UN TESTAMENT (continued 2)
Reading edition
—Voilà, dit-elle d'une voix étouffée, voilà mon argent. Je sais qu'il ne s'agit que de cela, prends-le, je te donne tout volontairement, mais ne me tourmente plus ainsi.
Maryan la toisa d'un regard qui la brûla comme un fer rouge et qui lui fit sentir pour la première fois qu'elle avait un coeur.
Tandis que, repoussant du pied le portefeuille, il sortait sans répondre, Warwara se jeta dans le fauteuil et se mit à sangloter. Hermine accourut haletante:
—Il s'en va, et vous en êtes cause. Il s'en va! Oh! madame! Outrager un mourant!...
—J'ai eu tort! s'écria la baronne, ne me ménage pas les reproches, je les mérite tous!...
Hermine alla droit au salon où le frère de madame Iraleff attendait toujours, et, avec l'aplomb qui lui était propre:
—Madame la baronne est malade, dit-elle; M. le comte voudra bien l'excuser.
Mirosoff leva ses sourcils dédaigneux, prit son chapeau, alluma un cigare et battit en retraite.
—Et maintenant, dit Hermine courant rejoindre sa maîtresse, vous lui demanderez pardon.
—Oui, oui, répondit Warwara, qui avait essuyé ses larmes, mais d'abord ramasse l'argent.
Hermine ramassa les billets de banque, et la baronne se mit à les compter.
—Il y a cent florins de moins, murmura-t-elle, les aurait-il pris?
—Bon Dieu! s'écria Hermine, ne prêtez donc pas à autrui vos viles pensées, il y a encore au monde des gens qui gardent une dernière étincelle d'honneur, bien que vous paraissiez l'ignorer. Puisque vous le jugez ainsi, laissez-le donc partir, cela vaudra mieux; mais je partirai avec lui, entendez-vous?
—Tout le monde m'abandonne! gémit Warwara, éclatant de nouveau en lamentations.
Elle errait par la chambre au hasard, fiévreuse, désespérée. Tout à coup elle s'arrêta.
—Ah! fit-elle, voilà mon billet de banque?
Il était allé, en effet, s'accrocher aux épines d'un cactus. Aussitôt cette grande agitation se calma.
—Je le retiendrai, dit la baronne, et rien ne sera changé, ma petite Hermine.
—Comme vous voudrez, grommela sourdement la bohémienne.
Maryan venait de rentrer d'un air fier et glacial.
—Daignez me faire connaître la somme que vous avez dépensée pour moi, madame la baronne, dit-il gravement. Elle vous sera rendue. C'est pour moi une dette sacrée.
—Mon Dieu! interrompit Hermine, que venez-vous nous raconter là quand madame ne pense qu'à implorer votre pardon? Mais parlez-donc, madame...
—J'ai été trop vive... les intentions que tu me prêtes sont loin de ma pensée, balbutia la baronne. Tu prends si tragiquement toutes choses!
—Je vous pardonne, mais je ne resterai pas ici un jour de plus.
—Eh bien! partons ensemble!
—J'ai dit que je ne resterais pas un jour de plus auprès de vous.
—Maryan!...
Il secoua la tête.
—Tu ne m'aimes donc plus? sanglota Warwara, se jetant à ses genoux tout éplorée.
Il la laissa un instant dans cette attitude. Une joie sombre, involontaire s'était peinte sur ses traits décharnés; puis, la relevant, il la tint pressée contre sa poitrine.
—Méchant! dis-moi que tu m'aimes encore!
Hermine lui jeta un regard où se mêlaient l'indignation, la haine et l'envie.
Tout en attirant le jeune homme sur le divan, Warwara pensait en elle-même:—Que dira Mirosoff? Il sera furieux. Mais Maryan! J'ai tant dépensé pour lui! Et s'il m'échappe... D'ailleurs, c'est un plus grand plaisir de faire perdre la raison à un homme que de causer à l'ambassade des agitations de l'Italie ou de l'empereur Napoléon, avec une Excellence édentée ou un cardinal obèse. Dieu sait si le pauvre garçon durera longtemps encore!
Jamais elle ne s'était faite pour lui plus coquette, plus séduisante, et, tout en l'entourant de voluptueuses câlineries, elle n'oubliait pas l'essentiel, la question d'argent.
—Puisque tu l'exiges, cher amour, nous ferons ce compte, mais ne t'en préoccupe pas d'avance! Loin de moi la pensée de te demander... C'est une bagatelle. J'ai tout noté... le total est de cinq mille six cent quarante-deux florins, vingt-trois kreutzers. D'ailleurs tu vérifieras toi-même.
—Quelle idée!...
Comme elle avait passé un bras autour de son cou, Maryan n'entendait que la douce musique de sa voix, sans s'arrêter aux paroles:
—Puisque tu y tiens tant et pour l'ordre seulement, finit-elle par ajouter, je te permets de me souscrire un billet. Tu seras calme ensuite? Tu ne diras plus que je ne te traite pas en homme d'honneur?
Le sourire de Warwara était si délicieux, son étreinte si tendre, que Maryan prit machinalement la plume qu'on lui tendait. Tandis qu'il écrivait, Warwara affectait de son côté un air d'indifférence: elle étirait avec un léger bâillement ses membres magnifiques. Quand Maryan lui remit le billet, elle le posa sur la cheminée sans y jeter un coup d'oeil; blottie plus près encore de son amant, elle reprenait sur ce malheureux, par tous les sortiléges dont elle savait la puissance, son diabolique empire.
Cette nuit-là, Maryan fut arraché au premier sommeil par le contact léger d'une main froide comme un flocon de neige. Warwara était debout devant son lit.
—Ne te fâche pas si je te trouble encore une fois, dit-elle; mais, cher, tu as oublié dans ton billet les vingt-trois kreutzers.
Maryan sourit faiblement. Elle fit de la lumière, lui apporta le précieux papier et trempa elle-même la plume dans l'encre.
—Combien as-tu dit?...
—Vingt-trois kreutzers... tu sais bien.
Les ayant notés, elle lui donna deux baisers brûlants et s'en alla toute joyeuse.
Le lendemain, on la vit à l'Opéra, en compagnie de Mirosoff et de sa soeur.
Hermine, qui, lorsque rentrait sa maîtresse, avait fait d'ordinaire un premier somme, fut éveillée vers dix heures ce soir-là par un bruit insolite dans la chambre de Maryan. Elle craignit qu'un malheur ne fût arrivé, jeta autour d'elle une robe de chambre et courut frapper à la porte du jeune homme. Quelle fut sa surprise de le trouver tout habillé! Il avait endossé ses vieux vêtements d'autrefois, dont jamais, au grand étonnement de Warwara, il n'avait voulu se séparer; son manteau gris en bandoulière comme un soldat, il tenait à la main un bâton de voyage.
—Jésus-Marie! s'écria la bohémienne, quel projet est le vôtre?
—C'est facile à deviner. Je m'en vais.
—Où donc?
—Chez moi.
—Vous n'y pouvez songer, malade comme vous l'êtes!
—Je me trouve très-bien. Jamais je n'ai eu l'esprit plus sain: c'est l'essentiel.
—Vous n'atteindrez pas la frontière seulement... Un si long voyage! Savez-vous ce qu'il coûte?
—J'irai à pied.
—A pied de Rome à Kolomea!
—N'aie pas peur. Je trouverai des gens compatissants qui me nourriront. Il ne m'en faut pas davantage.
—Et vos bagages?
—Je n'emporte que ce qui m'appartient.
—Faites-moi une grâce... Toutes mes épargnes sont à votre disposition.
—Merci, petite! Dieu te récompensera. Moi, je n'ai besoin de rien. Sois heureuse.
Hermine fondit en larmes. Il l'embrassa fraternellement. Elle s'attachait à lui toute frémissante; mais il l'éloigna avec douceur et partit en jetant un dernier regard dans la chambre, où elle s'était laissée tomber à genoux. D'en haut, Hermine l'entendit chantonner le vieux refrain:
Courage, Cosaque, sois gai, Tu es toujours jeune et vaillant!
Il s'éloignait en chantant; il voulait revoir sa patrie, cette patrie à laquelle le coeur de chacun de nous reste attaché, quoiqu'elle soit rude et pauvre. Ce fut ainsi qu'il se dirigea vers les Karpathes bleuâtres, vers les eaux vertes du Dniester, vers la steppe.
VI
En rentrant, Warwara trouva Hermine accroupie auprès de l'âtre, par terre, la tête enveloppée de ses tresses dénouées et renversée contre le mur. Elle s'était endormie dans son désespoir. La baronne l'éveilla en lui touchant doucement le genou du bout de son pied. Elle entr'ouvrit les yeux, mais ne bougea pas. Warwara, entrant dans la chambre de Maryan, appela ce dernier, alluma une bougie, revint auprès d'Hermine et l'interrogea.
—Il est parti, répondit la bohémienne.
—Parti? pour me rejoindre au théâtre peut-être?...
—Non, pour Kolomea.
—Mais il n'a pas un kreutzer sur lui!
—Il est parti cependant!
Warwara retourna dans la chambre, fouilla partout, compta son or, inspecta son écrin. Il n'avait rien emporté! Ayant constaté cela, elle tomba éplorée dans un fauteuil.
Le vide laissé par ce départ lui devint de jour en jour plus sensible. Mirosoff et sa soeur l'importunaient; elle avait pris l'Italie en grippe. Sans même dire adieu à ses amis, elle quitta Rome brusquement et passa quelques mois à Paris. L'été la retrouva, comme de coutume, dans sa seigneurie de Separowze. Le premier soin de la baronne avait été de s'informer de Maryan. Elle apprit que, gravement malade, celui-ci avait été recueilli par un pauvre maître d'école du voisinage. Elle lui écrivit une lettre pleine de tendres reproches: Maryan ne répondit pas; elle écrivit de nouveau, se plaignant de son ingratitude. Point de réponse encore.
Alors elle cessa d'implorer l'amant et s'adressa au débiteur, le priant de lui rendre par fractions la somme qu'il lui devait. Même silence. Le temps s'écoula. Peu à peu elle parut oublier le pauvre Maryan Janowski, mais une rencontre inattendue vint rafraîchir sa mémoire.
C'était par une après-midi d'automne. La baronne avait fait en compagnie de sa fidèle Hermine une assez longue promenade et retournait chez elle, fatiguée. Les rayons du soleil ruisselaient tièdes et clairs sur le feuillage devenu rare et qui brillait des plus beaux tons de pourpre; comme un fleuve d'or roulaient les feuilles tombées que l'on foulait aux pieds et que le vent poussait devant lui par tourbillons; le ciel était d'un bleu pâle admirablement limpide, mais dans l'air flottait une odeur lourde et stupéfiante qui rappelait un peu l'église et tout autant la cave. Le lointain était barré par une de ces murailles basses et grises que forment les brumes en s'amoncelant; des fils de la Vierge s'accrochaient aux chaumes et aux herbes desséchées; un vol de grues se dirigeait vers le sud; bientôt on n'en vit plus qu'un triangle noir qui se dessina sur le ciel, tandis que de temps à autre les cris stridents des oiseaux voyageurs retentissaient dans le lointain comme un appel de détresse.
Une cigogne retardataire perchée sur une grange faisait tristement claquer son bec; on eût dit la crécelle de bois du vendredi saint. Aucun oiseau ne gazouillait plus; l'oeil eût vainement cherché dans l'espace l'aile diaprée d'un papillon: c'en était fait de la danse des moucherons à travers les flammes rouges du soir, c'en était fait du concert des grillons et du bourdonnement des abeilles. Un solennel silence régnait dans la nature et faisait penser à ce calme qui se répand sur le visage d'un mort après qu'est exhalé le dernier soupir. Au milieu de ce silence, sous ces mourantes lueurs, Warwara vit tout à coup Maryan assis sur un banc de bois au seuil d'une maisonnette; ses mains étaient jointes devant lui; ses grands yeux bleus levés vers le ciel semblaient suivre le vol des oiseaux de passage qui émigraient vers le sud. Et qu'il était pâle! A peine tenait-il encore à la terre!
La baronne frissonna, fondit en larmes, puis elle rebroussa chemin précipitamment. Il lui était impossible de passer devant le spectre de celui qu'elle avait aimé.
Aux premières neiges, elle regagna Lemberg. Là, elle apprit, dans une fête chez le gouverneur, de la bouche de certain gentilhomme qui avait des terres dans le voisinage de Kolomea, que Maryan Janowski n'atteindrait pas le printemps, et qu'il eût manqué du strict nécessaire si quelques amis d'autrefois, entre autres un vieux juif ancien factotum de son père, ne l'avaient point secouru. Le lendemain, Warwara se rendit chez un procureur, qu'elle chargea de poursuivre Maryan selon la loi. Lorsque celui-ci reçut la sommation, il ne fit que sourire et déchira le papier en deux morceaux qu'il jeta au feu.
—L'affaire peut se discuter, lui dit le maître d'école qui l'hébergeait. Ne la remettrez-vous pas entre les mains d'un avocat?
