutenant du roi.
De ce moment, la terreur se mit de la partie. L'insurrection acquit ce prestige qui est à toute entreprise comme un gage assuré de succès. On entoura le chef des révoltés d'une mystérieuse auréole, et chacun eut à raconter sur son compte quelque miraculeux exploit. Les gens de la forêt devinrent populaires à vingt lieues à la ronde. Ils eurent leurs généalogistes, et les savants du cru prirent la peine de rattacher leur association par des liens historiques et d'ailleurs incontestables à la fameuse société politique des Frères bretons, qui, au milieu du siècle précédent, avaient failli enlever la Bretagne à la domination française.
Dès l'origine du soulèvement, les principaux conjurés s'étaient réunis en sociétés secrètes, sous les ordres de ce chef qui devait bientôt se rendre si redoutable. En ce temps déjà, les hommes de la forêt étaient les partisans naturels de cette association; mais rien n'était organisé; les membres affiliés de prime abord avaient tout à craindre.
Ce fut sans doute ce danger qui leur inspira la pensée d'entourer leurs actions d'un mystère absolu et de ne jamais quitter leur retraite sans avoir le visage couvert d'un masque.
Ce masque était tout simplement un carré de peau de loup. De là le surnom qu'on leur donna d'abord comme un méprisant sobriquet, et qui, peu de mois après, était prononcé avec terreur dans tout le pays de Rennes.
Les choses subsistèrent ainsi pendant des années, avec diverses chances de succès et de revers pour les Loups, mais sans que jamais les troupes du gouvernement pussent entamer le centre de leurs opérations.
Depuis un temps assez long, les gentilshommes du voisinage avaient conclu avec la forêt une sorte de trêve tacite, et l'intendant royal, découragé, avait discontinué ses efforts. Mais Béchameil, six mois avant l'époque où commence notre histoire, eut la malencontreuse idée de recommencer les hostilités.
L'explosion fut terrible.
Presque toutes les loges devinrent désertes le même jour. Charbonniers, tonneliers, vanniers, etc., se rassemblèrent et coururent à la retraite permanente du noyau de l'affiliation.
Là ils trouvèrent, comme toujours, des chefs et des armes; le lendemain, la révolte était de nouveau aux portes de Rennes; le surlendemain l'hôtel de l'intendant royal était au pillage.
En conscience, il fallait bien que les gens de la forêt trouvassent leur vie quelque part. Ils avaient pour eux la prescription que nos codes rangent au nombre des «manières d'acquérir la propriété», non pas la prescription de cinq ans qui achète les meubles, non pas même la prescription trentenaire qui conquiert les immeubles, mais une prescription plusieurs fois centenaire!
On leur prenait ce qui, de père en fils, avait toujours été à eux, ce que les tribunaux, mis en demeure de juger, selon la coutume de Bretagne et la loi romaine, leur auraient certainement concédé.
D'un autre côté, le fisc leur arrachait le fruit de leur labeur.
Il aurait fallu opposer l'idée chrétienne à leurs rancunes et la charité à leur ruine; mais au lieu de prêtres on leur envoya des soudards.
Ils ne travaillèrent plus, et ce fut tant pis pour leurs voisins. Les soldats du roi, par représailles, démolirent ou incendièrent les loges qui bordaient les grandes allées; mais c'était là peine perdue. Les Loups savaient où trouver ailleurs un asile; ils apprenaient en outre à s'indemniser largement des pertes qu'on leur faisait subir.
Après l'intendant royal, ce fut Hervé de Vaunoy qui reçut les plus rudes atteintes de leur méchante humeur. Hervé de Vaunoy avait beau faire mystère de sa rancune profonde contre les Loups, qui, à diverses reprises, avaient cruellement maltraité ses domaines; il avait beau se cacher pour conseiller la rigueur au pacifique Béchameil: chaque fois que, derrière le rideau, il suggérait quelque mesure impitoyable, les Loups se vengeaient immédiatement.
On eût dit, tant le châtiment suivait de près l'offense, que le chef des Loups avait au château de La Tremlays des intelligences ou des espions.
Tout récemment, Vaunoy ayant ouvert l'avis que, pour détruire l'insurrection dans sa racine, il fallait attaquer la Fosse-aux-Loups et sonder le ravin, son manoir de Boüexis fut, vingt-quatre heures après, dévasté de fond en comble.
En somme, les Loups n'avaient point d'ennemi plus mortel qu'Hervé de Vaunoy, et ils lui rendaient depuis longtemps haine pour haine.
Jude savait une partie de ces choses, et devait sous peu apprendre le reste. Dans cette querelle, son choix ne pouvait être douteux. Le souvenir de son maître et ses vieilles sympathies le portaient vers les Loups qui étaient des Bretons, comme disait dame Goton avec tant d'emphase.
Mais Jude n'avait ni la volonté ni le loisir de prêter l'appui de son bras aux gens de la forêt. Sa mission était définie; les dernières paroles de Treml mourant retentissaient encore à son oreille, et il eût regardé comme un crime de s'arrêter sur la voie tracée par le suprême commandement de son maître, ou même de s'écarter un instant du droit chemin.
Il était huit heures du matin à peu près quand Jude arriva en vue de la croix de Mi-Forêt. Ce lieu était en grande vénération dans tout le pays, et les bonnes gens des alentours avaient surtout une dévotion en quelque sorte patriotique pour une petite madone dont la niche était pratiquée dans le bois même de la croix.
C'était à cette vierge, connue sous le nom de Notre-Dame de Mi-Forêt, que Nicolas Treml avait dit son dernier Ave en quittant la terre de Bretagne qu'il n'espérait plus revoir.
Jude mit pied à terre devant le monument rustique, s'agenouilla et pria.
