BASILE HYMEN (continued 2)
Reading edition
»Ainsi l'assaut était heureusement repoussé; Luba avait même fait un prisonnier. Je sortis sur le balcon et ne fus pas médiocrement satisfait en voyant que tous ceux qui étaient tombés avaient pu se relever et s'en allaient clopin-clopant en gémissant et fort ensanglantés. Soudain, un coup de feu qui m'était destiné brisa une vitre. Je me retirai précipitamment. On tirait de tous côtés sur la maison. Nous répondîmes à ce feu. Le combat dura une heure, après quoi les agresseurs, se lassant, firent demander des renforts au gouvernement du cercle.
»Jusqu'à l'arrivée de ce secours militaire, le siége continua: des gardes entourèrent ma maison et occupèrent les puits; on espérait me forcer à capituler, faute d'eau et de nourriture. Nous attendîmes la nuit; lorsqu'elle fut bien sombre, je dis à Salomon Zanderer:
»—Je vais t'ouvrir la porte de derrière; gagne un lieu sûr et emmène le blessé, qui autrement pourrait mourir ici.
»—Je ne vous quitte pas, répondit mon Juif.
»—Si je te dis que nous sommes hors de danger, repris-je, tu croiras bien que c'est la vérité. Obéis donc, tu n'as pas le droit de t'exposer davantage; songe que tu as une femme, des enfants. Allons, va-t'en!
»Salomon poussa un long soupir, puis il se prosterna en pleurant devant ma femme et lui baisa les pieds. Il me baisa aussi les mains. J'ouvris la porte. Il traîna Jadeski dehors:
»—Que Dieu vous protége! cria-t-il encore dans la cour d'une voix entrecoupée.
»Alors je barrai de nouveau la sortie. Nous veillâmes jusqu'à minuit, moi au rez-de-chaussée, Luba au premier étage, les chiens-loups avec nous. Rien de suspect ne se fit entendre; on ne distinguait que les cris échangés à de longs intervalles par les postes qui entouraient la maison.
»Une fois je mis la tête à la fenêtre. Çà et là brillaient des feux de bivouac comme dans un camp. Des nuages noirs couvraient le ciel; seule, une étoile luisait vacillante comme une lampe près de s'éteindre. A minuit j'appelai Luba:
»—Allons, prépare-toi, il est temps de nous échapper; je vais mettre le feu à la mèche.
»—Où irons-nous? demanda-t-elle.
»—Là où il n'y a pas d'hommes, dans le désert.
»—Je suis prête à te suivre.
»—Mais, lui dis-je, habille-toi chaudement, l'hiver est proche et nous n'aurons pas d'abri.
»Je commençai par redresser une faux pour en faire l'arme qui fut si redoutable entre les mains de nos paysans dans leur guerre contre la noblesse; puis je remplis deux carnassières de linge, de poudre, de plomb et de tabac; chacun de nous avait deux pistolets et un poignard à la ceinture, plus un fusil en bandoulière. Je démolis la barricade, j'ouvris doucement la porte de derrière et, me glissant inaperçu dans la cour, je mis le feu aux granges et à l'étable; après quoi je gagnai la cave pour allumer la mèche dont un des bouts trempait dans le tonneau de poudre grand ouvert. Luba me regardait faire; elle n'avait point voulu s'éloigner d'un pas, craignant que l'explosion n'eût lieu trop vite: en ce cas, c'eût été son désir de mourir avec moi. La mèche commençait à brûler lentement. Je saisis ma faux.
»—Dépêchons-nous! m'écriai-je.
»En hâte nous remontâmes les degrés pour traverser la cour et atteindre ensuite les champs. A trois cents pas de la seigneurie une bande furieuse nous accosta.
»—Le voilà, ce brigand! prenez-le! liez-le!
»Je brandis ma faux et la promenai à deux reprises autour de moi; trois hommes furent fauchés comme des épis mûrs. Luba luttait contre deux forcenés. Au moment même un épouvantable fracas se fit entendre; le sol trembla sous nos pieds. C'était ma maison qui sautait. Presque en même temps les flammes sortaient des communs; la paille et le blé enfermés répandirent l'incendie avec une rapidité terrible. Nos adversaires s'étaient jetés éperdus la face contre terre ou fuyaient dans toutes les directions. Nous nous esquivâmes heureusement. Mes deux chiens m'avaient d'abord suivi, mais lorsque l'épouvantable détonation se fit entendre et que l'on put croire que la terre se fendait, je perdis l'un d'eux; l'autre resta. Nous traversâmes les champs, et, ayant atteint la forêt, nous prîmes un étroit sentier que je connaissais bien. Au bout d'une heure environ, nous étions sur une colline, d'où l'on jouissait d'une vue étendue. A nos pieds s'étendait le monde maudit, comme un sépulcre au fond duquel brûlait ma seigneurie en guise de torche funèbre. Nous nous arrêtâmes tout juste assez pour reprendre haleine. Que nous importait le monde désormais? Notre chemin conduisait au désert.
V
»Ce fut dans la nuit du 9 octobre que nous commençâmes un voyage qui devait durer six jours ou plutôt six nuits. L'automne était d'une splendeur extraordinaire, et à midi le soleil piquait comme en été; nous étions trop lourdement chargés pour pouvoir affronter la chaleur; et puis, nous craignions d'être découverts. Pour ces raisons, nous nous cachions le jour dans la paisible obscurité de la forêt, et reprenions la nuit notre marche à la lueur des étoiles. Le maïs ou les pommes de terre qu'il nous arrivait de rencontrer servaient à notre nourriture, le chien-loup qui nous avait suivis veillait sur notre sommeil.