—Oh! dit Maryan avec un nouveau sourire, j'ai déjà le meilleur des avocats, celui contre lequel tous les tribunaux du monde sont impuissants, la mort.
Un soir, on entendit dans la rue un joyeux tintement de grelots, et la porte du malade s'ouvrit avec impétuosité pour livrer passage au maître d'école, puis ce brave homme s'arrêta tout à coup, sourit, toussa, cracha d'un air embarrassé; il finit par bégayer:
—Monsieur le bienfaiteur..., il y a quelqu'un là.
—Qui donc? demanda Maryan avec effroi.
—Une dame qui... quel bonheur!... une dame qui... voyez vous-même...
Sur le seuil parut une femme enveloppée de voiles épais. Le malade se redressa, et la dernière goutte de sang qui restait dans ses veines monta violemment à ses joues. Mais déjà la femme voilée lui tendait les bras et venait s'agenouiller près de sa chaise.
—Maryan! murmura-t-elle d'une voix qui n'était pas celle de Warwara.
—Mon Dieu! est-ce possible? Vous, Théofie?... vous?... Qu'est-ce... qu'est-ce qui vous amène?
—Tu me le demandes? dit madame Janowska en arrachant son voile, tu me le demandes, et je suis ta femme? et tu souffres?...
—Sois tranquille sur ce point. Dieu me délivrera bientôt.
—Je suis venue pour te soigner! s'écria la bonne créature. Si tu le permets... ajouta-t-elle avec crainte.
—Ma pauvre amie, tu seras bien mal ici...
—Bah! nous nous arrangerons...
Elle n'en dit pas davantage, mais se mit à déballer mille petites choses qui soulagent les malades et dont Maryan avait été privé jusque-là.
Lorsque Hermine, avec un plaisir visible, apprit cette nouvelle à sa maîtresse, celle-ci eut une attaque de nerfs.
—Cette femme est auprès de lui! elle le soigne! elle fait venir des médecins en consultation, et tout cela, grand Dieu! avec mon argent! Oh! les hommes n'ont ni honneur ni conscience!
A mesure que la terre s'éveillait sous le souffle du renouveau, Maryan se sentait mieux.
—Patience, lui disait sa femme, encore quelques semaines, et nous aurons le printemps. Tu guériras tout à fait.
—Pour jouir du bien-être que je ressens, répondit le malade, il faut qu'un homme soit bien près de la mort. La vie ne s'annonce pas si consolante et si légère.
Déjà les frimas fondaient le long des vitres, un vent doux passait sur la plaine de neige; le fleuve rompait ses chaînes avec un bruit de tonnerre, et de tous côtés naissaient des ruisseaux qui descendaient vers lui en murmurant; une vapeur humide s'élevait sans cesse; de grosses gouttes d'eau pareilles à des larmes perlaient aux fenêtres: c'était partout un bruissement perpétuel. Encore un jour, encore un, et la terre, dépouillée de son linceul, s'épanouirait dans une vapeur bleuâtre. Des petits nuages de ouate moutonnaient sur le ciel serein; le sol fumait et remplissait l'air d'un parfum frais, capiteux, enivrant; les corbeaux s'envolaient lourdement vers la montagne; les moineaux pépiaient sur les branches encore nues et dans les haies qui servent de clôture aux chaumières. Le gazon flétri se parait d'une verdure nouvelle; tout était si distinctement dessiné par le vigoureux éclat du soleil, que le moindre petit tronc d'arbre sur la colline lointaine, chaque abreuvoir perdu au sein des pâturages apparaissait avec une netteté extraordinaire. Déjà commençaient dans les airs ces jeux folâtres, ces chansons, auxquels succède bientôt l'épanouissement complet de tout ce qui vit.
Un jour, une hirondelle cherchant son ancien nid entra sous le porche; elle voltigea quelques minutes deçà delà avec des petits cris, puis elle s'égara jusque dans la chambre du malade, où, après avoir fait mille tours, elle finit par se reposer sur le dossier de sa chaise, en clignant ses petits yeux noirs.
—Elle nous apporte le printemps, dit Théofie avec joie; ne dirait-on pas qu'elle va nous conter des nouvelles de ces beaux pays lointains où il n'y a pas d'hiver?
Le malade se retourna, et regardant l'oiseau familier:
—Oui, oui, dit-il, elle vient me parler d'un pays où il n'y a plus d'hiver, plus d'orages, plus de douleurs, plus de déceptions... Ne connais-tu pas la croyance populaire? L'hirondelle qui entre dans la chambre en volant est une messagère de paix, une messagère de mort...
—Pourquoi ces tristes pensées?
—Elles ne sont pas tristes, Théofie; elles me sont très-douces. Cette nuit, j'ai rêvé que je volais, moi aussi, et, tandis que je m'élevais de plus en plus haut, la terre se déroulait au-dessous de moi comme une broderie bigarrée; les rivières n'étaient plus que des fils d'argent, et les nuages voguaient dans l'azur comme des cygnes sur une nappe d'eau. S'envole-t-on quand on est mort? Je voudrais m'envoler.
Le même jour, il fut saisi d'une grande faiblesse, mais refusa de se coucher. Il sourit lorsque les huissiers de Kolomea entrèrent pour saisir ses meubles au nom de la baronne Bromirska; il les observa en souriant toujours, tandis qu'ils inscrivaient consciencieusement ses habits râpés, son linge usé, ses vieilles bottes.
—Le reste m'appartient, dit sa femme, mettant la justice à la porte.
L'hirondelle était sortie depuis longtemps, mais Maryan croyait toujours l'entendre; il la cherchait à travers la chambre. La nuit, il demanda une fois à boire, puis voulut s'habiller. On lui obéit, on lui donna ses vêtements, on le porta jusqu'à la fenêtre.
—Laisse entrer, dit-il à sa femme, l'odeur des fleurs nouvelles... J'ai senti le printemps!... Que c'est doux, que c'est bon!...
Théofie hésitait à ouvrir la fenêtre, mais Maryan fit un mouvement des paupières qui signifiait:—Désormais, peu importe...—Et la fenêtre fut ouverte.
—Ne la referme, dit le mourant, qu'après que je ne serai plus, afin que mon âme puisse s'envoler.
Il resta quelque temps tranquille, comme s'il eût respiré avec délices l'air embaumé. Tout à coup, sa tête se renversa, et il se mit à chanter tout bas:
Petite moissonneuse, Aiguise ta faucille; Dans la steppe, belle fille, Le froment est mûr!
Au matin revinrent l'huissier, le clerc et le juge du village. Ils avaient reçu l'ordre exprès de conduire en prison Maryan Janowski, la baronne Bromirska ayant demandé, outre la saisie, la contrainte par corps. Théofie les conduisit dans la chambre funèbre, où brûlaient six grands cierges autour de Maryan, qui, pâle, paisible, plus beau que jamais, les mains jointes sur les fleurs qui jonchaient sa poitrine, semblait dormir. La fenêtre était restée ouverte, et, sur le rebord, l'hirondelle, familièrement perchée, jetait son petit cri doux et triste devant le catafalque drapé de noir.
—Le voici, dit avec amertume madame Janowska. Conduisez-le en prison si vous voulez.
Les trois hommes firent le signe de la croix et s'agenouillèrent pour réciter une prière.
VII
Lorsque Warwara reçut le billet de mort à marges noires, elle s'évanouit, et, longtemps après qu'elle fut revenue à elle, ses larmes coulèrent en abondance. Hermine resta pelotonnée dans un coin jusqu'au soir et du soir jusqu'au matin, sans rien dire. Le lendemain, elle fit offrir le saint sacrifice pour le repos de l'âme du défunt et pria de tout son coeur.
Le premier rayon du soleil d'été ramena la baronne à Separowze. Elle apprit que madame Janowska habitait encore la maison où était mort Maryan et résolut d'aller lui rendre visite. La veuve, en grand deuil, la reçut avec plus de surprise que d'indignation; elle répondit à toutes les questions qui lui furent posées sur les derniers moments de son mari. Warwara, ayant fini de l'interroger, regarda, non sans quelque embarras, ses ongles roses et murmura timidement:
—Parlons, s'il vous plaît, de la somme que me devait le pauvre homme... vous savez bien, la somme...
—Ma foi! il me semble que vous n'avez épargné aucun moyen pour vous la faire rendre! répondit froidement madame Janowska.
—Je croyais, dit Warwara en soupirant, je supposais... enfin je compte sur votre honnêteté...
Hermine tirait énergiquement sa maîtresse par la robe, mais elle ne réussit pas à l'arrêter dans cette ignoble réclamation.
—Car enfin, continua la baronne, vous vivez de mon argent.
—De votre argent! s'écria la veuve en se levant toute droite; avez-vous bien l'impudence de venir parler ici de ce commerce d'âmes, femme éhontée! Ainsi vous croyez m'avoir payé le sacrifice que je vous ai fait?... Vous ne le pouviez pas, m'eussiez-vous donné tout l'or du monde! Je me disais que mon mari, qui vous aimait, serait heureux comme il ne pouvait l'être avec moi; voilà pourquoi je vous l'ai donné, n'exigeant en échange que mon pain quotidien, afin de ne plus lui être à charge, afin qu'il fût heureux! répéta Théofie dans l'obstination de son étrange dévouement. L'a-t-il été? Non! Vous nous avez trompés tous les deux, moi et lui...
—Je vous en prie, murmura Warwara, ménagez mes nerfs.
—Sa mort est sur votre conscience, répéta sans l'entendre madame Janowska, vous l'avez tué! que son spectre vous poursuive...
La baronne trembla sous cette menace.
—De grâce! répétait-elle en s'efforçant de gagner la porte.
—De moi, vous n'obtiendrez rien; non, rien, pas un kreutzer; emportez ses vieilles nippes si vous voulez... tenez... ceci vous appartient!
Mais madame Bromirska avait pris la fuite.
Une fois dehors, Hermine lui dit brusquement:
—Rentrez toute seule; j'ai encore du chemin à faire.
—Où vas-tu donc?
—A son tombeau.
—Oh! Herminoskha, ma chère Nushka, supplia la baronne, n'y va pas! ne fais pas cela! Je ne dormirais pas de la nuit!
—Peu m'importe! répondit la bohémienne en s'échappant.
Lorsqu'elle revint le soir, Warwara la regarda tout émue:
—Qu'as-tu été faire là? demanda-t-elle enfin.
—Planter des fleurs sur son tombeau.
—Tu les as plantées toi-même?
—Moi-même.
—Jésus! Marie! ne me touche pas... Va-t'en! Va-t'en!
Elle se déshabilla toute seule, tant était grande son horreur pour ces mains qui avaient touché la terre où reposait Maryan; mais, au coup de minuit, Hermine la vit se précipiter dans sa chambre un flambeau à la main et le visage revêtu d'une pâleur livide:
—Je meurs! dit-elle, je deviens folle! Je l'ai vu! Je l'ai vu!
—Qui donc?
—Le mort!—Ses dents s'entrechoquaient en parlant.—J'ai senti son souffle froid comme la tombe, et, quand j'ai ouvert les yeux, il était là debout devant mon lit et me faisait signe!...
—Eh bien! répliqua Hermine, c'est une punition du Ciel! Vous l'avez bien méritée! Je souhaite qu'elle se renouvelle chaque nuit.
—Nuschka, veux-tu me faire perdre l'esprit? sanglota la baronne. Je commanderai cent messes pour lui... Crois-tu que cela me viendra en aide?... Cinquante messes, qu'en dis-tu?—reprit-elle après une pause qui lui avait suffi apparemment pour se calmer un peu.
Lorsque la joyeuse lumière du jour entra dans la chambre, Warwara trouva que dix messes seraient assez, et après le déjeuner elle envoya Hermine chez le curé pour commander une seule messe, qui ne fut suivie d'aucune autre, le spectre de Maryan Janowski ne s'étant plus montré.
La baronne avait trente ans à cette époque, c'est à-dire l'âge où une femme bien portante est à l'apogée de ses charmes et plus dangereuse que jamais; le bonheur ne voltige plus devant elle comme un papillon chatoyant, mais il se couche à ses pieds comme un chien soumis. La tête de Warwara rappelait la beauté sévère de la Vénus au miroir, du Titien; sa haute taille, sa démarche avaient autant de grâce que de majesté. Elle était riche, tout le monde lui rendait hommage, elle pouvait satisfaire tous ses désirs, et cependant elle n'était pas contente. Une perpétuelle inquiétude, qu'elle attribuait à ses nerfs malades, la tourmentait sourdement. Chaque jour, son médecin lui donnait de nouveaux conseils; enfin, il trouva l'oeuf de Christophe Colomb:
—Il vous faudrait plus d'activité, madame, dit-il gravement; occupez-vous de quelque façon utile.
Warwara s'occupa en effet, et de la manière qui, à son point de vue, était le plus utile.