Quelques minutes après, il apercevait, à travers l'épais branchage d'un bouquet de hêtres, la fumée du toit de Pelo Rouan, le charbonnier.
La loge de Pelo se cachait au centre du bouquet, et s'élevait, adossée à un petit mamelon couvert de bruyères, au pied duquel il avait bâti ses fours à charbon.
L'aspect de ce lieu était agreste, mais riant, et un petit jardin, tout empli de fleurs comme une corbeille, donnait à la cabane un peu de calme et de bien-être.
Ce jardin était le domaine de Marie. C'était elle qui plantait et arrosait ces fleurs.
Au moment où Jude dépassait les derniers arbres, Marie, assise sur le pas de sa porte, tressait un panier de chèvrefeuille. Son esprit n'était pour rien dans son travail, mais ses petits doigts blancs, roses et effilés, pliaient si dextrement les branches parfumées que le travail ne se ressentait point de sa distraction.
En tressant, elle chantait, mais ce n'était pas non plus son chant qui captivait sa pensée. Sa voix pure s'échappait par capricieuses bouffées; la mélodie s'interrompait brusquement, puis reprenait tout à coup, tantôt mélancolique et lente, tantôt vive et joyeuse, toujours charmante.
Ce qui occupait Fleur-des-Genêts tandis qu'elle travaillait ainsi, seule, sur le pas de sa porte, c'était Didier, l'ami de son enfance. Il avait promis de l'épouser. Elle l'avait revu.
Elle était heureuse et savourait sa joie; elle n'en voulait rien perdre et chassait avec soin toute pensée de doute ou de crainte.
Pourquoi douter? pourquoi craindre? N'était-il pas aussi fier et noble de coeur que de mine? avait-il jamais menti?
Aussi le chant de Marie était une prière, hymne d'action de grâces qui s'exhalait de son coeur pour monter vers le ciel.
Elle avait mis, ce matin, une sorte de coquetterie naïve dans sa parure. Les corolles d'azur de quelques bluets d'automne se montraient çà et là dans l'or ruisselant de sa chevelure. Elle avait serré, à l'aide de rubans de laine, le corsage aux couleurs voyantes des filles de la forêt, et ses petits sabots, comparables aux mules de cristal des contes de fées, rendaient plus remarquable la mignonne délicatesse de son pied.
Mais sa parure n'était pas tant dans ces ornements champêtres que dans l'allégresse angélique qui rayonnait à son front. Le regard de ses grands yeux bleus, reconnaissants et dévots, allaient vers Dieu avec son chant. Elle était belle ainsi et digne du gracieux nom qu'avait trouvé pour elle la poésie des chaumières, car elle avait de la fleur l'éclat et les parfums.
Jude l'aperçut et un sourire paternel vint à la lèvre du vieux soldat. Lorsque Marie le vit à son tour, elle rougit, effrayée, et voulut s'enfuir, mais le loyal visage de Jude la rassura.
Elle se leva et fit la révérence avec le respect qu'on doit à un vieillard.
—Ma fille, dit l'écuyer, je cherche la demeure de Pelo Rouan.
—C'est mon père, répondit Fleur-des-Genêts.
—Dieu lui a donné une douce et belle enfant, ma fille. Puisque c'est ici sa demeure, je vais entrer, car je veux l'entretenir.
Jude joignit l'action à la parole et mit le pied sur le seuil. mais Fleur-des-Genêts lui barra vivement le passage.
—On n'entre pas ainsi, dit-elle doucement, dans la maison de Pelo Rouan. Je voulais dire: arrêtez-vous ici et reposez-vous. Mais nul ne passe le seuil de notre pauvre demeure; tel est l'ordre de mon père.
—Cependant… voulut insister Jude.
—Tel est l'ordre de mon père, répéta résolument Marie.
L'honnête écuyer avait un besoin trop sérieux d'interroger Pelo Rouan pour se payer d'un semblable refus. De son côté, Fleur-des-Genêts, obéissante et vaillante, exécutait à la lettre la consigne de son père et fermait la porte à tout venant. En cette circonstance, elle avait tout l'air de vouloir défendre opiniâtrement la brèche. Heureusement, les choses n'en devaient pas venir à cette héroï-comique extrémité.
À ce moment, en effet, une voix se fit entendre tout au fond de la loge.
—Enfant, dit-elle, regarde bien la figure de cet homme, pour ne lui refuser jamais l'entrée de la demeure de ton père. Fais place!
Fleur-des-Genêts se rangea aussitôt. Jude, étonné, restait immobile et hésitait à s'avancer.
—Approche, Jude Leker! reprit la voix. Sois le bienvenu, bon serviteur de Treml! Je t'attendais.
XXIV La loge
Nul obstacle n'empêchait plus Jude Leker de franchir le seuil de la loge. Fleur-des-Genêts, en effet, obéissant à la voix de son père, s'était mise à l'écart. Néanmoins, le vieil écuyer ne se pressait point de profiter de la permission donnée. Il demeurait immobile, à la même place, craignant un piège et se demandant quel pouvait être cet homme qui affectait de prononcer le nom de Treml avec respect.
La défiance, au reste, était permise en ce temps et en ce lieu. L'intérieur de la loge avait un aspect peu attrayant et fait, au contraire, pour inspirer les soupçons. La lumière n'y pénétrait que par la basse ouverture de la porte, de telle sorte que, du dehors, tout y paraissait plongé dans une obscurité profonde.
Jude était arrivé de la veille. Vingt années de captivité avaient dû changer son visage, et pourtant il y avait là, dans la nuit de cette sombre loge, un homme qui savait son nom et qui lui disait:
—Je t'attendais!
Était-ce un ami ou un ennemi? Et cette cabane inhospitalière, qui s'ouvrait pour lui seul, ne cachait-elle pas une embûche?