»Lorsque le soleil se leva lentement, comme avec effort, au-dessus des rochers surmontés de bois superbes, nous étions saufs. La forêt primitive nous avait accueillis; autour de nous s'étendait la solitude sans route frayée, silencieuse comme la mort. Nous nous trouvions sur l'un des points les plus méridionaux de la Gallicie qui s'enfonce à cet endroit entre la Hongrie et la Bukowine. En Hongrie régnaient un autre gouvernement et d'autres lois. Nous pouvions donc, si un nouveau péril venait nous menacer, imiter les haydamaks qui cherchaient refuge en Hongrie lorsqu'on les poursuivait dans leur pays, et qui franchissaient de nouveau les poteaux noirs et jaunes de la frontière aussitôt que les pandours étaient sur leurs traces. A l'abri des chênes séculaires qui ombrageaient un épais tapis de mousse, nous goûtâmes jusqu'à midi un sommeil paisible pour la première fois, car nous avions laissé le danger derrière nous. Au réveil, après avoir déjeuné de noisettes et de myrtilles, nous continuâmes notre marche. Il fallait gravir des escarpements abruptes, des rochers glissants, et passer quelquefois d'un arbre à l'autre, dans les endroits où le terrain était impraticable.
»Avant le coucher du soleil, nous avions gagné la cime plate d'une grande montagne boisée. Soudain un édifice immense se dressa devant nous au-dessus des sapins noirs; on eût dit un palais tout en or. Lorsque les rayons trompeurs du soleil commencèrent à s'éteindre, il nous sembla voir des ruines colossales perdues au milieu de la forêt. Aucun oiseau ne chantait, aucun papillon ne voltigeait dans l'air limpide. Les chênes gigantesques formaient des voûtes sombres comme celles d'une cathédrale; ils s'entremêlaient à de sveltes bouleaux vêtus de satin blanc comme des fiancées; une noire muraille de sapins environnait le tout; à nos pieds s'ouvrait un ravin qui séparait deux montagnes. L'une de ces montagnes n'était qu'une noire pyramide de sapins, l'autre portait les ruines qui avaient attiré notre attention; toute la profondeur semblait remplie de framboisiers, de genévriers, de noisetiers, de gentianes et de véroniques; on entendait le murmure d'une source; le chien descendit, nous le suivîmes. Sous une pente rocheuse jaillissaient des eaux magnifiques.
»Après nous être désaltérés, nous montâmes sur la hauteur où se dessinait le curieux monument que nous avions pris pour un château. Ce n'était pas un château élevé par la main des hommes, mais un de ces rochers comme il n'est pas rare d'en rencontrer dans les Karpathes, et dont les cavernes, les passages, les degrés, d'une grandeur toute architecturale, sont l'oeuvre de l'eau dévastatrice qui a jadis creusé ces masses calcaires. On prétend qu'elles ont servi de temples aux païens, que plus tard les ascètes chrétiens y abritèrent leurs vertus; ce qui est certain, c'est qu'au temps des invasions de Mongols et de Tartares, de même qu'au temps des guerres contre les Turcs, elles ont caché bien des fugitifs et que de nos jours les brigands en ont fait maintes fois leurs forteresses.
»Des contes fabuleux concernant ces antres ont cours parmi le peuple. Celui-ci fut longtemps la prison d'une princesse retenue en otage; dans celui-là, des nymphes, vêtues de leurs cheveux noirs comme d'un manteau de zibeline, entraînent les jeunes gens et les font mourir sous leurs caresses.
»C'était une de ces formations étranges que le hasard nous présentait. Trois rochers, à l'arrangement desquels on eût pu croire qu'une prévoyance humaine avait présidé, formaient sur le plateau une majestueuse demeure. L'un deux, du côté de l'ouest, était détaché des deux autres qui sortaient, comme il arrive fréquemment pour les arbres, de la même racine; ils se séparaient ensuite, puis étaient reliés près de la cime par une sorte de pont. Le rocher du milieu était muni d'un donjon naturel, tandis que son voisin, s'abaissant doucement vers l'est, formait un escalier de géants. En tournant autour de ce mystérieux monument des forces primitives, nous découvrîmes huit entrées différentes. Luba chercha du bois de sapin et prépara des torches que j'allumai pour descendre dans l'intérieur. Là je trouvai quelques cavernes et une enfilade d'ouvertures qui conduisaient à des galeries encombrées. Des ossements épars de tous côtés indiquaient que les bêtes fauves y avaient fait carnage. Pendant mes explorations, ma femme avait tourné le rocher du côté de l'est, où il formait une sorte d'autel qui avait bien pu servir de pierre à sacrifice. Du côté sud, une nouvelle entrée s'arrondissait en arc comme une porte d'église; à cette place, un fossé large et profond défendait le rocher. Nous pûmes le franchir sur un tronc de chêne énorme qui faisait office de passerelle.
»Plus loin se développait la ligne sublime des Karpathes, sombres et nues au sommet, ceintes à la base d'une zone de forêts bleues et de quelques ravins étincelants de neige. Le soleil se déroba, le soir commençait à tomber sur ces hauteurs et le froid augmentait déjà pour moi d'une manière sensible, tandis que des rayons dorés ruisselaient encore dans les vallées, dessinant distinctement les moindres détails, même par delà les promontoires boisés, dans la plaine sans bornes comme le ciel, un village, dont les fermes et les granges avaient l'air de maisons de cartes; la rivière qui le traversait brillait comme un serpent qui se chauffe au soleil. Lorsque je redescendis, Luba, enveloppée dans sa pelisse, me regardait en souriant; la pauvrette avait froid.
»—Dieu soit loué! dit-elle, te voici revenu. Allons-nous encore marcher? Je suis si lasse!
»—Ma chérie, lui répondis-je, remercions Dieu, en effet, qui a construit aux pauvres fugitifs une arche tout près de son ciel; tu peux te reposer, nous resterons ici.
»Ma femme me sauta au cou; nous étions encore heureux en ce moment.
»—Ici, continuai-je, nous serons en sûreté, il y a au moins un siècle que le pied de l'homme n'a foulé ce sol.
»—Comment le sais-tu? demanda Luba.
»—Parce qu'aucun sentier ne se laisse deviner et surtout parce qu'il ne croît de plantain nulle part; le plantain pousse sous les pas de l'homme, il disparaît là où l'homme ne se fait plus voir.
