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Le journal d'une pensionnaire en vacances

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Ces grands navires semblent fiers et majestueux, même au repos; mais lorsqu'ils arrivent au port des contrées lointaines, ils doivent paraître mille fois plus beaux encore. Ah! quelle doit être l'émotion des exilés qui saluent le drapeau national de ce navire qui va les ramener au pays! Quelle doit être leur joie de toucher ce pont qui est un morceau de la terre natale, de poser le pied sur le sol flottant de la Patrie!

En considérant ce vaste port de Saint-Nazaire, encombré de bâtiments grands et petits, portant les couleurs de tous les pays, en entendant sur tous les points un langage rappelant celui de la tour de Babel, on comprend la nécessité qui a fait creuser un second bassin dans cette ville neuve, si importante déjà, et qui n'était, il y a un demi-siècle qu'un pauvre village, un nid de pêcheurs perdu dans les flots. En regagnant le quai, notre attention s'est concentrée quelques instants sur un beau trois-mâts, coquettement pavoisé, toutes voiles dehors et se préparant à partir. Deux officiers se promenaient sur le pont, et voici la jolie petite histoire qu'on nous a racontée à leur sujet: ils sont marins et cousins, naviguant sur le même bateau, l'un comme capitaine, l'autre comme second. Il est bon d'ajouter qu'ils sont liés comme des frères; jeune, d'humeur joyeuse, le second, un farceur s'il en fut, se trouve toujours prêt, à bord comme à terre, à jouer mille tours. Voici donc l'un de ses exploits: après une traversée des plus longues et des plus pénibles, où l'on n'a eu pendant les quinze derniers jours que de mauvais lard salé à manger, on arrive enfin, il y a quelques semaines, à Saint-Nazaire, à l'aurore d'un beau jour, d'été. Pendant que le capitaine s'occupe de régler le déchargement du navire, le second court dans la famille annoncer l'heureuse arrivée. «Ma tante, dit-il à la mère du capitaine, faites-nous un repas homérique, un festin de roi; à onze heures, nous viendrons déjeuner. Votre fils n'a qu'une idée fixe depuis qu'il approche de terre, c'est de manger du lard, du boudin, de la saucisse.» La brave femme ne se le fait pas dire deux fois; elle dévalise la charcuterie voisine. À l'heure dite, le capitaine, au bras de son cousin, le sourire et le cigare à la bouche, l'oeil brillant de plaisir, lui disait en se rendant à la maison: «Nous allons donc nous mettre sous la dent autre chose que cet affreux lard qui me soulevait le coeur; cette viande de porc, je ne pourrai plus la manger d'ici longtemps, ni même la voir.»

On se met à table. La bonne mère est radieuse, le potage s'avale gaiement. À peine la vaste et traditionnelle soupière est-elle emportée, qu'on voit apparaître sur la nappe blanche une belle andouille noire qui s'enroule sur sa purée de haricots verts, comme un boa sur l'herbe fine des prés indiens. Elle est escortée de deux plats enguirlandés de boudins et de saucisses. «Enfin, pense le fils qui veut se consoler de ce premier mécompte et qui grignote du bout des lèvres la charcuterie maternelle, la saucisse a du bon, elle stimule le palais, ouvre l'appétit et porte à boire, c'est l'usage de commencer ainsi.» Mais, grands dieux! à ce premier service en succède un second, qui laisse le marin aussi stupéfait sur sa chaise que si quelque requin de Chine ou quelque vieux crocodile du Gange venait de faire irruption dans l'appartement: sur la table, à droite, une magnifique côte de lard sort d'une ceinture de choux verts, comme un fort entouré de murailles, du sein d'une forêt; à ses pieds un cordon de saucisson s'arrondit comme le fossé sombre des remparts, tandis qu'en face d'elle, à gauche, se dresse en pyramide un gros pâté de cochon. Le centre est occupé par une énorme arbelèse rôtie, nageant dans son jus: une mer de saindoux. Ceci est le couronnement du festin. Horreur! le fils recule épouvanté. Un moment, chacun est anxieux. Le cousin lui-même, qui commence à trouver qu'il est allé trop loin, et qui ne s'attendait pas à voir son menu si fidèlement rempli, se sent fort mal à l'aise… Heureusement le trio avait l'esprit bien fait, le capitaine surtout. On s'est expliqué en riant: «Moi qui croyais lui faire tant de plaisir!» répétait la bonne mère toute déconcertée, et qui, dès l'après-midi, retournait aux provisions. À six heures, un fin dîner, uniquement sorti des mains de la bouchère venait raccommoder tout le monde, si tant est qu'on fût un peu fâché, l'humeur et l'estomac, et faisait oublier au milieu de mets recherchés les désappointements du matin.

