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Le loup blanc

Front matter (continued 2)

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Du point central de ce talus, qui surplombe par suite d'éboulements anciens, s'élance presque horizontalement le tronc robuste et rabougri d'un chêne noir dont les longues branches pendent au-dessus de l'eau et couvrent le quart de la largeur de l'étang.

C'est vis-à-vis de ce chêne et à quelques toises de ses dernières branches que la pièce d'eau atteint sa plus grande profondeur. Le reste est fond de vase où croissent des moissons de joncs et de roseaux que peuplent vers le commencement de l'hiver des myriades d'oiseaux aquatiques.

Sur la rive occidentale de l'étang de La Tremlays s'assied maintenant une petite bourgade avec chapelle et moulin; mais, à l'époque où se passe notre histoire, ce lieu était complètement désert, et il était bien rare qu'un passant vînt troubler les silencieux ébats des sarcelles ou des tanches.

M. de Vaunoy ouvrit le cadenas d'un petit bateau, plaça Georges sur l'un des bancs et quitta la rive; Loup, sans y être invité, franchit d'un bond la distance et s'installa aux pieds de l'enfant.

Après quelques coups de rames qui le portèrent au milieu de l'étang, M. de Vaunoy arma sa canardière et jeta autour de lui un regard de chasseur novice. Un plongeon montra sa tête noire entre les roseaux: Hervé fit feu.

La détonation fit tressaillir Loup; l'odeur de la poudre dilata ses narines. Il se dressa sur ses quatre pattes et darda son regard dans la direction des roseaux.

—Cherche là…, cherche, dit doucement M. de Vaunoy. Vous savez l'histoire de la chatte métamorphosée en femme. Une souris se montre, et Minette de courir à quatre pattes. Loup, excité dans son instinct, bondit hors du bateau, laissant Georges, effrayé du bruit, sur son banc.

—Cherche là…, cherche! répéta M. de Vaunoy, qui rechargeait vivement sa canardière.

Le chien cherchait, mais il n'avait garde de trouver le plongeon, dont la santé n'avait aucunement souffert.

M. de Vaunoy épaula de nouveau sa canardière.

—Regarde donc quel grand chêne, Georges! dit-il.

Pendant que l'enfant était retourné, le coup partit. Loup poussa un hurlement plaintif, et se coucha, mort, dans les roseaux.

—J'ai vu derrière les feuilles du chêne, dit l'enfant, une grande figure blanche qui nous regardait.

Vaunoy jeta vivement les yeux vers l'arbre, mais il n'aperçut rien.

—Regarde encore! dit-il d'une voix pateline.

Puis il grommela entre ses dents:

—Cette fois le maudit chien ne reviendra pas!

—Tiens! s'écria Georges, voilà encore la figure blanche!

Vaunoy était dans l'un de ces instants où l'homme a peur de son ombre. La nuit tombait rapidement. Il compta du regard les feuilles du chêne noir, et n'aperçut rien encore. L'enfant s'était trompé.

La main d'Hervé tremblait néanmoins pendant qu'il déposait sa canardière au fond du bateau pour prendre les rames. Il se dirigea lentement vers le point de l'étang qui fait face au grand chêne. En cet endroit, l'eau tranquille et plus sombre annonçait une grande profondeur. Vaunoy cessa de ramer. Il appuya sa tête sur sa main. Sa respiration était oppressée, des gouttes de sueur coulaient sur son front.

Quand il se redressa, la nuit était tout à fait venue. À deux ou trois reprises, il étendit sa main vers Georges, et chaque fois sa main retomba. Enfin il fit sur lui-même un violent effort:

—Eh bien! dit-il d'une voix étouffée, ne vois-tu plus la grande figure blanche?

L'enfant tourna la tête.

—Si, répondit-il, la voilà!

Pendant qu'il parlait encore, Vaunoy le saisit par-derrière et le précipita dans l'étang.

Au même instant, une longue forme blanche se montra, en effet, dans le feuillage du chêne, mais Vaunoy ne put la voir, occupé qu'il était à fuir vers le bord à force de rames.

La lune qui se levait jeta ses premiers rayons par-dessus les taillis et vint éclairer le pâle visage de Jean Blanc.

Au moment où Vaunoy atteignait la rive, l'albinos se laissa glisser le long d'une branche flexible qui pliait sous son poids et retombait au ras de l'eau. À l'aide de ses pieds, il imprima un mouvement de fronde à ce balancier, puis, ouvrant les mains tout à coup, il se trouva lancé tout près de l'endroit où Georges avait disparu.

Vaunoy entendit sans doute le bruit de sa chute; mais, plein de cette superstitieuse terreur qui suit et venge le crime, il se boucha les oreilles et s'enfuit, éperdu.

Quelques secondes après, Jean Blanc revint à la surface, ramenant l'enfant évanoui.

Le pauvre visage de l'albinos avait une expression d'allégresse délirante lorsqu'il toucha le bord. Il prit sa course, serra convulsivement l'enfant dans ses bras, et ne s'arrêta que lorsqu'il eut mis une large distance entre lui et le château de La Tremlays.

—J'étais là, disait-il en riant; je savais qu'on ferait du mal au petit monsieur! Maintenant, il est à moi: je l'ai gagné! J'étais là pour que le fort ne tuât point le faible, comme dans la chanson d'Arthur de Bretagne.

Ceux qui connaissaient le pauvre Jean Blanc eussent vu dans ces paroles entrecoupées le symptôme précurseur de l'un de ses accès. Lui-même sentait vaguement l'approche d'une tempête intellectuelle, car sa joie tomba tout à coup. Il fit halte au milieu sur le gazon d'un talus.

L'atmosphère était froide. Une abondante rosée descendait du faîte des arbres à demi dépouillés de leurs feuilles. Georges restait sans mouvement: ses membres étaient raides et glacés. Une pâleur mortelle couvrait son joli visage.

—Il faut qu'il s'éveille! grommelait Jean Blanc en tâchant de le réchauffer sur son sein; il le faut. Sainte Vierge, réveillez-le!

Ce disant, il se dépouillait de son justaucorps de peau de mouton, et s'en servait pour envelopper le corps transi de l'enfant. Sa poitrine haletait, ses yeux devenaient hagards. Il luttait contre l'accès qui envahissait ses chancelantes facultés.

Par un dernier éclair d'intelligence, il ôta de sa poitrine une médaille de cuivre qui portait l'image de Notre-Dame de Mi-Forêt. Il la passa d'une main frémissante au cou de l'enfant toujours inanimé.

—Sainte Vierge, cria-t-il dans sa foi désolée, moi, je ne peux plus! Il a maintenant votre sainte médaille: il est à vous, réveillez-le! Si vous l'éveillez, bonne Mère de Dieu, je fais voeu…

Un irrésistible rire interrompit cette ardente invocation. Aussitôt après il tomba en convulsion, puis, emporté par sa fièvre folle, il se jeta, tête baissée, gambadant, au plus épais du fourré.

L'enfant, évanoui, resta à la garde de Notre-Dame.

L'accès de Jean Blanc fut long, parce que l'émotion qui l'avait provoqué avait été puissante; pendant plus d'une heure, il courut les taillis en répétant son étrange refrain:

—Je suis le mouton blanc…, le mouton!

Au bout de ce temps, sa fièvre se calma, il sentit revenir ses idées, et le souvenir de Georges emplit tout à coup son coeur.

Il s'élança, passant par-dessus tout obstacle, et, retrouvant sa route par instinct, en quelques minutes il atteignit l'allée où il avait laissé l'enfant.

Son coeur battit de joie, car un rayon de lune, glissant au travers des branches, éclairait un objet blanc sur le talus.

—Georges! cria-t-il.

Georges ne répondit point.

Jean Blanc franchit en deux bonds la distance qui le séparait du talus et tomba sur ses genoux.

—Georges! dit-il encore.

Et comme l'objet blanc restait immobile, Jean le toucha. C'était son justaucorps de peau.

L'enfant avait disparu.

X La veillée

Vingt ans de plus pèsent un poids bien lourd sur la tête d'un homme; mais, pour l'ensemble des choses créées, mis à part l'homme lui-même, c'est-à-dire pour la portion la plus grande, la plus durable, la plus vivante de la nature, vingt ans passent comme un souffle de brise, qui effleure et n'entame point.

Vingt ans écoulés ont rendu méconnaissables les personnages de notre récit: l'enfant s'est fait homme, l'homme est devenu vieillard, le vieillard a cessé de vivre.

Mais le beau château de La Tremlays s'élève toujours, droit et robuste au bout de son avenue de grands chênes. Si quelques arbres sont morts dans la forêt, d'autres jaillissent du sol et s'élancent, pleins de sève, vers le beau soleil qui chauffe la voûte de feuillage. La Fosse-aux-Loups a gardé ses sombres ombrages et le chêne creux soutient vaillamment le pesant fardeau de ses branches colossales. Les deux moulins chancellent et menacent ruine comme autrefois, et c'est à peine si l'on aperçoit que la pauvre loge de Mathieu Blanc s'est affaissée au ras du sol, tant le détail est mince et peu digne d'attention.

Quant à l'étang de La Tremlays, ce sont toujours les mêmes eaux dormantes et la même moisson de roseaux sous lesquels blanchissent dans la vase les ossements de Loup, le fidèle chien de Nicolas Treml.

Nous sommes à l'automne de l'année 1740, et il y a veillée dans les cuisines de M. Hervé de Vaunoy de La Tremlays, seigneur de Bouëxis-en-Forêt.

La cuisine est une grande pièce carrée, percée de quatre fenêtres hautes. Une porte de chêne, garnie de fer, ouvre ses deux battants vis-à-vis de la vaste cheminée dont le manteau, en forme de toiture, peut abriter une compagnie raisonnablement nombreuse. Cinq ou six bûches broient dans l'âtre et mêlent leur rouge lumière à la lueur crépitante de deux résines.

Sur la table massive qui occupe le milieu de la pièce, une rangée de pichets (cruches), méthodiquement alignés, exhalent une bonne odeur de cidre dur. Des pommes de terre rôtissent sous les cendres, et une demi-douzaine de quartiers de lard montrent, des deux côtés de la crémaillère, leur couenne recouverte de suie.

Nous faisons grâce au lecteur des fourneaux, casseroles, cuillers à pots, marmites, écumoires, etc.

Il y a une quinzaine de personnes assises sous le manteau de la cheminée. La plupart sont serviteurs ou servantes de Vaunoy; deux ou trois sont étrangères et reçoivent l'hospitalité.

Pour ne point faire défaut à la galanterie française, nous parlerons d'abord des femmes.

Sur cette escabelle à trois pieds et si près du feu que la pointe de ses sabots se charbonne, est assise la dame Goton Rehou, femme de charge de La Tremlays. Elle fut, si l'on en croit la chronique de la forêt, une joyeuse commère; mais cela date de quarante ans, et, à l'heure qu'il est, elle fume une pipe courte noircie par un long usage, avec toute la gravité qui convient à une personne de son importance.

Auprès d'elle, et s'éloignant graduellement du foyer, siègent les servantes du château: la fille de basse-cour, la pigeonnière, la trayeuse de vaches, et même la femme de chambre de Mlle Alix de Vaunoy. Cette dernière déroge sans nul doute en semblable compagnie, mais il faut tuer le temps.

De l'autre côté de la cheminée, sont rangés les garçons.

C'est d'abord André, le garde; Simonnet, le maître du pressoir; Corentin, l'homme de la charrue, et beaucoup d'autres encore dont l'énumération serait longue et superflue.

Dans l'âtre même, et juste en face de la dame Goton Rehou, est assis un homme de la forêt; hôte de La Tremlays pour quelques heures. Cet homme mérite une description particulière.

Il est charbonnier, cela se voit. Une couche épaisse de noir couvre son visage et s'éclaircit seulement quelque peu aux angles saillants de la face, comme il arrive aux masques de bronze. Ses yeux, dont la paupière est enflammée, semblent craindre l'éclat ardent du foyer et s'abritent derrière sa main noircie; du reste, vêtu comme les gens de la forêt: bonnet de laine mêlée, veste longue en forme de paletot échancré, culottes courtes, bas bleus et souliers à boucle de fer.

Il est de taille problématique. Assis, il semble petit, mais lorsqu'il se lève pour saisir un pichet et boire à même, ses longues jambes l'exhaussent tout à coup. Dans l'attitude de son corps, il y a plus de souplesse que de force. Quant à son âge, nul ne saurait le dire. Depuis quinze ans, le charbonnier Pelo Rouan court la forêt. Tel on l'a vu la première fois, tel on le voit encore.

Nos personnages ainsi posés, nous écouterons leur conversation, car nous sommes fort dépaysés dans ce château où nous n'avons pas mis le pied depuis vingt ans.