»J'allumai du feu dans la chambre de l'étage supérieur, et la fumée sortit à souhait par une ouverture du plafond, puis je fis un lit de feuilles et de mousse; je remplis d'eau nos bouteilles de campagne, et, ayant conduit ma femme dans sa nouvelle demeure, je bourrai la fenêtre de mousse, je barricadai toutes les issues avec des pierres apportées d'en bas à grand'peine, après quoi je partis en quête de notre souper. La nuit tomba sans que la forêt m'eût offert aucun gibier; il fallut nous contenter de poires sauvages que Luba fit cuire dans la cendre. Ayant mangé tant bien que mal, nous nous étendîmes sur le lit que j'avais fabriqué, sous nos épaisses fourrures; j'avais posé mon fusil près de ma tête, les pistolets à mes côtés, à nos pieds dormait le chien-loup. Pour la première fois depuis notre fuite, nous sentions au-dessus de nous un autre toit que celui du ciel. Longtemps j'entendis bruire la forêt, longtemps j'aperçus par la crevasse du plafond les étoiles paisibles.
VI
»Le lendemain je m'éveillai de bonne heure, pris ma carnassière, jetai encore un regard sur Luba qui dormait vermeille, les bras croisés sous la nuque et les lèvres entr'ouvertes, ce qui montrait ses dents blanches: puis, sifflant tout bas mon chien, je partis pour la chasse. Mais pendant la nuit Dieu avait bâti autour de nous un second palais dont les murs gris s'élevaient jusqu'au ciel; devant moi tourbillonnait une épaisse fumée semblable à celle d'un incendie de forêt. Maître renard rentrait de quelque équipée nocturne; je ne fis qu'entrevoir ses oreilles, puis il se glissa dans le fossé qui entourait notre refuge. Bientôt cependant le brouillard rougissant tomba peu à peu; un vent vif s'était levé; des voiles se détachaient de chaque rocher, de chaque sapin; sous le réseau de la gelée blanche brillaient les buissons et les fleurs. Je traversai le ravin qui séparait notre montagne de la forêt et n'eus pas de peine à atteindre une clairière formée par la tempête. On eût dit un abatage régulier, sauf que les troncs étaient à demi pourris et couverts de champignons vénéneux entremêlés d'une flore éblouissante. De tels endroits sont aimés des chevreuils, qui viennent y paître après le lever et le coucher du soleil. Je me posai donc en embuscade derrière un hêtre.
»Un pic aux couleurs cramoisie, blanche et noire voltigeait de tronc en tronc, frappant chacun d'eux de son bec pointu; d'ailleurs, le silence était complet. Mes prévisions ne m'avaient pas trompé: un beau chevreuil entra lentement dans la clairière; lorsqu'il fut à vingt pas de moi je tirai, et il tomba dans l'herbe; avec un cri aigu, le pic s'envola. Chemin faisant, sous les grands hêtres, je cueillis des champignons blancs dont je remplis mon carnier, et tout ce riche butin fut déposé aux pieds de Luba encore endormie. A mon approche, elle ne fit pas un mouvement; elle ouvrit les yeux et sourit:
»—Nous voici, dit-elle, pourvus pour une semaine entière.
»Ayant vaqué d'abord à l'essentiel, j'aménageai notre maison. J'y construisis, avec des quartiers de roc, un âtre ouvert comme ceux de nos paysans, juste au-dessous de la crevasse du plafond; un genévrier étayé de deux pierres nous servit de tournebroche; je fortifiai contre les invasions des bêtes fauves ceux des compartiments du rocher qui devaient nous servir de garde-manger; il n'y avait du reste qu'une seule issue à défendre, les autres ayant été obstruées déjà par des écroulements. Luba voulait m'aider à transporter les pierres d'en bas.
»—Que fais-tu? m'écriai-je; pense à la chère petite vie dont tu es dépositaire!
»De grosses larmes coulèrent sur ses joues brunes.
»—Non, dit-elle, je ne puis te voir travailler comme un esclave, te mettre en sueur et t'épuiser pour moi...
»—Pour toi, répétai-je, et c'est justement ce qui me rend la tâche facile! Tu ne sais pas combien il est doux de te servir!
»Dans le cours de mes travaux je découvris de vrais trésors: des vases de terre, des flèches, des anneaux de cuirasse, des monnaies, mille débris; je trouvai aussi, en brisant le rocher calcaire, de belles pierres à fusil. Peu à peu le bois destiné à l'hiver s'entassa dans le souterrain au dessous de nous; Luba, sans trop se fatiguer, détachait l'amadou qui pendait au tronc des hêtres et des bouleaux, ramassait des champignons, des myrtilles, des baies de toute sorte. Le soir, je taillais de petits ouvrages en bois, des fourchettes, des cuillers; je fis un peigne pour Luba; elle riait en le passant dans ses épais cheveux noirs:
»—Et un miroir? dit-elle; je n'ai pas de miroir!
»—Tu as la source en bas, et si tu ne veux pas descendre, ne suis-je point là? Tu peux me croire quand je te dis que tu es belle.
»Elle sauta sur mes genoux.
»Un loir, qui avait son gîte dans une fente du rocher, à l'entrée de notre demeure, devint bientôt familier; nous fîmes aussi la connaissance d'un second hôte du même rocher, une belette, qui à midi sortait des framboisiers de notre jardin, pour s'approcher de nous, puis s'échapper bien vite, comme si elle eût voulu nous engager à jouer avec elle.
»Dans les broussailles qui remplissaient le fossé, un renard avait creusé sa tanière, et, de l'autre côté du pont, Luba salua, ravie, l'existence d'un nid d'écureuils qui lui rappelèrent son vieux Miki. Tous nos voisins n'étaient pas aussi inoffensifs. L'hiver approchant, un grand loup se prit dans un des pièges nombreux que je tendais autour de chez nous pour épargner la poudre.
