Table des chapitres et des illustrations
Reading edition
Prologue Chap. 1
Cy commence de Girart conte de Nevers et de la grant court que tinst le roy Loys le gros. Chap. 2
De la gaigure que Girart de Nevers fist a l’encontre de Liziart conte de Forest. Chap. 3
Comment Liziart conte de Forest vinst a Nevers et comment il parla a la belle Euriant et de la faulce vielle qui traïst sa maistresse. Chap. 4
Comment la faulce vielle traïst sa maistresse et comment elle fist ung pertuis en la paroit de la chambre affin que le conte de Forest vist l’enseigne que la belle Euriant avoit sur sa dextre mamelle. Chap. 5
Comment Liziart prinst congié de la damoiselle et de la vielle et s’en retourna a la court. Chap. 6
Comment Girart envoya querre s’amye par ung sien escuier et parent. Chap. 7
Comment la belle Euriant vinst a court et comment Liziart lui imposa qu’elle avoit couchié avec lui et fait sa volenté d’elle. Chap. 8
Comment Girart se partist de la court moult desplaisant et Euriant s’amye sans autre compaignie. Chap. 9
Comment Girart volt copper la teste a Euriant s’amie en la forest d’Orliens, du serpent qui lui vinst corir sus, et comment il la laissa toute seule en ladicte forest. Chap. 10
Comment Girart se mist a genoulx rendant graces a Dieu de ce qu’il estoit eschappé et qu’il avoit tué le serpent et comment il laissa Euriant seule. Chap. 11
Comment le duc de Metz ariva en la forest ou il trouva la belle Euriant. Chap. 12
Comment le duc de Metz emmena Euriant, voulsist elle ou non. Chap. 13
Comment Girart au departir qu’il fist de s’amye qu’il avoit laissié en la forest vinst en Nyvernois a ung villaige que alors on nommoit la Marche en l’ostel d’un jongleur qu’il congnoissoit. Chap. 14
Comment Girart vinst a Nevers la viole au col ou il chanta devant Liziart. Chap. 15
Comment Girart se chaffoit derriere le conte ou il oyst par la vielle la maniere comment elle avoit traÿe Euriant. Chap. 16
Comment Girart de Nevers arriva en ung chastel en Ardenne. Chap. 17
Comment Galerant vinst a grant puissance devant le chastel de la damoiselle. Chap. 18
Comment Girart combatist le chevalier et le desconfist vaillamment et a grant force. Chap. 19
Comment la damoiselle vinst a Girart qui estoit moult fort navré et l’ayda a porter a l’ostel. Chap. 20
Comment Girart se partist du chastel de la damoiselle et vinst a Chalon en Champaigne ou il fust long temps malade. Chap. 21
Comment la pucelle fille de l’oste dona a Girart ung esprivier a prendre congié d’elle. Chap. 22
Comment Girart vinst a Couloigne et comment il y fist de merveilleusement beaux fais d’armes contre les saines. Chap. 23
De la grant bataille qui fut devant Couloingne ou Girart fist merveilles. Chap. 24
Comment le duc Milon de Coulongne gaigna la bataille sur les saines par les grans proesses de Girart de Nevers et de la grant gloire qui lui fut faicte quant il rentra a Couloingne. Chap. 25
Comment Aglentine fille du duc et Florentine eurent grosses paroles ensemble pour amour de Girart duquel elles estoient amoreuses. Chap. 26
Comment Girart de Nevers vinst a court ou il fut bien receu et comment Aglentine parla a lui et de leurs devises. Chap. 27
Comment les deux damoiselles par jalousie tencerent l’une a l’autre et comment la vielle fist la poisson. Chap. 28
Comment Girart beust la poison que la vielle avoit faicte pour le decevoir. Chap. 29
Comment Girart fut feru de l’amour d’Aglentine apres ce qu’il fut empoisonné et comment il prinst congié d’elle. Chap. 30
Comment Girart se departist de la court et comment le lendemain ilz alerent assigier ung chastel que le duc prinst par le moyen de Girart. Chap. 31
Comment Euriant perdist son anel d’or que Girart lui avoit donné par l’aloe qui l’emporta, elle estant avec la seur du duc de Metz. Chap. 32
Comment Meliatir le desloyal chevalier cuida enforcier Euriant et de la male adventure qu’il lui pourchassa. Chap. 33
Comment Meliatir murdrist piteusement Ysmaine cuidant avoir occis la belle Euriant. Chap. 34
Comment Girart et Aglentine se amerent tant que le duc en volt faire le mariage. Chap. 35
Comment Girart ala vouler es champs ou il prinst l’aloe qui avoit a son col l’anel qu’il avoit autreffois donné a Euriant parquoy il delaissa Aglentine pour Euriant. Chap. 36
Comment Girart prist congié de son hoste et lui bailla son esprivier pour porter a Aglentine. Chap. 37
Comment Girart trouva ung chevalier soubz ung arbre a qui on avoit ostee sa femme et comment Girart lui ramena. Chap. 38
Comment Girart combatist le chevalier de Langarde et l’ocist et osta la damoiselle de la fontaine, laquelle le vouloit depuis faire murdrir en dormant. Chap. 39
Comment Girart s’endormist ou geron de la damoiselle et comment il fut esveillié par ung escuier. Chap. 40
Comment Girart rencontra ung escuier en une lande et de leurs devises. Chap. 41
Comment Girart rencontra ung chevalier qui menoit avec lui sa femme et sa fille en demenant grant dueil. Chap. 42
Comment Girart combatist le geant et le tua et rescouist les sept freres et la damoiselle leur seur, et de la grant chiere que leur pere lui fist. Chap. 43
Comment Girart prinst congié du chevalier et de la dame, et du grant dueil que demena la damoiselle quant elle veist partir Girart. Chap. 44
Comment Girart vinst a Metz et trouva en son chemin gens qui y venoient et lui dirent comment par une femme estrange la seur du duc avoit esté murdrie par quoy ilz venoient pour la jugier. Chap. 45
Comment les barons estoient au conseil pour jugier la belle Euriant a mort, et comment Girart emprinst a combatre a l’encontre du chevalier qui l’avoit accusee a tort et sans cause. Chap. 46
Comment Girart desconfist Meliatir et lui fist cougnoistre la mauvaise trayson qu’il avoit commise. Chap. 47
Cy parle du grant honneur que le duc de Metz et les barons firent a Girart et a s’amye Euriant et des recougnoissances qu’ilz firent. Chap. 48
Comment Girart vinst au tournoy a Montargis et es monstres. Chap. 49
Comment Girart de Nevers gaigna le pris du tournois a Montargis. Chap. 50
Comment le roy et ses barons convoyerent Girart de Nevers jusques en son logis. Chap. 51
Comment Girart de Nevers vinst a la court et comment il appella Liziart en champ et getta son gaige. Chap. 52
Comment Girart de Nevers desconfist Liziart conte de Forest et lui fist congnoistre et confesser la trayson qu’il avoit commis a l’encontre de Girart et Euriant s’amye dont il fut trayné au gibet de Montargis. Chap. 53
Comment le roy Loys donna a Girart la conté de Forest et lui rendist sa conté de Nevers, et comment Girart prinst a mariage Euriant s’amye, et de la grant qu’ilz firent. Chap. 54
Comment la faulce vielle Gondree fut arce et brulee en ung feu d’espines. Chap. 55

Treshault et puissant prince et mon tresredoubté seigneur monseigneur Charles conte de Nevers et de Retel, baron de Donzy ; moy qui tous les temps de ma vie, des le commencement de vostre plus florie jeunesse, ay esté et suis vostre treshumble et obeyssant serviteur pour la tressinguliere amour que j’ay tousjours eu, et ay, et vueil avoir toute ma vie ; comme tenu suis de vous servir, complaire et obeir en toutes choses, mesmement en celles que je sentiroye vous estre plaisantes et agreables comme ung serviteur est tenu et obligié de faire a son seigneur et maistre, et aussi pour ce que je vous sens estre enclin a prendre plaisir a veoir et oyr lire les plaisantes et gracieuses hystoires des fais des nobles et vaillans princes, jadis voz predecesseurs, et mesmement de tous autres nobles hommes qui parcydevant par leurs proesses et vaillances au confort a l’ayde de leur noble chevalerie ont fait leurs conquestes, dont depuis ilz ont tenu et possessé leurs terres et seigneuries et par ce aquis honneur gloire et recommandacion de proesse, et tant que leurs fais ont esté et sont encores prins pour bon exemple, miroir et fondacion es nobles et vaillans hommes qui depuis eulx ont regné et regnent sur terre, et dont la memoire des hommes vivans seroit estainte et faillie, ce n’estoit que leurs dis et fais fussent mis et redigez par escript en lengaige aourné et plaisant selon le petit entendement de ceulx qui a ce faire labeurent :
Je a ceste cause me suis ingeré et avancié de moy traveillier et appliquier mon petit sens et entendement a mettre et redigir par escript ce petit livret, lequel par avant estoit en lengaige provençal et moult difficile a entendre. Lequel je vous donne et presente en vous suppliant treshumblement icellui prendre benignement en gré et non pas prendre garde au don ne a l’euvre mais au bon vouloir et couraige qui me meut a ce faire. Suppliant de rechief a tous nobles qui liront ou orront lire ce present livre que, se perfluité ou trop habondance de lengaige y est trouvé, il leur plaise supplier mon ignorance et regarder a l’entendement de l’istoire plus que a l’ordonnance et façon de mon ouvrage. Et se en ce vous comprenez ou trouvez chose qui puist tourner et proffiter a l’emplificacion de la vaillance et recommendacion de vostre noble personne, il vous plaise retenir a la louenge du souverain roy de gloire et memoire de moy vostre humble et petit serviteur.
Cy finist le prologe de ce present livre.