Renée, la fille de chambre de Mlle Alix de Vaunoy, cause avec Yvon, le valet des chiens, lequel raccommode son fouet et tresse une soutisse (mèche), que Mirault, Gerfault, Renault, etc., sentiront plus d'une fois sur leurs flancs savamment amaigris. André, le garde, frotte d'huile le ressort de son fusil à pierre. Corentin taille un battoir pour Anne, la surintendante des vaches; l'entretien n'a rien encore de général.

Mais six heures ont sonné à la cloche fêlée du beffroi. Le vieux Simonnet, maître du pressoir, a récité dévotement les versets de l'angélus. Un silence de quelques minutes s'est fait, pendant lequel tout le monde a prié.

Quand ce silence eut duré suffisamment à son gré, dame Goton fit un signe de croix final et secoua les cendres de sa pipe avec précaution.

—Les jours s'en vont petissant! dit-elle.

Chacun reconnut implicitement la justesse infinie de cette observation.

—Vienne la fin du mois, poursuivit la vieille femme de charge, et nous aurons la résine allumée pour dire l'angélus le matin et le soir.

—Ça, c'est la vérité! appuya Simonnet.

Et tous répétèrent avec conviction:

—Les jours s'en vont petissant, c'est la vérité!

Dame Goton savoura un instant l'approbation générale.

—Maître Simonnet, reprit-elle ensuite, si c'est un effet de votre complaisance, passez-moi le pichet; ma pauvre langue brûle.

Au lieu d'un pichet, on en passa dix, et tout le monde s'abreuva copieusement.

—Fameux et droit en goût! s'écria la vieille femme en promenant voluptueusement sa langue sur ses lèvres après avoir bu; tout ce qu'on peut demander, c'est que le cidre de l'automne qui vient vaille celui de l'autre année, pas vrai?

C'était là encore une de ces propositions dont le succès n'est point douteux. Tout le monde répondit affirmativement, et le maître du pressoir but un second coup pour prouver la sincérité de son opinion.

—Quant à ce qui est de l'an prochain, dit-il, on ne sait pas ce qu'on ne sait pas. Il cherra bien du bois mort dans la forêt d'ici l'autre automne; d'ici l'autre automne, bien de l'eau passera sous le pont de Noyal, et notre monsieur dit que le temps qui court est un temps de péril.

Renée cessa de causer avec Yvon et releva la tête avec inquiétude.

—Est-ce qu'on craint une attaque des Loups? murmura-t-elle.

À cette question, on eût pu voir le charbonnier fermer à demi les yeux et jeter à la ronde un fugitif regard.

—Les Loups! répéta Simon net en frappant son poing sur la table. Si j'étais seulement dans la peau de M. le lieutenant du roi, on ne les craindrait pas longtemps, les maudits brigands! Dire qu'ils ont brûlé mon beau pressoir de Bouëxis-en-Forêt!

—Volé mes vaches! ajouta la trayeuse.

—Dévasté mon chenil! dit Yvon.

—Braconné plus de gibier que n'en chasse en trois ans notre monsieur! s'exclama le garde.

—Tué mes poules!

—Foulé mes guérets!

—Brisé mes espaliers! crièrent en choeur les divers fonctionnaires de La Tremlays.

La dame Goton bourrait gravement sa pipe et ne disait rien, Pelo Rouan, le charbonnier, semblait dormir, adossé contre la paroi de la cheminée.

—Oh! les maudits brigands! reprit le choeur au milieu duquel on distinguait la voix flûtée et suraiguë de la fille de chambre.

Goton alluma sa pipe et lança trois redoutables bouffées.

—Il y a vingt ans, murmura-t-elle, le maître de La Tremlays s'appelait M. Nicolas. Ceux que vous nommez les Loups étaient des agneaux alors. C'est la misère qui a aiguisé leurs dents.

Un murmure désapprobateur suivit ces paroles.

—Les Treml étaient de bons maîtres, dit Simonnet avec le même embarras qu'aurait un vieux courtisan parlant d'un roi déchu au sein d'une cour nouvelle, on ne peut pas dire le contraire; mais les Loups sont des bandits, et il n'y a que vous, dame Goton, pour prendre leur défense.

Un imperceptible sourire plissa les lèvres de Pelo Rouan. La vieille releva sa tête chenue avec dignité.

—Maître Simonnet, répondit-elle, je ne défends point les Loups, qui savent bien se défendre eux-mêmes. Je dis que ce sont des Bretons, voilà tout, et que certaines gens sont plus vaillants au coin du feu que sous le couvert!

Le sourire du charbonnier se renforça et les serviteurs du château restèrent penauds sous cette accusation de couardise faite ainsi à brûle-pourpoint.

—Patience! Patience! dit enfin Simonnet. Il doit nous arriver de Paris un brave officier du roi pour prendre le commandement des sergents de Rennes et protéger le passage des deniers de l'impôt à travers la forêt. Ces Loups damnés ont tué le dernier capitaine.

—Gare au nouveau! interrompit dame Goton.

—On dirait que vous souhaitez un malheur! s'écria aigrement Renée la fille de chambre.

—Ma mie, répondit Goton avec autorité, je suis vieille et je regrette l'ancien temps où nos dames ne prenaient point pour chambrières des mijaurées de Normandie. Laissez les Bretons répondre aux Bretons!

Renée devint rouge et ne parla plus. La conversation allait mourir ou changer d'objet, lorsque Pelo Rouan, qui avait sans doute des raisons pour cela frotta ses yeux comme un homme qui s'éveille et dit:

—Ai-je rêvé, maître Simonnet? n'avez-vous point dit que nous allons avoir un nouveau capitaine pour mettre à la raison les Loups que le ciel confond?

—J'ai dit cela mon homme, et c'est la vérité. Tant que les Loups n'ont fait que piller M. de Vaunoy, la cour de Paris n'y a point vu de mal, mais les hardis brigands sont allés, comme chacun sait, jusqu'à Rennes, attaquer en plein jour l'hôtel de M. l'intendant. Ils interceptent l'impôt.

—Quel dommage! interrompit l'incorrigible Goton qui renforça son sarcastique sourire. Voler le roi!

—Ce sont de fiers gueux! dit Pelo Rouan avec simplicité; mais savez-vous quand arrive cet officier du roi dont vous parlez, maître Simonnet?

—On l'attend mon homme.

Pelo Rouan se leva, prit son pichet qu'il porta à ses lèvres et dit avec une bonhomie où la vieille Goton crut découvrir une pointe de raillerie:

—À la santé du nouveau capitaine!

—À sa santé! répondirent les serviteurs de La Tremlays.

XI Fleur-des-Genêts

Pelo Rouan, avant de poser son pichet sur la table, ajouta, comme complément de son toast:

—Et à la confusion du Loup Blanc et de ses louveteaux.

—À la bonne heure! dit la vieille Goton lorsque chacun eut applaudi à ce souhait charitable; Pelo Rouan est un pauvre homme de la forêt. Il y a pour lui courage à maudire tout haut le Loup Blanc, qui est fort et puissant, et dont mille bras exécutent les ordres car tout à l'heure il va prendre son bâton de houx et affronter la nuit qui est le domaine des Loups: à la bonne heure! Je ne veux point de mal à Pelo Rouan.

—Merci, dame! prononça lentement le charbonnier; moi, je vous veux du bien.

C'était un homme étrange que ce Pelo Rouan. Pendant qu'il parlait ainsi, son regard fixe couvait Goton, et la ligne rouge de ses paupières clignotait à la lumière du feu.

Il y avait dans ce regard une gratitude plus grande que ne le méritait à coup sûr l'observation de la vieille femme de charge.

Du reste, et nous devons le dire tout d'abord, la plupart des actions de cet homme étaient difficiles à expliquer. On croyait deviner chez lui parfois une marche lente et systématique vers un but mystérieux, mais on ne tardait pas à perdre sa trace, et l'espionnage le plus fin comme le plus obstiné eût été dérouté par sa conduite.

Nul ne songeait d'ailleurs à l'espionner. À quoi bon l'eût-on fait? Ses fréquentes visites à la maison de M. de Vaunoy, ennemi personnel et acharné des Loups, éloignaient toute idée de connivence avec ces derniers, et cette connivence seule aurait pu donner quelque force à un homme si bas placé dans l'échelle sociale.

Il y avait quinze ou seize ans que Pelo (Pierre) Rouan était venu s'établir dans la forêt de Rennes. Il avait amené avec lui une petite fille au berceau qu'il appelait Marie. Solitaire d'habitude et paraissant fuir la société de ses pareils, il s'était bâti une loge à l'endroit le plus désert de la forêt, avait creusé un four souterrain et faisait depuis lors ce qu'il fallait de charbon pour soutenir son existence et celle de sa fille.

Marie avait pris la taille d'une femme. En grandissant, elle était devenue bien belle, mais elle l'ignorait. Beaucoup prétendront que ces derniers mots renferment une impossibilité flagrante: nous soutenons néanmoins notre dire.

Marie, enfant de la solitude, n'avait de hardiesse que contre le danger. La vue de l'homme la troublait et l'effrayait. Lorsque la trompe de chasse criait dans les allées, Marie faisait comme les biches; elle se cachait dans les buissons.

Jamais elle ne mettait de bouquets dans un panier verni pour les porter au château, avec des pommes, des oeufs et de la crème, comme cela se pratique de nos jours au théâtre de l'Opéra-Comique. Elle ne dansait ni sur la fougère ni même sous la coudrette; en un mot, ce n'était en aucune façon une rosière de Mme de Genlis, se mirant dans le cristal des fontaines, ni une ingénue de M. Marmontel, raisonnant l'Être suprême, la nature et le reste. Ces braves poètes n'ont jamais vu la campagne qu'à Courbevoie!

C'était une fille de la forêt, simple et pure, demi-sauvage, mais portant en elle le germe de tout ce qui est noble, gracieux, poétique et bon.

Elle aimait à prier Dieu, car une foi profonde remplissait cette âme angélique qui ne soupçonnait pas le mal.

L'expression générale de son visage était un mélange d'exquise gentillesse et de sensibilité exaltée. Elle avait de grands yeux bleus pensifs et doux, dont le sourire échauffait l'âme comme un rayon de soleil. Sa joue pâle l'encadrait d'un double flot de boucles dorées, qui ondoyaient à chaque mouvement de sa tête et se jouaient sur ses épaules modestement couvertes. La nuance de cette chevelure eût embarrassé un peintre, parce que les couleurs dont peut disposer l'art humain sont parfois impuissantes. Cette nuance, dans un tableau, semblerait terne; ses candides reflets affadiraient le regard; elle ne repousserait point assez la teinte de la peau.

Mais cela prouve seulement que l'homme n'a su dérober que la moitié de la palette céleste. Chez Marie, c'était un charme de plus: ses traits fins, mais hardiment modelés, apparaissaient suaves et comme voilés sous cette indécise auréole. Cela faisait l'effet de ce nuage mystique, aux rayons naïvement adoucis, que les peintres du Moyen Âge donnaient pour ornement au front divin de la Mère de Dieu.

Marie était sauvage comme son père. Lorsqu'elle ne restait point dans la loge, occupée à tresser des paniers de chèvrefeuille que Pelo Rouan vendait aux foires de Saint-Aubin-du-Cormier, Marie errait, seule et rêveuse, dans les sentiers perdus de la forêt.

Souvent le voyageur s'arrêtait pour écouter une voix pure, et semblable à la voix des anges, qui chantait la complainte d'Arthur de Bretagne, dont nous avons parlé dans la première partie de ce récit. Ceux qui se souvenaient du pauvre Jean Blanc songeaient à lui en entendant son refrain favori; la plupart savouraient la musique sans évoquer la mémoire de l'albinos, car bien d'autres que lui répétaient ce refrain qui berce les enfants dans toutes les loges du pays de Rennes.

Du reste, on entendait toujours Marie comme on écoute le rossignol, sans la voir. Dès qu'elle apercevait un étranger, son instinct de timidité farouche la portait à fuir. On voyait le taillis s'agiter comme au passage d'un faon, puis plus rien. Marie était alerte et vive. On eût couru longtemps pour l'atteindre.

Quelques-uns cependant l'avaient vue et le bruit de sa beauté sans rivale s'était répandu dans le pays. On fut du temps avant de savoir son nom, car Pelo Rouan ne souffrait guère de questions, surtout lorsqu'il s'agissait de sa fille, et Marie devenait muette dès qu'un homme lui adressait la parole. À cause de cette ignorance, et par un reste de cette chevaleresque poésie qui a fleuri si longtemps sur la terre de Bretagne, on choisissait pour désigner Marie les noms des plus charmantes fleurs.

Les jeunes gens de la forêt parlaient d'elle d'autant plus souvent que son existence était plus mystérieuse. À la longue, la coutume effeuilla cette guirlande de jolis sobriquets. Un seul resta, qui faisait allusion à la couleur des cheveux de Marie:

On l'appela Fleur-des-Genêts.