Jude était brave jusqu'à la témérité; mais il se devait à la volonté dernière de son maître: il avait frayeur de mourir avant d'avoir obéi.
Néanmoins, son hésitation ne fut point de longue durée. Un second regard jeté sur les traits angéliques de Fleur-des-Genêts chassa de son esprit toutes noires pensées. Où habitait cette enfant il ne pouvait y avoir trahison.
Jude entra dans la cabane. Ses yeux, habitués au grand jour, ne distinguèrent rien d'abord.
—Par ici, dit la voix.
Le bon écuyer tourna aussitôt ses regards de ce côté et aperçut dans l'ombre épaisse qui remplissait le fond de la loge deux points ronds et lumineux comme les yeux d'un chat sauvage. Il avança résolument; une main saisit la sienne et l'attira vers un banc de bois.
Dans cette position, Jude se trouva assis, tournant le flanc au vif rayon de jour qui pénétrait par l'ouverture. Sa vue, qui s'accoutumait graduellement aux ténèbres, lui permit de distinguer la forme de la cabane et de son ameublement.
C'était une grande chambre carrée, sans fenêtres, ou dont les fenêtres étaient hermétiquement bouchées. Le plafond était si bas, que l'écuyer s'étonna de ne l'avoir point touché du front pendant qu'il était debout.
Dans l'un des angles opposés à la porte, une planche inclinée, recouverte de paille, servait sans doute de lit à l'un des habitants de cette pauvre retraite. Le reste de l'ameublement consistait en deux bancs et quelques escabelles qui entouraient une table de bois simplement dégrossi.
Rien dans tout cela qui pût servir au sommeil d'une jeune fille. Marie devait avoir une autre retraite.
Entre Jude et le jour, il y avait la silhouette entièrement noire d'un homme assis, comme lui, sur un banc. Les deux points ronds et lumineux que Jude avait aperçus dans l'obscurité se trouvaient maintenant entre lui et le jour: c'étaient les yeux d'un homme.
—C'est vous qui êtes le charbonnier Rouan? lui demanda Jude.
—Je suis en effet celui qu'on nomme ainsi, mon compagnon; et je te répète: sois le bienvenu dans ma maison; je t'attendais.
—Vous me connaissez donc?
—Peut-être bien, mon homme.
—Moi, je ne puis dire si je vous connais, car je ne vois point votre visage.
Pelo se leva en silence, prit la main de Jude et le conduisit au seuil. Là, il exposa en plein sa face noircie aux rayons du jour.
—Je ne vous connais pas, dit Jude après l'avoir attentivement examiné.
Pelo Rouan regagna sa place première, et Jude le suivit.
—Tu as raison, dit lentement le charbonnier, tu ne me connais pas. Cette loge a été bâtie longtemps après le départ de Nicolas Treml. Mais ce n'est pas pour me parler de toi ou de moi que tu as quitté le château?
—C'est vrai. Je suis venu vers vous…
—Tu as bien fait, interrompit Pelo Rouan, et tu fais toujours bien, Jude Leker, parce que ton coeur est fidèle et loyal. Quant au motif de ta visite point n'est besoin de me l'apprendre, je le sais.
—Vous le savez! répéta Jude avec surprise.
—Je le sais. Tu viens me demander des nouvelles d'un malheureux idiot qu'on appelait Jean Blanc.
—Serait-il mort? s'écria Jude.
—Non. Et tu veux savoir de ses nouvelles, afin d'apprendre de lui le sort de l'héritier de Treml.
—C'est vrai! c'est encore vrai, murmura Jude dont l'honnête mais lourde nature était violemment secouée par le mystère de cette scène. Vous qui connaissez l'unique but de ma vie, qui êtes-vous, au nom de Dieu, répondez: qui êtes-vous?
—Je suis le charbonnier Rouan, répondit Pelo avec simplicité: un pauvre homme dont la vie obscure fut cruellement éprouvée, un malheureux qui a quelques bienfaits à payer et bien des outrages à venger.
—Et savez-vous quelque chose du petit monsieur Georges?
La voix de Pelo se fit profondément triste pendant qu'il répondait:
—Je ne sais rien, rien que ce que vous savez vous-même. Plût au ciel que le château de La Tremlays eût gardé son dépôt aussi fidèlement que le chêne de la Fosse-aux-Loups.
Ces derniers mots firent sauter Jude sur son banc.
—Le chêne de la Fosse-aux-Loups! balbutia-t-il.
—Le creux du chêne de la Fosse-aux-Loups, répéta Pelo Rouan.
Si l'obscurité eût été moins épaisse, on eût pu voir Jude changer deux ou trois fois de couleur dans l'espace d'une seconde. Il prit entre ses doigts de bronze le bras du charbonnier, et le serra convulsivement.
—Qui que tu sois, tu en sais trop long! dit-il d'une voix basse et menaçante.
Le bras de Rouan était bien frêle pour appartenir à un homme de sa taille. La force de Jude était si évidemment supérieure qu'il semblait que le bon écuyer ne dût avoir qu'un geste à faire pour renverser son hôte sous ses pieds.
Néanmoins, celui-ci garda une contenance tranquille et se renferma dans le silence.
—Qui t'a dit cela? poursuivit Jude dont la voix tremblait. Sur mon salut, il faut que tu donnes ton âme à Dieu, car tu as surpris le secret de Treml, et c'est moi qui suis le gardien de ce secret.
Et Jude, sans lâcher le bras de Rouan, porta vivement la main à son épée.
Mais, pendant que le bon écuyer dégainait, le maigre bras de Pelo Rouan tourna entre les doigts robustes: les muscles de ce bras se tendirent et devinrent d'acier.