Nos dernières courses aux forts, aux phares et aux transatlantiques se sont effectuées en nombreuse compagnie, entre autres, les trois beaux Parisiens venus à notre pêche de nuit. S'ils font fi de la seine et du filet, ils ne dédaignent pas l'arme à feu, et nous les voyons souvent partir en guerre, comme défunt Marlborough, avec cette différence que l'ennemi doux et inoffensif qu'ils poursuivent sont de beaux oiseaux: la blanche mouette, l'alcyon noir, les goélands timides et les graves cormorans. Les gros marsouins qui chassent continuellement le mulet sur nos plages les préoccupent encore beaucoup et ils rêvent d'en tuer au fusil, oubliant que leurs balles s'aplatiront comme des boulettes de mie de pain sur le cuir chagriné de ces mammifères.

Ils ont commencé par dire beaucoup de mal de la mer, par gémir des brouillards intenses que la Manche et l'Océan tissent à perpétuité comme un voile épais s'étendant sur la Bretagne, ils se sont plaints des remous, de cette mer agitée toujours en mouvement, sans repos, sans trêve et qui ne peut rester un instant tranquille. Ils disent encore: «On forme des projets; on va excursionner, le temps est superbe. Soudain un gros nuage arrive de l'Océan; il pleut à torrent. Nous nous désolons…—Faites pas attention répond un marin presque souriant, c'est la marée montante qui amène ce nuage-là, ça ne va pas durer.

—En effet, le soleil reparaît, mais six heures après, voilà le ciel qui s'obscurcit encore, l'averse recommence et le marin de reprendre du même ton: «Faites pas attention ce ne sera rien, c'est la mer qui baisse entraînant à sa suite les nuages du continent. Que voulez-vous, Messieurs, faut ben en prendre son parti, la Bretagne a le privilège des douches pluviales…

—Et continuelles, mon brave, n'est-ce pas?».

Oui, ces beaux messieurs, qui ne sont pas coutumiers de la mer, se sont d'abord étonnés de tout; aujourd'hui, ils semblent se familiariser avec le mugissement des flots, avec le flux capricieux, tantôt s'affaissant avec mollesse sur le sable d'or, tantôt fouettant de son écume de neige les sombres rochers.

Ils découvrent maintenant mille poésies dans «le tapage des vagues arrondies en croupe, bondissant et se pressant en désordre comme un troupeau de coursiers indomptés…», ils étudient la flore des mers aux algues multicolores et s'intéressent même à l'humble coquille si fort attachée à son rocher. Ils nous font alors des comparaisons, des citations et des dissertations superbes; leur lyrisme se développe dans la contemplation de ces spectacles grandioses de la nature.

Le 8 octobre.