»Le 3 novembre tomba la première neige. Je sus le jour parce que j'avais fait un calendrier très-simple en marquant chaque journée à mesure qu'elle s'écoulait sur la paroi du rocher; mais nous ne craignions rien de l'hiver; dans notre garde-manger s'entassaient des sangliers, des chamois, des cerfs, des lièvres, fumés au genièvre, et même un ours, qui, avant de se décider à tomber sous le fusil de Luba, m'avait assez cordialement embrassé pour me meurtrir. Nous avions du poisson, d'excellentes truites, car désormais j'étais au courant de toutes les ressources de la forêt. Les peaux de mes victimes remplaçaient dans notre antre les tapis, les couvertures, les rideaux absents; nous dormions dans un nid de duvet: nos vêtements étaient ceux de deux Esquimaux, mais personne n'était là pour les trouver ridicules. Emprisonnés par les neiges, nous n'avions rien de mieux à faire que de ressembler aux ours et aux loups parmi lesquels nous devions vivre.
»La saison des glaces se présenta, majestueuse et sublime comme la mort qui, dans une bataille, fauche à la fois des milliers de combattants. La nature s'endormit d'un long sommeil. Une nuit, nous entendîmes soudain dans l'air un bruit étrange, des voix mystérieuses accompagnant une sorte de claquement comparable à celui d'un fouet. En pareil cas, nos paysans croient que les sorcières vont à Kiev, et l'Allemand jure que c'est la chasse macabre qui passe. Luba eut peur et, cachant son visage dans ma poitrine, demanda tout bas:
»—Qu'est-ce?
»C'étaient les canards sauvages qui venaient du nord, et dont les fortes ailes, les cris stridents causaient tout ce vacarme dans les hautes régions où l'oeil ne les distinguait plus. Notre voisin l'écureuil, qui, lui aussi, avait fait ses provisions de glands, de pommes de pin et de noix de hêtre, ne sortait désormais qu'à de rares intervalles; le loir manifestait une extrême inquiétude.
»Un matin, le linceul de neige, qui ne dégèle pas jusqu'au printemps, enveloppe tout le pays de sa morne blancheur. Pendant trois jours nous sommes prisonniers; il faut travailler terriblement pour réussir à nous creuser une issue et un sentier! C'est le temps où l'ours renonce aux courses errantes, où le hérisson s'engourdit dans sa caverne; le froid augmente; mais, avec la première grande gelée, notre forêt reprend une animation joyeuse: le bec-croisé, ce petit perroquet du Nord, se montre par bandes, sifflant et déployant son éclatant plumage. Jusqu'à Noël on a plus chaud sur la montagne que dans les vallées, et on jouit de toute la beauté du paysage d'hiver; d'ailleurs, le crépuscule même de notre caverne avait son charme. La lueur du foyer se jouait sur les tentures de peaux de bête, et Luba, assise au coin de l'âtre, les pieds sur le grand chien-loup qui ronflait de tout son coeur, me regardait d'un air de tendresse, de contentement si sincère! Jamais nous n'avions été plus unis, disons le mot, plus heureux.
»La monotonie des longues nuits fut, dès le mois de décembre, troublée par le hurlement d'abord lointain, puis plus rapproché, féroce, épouvantable, d'une meute de loups. La sérénade ne nous charma qu'à demi, d'autant que les bêtes sanguinaires, flairant notre présence, se mirent à miner de leur mieux l'entrée de notre demeure. Mon chien devint inquiet et poussa des cris étranges. Nous avions allumé des torches, ce qui ailleurs suffit à disperser les loups, mais dans le cas présent tout fut inutile; ils continuaient de hurler, de gratter, indifférents au bruit et à la lumière. Déjà une paire d'yeux avides brillaient entre les troncs d'arbres et les pierres entassés. Je décrochai donc nos fusils et dis à Luba:
»—Je tire; toi, charge.
»Puis, pratiquant une sorte de meurtrière dans la barricade, je regardai dehors. La lune projetait sur toute la campagne une lumière presque aussi claire que celle du jour. Je pouvais compter les loups. Je tirai sur l'un d'eux.
»Les rochers répercutèrent l'écho, et le loup roula dans le fossé. Je continuai de tirer, atteignant presque toujours nos farouches agresseurs qui s'excitaient par des hurlements de plus en plus furieux. Tout à coup Luba eut l'idée de lancer un tison parmi eux. Ils s'écartèrent, et l'une des bêtes s'enfuit dans la forêt. C'était justement la louve que suivait toute cette meute endiablée, car aussitôt les autres s'élancèrent derrière elle, courant comme des chiens, avec un petit aboiement court très-particulier. Nous restâmes encore longtemps derrière la barricade, prêts au combat; puis je sortis avec précaution; mon chien m'avait précédé, mais soudain j'entendis un cri terrible, et la pauvre bête revint les yeux brillants comme du phosphore, le museau inondé de sang. Un des loups blessés l'avait mordu sans doute. Après le renard, le chien est ce que le loup hait le plus, justement peut-être à cause de sa proche parenté avec lui, comme, par exemple, le Russe et le Polonais se haïssent entre eux plus que ne le feraient des nations tout à fait étrangères. Les loups avaient laissé, à notre porte, sept magnifiques fourrures; le danger étant passé, il n'y avait pas à se plaindre.
»Cependant les jours diminuaient de plus en plus. Les becs-croisés s'apprêtaient à couver au milieu des glaces; sur un sapin près de notre gîte, ces oiseaux bizarres avaient bâti leur joli nid en forme de coupe. Dans une caverne moussue proche de notre maison, une autre citoyenne du désert jouit presque en même temps que dame bec-croisé des plaisirs de la maternité; c'était une jeune ourse dont les deux petits, vraiment comiques, roulaient comme deux manchons. Tout occupée du soin de sa progéniture, la mère ne pensait pas à m'attaquer lorsque je passais devant sa tanière et se contentait de me regarder d'un bon petit oeil en coulisse.
»Les larmes nous suffoquèrent, et nous nous agenouillâmes pour prier avec nos frères. En rentrant, Luba me servit un simple repas, qui fut aussi gai que tout autre réveillon.
»Notre enfant vint au monde à deux mois de là, pauvre comme le petit Jésus. Luba avait jusqu'au dernier moment vaqué à ses occupations ordinaires; le 20 février, tout en préparant le dîner, elle me dit, un peu pâle, mais toujours souriante:
»—Descends vite chercher du bois.