Pelo Rouan laissait à sa fille une liberté entière, dont celle-ci usait tout naturellement et comme on respire sans savoir qu'il en pût être autrement. D'ailleurs, le charbonnier, quand même il l'aurait voulu, n'aurait point pu surveiller fort attentivement la jeune fille, car il faisait de longues et fréquentes absences.

Le motif de ces absences était un secret, même pour Marie.

Parfois, durant des semaines, le four de Pelo Rouan restait froid, mais quand il revenait, il travaillait le double et réparait le temps perdu.

Personne n'était admis dans la loge. On venait chercher Pelo Rouan de temps en temps la nuit. Dans ces circonstances, ceux qui avaient besoin du charbonnier pour des causes que nous ne saurions dire, frappaient à la porte d'une certaine façon.

Pelo sortait alors; Marie, habituée à ce manège, ne prenait pas garde.

Un jour, pourtant, un étranger avait franchi le seuil de la loge inhospitalière: il soutenait les pas de Fleur-des-Genêts bien chancelante et bien effrayée, parce que des soudards de France qui venaient de Paris et allaient à Rennes l'avaient poursuivie dans les futaies. Son compagnon était un loyal jeune homme au visage doux et bon. Il l'avait protégée. Sa première pensée fut de remercier Dieu du plus profond de son coeur, en même temps qu'elle lui adressait une fervente prière pour son sauveur.

Depuis ce jour, quand Fleur-des-Genêts rencontrait l'étranger, elle allait à lui sans frayeur et ils échangeaient quelques mots purs et naïfs comme l'entretien de deux enfants.

Puis l'étranger partit, laissant son souvenir dans le coeur de Marie. Les gens de la forêt la rencontrèrent de nouveau dans les taillis. Elle allait lentement, la tête penchée, et chantait bien mélancoliquement la complainte d'Arthur de Bretagne.

Pelo Rouan ne l'interrogeait point parce qu'il connaissait la cause de sa tristesse.

Cependant la veillée continuait dans la cuisine du château de La Tremlays. Après avoir porté la santé qui ouvre ce chapitre, Pelo prit son bâton de houx, comme l'avait annoncé la vieille femme de charge; mais au lieu de partir, il secoua lentement sa pipe et se planta, le dos au feu, en face de maître Simonnet.

—Et sait-on son nom? dit-il en jouant l'indifférence.

—Le nom de qui?

—Du nouveau capitaine.

—Notre monsieur le sait peut-être, répondit Simonnet.

—Au fait, ce doit être un bon serviteur du roi, c'est le principal. Il logera au château?

—Ou chez l'intendant royal.

Pelo Rouan sembla hésiter au moment de faire une nouvelle question.

—C'est juste, dit-il enfin, c'est à qui recevra ce brave officier et les bons soldats de la maréchaussée.

À ces mots, il se dirigea vers la porte. En passant auprès d'Yvon, il lui serra furtivement la main et adressa à Corentin un regard d'intelligence.

—Bonsoir, maître Simonnet et toute la maisonnée! dit-il.

Comme il mettait la main sur le loquet, un fort coup de marteau retentit frappé à la porte extérieure. Pelo resta.

Quelques minutes après, deux hommes, enveloppés de manteaux, furent introduits. Les larges bords de leurs feutres cachaient presque entièrement leurs visages. Cependant, à un mouvement que fit l'un d'eux, la lumière du foyer vint éclairer partiellement ses traits.

Pelo Rouan recula à son aspect, et, au lieu de sortir, il se glissa prestement dans une embrasure.

XII Dans la forêt

Les nouveaux venus étaient tous deux de haute taille et d'apparence robuste. Celui dont Pelo Rouan avait aperçu la figure était dans toute la force de la jeunesse, beau visage et merveilleusement tourné. L'autre avait sous son feutre une chevelure grise, et plus de soixante ans sur les épaules.

—Qui que vous soyez, dit Simonnet employant la digne formule armoricaine, vous êtes les bienvenus. Que demandez-vous?

Le plus jeune des deux étrangers rejeta son manteau sur le coude et montra l'uniforme de capitaine des soldats de la maréchaussée.

—Je veux parler à M. Hervé de Vaunoy, répondit-il.

—Le nouveau capitaine! chuchotèrent les serviteurs de La Tremlays.

Renée, la servante normande de Mlle Alix, arrangea aussitôt les plis de sa robe; les autres femmes, moins bien apprises, se bornèrent à rougir immodérément.

Quant à Pelo Rouan, il gagna la porte sans bruit, après avoir échangé un second regard d'intelligence avec Yvon et Corentin.

—Ah! c'est lui qui est le nouveau capitaine? murmura-t-il lentement d'un air pensif.

Puis il s'enfonça dans les sentiers de la forêt.

Maître Simonnet prit un maintien grave et solennel, pour remplir convenablement son office d'introducteur aux lieu et place de maître Alain, le majordome, qui se faisait vieux et dormait d'ordinaire à cette heure, ivre d'eau-de-vie.

Il mit le bonnet à la main et précéda les nouveaux venus dans le salon de réception où se tenaient Hervé de Vaunoy et sa famille.

Pendant qu'il traverse le vestibule et la grande salle, nous rétrograderons de quelques heures et nous prendrons nos deux étrangers au moment où ils quittent la bonne ville de Vitré pour entrer dans la forêt. Outre que c'est un moyen fort simple de faire leur connaissance, nous assisterons ainsi avec eux à quelques petits incidents qu'il nous importe de ne point passer sous silence.

Comme le lecteur a pu le conjecturer, le vieillard à barbe grise remplissait auprès du jeune capitaine l'office du valet. C'était un homme à visage honnête et austère; sa taille légèrement voûtée annonçait seule la fatigue ou la souffrance, car son beau front restait sans rides et son regard serein exprimait la tranquillité d'âme la plus parfaite.

Quant au capitaine, il y avait sous sa fine moustache noire retroussée un sourire insouciant et fin; dans ses yeux, une hardiesse indomptable, une gaieté franche et comme un reflet de cordiale loyauté. On eût trouvé difficilement une taille plus élégante que la sienne, une pose plus gaillarde sur son cheval isabelle, et une plus gracieuse façon de porter son belliqueux uniforme. Il avait de vingt-cinq à vingt-sept ans.

Le valet s'appelait Jude Leker; le maître avait nom Didier tout court.

Le bon écuyer de Nicolas Treml n'avait point changé beaucoup au long de ces vingt années. La souffrance avait glissé sur son coeur comme le temps sur la dure peau de son visage. Il se tenait encore ferme sur son cheval, et il n'eût point fait bon recevoir un coup de la rapière plus moderne qui avait remplacé sa longue épée à garde de fer.

Il pouvait être deux heures après midi quand Didier et Jude dépassèrent les premiers arbres de la forêt. Le pâle soleil d'automne se jouait dans le feuillage jaunissant, et le sabot des chevaux s'enfonçait à chaque pas dans la molle litière que novembre étend au pied des arbres. Jude semblait respirer avec délices une atmosphère connue; il saluait chaque vieux tronc d'un regard ami et presque filial. Il y avait vingt ans que Jude n'avait vu la forêt de Rennes.

Tout en marchant, le maître et le serviteur poursuivaient une conversation commencée.

—C'était, ma foi! un vaillant vieillard que ce M. Nicolas! s'écria Didier interrompant un long récit que lui faisait Jude; j'aime son gant de buffle qui pesait une livre, et j'aurais voulu voir la pauvre mine que dut faire M. le Régent.

—Le Régent nous mit à la Bastille! répondit Jude avec un soupir.

—C'était, en conscience, le moins qu'il pût faire, mon garçon!

—Nicolas Treml, que Dieu sauve son âme! était déjà bien vieux, et puis il pensait sans cesse à l'enfant.

—Quel enfant? interrompit Didier.

—Georges Treml, qui doit être, à l'heure qu'il est, un hardi soldat, s'il a gardé dans ses veines une goutte du bon sang de ses pères.

L'histoire languissait. Didier bâilla. Jude poursuivit:

—Il pensait donc à l'enfant qui était au pays sans protecteur et sans appui. Vieillesse et chagrin, c'est trop à la fois, mon jeune monsieur et pourtant Nicolas Treml mit longtemps à mourir! Il descendit en terre, voici trois ans passés, et me légua le petit M. Georges.

—Et qu'est devenu ce Georges?

—Dieu le sait! Moi, je fus mis en liberté deux ans après la mort de mon maître. Je n'avais point d'argent, et si la Providence ne m'eût pas envoyé sur votre chemin au moment où vous cherchiez un valet pour le voyage, je ne sais comment j'aurais regagné la Bretagne. Ma chère, ma noble Bretagne! répéta Jude avec des larmes de joie dans les yeux.

Didier s'arrêta et lui tendit la main.

—Tu es un honnête coeur, mon garçon, dit-il; je t'aime pour ton attachement au souvenir de ton vieux maître, et pour l'amour que tu as gardé à ton pays. Si tu veux, tu ne me quitteras plus.

Jude toucha respectueusement la main que lui offrait le capitaine.

—Je le voudrais, murmura-t-il en secouant la tête, sur ma parole, je le voudrais, car il y a en vous quelque chose qui rappelle la franche loyauté de Treml. Mais je suis à l'enfant et je suis breton: ne m'avez-vous point dit que vous venez pour anéantir les derniers restes de la résistance bretonne?

—Si fait! quelques centaines de fous furieux. Quand la rébellion se sent faible, vois-tu, elle tourne au brigandage: je viens pour punir des bandits.

Jude réprima un geste de colère.

—De mon temps, murmura-t-il, messieurs de la Frérie bretonne ne méritaient point ce nom.

—C'est vrai: ceux dont tu parles n'étaient que des maniaques entêtés; mais les Frères bretons sont devenus les Loups.

—Les Loups? répéta Jude sans comprendre.

—Ils ont eux-mêmes choisi ce sauvage sobriquet. Ce n'est pas la Bretagne, ce sont les Loups que je viens combattre de par l'ordre du roi.

Jude ne fut probablement point persuadé par cette subtile distinction car il se borna à répondre:

—Je ne sais pas ce que font les Loups, mais ils sont bretons, et vous êtes français!

—N'en parlons plus! s'écria gaiement le capitaine. Quant à la question de savoir si je suis français ou non, c'est plus que je ne puis dire. Bois un coup, mon garçon!

Il tendit sa gourde de voyage à Jude qui, cette fois, n'eut aucune objection à soulever.

—Et maintenant, reprit le capitaine, orientons-nous: voici un sentier qui doit mener à Saint-Aubin-du-Cormier.

—C'est ma route, répondit Jude, et nous allons nous séparer…, car vous allez à Rennes, je pense?

—Je vais au château de La Tremlays.

Jude devint pensif.

—Vous êtes déjà venu dans le pays, dit-il après un silence, car vous le connaissez aussi bien que moi. Peut-être n'est-ce pas la première fois que vous allez au château de La Tremlays?

—Peut-être, répéta le capitaine qui sembla éviter une réponse plus catégorique.

—Si vous y êtes allé, continua Jude dont tous les traits exprimaient une curiosité puissante, vous avez dû voir un jeune homme…, un beau jeune homme: l'héritier de ces nobles domaines, l'unique rejeton d'une race qui est vieille comme la Bretagne!

—Tu le nommes?

—Georges Treml.

Ce fut au tour du capitaine de s'étonner. Pour la première fois, il rapprocha ce nom de Treml de celui du château, et il comprit que le vieux gentilhomme, dont il venait d'entendre la chevaleresque histoire, était l'ancien maître de La Tremlays.

—Je n'ai jamais vu ce jeune homme, répondit-il.

XIII Le capitaine Didier

Jude demeura un instant comme atterré.

—Mon Dieu! pensait-il, qu'ont-ils fait de notre petit monsieur?

Le capitaine était devenu rêveur. Peut-être connaissait-il assez M. de Vaunoy pour qu'un doute s'élevât dans son esprit touchant le sort de l'héritier de Treml.

—Ma tâche est tracée, reprit Jude; je la remplirai, monsieur, ajouta-t-il d'une voix que son émotion rendait solennelle; je vous adjure, par votre titre de gentilhomme, de me prêter votre aide.

Un triste sourire vint à la lèvre du capitaine.

—Gentilhomme! dit-il.

—Par votre mère!… voulut continuer Jude.

—Ma mère! dit encore le capitaine. Allons, mon garçon, tu tombes mal. Que viens-tu me parler de titres et de mère?… Mais je suis officier du roi, et cela vaut noblesse: tu auras mon aide, pour l'amour de Dieu.

—Merci! merci! s'écria Jude. En revanche, moi, je suis à vous, monsieur; à vous de tout coeur et tant qu'il vous plaira. Maintenant, veuillez vous détourner quelque peu de votre route; nous reviendrons ensemble au château.