Cy commence de Girart conte de Nevers et de la grant court que tinst le roy Loys le gros.
Pour le temps que l’on contoit l’an de l’incarnacion de nostre seigneur Jhesucrist mil cent et dix, regna en France le tresvertueux roy nommé Loys le gros, qui en son temps eust moult d’affaires a l’encontre de pluseurs princes et autres rebelles de son royaume, lesquelz par pluseurs batailles les vainquist et submist en son obeyssance et lui firent homaige ; pluseurs de leurs villes et chasteaulx fist abatir et demollir, puis apres, lui veant son royaume en paix, pour faire exerciter sa chevalerie affin de non cheoir en huiseuse fist par tout publier joustes et tournois ou de pluseurs contrees venoient en grant nombre, c’estassavoir ducs, contes et barons, chevaliers, dames et damoiselles.
Si advint que a ung jour de Penthecoste le roy Loys estoit venu au pont de l’arche ou il tinst grant feste et plus grande que on n’avoit long temps veu.
Les barons chevaliers et dames qui la vindrent receust en moult grant reverance et les festia haultement comme bien le savoit faire et furent tous et toutes trescontents de lui, et aussi fist pareillement la royne.
Plus beau prince ne plus belle dame long temps par avant eulx ne s’estoient veuz en France. Avec la beaulté dont nostre seigneur les avoit si largement partis leur avoit fait ceste grace que de toutes bonnes vertus, tant d’umilité, de sens et de courtoisie, estoient tellement garnis que se en ce temps les vertus eussent esté pardues en eulx eussent esté recouvrees.
Apres les festes de Pentecoste avint que ung jour apres disner le roy et la royne, pour festier ceulx et celles qui estoient venus, commanda faire dancier et esbatre.
Alors chascun a son povoir se aquita au mieulx qu’il peust. Chevaliers, dames et damoiselles y chantoient pluseurs chançons.
La contesse de Besançon qui en ce tens estoit moult belle dame se prinst a chanter. Apres ce que elle eust achevee sa chançon madame Aelis duchesse de Bourgoingne commença a chanter tenant son amy par la main et lui dist : « Amy, chantez. » Il lui respondist moult humblement que pour eulx deux elle se voulsist acquiter. Lors a voix basse et serie moult doulcement commença a chanter. Quant la duchesse eust finee sa chanson, une moult belle damoisselle seur du conte de Blois se prinst a chanter et dist que ja ne se maryroit mais toute sa vie vouloit estre amoreuse.
Apres commença a chanter une damoiselle nommee Ysabel seur du conte de Saint Pol qui moult estoit belle et gente. Apres que elle eust finee sa chançon, pluseurs dames et damoiselles, comme la fille au seigneur de Couchy, la chastellaine de Saint Omer, puis la chastellaine de Dijon et assés d’autres pluseurs.
Mais tant vous puis dire que si bien se acquiterent que a les avoir oy le roy et la royne et les grans princes et princesses s’en resjoyrent tous ; et eulx la estans, les jeunes chevaliers, dames et damoiselles en eulx tenans par les mains, actendans que de nouvel venist aucun pour recommencier la feste, le roy Loys se leva en piés, en regardant par le palais, choysist ung jeusne escuier soy permenant et tenant ung esprivier sur son poing. Le roy l’appella et lui dist : « Girart il vous fault venir dancer ; mettez jus vostre esprivier et le bailliez a ung de voz gens. » « Sire, se dist Girart, je suis prest de faire vostre vouloir, ja soit ce que de chanter me sçay assés peu entremettre ; mais par vostre commandement, lequel ne vouldroye trespasser, en feray mon povoir. »
Icellui Girart estoit filz du conte de Nevers, lequel de nouvel estoit trespassé, et n’avoit icellui Girart que dix sept ans.
Mais tant vous ose dire que pour cellui jour le pareil en beauté ne en force on ne trouvast en terre chrestienne. Dieu et nature n’avoient riens oblié a le former : se la beauté, sens, courtoisie, humilité, hardiesse et proesse qui en lui estoient vous vouloye raconter au long je vous pouroye anuyer. Et avec ce estoit le mieulx chantant et le mieulx denssant qui pour lors se trouvast en France. Quant il fust venu a la feste il n’y eust dames ne damoiselles qui ne fussent esbaÿes et ne changessent couleur de la beauté et des belles et nobles vertus qu’elles virent estre en la personne de Girart ; et pareillement estoit s’amye, laquelle passoit en beauté toutes les autres qui la estoient et estoit la plus loyale en amours envers son amy que oncques on veist. Le jouvencel se approucha de la feste et prinst la chastellaine de Dijon par la main, laquelle moult courtoisement lui pria qu’il voulsist dire une chançon.
« Madamoiselle, dist il, voz prieres me soient commandemens ; ja Dieu ne plaise que le vous refuse. »
Lors Girart de Nevers se prinst a chanter. Apres ce ledit Girart, a qui gaires ne chaloit des envieux, eust dicte sa chançon, il se arresta et dist que bien avoit raison de chanter et mener joye, quant il amoit et estoit amé de la plus belle et plus assouvye qui fust en France, et que ce vouloit maintenir et prouver a l’encontre de tous ceulx qui le contraire vouldroient dire ; puis dist que en mer n’estoit mie sans mast, mais cellui estoit sans mast ou en tel lieu avoit son cuer mis ou il ne scet s’il est amé. « Et pour ce puis je bien dire et affermer que pas ne suis cellui qui ayme sans partie. Car d’elle suis amé plus que dire ne vous sauroye. Et pour ce que d’elle me suis venté pour amour d’elle diray une chançon. » Lors Girart se prinst a chanter si bien et si doulcement et tant bien lui seoit que le roy et la royne et les dames et damoiselles y prenoient le plus grant plaisir du monde.

De la gaigure que Girart de Nevers fist a l’encontre de Liziart conte de Forest.
Quant Girart eust finé sa chançon, fut loé et prisié de pluseurs chevaliers dames et damoiselles. Mais assez en y eust d’autres qui par envye commencerent a murmurer sur lui, dont il en y eust ung entre les autres nommé Liziart conte de Forest, lui esmeu par une tresmauvaise envie si grande que a peu qu’il ne crevoit, car tant estoit felon et plain de mauvais art que oncques en Guenelon n’en eust austant. Grant homs estoit, maigre et sec, hardy et aigre estoit en armes. Et ainsi comme par fierté et desdaing se trouva vers aucuns chevaliers qu’il sentoit estre de sa part et leur dist : « Comment donques entre vous tous n’avez oy ce vassal oultrecuidié a qui il semble que nul de nous se doye comparer a lui ? N’avez oy ses ventanses, comment il va louant s’amye qui croire le vouldroit de pareille n’auroit au monde ! Je sçay bien le contraire de ce qu’il a dit, car il n’est pas tant amé d’elle comme il cuide. Mais se je ne cuidoye troubler le roy ne dire chose qui lui despleust je gaigeroye ma terre a l’encontre de lui qui ainsi s’est venté devant nous tous ; pourveu qu’il en soit content et qu’il ne face point savoir a s’amye la gaigure deans huit jours que je feray ma volenté d’elle sans ce que elle me refuse. Et se ainsi ne le fais comme je vous dis, je lui donne ma terre et seignorie de Forest et de Beaujolois. D’autre part se d’elle je fais mon plaisir, laquelle chose je ne doubte point que je ne face, il me baillera pareillement sa terre et seignorie de Nevers. » Quant le jeusne conte de Nevers Girart oyst ainsi parler Liziart, soy confiant en la loyaulté de s’amye, la belle Euriant, se leva sur piés et dist a haulte voix que de chascun fust entendu, et dist : « Sire Leziart, de la gaigure que voulez faire ne serez escondis. Je vous donne ma conté de Nevers ou cas que vous puissiés venir a chief de l’emprinse que voulés faire, et avec ce vous prometz que par nul homme vivant ne le feray savoir a m’amye en quelque maniere que ce soit. »
Le roy qui la estoit present, oyant la gaigure des deux vassaulx, appella Liziart et lui dist que de ceste gaigure se povoit assés deporter, et que a l’un ou a l’autre porroit venir a trop grant damage.
« Sire, dit Liziart, pour riens ne m’en vouldroye deporter. » Quant il oyst ces paroles il lui dist qu’il se gardast bien qu’il feroit car se il ne venoit a chief de son emprise, ce seroit pour perdre sa terre et que en grant folye se mettoit, que pour honnir et deshonnorer autruy il se mettoit en aventure de perdre tout.
« A sire, dist Girat, je vous supplie humblement que de ceste chose vous vueilliez deporter de plus en parler a Liziart. Car de certain je cuide que avant ce qu’il en peust venir a chief a mon advis il auroit plus tost conquis les Alemaignes. » Quant le roy vist que de ceste fole emprise ne les porroit en riens destourber leur dist que pour asseurer la chose vouloit que chascun d’eulx baillast plaige souffisant pour la gaigeure entretenir. Lors Leziart bailla plaiges et le roy respondist pour Girart de Nevers, apres que les plaiges furent livrez. Leziart a qui il tardoit de son emprinse mettre a fin au plus tost qu’il peust se partist de la court du roy, lui .vi.e de chevaliers vestuz et abilliez en maniere de pelerins, et tant exploita de chevauchier que a ung soir bien tart il ariva a Primery qui est a cinq lieuues de Nevers. Apres ce qu’ilz eurent souppé, alerent dormir, mais Liziart ne peust prendre ung seul somme tant avoit paour de perdre sa gaigure. Quant vinst au bien matin ilz se partirent de Primery et vindrent a Nevers droit a l’eure que la belle Euriant revenoit de l’eglise.
Liziart, qui des honneurs mondains savoit assés, descendit incontinent de son mulet emblant et pareillement ses gens. La noble damoiselle veant les chevaliers descendus, pour venir saluer Liziart se arresta elle et ses damoiselles. Liziart, veant ce, vint a elle et la salua humblement et baisa en la bouche et apres ses damoiselles.
La belle Euriant qui bien le cognoissoit lui dist moult courtoisement que de sa venue estoit moult joyeuse.
« Belle, dit Liziart, par moy Girart vous mande salut, auquel a mon partement avoye promis de non passer sans vous veoir. » « Sire, dit Euriant, il soffiroit bien de moindre message que vous, et s’il vous plaist vous viendrez prendre la pacience au disner au l’ostel de telz biens qui y sont. »
« Ma damoiselle, dist il, je suis prest de faire tout ce qu’il vous plaira. » Adoncques la belle Euriant prinst congié de lui et s’en vinst ou chastel de Nevers, qui alors estoit pres de l’eglise, et commanda a son maistre d’ostel qu’il feist avancier le disner. Ce pendant Liziart partist de son logis et rencontra le chastellain, duquel il estoit bien accointé, et lui pria chierement qu’il le voulsist logier en sa maison.
Le chastellain, qui en nul mal ne pensoit, lui dist que bien fust il venu et que grant honneur lui feroit de y logier. « Mon amy, dit Liziart, je vous mercie chierement. » Puis Liziart ala en l’ostel du chastellain et fut moult bien receu, et le mena le chastellain en une belle chambre bien paree et bien mise a point comme il appartenoit, et la se desabila Leziart et prinst nouveaulx habis et se mist bien en point pour mieulx cuidier complaire a celle pour laquelle decevoir s’estoit mis en aventure de perdre sa terre. Quant il fust habillié et mis sur le bon bout, lui .iii.e partist de son logis et s’en vinst ou chastel ou il trouva pluseurs gentilz qui vindrent au devant de lui, disans que bien fust il venu, et le emmenerent en la sale. Euriant le receust trescourtoisement et deviserent ung peu. Le disné fust prest, ilz laverent et puis se assirent. La noble damoiselle, qui nul mal ne pensoit, le festia haultement et lui fist tresbonne chiere comme s’il eut esté son frere. Des metz dont ilz furent servis je m’en passe pour cause de briefté.
Quant ilz eurent disné et que tous furent levez de table, Liziart, desirant de parler a la damoiselle, la prinst par la main et lui dist : « Belle, je vous ay ung message a faire ; se vostre plaisir estoit de moy oyr, grant desir ay de le vous dire, car chargié en suis de le vous dire de par ung que assés cognoissés. » La belle Euriant, non riens saichant de la grant malice qui lui pourchassoit et a Girart son amy, vint avec Liziart a une fenestre ou eulx deux ensemble se appuyerent. Liziart, a qui il tardoit moult de son emprise accomplir, commença de penser et puis s’approucha ung peu pres d’elle et lui dist : « Ma dame, du tout me metz a vostre mercy ; tant ay oy parler de vous et de vostre beauté, et courtoisie et du bien que chascun dist de vous, que de vostre amour suis si surpris que par force mon cuer m’a contraint de vous venir veoir. Ja pour chose qui avenir me doye ne vous laray a dire la peine et le tourment que nuyt et jour sueffre pour vostre amour ; en moy n’est le vous dire le grief mal que jusques a ores ay souffert ; pour Dieu vous prie que de moy ayez mercy, ou autrement je ne puis appercevoir que la mort ne me soit prouchaine. »