Jude voulut serrer plus fort, et ses doigts choquèrent la paume de sa main, qui était vide.
D'un bond, Pelo avait franchi toute la largeur de la loge. Jude n'apercevait plus que le rouge éclat de ses yeux qui brillaient de loin dans l'ombre.
Il se précipita de ce côté; le bruit d'un pistolet qu'on armait ne l'arrêta point: mais, dans sa course, il heurta du pied contre une escabelle renversée et tomba lourdement sur le sol.
À l'instant même, le genou de Pelo Rouan s'appuya sur sa poitrine.
—Si tu te relèves, tu me tueras, mon homme, dit le charbonnier avec calme; c'est pourquoi, si tu essaies de te relever, je te tue.
Jude sentit sur sa tempe la froide bouche du pistolet.
—La vieillesse ne t'a point changé, reprit Pelo: brave coeur et cervelle bornée. Que veux-tu que je fasse de ton secret? Et si les cent mille livres m'eussent tenté, seraient-elles encore au creux du chêne?
—C'est vrai, dit pour la troisième fois le pauvre Jude; mais je ne sais pas qui vous êtes…
—Peut-être ne le sauras-tu jamais. Que t'importe? Je t'ai laissé voir que je suis l'ami de Treml, et Treml vivant ou mort, a-t-il trop d'amis pour que deux d'entre eux ne daignent point s'expliquer avant de s'entr'égorger, lorsque la Providence les rassemble?
—Je suis à votre merci, murmura Jude. Puisse Dieu permettre que vous soyez en effet un ami de Treml.
Pelo Rouan ôta son genou et Jude se releva.
—Ramasse ton épée, dit le charbonnier; j'ai confiance en toi, bien que tu te sois fait le valet d'un Français.
—Un brave jeune homme!
—Un ennemi de la Bretagne! Mais il ne s'agit point de lui. Revenons à Treml.
Jude remit son épée dans le fourreau, et tous deux s'assirent de nouveau sans défiance l'un près de l'autre.
—Vous avez été généreux, dit Jude, car je vous avais rudement attaqué. Aussi, je ne vous demanderai point qui vous a rendu maître du secret de notre monsieur. Entre vos mains, il est en sûreté; je me fie à vous, comme vous à moi. Touchez là, s'il vous plaît.
—De grand coeur, mon homme. Jean Blanc m'a souvent parlé de vous. Vous étiez miséricordieux et bon pour le pauvre insensé. Merci pour lui qui s'en souvient, ami Jude, et qui vous rendra peut-être quelque jour le bien que vous lui avez fait.
—Qu'il le rende à Treml, le pauvre garçon!
—Il a fait ce qu'il a pu pour Treml, dit Pelo Rouan avec tristesse et solennité.
—Sans doute, mais ce qu'il pouvait était, par malheur, peu de chose.
—Autrefois, il en était ainsi, parce que Jean Blanc ne savait rendre que le bien pour le bien. Depuis lors, il a appris à rendre le mal pour le mal, et il est devenu fort.
—N'est-il donc plus fou? demanda Jude.
—Dieu nous envoie parfois des épreuves si violentes que les gens sains en perdent l'esprit, répondit Pelo Rouan; par contre, ces secousses rendent parfois aussi la raison aux insensés. Jean Blanc n'est plus fou.
—Et a-t-il conservé la mémoire des faits depuis longtemps passés?
—Il se souvient de tout.
—Il faut que je le voie! s'écria Jude.
Un tremblement agita le corps de Pelo Rouan.
—Voir Jean Blanc! dit-il d'une voix étrange; il y a bien longtemps que personne n'a pu se vanter de l'avoir rencontré face à face. Croyez-moi, contentez-vous de m'interroger moi-même et ne cherchez pas à rejoindre Jean Blanc.
—Mais il me dirait peut-être…
—Rien que je ne puisse vous apprendre.
—Vous n'êtes pas dans sa peau, que diable! s'écria Jude que l'impatience reprenait.
—Il m'a tant de fois ouvert son coeur et ses souvenirs! répondit le charbonnier avec douceur. Écoutez. Voulez-vous que je vous raconte le lâche assassinat de l'étang de La Tremlays? J'en sais les moindres circonstances. Il me semble voir l'infâme Hervé de Vaunoy.
—Contez! contez! interrompit Jude avidement; je ne hais pas encore assez cet homme.
Pelo Rouan raconta dans le plus minutieux détail le meurtre infâme dont Vaunoy s'était rendu coupable sur la personne d'un enfant de cinq ans, petits-fils de son bienfaiteur. Il parla longtemps, et Jude l'écouta constamment avec une religieuse attention. La mort de Loup, le chien fidèle, arracha une larme au vieil écuyer et l'arrivée de l'albinos, sautant au milieu de l'étang pour sauver le petit Georges, lui fit pousser un cri d'enthousiasme.
—Après! après! dit-il en retenant son souffle; que Dieu récompense le pauvre fou! Après?
Pelo reprit son récit. En arrivant à l'accès de délire qui saisit Jean Blanc dans la forêt, sa voix faiblit et chevrota comme la voix d'un homme qui se retient de pleurer.
—Jean abandonna l'enfant, dit-il. Quand il revint, il n'y avait plus sur le fossé que la veste de peau de mouton qui était en ce temps-là son vêtement ordinaire. Il tomba sur ses genoux. Il pria Dieu… Dieu et Notre-Dame… il pleura…
Jude haussa les épaules avec colère.
—Il pleura des larmes de sang! reprit Pelo Rouan dont un sanglot souleva la poitrine et, quand il parle de cette affreuse soirée, il pleure encore, car le souvenir de Treml vit au fond de son coeur.