Hélas! les vacances touchent à leur fin; depuis plusieurs jours les soirées sont devenues très froides et, la semaine dernière, elles étaient tout à fait sombres, le soleil se couchant tôt et la lune ne prenant plus la peine de se lever. Cette belle Phébé, cependant, daigne reparaître ces jours-ci et nous montrer sa grosse face cuivrée; mais Borée l'accompagne avec tant de persistance qu'il n'y a plus moyen de rester longtemps dehors. Nous avons exhibé les cartes, si délaissées pendant les beaux jours, et que nous sommes trop heureux de reprendre maintenant pour nous tenir compagnie après dîner. L'agréable Trente-et-un nous réunit autour du tapis vert où nous nous passionnons pour nos modestes sous comme pour des louis; nous jouons avec rage à l'instar des Anglais, la nation la plus joueuse du monde. Henri déclare sans vergogne qu'il joue pour gagner, et mon petit frère assure qu'on triche quand il ne gagne pas; il trouve bien, comme Shéridan, que le premier bonheur est de gagner au jeu, mais il ne reconnaît pas, comme lui, que le second soit d'y perdre. Moi-même, je ne suis point indifférente aux faits et gestes des têtes couronnées et des as vainqueurs, ni maman non plus; il n'y a vraiment que mes grands parents à prendre philosophiquement leur parti des mauvaises grâces de la Fortune. Ma bonne maman n'aime pas les cartes; mais elles le lui rendent bien, car elle perd toujours.

Hier, au milieu de notre intéressante partie, la cuisinière entre tout effarée nous demander si la lune s'est cassée dans la mer? Nous courons voir; en effet, il manquait un morceau à la lune dans son plein; cela demandait explication, et nous n'avions pas le moindre Nick sous la main; je cours chercher un vulgaire almanach, que Henri ouvre illico et où nous trouvons l'éclipse annoncée et prédite depuis longtemps. «Vois, me dit mon frère, c'est nous-mêmes, c'est notre terre qui s'interpose entre le Roi du jour et la Reine des nuits…» Mon frère était parti, et je le voyais déjà escaladant le mont Parnasse ou enfourchant Pégase; mais je l'ai arrêté court en si beau chemin, en lui rappelant que nos intérêts étaient en souffrance. En effet, lorsque nous sommes rentrés, mon petit frère empochait nos sous à l'aide d'un superbe brelan. Ceci a ramené le sourire sur ses lèvres, car, qui le croirait? il se montre aujourd'hui rêveur et mélancolique. Il pense au départ, et le départ, c'est l'adieu à sa vie vagabonde et oisive; le départ, c'est l'adieu aux bains, aux pêches, aux courses aventureuses à travers les plages, les champs et les vignes qu'il vendangeait si bien à son profit; le départ, en un mot, c'est la fin de toutes les parties de plaisir…

La Liberté va replier son aile et le collège ouvrir toutes grandes ses portes, et notre Benjamin, pour la première fois depuis deux mois, songe creux aujourd'hui…

Le 9 octobre

Ce matin, avant le déjeuner, je suis encore allée passer quelques minutes devant ce grand Océan qui respire d'un pôle à l'autre, et dont le souffle s'entend des deux hémisphères, comme preuve de sa puissance et de sa grandeur. Ce spectacle, toujours le même, me semble toujours nouveau dans sa sublimité. C'est la saisissante image de l'infini!

Ah! que j'aime à rêver devant l'immense mer S'étoilant d'or, d'azur comme une souveraine, Pendant que sous mes pieds s'ouvre le gouffre amer Où la vague sans fin roule sa longue chaîne.

Ah! oui, j'ai relu bien des fois cette définition de la mer par Lamartine.

«J'ai roulé, des milliers de fois, la pensée de l'infini dans mes yeux et dans mon esprit, en regardant du haut d'un promontoire ou du pont d'un vaisseau le soleil se coucher sur la mer, et plus encore en voyant l'armée des étoiles commencer, sous un beau firmament, sa revue et ses évolutions devant Dieu. Quand on pense que le télescope d'Herschell a compté déjà plus de cinq millions d'étoiles, que chacune de ces étoiles est un monde plus grand et plus important que ce globe de la terre; que ces cinq millions de mondes ne sont que les bords de cette création, que si nous parvenions sur le plus éloigné, nous apercevrions, de là, d'autres abîmes d'espace infini comblés d'autres mondes incalculables; et que ce voyage durerait des myriades de siècles, sans que nous puissions atteindre jamais les limites entre le néant et Dieu, on ne compte plus, on ne chante plus; on reste frappé de vertige et de silence, on adore et l'on se tait…»