Comment Liziart conte de Forest vinst a Nevers et comment il parla a la belle Euriant et de la faulce vielle qui traïst sa maistresse.
Quant la damoiselle entendist Liziart, assés ne se peust esmerveillier et lui dist : « A sire mercy vous vueil prier : se ainsi est que par courtoisie je me sueffre vous dire, aucune laidure savoir m’en devez gré : car premiers que a vostre volenté me voulsisse consentir, vous auriés plus tost prinse et saisie la lune qui est ou ciel, que de moy incliner a donner mon amour a vous. Et pour ce se aucune besoingne avez autre part a faire se y alez, car besoing ne vous est ester icy pour ceste cause. Ja soit que pour chose que me ayez dit je ne suis pas si troublee que mon hostel et les biens qui y sont ne vous soient abandonnez. Mais je vous prie que ne me parlez plus de chose ou je puisse prendre aucun desplaisir, et que plus ne vous en avancez. » « Ha noble dame, dist Liziart, il m’est advis que vous avez grant tort : en vous gist ma mort ou ma vie. Car se mon mal ne vous puis monstrer la fin de ma vie vois apparoir prouchainne. Mais se la mort ou aucun tourment en devoye recevoir pourtant ne laray a vous dire tout ce qui sur le cuer me gist, car en moy n’est la force ne le povoir de moy en abstenir ; mal feu et male flamble puist ardoir le premier qui de vous me parla, ja soit ce que jamais ne eusse creu la tierce partie de vostre beauté, vostre nom, vostre humilité par qui suis en voye de morir. »
La damoiselle oyant Liziart tenir son propos lui respondist moult ireement et lui dist : « Sire, saichiés de la requeste que faicte m’avez et que encores faictes me vient a tresgrant desplaisir. Alez vous pourchassier ailleurs ; a moy avoir avez failly ; besoing ne vous est plus en parler ; mieulx ameroye estre arse et bruye que pour vostre gracieuse complainte qui est garnie de faulceté voulsisse faire vostre requeste. Saichiez que pas ne suis femme pour ce faire. Alez autre part querre amie a qui vous passiez voz deduis ; desormais vous tiendroye pour fol de moy plus parler de ceste matiere. » Lors la damoiselle se leva sans plus parler et laissa Liziart tout seul appuyé sur une fenestre, la main a sa maisselle, pensant a sa terre qui seroit perdue. La damoiselle commanda a mettre les tables puis se assirent et maingerent ; pluseurs metz de viandes y avoit mais oncques Liziart n’en menga tant estoit pensif et melencolieux et ne savoit quel maniere tenir. Ainsi comme le conte Liziart estoit a table pensif la maistresse de la damoiselle le prinst moult fort a regarder, laquelle se apperceust aucunement qu’il estoit amoreux de sa damoiselle. Elle qui estoit malicieuse et remplie de toute faulceté afferma en son couraige de aydier et secorir a son povoir Liziart et tant faire qu’il feroit sa volenté de sa damoiselle. Celle vielle estoit moult laide et refroignee et estoit native de la Charité sur Loire ; oncques en sa vie ung seul bien n’avoit fait, et savoit de sorceries austant ou plus que oncques avoit fait Astarot. Autreffois avoit eu deux enffans, lesquelz elle avoit murdry par nuyt. Celle vielle regardant tousjours le conte Liziart se pensa que elle lui feroit tel service que a tousjours il la tiendroit comme sa mere ou sa femme et espose. L’ardant couvoitise dont elle estoit plaine l’esmeust a traÿr sa maistresse par qui elle avoit eu moult de biens. Apres que les tables furent ostees et les graces dictes la damoiselle prinst congié de Liziart et s’en ala en sa chambre, les gentilz hommes demeurent en la sale eulx devisans. Liziart ala tout seul a une fenestre tout pensif et comme mornez, lui cognoissant avoir perdue sa terre, et maudisoit l’eure et le jour que la gaigure avoit esté faicte, car nulle esperance n’avoit en soy qu’il ne perdist sa terre. Ainsi comme la estoit pensant, la tresorde vielle Gondre vinst a Liziart et lui dist : « Sire a ce que en vous puis apercevoir il m’est advis que grant douleur avez au cuer. »
« Dame, dist Liziat, plus grant ne porroye ou monde avoir. » « Sire, dist la vielle, assez apperçoy en vous la cause de vostre doleance.
Mais se dire me volez vostre fait, je vous ayderay par tel maniere que vous viendrez au dessus de voz desirs. » « Dame, dist Liziart, je vous jure et prometz ma foy que, se a mon affaire me voulez aydier, soyez certainne que jamais ne tiendray denier ou vous ne ayés part, et ne sera chose si chiere que vouliez avoir que tantost ne le vous face avoir. » « Sire, dist la vielle, assés ay peu veoir a vostre contenance que pour amour de ma damoiselle estes icy venu, et pour ce ay grant desir vous complaire, car je desire vostre bien de tout mon cuer ; et soyez seur que je cuide tellement besoingnier et faire vostre fait que viendrez du tout au dessus. »
Liziart, oyant la vielle puante ainsi le reconforter, lui commença a dire et reconter la maniere de la gaigure. Quant la vielle entendist Liziart a ung brief parler lui dist : « Sire conte de Forest, vostre besoingne ay entendue, en laquelle mettray tel remede que du tout ferez a vostre plaisir, ou se en ceste maniere ne la povez avoir, je trouveray aucun soubtil moyen par quoy serez asseuré de non perdre vostre terre et que gaignerez la conté de Nevers. » « Dame, dist Liziart, se vous povez mener ceste euvre a fin et que d’elle puisse avoir vrayes enseignes, je suis tout asseuré que je gaigneray ma querelle. » « Sire, dit la faulce vielle, de ce ne faictes nulle doubte, car je vous promest que ainçois qu’il soit demain je feray pour vous tel chose que d’elle aurez la joyssance ou enseignes si certaines que vous serez creu a la court du roy, et par lesquelles vous gaignerez et aurez la joyssance de la conté de Nevers ; si vous conseille que meshuy alez reposer jusques a demain et ne faictes doubte de riens. »
Alors le conte Liziart s’en ala en sa chambre qui pour lui estoit appareillee, ou lui et ses chevaliers dormirent celle nuyt, lesquelz tous ensemble jurent, lesquelz eussent bien voulsu que la pucelle eust esté advertie de la cause pour quoy leur seigneur estoit venu, et plaignoient fort le jeusne conte et s’amye Euriant par laquelle avoient estez si bien festiez et receuz. Apres ce la vielle vinst en la chambre de sa dame pour la aydier a couchier. Quant la damoiselle fust en son lit point ne volt desvestir sa chemise.
La vielle, veant sa dame couchier atout sa chemise, lui dist : « Ha ma damoiselle, trop ne me puis esmerveillier de ce que oncques en ma vie ne vous veis despoillier vostre chemise. Il y a sept ans passé que premiers vous ay gardee. » « Maistresse, dist la damoiselle, saichiez pour verité que jamais nuli fors que Girart ne la me fera desvestir : par lui m’a esté deffendu pour ce que sur moy ay une enseigne qui n’est homme ne femme ou monde, tant me soient prochains parens, qui jamais l’aist veue fors mon amy, auquel j’ay promis que se il estoit homme mortel en vie qui puist dire ne soy venter la avoir veue, il croira certainement que de moy aura fait sa volenté, parquoy l’amour de noz deux sera departie. Ma treschiere maistresse de ce que vous ay dit me povez croire et le savoir pour certain. »
« Ma dame, dit la faulce vielle, ja Dieu ne plaise que jour de vostre vie fasiez chose parquoy au doy soyez monstree, ne que ayez villain reproche ; car se croire me voulez, nul fors que vous deux ne le saura. Il est tart d’aler dormir, ma damoiselle, Dieu vous doint bonne nuiyt. »

Comment la faulce vielle traïst sa maistresse et comment elle fist ung pertuis en la paroit de la chambre affin que le conte de Forest vist l’enseigne que la belle Euriant avoit sur sa dextre mamelle.
La desloyale vielle fust partie de la chambre de la damoiselle a telle douleur que a peu ne crevoit de ce que ne povoit savoir quelle enseigne sa damoiselle portoit sur elle. Icelle vielle s’en ala couchier a mal repos et a mal aise, jusques au bien matin que elle se leva de son lit hastivement et fist appareillié ung baing en sa chambre, et quant il fut prest incontinent ala esveillier sa maistresse la damoiselle et lui parla tant d’une chose et d’autre que elle trouva maniere de la mener baignier en sa chambre. Mais mieulx lui eust valu que jamais ne se fust baignee pour le tresgrant meschief et anuy que depuis lui en advint, ainsi que cy appres pourez oyr. Quant la damoiselle fust en la chambre de la vielle ou le baing estoit prest elle dist a la vielle que se partist de la chambre car elle vouloit estre seule ou autrement elle ne se baigneroit point.
La mauvaise vielle se partist de la chambre bien couroucee, pensant en son coraige que tel broet lui brasseroit que grant mal et anuy lui en aviendroit, et trouva maniere d’avoir ung tarelle dont hastivement a ung coing de la paroit de sa chambre fist ung pertuis, affin que elle peust veoir baignier sa maistresse la damoiselle. Quant le pertuis fut fait la vielle regarda parmy et vist clerement sa damoiselle et vist que sur sa destre mamelle avoit une enseigne moult gente en semblance d’une violette apparant de couleur ynde sur la mamelle blanche. La vielle veant celle enseigne se esmerveilla moult fort, incontinent s’en vinst en la chambre du conte secretement, et esveilla le conte qui encores dormoit et lui dist : « Sire, levez vous et faictes bonne chiere, car je vous asseure que des maintenant vostre querelle avez gaignee ; car telles enseignes vous monstreray par lesquelles porrez dire que des maintenant estes seigneur de la conté de Nevers. Or tost levez sus et venez apres moy et je vous monstreray ce pourquoy vous estes cy venu. » Lors Liziart salist hors de son lit et s’abilla diligemment et ala avec la vielle tant qu’ilz furent au pertuis que la vielle desloyale avoit fait, et mist l’ueil a l’endroit et regarda la damoiselle et aperceust et cogneust l’enseigne qui estoit sur sa dextre mamelle, et eust bien voulsu a celle heure estre empres elle mais autre chose n’en povoit avoir. Quant assés l’eust veue et regardee, Il vinst devers la vielle et lui dist : « Dame, vous m’avez gardé d’une grant perte, parquoy me repute estre a tousjours mais vostre serviteur, et vueil que soyés dame et maistresse de toutes mes terres et seignories, lesquelles je avoye perdues se n’eussiez vous esté ; il est bien raison que en soyés gueredonnee. Je vous mercie cent mil fois et adieu jusques au revoir qui sera brief. »