—Mais pourquoi ne pas courir, chercher?…
—Son esprit, en ce temps, était bien faible, et ses crises le laissaient brisé. Il resta jusqu'au lendemain matin affaissé sur le sol, sans force et sans pensée. Le lendemain, il courut, il chercha, mais il était trop tard, et il ne trouva point.
—Et nulle trace depuis lors? aucun indice?
—Rien.
Pelo Rouan prononça ce dernier mot d'un ton découragé.
Jude, qui jusqu'alors avait dévoré chacune de ses paroles, laissa retomber ses bras le long de son corps, et courba la tête.
—Rien, répéta-t-il; mais alors il n'y a donc plus d'espoir?
—Il y a bien longtemps que Jean Blanc a perdu tout espoir, répondit le charbonnier; mais Dieu est bon et la race de Treml ne produisit jamais que des justes et des chrétiens. Peut-être le petit Georges a-t-il été recueilli. En ce cas, la Providence aidant…
Pelo Rouan hésita.
—Eh bien! fit Jude, qu'alliez-vous dire?
—J'allais dire qu'il ne serait pas impossible de reconnaître l'enfant.
—Comment cela? demanda vivement Jude Leker.
—Jean Blanc avait une de ces médailles de cuivre qu'on frappait autrefois à Vitré en l'honneur de Notre-Dame de Mi-Forêt. C'était le seul héritage que lui eût laissé sa mère. Quand sa folie le prit, dans cette horrible soirée, il la sentit venir, et dévot à la sainte Mère de Dieu, il passa la médaille au cou de l'enfant, qu'il mit ainsi sous la garde de Notre-Dame.
—Mais il y a tant de ces médailles!
—Celle de Jean Blanc avait sur le revers, une croix gravée au couteau, et Mathieu Blanc, son père, en possédait seul une semblable, qui est maintenant au cou de Marie.
—Cette belle enfant que je viens de voir?
—La fille de Jean Blanc, l'albinos.
Marie qui continuait sa corbeille de chèvrefeuille au-dehors, entendit prononcer son nom et montra sa blonde tête à la porte.
—La fille de… commença Jude.
—Silence! interrompit le charbonnier. Elle se croit ma fille. Approche, Marie.
Fleur-des-Genêts obéit aussitôt, et Pelo Rouan, prenant la médaille qui pendait à son cou, la mit entre les mains du vieil écuyer.
Celui-ci la tourna et retourna dans tous les sens.
—Puisse Dieu me faire rencontrer la pareille! murmura-t-il. Je la reconnaîtrais entre mille, mais c'est un pauvre et bien faible indice.
Marie s'éloigna sur un signe du charbonnier, et bientôt on entendit au-dehors la suave mélodie du chant d'Arthur.
—Elle chante, en effet, la chanson de Jean Blanc, dit Jude.
—Mais je ne vous ai pas tout dit, mon compagnon, dit le charbonnier en changeant de ton subitement, il est encore une chance de retrouver l'héritier de Treml; cette chance est précaire il est vrai; cependant, elle peut amener un résultat avec l'aide de Jean Blanc.
—Jean Blanc! murmura Jude d'un air de doute; vous me parlez toujours de Jean Blanc. Que peut le pauvre diable, lorsque des hommes ne peuvent pas?
—Vous ne savez pas ce que c'est que Jean Blanc, dit le charbonnier avec une légère emphase dans la voix. Je vais vous dire où est sa force et ce qu'il peut pour le fils de Treml.
XXV Huit hommes et un collecteur
Les derniers mots de Pelo Rouan avaient relevé le vieil écuyer de Treml. Quand on désire ardemment, l'espoir perdu revient vite, et la simple possibilité dont parlait le charbonnier remit du courage au coeur de Jude.
Il s'approcha pour ne pas perdre une parole et attendit impatiemment la confidence de Rouan.
Mais celui-ci était tombé dans la rêverie et gardait le silence.
—Eh bien, dit Jude, le moyen de retrouver notre jeune monsieur?
Pelo Rouan sembla s'éveiller.
—Le moyen, répéta-t-il; j'ai parlé d'une chance faible et précaire. Crois-tu donc que s'il y avait eu un moyen, Jean Blanc ne l'aurait pas employé?
—Toujours Jean Blanc! pensa Jude.
Et la curiosité se joignit au puissant intérêt du dévouement pour stimuler son impatience. Quel miracle avait grandi le malheureux albinos jusqu'à faire de lui l'arc-boutant sur lequel s'appuyait désormais la destinée de Treml?
—Il y a vingt ans de cela, reprit Pelo Rouan avec lenteur et comme s'il se fût parlé à lui-même; mais ce sont des choses dont le souvenir ne se perd qu'avec la vie. Écoute, mon homme: quand j'aurai dit, tu connaîtras Jean Blanc comme il se connaît lui-même.
«C'était quelques mois après la disparition de l'enfant. Pontchartrain, que Dieu confonde! était encore intendant de l'impôt, et ses agents n'avaient jamais osé jusque-là pénétrer dans les retraites écartées des pauvres gens de la forêt. Un matin que Jean coupait du cercle de châtaignier dans la partie du bois qui borde la route de Rennes, il vit une nombreuse cavalcade s'enfoncer dans la forêt.
«Il y avait des soldats armés en guerre; il y avait aussi de ces sangsues couvertes de drap noir, dont nous devions apprendre bientôt les attributions et le métier.
«Au-devant de la troupe marchaient deux gentilshommes.
«Ce pouvait être une compagnie de bourgeois, de nobles et de soldats faisant route pour la France; mais Jean Blanc avait cru reconnaître, dans l'un des gentilshommes qui chevauchaient en tête, le lâche Hervé de Vaunoy. Or, depuis l'aventure de l'enfant, Vaunoy haïssait terriblement Jean Blanc, qui n'avait point su retenir sa langue.»