Tout en regardant l'espace, je suivais le travail d'un petit brick tenace, courageux, soutenant une lutte énergique contre vent et marée qui l'entraînaient en mer au lieu de le pousser au port, tandis qu'un grand vapeur remontait tranquille et majestueux les courants, comme s'il ignorait les flots et la tempête…

Tout en admirant les deux, je pensais à cette merveilleuse découverte de la vapeur. Je trouve les magnifiques créations du génie humain peut-être encore moins étonnantes dans leur conception que dans leur réalisation. Tracer sur le papier des plans superbes, enfanter des chefs-d'oeuvre du bout d'une plume mathématique est quelque chose, mais la merveille c'est de donner une forme réelle et palpable à la pensée, c'est de réduire toutes les difficultés à néant.

Au XVIe siècle, un Espagnol proposa, dit-on, à Charles-Quint de faire marcher un bâtiment sans rames et sans voiles, au moyen d'une chaudière d'eau bouillante, dont la vapeur faisait agir un piston. Ce procédé obtint le résultat désiré; mais, à la mort de Charles-Quint, cette découverte restée sans protecteur, demeura dans l'oubli. En 1663, le marquis de Wescester publia un ouvrage où la même idée des machines à vapeur se trouva énoncée. En 1711, Denis Papin, de Blois, fit d'heureux essais pour appliquer la vapeur à la navigation. Enfin, c'est l'Américain Fulton qui, en 1767, mit en évidence cette grande et merveilleuse invention, et lança sur la Seine, en 1805, le premier bateau à vapeur. L'Anglais Griffits imagina ensuite, en 1812, de faire mouvoir les voitures par le même procédé. Nous savons s'il réussit. La vapeur a donc aplani les routes, abrégé les distances, et grâce à elle, pendant que d'un côté le navire, insoucieux du vent, traverse fièrement les mers, de l'autre, la locomotive vertigineuse entraîne son sillon de voitures dans l'espace!

J'ai bien fait de sortir ce matin. Il n'est que midi, et déjà les nuages amoncelés crèvent de toutes parts, la pluie fait rage, la mer a des mugissements terribles, un ouragan se prépare, la nuit va être bien mauvaise, et le coeur se serre à la pensée des pauvres marins exposés à ses fureurs. Ah! mon Dieu, comme l'âme se dégage et s'élève devant le danger, comme la prière monte fervente vers vous qui pouvez seul les protéger! Mon Dieu, ayez pitié d'eux!…

Cinq heures.—La grande voix de la mer résonne de plus en plus distincte, et je suis de ma fenêtre toutes les péripéties de ce drame des éléments. Nous sommes ballottés par une affreuse tempête, à croire que les rochers, les arbres et les maisons, dans un horrible pêle-mêle, vont s'envoler dans les airs ou s'abîmer dans les flots! Les vagues, emportées par l'aquilon, se brisent avec des sanglots immenses exprimant des souffrances inconnues, gonflant leur masse liquide comme des poitrines soulevées par la douleur; des milliers de larmes amères ruissellent sur les rochers comme les pleurs sur un visage désespéré, et les goëlands inquiets poussent des cris d'épouvante.

Une forme hideuse et noire apparaît par moment, c'est le cadavre d'un chien; tout à coup une vague monstrueuse le saisit, le tord dans sa volute capricieuse et l'engloutit à jamais. L'ouragan vient d'éclater dans toute sa furie. Les lames assaillent la plage en files pressées comme des guerriers montant à l'assaut, et lancent à cinquante pieds en l'air leur longue fusée d'écume; les nuages noirs se lézardent comme des murailles fantastiques, laissant apercevoir par leurs fissures l'ardente fournaise des éclairs; des lueurs blafardes et aveuglantes illuminent l'étendue. Les quelques barques amarrées devant nous s'entrechoquent avec des bruits lugubres, et les cordages, tourmentés par l'humidité, se plaignent douloureusement. La pluie, fouettée par le vent, tombe en faisant siffler ses hachures comme des flèches. On dirait que le chaos veut reprendre la terre et en confondre de nouveau les éléments. Voilà le spectacle que j'ai devant moi; de l'autre côté, dans la campagne, le même bouleversement se manifeste: les arbres craquent et se fendent sous les efforts de l'aquilon, les sentiers se changent en torrents, les feuilles jonchent le sol, les oiseaux frémissants se cachent dans les ramées humides, moi-même je grelotte de froid et d'émotion.