»Quand je revins, après avoir fendu quelques bûches, l'enfant était né. Luba m'avoua qu'elle se sentait faible, mais elle rayonnait de bonheur et rit d'un air fier en me montrant mon fils; je me mis à rire aussi, et le chien, remuant la queue, semblait prendre part à notre joie. Luba baigna son fils elle-même. Elle ne garda pas plus le lit que ne le font nos paysannes. Comme il n'y avait pas de prêtre chez nous, je baptisai mon petit Paul au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit.
»Un enfant apporte tout avec lui dans le monde. Que peut-on désirer encore quand il commence à respirer, à crier, à ouvrir les yeux? Nous n'avions ni chagrins, ni agitations d'aucune sorte; un calme saint était descendu sur nos têtes; nous ne vivions que pour l'enfant, dans l'oubli absolu de nous-mêmes. Je voudrais vous peindre Luba écartant sa pelisse de fourrure pour donner à l'enfant le sein qu'il pressait de ses mignonnes mains maladroites comme les pattes molles d'un petit ours, et le sourire de cette jeune mère, regardant tantôt moi et tantôt le cher ange. Je restais là tranquille devant eux comme à l'église, et mon coeur était presque aussi recueilli. Ce berceau était maintenant notre monde, et celui qui nous entourait, celui qu'on est convenu de trouver grand, nous semblait bien petit en comparaison.
»Paul ne pleurait que rarement; il demeurait tranquille dans sa couchette, qui se balançait sous lui comme un bateau sur l'onde, ses grands yeux fixés au plafond. Nous lui parlions sans cesse comme s'il eût pu tout comprendre, et il comprit bientôt en effet que nous l'aimions plus que nous-mêmes, car il sourit en nous regardant, mais aussitôt il referma les yeux comme s'il avait eu honte, le grave personnage, de ce sourire! Et quand il prononça son premier mot, il nous sembla qu'un miracle s'était accompli. Un enfant n'est-il pas, en effet, un miracle, et n'opère-t-il pas des miracles en nous? Il nous apprend le renoncement, la bonté; il dévoile à nos yeux ce grand secret, que la mort n'a point de pouvoir sur nous, car nous renaissons en lui.
»Cependant les jours allongeaient visiblement; la nuit, les chats sauvages modulaient leur duo infernal qui ressemble à une satire contre l'amour; les cigognes revinrent, les grues s'envolèrent vers le nord; encore un peu de temps, et nous vîmes paraître la première hirondelle. Les neiges s'écroulèrent avec fracas, mais ce bruit, après celui des rafales de l'hiver, avait quelque chose de joyeux comme celui du canon saluant l'arrivée d'un souverain. Et en vérité le souverain arrive couronné de rayons, un sceptre de fleurs à la main; les grandes noces printanières, universelles, commencent; un souffle d'allégresse passe à travers les forêts; la plaine lointaine apparaît baignée dans une vapeur d'or; le coucou se fait entendre, une délicieuse agitation s'empare de toutes les créatures, le monde est plein de fraîcheur, de force et de beauté, comme il put l'être au lendemain du déluge. Notre voisin, le loir, s'est éveillé; à peine prend-il le temps d'étirer ses membres, et déjà il pense à faire sa cour; les mouches dansent dans un rayon de soleil; les rossignols sanglotent sous la feuillée naissante; les fleurs produisent l'effet d'une nouvelle neige: les arbres, les prés, tout en est couvert; il n'est pas jusqu'au rocher qui ne brille jaune ou blanchâtre. A l'heure chaude de midi, Luba s'étend avec l'enfant devant la porte de notre château sur une fourrure d'ours; hirondelles, belettes, écureuils, tous les animaux ont comme nous une famille, et ces mères fourrées, emplumées, luttent de soins et de tendresse envers leur progéniture, tandis que les mâles, sans exception, affectent une fierté comique. Quand Luba s'en va puiser de l'eau, ramasser du bois ou tendre des lacets, le berceau de Paul reste suspendu à un arbre voisin, et le vent balance notre enfant pour l'endormir: en s'éveillant, il s'amuse avec les feuilles, ses yeux s'habituent aux jeux du soleil et de l'ombre; la forêt lui tient des discours, mystérieux pour nous, mais auxquels ses vagissements semblent répondre, la forêt lui chante cette antique berceuse qu'elle chanta aux premiers humains.
»Voici l'été avec ses ardeurs que tempèrent pour nous les brises qui courent sur les cimes. Des orages fondent souvent à l'entour, grondant au fond des ravins et transformant chaque gorge en un lac turbulent; mais qui dira la splendeur des illuminations du soir, quand tous les sommets s'embrasent au couchant, tandis que les oiseaux et les cigales éclatent en concerts enivrés?
»Paul grandissait à vue d'oeil; une semaine pour lui était ce qu'est pour d'autres une année; il étendait la main, résolu à saisir les papillons, ou même la lune; ses ambitions n'avaient point de bornes; les fleurs que nous lui donnions, il les portait à sa bouche; il embrassait le chien-loup avec des cris de joie; chaque mot le faisait rire, d'un rire inextinguible qui promettait de ressembler à celui de Luba.
»La nuit de la Saint-Jean vit flamboyer des feux sur toutes les montagnes. C'est l'époque des noces de l'ours. Alors il se nourrit de miel, de glands et de framboises, montrant une extrême douceur; l'amour le civilise et l'améliore. Un matin je trouvai sa trace dans notre voisinage; quelques jours après je l'aperçus lui-même occupé à gober des racines comme un pieux ermite. Je le regardai, il fit de même. Un soir enfin, nous avions allumé un feu devant notre porte pour cuire des champignons sous la cendre. L'ours sort lentement de la forêt, s'approche et s'arrête devant le fossé. Je mets deux doigts dans ma bouche et pousse un cri aigu. Il n'en tient pas compte, s'assoit, lève sa grosse tête, dresse ses petites oreilles et renifle; après quoi il grogne cordialement, nous tourne le dos et décampe.