Elle était entrée en relations à Lemberg avec un Juif du nom de Gottesmann; ce personnage, aussi dévot que rusé, possédait toute sa confiance. Gottesmann n'était certes pas ce qu'on appelle un honnête homme, mais il avait une habileté merveilleuse pour esquiver la loi sans se compromettre. De concert avec ce Juif, la baronne commença donc à dépenser utilement son activité selon l'ordonnance du médecin. L'hiver, elle habitait Lemberg, et l'été Separowze, s'occupant à la campagne comme à la ville d'affaires aussi variées qu'intéressantes. Elle prêtait de l'argent, avec une surprenante obligeance, aux officiers, aux fils de famille qui étudiaient dans la capitale, aux petits employés. L'embarras de ces pauvres gens l'amusait; les imbroglios, les scènes de drames auxquels ils la faisaient assister avaient pour ses nerfs détendus un charme indicible; elle buvait leurs larmes comme du champagne. Quand un lieutenant, ayant engagé sa parole d'honneur, se voyait sur le point de perdre son grade, quand un jeune gentilhomme déshérité par suite de ses folies parlait de se brûler la cervelle, quand un père de famille criblé de dettes se tordait à ses pieds, tel qu'un ver qu'on écrase, alors elle jouissait réellement de la vie et savourait jusqu'aux moindres détails de la situation, sans en dédaigner un seul. D'abord elle feignait d'être inflexible, puis elle accordait une vague espérance, comme si les prières de ses débiteurs aux abois et quelques à-compte, toujours bien reçus, l'eussent désarmée; mais la saisie ne s'ensuivait pas moins. Les atermoiements n'avaient d'autre but que de rassurer ses victimes afin de lui permettre de fondre sur elles à l'improviste. Quand elle avait traîné enfin sa proie en prison, Warwara rentrait dans son argent et il se trouvait que sans rien risquer elle avait savouré quelques agitations délicieuses.
—Mon Dieu! disait-elle, il y a des femmes qui font venir leurs toilettes de Paris, des hommes qui entretiennent plusieurs maîtresses à la fois. Moi, j'ai des goûts tout particuliers. Mon unique plaisir est d'avoir quelques pensionnaires sous les verrous de la prison pour dettes.
Aux véritables indigents, elle ne donnait jamais une obole, car la satisfaction de les torturer ne l'eût jamais dédommagée d'une perte; l'avidité l'emportait encore chez elle sur la jouissance qu'elle éprouvait à faire sentir aux malheureux le pouvoir de l'argent.
Plus la baronne gagnait, moins elle devenait scrupuleuse dans ses spéculations. Elle prêtait sur des immeubles, sur le blé, sur des marchandises de toutes sortes. Si le payement ne s'effectuait pas au jour dit, elle posait sa belle main blanche sur l'objet engagé, l'exécution avait lieu, et, à la vente, M. Gottesmann se rendait d'ordinaire acquéreur à vil prix pour revendre ensuite le plus avantageusement possible. Nombre de marchés frisaient la ligne de séparation qui, fine comme un cheveu, est tirée entre les choses permises et les choses défendues. La baronne tendait volontiers ses filets sur les terrains vagues où la justice n'a point de prise. Ainsi, elle possédait, par indivis avec un parent de feu son mari, certaine maison à Cracovie. Il arriva qu'un seigneur des environs voulut acheter un immeuble. Warwara s'empressa de recommander la maison de Cracovie, mais elle passa sous silence ce détail peu important qu'elle en possédât la moitié. La maison valait quarante mille florins. Selon le conseil de son astucieuse parente, le cousin de Bromirski, agissant comme propriétaire unique, demanda le double de cette somme; mais M. Gottesmann, qui s'était posé en entremetteur, conseilla fortement à l'acquéreur de ne donner que soixante mille florins, pas un kreutzer de plus. C'était aussi l'avis du gentilhomme; malheureusement, il lui manquait vingt mille florins. Gottesmann lui procura donc cette somme à douze pour cent; la baronne donna l'argent, et l'affaire fut conclue; Warwara reçut aussitôt sa part de vingt mille florins, plus dix mille florins pour l'argent prêté; elle trouva moyen en outre de grappiller dix mille francs de chicanes.
Autant la baronne était indulgente pour elle-même, autant elle se montrait sévère pour autrui; elle dépouillait sans scrupule; mais le sens moral s'éveillait chez elle dès qu'elle se sentait lésée, si peu que ce fût. Il fallait la voir alors fulminer des malédictions contre les coupables! Un de ses fermiers, ruiné par la grêle ou par un incendie, venait-il la supplier d'avoir un peu de patience, elle se tordait les mains en s'écriant:—Désormais, je ne me fierai à personne, non, à personne! Moi qui vous croyais honnête homme! N'est-ce pas, Hermine? toi aussi, tu le croyais honnête? Et maintenant vous descendez au rang des voleurs, des bandits!... Retirez-vous... sortez de ma présence!...—Quiconque lui faisait perdre un liard cessait aussitôt d'être honnête. Hélas! bien d'autres que Warwara voient un sot dans chacun des pauvres hères qu'ils rançonnent et un fripon en celui qui leur fait du tort! Le monde juge-t-il autrement? Nos créanciers ne sont-ils pas toujours à nos yeux des bourreaux et nos débiteurs des coquins? Demander à Warwara un peu de pitié pour des paresseux, des prodigues, des maladroits, c'eût été vraiment trop exiger d'une femme raisonnable. Jamais elle n'eut cette faiblesse à se reprocher; la sensibilité ne lui joua jamais de tours; ses nerfs eux-mêmes devenaient au besoin singulièrement calmes: le grincement d'un clou sur un mur les eût exaspérés, mais le spectacle d'une exécution ne les chatouillait que très-agréablement. C'est que la richesse endurcit plus vite un coeur que l'eau bouillante ne durcit un oeuf. Warwara ne se laissait donc ni persuader, ni toucher, ni intimider; elle montrait même une telle intrépidité lorsqu'il s'agissait d'argent, qu'elle faillit devenir un jour victime de son héroïsme.
Un voisin de Warwara, le seigneur Papowitch, petit russien, grand faiseur de projets, qui bâtissait aujourd'hui un moulin, pour y ajouter demain une boulangerie à vapeur, quitte à démolir le tout dès que lui souriait un nouveau système, le seigneur Papowitch, un songe-creux de la première sorte, occupé tantôt de l'invention d'un vaisseau perfectionné, tantôt de celle d'un canon ou d'un ballon modèle, eut le malheur de découvrir sur ses terres une argile qui lui sembla propre à faire de la porcelaine. Aussitôt le projet d'une fabrique de porcelaine germa et mûrit dans son esprit, mais l'argent comptant lui manquait pour l'effectuer. Il rendit visite à sa voisine et développa ses idées d'une façon qui séduisit apparemment la baronne, car celle-ci n'hésita pas à lui remettre dix mille florins contre une lettre de change payable au bout d'un an. Bien que le bon jeune homme eût été contraint d'écrire douze mille florins au lieu de dix mille, il ne manquait jamais depuis de faire l'éloge de son obligeante voisine.
Les constructions avançaient; il se procura des machines, prit des ouvriers; mais, avant le terme échu, il lui fallut encore emprunter trois mille florins, ce qui ne l'empêcha pas d'être obligé de s'arrêter peu après, faute de ressources. L'échéance vint: il dut demander un délai. Warwara lui accorda six mois, s'il voulait s'engager pour quinze mille florins. Lorsqu'il fit de nouveau appel à sa patience, elle se montra moins accommodante et en exigea vingt mille, toujours payables dans six mois; mais le malheureux Papowitch, se trouvant de plus en plus embarrassé, Warwara n'hésita pas ensuite à faire saisir la forêt et le moulin. Elle gagna encore dix mille florins à cette saisie. Plus que jamais l'infatigable Papowitch cherchait de l'argent pour achever sa fabrique. Cette fois, M. Gottesmann intervint comme une fée bienfaisante et procura cinq mille florins pour lesquels le propriétaire souscrivit un billet de six mille, qui en deux années s'éleva jusqu'à douze mille, sans que la fabrique pût être encore mise en activité. Au jour de l'échéance, le pauvre Papowitch fut tout surpris de voir la plus aimable femme du cercle, comme il l'avait longtemps nommée, faire main-basse sur la métairie, les troupeaux, les pâturages et enfin sur la fabrique. Il se consola par un nouveau projet. En fouillant ses champs, il y avait trouvé du charbon de terre; cela valait une mine d'or! Naturellement, l'exploitation lui coûta cher, mais une bonne fortune lui fit rencontrer certain gros Juif qui lui procura deux mille florins. Ce fut le dernier emprunt de ce constructeur de châteaux en Espagne. La seigneurie, la terre furent vendues par autorité de justice; ensemble elles valaient bien quarante mille florins; les enchères cependant n'atteignirent pas cette somme, ou plutôt à la première et à la seconde enchère aucun acheteur ne se présenta. À la troisième, la plus aimable femme du cercle offrit deux mille florins, et la propriété lui fut adjugée. Alors seulement, les yeux du bon Papowitch s'ouvrirent; ils s'ouvrirent même très-grands, si grands, que sa charmante voisine lui fit soudain l'effet d'une ogresse qui avait dévoré le pauvre nain membre par membre, comme on mange un artichaut feuille à feuille. Un instant il forma le suprême projet de mettre le feu à sa maison, mais il s'en tint finalement à celui de partir pour Baden, où le râteau du croupier balaya son dernier sou. On le revit dans le pays quelque temps après, déguenillé, en bottes trouées. Ainsi vêtu, il osa se présenter dans le salon de la baronne:
—Que voulez-vous? lui demanda celle-ci avec hauteur.
—Je veux mon argent, je veux mon moulin, mes champs, ma maison.
—Je crois que vous avez perdu la tête.
Warwara s'était levée, mais Papowitch la saisit par le bras et tira un couteau.
—Misérable! s'écria-t-il, voilà tes intérêts!
En même temps, il lui portait à la poitrine un coup qui ne la blessa que légèrement, car le pauvre diable ne savait ce qu'il faisait: il était ivre.
Elle appela au secours.
Papowitch laissa tomber le couteau; il essayait de l'étrangler quand les domestiques accoururent.
Il fut terrassé.
—Attachez-lui les mains! criait la baronne, il a voulu m'assassiner, frappez! frappez-le! et traînez-le en justice.
Maintenant Papowitch implorait sa grâce, déclarant qu'il n'avait voulu que l'effrayer; ce fut en pure perte. Roué de coups, à moitié mort, il fut jeté dans une charrette pour être conduit à Kolomea. La baronne parut aux assises dans une toilette élégante pour témoigner contre lui. Lorsqu'elle l'eut entendu condamner à trois années de prison, considération prise des circonstances atténuantes, elle fronça le sourcil et dit qu'il n'y avait pour de tels drôles qu'un seul châtiment: la potence, qu'il fallait les arracher comme autant de mauvaises herbes. Elle envoya même aux journaux de Vienne un article de plaintes et de récriminations contre la justice gallicienne.
Tout endurcie que fût cette femme, elle ne pouvait cependant se passer d'affection et non pas seulement de cet amour sensuel qu'elle en était venue à demander aux valets de bonne mine dont elle s'entourait volontiers, mais de pur dévouement. Aussi l'empire d'Hermine grandissait-il tous les jours. La bohémienne tyrannisait, opprimait sa maîtresse, réglant sa nourriture, sa toilette, ses plaisirs, s'amusant parfois à la faire pleurer, tant elle se montrait impertinente et capricieuse. N'importe, la baronne tenait à elle par-dessus tout; c'était l'unique créature qui, croyait-elle, lui appartînt sincèrement; or, il n'est pas de coeur au monde qui s'affranchisse complétement du besoin d'aimer et d'être aimé, fût-il en apparence de pierre ou de glace.
VIII
Bien des années s'étaient écoulées depuis la nuit où Maryan Janowski, près de mourir, avait salué le printemps, lorsque je fis connaissance avec la baronne Bromirska. L'incident qui me conduisit chez elle était des plus simples; il s'agissait de lui présenter une liste de souscriptions ouverte par quelques amis des arts en vue d'envoyer un jeune peintre d'avenir étudier sous le ciel et au milieu des chefs-d'oeuvre de l'Italie. L'un des premiers noms inscrits sur la liste était celui de la baronne. Je me présentai chez elle dans l'après-midi. Cette chaleur tropicale qui distingue l'été gallicien, aussi court qu'il est ardent, desséchait la terre, qui, soulevée par le sabot de mon cheval, tourbillonnait autour de moi comme un nuage de fumée. Le ciel, d'un bleu foncé pur et puissant, resplendissait des feux implacables du soleil. On ne sentait aucun souffle d'air; aucun chant d'oiseau ne se faisait entendre; l'herbe semblait brûlée au bord des ruisseaux taris. A l'horizon se détachaient, nettement sculptées, les cimes des Karpathes.