Pourrons-nous partir demain? Je l'ignore; et l'on se demande, devant un tel bouleversement, si jamais cette grande colère de la nature va s'apaiser, si les flots rentreront dans leur lit; assurément les arbres vont se redresser, les feuillages secouer les perles brillantes dont ils sont surchargés, les oiseaux s'aventurer dans l'espace pour sécher leurs ailes alourdies par la pluie? Sans doute demain, après une nuit terrible, l'ouragan fatigué s'éloignera. Du sein des eaux, des bois et des plaines sortiront des voix frémissantes, laissant échapper un immense soupir de soulagement. Encore quelques heures et tout rentrera dans l'ordre. La terre reprendra ses sourires, la mer ses limites, le soleil ses rayons, et l'on ne s'apercevra plus de cette terrible secousse qu'à la fraîcheur de l'air et au parfum plus pénétrant de la brise…

Nous avons reçu hier après-midi (heureusement qu'il faisait beau) une visite qui nous a tous bien surpris, la visite de M. Benoit, un monsieur très correct d'ailleurs, fils de mon premier professeur de piano. Il venait nous faire ses offres de service, c'est un industriel qui semble très au courant de sa partie: «Oui, nous a-t-il dit en souriant, le commerce est plus productif que les arts. Mon pauvre père n'entendait rien aux choses pratiques de la vie; c'est probablement ce qui m'a rendu très positif.»

Nous n'avions jamais vu M. Benoit fils, c'est à peine si nous savions son existence, son père n'en parlait guère, ce qui était assez singulier; cet étranger, cet inconnu m'apparaissant comme la vision rajeunie de mon vieux professeur, m'a rappelé soudain plus d'un souvenir de mon enfance.

Je connais une petite fille qui vous dit le plus gentiment du monde: «Je n'ai pas peur de papa, ni de maman, ni de ma bonne; j'ai seulement un peu peur de Croquemitaine.» Quand je pense à mon vieux professeur de musique, je pourrais dire la même chose. À cette époque, je ne craignais ni papa, ni maman, ni ma bonne, mais j'avais une affreuse peur de mon maître de piano.

Je le retrouve dans ma mémoire avec un visage d'ogre, des yeux dévorants, des dents de requin, une voix de tonnerre. Je croyais à l'instant voir surgir de ses immenses poches les paquets de verges, dont il parlait, pour corriger les doigts faibles ou récalcitrants. Il avait des comparaisons qui alors me terrifiaient.

«Qu'est-ce que c'est que ça? des doigts flasques comme des asperges bouillies, attachés à des poignets raides comme du cornouiller.» Lorsqu'il m'avait lancé ces épithètes malsonnantes, je prenais le parti héroïque de m'endormir. Dame, je n'avais que six ans! Quand on saura que ce maître intraitable me donnait une heure de leçon tous les jours, on conviendra que c'était un peu long.

Si la leçon s'était bien passée, maman me donnait un sou, pour aller acheter un chausson aux pommes chez le pâtissier voisin. Ah! ces pommés, comme ils me paraissaient délicieux! J'ai eu beau chercher, je n'en ai jamais retrouvé de pareils. Le grand Napoléon demanda vainement toute sa vie un haricot de mouton, comme ceux qu'il mangeait à l'école de Brienne; on lui en servit de bien supérieurs sans doute, mais il ne les trouva jamais aussi bons. Ce qui prouve une fois de plus, que les souvenirs enfantins demeurent les plus vivaces et souvent les meilleurs.