Le capitaine suivit Jude aussitôt. Ils marchèrent un quart d'heure le long du chemin qui mène au bourg de Saint-Aubin-du-Cormier, puis Jude, tournant à gauche, s'enfonça dans un épais taillis. Au bout d'une centaine de pas, Didier arrêta son cheval.

—Où me mènes-tu? demanda-t-il.

—Au lieu où Nicolas Treml, mon maître, partant pour la cour de Paris, a enfoui l'espoir et la fortune de sa race.

—Tu as grande confiance en moi?

Jude hésita un instant.

—Je vous confierais ma vie, dit-il enfin, mais le trésor de Treml n'est point à moi. Vous avez raison: mieux vaut que je sois seul à garder ce secret.

—Et mieux vaut, ajouta Didier, que je ne m'enfonce point trop dans ce fourré, au-delà duquel est la retraite des Loups. Ils pourraient me mordre, mon garçon. Va, tu me retrouveras ici.

Jude descendit de cheval et s'engagea, à pied, dans l'épais taillis où nous avons vu autrefois cheminer Nicolas Treml lorsqu'il portait en poche l'acte signé par son cousin Hervé de Vaunoy.

Resté seul, le jeune capitaine mit aussi pied à terre, s'étendit sur le gazon et donna son âme à la rêverie. Ses méditations furent douces. Officier de fortune et parvenu, son mérite aidant, à un poste que ses pareils n'atteignaient point avant d'avoir vu blanchir leur moustache et tomber leurs cheveux, il avait désormais devant lui un avenir couleur de rose. Sa mission en Bretagne n'était pas sans importance, et il espérait réduire aisément cette poignée d'hommes intrépides, mais simples et grossiers, qui s'opposaient encore à la levée de l'impôt, molestaient les sujets soumis au roi et poussaient parfois leur insolente audace jusqu'à mettre la main sur les fonds du gouvernement.

À part cet intérêt politique, son arrivée dans le pays de Rennes avait pour lui un intérêt particulier, dont nous ne ferons point mystère au lecteur. Ce n'était pas la première fois que Didier venait en Bretagne. L'année précédente, il avait passé six mois à Rennes, en qualité de gentilhomme[2] de M. le comte de Toulouse, gouverneur de la province, lequel l'avait fait entrer depuis dans les gardes-françaises, d'où il était sorti avec son grade actuel.

Beau de visage et de tournure, prompt à l'amitié, mais étourdi et léger, il avait été bien près, une fois, de choisir la compagne de sa vie.

Pendant son séjour à Rennes, dans la maison du prince gouverneur, il avait été de pair à compagnon avec les fils des premières familles de la province. Il était de toutes les fêtes de messieurs des États, et dans ce monde des gens du roi, sa position lui attirait une faveur à laquelle ne nuisait point sa bonne mine.

À cette époque, la reine des salons dans la capitale bretonne était Mlle Alix de Vaunoy de La Tremlays, noble créature dont le charmant visage était moins parfait que l'esprit, et dont l'esprit ne valait point encore le coeur. Didier l'avait vue au palais même du prince gouverneur qui, pendant son séjour dans la province, tenait une véritable cour. Il s'était senti attiré vers elle.

Alix, de son côté, n'avait point dissimulé le plaisir que lui causait cette recherche. Le monde avait remarqué leur naissante et mutuelle sympathie.

M. de Vaunoy seul semblait ne s'en point apercevoir ou y prêter volontairement les mains, ce qui surprenait fort chacun.

On savait, en effet, que Vaunoy avait pour l'établissement de sa fille unique des prétentions fort élevées, et qui ne s'attaquaient à rien moins qu'à M. de Béchameil, marquis de Nointel, intendant royal de l'impôt et l'un des plus opulents financiers qui fussent alors en Europe.

Nonobstant cela, Vaunoy, qui avait d'abord regardé le jeune officier de fortune avec un dédain tout particulier, l'attira bientôt chez lui et lui fit fête tout autant qu'aux héritiers des plus puissantes maisons.

Si ce n'eût point été là une circonstance positivement insignifiante pour le public, on aurait pu remarquer que ce changement avait coïncidé avec l'acquisition que fit Vaunoy d'un certain Lapierre, valet du prince gouverneur.

Mais il n'était point probable, en vérité, que cette révolution d'antichambre eût pu influer en rien sur la conduite ultérieure du riche maître de La Tremlays.

Quoi qu'il en soit, un soir que Didier sortait de l'hôtel de Vaunoy, le coeur tout plein d'espérance, il fut attaqué dans la rue par trois estafiers qui le poussèrent rudement. Il n'avait que son épée de bal, mais il s'en servit comme il faut; les trois estafiers en furent pour leurs peines et les horions qu'ils reçurent.

Didier, blessé, rentra au palais du gouvernement; l'affaire n'eut point de suite, parce que le comte de Toulouse quitta Rennes quelques jours après.

Mais ce n'était pas là le seul souvenir du capitaine Didier. Il en avait un autre beaucoup plus humble, qui restait plus avant peut-être dans son coeur. C'était une blonde fille de la forêt dont nous avons déjà prononcé le nom.

En ce moment encore, couché sur l'herbe et bercé par ses méditations, il ne songeait point à Mlle de Vaunoy, et c'était la pure et gracieuse image de Fleur-des-Genêts qui souriait au fond de sa pensée.

Il rêvait, et ne s'en rendait point compte, à cette douce et chaste tendresse qui avait embelli quelques jours de sa vie quand il était encore presque adolescent. Les Loups, l'impôt, la bataille prochaine, rien de tout cela pour lui n'existait en ce moment. Les arbres de la vieille forêt lui parlaient de sa vision d'autrefois.

—Si elle venait! murmura-t-il en glissant son regard dans les sombres profondeurs des taillis.

Ce qui pouvait lui venir le plus probablement, c'était la balle de quelque Loup, car il avait jeté sous lui son manteau, et les broderies de son uniforme brillaient maintenant sans voile.

Mais il y a un Dieu pour les capitaines qui rêvent. Une voix douce et lointaine encore sembla répondre à son aspiration. Il tendit l'oreille. La voix approchait. Elle chantait la complainte d'Arthur de Bretagne.

Didier écoutait avec délices cette voix et cette mélodie connues. À mesure que la voix approchait, les paroles devenaient plus distinctes. Fleur-des-Genêts chantait ce passage de la complainte populaire où Constance de Bretagne commence à désespérer de revoir son malheureux fils. Nous traduisons le patois des paysans d'Ille-et-Vilaine.

Marie disait:

Elle attendait, car pauvre mère Longtemps espère, Elle attendait, le coeur marri, Son fils chéri. Elle mettait son âme entière Dans sa prière Et disait: «Rends-moi mon enfant! Dieu tout-puissant!»

Marie n'était plus qu'à quelques pas de Didier, mais ils ne se voyaient point encore, tant le taillis était épais. Le capitaine retenait son souffle.

Marie poursuivit, répétant, suivant l'usage, les deux derniers vers en guise de refrain:

Et disait: «Rends-moi mon enfant! Dieu tout-puissant! Arthur! Arthur! Hélas! absence Brise espérance Le faible est au pouvoir du fort Jusqu'à la mort!»

Le caractère de ce chant est une mélancolie tendre et si profonde que le ménétrier qui le dit à un rustique auditoire est certain d'avance d'un succès de larmes. Il semblait que la pauvre Marie rapportât à elle-même le sens des deux derniers vers, car le chant tomba de ses lèvres comme un harmonieux gémissement.

—Fleur-des-Genêts! murmura Didier.

Elle entendit et perça d'un bond le fourré.

Lorsqu'elle aperçut enfin le capitaine, ses genoux fléchirent; elle s'affaissa sur elle-même en levant ses grands yeux au ciel, et son coeur s'élança vers Dieu.

Cette âme candide et virginale ignorait les artifices du mensonge; elle lui raconta ses craintes et ses espérances et combien elle avait prié pour son retour; ainsi se prolongea longtemps, avec tout le charme et la naïveté de l'innocence, cet entretien touchant qui devait avoir une influence décisive sur leur destinée.

XIV Où le Loup Blanc montre le bout de son museau

Pendant cela, Jude Leker essayait de trouver son chemin dans le taillis. Il eut d'abord grand'peine à s'orienter, car nul sentier ne traversait l'épaisseur du fourré; mais au bout d'une centaine de pas, il vit avec surprise qu'une multitude de petites routes se croisaient en tous sens et semblaient néanmoins converger vers un centre commun.

Il suivit un de ces sentiers, et arriva bientôt au bord de ce sauvage ravin que nous connaissons déjà sous le nom de la Fosse-aux-Loups.

À part ces routes qui n'existaient point autrefois et qui annonçaient très positivement le voisinage d'un lieu de réunion où de nombreux habitués se rendaient de différents côtés, rien n'était changé dans le sombre aspect du paysage. Le même silence régnait autour de la même solitude.

Jude descendit les bords du ravin en se retenant aux branches et atteignit le fond où s'élevait le chêne creux. La physionomie du bon écuyer était triste et grave. Il songeait sans doute que la dernière fois qu'il avait visité ce lieu, c'était en compagnie de son maître défunt.

Il songeait aussi que le creux du chêne pouvait avoir été dépositaire infidèle. Or la fortune de Treml avait été mise tout entière entre ces noueuses racines qui déchiraient le sol.

Avant de pénétrer dans l'intérieur de l'arbre, Jude examina les alentours avec soin; il fouilla du regard chaque buisson, chaque touffe de bruyère, et dut se convaincre qu'il était bien seul.

Cet examen lui fit découvrir, derrière l'une des tours en ruine, un petit monceau de décombres, à la place où s'élevait jadis la cabane de Mathieu Blanc.

—C'étaient de bons serviteurs de Treml, murmura-t-il en se découvrant, que Dieu ait leur âme!

Dans l'intérieur de l'arbre, il trouva quelques débris de cercles, et presque tous les ustensiles de Jean Blanc, mais rouillés et dans un état qui ne permettait point de croire qu'on s'en fût servi depuis peu.

Jude prit une pioche et se mit aussitôt en besogne.

Pendant qu'il travaillait, un imperceptible mouvement se fit dans les buissons et deux têtes d'hommes, masqués à l'aide d'un carré de peau de loup, se montrèrent.

Une troisième tête, masquée de blanc, sortit au même instant d'une haute touffe d'ajoncs qui touchait presque le chêne où travaillait Jude.

Les trois hommes, porteurs de ce déguisement étrange, échangèrent rapidement un signe d'intelligence.

Le signe du masque blanc fut un ordre, sans doute, car les deux autres rentrèrent immédiatement dans leurs cachettes.

Le masque blanc se coucha sans bruit à plat ventre et se mit à ramper vers l'arbre. Il franchit lentement la distance qui l'en séparait, puis il se dressa de manière à fourrer sa tête dans l'une des ouvertures que le temps avait pratiquées au tronc creux du vieux chêne.

Son masque le gênait pour voir; il l'arracha et découvrit un visage tout noirci de charbon et de fumée: le visage de Pelo Rouan, le charbonnier.

Jude travaillait toujours et ne se doutait point qu'un regard curieux suivait chacun de ses mouvements.

Au bout de quelques minutes, la pioche rebondit sur un corps dur et sonore. Jude se hâta de déblayer le trou et retira bientôt le coffret de fer que Nicolas Treml avait enfoui autrefois en cet endroit. Après l'avoir examiné un instant avec inquiétude pour voir s'il n'avait point été visité en son absence, Jude sortit une clef de la poche de son pourpoint.

À ce moment, Pelo Rouan se mit à ramper et rentra sans bruit dans sa cachette.

Ce fut pour lui un coup de fortune, car Jude, sur le point d'ouvrir le coffret, se ravisa et fit le tour du chêne, jetant à la ronde son regard inquiet. Il ne vit personne, regagna le creux de l'arbre et fit jouer la serrure du coffret de fer.

Tout y était, intact comme au jour du dépôt: or et parchemin. Le bon Jude ne put retenir une exclamation de joie, en songeant que, avec cela, Georges Treml, fût-il réduit à mendier son pain, n'aurait qu'un mot à dire pour recouvrer son héritage intact.

Mais une expression de tristesse remplaça bientôt son joyeux sourire: où était Georges Treml!

Le capitaine Didier, son nouveau maître, avait reçu l'hospitalité au château, et il ne savait même pas qu'il existât une créature humaine du nom de Georges Treml.

Donc, non seulement Georges n'était plus là, mais on ne parlait même plus de lui.

Jude aurait voulu déjà être au château pour s'informer du sort de l'enfant. Il plaça le coffret dans le trou, qu'il combla de nouveau en ayant soin d'effacer de son mieux les traces de la fouille, puis il gravit la rampe du ravin.

Pelo Rouan le suivit de l'oeil pendant qu'il s'éloignait.