—Il avait bien fait! interrompit Jude. Son devoir était de publier partout le crime.
—Il ne faut pas parler de trop bas, quand on dit certaines choses, ami Jude, murmura Pelo Rouan qui secoua la tête: Jean Blanc était alors une créature un peu moins considérée que Loup, le chien de Nicolas Treml. Loup voulut aboyer, on le tua: Jean Blanc aurait mieux fait de se taire.
«Quoi qu'il en soit, il avait parlé, et Vaunoy n'était pas homme à lui pardonner les bruits sinistres qui commençaient à courir dans le pays. En voyant ce misérable suivi de soldats, Jean Blanc eut une vague frayeur. Il songea à son père, qui gisait seul dans la loge de la Fosse-aux-Loups, et se laissa glisser le long du châtaignier pour éclairer la marche de la cavalcade.
«La cavalcade s'arrêta non loin d'ici, à la croix de Mi-Forêt. Les soldats s'étendirent sur l'herbe: la gourde circula de main en main. Quant aux gens vêtus de noir, ils entourèrent les deux gentilshommes et il se tint une manière de conseil.
«Jean s'approcha tant qu'il put. On parlait, il n'entendait pas. Pourtant, il voulait savoir, car il voyait maintenant, comme je te verrais s'il faisait clair en ma loge, l'hypocrite visage d'Hervé de Vaunoy.
«Il s'approcha encore; il s'approcha si près que les soudards du roi auraient pu apercevoir au ras des dernières feuilles les poils blanchâtres de sa joue. Mais on causait tout bas, et Jean Blanc ne put saisir qu'un seul mot.
«Ce mot était le nom de son père.
«Jean Blanc se sentit venir dans le coeur une angoisse. Le nom de Mathieu Blanc dans la bouche de Vaunoy, c'était la plus terrible des menaces.
«Jean se jeta sur le ventre et coula entre les tiges de bruyères comme un serpent. Nul ne l'aperçut.
«Il put entendre.
«Il entendit que les gens vêtus de noir venaient dans la forêt pour dépouiller les pauvres loges au nom du roi de France. Les soldats étaient là pour assassiner ceux qui résisteraient. Les gens vêtus de noir se partagèrent la besogne: c'étaient les suppôts de l'intendant.
«Le nom du père de Jean avait été prononcé, parce que les collecteurs ne voulaient point se déranger pour un si pauvre homme, mais Vaunoy les avait excités.
«—Il a de l'or, disait-il; je le sais; c'est un faux indigent; sa misère est menteuse. Saint-Dieu! s'il le faut, je vous accompagnerai dans son bouge. Mais, retenez bien ceci: il a de l'or, et quelques coups de plat d'épée lui feront dire où est caché son pécule.
«Les autres répondirent:
«—Allons chez Mathieu Blanc.
«Alors Jean se coula de nouveau, inaperçu entre les tiges de bruyères. Une fois sous le couvert, il bondit et s'élança vers la Fosse-aux-Loups.
«Par hasard Vaunoy ne mentait pas. Il y avait de l'or dans la pauvre loge de Mathieu Blanc; quelques pièces d'or, reste de la suprême aumône de Nicolas Treml, quittant pour jamais la Bretagne.»
—Oui, oui, murmura Jude; en partant, il n'oublia pas son vieux serviteur. Ce fut moi qui jetai la bourse au seuil de la loge.
Pelo Rouan parut ne point prendre garde à cette interruption.
—Lorsque Jean arriva dans la cabane, poursuivit-il, ses forces défaillaient, tant son émotion était navrante. Il avait le pressentiment d'un cruel malheur. Vous connaissiez Mathieu Blanc, ami Jude; ç'avait été un homme vaillant et fort, mais la souffrance pesait un poids trop lourd sur les derniers jours de sa vie.
«Ce n'était plus, au temps dont je parle, qu'un pauvre vieillard, toujours couché sur son grabat, miné par la maladie, stupéfié par les progrès lents et sûrs d'une mort trop longtemps attendue. En entrant, Jean lui donna un baiser, suivant sa coutume, et le vieillard lui dit:
«—Je souffre moins, Jean mon fils.
«Une autre fois, Jean se fût réjouit, car il aimait bien son père, mais il songea aux cavaliers qui sans doute en ce moment galopaient vers la loge, et il frémit de rage et de peur.
«La bourse où se trouvait le restant des pièces d'or de Treml était sur la table. Jean n'eut pas même l'idée de la cacher. Ce qu'il cacha, ce fut le vieux mousquet dont se servait son père au temps où il était soldat.
«Une bonne arme, mon homme, portant loin et juste! Jean la jeta dans les broussailles, au-dehors, avec la poire à poudre et les balles.
«Puis il revint s'asseoir au chevet de son père.
«Quelques minutes se passèrent. Un bruit sourd retentit au loin sur la mousse dans la forêt. Jean comprit que les cavaliers avaient mis pied à terre au-delà des fourrés et qu'ils avançaient vers le ravin.
«Il alla au trou qui servait de croisée, et souleva la serpillière pour voir au-dehors.
«Il n'attendit pas longtemps.
«Bientôt le taillis s'agita de l'autre côté du ravin et des hommes parurent.
«Jean les compta. Il y avait un collecteur, huit soldats et Hervé de Vaunoy.
«Jean les vit gravir la lèvre du ravin. Puis on frappa rudement à la porte, dont les planches vermoulues craquèrent, Jean alla ouvrir avant même que l'homme vêtu de noir eût crié: De par le roi!
«Des soldats entrèrent en tumulte, suivis de Vaunoy qui resta prudemment près du seuil. Le collecteur tira de son pourpoint une pancarte et lut des mots que Jean ne sut point comprendre. Puis il dit:—Mathieu Blanc, je vous somme de payer cent livres tournois pour tailles présentes et arriérées depuis dix ans.