»Luba le rencontra le lendemain dans la forêt, où elle remplissait de framboises un panier qu'elle avait tressé elle-même. L'ours la poursuivit, mais avec gentillesse, comme un galant jeune homme poursuit une jolie femme. Probablement le drôle était attiré par l'odeur des framboises. Luba le laisse venir tout près, l'appelle et lui donne sur le museau un coup de corbeille qui le met en fuite.
»L'idée me vient de verser une bonne lampée d'eau-de-vie de genièvre dans un plat rempli de miel que je place devant notre porte. L'ours reparaît le soir, s'approche du feu, lève le nez, découvre le plat et se met à le lécher. Lorsqu'il eut fini il se dressa, joyeux, sur son train de derrière; en même temps il chancelait d'une manière suspecte; il était ivre sans doute. J'éclatai de rire, Luba aussi, et alors l'ours, qui déjà s'éloignait, se retourna brusquement. Nous l'avions offensé. Avec un grognement irrité, il essaya de traverser le pont qui conduisait à notre gîte, mais il roula dans le fossé; déjà notre porte était barricadée; nous nous moquions de lui.
»L'automne fit mûrir les pommes sauvages et chassa les hirondelles; l'hiver revint. Cette fois il n'offrait rien de triste, car nous avions notre enfant vigoureux, gai, babillant comme une jeune alouette. L'univers tout entier aurait pu s'écrouler et disparaître; peu nous importait, pourvu que le rocher sur lequel nous avions fondé notre vie de famille restât debout. Paul n'avait pas un an quand Luba le posa dans un coin, s'accroupit devant lui et l'appela par de douces paroles jusqu'à ce qu'il osât essayer un pas, puis deux, et enfin s'avancer vers moi en chancelant, semblable à un ourson, dans son habit de fourrure, et tout aussi espiègle.
»Et le printemps revint à son tour, l'heure bénie où tout ce qui respire est encore à l'état de joyeuse enfance.
»Les feuilles ne s'étaient pas encore teintées de rouge et de jaune, que Paul courait déjà comme une belette et faisait de chaque branche une balançoire.
»—Depuis deux années, répondis-je.
»—Tout seul?
»Je les emmenai voir ma femme et mon enfant; je leur donnai de l'eau-de-vie et des peaux de bêtes. Ils partirent avec force bénédictions et je les remis dans leur chemin.
VII
»Une année encore s'écoula. Le grand plaisir de Paul était de m'entendre raconter des histoires. Je lui parlais de la multitude d'hommes de toute sorte qui remplit le monde, et de guerres, et d'inondations, et de Tartares, et de Turcs, et des légendes de chez nous; je lui parlais aussi de Dieu. Quand nous nous promenions ensemble et que le soleil, sortant des grands nuages blancs, inondait tout de ses rayons, Paul me demandait:
»—Qu'est-ce qu'il y a donc là-haut?
»Et je lui répondais:
»—Il y a le bon Dieu.
»Quand l'orage déchirait les ténèbres et que Paul me répétait:
»—Qu'est-ce qu'il y a?
»Je répondais toujours:
»—C'est le bon Dieu.
» Paul voyait le bon Dieu partout, dans le glorieux éclat du jour, et sous la tente nocturne semée d'étoiles. Un jour il me dit:
»—De quoi donc a-t-il l'air, le bon Dieu?
»Je dus lui dire pour le contenter qu'il avait un long manteau blanc, des cheveux blancs et une belle grande barbe.
»Aux premiers jours de l'été, Paul, qui jouait dehors, rentra précipitamment dans la caverne où je fendais du bois, en criant tout ému:
»—Papa! papa! le bon Dieu est venu!
»Je laissai tomber ma hache.
»—Où est-il? demandai-je à mon tour; à quoi ressemble-t-il?
»—Il a un grand manteau, répliqua Paul avec assurance, et des cheveux blancs et une grande barbe blanche, et il m'a pris dans ses bras pour m'embrasser, et il a pleuré.
»Je sortis, et sur le seuil je rencontrai en effet, drapé dans son caftan, mon vieil ami Salomon Zanderer, le Juif.
»Les bergers que j'avais accueillis s'étaient empressés de raconter aux veillées d'hiver la légende de l'homme sauvage qui avait passé deux années dans une caverne de montagne avec sa femme et son enfant. Le bruit de notre étrange existence se répandit et arriva enfin chez mon fidèle faktor, qui devina bien vite qu'il s'agissait de nous et qui se mit en route pour nous chercher. Salomon s'était jeté à mes pieds; je l'embrassai avec tendresse. Tous les deux nous pleurions. Alors accourut Luba. Le jour et la nuit se passèrent en causeries interminables.
»Salomon nous persuada de redescendre dans la plaine. Personne, prétendait-il, ne songeait à me poursuivre. En notre absence la révolution et le choléra avaient bouleversé, ravagé la Gallicie, qui fut, en 1831, le théâtre de désordres si nombreux que personne ne songeait à les punir. On aurait eu trop à faire. Mon aventure avait été effacée par la tourmente.
»Nous retournâmes donc à Kolomea conduits par notre digne faktor, qui me prêta les premiers fonds nécessaires pour le métier d'entremetteur,—entremetteur entre les seigneurs et les Juifs; je me chargeais de la vente du bétail et des chevaux, des terres et du blé... Mais faut-il vraiment que je vous dise la fin? Le seul souvenir de certaines épreuves fait horreur... En parler est presque impossible. Voyez-vous, le temps ne nous apprend pas seulement à souffrir; il nous enseigne aussi à souffrir en silence...»
Nous n'osâmes insister, mais Basile Hymen vit bien, à l'expression de nos visages, que nous étions curieux de savoir le reste. Il reprit donc avec un soupir:
»—D'abord, tout alla bien, je pus rendre à mon Juif ce que je lui devais, mais j'étais trop honnête... on n'aime pas pour entremetteur en affaires un trop honnête homme, il n'y a pas moyen de gagner assez par son intermédiaire.