J'éprouvai une sensation de soulagement délicieuse en m'enfonçant sous les futaies de Separowze: les vieux chênes formaient une voûte de verdure que perçaient çà et là des flèches de lumière dorée; du fond des ravins où roulait le torrent, une douce fraîcheur monta vers moi, mêlée à des arômes de miel sauvage. Ma surprise fut grande cependant, en atteignant une clairière non loin de la seigneurie, de me trouver au milieu d'un abatage qui permettait aux rayons du soleil de pleuvoir en liberté. Les souches grises, avec leurs longues barbes de mousse et leurs racines largement étirées, faisaient penser à une armée de gnomes prête à entrer en bataille contre les géants de la futaie. Partout s'alignaient des bûches toisées ou de grands troncs abattus. De distance en distance, un Titan renversé, ses rameaux encore parés de quelques feuilles sèches, barrait le chemin; des centaines de coléoptères en cuirasse vert doré fourmillaient dessus, et l'écorce fendue laissait couler la résine comme coule le sang d'une blessure mortelle. Deux bûcherons étaient en train de mutiler un beau vieux chêne. Un pic au plumage bleuâtre semblait parodier leur travail en frappant du bec contre le tronc d'un autre arbre avec un bruit mesuré.
—Qui donc fait abattre ce bois magnifique? demandai-je aux bûcherons.
—Qui? répéta l'un d'eux en posant sa pioche pour essuyer la sueur qui couvrait son visage. Qui serait-ce, sinon la dame de Separowze? Elle a besoin d'argent pour l'enfermer dans ses coffres; elle n'en a jamais assez.
Ce que je vis à Separowze ne s'accordait que trop avec le jugement du bûcheron. On eût dit que la guerre venait de traverser la seigneurie et que les ravages du canon avaient été à peine réparés. Un habit de mendiant, rapiécé de toutes couleurs, n'est pas plus bigarré que ne l'était le château de cette riche baronne Bromirska, dont tout le monde enviait l'opulence. Le fronton de la maison, primitivement peint en rouge rehaussé de bleu de ciel, avait laissé tomber par places cet enduit et ressemblait à quelque écran de tapisserie rongé par les teignes.
La toiture avait évidemment besoin des soins du couvreur; la cheminée croulante, réduite à la moitié de sa hauteur primitive, semblait s'accroupir, telle qu'un vieux chat noir. Les vitres salies étaient en maint endroit remplacées par des morceaux de papier collé. Ici, un bouchon de paille remplissait quelque trou. On avait barré plusieurs fenêtres avec des planches qui leur donnaient un air de prison.
Entre les lames d'une jalousie couverte de poussière passaient et repassaient une myriade de moineaux, qui avaient installé leurs nids derrière ce rempart mobile. Un autre volet ne tenait plus que par un seul gond et semblait destiné à remplacer dans la tempête la grinçante girouette qui manquait au toit, bordé de ce qui semblait d'abord un étrange travail de sculpture, de ce qui n'était en réalité qu'une guirlande pressée de nids d'hirondelles.
Les hirondelles apportent le bonheur, selon une croyance populaire, aux maisons qu'elles choisissent; pour cette raison sans doute, la baronne les tolérait. La grange, construite en longueur auprès de l'habitation, rappelait par ses poutres détachées, ses bardeaux pourris qui laissaient entrevoir la nudité des solives, la carcasse gigantesque d'un animal antédiluvien.
De l'autre côté de la seigneurie s'étendait un jardin mal entretenu, où le plantain et les orties obstruaient les anciennes allées; on cultivait maintenant des légumes dans les plates-bandes, de sorte qu'entre les choux et les raves jaillissaient encore quelques touffes de roses et de giroflées. Je confiai mon cheval à un gars costumé en jockey, qui m'apprit que sa maîtresse était chez elle, et je montai avec précaution l'escalier dont les marches en bois formaient presque autant de bascules. Le valet, occupé dans l'antichambre à attraper des mouches, me conduisit, en souriant avec complaisance, par une enfilade de pièces délabrées où se reflétait le caractère de celle qui en faisait son gîte. Les murs semblaient crier des maximes d'économie:—Ne jetez rien! ne réparez rien!—Çà et là, ils laissaient pendre leurs tapisseries en morceaux, comme des affiches déchirées au coin des rues. Dans tous les angles se tendaient de grandes toiles d'araignée dont les fils couraient d'un tableau à l'autre: les araignées aussi portent bonheur. Tous les sièges se dérobaient sous des housses de toile grise rappelant la cendre des Juifs au jour de la réconciliation. Dans les bahuts et sur les étagères se mêlaient à la vieille argenterie les objets les plus hétérogènes: souliers de bal sans semelles, peaux de lièvres, bouquets flétris, vieux journaux, éventails cassés, squelettes de chapeaux, un bras de statuette, un collier de chien, un jouet d'enfant, la moitié d'un peigne, de vieux clous, des noisettes sèches, des brosses à dents usées. Un serin de mauvaise humeur piquetait du bec quelques graines de lin dans sa cage, dont les fils de fer étaient remplacés par un entrelacement de ficelles. Auprès d'une fenêtre jaunissait un calendrier de 1840. Le secrétaire supportait quelques belles pièces de vieux Saxe plus ou moins ébréchées, mais aussi de grands ciseaux couverts d'une rouille pareille à des taches de sang, de vrais ciseaux de Parque destinés à trancher la vie des mortels, un encrier d'argent barbouillé d'encre, un vieux has qui servait d'essuie-plume, et un amas de papiers saupoudré de tabac à priser.
On respirait dans cette étrange demeure l'odeur mixte qu'exhale un fruitier et un garde-manger: en effet, des poires et des pommes à demi mûres étaient dispersées au bord de toutes les fenêtres et sur toutes les tables où elles pourrissaient, tandis que des débris de victuailles de toutes sortes, soigneusement conservés, se décomposaient de leur côté en attirant une multitude de mouches.
Warwara Bromirska me reçut dans sa chambre à coucher, où elle était en train de s'attifer devant une grande glace. Elle me tendit sa belle main, froide comme le marbre, et m'invita poliment à m'asseoir auprès d'elle, sur un petit divan d'où sortaient de tous côtés des mèches d'étoupe. À la tête du large lit italien s'entre-croisaient deux sabres recourbés autour d'un révolver; sur la table de nuit était jeté un poignard. La pendule marquait onze heures et demie.
Je trouvai madame Bromirska belle encore pour son âge; elle n'avait perdu ni ses cheveux, toujours frisés avec art, ni ses dents sans défaut; il lui restait même une certaine fraîcheur à laquelle le fard contribuait sans doute, mais son visage avait pris avec l'âge une étrange expression de méfiance et de méchanceté.
Deux plis profonds allaient des coins de sa bouche au bas du menton, dessinant ce qu'on eût pu prendre de loin pour une sorte de moustache sarmate. Ses yeux brillaient comme le tranchant d'un couteau; en vérité, ils se plongeaient dans votre coeur ni plus ni moins que le glaive le mieux aiguisé pour disséquer ce coeur sans miséricorde; mais, ce qu'il y avait de plus remarquable en elle, c'était sa toilette. Je n'en avais jamais rencontré de pareille; évidemment elle portait, pour ménager ses robes neuves, des vieilleries du passé, des vieilleries d'apparat: une mantille de velours bleu qui laissait la ouate s'échapper aux coutures, une vieille robe rose d'où pendait un falbalas, décousu peut-être dans un bal par le pied de quelque cavalier maladroit, il y avait de cela vingt ans et plus. Sur sa tête était posé un fez turc, et la finesse de ses pieds se perdait dans de grosses pantoufles en feutre.
Je lui dis d'abord le chagrin que m'avait fait éprouver l'abatage de sa magnifique futaie, en cherchant à lui persuader que ce sacrifice était mal entendu, même au point de vue de l'économie.
Elle tira une longue bouffée de sa cigarette:
—Oh! répliqua-t-elle, je sais tout cela, mais je sais aussi que je ne vivrai point éternellement. Je veux donc jouir de mes biens tandis que je vis. Ce n'est pas l'abatage de ma futaie qui vous amène. En quoi puis-je vous être agréable?
Tirant de ma poche la feuille de papier où s'alignaient déjà plusieurs souscriptions, je me mis en frais de rhétorique.
Elle sourit, un peu embarrassée.
—Je veux bien contribuer à cette oeuvre selon mes moyens, dit-elle enfin. On m'a déjà parlé de votre peintre; je ne doute pas de son génie, mais, pour parler franchement, ce génie, ne craignez-vous pas de l'étouffer?
—Ah! madame, vous ajoutez donc foi, vous aussi, à cette sotte redite que le talent ne grandit que dans la misère? Il est prouvé cependant que les plus grands esprits ont été ceux que ne tourmentaient pas le besoin de produire pour satisfaire aux nécessités vulgaires de la vie.
—C'est possible! répondit-elle en cherchant dans ses poches quelque menue monnaie de cuivre; puis elle prit la feuille, s'approcha du secrétaire, écrivit deux ou trois mots qu'elle sécha au moyen d'une pincée de sable prise dans le crachoir, compta et se relut encore une fois, puis me rendit en soupirant la liste, plus cinquante kreutzers.
—Tout ce que je vous demandais, c'était de me dire si le jeune homme était vraiment digne de notre compassion, de nos secours. Vous êtes-vous bien assuré de sa reconnaissance? Vous paraissez avoir un bon coeur. Les gens en abuseront souvent.
Elle se laissa retomber négligemment sur le sofa auprès de moi:
—Quand on montre tant de sensibilité à propos de quelques méchants arbres, qu'est-ce que cela doit être, bon Dieu, quand il s'agit d'un homme! Permettez cette observation à une vieille femme: je ne vous crois pas un garçon pratique... eh! eh! cela viendra, monsieur, avec le temps!... Il faudra que vous vous pénétriez d'une chose: c'est que dans ce monde il ne s'agit pas de coeur bon ou méchant, mais d'une loi de nature. Celui-ci profite de celui-là tant qu'il peut. Il n'est personne qui hésite à se servir, pour atteindre au plus haut, d'une échelle vivante, oui, oui, d'une échelle formée de têtes d'hommes!
Elle fit un mouvement du pied; on eût dit que ce pied se posait avec joie sur la nuque d'un des malheureux qu'elle avait renversés impitoyablement comme les chênes séculaires de sa forêt.
—Permettez-moi, madame, de vous contredire à mon tour, répliquai-je en m'efforçant de rester poli; l'expérience nous enseigne à aider le prochain, ne fût-ce que par intérêt personnel, afin d'être secourus nous-mêmes le cas échéant.
—C'est tendre la main à la paresse, à la sottise, s'écria madame Bromirska, tout agitée. L'indigent ne peut s'en prendre de son indigence qu'à lui-même.
—Pas toujours. Il y a une sorte de pauvreté qui, comme la richesse, étouffe nos élans, paralyse nos forces.
—Ah! vous êtes aussi des ennemis de la richesse? Vous nourrissez ces dangereuses idées modernes qui conduisent au communisme, vous vous faites l'apôtre du partage universel?
—Vous vous trompez, madame, répondis-je. Je crois impossible de rendre tout le monde riche, car si chacun était riche, tout le monde manquerait du nécessaire, personne ne voulant plus travailler. Jusqu'ici, malheureusement, ni les philosophes, ni les économistes, n'ont réussi à résoudre le grand problème d'un partage équitable de la propriété, mais il me paraît hors de doute que, dans la classe moyenne seulement, la vie d'un peuple, celle de l'humanité tout entière pousse de saines racines. La pauvreté, comme la richesse, a toujours arrêté le progrès. Richesse et pauvreté sont les différentes formes de la même maladie. La santé n'existe que là où vous trouvez en équilibre le travail et le gain, et là aussi est la liberté. La propriété sans le travail engendre la tyrannie, et le travail sans la propriété conduit à l'esclavage.
—Mais c'est tout à fait selon la nature, décida la baronne en roulant une nouvelle cigarette.
—Le croyez-vous, madame? Moi, je crois tout le contraire. D'où vient que les descendants de familles riches déclinent à la seconde ou troisième génération, tandis que les descendants des pauvres s'élèvent tout aussi sûrement, de sorte que la nature, en somme, tient la balance égale entre la richesse et la pauvreté? Il faut que dans la première il y ait quelque chose de démoralisant, et dans la seconde une force qui nous pousse et nous fait aspirer en haut.
—Vous avez raison, répliqua la baronne: j'ai eu l'occasion d'observer cela par moi-même. Jetons seulement un coup d'oeil sur notre pays. Voyez comme tout a changé ici pour les deux grandes races dominantes, la noblesse polonaise et le paysan petit-russien, depuis 1848. Notre noblesse déchoit de plus en plus, tandis que le paysan prospère.
—Vous reconnaissez donc que la circulation de l'argent s'accomplit selon les lois de la nature, tout comme la circulation de la vie?
—C'est pour cela, s'écria la baronne, c'est pour cela que je remercie Dieu de n'avoir pas d'enfants qui gaspilleraient les biens que j'ai su acquérir!
—Vous ne pourrez pourtant, madame, emporter votre argent là-haut.
—Malheureusement non, mais j'ai depuis longtemps réfléchi à ce que je ferais en cas...