«Mathieu Blanc s'était retourné sur son grabat, et regardait tous ces hommes armés avec des yeux hagards.
«Le collecteur répéta sa sommation, et les soldats l'appuyèrent en frappant la table du pommeau de leurs épées.
«—J'ai soif, Jean, dit faiblement le vieillard.
«Le coeur de Jean se brisait, car l'agonie se montrait sur les traits flétris de son vieux père. Il voulut prendre le remède qui était sur la table, mais l'un des soldats leva son épée et fit voler le vase en éclats.
«—Qu'il paie d'abord, dit le soldat; après il boira.
«Vaunoy, qui était sur le seuil, se prit à rire.
«Les dents de Jean étaient serrées à se briser. Il ne pouvait parler, mais il montra du geste la bourse, et le collecteur s'en empara.
«—Je vous disais bien qu'ils avaient de l'or! grommela Hervé de Vaunoy qui riait toujours.
«Le collecteur compta quatre louis et demanda les quatre livres qui manquaient.
«—J'ai soif! murmura Mathieu Blanc, que prenait le râle de la mort.
«Pas une goutte de liquide dans la cabane! Jean Blanc se mit à genoux devant un soldat qui portait une gourde. Le soldat comprit et eut compassion; mais Vaunoy s'avança et repoussant l'albinos avec haine:
«—Qu'il paie! dit-il.
«—Je n'ai plus rien! sanglota Jean; plus rien, sur mon salut; tuez-moi et prenez pitié de mon père.
«Mathieu Blanc fit effort pour se lever; il étouffait: c'était horrible.
«—J'ai soif! râla-t-il une dernière fois.
«Puis il retomba mort sur la paille du grabat.»
En arrivant à cette partie de son récit, la voix de Pelo Rouan était graduellement devenue haletante et étranglée. Elle s'éteignit tout à coup lorsqu'il prononça ces derniers mots, et Jude sentit sa main mouillée, comme par une goutte de sueur ou une larme.
Le bon écuyer, du reste, n'était guère moins ému que Pelo Rouan lui-même.
—Le pauvre garçon! murmura-t-il en serrant convulsivement ses gros poings; le pauvre garçon! Voir ainsi assassiner son père! Et ce misérable Vaunoy!… pour Dieu, mon homme, que fit Jean Blanc après cela?
Pelo Rouan respira avec effort.
—Jean Blanc, répéta-t-il, lorsqu'il mourra, n'éprouvera point une angoisse comparable à celle de cet affreux moment. Il voila le visage de son père mort et s'agenouilla auprès du lit, sans plus savoir qu'il y avait là dix misérables pour railler sa douleur. Mais ils ne lui laissèrent pas oublier longtemps leur présence.
«—Eh bien, manant, dit le collecteur, les quatre livres que tu dois au roi!
«Jean Blanc se leva et se retrouva face à face avec ces hommes qui venaient de tuer son père. Un instant il crut que son débile cerveau allait éclater; sa folie le pressait; il sentait les approches du délire; mais une force inconnue et nouvelle le grandit tout à coup. Son esprit vacillant s'affermit. Il se reconnut homme après sa longue enfance, et ce fut comme une miette de joie au milieu de son immense douleur.
«—Arrière! cria-t-il d'une voix qui ne gardait rien de sa faiblesse passée.
«Les soldats se mirent entre lui et la porte, mais Jean Blanc avait du moins conservé son agilité prodigieuse: il bondit, et son corps, lancé comme la balle d'un mousquet, passa au travers de la serpillière qui fermait la croisée. Dehors, Jean Blanc retomba sur ses pieds.
«Lorsque les soldats sortirent en criant et en menaçant, il avait déjà disparu dans les broussailles.
«—Tirez! cria Vaunoy; tuez-le comme un animal nuisible, ou il prendra sa revanche.
«Quelques coups de feu se firent entendre, mais l'albinos ne fut point atteint, quoique vingt pas le séparassent à peine de la loge.
Il ne bougea pas et demeura coi dans les broussailles où il s'était caché.
«Alors commença une oeuvre sans nom. Furieux d'avoir vu l'une de ses victimes lui échapper, Vaunoy, cet homme au visage doucereux et souriant, qui assassine sans froncer le sourcil, Vaunoy ordonna aux soldats d'incendier la loge. On alluma des fagots à l'aide d'une batterie de fusil, et bientôt une flamme épaisse entoura le lit de mort du vieux serviteur de Treml!»
—Les misérables! s'écria Jude; et que fit Jean Blanc?
—Attends donc! dit Pelo Rouan dont les dents serrées semblaient vouloir retenir sa voix; Jean ne bougea pas tant que les assassins restèrent autour de la loge, riant comme des sauvages et blasphémant comme des démons. Quand ils se retirèrent, Jean s'élança hors de sa cachette, pénétra dans la loge en feu et prit le cadavre de son père qu'il emporta au-dehors, afin de lui donner plus tard une sépulture chrétienne.
«Il ne fit point en ce moment de prière; à peine déposa-t-il un court baiser sur le front du vieillard, desséché déjà par le vent brûlant de l'incendie.
«Jean Blanc n'avait pas le temps.
«Il saisit le fusil qu'il avait caché sous les ronces, le chargea et descendit en trois bonds le ravin, dont il remonta de même la rampe opposée. Puis il s'élança tête première dans le fourré. Les assassins avaient de l'avance, mais le vent d'équinoxe ne va pas si vite qu'allait Jean Blanc poursuivant les meurtriers de son père.»
—Bien, cela! s'écria encore Jude, bien, Jean Blanc, mon garçon!