»Moi j'étais enguignonné. Le proverbe dit vrai: L'adversité tient ferme par les pieds et les mains celui qu'elle a une fois saisi.
»Ne pouvant rien faire comme entremetteur, j'essayai moi-même du trafic des chevaux; on me payait mal et j'avais à payer exactement; je fus dupé par les uns, harcelé par les autres jusqu'à la saisie, jusqu'à la prison... Oui, j'allai une fois en prison pour dettes. Chez nous on avait faim et la parole ne peut rendre ce qui se passait en moi lorsque mon enfant, un rayon de gaîté dans ses yeux bleus, accourait à ma rencontre, criant:
»—Papa, n'est-ce pas, tu apportes du pain?
»Tout gentilhomme que je fusse, je ne craignis pas de faire les plus vils métiers: il s'agissait de nourrir les miens; cela ennoblissait tout... Mais aucune de mes entreprises n'aboutit. Lorsque je me décidai à porter les morts, faute de mieux, les épidémies firent trêve dans le pays, personne ne voulut plus mourir; il en était ainsi pour tout.
»Luba devint pâle et se flétrit: le chagrin, la honte lui brisaient le coeur; de sa part, du reste, jamais une plainte. Quand j'entrais, elle volait dans mes bras comme autrefois, en plaisantant et en riant,—oui, du même bon rire. J'oubliais alors tous mes soucis et je me reprenais à espérer.
»Un soir j'apportai tout juste assez de pain pour Paul. Luba et moi nous avions faim, mais nous n'y songions ni l'un ni l'autre, trop heureux de voir le cher petit monter gravement sur son escabeau pour prendre ce chétif repas. Tout à coup, Paul se leva, et s'approchant de moi:
»—Papa, dit-il, je veux que tu manges aussi!
»Et ses petits doigts détachaient quelques miettes qu'il me glissa de force dans la bouche:
»—Toi aussi, maman!
»Luba dut mordre à son pain.
»—Qu'il est bon! me dit tout bas ma femme, il te ressemble.
»—Mon Dieu! que dis-tu là? répondis-je, il a ton coeur et ton rire; il a tout de toi, tout.
»Et Paul, qui nous écoutait, éclata de rire, et Luba se joignit à lui, tandis que de grosses larmes descendaient sur mes joues.
»Je rêvai bien de retourner dans notre désert, mais la saison était trop avancée; la neige avait édifié ses blancs remparts; il fallait attendre le printemps pour l'exécution de ce projet. Et quand le printemps vint...
»Hélas! l'homme est sur terre comme une bulle sur l'onde. Figurez-vous un misérable réduit où tout manque, où l'eau gèle dans la cruche, où une femme se meurt, sans médecin, sans remèdes. Minuit allait sonner, lorsque Luba se dressa tout à coup, rejeta en arrière ses cheveux dénoués, me regarda de ses beaux yeux noirs qui brillaient d'une flamme surnaturelle et prononça tout bas:
»—Paul!...
»—Il dort, répondis-je.
»Elle réfléchit une seconde, puis reprit timidement:
»—J'aurais voulu l'embrasser encore une fois, je ne me sens pas bien.
»Je lui apportai l'enfant; elle le baisa, le contempla, le baisa de nouveau, puis je le remis, dormant toujours, sur son petit grabat.
»—Pourquoi fait-il si clair? demanda Luba, les paupières largement ouvertes. Cet éclat m'aveugle.
»Je me jetai à genoux devant son lit, pleurant, priant, en proie à une terreur indicible.
»—Basile, cher, me dit-elle en se penchant vers moi et m'entourant de ses bras qui brûlaient de fièvre, n'aie donc pas peur; tu vois bien, je suis contente, je me sens heureuse, si heureuse... mais ne pleure donc pas.
»Et elle se remit à rire faiblement, d'un rire si doux et si tendre que je n'en avais pas entendu de pareil depuis le jour de nos noces. C'était l'alouette qui s'élève dans le ciel. Avec ce rire sur les lèvres elle mourut.
VIII
»Si mon Juif, presque à bout de ressources lui-même, n'y avait pourvu, je n'aurais pu faire enterrer ma femme. Salomon garda l'enfant chez lui jusqu'à ce que fût achevée la triste cérémonie. Lorsque Paul revint, il me demanda d'abord:
»—Où est maman?
»Et la même question se renouvela chaque soir à l'heure où je le couchais.
»—Elle est partie, disais-je.
»—Pour aller où?
»—Auprès du bon Dieu.
»—Mais elle reviendra, n'est-ce pas? reprenait Paul avec confiance, et alors elle m'emmènera. Ce doit être beau dans le ciel! On y mange et on s'y chauffe tant qu'on veut. Tous les arbres sont au bon Dieu, dis?
»Mes meubles furent saisis une dernière fois. Quand je dis mes meubles, il s'agissait d'une paire de bottes éculées, d'une veste en loques et de deux assiettes. Ma misère commençait à devenir bouffonne. Je me fis fendeur de bois. Paul m'accompagnait et entassait les bûches. Nous couchions sur la paille. Paul n'avait en fait de chaussures que de vieux chiffons. Je trouvais encore moyen de lui fabriquer des joujoux. Pendant les longues soirées je lui construisis en paille une maison miniature avec tous les meubles. Il fut ravi:
»—Et maintenant, dit-il, nous y mettrons maman.
»Pour le contenter, je fis une petite poupée. Il la baisa tendrement et l'assit sur une chaise. Dans ce temps-là, il était déjà malade. Quand je m'en allais travailler, le pauvret restait seul jusqu'au soir; je le retrouvais tout brûlant, miné par la fièvre; n'importe, il se mettait aussitôt à bavarder et à jouer avec moi.
»Une fois que je rentrai un peu plus tard que de coutume, il dormait. S'éveillant à mon approche, il me regarda d'un air de vague étonnement, puis il sourit:
»—Quelqu'un est déjà venu, dit-il.
»—Qui donc?
»—Eh bien? maman...
»Mon coeur battit à se rompre.
»Pendant la nuit je m'éveillai en sursaut. La clarté de la lune tombait tout entière sur le visage pâle et pincé du petit Paul; il gisait les yeux grands ouverts, râlant déjà.