—C'est bien Jude! murmura-t-il, Jude l'écuyer du vieux Nicolas Treml! il n'emporte pas le coffret; je verrai cette nuit ce qu'il peut contenir. En attendant, il ne faut point que nos gens soupçonnent ce mystère, car ils pourraient revenir avant moi.

Jude avait disparu. Les deux hommes à masques fauves quittèrent le fourré et s'élancèrent vers le chêne. Ils remuèrent les outils, visitèrent chaque repli de l'écorce et ne trouvèrent rien.

Ces deux hommes étaient deux Loups.

Ils s'approchèrent de la touffe d'ajoncs.

—Maître, dirent-ils en soulevant leurs bonnets, qu'avez-vous vu?

Pelo Rouan haussa les épaules.

—C'est grand dommage que vous n'habitiez point la bonne ville de Vitré, dit-il. Vous êtes curieux comme des vieilles femmes, et vous feriez d'excellents bourgeois. J'ai vu un rustre déterrer deux douzaines d'écus de six livres qu'il avait enfouies en ce lieu.

Les deux Loups se regardèrent.

—Cela fait plus de deux cents piécettes de douze sous à la fleur de lis, grommela l'un d'eux, et il y en a peut-être d'autres.

—Cherchez, dit Pelo Rouan avec une indifférence affectée. Moi, je vais veiller à votre place.

Les deux Loups hésitèrent un instant, mais ce ne fut pas long. Ils touchèrent de nouveau leurs bonnets et regagnèrent leurs postes.

Pelo Rouan remit son masque en peau de mouton.

—C'est bien, dit-il: mais souvenez-vous de ceci: quand je suis là, mes yeux veillent avec les vôtres, je puis pardonner un instant de négligence. Quand je m'éloigne, la négligence devient trahison, et vous savez comment je punis les traîtres. On a vu des soldats de la maréchaussée dans la forêt, et peut-être en ce moment même des yeux ennemis interrogent les profondeurs de ce ravin. La moindre imprudence peut livrer le secret de notre retraite. Prenez garde!

Le charbonnier prononça ces mots d'une voix brève et impérieuse. Les deux Loups répondirent humblement:

—Maître, nous veillerons.

Pelo Rouan ôta les pistolets qui pendaient à sa ceinture et les cacha sous ses vêtements.

—Je vais au château, continua-t-il, afin d'apprendre ce que nous devons craindre des gens du roi. Je reviendrai cette nuit.

À ces mots, il gravit la montée d'un pas rapide et disparut derrière les arbres de la forêt.

—Le Loup Blanc et le diable, murmura l'une des sentinelles, il n'y a qu'eux deux pour courir ainsi. Guyot?

—Francin?

—J'aurais pourtant voulu voir là-bas dans le creux du chêne.

—Moi aussi, mais… Si on fouillait, il verrait. Je m'entends.

—La terre est pourtant fraîchement remuée…

—Il verrait, je te dis! Et nous savons ses ordres.

—C'est la vérité! Quand il a parlé, ça suffit.

En conséquence de quoi, les deux Loups se résignèrent à faire bonne garde.

Jude Leker, lui, reprenait le chemin qui devait le conduire vers son capitaine. Il traversa le taillis d'un pas plus leste et le coeur plus content que la première fois. Une de ses inquiétudes était au moins calmée et il avait désormais en main de quoi racheter les riches domaines de la maison de Treml.

Quand il arriva au lieu où il avait laissé Didier, celui-ci était seul.

—Tu n'as pas perdu de temps, mon garçon, dit-il gaiement. Je ne t'attendais pas si vite.

Jude prit cela pour un reproche adressé à sa lenteur et se confondit en excuses.

—Allons! s'écria le capitaine qui sauta en selle sans toucher l'étrier, j'aurai dormi sans doute, et fait un beau rêve, car je veux mourir si j'étais pressé de te voir arriver. À propos, et le trésor de Treml?

—Dieu l'a tenu en sa garde, répondit Jude.

—Tant mieux! Au château, maintenant, à moins qu'il ne te reste quelque mystérieuse expédition à accomplir.

Il est rare qu'un Breton de la vieille roche sympathise complètement avec cette gaieté insouciante et communicative qui est le fond du caractère français. Cette recrudescence soudaine de bonne humeur mit l'honnête Jude à la gêne, d'autant plus qu'il était occupé lui-même de pensées graves.

Il suivit quelque temps en silence le jeune capitaine qui fredonnait et semblait vouloir passer en revue tous les ponts-neufs, anciens et nouveaux, chantés au théâtre de la foire.

Enfin Jude poussa son cheval et prit la parole.

—Monsieur, dit-il, mon devoir est lourd et mon esprit borné. Je compte sur l'aide que vous m'avez promise.

—Et tu as raison, mon garçon; tout ce que je pourrai faire, je le ferai. Voyons, explique-moi un peu ce que tu attends de moi.

—D'abord, répondit Jude, bien que vingt ans se soient écoulés depuis que j'ai mis le pied pour la dernière fois au château de La Tremlays, il pourrait s'y trouver quelqu'un pour me reconnaître, et j'ai intérêt à me cacher. Je voudrais donc n'y point entrer avant la nuit venue.

—Soit, le temps est beau; nous attendrons dans la forêt. Mais l'expédient me semble médiocrement ingénieux, par la raison qu'il y a résines et lampes au château de M. de Vaunoy.

—C'est vrai, murmura dolemment le pauvre Jude; je n'avais point songé à cela.

Le capitaine reprit en souriant:

—Il y a un moyen d'arranger les choses, mon garçon. Nous arriverons enveloppés dans nos manteaux de voyage, et je trouverai bien quelque prétexte pour te protéger contre les regards indiscrets. Après?

—Après? répéta Jude fort embarrassé; après, je tâcherai de savoir… de manière ou d'autre… ce qu'est devenu le petit monsieur.

—C'est cela, nous tâcherons.

La nuit vint: nos deux voyageurs furent introduits au château, comme nous l'avons vu, et Simonnet, le maître du pressoir, se chargea de les annoncer aux maîtres.

M. Hervé de Vaunoy et sa fille Alix étaient au salon, en compagnie de Mlle Olive de Vaunoy, soeur cadette d'Hervé, et de M. de Béchameil, marquis de Nointel, intendant royal de l'impôt.

Le capitaine était attendu depuis quelques jours déjà, bien qu'on ignorât le nom du nouveau titulaire. Dès que maître Simonnet eut prononcé le mot capitaine, tous ces personnages se levèrent et dardèrent leurs regards vers la porte avec une curiosité plus ou moins prononcée.

Le capitaine entra, suivi de Jude qui se tint aux environs du seuil, le nez dans le manteau. Didier s'avança le feutre sous le bras, la mine haute, et se portant comme il convenait à un homme rompu aux belles façons de la cour.

Son aspect parut étonner grandement tout le monde, ce qu'il dut déchiffrer en caractères lisibles, quoique différents, sur les quatre physionomies présentes.

Mlle Olive pinça ses lèvres en jouant vigoureusement de l'éventail.

Alix pâlit et s'appuya au bras de son fauteuil.

M. de Vaunoy laissa percer un tic nerveux sous son patelin sourire.

Enfin, M. de Béchameil, marquis de Nointel, exécuta la plus piteuse grimace qui se puisse voir sur visage de financier désagréablement surpris.

XV Portraits

Didier s'inclina profondément devant les dames, salua un peu moins bas Hervé de Vaunoy, et presque point M. l'intendant royal.

Vaunoy renforça aussitôt son bénin sourire et fit trois pas au-devant du capitaine.

—Saint-Dieu! mon jeune ami, s'écria-t-il du ton le plus cordial, soyez trois fois le bienvenu! Quelque chose me disait que je vous reverrais bientôt officier du roi. Touchez là, mon capitaine! Saint-Dieu! touchez là!

Didier se prêta de fort bonne grâce à cet affectueux accueil. Quand il eut baisé la main des deux dames, savoir: celle d'Alix en silence, et celle de mademoiselle Olive de Vaunoy en lui faisant quelque compliment banal, il prit place auprès du maître de La Tremlays.

—L'ordre de Sa Majesté, dit-il, me donnait à choisir entre l'hospitalité de M. le marquis de Nointel et la vôtre. J'ai pensé qu'il ne vous déplairait point de me recevoir pendant quelques jours.

—Saint-Dieu! s'écria Vaunoy, mon jeune compagnon, ce qui m'eût déplu, c'eût été le contraire.

—Je vous rends grâce, et pour mettre à profit votre bonne volonté je vous demande la permission de faire conduire sur-le-champ mon valet à la chambre qu'on me destine.

Mlle Olive agita une sonnette d'argent placée près d'elle sur la cheminée.

—Auparavant, votre valet boira bien le coup du soir avec Alain, mon maître d'hôtel, dit Hervé de Vaunoy.

À ce nom d'Alain, Jude devint blême derrière le collet de son manteau.

—Mon valet est malade, répondit le capitaine; ce qu'il lui faut, c'est un bon lit et le repos.

—À votre volonté, mon jeune ami.

Un domestique entra, appelé par le coup de sonnette de Mlle Olive.

—Préparez un lit à ce bon garçon, dit M. de Vaunoy, et traitez-le en tout comme le serviteur d'un homme que j'honore et que j'aime.

Didier s'inclina; Jude, toujours enveloppé dans son manteau, sortit sur les pas du domestique qui, malgré sa bonne envie, ne put apercevoir ses traits.

Nous connaissons de longue date M. Hervé de Vaunoy, maître actuel de La Tremlays et de Bouëxis-en-Forêt. Ces vingt années n'avaient point assez changé son visage dodu, rouge et souriant pour qu'il soit besoin de parfaire une nouvelle description de sa personne.

Mlle Olive de Vaunoy, sa soeur, était une longue et sèche fille, qui avait été fort laide au temps de sa jeunesse. L'âge, incapable d'embellir, efface du moins les différences excessives qui séparent la beauté de la laideur. À cinquante ans, ce qui reste d'une femme laide est bien près de ressembler à ce qui reste d'une jolie femme.

L'expression du visage peut seule rétablir des catégories.

Celui de Mlle Olive n'exprimait rien, si ce n'est une préciosité majuscule, d'obstinées prétentions à la gentillesse, et une incomparable pruderie.

Elle était vêtue d'ailleurs à la dernière mode, portant corsage long, en coeur, avec des hanches immodérément rembourrées, cheveux crêpés à outrance et poudrés, éventail que nous nommerions aujourd'hui rococo, et mules de cuir mordoré à talons évidés comme l'âme d'une poulie.

La mode n'invente jamais rien. Après cent cinquante ans, ces précieux talons nous sont revenus, plus élevés, plus évidés et non moins ridicules.

La joue de Mlle Olive était tigrée de mouches de formes très variées, et un trait de vernis noir lui faisait des sourcils admirablement arqués.

Nous passons sous silence le carmin étendu en couche épaisse sur ses lèvres, le vermillon délicatement passé sur ses pommettes et l'enfantin sourire qui ajoutait, à tant de séductions diverses, un charme précisément extraordinaire.

Alix ne ressemblait point à son père, et encore moins à sa tante. Elle était grande, et néanmoins sa taille, exquise dans ses proportions, gardait une grâce pleine de noblesse. Son front large avait, sous les noirs bandeaux de ses cheveux sans poudre, une expression fière de pudeur qu'adoucissait le rayon de son grand oeil bleu. Son regard était sérieux et non point triste, et de même que les pures lignes de sa bouche annonçaient une nature, pensive plutôt que mélancolique.

C'était le type parfait de la femme, vigoureuse dans sa grâce, alliant la sensibilité vraie à la fermeté digne et haute, sachant souffrir, capable de dévouement jusqu'à l'héroïsme.

Hervé de Vaunoy s'était marié un an après le départ de Nicolas Treml. Sa femme était morte au bout de l'autre année. Alix était le seul fruit de cette union. Elle avait dix-huit ans.

Il nous reste à parler de M. l'intendant royal de l'impôt.

Antinoüs de Béchameil, marquis de Nointel, était un fort bel homme de quarante ans et quelque chose de plus. Il avait du ventre, mais pas trop, le teint fleuri et la joue rebondie. Son menton ne dépassait pas trois étages, et chacun s'accordait à trouver son gras de jambe irréprochable.

Au moral, il prenait du tabac d'Espagne dans une boîte d'or si bien émaillée que toutes les marquises y inséraient leurs jolis doigts avec délices. Son habit de cour avait des boutons de diamant dont chacun valait vingt mille livres. Il avait des façons de secouer la dentelle de son jabot et de relever la pointe de sa rapière jusqu'à la hauteur de l'épaule qui n'appartenaient qu'à lui, et sa mémoire suffisamment cultivée, lui permettait de placer çà et là des bons mots d'occasion qui n'avaient jamais cours que depuis six semaines.

Il possédait en outre un appétit incomparable, auquel il sacrifiait un estomac à l'épreuve.