Elle fut interrompue par les aboiements d'un petit roquet qui s'élança dans la chambre. Tout blanc et joliment rasé, il avait une crinière et une queue de lion; chaque poil de son corps se hérissa de colère à ma vue, comme s'il eût voulu me déchirer:
—Paix, Mika! dit la baronne en le caressant. Regardez cette chère petite bête, monsieur; tandis que les enfants nous coûtent tant d'argent, Mika m'a valu un héritage de dix mille florins.
—Comment cela?
Madame Bromirska leva ses regards vers le ciel ou plutôt vers le plafond, où se balançaient les toiles d'araignée.
—L'héritage de mon amie, la baronne Zatner. Elle ne voulait confier ce petit animal qu'à moi seule, qu'elle aimait tendrement; aussi donna-t-elle l'ordre de me le porter après sa mort avec une somme de dix mille florins. Mais Mika nous a interrompus... Où en étions-nous?...
Et la baronne se tourna vers moi en souriant:
—Que voulais-je dire? Oui, la richesse est, en effet, sous certains rapports, une cause de soucis. On possède et on ne jouit pas. Je ne peux pas manger mon argent; il faudra que je le laisse, sans emporter seulement une obole pour Caron. C'est triste!
—Eh bien! madame, vous voyez que cette seule pensée gâte pour vous les joies de la possession, et peut-être y a-t-il des jours où d'autres nuages se joignent à celui-là pour vous attrister. Vous admettez donc avec moi que les lots s'égalisent et que la nature est juste en définitive. Celui qui, avec une poche vide, a le coeur gai, tient sa part de félicité terrestre. Il donnera plutôt un oeuf sur les deux qu'il possède que le riche n'en donnera un sur soixante, et pourtant le plaisir de donner est infiniment supérieur à celui de recevoir.
—Quelles illusions! fit la baronne avec dédain. Si vous voulez que je sois sincère, j'avouerai que je n'ai ressenti aucun plaisir en faisant l'aumône à votre peintre. Ma grande crainte, c'est que le communisme ne soit vainqueur à la fin, mais j'espère bien ne pas voir cela. Nos paysans cependant ne se gênent pas déjà pour prendre du bois, du blé, des fruits, tout ce que Dieu fait croître, et ils ne croient même pas commettre de péché.
—Parce qu'ils s'imaginent que Dieu fait mûrir pour tous les fruits et les légumes, répliquai-je; le même homme, qui ne vous reconnaît pas le droit de poser une clôture à votre champ, vous rendra fidèlement votre portefeuille bourré de billets de banque si le hasard le lui fait trouver. Je ne justifie pas nos paysans de s'approprier sans scrupule ce que le riche leur enlève, à les entendre; mais rappelons-nous pourtant, madame, que saint Augustin a dit: «Le superflu du riche est le nécessaire du pauvre.»
—J'ai mon opinion sur ce point, répliqua la baronne. Vous ferez le signe de la croix si je vous la dis, car elle n'est ni chrétienne ni moderne, mais enfin c'est mon opinion. La misère sans adoucissement, sans espérance, sans secours, comme elle existe aujourd'hui, n'est qu'une conséquence de l'abolition de l'esclavage. Vous vous étonnez? C'est pourtant ainsi. Considérez la Russie, l'Amérique; vous ne pourrez me donner tort. Autrefois, le planteur soignait, protégeait son esclave; le serf, lui aussi, était fort bien traité par son seigneur; chez nous le noble vint en aide au paysan tant que celui-ci lui appartint; il l'aidait à rebâtir sa maison dévorée par le feu, il lui donnait du blé aux époques de disette. Que fait-il en sa faveur maintenant? Rien. Pour le pauvre, je le répète, l'esclavage est un bonheur, et jamais de cet esclavage on ne réussira, entendez-vous, à supprimer que les bienfaits; ses maux subsisteront, quoi qu'on fasse. De même que le peuple le plus fort et le plus riche soumet le plus faible et le plus pauvre, de même en est-il entre les individus. Chacun dispute à l'autre l'air, la lumière, la vie, comme font les arbres dans la forêt. Or, ne vaut-il pas mieux que le plus faible se rende, que le plus pauvre offre volontairement sa nuque au pied du riche? Les hommes grossièrement organisés, les hommes du peuple sont formés par la nature pour nous servir nous autres, qui sommes d'une constitution plus fine, plus délicate. Qu'ils travaillent afin que nous puissions vivre agréablement! C'est justice. Croyez-vous que les splendeurs du monde antique, qui excitent notre enthousiasme à un si haut degré, eussent été possibles sans l'esclavage? Chez nous, je parle du temps de la république polonaise, tout gentilhomme avait les mêmes priviléges qu'un citoyen libre de la Grèce et de Rome, et le paysan labourait pour lui afin qu'il pût se vouer sans réserve au bonheur de la patrie. Mais les idées philanthropiques ont gâté tout cela; quand il s'est trouvé des nobles pour pérorer sur les droits naturels et le contrat social... Bon! vous savez toutes ces choses mieux que moi, vous savez quelles révolutions ces philosophes bienfaisants ont provoquées, comment la Pologne a été déchirée, comment est née la Révolution française...
—Pardon encore, madame, hasardai-je, mais il me semble que la triple tyrannie de l'aristocratie, du clergé et des partisans de la cause polonaise a produit l'esclavage des paysans, la persécution des sectes dissidentes et des Petits-Russiens, la perte de la Pologne en un mot. Quant à la France...
—Je ne veux pas me disputer avec vous, interrompit la baronne; je n'ai prétendu dire que mon opinion. Je prête volontiers l'oreille, moi aussi, à celle d'un étranger, pourvu que la discussion n'entraîne ni contrainte ni violence. Cette façon de s'échauffer sur tout ne me plaît pas; elle ne me semble propre qu'à exciter du trouble et de l'agitation, tandis qu'un échange de pensées discret et mesuré peut contribuer à notre plaisir et à notre instruction. Finissons-en pour aujourd'hui. Si vous voulez venir quelquefois tenir compagnie à une vieille femme, vous ferez une bonne oeuvre. Que le Ciel vous bénisse!
Elle me baisa au front et me congédia de cette façon hautaine que les vieilles dames chez nous ont en commun avec les princes de l'Église et autres potentats.
Je regardai instinctivement la pendule. Elle marquait toujours onze heures et demie, Dieu sait depuis combien de jours!
IX
Depuis, j'allai souvent à Separowze. Mes amis s'en étonnaient, car, disaient-ils, qu'est-ce qui peut l'y attirer? La campagne n'est pas belle; il n'y a point de chasses, et les dîners de la baronne ne sont rien moins que succulents. C'était vrai, et pourtant je ne m'ennuyais jamais à la seigneurie. J'y avais découvert une collection d'originaux tels qu'il n'en existe plus peut-être nulle part ailleurs qu'en Gallicie. À elle seule, Warwara eût suffi sans doute à m'intéresser. Je pénétrais, pour ainsi dire, dans les coulisses de sa vie. Tandis que d'autres, ne la voyant qu'à l'église ou dans le monde, pouvaient se tromper sur son caractère, confondre le masque avec le visage, moi je la surprenais à ces heures inévitables où les nerfs se détendent, où l'esprit d'intrigue se repose, où la comédienne oublie son rôle, et ce déshabillé moral d'une femme prudente, astucieuse entre toutes, avait, je dois en convenir, le charme le plus piquant pour un observateur. Que de naïveté dans la proclamation incessante de son monstrueux égoïsme! Aussi avais-je renoncé à jamais la contredire.
Les moissons en seront-elles moins détruites si vous critiquez et condamnez la grêle? La foudre qui frappe un innocent sur le grand chemin l'épargnera-t-elle davantage parce que vous lui aurez reproché l'immoralité de son action? Non vraiment, on ne peut que constater le phénomène et en prendre note. J'agissais ainsi avec la baronne. Il y avait en elle un mélange bizarre d'impressions apparemment contradictoires: l'avidité de l'or, la volupté de la possession étaient comme paralysées par la crainte de jouir d'un trésor qu'elle idolâtrait sans oser y toucher. C'était une misérable vie en somme, sans lumière, sans couleur, sans joies, et pourtant la pensée que cette vie dût finir la faisait tressaillir d'angoisse. La terreur de la mort finit par briser ce roc. Warwara devint dévote, une fausse dévote s'entend. Elle priait, se confessait, brodait des ornements d'église, mais sans cesser pour cela de faire de l'usure et des spéculations. Quand elle veillait à ce que ses gens observassent toutes les abstinences, tous les jeûnes prescrits, son avarice fraternisait évidemment avec sa dévotion; elle ne dédaignait pas non plus la science, pourvu que celle-ci s'accordât avec ses principes d'économie. Aussi prit-elle parti tout à coup pour le système hygiénique qui prescrit l'usage exclusif des végétaux. Il fallait entendre là-dessus son valet de chambre Martschine. Retroussant ses manches et se léchant les lèvres:
—Elle nous donnait de l'herbe à manger, monsieur le bienfaiteur, rien que de l'herbe, comme aux boeufs (pour Martschine, tout légume, sauf la choucroute, était de l'herbe). Mais la révolution a éclaté à la fin! Je crois que, si elle ne nous avait pas donné d'autre viande, nous l'aurions mangée elle-même!
J'arrivai un jour à Separowze, avant le coucher du soleil, au moment où l'on trayait les vaches. De très-loin déjà, des chants harmonieux avaient frappé mon oreille, et, lorsque j'entrai dans la cour, je m'arrêtai pour mieux entendre s'élever en choeur une douzaine de voix justes et fraîches.
—Des rossignols, n'est-ce pas, que nos jeunes filles? dit Martschine en retroussant derechef ses manches de chemise. Madame a su qu'elles buvaient quelquefois du lait tout en trayant les vaches, de sorte que les pauvrettes ont reçu l'ordre de chanter sans interruption tant que la besogne dure; celle qui s'arrête est punie. Madame aime tant la musique que c'est pour elle le meilleur remède quand elle se sent nerveuse. Vous êtes peut-être nerveux aussi? ajouta Martschine en me jetant un regard si méfiant que je ne pus m'empêcher de rire. Eh bien! ici, nous sommes tous nerveux, acheva-t-il avec un gros soupir.
Warwara, comme tous les gens soupçonneux et âpres, était souvent volée; on se faisait une fête de déjouer quelque peu sa surveillance. Quand elle s'en apercevait, c'était un nouvel aiguillon pour sa misanthropie.
Je me rappelle qu'elle reçut une fois devant moi un de ses fermiers, petit homme maigre et noir dont les yeux de chat disparaissaient sous d'épais sourcils. Il toussa, fit un salut, joignit les mains, salua de nouveau et finit par soupirer bruyamment comme une locomotive qui laisse échapper la vapeur.
—Qu'est-il arrivé? dit la baronne, inquiète. Je t'ai prié déjà de ne pas souffler ainsi. Viens-tu m'annoncer quelque malheur?
—Ah! mon Dieu! s'écria le fermier d'un ton lamentable, quels temps que les nôtres! En fut il jamais de plus durs!...
—Tu veux t'excuser de ne pas payer ton fermage... tu cherches des prétextes.
—Des prétextes! Je n'en ai pas besoin. J'ai d'assez bonnes raisons! Il m'a été impossible de me procurer de l'argent, du moins tout l'argent que je vous dois...
—Comment?... Tu oses?...
—Oui, j'ose n'avoir pas le sou, répondit-il en s'enhardissant; il m'a fallu me saigner aux quatre membres pour vous apporter le peu que voici.
Et il jeta une liasse de billets de banque sur la table.
—Maintenant, retournez mes poches, fouillez-moi comme un sac, vous me trouverez vide, absolument vide.
Warwara compta les billets, et peu à peu un sourire se dessina sur ses lèvres. Elle finit par repousser vers le bonhomme une partie de l'argent.
—Il y a là deux fois plus que tu ne me dois.
Un instant le fermier la regarda stupéfait, puis sa bouche s'ouvrit lentement, ses yeux suivirent le mouvement de la bouche, tous ses traits exprimèrent une rage comique. S'approchant d'elle avec emportement:
—Faites-moi la grâce, madame, de me donner un soufflet.
—Pourquoi?
—Ne me le demandez pas. Je veux un soufflet de votre main; ou bien, peut-être, ce jeune seigneur aura-t-il pitié de moi et m'en donnera-t-il un?
—Qu'est-ce que cela signifie?
—Cela signifie... Jésus! Marie! Joseph! que j'ai fouillé dans la mauvaise poche. Oh! boeuf que tu es!
—Qui appelles-tu boeuf!
—Moi, parbleu! et je voudrais voir qu'on ma soutînt le contraire. Faire de pareilles bévues!... Triple sot! va!
—Voilà vos bons paysans, me dit Warwara. Il a les poches bourrées d'argent, et il prétend que les temps sont durs! Faut-il ménager de pareils fripons?
Elle n'avait pas besoin d'excuse pour ne point les ménager.
Un autre des fermiers avait le tort de lui porter sur les nerfs par son seul nom. Il est vrai que le pauvre homme se nommait Petschenischintschenko. Le nom était difficile à prononcer; se le rappeler seulement était une grosse affaire; aussi prétendait-elle qu'il s'en servait comme d'une sorte de cachette pour esquiver réclamations et poursuites.