Comment Liziart prinst congié de la damoiselle et de la vielle et s’en retourna a la court.
Quant Liziart eust pris congié de la vielle, il vinst en sa chambre et se appareilla lui et ses gens pour soy partir. Puis apres la vielle vinst hurter a l’uys de la chambre ou se baignoit la damoiselle. Icelle damoiselle, saichant que c’estoit la vielle sa maistresse, saillist a cop du bain et vestist sa chemise et son coteron et vinst ouvrir l’uys, puis pour elle asseurer se bota en son lit, apres se vestist et abilla au plus tost que elle peust et vinst en la saule pour ce que par la vielle estoit advertie du partement du conte Liziart.
Quant elle fust venue en la saule humblement salua le conte et tous ses chevaliers. « Ma damoiselle, dist le conte, je vous mercie chierement de la bonne chiere que avez faicte a moy et a mes gens. » Ayant prins congié de la damoiselle et de ceulx qui avec elle estoient, il devala les degrez et monta sur son mulet, puis lui et ses gens se misrent en chemin, et la belle Heuriant demeura ou chastel accompaignee de sa faulce vielle que ainsi l’avoit traÿe, de laquelle layrons a parler. Si vous raconteray de Liziart conte de Forest qui tant exploita de chevauchier sans quelque aventure avoir que en quatre jours il ariva a Melun ou le roy Lois estoit. Quant Liziart fut a la court, illec trouva pluseurs chevaliers et barons desirans de savoir la maniere comment il avoit besoingnié.
A ce jour que Liziart ariva a Melum, Girart le jeusne conte de Nevers s’estoit alé jouer jusques a Corbueil ou gaires ne arresta, car par aucuns de ses amis fust adverty de la venue de Liziart, mais se partist de Corbeil incontinent qu’il sceust les nouvelles, accompaignié de jeusnes enffans, contes et barons de la court, ses parens et cousins, et vinst a Melum bien seignorieusement comme a lui appartenoit ; et venoient iceulx jeusnes seigneurs deux et deux chascun ung chappel de roses sur leur chief ; moult grant presse de gens avoit par les rues de Melum pour les veoir passer. Girart ou mylieu d’eux venoit chantant et les aucuns lui respondoient et vinst Girart en ceste maniere a Melun lequel grans et petis virent volentiers. Quant Girart et sa seigneurie furent descendus ilz vindrent en une saule paree et tendue de riche tappisserie ou le roy et ses barons estoient actendans Girart. Quant il entra dedens la saule et le veirent ainsi accompaignié il n’y eust si grant qui ne lui feist honneur, mesmement le roy duquel il estoit moult amé le regarda sousriant. Quant tous furent assemblez en presence du roy chascun se teust et fist silence.
Lors Liziart conte de Forest veant Girart estre venu se leva en piés et dist tout hault en soy tournant devers le roy : « Sire, je vous tieng assés recors que ung jour passé, Girart et moy feismes une gaigure ; lequel a bien monstré qu’il est enffant, quant sur la fiance d’une femme il a perdue sa terre, laquelle est mienne et l’ay gaignee par la gaigure que avons eu ensemble. Vous, sire, et tous les princes et barons qui cy sont, vous en appelle en tesmoings. Et pour ce que pour morir ne vouldroye dire ne mettre avant chose qui ne fust veritable, Girart face mander s’amye, et elle estre venue en presence de vous et d’elle prouveray que entierement j’ay gaignié la conté de Nevers et toutes ses appartenances, et ce je vueil prouver et dire enseignes que elle ne porra aler au contraire. »

Comment Girart envoya querre s’amye par ung sien escuier et parent.
Quant le roy eust oy proposé Liziart, il se tourna devers ses barons disant que mieulx ne povoit dire. Il appella Girart et lui dist qu’il envoyast querir s’amye. « Sire, dist Girart, jour de ma vie ne le croiray, mais pour savoir la verité du fait l’envoyeray querre par ung mien neveux qui cy est. » Auquel nepveu Girart dist que incontinent montast a cheval et qu’il alast a Nevers querre Euriant s’amye. Le jeusne escuier se partist incontinent et chevaucha si fort que il vinst en cinq jours a Nevers ou il trouva Euriant assise es fenestres du chasteau, et estoit assise au plus pres d’elle Gondree la tresorde vielle. Quant elle veist l’escuier elle le vinst acoler et baisier en lui demandant comment fasoit son seigneur. L’escuier comme bien apris lui dist : « Ma damoiselle, quant je partis de lui je le laissay sain et alegre. Par moy vous envoie querre, en vous priant que incontinent venez pardevers lui. »
La damoiselle oyant les nouvelles fut tresjoyeuse et fist tresbonne chiere a l’escuier et lui dist que incontinent seroit preste. Et commanda a son maistre d’ostel que bien pensast du jeusne escuier. Puis elle desirant complaire a son amy fist aprester son bagaige au plus tost que elle peust et recommanda tout son hostel a la vielle. Icelle faulce vielle desloyale sorciere, bien saichant la cause pourquoy sa damoiselle estoit mandee, luy dist que en riens ne feist doubte et que tellement penseroit du mesnaige que a son retour auroit toutes bonnes nouvelles. La belle Euriant baisa sa maistresse en prenant congié d’elle. La desloyale vielle fist semblant de plorer et dist au departir : « Je sçay assés que vostre retour me sera long. » La damoiselle ayant son fait apresté commanda a tirer les chevaulx hors de l’estable, lesquelz estoient merveilleusement beaulx et moult richement abiliez de selle, de harnas et couvertes. Et elle et ses gens de atours et vestemens si riches et si pompeux que c’estoit grant beauté de les veoir.
Quant elle veist ses gens estre prestz elle fist amener son aguenee sur laquelle elle monta sans prendre aventaige.
Puis elle, accompaignee de trois chevaliers des plus nobles de Nivernois et de pluseurs autres gentilz hommes, se partist de la cité de Nevers et fust convoyee des plus grans d’icelle cité. Car tant estoit amee des grans et des petis que se a la verité eussent seu son destourbier jamais pour riens ne l’eussent laissier partir. Quant ilz eurent convoyez la damoiselle jusques a une lieuue en plorant prirent congié d’elle et s’en retournerent a Nevers. La belle Eurian et sa compaignie se misrent au chemin faisant la plus grant chiere du monde. Mais se advertie eust estee de ce qui devoit avenir elle n’eust pas faicte si bonne chiere. Tant exploitta sans sejourner que ung bien matin ariverent a Melum et se vinst logier en ung moult riche hostel qui estoit au plus pres de l’eglise Saint Gille, ouquel elle fust de son hoste et de son hostesse tres notablement receue ; et la menerent en une chambre richement paree ; et ne sceust on nouvelle a la court de sa venue pour ce que le roy et tous ses barons estoient alez a la chasse, ou ilz furent jusques pres de mynuit avant qu’ilz retournassent. Pourquoy la belle Euriant, saichant que si tost ne retourneroient, commanda appareillier son soupper et quant il fust prest elle se assist a table ; apres ce que elle et ses gens eurent souppé, elle qui estoit lasse et traveillee se ala couchier et reposer jusques au matin que deux de ses damoiselles la vindrent esveillier. Quant elle veist le jour estre venu, par ses damoiselles se feist vestir et mettre a point de ses attours qui estoient moult riches et beaulx. Mais bien vous ose dire que oncques Elaine, Policena, Dido ne la belle Florence de Romme, mesmement la belle orgueilleuse d’amour, de beaulté, d’umilité n’estoient a comparer pour le temps que elles vivoient a la belle Euriant. Aujourd’uy ne se trouveroit paintre, tant fust il bon ouvrier, qui sceust contrefaire ne qui vous sceust au vray deviser de sa beaulté ne de ses riches atours, tant estoit si merveilleusement belle et assouvye, et tant que Dieu et nature en elle n’avoient riens oblié. Encores n’avoit elle pas .xvi. ans de age.
Quant elle fust du tout paree et vestue elle fist venir toutes ses gens comme chevaliers, gentilz hommes, dames et damoiselles, et ala a court mais en alant que elle fasoit y avoit si grant presse par les rues de gens qui la venoient veoir que c’estoit merveilles et estoient tous esmerveilliés de la grant beaulté qui estoit en la belle Euriant. Et premiers que elle peust venir a la court Girart eust nouvelles que elle venoit : quant il sceust qu’elle venoit lui et pluseurs chevaliers lui vindrent au devant tous esbaÿs de la grant beauté qu’ilz virent en la belle Euriant, laquelle moult gentement venoit chevauchant sur une belle aguenee faisant les saulx parmy les rues ; et ne fut gaire loings de son hostel que elle encontra Girart son amy qui lui venoit au devant, lequel lui dist : « Belle, moult joyeulx suis de vostre venue ; a bonne heure puissiez vous venir. » « Sire, dit Euriant, la longue attente de vous veoir m’a esté ennuyeuse, mais Dieu mercy puis que je vous voy chose n’est qui me puist nuyre. » Eulx deux tenans par les mains vindrent a la court ou ilz descendirent ; gaires n’y eust chevalier ne gentil homme qui ne venist au devant d’eulx pour le desir que chascun avoit de les veoir venir ensemble a court. Quant tous furent descendus ilz monterent amont les degrez de la saule ou le roy estoit et ses barons estoient les attendans.

Comment la belle Euriant vinst a court et comment Liziart lui imposa qu’elle avoit couchié avec lui et fait sa volenté d’elle.
Quant ilz furent entrez en la saule, il n’y eust si grant prince ne baron qui ne leur feist honneur, mesmement le roy qui se leva et prinst Eurian par la main et lui dist : « Belle, bien soyés venue. » « Sire, dit elle, si eureuse vouldroye estre que en ma vie vous puisse service qui a vous et a la royne venist a plaisir. » Le roy en soy tournant devers ses barons leur dist : « Seigneurs, ores puis je veoir la verité certaine de ce que de ceste damoiselle m’a esté dit. Car onques en mon vivant plus belle ne plus gracieuse ne veis. » La belle Eurian comme sage et soubtile, soy veant sans femme excepté les siennes, et cuidant trouver la royne avec le roy, pensa que pour aucune chose estoit mandee et lors prinst en elle une freur de ce que le roy avoit dit et moult piteusement commença a regarder Girart son amy. Elle estant en ceste freur, Liziart conte de Forest et de Beaujolois se mist a genoulx devant le roy et lui dist : « Sire, assés vous tiens estre recors que puis nagaires Girart conte de Nevers, comme jeusne et non saichant (tel le puis je nommer) qui tant c’est volu fier en femme que de avoir gaigié sa terre a l’encontre de la mienne, par tel si que, se je povoie trouver maniere de faire mon plaisir de Eurian s’amye, il estoit content de moy donner sa terre franche ; et ou cas que ainsi ne le porroye faire je lui promis pardevant vous et voz barons que il auroit comme son propre heritaige mes contez de Forest et de Beaujolois. Or est ainsi que par droit et raison il a perdue sa terre. Car devant vous sire vueil prouver et monstrer par bonnes enseignes que j’ay fait mon plaisir de la belle Euryant que la veez, et n’est ja besoing de en faire champ de bataille car assés apperra par vive raison. » La belle, oyant Liziart parler, dist a Girart en riant : « Amy, pour certain au dessus estes de la gaigure, car oncques le desloyal n’eust a moy quelque atouchement villain. Maintenant vous povez dire conte de Forest et de Beaujolois. » Liziart, sans soy esbaÿr ne avoir en lui crainte ne paour, a chiere levee passa avant et dist au roy, oyans tous les barons : « Sire, bien me puis venter que de l’amye Girart l’enffant ay fait toute ma volenté, a telles enseignes que sur sa dextre mamelle est assise une moult belle violette ainsi comme elle mesmes le me dist quant avec elle je couchay nu a nu. Et avec ce me raconta que entre elle et Girart son amy avoient fait certaine devise, que se chose estoit que aucun prouchain son cousin ou estrange se povoit venter d’avoir veu les enseignes que certainement croiroit ses amours estre fausees et avoir fait sa volenté de Euriant, fors tant seulement eulx deux car nul ne savoit riens de l’enseigne, ne n’en devoit riens savoir. Sire, dist Liziart, ainsi comme le vous dis la chose est advenue et comme il appert par les enseignes que vous ay dictes. Et pour ce sire vous requiers avoir mon droit ainsi comme par vous et voz barons a esté ordonné, car se au dessus n’en fusse venus toute ma terre avoye perdue. Et pour ce est fol qui en femme a grant fiance et qui en mest sa terre en gaige, combien que assés m’en repentis, mais la mercy nostre seigneur tant ay fait que la querelle ay gaignié. »