En somme, ce n'était pas un personnage beaucoup plus grotesque que la plupart des nobles financiers de son temps. Il admettait Dieu, récemment inventé par le jeune M. de Voltaire, à l'usage des manants, mais n'en voulait point pour lui-même, pensant que la nature suffit à produire les truffes, le poisson, le gibier et le champagne.

M. le marquis de Nointel avait en Bretagne de nombreuses et importantes occupations. D'abord il courtisait Mlle Alix de Vaunoy dont il voulait faire sa femme à tout prix. M. de Vaunoy ne demandait pas mieux, mais Alix semblait être d'une opinion diamétralement opposée, et c'était pitié de voir M. de Béchameil perdre ses galanteries, ses madrigaux improvisés de mémoire, et surtout les merveilles de sa cuisine dont l'excellence est historique, auprès de la fière Bretonne.

Il ne se décourageait pas cependant et redoublait chaque jour ses efforts incessamment inutiles.

M. le marquis de Nointel était, en outre, comme nous l'avons pu dire déjà, intendant royal de l'impôt. Cette charge, qu'il ne faudrait en aucune façon comparer à la banque gouvernementale de nos receveurs généraux, nécessitait, en Bretagne surtout, une terrible dépense d'activité. La province, en effet, manquait à la fois d'argent et de bonne volonté pour acquitter les lourdes tailles qui pesaient depuis peu sur elle.

En troisième lieu,—et c'était, à coup sûr, l'emploi auquel il tenait le plus—Béchameil avait la haute main sur toutes preuves nobles dans l'étendue de la province. Ce droit d'investigation était pour ainsi dire inhérent à la charge d'intendant, puisque les gentilshommes n'étaient pas sujets à l'impôt, et qu'ainsi, sous fausse couleur de noblesse, nombre de roturiers auraient pu se soustraire aux tailles.

M. de Béchameil tenait ce droit à titre plus explicite encore. Il avait affermé en effet, moyennant une somme considérable payée annuellement à la couronne, la vérification des titres, actes et diplômes, et en vertu de ce contrat, il profitait seul des amendes prononcées sur son instance par le parlement breton à l'encontre de tout vilain qui prenait état de gentilhomme.

En conséquence, il avait intérêt à trouver des usurpateurs en quantité. Aussi ne se faisait-il point faute de bouleverser les chartriers des familles et se montrait-il si âpre à la curée que les seigneurs ralliés au roi eux-mêmes avaient sa personne en fort mauvaise odeur. Mais on le craignait plus encore qu'on ne le détestait.

Par le fait, en une province comme la Bretagne, pays de bonne foi et d'usage, où beaucoup de gentilshommes, forts de leur possession d'état immémoriale, n'avaient ni titres ni parchemins, le pouvoir de M. de Béchameil avait une portée terrible. Pauvre d'esprit, avide et étroit de coeur, rompu aux façons mondaines, n'ayant d'autre bienveillance que cette courtoisie tout extérieure qui vaut à ses adeptes le nom sans signification d'excellent homme, l'intendant de l'impôt était juste assez sot pour faire un impitoyable tyran.

Une seule chose pouvait le fléchir: l'argent.

Quiconque lui donnait de la main à la main le montant de l'amende et quelques milliers de livres en sus par forme d'épingles était sûr de n'être point inquiété, quelle que fût d'ailleurs la témérité de ses prétentions: pour dix mille écus, il eût laissé le titre de duc au rejeton d'un laquais.

Mais quand on n'avait point d'argent, par contre, il fallait, pour sortir de ses griffes un droit bien irrécusable, et les Mémoires du temps ont relaté plusieurs exemples de gens de qualité réduits par lui à l'état de roture;[3]

On doit penser que M. de Vaunoy, lequel n'avait point par devers lui des papiers de famille fort en règle, avait tremblé d'abord devant un pareil homme.

Les méchantes langues prétendaient qu'il avait commencé par financer de bonne grâce, ce qui était toujours un excellent moyen. Mais, dans la position de Vaunoy, cela ne suffisait pas. Substitué par une vente aux droits des Treml, dont il portait le nom et dont il avait pris jusqu'aux armes pour en écarteler son douteux écusson, il avait trop à craindre pour ne pas chercher tous les moyens de se concilier son juge.

Un retrait de noblesse lui eût fait perdre à la fois ses titres, auxquels il tenait beaucoup, et ses biens auxquels il tenait davantage, car c'était son état de gentilhomme et sa parenté qui lui avaient donné qualité pour acheter le domaine de Treml.

Heureusement pour lui, Béchameil fit les trois quarts du chemin. Ce gros homme se jeta pour ainsi dire dans ses bras, en ne faisant point mystère du grand désir qu'il avait d'obtenir la main d'Alix.

C'était un coup de fortune, et Vaunoy en sut profiter. Béchameil et lui se lièrent, et, bien que l'intendant royal fût de fait le plus fort, il se laissa vite dominer par l'adresse supérieure de son nouvel ami.

Il va sans dire que Béchameil reçut promesse formelle d'être l'époux d'Alix, ce qui n'empêcha point Vaunoy de favoriser sous main la très innocente intimité qui s'était établie à Rennes entre la jeune fille et Didier. Vaunoy avait sans doute ses raisons pour cela.

Pendant le séjour de Didier à Rennes, Béchameil n'avait point été sans s'apercevoir des soins que le jeune protégé du comte de Toulouse rendait à Alix. Ceci nous explique la grimace du gros et galant financier à la vue de son jeune rival. Quant à Mlle Olive, si elle avait agité son éventail, c'est qu'il avait coûté cher et qu'elle en voulait montrer les peintures.

Le repas est toujours l'acte le plus important de l'hospitalité bretonne. Au bout de quelques instants, maître Alain, le majordome, décoré de sa chaîne d'argent officielle et les yeux rouges encore de son somme bachique, ouvrit les deux battants de la porte pour annoncer le souper.

—Demain nous parlerons d'affaires, dit gaiement M. de Vaunoy. Maintenant, à table!

—À table! répéta Béchameil à qui ce mot rendit une partie de sa sérénité.

Alix se leva, et, d'instinct, offrit sa main à Didier. Ce fut M. de Béchameil qui la prit. Le capitaine, à dessein ou faute de mieux, se contenta des doigts osseux de Mlle Olive.

Nous ne raconterons point le souper, pressé que nous sommes d'arriver à des événements de plus haut intérêt. Nous dirons seulement que M. de Vaunoy, tout en portant à diverses reprises la santé de son jeune ami, le capitaine Didier, échangea plus d'un regard équivoque avec maître Alain, auquel même, vers la fin du repas, il donna un ordre à voix basse.

Maître Alain transmit cet ordre à un valet de mine peu avenante que Vaunoy avait débauché l'année précédente à Mgr le gouverneur de la province, et qui avait nom Lapierre. Nous avons déjà fait mention de lui.

Pendant cela, Béchameil faisait sa cour accoutumée. Alix ne l'écoutait point et tournait de temps en temps son regard triste et surpris vers le capitaine qui causait fort assidûment avec Mlle Olive. Celle-ci le trouvait fort bien élevé. Elle avait la même opinion de tous ceux qui voulaient bien l'écouter ou faire semblant.

Après le repas, Hervé de Vaunoy conduisit lui-même le capitaine jusqu'à la porte de sa chambre à coucher et lui souhaita la bonne nuit. Jude était debout encore. Il arpentait la chambre à pas lents, plongé dans de profondes méditations.

—Eh bien! lui dit son maître, es-tu content de moi! T'ai-je épargné les regards indiscrets?

—Monsieur, je vous remercie, répondit Jude.

—As-tu appris quelque chose?

—Rien sur l'enfant, et c'est d'un triste augure! Mais je sais que dame Goton Rehou, qui fut la nourrice du petit monsieur, est maintenant femme de charge au château.

—Et elle donnera des nouvelles.

—Je sais aussi que j'aurai de la peine à me cacher longtemps, car j'ai vu la figure d'un ennemi: Alain, l'ancien maître d'hôtel de Treml.

—Je t'en offre autant, mon garçon; j'ai aperçu le visage d'un drôle qui fut le valet de M. de Toulouse, gouverneur de Bretagne, mon noble protecteur, et que je soupçonne fort de n'avoir point été étranger à certaine alerte nocturne qui me valut l'an dernier un coup d'épée. Mais nous débrouillerons tout cela. En attendant, dormons!

—Dormez, répondit Jude.

La capitaine se jeta sur son lit. Jude continua de veiller.

XVI Le conseil privé de M. de Vaunoy

Tout reposait au château, ou du moins c'était l'heure propice.

Le capitaine Didier dormait, rêvant peut-être de l'humble fille de la forêt qui avait ranimé en lui les souvenirs de l'adolescence, le premier, le plus pur battement de son coeur. Nous ne saurions dire pourtant qu'il eut revu sans émotion aucune cette belle Alix de Vaunoy qui avait autrefois accepté sa recherche, mais notre Didier était un loyal enfant et il n'avait qu'une foi.

Béchameil dégustait en songe un blanc-manger. Mademoiselle Olive bâtissait un superbe château en Espagne où elle se voyait la dame d'un gentil officier de Sa Majesté le roi Louis XV, à qui la fée protectrice des vieilles demoiselles l'avait unie en légitime mariage.

Parmi ceux qui veillaient, nous citerons Jude d'abord; le bon écuyer arpentait sa chambre et demandait à son honnête cervelle un moyen de retrouver le fils de Treml.

Alix, de son côté, cherchait en vain le sommeil et combattait la fièvre, car elle avait souffert ce soir. Elle ne voulait point interroger son coeur et son coeur parlait en dépit d'elle: elle se souvenait. Elle avait cru autrefois qu'on la payait de retour. Jusqu'alors elle n'avait vu d'autre obstacle entre elle et le bonheur que son devoir ou la volonté de son père. Maintenant, c'était un abîme qui s'ouvrait devant elle: Didier l'avait oubliée.

Enfin, dans l'appartement privé de M. de Vaunoy, dont la double porte était fermée avec soin, trois hommes étaient réunis et tenaient conseil. C'étaient M. de Vaunoy lui-même, Alain, son maître d'hôtel, et le valet Lapierre.

Alain était maintenant un vieillard. Sa rude physionomie, sur laquelle l'ivresse de chaque jour avait laissé d'ignobles traces, n'avait d'autre expression qu'une dureté stupide et impitoyable.

Lapierre pouvait avoir de quarante-cinq à cinquante ans. Son visage ne portait point le caractère breton. Il était en effet originaire de la partie méridionale de l'Anjou. Jusqu'à l'âge de vingt-cinq ans, il avait exercé, çà et là, la respectable et triple profession de marchand de vulnéraire, avaleur de sabres et sauteur de cordes.

À cette époque, il parvint à entrer comme valet de pied dans la maison de Mgr de Toulouse, qui n'était point encore gouverneur de Bretagne.

Lapierre avait alors avec lui un jeune enfant qui n'était point son fils et dont il se servait pour attirer le public à ses parades. L'enfant était beau; le comte de Toulouse le prit en affection et en fit son page; puis, au bout de quelques années, le mit au nombre des gentilshommes de sa maison.

Lapierre, resté valet, conçut une véritable rancune contre l'enfant autrefois son esclave et maintenant son supérieur. Lors du séjour à Rennes du prince gouverneur de Bretagne, il se présenta chez Vaunoy et lui demanda un entretien particulier. Cette conférence fut longue et Vaunoy changea plus d'une fois de couleur aux paroles de l'ancien saltimbanque.

Lapierre, avant de sortir, reçut une bourse bien garnie, et, peu de jours après, Vaunoy le prit à son service.

À dater de ce moment, le nouveau maître de La Tremlays commença à faire un grand accueil au jeune page Didier, ce qui donna de furieux accès de jalousie à Antinoüs de Béchameil, marquis de Nointel.

Ce fut peu de semaines après que Didier fut traîtreusement attaqué de nuit dans les rues de Rennes.

Il était plus de minuit. Hervé de Vaunoy allait et venait avec agitation, tandis que ses deux serviteurs se tenaient commodément assis auprès du foyer. Lapierre se balançait, en équilibre sur l'un des pieds de sa chaise, avec une adresse qui se ressentait de son métier; maître Alain caressait sous sa jaquette le ventre aimé de certaine bouteille de fer-blanc, large, carrée, toujours pleine d'eau-de-vie, à laquelle il guettait l'occasion de dire deux mots, et semblait combattre le sommeil.

—Saint-Dieu! Saint-Dieu! Saint-Dieu! s'écria par trois fois M. de Vaunoy qui frappa violemment du pied et s'arrêta juste en face de ses acolytes.

Maître Alain sauta comme on fait quand on s'éveille en sursaut. Lapierre ne perdit pas l'équilibre.

—Vous étiez trois contre un! reprit Vaunoy dont la colère allait croissant; c'était la nuit: trois bonnes rapières, la nuit, contre une épée de bal! et vous l'avez manqué!