Depuis, petit à petit, j'ai appris l'existence pénible de mon professeur. C'était un artiste dans toute l'acception du mot; le sens commun, qu'on devrait appeler le sens rare, lui manquait totalement. Il appartenait à cette race intelligente des bohèmes d'il y a un demi-siècle, vivant au jour le jour sans penser au lendemain, dépensant peu ou beaucoup, suivant les circonstances, mais n'ayant jamais un centime devant eux. Aujourd'hui, les artistes ont fait de grands progrès sous ce rapport-là, ils sont devenus pratiques; ce n'est pas une poire, mais des vergers de poires qu'ils savent se ménager pour la soif; s'ils connaissent à présent l'art de gagner de l'argent, ils connaissent aussi celui de le garder.

Mon professeur était fils d'un fonctionnaire ayant économisé une certaine fortune, et frère d'un compositeur qui a laissé des romances charmantes qu'on chante encore; ces bons exemples ne lui servirent en rien. Comme on le voit, c'était un irrégulier, un bohème. À vingt ans il s'était marié avec une jeune fille de dix-huit, aussi riche que lui d'insouciance et de gaîté, n'ayant d'autre patrimoine que la jeunesse et l'espérance. L'espérance! un banquier qui n'aboutit souvent qu'à la faillite. La pauvre jeune femme mourut un an après, en donnant le jour à un fils, dont M. Benoît s'occupa tout juste, comme jadis La Fontaine s'était occupé du sien.

M. Benoît, ce professeur qui ne passait pas un quart de soupir, ni un double point, qui raisonnait si exactement en musique, restait toujours un grand original dans les choses sérieuses de la vie. Je pourrais même ajouter qu'il avait plus de justesse dans les oreilles que de justice dans l'esprit. Je me souviens encore de quelques petites histoires qui en font foi.

Après les premières études si ingrates du piano, lorsque je commençais à faire une moue dédaigneuse aux morceaux de Leduc et de Carpentier, on m'acheta un bel instrument neuf. Dire toute la joie que j'en ressentis serait impossible. J'étais encore à cet âge heureux où les impressions sont les plus vives et où l'on ne croit qu'au bonheur. On avait d'abord décrété que je ferais gammes et exercices sur le vieux piano; mais bah! au bout de quelques mois je ne voulais plus en entendre parler. Ma mère songea alors à le vendre et pria mon professeur de s'en occuper. La caisse était encore belle, l'ivoire des touches pas trop jauni; mais les sons, hélas! laissaient beaucoup à désirer. Le facteur de la ville n'estimait plus mon vieux piano, que deux cents francs. Mon professeur avait justement, à trois ou quatre maisons plus loin que la nôtre, une nouvelle commençante dont les parents cherchaient un piano d'occasion: c'était leur affaire. M. Benoit qui donnait cette leçon-là après la mienne, offre illico mon piano. À deux heures il était proposé; à quatre heures, il était acheté; à six heures il était emporté.

Comme on voit, notre intermédiaire ne s'était donné aucune peine, ma mère cependant comptait lui offrir une petite gratification. Malgré tous les travers, qu'elle lui connaissait, elle s'intéressait vivement à ce bon M. Benoit pas riche du tout et elle se disait in petto: «Je le connais, c'est la délicatesse en personne, il est capable de ne vouloir rien accepter et moi, certainement, je lui offrirai un louis.»

En effet, dès le lendemain, après ma leçon, ma mère remercia M. Benoit de son empressement à lui être agréable; le sourire aux lèvres, songeant à la joie qu'elle allait lui causer, ma mère lui demanda ce qui lui était dû pour sa complaisance.

M. Benoit baissa les yeux et tout rougissant il répondit d'un air modeste: «Oh! Madame, rien, presque rien; cinquante francs si vous voulez.»

Presque rien! cinquante francs! le quart de la vente totale du piano!