Comment Girart se partist de la court moult desplaisant et Euriant s’amye sans autre compaignie.
Quant le roy et les barons eurent oy Liziart et que si affirmativement disoit ses enseignes, lesquelles de l’enffant Girart n’estoient debatues, et ne dist riens a l’encontre de Liziart, ne aussi ne fist Euriant, mais tous deux furent comme paumez, de quoy toute la seignorie fut moult desplaisant et n’y eut homme qui deist ung seul mot, car tant amoient Girart que tous larmoyoient du deshonneur et perde d’icellui Girart et par espicial quant ilz veirent Euriant cheoir paumee devant le roy. Quant elle fust relevee elle getta ung moult hault cry en disant : « O tresdoulce vierge Marie, ayés pitié de ceste dolante creature qui a grant tort a esté desloyalment traÿe et deshonnoree.
A, sire Girart, ceste mensonge jamais ne creez, car oncques le desloyal n’eust de moy la joyssance, ne nul quel qu’il soit fors vous. Mieulx ameroye estre arse que d’avoir consentir a ce deshonneur. » Girart plain d’ire et de couroux moult fierement lui dist que son excusacion ne valoit riens. « Ma terre ay perdue par vous. Assés recognois les enseignes parquoy ce qu’il dist est vray. Bien savez les devises que aviesmes euz ensemble, lesquelles n’est ja mestier de recorder pour le present, mais soiez seure que tel loyer en aurez que a toutes autres sera exemple. » Alors les cousins et parens de Girart lui demanderent son entencion ne que il vouloit devenir, eulx offrans de aler avec lui et de non le jamais habandonner. « Seigneurs dist Girart, je vous mercie chierement ; je ne vueil personne avec moy que celle par qui je suis desherité et m’en vueil aler en aucun estrange païs passer mes douleurs. » Oncques pour priere ne requeste qu’ilz lui sceussent faire Girart ne volt consentir que nulz d’eulx alast avec lui, dont le roy et ses barons furent fort troublez, car tant amoient Girart et grans et petis qu’il n’y eust cellui d’eulx qui de pitié ne plorast.
Alors Girart fist amener son cheval et la haguenee de s’amye Euriant a laquelle il commanda monter sur ladicte aguenee. Elle doulante et esploree fist ce qu’il lui commanda, puis Girart lui seul sans serviteur monta sur son cheval et ne volt avoir aucune compaignie d’omme ne de femme quel qu’il fust et prinst congié lui et Euriant du roy et des barons et s’en alerent ; et en passant qu’ilz fasoient par la ville de Melum il n’y avoit homme ne femme qui ne menast grant dueil du desplaisir de Girat, et maudisoient Liziart par quy cest affaire estoit a Girart et a Euriant, a laquelle ilz veoient demener le plus merveilleux dueil du monde. Quant ilz furent yssus de la ville, Girart tira tout droit en la forest d’Orleans et se bouta dedans, lui et s’amye Euriant triste et doloreuse, et aloit chevauchant apres elle sans dire ung seul mot l’un a l’autre. Et se partirent Girart et s’amye de la court en ceste maniere dolans et courouciez, et Liziart demeura joyeux de sa bonne adventure et tant fist vers le roy et son conseil que la conté de Nevers lui fust a plain delivree et en fist hommaige au roy en la presence des barons, dont les parens et amis de Girart furent moult dolans et maudisoient l’eure que oncques il s’estoit enamoré de ceste demoiselle.
Quant Liziart eust fait hommaige au roy, lui accompaignié de ses amys prist congié du roy et s’en ala de tire a Nevers ou il fust receu des bourgeois a seigneur, mais oncques plus grant pitié ne fust veue, pour les piteux regretz qu’ilz fasoient de leur naturel seigneur et de leur damoiselle que ainsi avoient perdus, et estoient de povres et de riches fort plains et regretez. Mais a Liziart ne a la faulce vielle n’en chaloit gaires pour ce qu’ilz se veoient au dessus de leurs besoingnes. Et eust la vielle le gouvernement de toute la conté de Nevers, et estoit Liziart content de tout ce qu’elle vouloit sans riens contredire, et se monstroient moult grant amour l’un a l’autre ; mais la vielle estoit tant haÿe par tout le païs que ce n’eust esté pour doubte de Liziart on l’eust gettee en ung puis ou en la riviere pour les mauvaises coustumes, tailles et gabelles qu’elle avoit mis sus. De Liziart et d’elle lairay a parler et parleray de Girart de Nevers et s’amye la belle Euriant.

Comment Girart volt copper la teste a Euriant s’amie en la forest d’Orliens, du serpent qui lui vinst corir sus, et comment il la laissa toute seule en ladicte forest.
Bien avez oy parcidevant le piteable departement de Girart de Nevers et de s’amye. Apres ce qu’ilz furent departis de Melun eulx deux ensemble plains de tristesse et de melencolie entrerent en une forest ou tout le jour sans boire et sans maingier furent, jusques ce vint apres jour failly qu’ilz trouverent ung petit hostel de povres gens ou celle nuyt logerent, puis le matin se departirent en eulx tellement exploitant qu’ilz ariverent en la forest d’Orliens. Girart, veant que assés loing de gens estoient et qu’il ne veoit homme, il regarda a costiere du chemin et choisist ung moult gros chaisne soubz lequel il descendist et fist descendre Euriant et ataicha les chevaulx a ung arbre, et vinst apres a Euriant et lui dist : « Par vous et vostre desloyauté j’ay perdu toute ma terre ; par vous suis escillié, ne jamais en court de prince n’est besoing de moy trouver. Saichiés que jamais apres moy ne tromperez homme : aujourd’uy est venu vostre derrain jour. » La belle Euriant se mist a genoulx devant lui, lui requerant que d’elle voulsist avoir compassion. « O tresdesloyale et mauvaise, vous ressemblez a Briseida l’amye de Troylus et encore pire, car dame et maistresse vous avoye faitte de mes terres et seignories, mais par vostre desordonnee laicherie m’avez rendu mal guerdon ; et pour ce vous paieray la desserte que avez gaignee. »
Alors Girart en ostant amour et pitié de lui comme celui qui a l’eure estoit remply de yre et de couroux prinst Euriant par les cheveux et tira son espee, et ainsi qu’il cuidoit frapper, Euriant vist venir ung grant et orrible serpent, et dist a Girart : « A, sire, pour Dieu sauvez vous, regardez venir contre vous une beste moult orrible et espoentable. » Grosse avoit la teste et les yeux plus ardans que feu. La quehue avoit moult grande et eserchelee.
« A, sire, dist Euriant se tost ne vous gardez et que vous fuyez, il est imposible que par elle ne soyez devoré ; quant est de moy, puis que morir me couvient, ne me chault soit par vous ou par la beste estre devoree. Car je voy bien que par autre maniere ne puis eschapper. » Lors Girart laissa la belle Euriant et regarda la orrible beste qui venoit contre lui le grant pas. Lui, comme cellui qui en riens ne doubtoit la mort, conclud en soy que pour paour il ne lairoit de soy esprouver a l’encontre du serpent. Lors il laissa Euriant et envelopa son manteau alentour de son bras, l’espee ou point, et vint contre le serpent. Lequel serpent venoit gulle ouverte gettant une flambe moult orrible et puant. Girart qui moult estoit hardy advisant le serpent qui venoit pour l’englotir prinst son espee par la croix et la getta de grant force en la gorge du serpent et tellement qu’il lui trencha le foye et le vint attaindre au cuer. Quant le serpent sentist le cop il getta ung cry si orrible que toute la forest retentissoit et chut le serpent a terre. Lors Girart, veant la beste estre morte, prinst herbes et fueilles en sa main et tira son espee hors de la gorge du serpent, puis a ung petit ruissot d’une fontaine la estant la lava et l’essua a son mantel et le rebouta ou forreau.

Comment Girart se mist a genoulx rendant graces a Dieu de ce qu’il estoit eschappé et qu’il avoit tué le serpent et comment il laissa Euriant seule.
Apres ce que Girart eust occis le serpent orrible il se mist a genoulx les yeux contre le ciel, rendant graces a Dieu de ce qu’il avoit vaincu le serpent, et pensa en son coraige et dist : « O vray Dieu, vueilliez moy aidier : comment me seroit il possible ne avoir le corage de mettre a mort celle qui m’a saulvee la vie ? Car se par elle n’eusse esté adverty j’eusse esté tué du serpent. Certes pour riens mal ne lui feroye, car raison y est grande, car maintenant avoye l’espee ou point pour la tuer et copper la teste, et quant elle a veu venir l’orrible serpent pour moy sauver la vie m’a dit que me gardeisse. Laquelle chose n’eusse jamais pensé ne aussi ne croiroie qu’il fust femme au monde qui eust le coraige ne telle volenté de vouloir sauver ne garentir de mort cellui qui la vouldroit tuer, par ainsi lui vueil sauver la vie, ja soit ce qu’elle m’a fait perdre ma terre ; combien qu’elle demorra seule, dont j’ay pitié quant il couvient que seule et esgaree je la laisse. Certes a tousjours mais ara m’amour. Mais nulz homs vivans ne le saura. Icy la lairay sans ly aucun mal faire. Dieu par sa grace la vueille pourveoir et pardonner son meffait. » Il vinst vers la damoiselle et lui dist : « Euriant, en la garde de Nostre Seigneur te laysse, auquel je prie humblement que de mal te vueille garder et toy pardonner la faulte que m’as faicte. » Et la laissa toute seule et monta sur son cheval prenant son chemin en la forest. Et la belle Euriant seule et esgaree demeura au bois moult doulante en faisant ses regrez piteux, detordant ses mains, tirant ses cheveulx, et disoit : « Las moy chetive, a male heure fus oncques nee quant ainsi a tort et sans cause mon amy c’est departy de moy et m’a ainsi laissee seule et perdue en my ce bois. »