La baronne finit cependant par saisir le pauvre Petschenischintschenko et par lui tirer lentement les plumes comme fait le vautour du moineau qu'il tient dans ses serres. Peu à peu, elle lui prit ses boeufs, ses chevaux, ses vaches, ses prés, ses champs et jusqu'à sa chaumière, sans se hâter et avec délices, comme s'il se fût agi de détacher l'une après l'autre les syllabes de ce nom interminable qu'elle n'avait jamais pu se résoudre à prononcer, jusqu'à ce qu'il ne restât plus qu'un misérable monosyllabe, un rien tout sec, vêtu de guenilles, nu-pieds, et cherchant sa consolation dans l'eau-de-vie.
—Ne te sauve pas, ma colombe, s'écria-t-il; réjouis-moi par ta vue, par tes discours qui coulent comme le miel!
—Je crois que cet homme est ivre! s'écria Warwara.
—Pas du tout, répondit-il.
Et en effet le malheureux était à jeun. Il ne trébuchait ni ne bégayait; ses yeux n'avaient pas cette faible lueur propre aux yeux d'ivrogne; seul, son nez brillait rouge-foncé comme une lampe qui s'éteint.
—Il faut que je te remercie, ma bienfaitrice, s'écriait Petschenischintschenko avec un mélange d'enthousiasme et d'ironie, je te dois la liberté, le plus grand des biens. Oui, tu m'as délivré! Qu'est-ce que l'argent en effet? Rien! Rien qu'un souci, un fardeau! Tu m'en as débarrassé avant le grand voyage qui nous force tous, tôt ou tard, à y renoncer. Tu m'as donné la liberté. Il faut que je t'embrasse.
—Si tu approches, je te fais chasser à coups de pied, entends-tu? cria la baronne.
—Pourquoi? parce que je me serai montré reconnaissant, parce que je t'aurai embrassée?
—Martschine! appela madame Bromirska de toutes ses forces.
Mais Martschine fut jeté au loin comme une plume par le grand paysan, qui étreignit la baronne, quoiqu'elle se défendît, et l'embrassa d'abord sur la joue droite, puis sur la joue gauche; après quoi il s'essuya la bouche avec sa manche et s'en alla en chantonnant:
La fille a des yeux noirs, Une fossette au menton!
Des scènes du genre de celle-ci se renouvelaient presque chaque jour, et j'en faisais mon profit. J'observais aussi les allures étranges d'Hermine.
La baronne, qui passait désormais tout l'hiver dans ses terres, n'avait d'autre distraction que de jouer au piquet, enveloppée de manteaux et de châles comme pour une course en traîneau, dans sa chambre à peine chauffée. Toutes les autres pièces de la maison étaient fermées à clef par économie.
J'ai dit qu'elle jouait au piquet, mais seulement quand la douce Nuschka était de bonne humeur, et cela n'arrivait qu'à de rares intervalles. Comme sa maîtresse, la jolie petite bohémienne était devenue, en prenant des années, une affreuse caricature de ce qu'elle avait pu être jadis. Toute la vie de son visage tanné s'était réfugiée au fond de ses yeux d'oiseau de proie qui brillaient sombres et féroces dans la caverne de leurs orbites. Elle raillait la baronne sans miséricorde, la dupait, la volait, allait même jusqu'à la maltraiter. Warwara s'était donné un tyran implacable, et plus le monde l'abandonnait, moins elle pouvait se passer de ce tyran, contre lequel de temps à autre elle essayait de se révolter, mais pour céder toujours à la fin.
—Ne me faites pas cette méchante mine, disait Hermine; souriez, entendez-vous, soyez gaie, ou je pars demain.... Vous me connaissez?
Et Warwara souriait à travers ses larmes de rage.
Si la famille d'Hermine venait à la seigneurie, force était bien que la baronne se dessaisît des clefs du garde-manger et de la cave. Ce n'était pas sans combat.
—Tu me réduis à la mendicité, tu me mènes au tombeau! disait-elle en sanglotant.
Puis elle se rendait comme une ville qui capitule:
—Ah! la diablesse! me dit-elle un jour tout bas, comme si elle m'eût confié un dangereux secret; ah! la misérable! que ne puis-je vivre sans elle! Mais non, il faut tout endurer. Si je n'avais pas mes nerfs seulement, elle serait châtiée comme elle mérite de l'être! Pour guérir mes nerfs, je sacrifierais la moitié de ma fortune, oui, la moitié!
Les serviteurs se vengeaient sur les nerfs de leur maîtresse de tous les maux qu'elle leur faisait supporter. Martschine surtout s'entendait à les torturer: longtemps il s'était demandé en quoi pouvaient bien consister les souffrances nerveuses dont on parlait sans cesse dans la maison, et il avait fini par se persuader qu'il devait être nerveux lui-même; Voici en quelle circonstance:
C'était peu de temps après son entrée à la seigneurie. Le jour de la fête de Warwara était proche, et Martschine fut appelé dans l'appartement de sa maîtresse pour y apprendre par coeur, avec l'aide de cette dernière, le compliment qu'il devait réciter au nom de tous les autres domestiques.
L'aide que lui prêtait la baronne consistait en grands coups de chasse-mouche distribués sur la joue, l'oreille ou les jambes chaque fois que la mémoire se montrait récalcitrante. Et Martschine s'arrêtait plusieurs fois à chaque vers; le premier surtout paraissait lui offrir des obstacles insurmontables. Il commençait ainsi: «Sois saluée, toi, soleil de nos jours!»
Même après qu'il eut réussi à retenir tout le reste du compliment, Martschine continua d'hésiter à la première ligne. Il fallait que sa maîtresse la lui dît, et alors tout le reste suivait comme par enchantement. De même jaillit la mélodie d'une pendule à musique aussitôt qu'on a poussé le bouton. La veille de la fête, la baronne lui fit passer un dernier examen; il s'arrêta comme de coutume:
—Donne-moi ta main, s'écria-t-elle, impatientée, en levant le chasse-mouche.
Martschine tendit la main, mais il la retira si vite que le coup ne toucha que le plancher.
—Ta main! entends-tu?
—Je ne peux pas, madame...
—Comment?
—Non, voyez, elle se retire d'elle-même...
—Es-tu donc si lâche?... Obéis!...
—Ce n'est pas que je craigne! mais je ne peux pas... ce doit être nerveux. Je suis sûrement nerveux.
La baronne éclata de rire. Le lendemain, elle attendit, assise sur son fauteuil comme sur un trône, en robe de soie rouge, le compliment des gens de sa maison. Ils entrèrent en bon ordre, formèrent un demi-cercle, et Martschine, muni d'un énorme bouquet, s'avança, puis se prosternant, lui baisa la main, fit un pas en arrière, salua de nouveau, baisa pour la seconde fois la main de la baronne et finit par pousser, en la regardant, un profond soupir, toujours sans parler. Pendant quelques minutes, un silence inquiétant régna dans la chambre; enfin Warwara montra des yeux au pauvre Martschine le rayon de soleil qui entrait par la fenêtre. Comme il ne comprenait pas, elle lui souffla les premiers mots; mais Martschine, les yeux fixes, n'entendait rien que le bruit d'une grosse mer agitée, comme il le dit plus tard.
—Sois saluée, toi, soleil de nos jours! murmura de nouveau la baronne.
Il regarda le plafond, puis ses bottes, puis Warwara elle-même, entr'ouvrit les lèvres et continua de se taire. Exaspérée, la baronne se leva d'un saut et lui appliqua le plus vigoureux des soufflets, en criant à tue-tête:
—Sois saluée, toi, soleil de nos jours...
Aussitôt Martschine continua rapidement, avec la précision d'une machine:
—Noble dame, qui embellis notre existence...
Et il arriva heureusement au bout; mais son visage, pâle comme la mort sur une joue et violemment coloré sur l'autre, produisait un singulier effet.
—Dieu m'a abandonné, je n'en puis plus... Non, je ne saurais manger davantage. Je suis décidément nerveux.
X
Depuis lors, il comprit les maux de sa maîtresse. Tout le monde pour lui était nerveux, jusqu'au couvreur qui se tua en se laissant choir du haut du toit de l'église.
—Les nerfs, murmurait-il, les nerfs!
Nerveux comme il prétendait l'être, ce singulier garçon avait pour principal talent d'agacer les nerfs des autres. Martschine avait été longtemps soldat et se vantait d'avoir vu de loin la bataille de Solférino comme sur une image. Du service militaire il lui restait le goût de la propreté d'abord, l'habitude de l'obéissance ensuite.
Le premier dimanche qui suivit son installation chez la baronne, celle-ci lui ayant demandé:
—Ne fais-tu pas un tour après dîner?
Il répondit debout, en position et la tête à droite:
—Madame commande que je me promène?
Quelque temps après, comme il psalmodiait, assis sur les marches du perron, une sorte de chant funèbre:
—Est-ce que tu as du chagrin? demanda la baronne, ouvrant la fenêtre.
—Comment serais-je heureux, madame? répliqua Martschine. Je n'ai ni père, ni mère, ni frère, ni soeur, pas même une bonne amie. Je suis en effet très-malheureux. Madame ne me commande pas de n'être point malheureux, j'espère!
Il était taquin ou stupide.
La baronne ne souffrait pas que le mot de mort fût prononcé devant elle, pas plus que les mots d'agonie, de tombeau, etc. Si quelque voisin tombait malade, Hermine avait coutume de dire:
—Il fait un petit voyage de plaisir.
S'il mourait:
—Il est parti pour l'Italie.
La petite chienne ayant refusé sa pâtée, Martschine ne manqua pas de déclarer que Mika pensait faire un voyage de plaisir. Mais, d'autre part, sous prétexte de propreté, il imagina un jour de tapisser les murs salpêtrés d'un pavillon, où la baronne allait volontiers l'été faire la sieste, de tous les billets mortuaires bordés de noir qui s'étaient accumulés dans la seigneurie depuis des années. La baronne faillit s'évanouir à ce spectacle.
Elle ne craignait pas seulement la mort, elle craignait la vue de la misère, et cependant tous les vendredis une troupe de mendiants se présentait à Separowze. C'était un usage immémorial, et Warwara, qui tenait à passer pour dévote, n'eût pas osé l'abolir. Charger ses gens de distribuer les aumônes répugnait trop à sa méfiance. Elle imagina donc de faire déposer dans le vestibule un habillement complet qui avait appartenu à feu son mari et une de ses propres toilettes, usée, chiffonnée, on peut le croire.
Chaque mendiant, l'un après l'autre, endossait ces oripeaux sous la surveillance de Martschine, de sorte qu'au lieu d'une vingtaine de misérables en haillons elle recevait chaque vendredi huit messieurs en pantalon de nankin, frac bleu et souliers de bal, et douze dames en robe à queue. Dans chacune des mains salement gantées qui se tendaient vers elle, la baronne déposait deux kreutzers. Il arriva que, certain vendredi, l'un des messieurs en frac bleu manquait à l'appel.
—Qu'est devenu ce vagabond? demanda la baronne.
—Il ne pourra venir, répondit Martschine. Il est parti.
—Parti?
—Oui, pour l'Italie. J'espère que madame ne le trouve pas mauvais?
—Imbécile! que veux-tu me faire accroire là?
—Eh bien, il est parti pour un autre pays; mais ce qui est sûr, c'est que je l'ai vu partir, de mes propres yeux vu!
—Si tu dis vrai, c'est un ingrat de n'être pas venu prendre congé de sa bienfaitrice.
—Il est assez difficile de se montrer reconnaissant et poli, dit Martschine, éclatant tout à coup, quand on est mort...
—Quoi! il est mort?...
—Oui, mort! Madame s'y oppose-t-elle?
—Brute, me dire cela, à moi! s'écria la baronne. Va! retire-toi de ma présence!
Et elle eut encore une attaque de nerfs.
Un matin, Martschine apporta une lettre à sa maîtresse tandis qu'on la coiffait. Hermine, qui justement était de mauvaise humeur, lui tirait les cheveux de toutes ses forces. Martschine, ayant remis la lettre, resta debout les yeux attachés sur la baronne.
—Pourquoi ne t'en vas-tu pas? dit enfin celle-ci, pourquoi me regarder de cet air ahuri?
—Parce que j'ai grand'pitié de madame, répondit gravement Martschine; j'espère que madame ne me défend pas d'avoir pitié d'elle?
—Si fait, je te le défends! s'écria Warwara, rouge de colère. Tu es ici pour me servir, non pas pour avoir pitié de moi.
—Mais je ne peux faire autrement, répliqua Martschine avec une émotion profonde; j'ai un si bon coeur et je suis si nerveux: comment n'aurais-je pas pitié de madame?
Et il se mit à sangloter.