—Attends donc! Avant qu'ils eussent atteint la lisière du fourré où étaient attachés leurs chevaux, un coup de fusil retentit sous le couvert. Le collecteur tomba pour ne plus se relever.
Jude battit des mains avec enthousiasme.
—Et Vaunoy? dit-il, et Vaunoy?
—Vaunoy devint plus pâle que le corps mort du vieux Mathieu. Il tremblait; ses dents s'entrechoquaient.
«—Hâtons-nous, hâtons-nous! dit-il.
«Ils se hâtèrent; mais au moment où ils atteignaient leurs chevaux, on entendit encore un coup de fusil. Le soldat qui avait brisé, sur la table, le vase qui contenait le remède de Mathieu Blanc, poussa un cri et se laissa choir dans la mousse.»
—Mais Vaunoy? mais Vaunoy? interrompit Jude.
—Attends donc! Ils montèrent à cheval. La terreur était peinte sur tous les visages naguère si insolents. Ils prirent le galop, croyant se mettre à l'abri, les insensés! Jean Blanc ne savait-il pas comment abréger la distance? La route tournait; Jean Blanc allait toujours tout droit. Point de taillis assez épais pour arrêter sa course, point de ravin si large qu'il ne pût franchir d'un bond.
«Aussi à chaque coude du chemin, le vieux mousquet faisait son devoir. C'était une bonne arme, je te l'ai déjà dit, et Jean Blanc tirait juste.
«À chaque détonation qui ébranlait la voûte du feuillage, un homme chancelait sur son cheval et tombait. Jean Blanc les chassait au bois, et pas une seule fois il ne brûla sa poudre en vain.
«De temps en temps, ceux qui restaient essayaient de battre le fourré pour détruire cet invisible ennemi qui leur faisait une guerre si acharnée. Plus d'une balle siffla aux oreilles de Jean Blanc tandis qu'il rechargeait son arme derrière quelque souche de châtaignier; mais ses efforts n'aboutissaient qu'à retarder la marche des soldats. Aussitôt qu'ils avaient regagné la route, un coup partait, un homme mourait.»
—Par le nom de Treml, s'écria Jude qui s'exaltait de plus en plus au récit de cette sauvage vengeance, je n'aurais jamais cru le pauvre Mouton Blanc capable de tout cela. Sur ma foi! c'est un vaillant garçon après tout! Mais Vaunoy? n'essaya-t-il point de tuer ce mécréant de Vaunoy?
—Attends donc! Jean Blanc n'oubliait point Vaunoy, mon homme, il faisait comme ces gourmands qui gardent le plus fin morceau pour la dernière bouchée; il gardait Vaunoy pour la bonne bouche.
«Le moment vint où le dernier soldat vida la selle et se coucha par terre comme ses compagnons. Jean Blanc avait tué huit hommes et un collecteur de tailles. Il ne restait plus que Vaunoy.
Celui-ci, plus mort que vif, poussait furieusement son cheval, rendu de fatigue. Jean Blanc mit deux balles dans son fusil et s'en alla l'attendre au dernier détour de la route sur la lisière de la forêt.»
—À la bonne heure! interrompit Jude Leker en frappant ses deux mains l'une contre l'autre.
Le bon écuyer faisait comme ces gens qui se passionnent tout de bon pour les péripéties d'une pièce de théâtre. Il avait vu Vaunoy la veille et pourtant il espérait sérieusement que Vaunoy allait être tué dans le récit de Pelo Rouan.
Celui-ci secoua la tête.
—Lorsque parut le nouveau maître de La Tremlays, poursuivit-il, Jean Blanc visa. Son âme passa dans ses yeux: rien au monde désormais ne pouvait sauver Hervé de Vaunoy…
—Eh bien! dit Jude, voyant que le charbonnier hésitait.
—Vaunoy regagna son château sain et sauf, répondit Pelo Rouan…
—Pourquoi? Jean Blanc le manqua?
—Jean Blanc ne tira pas.
Jude laissa échapper une exclamation énergique de désappointement.
—Jean Blanc ne tira pas, reprit lentement le charbonnier, parce que le souvenir de Treml traversa son esprit à ce moment, et qu'il ne voulut pas anéantir, même pour venger son père, la dernière chance de connaître le sort du petit monsieur Georges.
XXVI Un accès de haut mal
La voix de Pelo Rouan avait été rauque et rudement accentuée, pendant qu'il racontait la terrible chasse de Jean Blanc dans la forêt. Sa respiration soulevait péniblement sa poitrine, et ses yeux rouges brillaient d'un effrayant éclat.
Quand il vint à parler de Treml, sa voix se fit grave, et il perdit la sauvage emphase qui avait mis jusqu'alors tant d'émotion dans son récit.
—Si c'est dans l'intérêt du petit monsieur que Jean épargna Hervé de Vaunoy, on ne peut le blâmer, dit Jude; mais le diable si je comprends comment ce triple traître pourra jamais venir en aide à la race de Treml?
—Quand il aura sous la gorge un pistolet armé tenu par une main ferme, mon homme, et qu'il saura bien que ses suppôts ordinaires sont trop loin pour lui porter secours, Hervé de Vaunoy parlera.
Jude se gratta le front d'un air pensif.
—Il y a du vrai là-dedans, dit-il; mais Vaunoy lui-même en sait-il plus que nous?
—Peut-être; en tout cas l'heure approche où quelqu'un l'interrogera en forme là-dessus. Jean Blanc fit comme je t'ai dit: il épargna l'assassin de son père; mais ce bon sentiment qui mettait la gratitude avant la vengeance, devait être passager: les cendres de la loge étaient trop chaudes encore pour que la vengeance ne reprît bientôt le dessus. Jean Blanc se repentit d'avoir oublié son père pour le fils d'un étranger…