Comment le duc de Metz ariva en la forest ou il trouva la belle Euriant.
Alors rencommença son dueil moult grant. « Las moy, il me vaulsist mieulx avoir esté tuee de mon amy Girart, ou avoir esté devoree par le serpent ! Pieça m’a esté dit que useroye ma vie en pleurs. » Puis es mains et es oncles se esgraffinoit toute sa face ; moult pale et descoloree estoit, tout transy et couvert estoit de sang et mieulx sembloit morte que vive et cheust a terre paumee. Ainsi, comme en celle pasmoison estoit, par la passa le duc de Metz, lui .xx.e de chevaliers, lequel tout droit venoit de Saint Jaques et avoit ce jour disné a Baugensi, et ainsi comme il approcha de la forest d’Oliens il entra en ung grant chemin et veist a dextre ung cheval estaichié a une branche, et veist empres ung grant et orrible serpent mort ; en apres vist une damoiselle gesant a terre, laquelle lui sembloit selon ses habilemens estre de grant lieu, dont il fut effré, pensant que le serpent avoit tuee la damoiselle, mais moult se esmerveilloit comment le serpent avoit esté tué. Il appella ses chevaliers et leur dist : « Seigneurs, vecy la plus grant merveille du monde. Regardez l’orrible serpent et ceste gente damoiselle la gisant morte. Il peult estre qu’elle avoit mis jour et heure a son amy et que elle le attendoit icy. » Ainsi comme le duc se devisoit a ses chevaliers la belle Euriant se revint de pasmoison en soy esmerveillant de veoir empres elle tant de gens, et incontinent se prinst a nettoyer son visaige et ses yeulx qui estoient tous plains de sanc et de larmes. Quant le duc la veist revenue et que point n’estoit morte il fust moult joyeux, desirant savoir d’elle quelle male aventure l’avoit la menee, et pour en savoir la verité mist pié a terre et la salua moult courtoisement ; laquelle ne lui respondist ung seul mot car elle ne povoit tant avoit le cuer estraint et commença de plorer et soy desconforter en blasmant sa doulante vie. Le duc la reconfortoit moult doulcement et lui dist : « Belle, je vous prie que me vueilliez dire la cause de vostre doleance. » La belle Euriant, la larme a l’ueil, lui respondist et lui dist : « Sire, je vous prie que me laissiés ester ; grant pechier faictes de vous cy arrester pour savoir ne enquerir de ma grant maleurté. Je suis une povre esgaree et exillee plus desirant la mort que la vie. Par moy autre chose ne povez savoir, mais se par vous ou voz gens estoie mise a mort grant merite aquerriez envers Dieu. »
Le duc oyant ses piteuses complaintes eust en lui grant pitié et la prinst moult fort a regarder ou visaige et lui sembla que oncques jour de sa vie plus belle creature mieulx faite ne mieulx formee il n’avoit veue. Et dist en lui mesmes que se de ses gens ne cuidoit estre blasmé il la prendroit a femme et la feroit duchesse de Metz et de Lorrainne, et dist qu’elle sembloit es habilemens qu’elle portoit estre de grant et noble lieu yssue et que par honneur ung grant roy la poroit prendre, et la prist moult fort a amer, desirant avoir son accointance et lui dist : « Belle, or tost levez vous sus, sans prendre en vous quelque excusacion, montés sur vostre aguenee ; il vous en fault venir avec moy en mon païs. Grant joye ay en mon cuer de vous avoir trouvee. Oncques a nul jour si grant eur ne vous avint, car a femme vous vueil avoir et serez dame et duchesse de Metz et de toute Lorraine. » Quant Euriant entendist le duc, oncques mais ne fut plus dolante, et lui dist a basse voix : « Sire, ja Dieu ne plaise que me faciés cest honneur, car se vous saviez la verité de mon fait et la vie que j’ay menee avant ce que me prissiez vous me feriez ardoir ou enfoir, car oncques plus desloyale ne plus mauvaise ne fust que j’ay esté toute ma vie. Verité est que sont environ trois ans passés que je devins femme commune ; pour ma mauvaistié fus appellee ligiere ; mon pere fut ung charreton, lequel depuis nagaires a esté pendu. Puis apres ay esté amye d’un larron lequel m’amoit tresfort. Tout ce qu’il povoit embler il le mettoit sur moy : sy riche robe n’estoit, se avoir la vouloye, que tantost ne la me feist avoir, fust de soye ou d’autres fins draps, forrees de vairs ou de gris ainsi comme bon me sembloit. Si advint par une aventure que ceste robe, que me veez porter a present, il l’avoit nouvellement emblé et tant qu’il fut apperceu au partir que feismes d’Orliens lui et moy et fusmes poursuis tant que en courant son cheval tomba par terre et fut prins, et moy lasse maleureuse eschappay et suis icy venue dont c’est moult grant damage. Sire, de telle femme que je suis n’avez a faire, car pour riens ne porroye laissier la vie que j’ay tous temps menee. » Le duc en la regardant lui dist que telle excusacion ne lui estoit mestier de faire : « De tout ce que dit m’avez ne me chault, mais que de cy en avant vous gardez. » « Sire, dit Euriant, saichiés que envis meurt qui aprins ne l’a ; trop me greveroit et me seroit estrange de delaissier la vie que tous temps ay voulu mener. Certes pour riens ne m’en tiendroye. Moult grant folye avez emprinse qui cuidiez tant faire par voz paroles de moy destourber a mener la vie que j’ay tousjours accoustumee. »

Comment le duc de Metz emmena Euriant, voulsist elle ou non.
Quant le duc entendist la damoiselle plus que devant fut amoreux d’elle et la prinst par la main et lui dist : « Belle, tout ce que dictes ne vous vault ; voz excusacions ne voz plaintes ne vous y peuent aydier, car c’est force que venez avec moy, vueilliez ou non. » Lors le duc la fist monter sur sa aguenee par quatre chevaliers qu’il fist descendre et se misrent en chemin. La belle Euriant demenoit grant dueil pour son amy Girart duquel estoit ainsi departie. Grant pitié estoit de la veoir, et en avoient les chevaliers du duc grant pitié et contredisoient moult fort au duc qui bien se gardast de la prendre a femme, que assés de plus belles en trouveroit en son païs et que il veoit bien que c’estoit une maleureuse. « Sire, dirent les chevaliers, deportez vous de ceste folye et la laissiez aler ou elle vouldra aler. » Quant le duc vist que ses chevaliers blasmoient la demoiselle, laquelle il amoit, il leur deffendist que plus n’en parlassent et que pour eulx ne pour homme vivant ne s’en deporteroit.
Les chevaliers oyans la volenté de leur seigneur se teurent sans plus en parler et se misrent en chemin.
Le duc regardoit tousjours Euriant et de plus en plus y mettoit son cuer. Mais a la belle Euriant n’en chaloit, ains ploroit et fasoit ses regretz, quant de son amy Girart avoit souvenance. Le duc la reconfortoit le mieulx qu’il povoit, mais pour priere qu’il lui sceust faire elle ne se vouloit deporter de son dueil. Tant esploiterent de chevauchier par villes et chasteaulx que en moings de huit jours ariverent a Metz en Lorraine ou le duc fut moult bien receu. La belle Euriant il bailla en garde a une sienne seur qu’il avoit, dont elle fut moult amee pour sa beauté et doulceur. Le duc l’aloit souvent veoir esperant lui faire perdre son dueil mais tousjours la belle se excusoit ; de laquelle pour le present vous lairay a parler et vous compteray de Girart qui seul s’en aloit chevauchant.

Comment Girart au departir qu’il fist de s’amye qu’il avoit laissié en la forest vinst en Nyvernois a ung villaige que alors on nommoit la Marche en l’ostel d’un jongleur qu’il congnoissoit.
Ainsi comme parcidevant avez oy Girart de Nevers s’estoit party de s’amye Euriant et l’avoit laissee en la forest toute seule, dont il avoit plus de desplaisir que d’avoir pardue sa terre. Souvent la larme a l’ueil aloit regrettant s’amye en disant : « O tresnoble jouencelle, que ores suis pour vous dolant et marry ! Je vous cuidoye avoir a femme, mais pas ne suis seul avoir esté deceu de femme. Salomon, qui tant estoit saige, mains damages receust de sa femme. Sançon le fort fust par sa femme traÿ et pluseurs autres. Cellui est fol et pour fol doit estre tenu de soy aseurer trop en amour : nul ne doit assayer s’amye mais la doit laissier en paix sans la esprouver en quelque maniere que ce soit. Je le dis, las moy, mais oncques ne m’en ay sceu garder. » Puis apres quant il eust fait sa complainte moult tendrement commença de plorer, en plaignant le corps, la beauté et la humilité de s’amye et par pluseurs jours en soy desconfortant et demenant grant dueil s’en aloit vacrant par bois, par plains et par villes ; et tant que volenté lui vinst de tirer contre Nevers, dont autreffois avoit esté seigneur, disant en lui meismes que, soit folye ou savoir, il yra veoir comment Liziart se gouverne en sa terre que faulcement avoit gaignee. Tant chevaucha par valees et par montaignes qu’il ariva a la Marche seant sur la riviere de Loire ou avoit pour le temps ung moult fort chastel, et se vinst logier au plus celeement qu’il peust en une maisonnette ung peu arriere de la ville, ou pour le temps estoit demeurant ung jongleur, auquel par pluseurs fois avoit fait mains biens et donné robes et forures. Quant Girart entra en l’ostel du jongleur, moult bien fut recogneu de l’omme et de la femme et furent moult joyeulx de sa venue et tresdesplaisans de sa fortune, et a leur povoir lui firent bonne chiere. « Amy, dist Girart, ne faictes a nully semblant de ma venue. » « Sire, dist le jongleur, de ce ne vous couvient doubter, car homme du monde riens n’en saura. » Quant le cheval de Girart fut appointié il vinst a l’ostel ou la femme avoit mise la table et apporté de telz biens qu’ilz avoient et se assirent tous trois au soupper ou ilz firent bonne chiere. Apres ce qu’ilz eurent souppé ilz alerent dormir jusques le demain au matin. Girart se leva et se abilla et appella son hoste et lui dist qu’il lui pretast une de ses vielles robes et ung chappel et ung chapperon, pour ce qu’il faisoit lait temps de pluye et de vent, puis lui dist qu’il lui aportast sa vieule, de laquelle Girart savoit moult bien jouer et de pluseurs autres instrumens, fust de harppe, de leu, de salterion ou de orgues. Le jongleur apporta a Girat tous les habilemens qu’il lui avoit demandé, puis abila Girart et lui pendist la vieule au col, puis lui dist : « Sire, il semble proprement que autreffois avez esté du mestier, tant vous vient bien cestui habilement. »

Comment Girart vinst a Nevers la viole au col ou il chanta devant Liziart.
Apres ce que Girart fust abilié en abit de violeur, le jongleur lui apporta unes ousettes et les lui chaussa, pour ce que le temps estoit moult ort et faisoit mauvais cheminer ; puis Girart prist congié de son hoste et se mist a chemin tirant contre Nevers, et tant chemina qu’il vinst a Nevers a grant peinne, car pas n’avoit aprins d’aler a pié, et entra deans la ville, et en alant qu’il faisoit par icelle oyst pluseurs bourgeois qui disoient l’un a l’autre : « Se jongleur se traveille bien en vain, il pouroit tout le jour violer et chanter avant ce qu’il trouvast homme qui escouter le voulsist, car oncques puis que perdismes Girart et Euriant s’amye toute nostre joye fust perdue. Motez, chançons, balades ne chans d’oyseaulx ne seront jamais a Nevers voulentiers escoutees au moings tant que le traytre Liziart soit en vie ne qu’il ait la terre en sa main. » Girart les entendoit moult bien et tant chemina par la ville la vieule au col qu’il vinst en l’eglise Saint Cire, ou il fist une moult devote oroison a Nostre Seigneur en lui priant que reconforter et aydier voulsist a Euriant s’amye ; puis apres se partist de l’eglise, et vinst vers la porte du chastel ou se assist en attendant de estre par aucun appellé. Si advint que ung chevalier entra ou chastel et appella Girart et lui dist : « Amy, venés amont en la saule et jouerez devant monseigneur qui est au disner. » « Sire, dist Girart, moult volentiers me chaufferoye car j’ay grant froit et suis las de cheminer. » Lisiart oyant ce qu’il se excusoit lui dist : « Il n’est dangier que de villain le dyable vous a cy apporté ; pendu soit qui meshuy vous en priera. » Lors Girart, qui moult estoit descongneu par une herbe dont il s’estoit froté le visage et les mains, vint avant et attrempa sa vyole, et dist en luy mesmes : « En jongleur a mauvais mestier, car plus a froit et malaise et plus on le presse de chanter et de jouer, combien que je m’en passeroye bien, et toutesfois il le me fault faire puis que je y suis, ja soit ce que ce n’est pas mon mestier. »
Lors moult doulcement commença a chanter et a violer a moult cler et doulx son une chançon de Guillaume d’Orenges le marchis au court nez ainsi et par la maniere qui s’ensuit :
Grant fut la joye en la sale a Laon Moult y eust tables oyseaulx et venoison. Qui que maingeast la char et le poisson Oncques a Guillaume, n’en passa le menton, Ains maingea tourte et beust eaue a foison. Quant eust maingié le chevalier baron Les nappes trayent sergens et eschançon Lequel Guillaume mist le roy a raison : « Qu’as tu emprins, gentilz filz a Charlon ? Secouras moy vers la geste Mahom Ja deussent estre les os a charrion. » Et dist le roy : « Nous en conseillerons Et le matin savoir le vous ferons. » O le Guillaume si tant comme charbon : « Comment sire se plaidera on don ? Est ce la fable du leu et du mouton ? » Lors se baissa si prinst ung gros baston Puis dist au roy : « Vostre fief vous rens don Ne quiers de vous tenir ung esperon Ne vostre amy ne seray ne voz homs Et si venrrez ou vous vueilliez ou non. »
Ainsi comme vous oyez Girart chanta de Guillaume au court nez moult grant espice mais oncques le conte Liziart ne lui fist presenter a boire ne a maingier.