—J'aurais voulu vous y voir! murmura pesamment Alain; le jeune drôle se débattait comme un diable. Je veux mourir si je ne sentis pas dix fois le vent de son arme sous ma moustache. D'ailleurs c'est une vieille histoire!

—Moi, je sentis son arme de plus près, dit Lapierre qui écarta le col de sa chemise pour montrer une cicatrice triangulaire; et Joachim, notre pauvre compagnon, la sentit mieux que moi encore, car il resta sur la place. Je prie Dieu qu'il ait son âme.

—Ainsi soit-il! grommela maître Alain.

—Je prie le diable qu'il prenne la vôtre! s'écria Vaunoy. Tu as eu peur, maître Alain et toi, Lapierre, méchant bateleur, tu t'es enfui avec ton égratignure!

—Il aurait fallu faire comme Joachim, n'est-ce pas? demanda le maître d'hôtel avec un commencement d'aigreur; oui, je sais bien que vous nous aimeriez mieux morts que vivants, notre monsieur…

—Tais-toi! interrompit Hervé qui haussa les épaules.

Alain obéit de mauvaise grâce, et M. de Vaunoy reprit sa promenade enragée, frappant du pied, serrant les poings et murmurant sur tous les tons son juron favori.

Les deux valets échangèrent un regard.

—Ça va lui coûter deux louis d'or, dit tout bas Lapierre.

Maître Alain saisit ce moment pour avaler une rasade, en faisant un signe de tête affirmatif, et tous deux se prirent à sourire sournoisement comme des gens sûrs de leur fait.

Au bout de quelques minutes, Vaunoy s'arrêta en effet subitement et mit la main à sa poche.

—Saint-Dieu! dit-il en reprenant son patelin sourire, je crois que je me suis fâché, mes dignes amis. La colère est un péché; j'en veux faire pénitence, et voici pour boire à ma santé, mes enfants.

Il tira deux louis de sa bourse. Les deux valets prirent et la paix fut faite.

—Raisonnons maintenant, poursuivit Vaunoy. Comment sortir d'embarras?

—Quand j'étais médecin ambulant, répondit Lapierre, et qu'une dose de mon élixir ne suffisait pas, j'en donnais une seconde.

—C'est cela! s'écria le majordome à qui la bouteille carrée donnait de l'éloquence; il faut doubler la dose: nous étions trois: nous nous mettrons six.

—Et cette fois je réponds de la cure, ajouta l'ex-bateleur.

Vaunoy secoua la tête.

—Impossible, dit-il.

—Pourquoi cela?

—Parce qu'il se méfie. D'ailleurs les temps sont changés. Autrefois, c'était un jeune fou, courant les aventures, et sa mort n'eût point excité de soupçon. Je n'étais pas chargé de la police des rues de Rennes. Maintenant, c'est un officier du roi; il est mon hôte pour le bien de l'État. Son séjour à La Tremlays a quelque chose d'officiel: la sainte hospitalité, mes enfants, défend formellement de tuer un hôte… à moins qu'on ne le puisse faire en toute sécurité.

Alain et Lapierre firent à cette bonne plaisanterie un accueil très flatteur.

—Il faut trouver autre chose, continua M. de Vaunoy.

Maître Alain se creusa la cervelle; Lapierre fit semblant de chercher.

—Eh bien? demanda Hervé au bout de quelques minutes.

—Je ne trouve rien, dit le majordome.

—Rien, répéta Lapierre; si ce n'est peut-être… mais le poison ne vous sourit pas plus que le poignard, sans doute?

—Encore moins, mon enfant, Saint-Dieu! c'est une malheureuse affaire. D'un jour à l'autre, le hasard peut lui révéler ce qu'il ne faut point qu'il sache. Et qui me dit d'ailleurs qu'il ne sait rien? Quelle chambre lui a-t-on donnée?

—La chambre de la nourrice, répondit Alain. Vous l'avez conduit jusqu'à la porte.

Vaunoy devint pâle.

—La chambre de la nourrice, répéta-t-il en frémissant; la chambre où était autrefois le berceau! et je n'ai pas pris garde!

—Bah! fit Lapierre, une chambre ressemble à une autre chambre… Après si longtemps!

—C'est évident, appuya le majordome qui dormait aux trois quarts.

Ceci ne parut point rassurer M. de Vaunoy qui reprit avec inquiétude:

—Et ce valet malade? Il semblait avoir intérêt à se cacher. Quel homme est-ce?

—Quant à cela, repartit Lapierre, c'est plus que je ne saurais dire. Il tenait son manteau sur ses yeux, et je n'ai même pu voir le bout de son nez.

—C'est étrange! murmura Vaunoy porté comme toutes les âmes bourrelées à voir l'événement le plus ordinaire sous un menaçant aspect; je n'aime pas cette affectation de mystère. Je voudrais savoir quel est cet homme; je voudrais…

—Demain il fera jour, interrompit philosophiquement l'ancien saltimbanque.

—Cette nuit! tout de suite! s'écria Vaunoy d'une voix brève et comme égarée. Quelque chose me dit que la présence de cet homme est un malheur! Suivez-moi!

Lapierre fut tenté de répondre que, selon toute apparence, le capitaine et son valet dormaient tous deux à cette heure avancée de la nuit; mais Vaunoy avait parlé d'un ton qui n'admettait pas de réplique.

Les deux serviteurs se levèrent. Vaunoy ouvrit sans bruit la porte de son appartement, et tous trois s'engagèrent dans le corridor qui régnait d'une aile à l'autre.

Après avoir fait quelques pas, Hervé s'arrêta et pressa fortement le bras de son majordome.

—Ils ne dorment pas, dit-il à voix basse en montrant un petit point lumineux qui brillait dans l'ombre à l'autre bout du corridor.

C'était en effet de la chambre occupée par le capitaine que partait cette lueur.

—Que peuvent-ils faire à cette heure? reprit Vaunoy; s'ils s'entretiennent, nous écouterons. Quelque mot viendra bien éteindre ou légitimer ma frayeur. Et si j'ai raison de craindre, s'il sait tout ou seulement s'il soupçonne, Saint-Dieu! sa mission ne le sauvera pas!

Ils continuèrent de se glisser le long des murailles. Le majordome, qui s'était complètement éveillé, marchait le premier.

En arrivant auprès de la porte du capitaine, il colla son oeil à la serrure.

Jude était agenouillé au chevet de son lit et priait, la tête entre ses deux mains. Maître Alain ne pouvait voir son visage.

Au bout de quelques secondes, le vieil écuyer termina sa prière et se redressa. La lumière tomba d'aplomb sur son visage.

Maître Alain se rejeta violemment en arrière.

—Je connais cet homme, dit-il.

Vaunoy le repoussa et mit à son tour son oeil à la serrure; mais il ne vit plus que la mèche rouge et fumeuse de la résine que Jude avait éteinte avant de se jeter sur son lit.

—Saint-Dieu! gronda-t-il en se relevant. Tu le connais, dis-tu? Qui est-ce?

Maître Alain se pressait le front, cherchant à rappeler ses souvenirs.

—Je le connais, je l'ai vu, dit-il enfin, mais où? Je ne sais. Mais quand? Il doit y avoir bien longtemps.

Vaunoy dévora un blasphème, et le philosophique Lapierre répéta:

—Demain il fera jour!

XVII Visite matinale

Bien avant le jour, Jude Leker était sur pied. Il se leva sans bruit afin de ne point éveiller son maître qui dormait comme on dort à vingt-cinq ans après un long et fatigant voyage.

Quoique le crépuscule n'éclairât point encore la nuit des interminables corridors, Jude y trouva son chemin sans tâtonner. Il était né au château et l'avait habité durant quarante années.

Laissant le grand escalier dont la double rampe desservait le premier étage, il gagna l'office et prit un couloir étroit qui conduisait aux communs.

Beaucoup de choses avaient changé dans les coutumes de La Tremlays, mais les logements des serviteurs avaient gardé leur disposition primitive. Sans cette circonstance, l'excellente mémoire de Jude ne lui eût point été d'un grand secours. Il compta trois portes dans la galerie intérieure des communs et frappa à la quatrième.

Il est à croire que dame Goton Rehou, femme de charge du château, ne recevait point d'ordinaire ses visites à heure si indue. La bonne dame avait soixante ans, et, à cet âge, les femmes de charge ne craignent que les voleurs.

Elle dormait ou faisait la sourde oreille: Jude ne reçut point de réponse.

Il frappa de nouveau et plus fort.

—Béni Jésus! dit la voix enrouée de la vieille dame, le feu est-il au château?

—C'est moi, c'est Jude, murmura celui-ci en frappant toujours, Jude Leker!

Goton n'était point une femmelette. Elle prit un gourdin et s'en vint ouvrir, bien que son oreille, rendue paresseuse par l'âge, n'eût pas saisi une syllabe des paroles de Jude.

—On y va! grommelait-elle; si ce sont les Loups, eh bien! je leur parlerai du vieux Treml, et ils ne toucheront pas un fétu dans la maison qui fut la sienne; si ce sont des esprits…

Elle fit un signe de croix et s'arrêta.

—Ouvrez donc! dit Jude.

—Si ce sont des esprits, continua la vieille, eh bien! Bah! ils auraient aussi bien passé par le trou de la serrure!

Elle ouvrit et mit son gourdin en travers.

—Qui vive? dit-elle.

—Chut! dame; silence au nom de Dieu!

—Qui vive? répéta l'intrépide vieille en levant son bâton. Jude le saisit, entra, ferma la porte et répondit:

—Un homme dont il ne faut point répéter le nom sans nécessité dans la demeure de Treml.

—La demeure de Treml! répéta Goton qui sentit tressauter son coeur à ce nom; merci, qui que vous soyez. Il y a vingt ans que je n'avais entendu donner son véritable nom à la maison qu'habite Hervé de Vaunoy.

Jude tendit sa main dans l'ombre; celle de Goton fit la moitié du chemin. Elle n'avait pas besoin de voir. Ce fut comme un salut mystérieux entre ces deux fidèles serviteurs.

—Mais qui donc es-tu, brave coeur, demanda enfin la vieille femme, toi qui te souviens de Treml?

Jude prononça son nom.

—Jude! s'écria Goton oubliant toute prudence; Jude Leker, l'écuyer de notre monsieur! Oh! que je te voie, mon homme, que je te voie!

Tremblante et empressée, elle courut à tâtons, cherchant son briquet et ne le trouvant point; elle remua les cendres de son réchaud. Enfin sa résine s'alluma. Elle regarda Jude longtemps et comme en extase.

—Et lui, dit-elle, M. Nicolas, le reverrons-nous?

—Mort, répondit Jude.

Goton se mit à genoux, joignit ses mains et récita un De Profundis. De grosses larmes coulaient lentement le long de sa joue ridée. Quiconque l'aurait vue en ce moment se serait senti puissamment attendri, car rien n'émeut comme les larmes qui roulent sur un rude visage, et tel qui passe en souriant devant deux beaux yeux en pleurs pâlit et souffre quand il voit s'humecter la paupière d'un soldat.

Jude se tut tant que Goton pria. Il semblait qu'il voulût maintenant prolonger son incertitude et qu'il reculât, effrayé devant la révélation qu'il était venu chercher.

Lorsqu'il prit la parole, ce fut d'une voix altérée.

—Et le petit monsieur? dit-il enfin avec effort.

—Georges Treml? Vingt ans se sont écoulés depuis que je l'ai vu pour la dernière fois, le cher et noble enfant, sourire et me tendre ses petits bras dans son berceau.

—Mort, mort aussi! prononça Jude dont le robuste corps s'affaissa.

Il mit ses deux mains sur son visage; sa poitrine se souleva en un sanglot.

—Je n'ai pas dit cela! s'écria Goton; non, je ne l'ai pas dit. Et Dieu me préserve de le croire! Pourtant… Hélas! Jude, mon ami, depuis vingt ans j'espère, et chaque année use mon espoir.

Jude attacha sur elle ses yeux fixes. Il ne comprenait point.

—Oui, reprit-elle, je voudrais espérer. Je me dis: quelque jour je verrai notre petit monsieur, grand et fort, la tête haute, la mine fière, l'épée au flanc. Hélas! hélas! il y a si longtemps que je me dis cela!

—Mais enfin, dame, que savez-vous sur le sort de Georges Treml?

—Je sais… je ne sais rien, mon homme. Un soir,—approche ici, car il ne faut point dire cela tout haut,—un soir, il y a dix-neuf ans et cinq mois… ah! j'ai compté, Hervé de Vaunoy revint tout pâle et l'oeil hagard. Il nous dit que l'enfant s'était noyé dans l'étang de La Tremlays. On courut, on sonda le fond de l'eau, mais on ne trouva point le corps de Georges.

Jude écoutait, la poitrine haletante, l'oeil grand ouvert.