»—Papa, es-tu fâché? commença-t-il tout bas.
»—Pourquoi serais-je fâché?
»—Parce que je m'en vais, répondit Paul en cachant sa pauvre petite tête dans ma poitrine, comme faisait toujours Luba.
»—Et où vas-tu, mon chéri?
»—Je vais auprès de maman, répliqua Paul; tu devrais venir aussi.
»Il m'embrassa et s'endormit pour toujours.
»Tout m'avait donc abandonné. J'étais vaincu. Que m'importait désormais l'existence? Un soir, j'allai chez Salomon:
»—Adieu, lui dis-je, je retourne dans la montagne. Les ours et les loups sont plus cléments que les hommes.
»—Que Dieu vous protège, dit le vieillard, mais cette fois nous ne nous reverrons plus.
»Je ne l'ai pas revu, en effet. Lui aussi, mon fidèle, il est mort.
»Je partis donc du côté des Karpathes, mais les choses tournèrent autrement que je ne croyais. Sur ma route se trouva un paysan qu'avait maltraité son maître. Il me confia ses peines. Je fis un mémoire pour le tribunal du cercle; en échange, mon client m'offrit gîte et nourriture. La plainte fut écoutée; justice fut rendue; aussitôt dix autres paysans vinrent me demander conseil, puis cent autres. Je pouvais encore être utile. Alors commença ma vie présente; je marchai sans relâche droit devant moi et devins ce que je suis: Basile Hymen, le procureur clandestin, l'errant, sans foyer, sans biens d'aucune sorte, sans patrie...»
Il se tut, et dans le lointain retentit de nouveau la chanson:
—O toi, ma chère étoile,—suspendue à la tente obscure du ciel,—tu luisais si pure,—lorsque, pour la première fois, je contemplai la vie.—Dès longtemps tu t'es éteinte,—tous mes efforts sont vains.—Il faut que sans toi je parcoure le vaste monde.
Basile Hymen inclina tristement la tête.
—Et maintenant, je suis heureux en effet, prononça-t-il après une pause, avec son étrange sourire.
—Heureux?... Dites-vous vrai? m'écriai-je.
—Eh! vous voyez, j'engraisse, je suis devenu flegmatique, répondit-il,—une fine ironie se jouant autour de ses lèvres,—rien ne peut troubler mon humeur. A défaut d'autres biens, je jouis d'une paix profonde; nul ne peut m'ôter cela. Déjà les propriétaires se sont succédé dans ma vieille seigneurie. Le fils de l'Allemand a voulu jouer au gentilhomme; il s'est ruiné en trois ans. Que reste-t-il de l'avarice, des rapines du père?
Le mieux, voyez-vous, est de n'avoir ni argent, ni emploi régulier. Tout le monde m'accueille avec un empressement sincère, car je rends service à tout le monde. Je m'entends en droit judiciaire, en économie rurale, quelque peu même en médecine; je ne raconte pas mal; je réchauffe les coeurs en chantant nos vieilles chansons. Plaisirs et privations, j'accepte tout avec la même tranquillité. Hier, une comtesse m'invite; je suis assis en face d'elle dans un bon fauteuil de velours, devant des mets délicats; elle m'emmène en voiture jusqu'à la capitale du cercle où nous avons affaire. Demain, je dîne chez le diacre d'un peu de lard, et je fais avec lui quatre milles à pied. Que m'importe! Peut-être direz-vous que ce sont là des phrases?
Devant Dieu qui m'entend, je pourrais être riche aujourd'hui si je voulais. Un vieux parent qui me reste a dans la Bukowine une jolie terre dont je suis le seul héritier légitime. Il m'a maintes fois appelé auprès de lui pour surveiller l'administration de ses propriétés, en attendant qu'elles m'appartiennent. A quoi bon? Luba ni Paul ne sont plus. Quelle idée d'aller prendre la charge de mille soucis: crainte de l'incendie, crainte de la grêle, crainte des maraudeurs, crainte des maladies sur le bétail, des inondations, que sais-je?... Tel que je suis, je ne crains rien.
L'orage avait cessé; le rideau de pluie devenait de plus en plus transparent; le soleil couchant brillait derrière comme une grosse lampe. Les paysans s'entretenaient tout bas. Je m'approchai de Basile Hymen, debout sur le seuil de la maison.
—Vous craignez la propriété? lui dis-je en souriant; pourtant vous possédez des habits.
—Non, répondit-il, cet habit appartient au tailleur du village, ces bottes sont à la belle Russine. Il en est de même de tout ce qui est sur moi.
—Ainsi, vraiment, vous n'avez rien en propre, rien?...
—Si fait, dit Basile en promenant autour de lui un regard furtif, comme s'il eût craint qu'on ne lui dérobât un trésor.
Il tira de son sein une petite croix noire et un soulier d'enfant tout déchiré:
—Voici ma propriété, je l'ai conservée jusqu'à ce jour, et j'espère que Dieu permettra qu'elle me suive dans le tombeau. Ma femme a porté la croix.
Il baisa cette croix et ensuite le petit soulier, puis cacha le tout avec des précautions infinies; on eût dit qu'il s'agissait d'un grand et dangereux secret.
La pluie ne tombait plus; je sortis avec lui. Un arc-en-ciel magnifique vint réjouir la terre, qui fumait comme un autel à sacrifice.
—Hélas! dit Hymen avec un sourire enfantin, que tout serait beau si les hommes savaient être justes, s'ils s'entr'aidaient au lieu de s'entre-détruire, si au lieu du combat il y avait l'amour! Mais nous ne les changerons pas.
Les couleurs de l'arc-en-ciel s'éteignirent; l'occident était de pourpre.—Basile Hymen, nous saluant, continua sa route d'un pas ferme. La nuit tomba; les constellations devinrent visibles, et du lointain nous arrivèrent les sons mélancoliques d'une flûte de berger. Ils flottèrent sur les ondes pures de l'air agité, qui les porta, tendres et douloureux, à travers la plaine.