Comment Girart se chaffoit derriere le conte ou il oyst par la vielle la maniere comment elle avoit traÿe Euriant.
Apres ce qu’il eust finé sa chançon, vinst au feu qui estoit gros pour soy assuer et se mist derriere Liziart et derriere la vielle traiteuse qui estoit assise empres lui. Girart regardant par leans parceust assés qu’il n’y avoit ordre ne conroy et que tout estoit a l’abandon. Alors la vielle Gondre commença moult fierement a parler au conte Liziart et luy reprouva et dist que par elle et par son pourchas il estoit conte de Nevers et que a tort et a mauvaise cause elle avoit trouvé la maniere de traÿr sa bonne maistresse, que riens ne lui avoit meffait, et a Girart fait perdre sa terre, parquoy eulx deux estoient desers des biens et joye de ce monde : « Puis quant vous veés que du tout estes au dessus vous ne voulez faire chose dont vous requierre. »
Liziart bien saichant que verité lui disoit, moult courtoisement lui respondist que elle lui disoit verité, et lui promist sa foy que a tousjours mais sa terre et son avoir lui habandonnoit, et lui dist : « Je cognois et sçay pour certain que se vous ne fussiés je eusse perdue toute ma terre. Car oncques de la belle Euriant je n’eus mon plaisir ne ma volenté accomplie dont il me desplaist. Au fort puis que ainsi est et que autrement ne peult estre il me souffist ; puis que j’ay toute sa terre il ne me chault de riens : elle est mienne et par vous m’est venu ce bien, raison est que le recongnoisse. Girart lui estant au feu escouta et oyst tout au long ce que Liziart avoit dit, que oncques de lui ne se prirent garde, ja soit ce que les paroles qu’ilz dirent et profererent ensemble Liziart et la vielle leur seront a la fin chier vendues, comme cy apres porrez oyr en ceste hystoire.
Alors que Girart eust oy et entendu la maniere et comment lui et s’amye avoient esté traÿs, au plus tost qu’il peust, sans congié prendre, se departist de la court et vinst en la ville ou il ne demeura gaires jusques a ce qu’il vinst a la porte et saillist dehors es champs, tousjours la viole a son col, tant joyeulx des nouvelles qu’il avoit oyes que merveilles, et ne cessa de trocter tant qu’il fust arriere en l’ostel du jongleur ou il avoit esté si bien festié ; lequel lui vinst au devant et lui demanda comment il avoit besongnié et comment si tost estoit retourné. « Amy, dist Girart, vous le saurez assés a temps. Mais non pas si tost que je vouldroye. » Lors Girart entra a l’ostel et se assist a table avec son hoste et son hostesse ou ilz firent bonne chiere de ce qu’ilz avoient. Apres ce qu’ilz eurent souppé ilz alerent dormir, combien que Girart ne dormist gaires car il ne fasoit que penser toute la nuyt, puis quant il fust jour il se leva et se abilla et le jongleur son hoste lui mist a point son cheval et le tira hors de l’estable. Lors Girart prinst congié de son hostesse et de son hoste et leur remercia la bonne chiere que faicte lui avoient, et puis monta a cheval et se mist en chemin, pensant en quelle contree il porroit oyr nouvelles vrayes de s’amye Euriant, et ne savoit quel part il la peust trouver ne querir, et de courroux et desplaisir qu’il prinst en lui commença a trambler en menassant Liziart, affermant en son coraige que s’il peult trouver s’amye, que corps a corps lui vouldra prouver qu’il a fait comme ung desloyal traytre.

Comment Girart de Nevers arriva en ung chastel en Ardenne.
Ainsi comme vous oés Girart l’enffant triste et pensif aloit chevauchant par pluseurs contrees. Si vinst en Bourgoingne ou il enqueroit savoir nouvelles d’Euriant s’amye. Quant la n’en peust savoir nouvelles il vinst a Paris et puis passa oultre et chevaucha par France et Picardie, puis vinst par le pays d’Ardene tousjours enquerant de s’amye. Si advint que apres ce qu’il eust pluseurs journees chevauchié, ainsi comme a ung vespre, il choisist ung chastel sur une riviere qui estoit moult fort, et bien mis a deffence a le veoir, et le pays d’entour sembloit estre en guerre car a deux lieuues alentour n’y avoit riens laboré ne edifié fors maisons brulees et destruites. Apres ledit Girart vist deux hommes a cheval armez tenans leurs espees en leurs mains et les escuz en cautel, comme se deussent combatre, qui estoient sur le pont tournez, puis apres en vindrent quatre de pié moult bien armez et embastonnez. Girart vinst a eulx et les salua bien courtoisement et leur pria et requist que pour la nuyt le voulsissent logier. Ilz lui respondirent que voulentiers le feroient, mais bien savoient que il ne leur en sauroit ja gré car, dirent ilz, « nous avons vivres a si grant dangier que vous ne serez pas receu comme a vous appartient, car impossible nous est de longuement tenir la place que nous ne ayons tous les testes coppees, car tant fort avons esté guerrié que en trois ans n’avons peu cueillir ne semer ung muy de blé, et nous fait mal de vous abregier pour ce que bien nous semblés homme de hault affaire. » « Seigneurs, dist Girart, puis que l’ostel me voulez prester ceste nuyt je vous mercie. »
Girart entra dedens la porte et passa le pont que quatre hommes leverent apres. Deux chevaliers le menerent ou donjon, et autres prisrent son cheval et le menerent en l’estable ou il n’y avoit orge ne aveinne fors ung peu de foing qu’ilz donnerent au cheval. Quant Girart entra ou maistre donjon il se merveilla de la povreté qui y estoit et de l’ostel qui estoit si povre, et se ala seoir sur ung coffre et regardoit les chevaliers qui se desarmoient de leurs arnois, qui fort estoient enruilliez, puis se vestirent de leurs robes vielles, rompues et dessirees. Apres ce qu’ilz furent revestus entrerent leans deux routes de chevaliers pailes et maigres moult povrement vestus qui menoient avec eulx une moult belle pucelle et advenant mais tant estoit povre et maigre de jeuner que les os lui parissoient ; trespovrement estoit paree et vestue et estoit estaincte et descoloree ; sa saincture estoit d’un tissu de laine, la boucle et le mordant estoit de cuivre ou de laiton, parquoy il sembloit assés que pas n’estoit de grant richesse. Quant Girart veist la pucelle il se leva et lui vinst au devant et la salua moult humblement. La damoiselle comme courtoise et saige lui dist : « Sire, Dieu vous doint honneur et bien car ceans ne le sauriez trouver, dont je suis moult doulante pour ce que je n’ay de quoy vous puisse festier, ne es autres gens de bien qui passent par ceans, dont j’ay au cuer grant douleur quant ne les puis recevoir ainsi comme voulsisse, combien que il y huit jours passés que ne fusmes si au bas, non obstant que encores ay de provision .vi. pains et deux gasteaulx, deux pertrix et quatre ploviers et ung berril de vin et autre chose ne sçay en ce monde de vivres, et nous est impossible de povoir plus tenir, et demain attendons l’assault d’une gent la plus layde la plus orde que jamais veissiez. » « Dame, se dist Girart, pourquoy est esmeue ceste guerre ? » « Sire, dist la damoiselle, verité est que le seigneur de ces gens que vous ay dit me veult avoir a mariage, mais premiers que m’y consente je ameroye mieulx estre arse en ung feu d’espines, car tant est lais et hideux a veoir que toutes les fois qu’il m’en souvient me fait paour, et de plus saige ne soubtil chevalier ne se porroit trouver. Il m’a mandé par ung sien messagier que demain au matin mettra le siege devant ceste place. Toute ma terre m’a essillee et gastee, mon pere et mes deux freres mors, dont je suis tresdoulante et courroucee et non sans cause pas on ne se doit esmerveillier se consentir ne me vueil de le prendre a mary. » Et lors commença de plorer en soy complaignant moult piteusement, disant : « O mon vray Dieu, a male heure fus oncques nee quant trouver ne puis chevalier qui pour moy se vueille combatre. Je n’ay parent ne cousin que si ozé soit de combatre contre cest anemy. Moult grant desir ay que son orgueil lui voye abaissier. Sire, ce dist la pucelle, se si bonne chiere ne vous puis faire que je deusse, je vous prie que me perdonnez, car le grant anuy que j’ay au cuer me contraint de ce faire, mais pour l’amour de vous et de l’onneur que nous avez fait de venir prendre la pacience ceans je mettray peine de moy resjoyr. » « Damoiselle, de ce que dictes, dist Girart, vous remercie ; je prie a Nostre Seigneur qu’il vous vueille reconforter, mais pour Dieu, ma damoiselle, vous prie que dire me vueilliez se le chevalier qui est vostre anemy, lequel vous tenez si oultraigeux et hardy, se vouldroit combatre a l’encontre de cellui qui vostre droit vouldroit deffendre. Saichiés pour verité que pour amour de vous et pour garder vostre honneur et vostre droit je mettray mon corps et ma vie par tel si que s’il me peult conquerre ou ocir et mettre a mort que vous et vostre terre mettrez a son commandement, et se ainsi est que je le conquiere, il sera tenu de vous rendre et restituer tous les dommaiges et interestz qu’il vous a fais, excepté ceulx qui sont mors, lesquelz jamais on ne peult ravoir. » La damoiselle respondist a Girart que bien estoit contente de ce faire, mais trop redoubtoit le chevalier pour la grant cruaulté de lui et dist : « Sire, humblement vous remercie du grant confort et ayde que me voulez faire. » La dedans avoit ung chevalier moult ancien et saige ; ayant oy les belles offres que Girart avoit faictes a la damoiselle, dist : « Ma damoiselle, bien devez louer Dieu et remercier le jeusne chevalier. Soyés contente et lui octroyés le champ de bataille, car je croy certainement que par lui serez delivree et nous tous du grant dangier ou nous sommes a present. » Quant la damoiselle eust oy parler le chevalier, elle prinst son gant senestre et le bailla a Girart, lequel le receust tres voulentiers, en lui disant : « Sire, mon corps, ma vie, ma terre et mon honneur je metz en la garde de Dieu et de vous, auquel je prie que telle grace vous vueille octroyer que puissiez au dessus de vostre entreprise et nous mettre hors de dangier.