—Et c'est sur cela, interrompit-il, que se fonde votre espoir?

—Non. Te souvient-il d'un pauvre innocent de la forêt que l'on nommait le Mouton blanc?

—Je me souviens de Jean Blanc, dame.

—Pauvre créature! Il aimait Treml presque autant que nous l'aimions…

—Mais Georges, Georges! interrompit encore Jude.

—Eh bien! mon homme, Jean Blanc racontait d'étranges choses dans la forêt. Il disait qu'Hervé de Vaunoy avait jeté à l'eau le petit monsieur de ses propres mains.

—Il disait cela! s'écria Jude dont l'oeil étincela.

—Il disait cela, oui. Et quoiqu'il passât pour un pauvre fou, je crois qu'il disait vrai toutes les fois qu'il parlait de Treml. Mais ce n'est pas tout; Jean Blanc ajoutait qu'il avait plongé au fond de l'étang et ramené M. Georges évanoui…

—Ah! fit le bon écuyer avec un long soupir de bien-être.

—Puis, poursuivit Goton, il fut pris d'un de ses accès, et le pauvre enfant resta tout seul sur l'herbe. Et quand le Mouton blanc revint il n'y avait plus d'enfant.

—Ah! fit encore Jude.

—Et il y a vingt ans de cela, mon homme!

Jude demeura un instant comme atterré.

—Où est Jean Blanc? dit-il ensuite; je veux le voir.

Goton secoua lentement sa tête grise.

—Pauvre créature! dit-elle encore; il ne fait pas bon, pour un pauvre homme, affronter la colère d'un homme puissant. Hervé de Vaunoy apprit les bruits qui couraient dans la forêt. On tourmenta Mathieu Blanc et son fils par rapport à l'impôt. Le vieillard mourut; le fils disparut. Quelques-uns disent qu'il s'est fait Loup.

—J'ai déjà entendu prononcer ce mot. Quels sont ces gens, dame?

—Ce sont des Bretons, mon homme, qui se défendent et qui se vengent. On leur a donné ce nom, parce que leur retraite avoisine la Fosse-aux-Loups. Chacun sait cela; mais nul ne pourrait trouver l'issue par où l'on pénètre dans cette retraite. Eux-mêmes semblent prendre à tâche d'accréditer ce sobriquet qui fait peur aux poltrons. Leurs masques sont en peau de loup; il n'y a que leur chef qui porte un masque blanc.

—J'irai trouver les Loups, dit Jude.

La vieille dame réfléchit un instant.

—Écoute, reprit-elle ensuite. Il est un homme dans la forêt qui pourrait te dire peut-être si Jean Blanc existe encore. Cet homme est un Breton, quoiqu'il feigne souvent de parler comme s'il avait le coeur d'un Français. Il me souvient qu'au temps où il vint s'établir de ce côté de la forêt, les sabotiers disaient que sa fille, qui était alors un enfant, avait tous les traits de la fille de Jean Blanc, le pauvre fou. Certains même affirmaient la reconnaître.

—Où trouver cet homme?

—Sa loge est à cent pas de Notre-Dame de Mi-Forêt.

—Il se nomme?

—Pelo Rouan, le charbonnier.

Le jour commençait à poindre. La résine pâlissait aux premiers rayons du crépuscule.

—Au revoir et merci, dame, dit Jude. Je verrai Pelo Rouan avant qu'il soit une heure.

Il serra la main de Goton et sortit.

—Que Dieu soit avec toi, mon homme! murmura la vieille femme de charge en le suivant du regard pendant qu'il traversait les corridors; il y avait longtemps que mon pauvre coeur n'avait ressentit pareille joie. Que Dieu soit avec toi, et puisses-tu ramener en ses domaines l'héritier de Treml!

Goton avait plus de désir que d'espérance, car elle secoua tristement la tête en prononçant ces dernières paroles.

XVIII Rêves

Lorsque Jude, après avoir traversé les longs corridors, revint à la chambre où il avait passé la nuit, le capitaine dormait encore. Son visage était calme et souriant. Jude le contempla un instant.

—C'est un loyal jeune homme, pensa-t-il; ses traits hardis me rappellent le vieux Treml au temps où sa moustache était noire. Il est heureux, lui! Oh! que je donnerais de bon coeur tout mon sang pour voir M. Georges à sa place!

Jude reprit son manteau de voyage, pour cacher ses traits en cas de rencontre suspecte. Le jour était venu. Les premiers rayons du soleil levant se jouaient dans la soie des rideaux. Au moment où Jude ceignait son épée pour partir, Didier s'agita sur sa couche.

—Alix, murmura-t-il, ma soeur!…

—Voici dans la cour tous les serviteurs du château, se dit Jude; j'aurai de la peine à passer inaperçu.

—Marie! murmura encore Didier.

Jude le regarda en souriant.

—Bravo! mon jeune maître, pensa-t-il; ne rêverez-vous point à quelque autre, maintenant?

—Fleur-des-Genêts! cria le capitaine, comme s'il eût voulu relever le défi.

En même temps il se redressa, éveillé, sur son séant.

—C'est toi, ami Jude? reprit-il après avoir jeté ses regards tout autour de la chambre, comme s'il se fût attendu à voir un autre visage; je crois que je rêvais.

—Vous pouvez l'affirmer, monsieur, et joyeusement, répondit Jude.

L'oeil de Didier s'arrêta par hasard sur les antiques rideaux que perçaient les rayons obliques du soleil. Son sourire, qui ne l'avait point abandonné, s'épanouit davantage.

—Les poètes ont bien raison, dit-il comme s'il se fût parlé à lui-même, de vanter les joies du retour au toit paternel. Moi qui n'ai point de famille, je ressens ici comme un avant-goût de ce bonheur… Et tiens, Jude, mon garçon, l'illusion s'accroît: il me semble qu'enfant j'ai vu jouer le soleil d'automne dans des rideaux de soie comme ceux-ci. Sentiment étrange, Jude! Enfant sans père, j'éprouve ici comme un ressouvenir lointain de baisers, de caresses et de douces paroles…

—Monsieur, interrompit le vieil écuyer, je vais prendre congé de vous, pour commencer ma tâche.

—Reste, Jude, quelques minutes, un instant, je t'en prie! Mon coeur s'amollit au contact de pensées nouvelles. Je ne sais, Jude, mes yeux ont besoin de pleurer!

—Souffrez-vous donc? dit celui-ci en s'approchant aussitôt.

Didier laissa tomber sa main dans celle du vieillard et renversa sa tête sur l'oreiller.

—Non, répondit-il, je ne souffre pas. Au contraire. Je ne voudrais point ne pas éprouver ce que j'éprouve: car cette angoisse inconnue est pleine de douceur. Qu'ils sont heureux, Jude, ceux qui ont de vrais souvenirs!

—Ceux-là, répliqua l'écuyer avec tristesse, ne revoient parfois jamais la maison des ancêtres. Ce doit être une amère douleur, n'est-ce pas, que celle de l'enfant qui se souvient à demi et qui meurt avant d'avoir retrouvé la demeure de son père.

—Tu penses à Georges Treml, mon pauvre Jude.

—Je pense à Georges Treml, monsieur.

—Toujours! Dieu t'aidera, mon garçon, car ton dévouement est oeuvre chrétienne… Allons! voici un nuage qui couvre le soleil. Le charme s'évanouit. Je redeviens le capitaine Didier et je suis prêt à jurer maintenant que j'ai vu, enfant, plus de rideaux de bure que de tentures de soie. Va, mon garçon, je ne te retiens plus.

Didier, secouant un reste de langueur rêveuse, avait sauté hors de son lit. Jude, avant de partir, jeta un regard dans la cour et reconnut maître Alain qui s'entretenait avec Lapierre.

—Il est bien tard, maintenant, dit-il, pour m'esquiver. Je vois là-bas un homme dont j'aurai de la peine à éviter les regards.

—Lequel? demanda Didier en s'approchant de la fenêtre: Lapierre?

—Je ne sais s'il a changé de nom, mais on l'appelait de mon temps maître Alain. C'est le plus vieux des deux.

—À la bonne heure! Et c'est celui-là que tu nommais hier ton ennemi?

—Celui-là même.

—Eh bien! mon garçon, l'autre est le mien.

—Un valet, votre ennemi?

—Cela t'étonne? Faut-il donc te répéter que je ne suis point gentilhomme? Ce valet est le seul être au monde qui sache le secret de ma naissance. Il ne veut pas le dire et c'est son droit. Il prétend m'avoir autrefois servi de père… Tu vois bien ceci?

Didier, qui n'était pas encore vêtu, écarta sa chemise et montra par-derrière, à la naissance de l'épaule, une cicatrice encore récente.

—C'est une blessure faite traîtreusement et par la main d'un misérable, dit Jude en fronçant le sourcil.

—Tu t'y connais, mon garçon. J'ai tout lieu de croire que le misérable est cet homme: mais si je ne suis pas noble, je suis soldat, et ma main ne s'abaissera point volontiers jusqu'à lui.

—Moi je suis un valet, dit Jude avec froideur; prononcez un mot et je le châtie.

—Voilà que tu oublies Georges Treml! s'écria Didier en souriant. Sur mon honneur! il y a de la fine fleur de chevalerie dans ces vieux coeurs bretons. Pensons à ton jeune monsieur, mon brave ami. Je ne sais pas ce que tu peux tenter pour son service, c'est ton secret, mais j'ai promis de t'aider et je t'aiderai. Descendons ensemble: M. de Vaunoy est un trop soumis et dévoué sujet de Sa Majesté pour que sa livrée ose regarder, de plus près qu'il ne convient, le serviteur d'un capitaine de la maréchaussée.

Jude mit son manteau sur sa figure et descendit avec le capitaine.

Alain et Lapierre étaient toujours dans la cour; ils s'inclinèrent avec respect devant Didier, qui toucha négligemment son feutre.

—Qu'on selle le cheval de mon serviteur, dit-il.

Lapierre se hâta d'obéir. Le majordome resta.

—Mon camarade, dit-il à Jude, votre maladie exige-t-elle donc que vous ayez toujours le nez dans le manteau? Les gens de La Tremlays n'ont point pu encore vous souhaiter la bienvenue.

—Que dit-on des Loups dans le pays, maître? demanda Didier pour éviter à Jude l'embarras de répondre.

—On dit que ce sont des méchantes bêtes, monsieur le capitaine… N'accepterez-vous pas un verre de cidre, mon camarade?

—Que font les gens de la forêt? demanda encore Didier.

—Monsieur le capitaine, répondit Alain de mauvaise grâce, ils font le cercle, du charbon et des sabots… Eh bien, mon camarade, ajouta-t-il en exhibant son vademecum, c'est-à-dire sa bouteille de fer-blanc, aimez-vous mieux une goutte d'eau-de-vie?

Maître Alain fut interrompu par Lapierre, qui amenait le cheval de Jude. Celui-ci se mit aussitôt en selle. Dans le mouvement qu'il fit pour cela, son manteau s'écarta quelque peu. Le majordome put voir une partie de son visage.

—Du diable si je connais autre chose que cette figure-là! grommela-t-il; où donc l'ai-je vue? Je me fais vieux!

—Tu me rejoindras ce soir à Rennes, mon garçon, s'écria Didier. En route maintenant et bonne chance!

Jude ne se fit point répéter cet ordre; il piqua des deux et partit au galop.

Quand il eut franchi la porte de la cour, le capitaine se détourna vers les deux valets de Vaunoy.

—Vous êtes curieux, maître, dit-il à Alain; c'est un fâcheux défaut et qui ne porte point bonheur. Quant à toi, ajouta-t-il en s'adressant à Lapierre, prends garde!

Il s'éloigna. Les deux valets le suivirent des yeux.

—Prends garde! répéta ironiquement Lapierre; que dites-vous de cela, maître Alain?

Maître Alain répondit:

—Le jeune coq chante haut; on dirait qu'il se sent de race. Pour ce qui est de prendre garde, c'est toujours un bon conseil.

Didier avait pris, sans savoir, la direction du jardin. Il se trouva bientôt au milieu de hautes charmilles taillées à pic et formant l'inévitable et classique labyrinthe des jardins du XVIIIe siècle. De temps en temps, quelques statues de marbre blanc s'apercevaient à travers les branches qui se ressentaient déjà des approches de l'hiver.

Didier jetait sur tout cela un regard distrait; involontairement, son esprit était revenu aux pensées qui avaient préoccupé son réveil.

Comme il arrive souvent aux esprits vifs et poétiques, il lui suffit, pour ainsi dire, d'évoquer l'illusion pour qu'elle reparût. Ces grandes murailles de verdure devinrent pour lui de vieilles connaissances. Il se retrouva dans ces dédales, et, quoique leur artifice fût assez innocent pour que la chose pût sembler naturelle, il crut ou tâcha de croire que le souvenir était pour lui le fil d'Ariane.

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