L'exemple de Martschine fut contagieux. Piotre, le cocher, s'avisa lui aussi d'avoir des nerfs; seulement il ne les sentait qu'à la pleine lune. Une fois, il attela les chevaux au carrosse d'apparat comme minuit sonnait et serait allé Dieu sait où, si Martschine ne l'eût réveillé à temps. Une autre fois, on le vit, blanc comme un sylphe, dont il n'avait pas la taille du reste, assis à la lucarne du grenier, les pieds pendants, une ligne à la main. Il pêchait dans la cour.
La petite chienne blanche Mika était encore le plus nerveux de tous les hôtes de Separowze. La moindre chose excitait sa méchanceté; mais il suffisait, pour que cette méchanceté devînt de la rage, que Martschine glissât sur le parquet ciré une brosse à chaque pied. Alors les mollets de l'imprudent couraient un danger réel.
XI
La collection d'originaux que renfermait la seigneurie reçut un précieux renfort en la personne d'un parent éloigné de Warwara, nommé Zénobius Monastyrski.
Ce jeune homme, élevé dans l'abondance, avait gaspillé follement son patrimoine. Devenu pauvre, il ne regrettait rien, ayant, pour un temps du moins, vécu à sa guise. Qu'il eût faim, qu'il eût froid, qu'il dormît à la belle étoile, sa gaieté ne l'abandonnait pas. Par une matinée de décembre, il apparut à Separowze en habit d'été, sans gants, sans bottes et sans bas, les pieds enveloppés de lambeaux de toile, un claque sous le bras, et naturellement sa belle tante le traita de «prodigue incorrigible», de «membre inutile du genre humain», etc.
—Je vous demande pardon, interrompit Zénobius avec un fugitif sourire, j'ai, l'été dernier, aidé les paysans à rentrer le blé; maintenant je travaille dans l'étude du notaire Batschkock à Koloméa.
—Eh bien! que venez-vous demander ici? Je ne peux rien pour vous.
—Pardon encore, chère tante, je ne vous demande pas d'argent, je n'y ai jamais pensé, mais je voudrais obtenir que vous vous fissiez assurer...
—De quelle assurance parlez-vous, drôle?
—D'une assurance sur la vie. Cela ne vous fera aucun mal. Laissez seulement un médecin vous examiner. Il verra si vous avez une maladie chronique ou...
—Quelle horreur! C'est au milieu de vos princesses de la rampe, de vos coureurs de tripots, dans la belle société où vous avez perdu jusqu'à vos dernières bottes, que vous prenez ces idées-là?
—Mais, ma tante, il ne vous en coûtera rien. Je prétends payer le médecin, et vous ne vivrez ni plus ni moins; seulement, lorsqu'il plaira au Ciel de vous reprendre, j'aurai une rente assurée.
—C'est cela! vous comptez sur ma mort... Sortez... que je ne vous revoie jamais!
—J'obéis, répondit Zénobius avec déférence en marchant à reculons vers la porte, mais vous ne pouvez m'empêcher de prendre mes précautions. Voyons, combien d'années vous reste-t-il encore à vivre?... Avec votre constitution...
—Arrête, bourreau, interrompit Warwara en se bouchant les oreilles et tressaillant de tout son corps; arrête! ne prononce pas ce chiffre horrible! Je sais trop que je mourrai un jour; mais, si tu prends une assurance sur ma vie, je ne verrai pas la fin de l'année, j'en suis certaine. J'aime encore mieux te donner asile; mais, au nom de Dieu, ne parle plus de ma mort ni de ma constitution.
Zénobius s'empressa de lui baiser la main. Son bagage fut vite transporté à la seigneurie; il tenait tout entier dans un vieux mouchoir. En cinq minutes, il eut pris possession du réduit qui lui était assigné au rez-de-chaussée, suspendit un petit crucifix et le portrait de sa mère au-dessus de son lit, glissa un exemplaire usé de Faust sous son oreiller, puis, assis sur un escabeau, les deux mains appuyées sur ses genoux, il sourit et respira profondément. La misère était conjurée.
Au premier dîner, il se brûla bien un peu les lèvres, tant il avait hâte d'apaiser les déchirements de son estomac vide; mais, cette faim féroce une fois satisfaite, Zénobius reprit les manières polies dont il avait eu l'habitude. On eût dit que chez lui le gentilhomme se réveillait d'un profond sommeil. En même temps, il se rendait utile de tout son pouvoir, et naturellement la baronne abusait de cette bonne volonté toujours alerte, toujours souriante. Si, vaincue par une superstitieuse terreur, elle lui avait donné asile, ce n'était pas pour le laisser ensuite manger son pain dans l'oisiveté. Elle l'envoyait donc aux champs, au marché vendre le blé, surveiller les coupes de bois, vaquer aux soins de la basse-cour et du jardin; Zénobius recollait les meubles cassés, mettait les pantoufles à sa tante, jouait au piquet toute la journée sans autre enjeu que des fèves. De temps à autre, il se dédommageait de cette sujétion par quelque espièglerie.
Je me rappelle avoir assisté à l'une des meilleures. J'avais été invité à dîner chez la baronne avec un prêtre grec du voisinage et la famille de ce dernier. Au milieu de la table se trouvait une grande tarte magnifiquement garnie qui datait, je crois, des noces de Warwara, et qui toujours était reportée intacte au garde-manger. Quelle fut l'émotion de notre hôtesse en voyant Zénobius offrir galamment de la tarte à Cléopha, la fille aînée du prêtre? Saisissant un grand couteau, il porta au précieux objet de parade un coup si vigoureux que l'un des morceaux alla frapper au front, comme une pierre, le digne prêtre effrayé. Plus tard, celui-ci en rit avec nous, car il était impossible d'être d'humeur plus débonnaire qu'Athanase Kmietowitch. Le neveu de la baronne s'était attaché à lui d'une affection sincère, peut-être parce qu'il était le père de la belle Cléopha.
Chaque fois que j'avais rendu visite à la seigneurie, Zénobius me prenait par le bras pour m'entraîner au presbytère. C'était une humble demeure; nos paroissiens de la Petite-Russie ne sont pas riches. On eût dit un nid d'hirondelles collé à la vieille église, et comme dans un nid d'hirondelles, en effet, jeunes et vieux, étroitement serrés les uns contre les autres, gazouillaient gaiement du matin au soir. Le prêtre disait sa messe, préparait son sermon du dimanche, faisait tout tranquillement ses baptêmes, ses mariages, enterrait ses morts, et pour le reste abandonnait le monde au sage gouvernement de la Providence, sans se soucier de la politique ni d'aucune des questions brûlantes qui troublent la digestion des gens moins bien avisés.
Athanase Kmietowitch n'était qu'un paysan, mais un paysan lettré, qui, en revenant des champs, copiait d'une belle écriture des livres qu'il était trop pauvre pour acheter et se tenait ainsi au courant de toutes les découvertes de la science, de tous les progrès de la philosophie. Très-simple, indifférent aux grandeurs, aux richesses, il ne vénérait, après Dieu, que deux choses: la science et sa femme. Madame Sophronia Kmietowitch était adorée, choyée sans cesse, comme l'est seule une femme de prêtre grec. Celui-ci, en effet, ne peut se marier qu'avant d'être définitivement consacré au Seigneur, et, s'il devient veuf, les ordres qu'il a reçus lui défendent de convoler en secondes noces. Aussi quelle terreur a-t-il de perdre la mère de ses enfants! Il suffisait que madame Sophronia dît: «Si tu me contraries, je vais maigrir...» pour qu'il exécutât toutes ses volontés. Pourtant madame Sophronia aurait pu perdre sans inconvénient une partie de son embonpoint vraiment turc. Compatriote de cette autre fille de curé petit-russien, Anastasie Lyssowsky de Rohaty, en Gallicie, laquelle, sous le nom de Roxelane, gouverna tout l'empire ottoman, elle avait ce même petit nez retroussé qui fit de Soliman le Grand l'esclave de son esclave, ce petit nez mutin qui trahit tant de caprice, de force et de passion réunis.
Cette femme de quarante ans, magnifiquement épanouie, et les quatre enfants qui l'entouraient, ne faisaient pas mentir le proverbe qui veut que la beauté soit l'apanage de toutes les familles de prêtres grecs en Gallicie. Je m'aperçus bientôt que l'une des jeunes filles, Cléopha, une grande blonde au teint blanc et lisse comme l'hermine, et aux yeux couleur de violette dont le regard vous ouvrait tout un monde naïf et poétique comme celui de nos contes populaires, était l'objet des attentions respectueuses, mais incessantes, du brave Zénobius. C'était pour la voir qu'il m'entraînait au presbytère, n'osant plus y retourner tout seul, dans la crainte que la sollicitude maternelle de madame Sophronia ne s'alarmât.
XII
Deux billets élégants, d'une grande écriture nette, presque virile, nous avaient invités, M. Kmietowitch et moi, à nous rendre chez la baronne le même jour et à la même heure. J'allai donc chercher le prêtre, et nous entrâmes ensemble dans la cour de la seigneurie, pour y être témoins d'une scène vraiment bizarre. Warwara, assise à une fenêtre ouverte du rez-de-chaussée, un grand livre d'heures à la main, récitait tout haut les litanies de la sainte Vierge, en s'interrompant de temps à autre pour gourmander ses gens occupés dehors à divers services:
—Hé! Martschine! les oies sont au verger!... «Trône de la sagesse, priez pour nous...»—Mon Dieu! Hermine, qu'as-tu donc cassé?... «Secours des pécheurs, priez pour nous...»—Bon, voilà que la sauce brûle... Je la sens d'ici!
Et elle appelait la cuisinière:
—Maudite coquine! la sauce est brûlée. «Reine des anges, priez pour nous!»
Et ainsi de suite. Enfin elle nous aperçut. Mika poussa un aboiement frénétique et saisit entre ses dents aiguës le manteau du prêtre, sans se laisser désarmer par les flatteries de ce dernier.
—Mika! criait la baronne, Mika! méchante bête!
Elle nous fit entrer et, sans perdre un instant, nous conduisit dans une pièce écartée où jamais elle ne recevait de visites. Arrivée là, elle ferma soigneusement la porte à clef, après s'être bien assurée que personne ne pouvait entendre.
—Je vous remercie, nous dit-elle, d'avoir eu pitié d'une pauvre femme abandonnée. Il s'agit d'un secret, d'un grand secret, et je veux me hâter de vous le confier. Autrement, on nous dérangerait... Vous savez, Hermine... Oh! je suis bien malheureuse! Cette Hermine n'a pas de conscience. Elle me tourmente dans l'espérance d'hériter... C'est une bête féroce, vous dis-je... Mais ses manéges seront trompés. J'ai fait mon testament. Je l'ai fait en double. Si je le cachais dans un meuble, elle le découvrirait; elle forcerait le tiroir, et ma vie, messieurs, ne serait plus en sûreté. Cette ingrate créature m'assassinerait de même si je le donnais à un notaire. À cause de cela, je vous supplie de veiller à l'exécution de mes dernières volontés. Tenez, prenez!
Elle tendit à chacun de nous une enveloppe cachetée.
—Et s'il plaît à Dieu de m'enlever de ce monde,—elle se mit à pleurer,—ayez la bonté de remettre ce pli...
Elle ne pouvait plus parler, tant était profonde chez elle la pitié de soi-même.
—Voyons, il n'y a pas lieu de craindre ni de s'affliger encore, dit doucement le prêtre.
—Non, n'est-ce pas? répliqua la baronne, essuyant ses larmes du revers de la main; j'ai souvent entendu dire que les malades qui reçoivent les sacrements ou qui font leur testament vivent encore longtemps après. Le croyez-vous? C'est que vraiment je ne veux pas encore mourir. Feu mon grand-père avait atteint sa quatre-vingt-deuxième année, et il est resté robuste jusqu'à la fin.
En ce moment, on frappa violemment à la porte.
—Qui est là? demanda la baronne toute tremblante.
—Ouvrez! répondit la voix brève d'Hermine.
—Vous voyez! dit bien bas madame Bromirska.
Elle ouvrit, craintive, et Hermine entra aussitôt avec fracas.
—Des secrets, en vérité? Que se trame-t-il ici? Qu'avez-vous contre moi?...
—Quelles idées vas-tu te forger, chère Nuschka? répondit la baronne de sa voix la plus caressante.
Et elle embrassa familièrement celle que tout à l'heure elle appelait sa mortelle ennemie.
XIII
Il semblait que Warwara eût été avertie par quelque pressentiment de sa fin prochaine, car, vers la fin de cet automne-là, elle tomba sérieusement malade pour la première fois. Les soins du médecin de sa maison et des deux docteurs appelés en toute hâte de Kolomea ne lui parurent pas suffisants; elle fit venir Zénobius près de son lit et lui dit tout bas:
—Ces sots m'assassineront; prends les chevaux et va-t'en vite à Lemberg. Je n'ai confiance qu'en toi. Ramène le meilleur médecin. Je payerai... oui, je payerai tout; mais ne perds pas une seconde, et surtout garde-toi de rien dire...
Elle désigna Hermine d'un mouvement des paupières.