Comment Galerant vinst a grant puissance devant le chastel de la damoiselle.
Apres ce que eust receu le gaige de la demoiselle tous ceulx du chasteau furent tres joyeux et firent aprester le soupper le mieulx qu’ilz peurent du peu qu’ilz avoient. Quant tout fust prest, tous se misrent a table, et soupperent tous ensemble Girart et la damoiselle avec les autres chevaliers. Quant ilz eurent souppé ilz firent ensemble pluseurs devises puis on ordena le guet et ala chascun en sa garde. Girart et les autres chevaliers qui n’estoient point du guet s’en alerent dormir jusques au matin que chascun se leva. La pucelle se vestist et mist a point le mieulx qu’elle peust, car celle nuyt n’avoit gueres dormy pour la paour et doubte qu’elle avoit de son anemy, et aussi tous ceulx de l’ostel. Quant Girart veist la pucelle empres lui plourant il se cuida lever du lit mais elle incontinent s’avança sur l’esponde du lit en disant a Girart : « Sire, Dieu vous doint tresbon jour. » Hastivement se leva et ly dist : « Belle, vous soyés la tresbien venue. » Puis se vestist et abila et puis alerent ensemble oyr messe bien devotement et puis retournerent et monterent sur les murs et es tours du chastel ; mais si tost n’y sceurent estre venus que toute la plaine ne fust plainne de gens d’armes ; puis regarderent par la porte et choisirent le seigneur d’eulx, lui .iii.e, qui commença a crier a haulte voix a ceulx du chastel qu’ilz lui rendissent leur damoiselle ou ce non il les fera tous mettre a l’espee et fera ardoir le chastel et la damoiselle dedans. Ceulx du chastel entendirent ce que le seigneur leur anemy disoit, dont tous eurent grant paour.
Girart les veant ainsi espaventez leur dist en sousriant : « Seigneurs, resjoyssés vous et vous reconfortez et reconfortez vostre maistresse et du surplus me laissiez convenir, car au plaisir de Nostre Seigneur, ainçois qu’il soit nuyt, cellui par qui tant avez eu de dommaige, de paour et de desplaisir feray repentir des griefz qu’il vous a fais. Faictes bonne chiere et n’ayés paour de riens. Faictes me apporter du harnois, qu’il soit bon et fort, ne me chault se elles sont enruillees. » Lors sans plus attendre lui apporterent arnois si bon que on sauroit deviser et l’armerent tresbien a son plaisir, et lui chasserent ungs esperons dorez, et lui misrent son escu au col, puis lacerent son eaume ; puis prinst son espee qui estoit tresbonne et tresfine, et puis monta sur son destrié tout couvert de sendal vermeil sans mettre le pié en l’estrié ne sans prendre aucun aventaige, dont tous s’esbaïsrent, puis fist le signe de la croix en soy recommandant a Dieu, puis fist ouvrir la porte et prinst congié de la pucelle et saillist hors du chastel la lance ou poing et chevaucha contre Galerant le seigneur anemis du chastel. Quant Galerant, qui tenoit le siege devant le chastel, vist venir Girart si bien en point il s’avança et lui dist : « Vassal, je te prie que me dies comment tu as non, car trop te tiengs hardy et outrecuidié quant par ton orgueil tu es venu pour moy combatre. Grant folie as entreprinse, se ne me veulx rendre le chastel et la damoiselle. » « Vassal, dist Girart, je vieng icy pour deffendre a l’encontre de toy le chastel et la damoiselle par laquelle suis cy envoyé. » Galerant respondist : « Vassal, je cuide que tu es son amy ; bien monstre a ton semblant que tu l’aymes moult chierement quant pour l’amour d’elle tu es venu morir, car nul fors que Dieu ne te peult garantir se a moy veulx combatre. » « Vassal, dist Girart, Je te dis que se tu es si hardy de moy combatre je te feray bel party, par ainsi que se tu me peuls vaincre ou occir je te feray baillier bons hostaiges de toy livrer le chastel et la damoiselle pour en faire a ton plaisir. Et pareillement tu bailleras hostaige souffisant que ou cas que je te conquiere ou mette a mort tu feras reparer et restituer tous les maulx et damages qui par toy et tes gens ont esté fais en la terre de la damoiselle et de ses hommes, et le feras amender a ladicte damoiselle entierement, et a ses hommes et subgetz. » Galerant respondist qu’il estoit tres content et qu’il ne demandoit pas plus bel pain, et que mieulx ne demandoit. »

Comment Girart combatist le chevalier et le desconfist vaillamment et a grant force.
Quant Galerant eust fait responce a Girart il lui dist : « Je te requiers que je puisse aler jusques a mes gens pour leur dire et racompter les devises faictes entre noz deux. Avec moy ameneray de mes hommes pour tenir hostaige et devant toy les feray jurer et promettre de entretenir les convenances faictes entre toy et moy ; et les feras entrer dedans le chastel affin que toy et la damoiselle soyez mieulx asseurés. » Girart dist qu’il estoit content. Galerant ala a ses gens et leur compta l’emprinse que Girat et lui avoient faicte, et prinst quatre de ses gentilz hommes et les amena a Girart et lui dist qu’il les menast ou chastel jusques a ce que leur champ de bataille seroit accomply. Girart fut content et les envoya ou chasteau et firent serement de entretenir de point en point les promesses et convenances faictes entre les deux vassaulx ; puis apres la damoiselle les fist enclorre en une tour et les fist garder par quatre hommes. Et elle et tous ses chevaliers monterent sur les tours du chasteau pour veoir le champ des deux chevaliers. Quant les ostaiges furent bailliez comme dit est, iceulx chevaliers prinrent leur course les lances es erretz et picquerent cheval d’esperon et vinrent assembler l’un contre l’autre qu’il sembloit une foudre, et tellement encontrerent qu’ilz rompirent leurs lances en plus de cent pieces et cheurent les chevaulx et les maistres par terre ou longuement demorerent tous estourdis, et tant que ceulx qui les regardoient d’un costé et d’autre disrent que oncques de deux chevaliers n’avoient veu ferir si beau cop de lance. Quant long temps eurent demeuré les deux chevaliers endormis a terre et tous estourdis se releverent l’espee ou poing et commencerent a combatre et frapper l’un sur l’autre tant qu’ilz fasoient partir le feu de leurs harnois, et se combatirent tellement et par si longue espace qu’ilz estoient tous en sang et en eaue et ne veoient quasi goute. Ilz laisserent leurs espees et se prisrent a bras et tant bouterent et tirerent l’un l’autre que tous deux cheurent a terre aucune fois l’un dessus l’autre dessoubz, et tant et si longuement luterent ensemble qu’ilz demeurerent comme pasmés si estoient las, et sembloient mieulx mors que vis par la force du sang et de la sueur qu’ilz getoient ; car il n’y eust cellui des deux parties qu’il ne pensast avoir perdu son champion et en menoient grant dueil. Quant ilz revindrent a eulx et qu’ilz furent arriere en force et vigueur, incontinent se leverent en piés et reprirent leurs espees et commencerent a frapper l’un sur l’autre et tellement combatirent qu’il ne leur demeura piece de harnois entiere. Oncques Roland et Fernagu ne combatirent plus fierement. Dont si mal en prist a Galerant qu’il tomba a terre. Quant Girart le vist rué jus, ung souvenir lui vinst de s’amye la belle Euriant, puis leva l’espee contremont et dist a Galeran : « Je te conseille, affin de ta vie sauver, que tu te rendes et me cryes mercy, car trop grant damage seroit de ta mort. » Alors Galeran plain d’orgueil et d’otrecuidance dist a Girart que encores n’estoit il pas temps qu’il se deust rendre et que combien qu’il feust a terre il se releveroit bien. « Vassal, dist Girart, ce sera grant merveille se sans mort tu me peuls eschapper. »
Adonc Girart lui coppa les esguillettes de son heaume et puis lui osta de la teste. Quant Galeran se vist en ce point desarmé et rué jus et que sa force ne lui povoit aydier, fust bien esbaÿ combien qu’il avoit grant coraige. Encores Girart qui le tenoit soubz lui [dit] que sa mercy vouloit avoir et que pour desconfy se tinst. « Vassal, dist Galeran, ja Dieu ne plaise que de ma bouche saille ung mot si villain ; tant que la vie auray ou corps par moy le mot ne sera dit. Je n’ay cure de tel mercy ; fiers tant que tu porras, je suis cellui qui la mort oseray bien attendre. » Toutesvoyes Girart eust volentiers trouvé maniere que galeran lui eust prié mercy, mais oncques icellui Galeran ne le voult faire. Quant Girart veist que en nulle maniere ne se vouloit rendre lui coppa la teste de son espee. Quant ceulx du siege virent leur seigneur mort grant desconfort menerent et pour entretenir leurs promesses vindrent a Girart en lui offrant corps et biens a le servir de tout leur povoir.

Comment la damoiselle vinst a Girart qui estoit moult fort navré et l’ayda a porter a l’ostel.
Apres ce que Girart eust desconfy Galeran, il se reposa car il estoit tresfort navré et las. Incontinent la demoiselle le veant reposer saillist du chasteaul bien accompaignee et vinst a lui et tant de joye comme de pitié commença a plorer et trouva Girart qui se reposoit empres le chevalier mort, lequel Girart estoit tant couvert de sanc par le visaige que a grant peine veoit il goute, dont la damoiselle estoit moult dolante, pensant qu’il deust morir et commença crier a haulte voix :
« O, vierge Marie, comment ce vassal est blecié ! s’il meurt ycy jamais en ma vie n’auray joye. » Et incontinent se aproucha de Girart, lequel estoit tant plain de sang et de sueur que il ne la povoit veoir et d’autrepart estoit comme pasmé. Quant la damoiselle le veist en ce point, commença a soy lamenter et dist : « Lasse, chetive, maleureuse, grant damage est que je suis vive, quant pour moy et pour ma cause il convient que ung si vaillant chevalier soit mort. »
Lors commença a soy tirer par les cheveux et a batre ses mains et menoit ung grant desconfort. Ainsi qu’elle menoit celle dure vie Girart revinst a lui qui estoit en grant peine et getta deux sospirs.
Quant la damoiselle l’oyst elle prinst ung fin couvrechief et lui essua le visaige, les yeux et la bouche ; quant elle l’eust essuyé il commença ung peu a ouvrir les yeux et la bouche et a grant peine commença a parler une voix casse et vaine et dist a la damoiselle qu’elle le feist emporter pour le desarmer et pour veoir ses plaies. La damoiselle lui respondist en plorant que volentiers le feroit ; adonc incontinent lui osta son escu et le ayda a emporter a l’ostel. Quant tous les gentilz hommes de Galerant virent venir la damoiselle, lui vindrent prier mercy en eulx offrant corps et chevance a la servir et lui firent hommaige.
Apres la damoiselle vinst ou chastel et fist desarmer Girart et le coucha en ung bon lit et puis le visita par tout le corps, ou y avoit pluseurs playes mais nulle n’en y avoit mortelle, lesquelles elle fist mettre a point bien et doulcement et fut bien joyeuse de ce qu’il n’avoit nulle playe mortelle ; et au surplus pensa de Girart le mieulx que possible lui estoit, et tellement que deans brief temps commença fort a amender et fut gary deans ung mois, et se leva du lit et lui souvinst de s’amye Euriant et lui prinst voulenté de soy partir et de prendre congié de la damoiselle car il vouloit serchier et enquerir de s’amye. Advint que ung jour il parla a la pucelle et lui dist : « Ma damoiselle, je suis gary, la mercy Dieu, j’ay esté pres de la mort pour les playes que j’ay receues, mais par vostre bonne diligence et par ce que si bien avez pensé de moy je suis en bonne santé, dont je vous mercie de tous les biens et services que m’avez fait.