Zénobius partit aussitôt pour Lemberg; mais, le soir même, l'état de la malade s'aggrava sensiblement. Vers minuit, Hermine, étant seule avec sa maîtresse assoupie, la secoua de façon à l'éveiller et lui cria dans l'oreille:
—Avez-vous fait un testament?
La baronne ne parut pas comprendre.
—Avez-vous fait votre testament? répéta impérieusement Hermine.
—Mon testament? murmura la baronne d'une voix éteinte, à quoi bon? Je ne mourrai pas de si tôt.
—Il faut que vous en fassiez un... et tout de suite, entendez-vous! reprit Hermine, la forçant à s'asseoir sur son lit.
—Non! dit Warwara avec une dernière énergie, et je te défends de me parler de la mort.
—Vous aurais-je donc sacrifié inutilement toute ma jeunesse? s'écria la bohémienne. Cela ne se peut pas!... Prenez cette plume, prenez...
—Veux-tu m'assassiner?
—Ce n'est pas la peine. Vous mourrez sans cela.
—Oh! misérable ingrate! monstre que tu es!...
Les mains de la baronne se crispèrent autour du cou d'Hermine, qui crut un instant qu'elle allait l'étrangler; mais, à force de coups, la camériste se délivra de cette étreinte furieuse:
—Oui, vous mourrez! dit-elle aussitôt qu'elle eut réussi à reprendre sa respiration, vous mourrez, malgré tout, et, à la dernière heure, il n'y aura pas à votre chevet un seul être qui vous aime, car moi aussi je vous abhorre.
Hermine, après cette déclaration, n'avait plus de ménagements à garder; elle prit les clefs que la baronne cachait sous son oreiller et chercha le testament dans les coins les plus secrets. Warwara s'efforçait en vain de se lever, elle se débattait, elle appelait et personne ne répondait à ses cris. Au matin, Hermine n'avait pas encore trouvé le testament, mais elle s'était emparée de tout ce qui dans la seigneurie pouvait avoir quelque valeur: bijoux, papiers précieux, objets de garde-robe.
Après avoir mille fois maudit la voleuse, Warwara s'était tournée du côté du mur et fermait les yeux. Lorsque son médecin vint lui faire sa visite ordinaire, elle le supplia d'avoir pitié d'elle, de traîner Hermine en justice. Le médecin, croyant aux divagations de la fièvre, promit tout ce qu'elle voulut, quitte à ne rien faire. Vivante ou morte, cette malheureuse femme était abandonnée aux mains de sa servante, qui restait la véritable maîtresse de Separowze.
Deux jours se passèrent ainsi, jours d'angoisse pour elle. Spectatrice du pillage qu'elle ne pouvait empêcher, Warwara ne sentait pas auprès d'elle, comme l'avait prédit Hermine, une seule personne qui lui fût dévouée. Sous prétexte de la veiller, Piotre et Martschine jouaient aux cartes au milieu de la chambre, en buvant le meilleur vin de la cave et en fumant leur pipe.
—Pourquoi nous en priver, disait Martschine, puisqu'elle doit mourir?
La dernière protestation s'était éteinte sur les lèvres refroidies de Warwara. Tout à coup, elle appela faiblement Mika. La petite chienne s'approcha du lit, flaira le drap et se retira vite. En vain sa maîtresse lui donna-t-elle les noms les plus tendres, elle ne reparut plus. Alors ce coeur de pierre se brisa: Warwara sanglota tout haut.
Ainsi se passèrent les derniers jours qu'elle eut encore à vivre, si l'on peut appeler vivre cette lutte effroyable entre l'âme prête à partir et le corps qui se révolte encore. Enfin l'heure sonna qui efface toutes les douleurs, qui apporte la délivrance au plus méchant comme au meilleur, Mika se mit à pousser sous le lit des hurlements lamentables:
—Qu'as-tu, ma pauvre bête?... murmura sa maîtresse. Faim, peut-être...
Mais Hermine, éclatant d'un rire impitoyable:
—Les chiens hurlent, dit-elle, quand il y a des mourants dans la maison.
—Je ne meurs pas, gémit la baronne, non, je ne meurs pas, je ne veux pas mourir! Qu'on aille chercher le prêtre, ajouta-t-elle quelques instants après.
Quand la cuisinière de Separowze entra au presbytère, j'y étais justement en visite; nous nous hâtâmes de répondre à l'appel de la mourante. Mais il était trop tard. L'agonie avait commencé. Martschine lui ayant dit:—On est allé chercher Sa Révérence M. Kmietowitch,—Warwara répliqua d'une voix que personne ne reconnut:—Qui est celui-là?—comme si elle eût entendu son nom pour la première fois.
Hermine s'approcha du lit:
—Elle meurt! dit-elle tout bas, c'est fini.
Et avec une férocité inouïe:
—Me direz-vous enfin, reprit-elle, où est le testament?
Sur ce visage de morte passa un sourire malicieux, effrayant.
—Le testament est... il est en bonnes mains...—répondit-elle avec fermeté. Tu n'auras rien... non, rien... pas une vieille pantoufle...
Puis, tâtant la couverture des deux mains:
—Où est mon argent?... soupira-t-elle, on m'a pris mon argent...
Lorsque j'entrai avec le prêtre, elle venait de mourir. La seigneurie semblait avoir été mise au pillage, et tout le désordre qui suit une orgie régnait dans la chambre mortuaire. Warwara n'avait pas cette beauté paisible et solennelle que j'ai vue à la plupart des morts; ses traits étaient absolument défigurés: personne n'avait songé à lui fermer les yeux. Le prêtre se mit en prières; les serviteurs s'agenouillèrent à son exemple. Au dernier Amen, Zénobius parut sur le seuil avec le grand médecin de Lemberg. Tandis que celui-ci s'approchait du lit, puis haussait les épaules, le jeune parent pauvre de la baronne prononça un fervent Pater noster; il se pencha vers sa tante et lui ferma pieusement les yeux. Le soleil couchant projetait un dernier rayon d'or sur la main ouverte de la morte. Les ducats dont elle avait été si avare n'eussent pas brillé davantage.
Je reconduisis M. Kmietowitch au presbytère. Nous marchions côte à côte en silence, quand un cortège funèbre nous rejoignit. Nous nous rangeâmes pour le laisser passer.
—Qui donc enterre-t-on? demandai-je.
—Un paysan de Separowze, me répondit M. Kmietowitch; dans la contrée, il était connu pour le pire des ivrognes. Écoutez comme sa veuve le pleure.
—Ah! mon cher Zéphyrin, disait-elle, pourquoi m'abandonner? Comment vivrai-je sans toi, pauvre femme que je suis? Qui donc me battra maintenant, mon Zéphyrin? Qui donc m'accablera d'injures, puisque tu n'es plus, mon trésor? Dis! qui donc boira toute l'eau-de-vie du cabaret, qui donc s'endettera auprès des juifs, comme tu savais si bien le faire?...
Rien de plus étrange que cette lamentation ironique de la veuve qui, délivrée de son tyran, devait néanmoins se soumettre à l'usage. Toute l'humour populaire de la Petite-Russie éclatait dans cette improvisation.
—C'est le jugement du défunt qui commence! fit observer Kmietowitch.
—Comment, pensai-je, jugera-t-on Warwara? Mais non, Warwara n'a rien à craindre; elle a veillé toute sa vie à ce que personne ne pût se trouver là pour gémir derrière son cercueil.
Je me trompais; les splendides obsèques de la baronne furent conduites par Zénobius, qui pleurait comme un enfant.
XIV
Aussitôt après les funérailles, survint le notaire Batschkock pour l'ouverture du testament. M. Kmietowitch et moi nous présentâmes chacun le pli qui nous avait été confié: c'était le même testament écrit en double.
À peine Batschkock en eut-il pris connaissance, qu'il poussa une longue exclamation:
—C'est fou! absolument fou! Jamais créature raisonnable n'a choisi un tel héritier. Il y a de quoi rire!
Cet héritier invraisemblable n'était autre que Mika. Toute la fortune des Bromirski était léguée à la petite chienne hargneuse, mais l'administration des biens restait confiée à Zénobius; il toucherait les revenus tant que vivrait l'intéressant quadrupède, à la condition de le soigner fidèlement. Mika, morte à son tour, tout devait retourner aux Carmélites de Lemberg, qui étaient chargées de prier pour l'âme de la défunte baronne.
Zénobius, en apprenant les bizarres dispositions testamentaires qui le concernaient, demeura d'abord atterré; il n'avait pas compté sur une obole.
—Laissez-moi m'asseoir, dit-il; je n'ai plus de jambes.
Mais, l'instant d'après, le jeune fou, bondissant jusqu'au plafond, saisissait Mika par les pattes et se mettait à danser avec elle. Les domestiques vinrent saluer leur nouveau maître, et aussitôt, comme il arrive pour tous les changements de gouvernement, les délateurs et les courtisans surgirent: Martschine lui chuchota un mot dans l'oreille droite, Piotre un autre mot dans l'oreille gauche, et Zénobius donna tout haut l'ordre d'ouvrir devant lui les malles d'Hermine. Sans se laisser intimider par les menaces, ni toucher par les pleurs de cette mégère, il reprit d'une main ferme tout l'argent, tous les objets précieux qu'elle s'était appropriés, saisit de l'autre main une cravache et la chassa ainsi de la seigneurie.
XV
L'argent est pour les hommes une pierre de touche. Zénobius riche ne ressembla guère à Zénobius pauvre; il perdit sa gaieté, ses joyeux enfantillages, son insouciance du lendemain. Bref, il ne resta rien de lui que l'amour voué une fois pour toutes à la blonde Cléopha. Contre cet amour, l'argent lui-même ne put rien. Au fait, comment Zénobius ne serait-il pas devenu triste et chagrin? Son opulence, son bonheur même, puisque la misère lui eût ôté le courage d'aspirer à la main de celle qu'il adorait, tout enfin dépendait de la vie d'un méchant roquet, vieux, obèse et maladif.
—Non, dit-il dans son honnêteté scrupuleuse, je ne ferai pas de Cléopha aujourd'hui une dame et demain une mendiante!
Il résolut d'amasser à force d'économies un petit capital qui lui permît de prendre charge de famille; pour cela, il fallait prolonger de trois années au moins la vie de Mika. Cela semblait impossible, vu les fréquentes indispositions de cette créature gâtée.
Zénobius entreprit d'arriver à ses fins en se privant de tout.
Plusieurs domestiques furent congédiés; il fit des réformes de toutes sortes, et la seigneurie prit une mine plus désolée encore que du temps de la baronne. L'esprit de cette dernière semblait toujours flotter dans les murs qui avaient abrité son avarice. Toutes les recherches du bien-être et du luxe étaient réservées pour la seule Mika, toujours couchée sur ses coussins comme une petite-maîtresse et plus grondeuse, plus irascible que jamais. Les soins assidus de Zénobius étaient reçus par elle sans l'ombre de reconnaissance; en vain se levait-il dès l'aube pour la brosser lui-même, en vain la baignait-il chaque semaine avec des précautions infinies, la séchant ensuite dans du linge chauffé, l'emmaillotant comme un poupon de sa pelisse de zibeline pour la porter dans le lit d'édredon où elle consentait à dormir. À table, Mika recevait du bout des dents les meilleurs morceaux. Si elle les refusait, Zénobius suppliait, cherchait à l'amuser, appelait une foule de chiens imaginaires, Diane, Azor, Jupin, jusqu'à ce que Mika, poussée par la jalousie, eût surmonté sa répugnance et mangé son potage. Il lui tenait compagnie dans le carrosse où elle trônait, tout comme une noble dame, disait Piotre; mais rarement elle se décidait à sortir, et il fallut que son gardien, puisqu'il ne pouvait se résoudre à l'abandonner aux soins douteux des domestiques, prît des habitudes sédentaires. Plus de visites au presbytère. A peine lui permettait-elle de lire ou de fumer à sa guise! Combien de fois le pauvre Zénobius fut-il réveillé en sursaut, la nuit, par le cauchemar qui lui montrait Mika courant quelque danger! Il n'avait plus de repos avant de s'être assuré que la bête endormie respirait bien. Le médecin de la maison ne suffisait pas à cette princesse; on consultait pour elle à Kolomea, même à Lemberg; mais rien ne pouvait vaincre un embonpoint alarmant qui la rendait de jour en jour plus lourde et plus haletante.
—Plaignez-moi, me dit Zénobius un jour que j'étais allé le voir; plaignez-moi; je me sacrifie à ce maudit animal, et il ne me donne en échange que du souci, tant de souci que je voudrais le battre jusqu'à l'assommer; mais que deviendraient mes revenus si je suivais mon envie?
J'entrai avec lui dans le salon où Mika reposait accablée sur ses fourrures. Elle ne se leva pas pour courir à la rencontre de Zénobius, elle ne poussa pas un aboiement joyeux, elle ne remua même pas la queue, comme l'eût fait tout autre chien à la vue de son maître. L'homme était ici l'esclave de la bête, et on eût dit que la bête s'en rendait compte, car elle appela Zénobius d'un grognement sourd, et Zénobius obéit à ce chien qu'il détestait, parce que le chien était riche.