Ma mère crut qu'elle avait mal entendu, cette demande lui paraissant fort exagérée. Elle lui remit vingt-cinq francs; mais, depuis ce jour, elle ne parla plus des sentiments délicats de mon professeur.

À quelque temps de là, il y eut soirée dansante à la maison; ma mère pensa que le violon de M. Benoit soutiendrait très agréablement les personnes qui auraient l'amabilité de faire danser, et même au besoin pourrait les remplacer. Sachant les susceptibilités du bonhomme, mon père se rendit en personne chez lui pour lui demander son concours, appuyé d'un salaire rémunérateur. À cette demande M. Benoit fronça les sourcils… «Monsieur, dit-il, je n'ai jamais joué qu'une seule fois dans un bal… et ça a mal tourné.

—Comment? cela a mal tourné!

—Oui, très mal.

—Mais enfin, M. Benoit, je ne vois aucun motif pour que cela tourne si mal chez moi. Vous me rendriez service; je vous en prie.

—Monsieur, ce serait chez vous, comme chez les autres.

—Expliquez-vous de grâce.

—D'abord, moi, quand je joue un quadrille, je le joue correctement, pas une note de plus que les reprises voulues: tant pis pour les retardataires.

Eh bien! au bal dont je vous parle, on voulut me faire jouer les figures des quadrilles aussi longtemps que cela plaisait aux danseurs, à eux de me donner le signal de l'arrêt, en frappant dans leurs mains.

«Ah! par exemple, me disais-je, vous prenez donc mon archet pour la manivelle d'un orgue de barbarie? Je vais vous prouver que non. Je me regimbai. De plus, quand je joue, j'entends qu'on m'écoute.

—Ah! même la musique de danse…

—Oui, Monsieur, le plaisir des jambes n'a rien à revoir avec celui des lèvres, autrement dit de la conversation qui ne sert qu'à brouiller les figures, étouffer la musique, estropier la mesure. Dans ce salon tout le monde riait, parlait, criait, si bien que je ne m'entendais plus: je croyais avoir affaire à des sauvages ou à des fous. Dame! ça m'a chauffé les oreilles. Je me suis arrêté tout court et j'ai refusé net de jouer. «Dansez maintenant, ai-je dit, comme dame Fourmi à la frivole Cigale; trémoussez-vous, belles». Et j'ai remis mon violon dans sa boîte. On m'a supplié d'abord, les plus jolis minois m'ont fait des risettes; mais stoïque, mais Romain jusqu'au bout, je suis demeuré inflexible. Le maître de la maison s'est fâché tout rouge, m'a saisi par le bras et m'a poussé à la porte.

Oui, on m'a jeté à la porte! s'écria M. Benoit que ce souvenir rendait encore frémissant.»

Mon père, tout interloqué de cette confidence, se donna bien garde d'insister davantage.

Mon professeur de musique ne vint pas à la soirée.

Voici du reste la dernière aventure qui mit le comble à ses méfaits. M. Benoit, ayant travaillé chez un facteur de pianos dans sa jeunesse, était aussi bon accordeur que bon professeur. Mais ne voulant marcher sur les brisées de personne, il laissait cette clientèle à l'accordeur qui passait régulièrement tous les trois mois.

Il advint cependant qu'une année, au moment des vacances, notre piano devint faux tout à coup. Nous devions être nombreux à la maison, faire de la musique et danser de temps en temps. Ma mère demanda à M. Benoit de lui rendre le léger service d'accorder notre piano. M. Benoit y consentit de bonne grâce. C'était un simple accord, puisque le piano était au diapason et qu'il ne lui manquait pas une corde. Après avoir terminé son accord, M. Benoit demanda plumeau et brosse pour enlever la poussière qui, disait-il, s'était glissée à l'intérieur du piano. Nous finissions de déjeuner, on était au dessert, ma mère pria M. Benoit de venir manger quelques fruits et prendre une tasse de café, additionnée d'un verre de fine champagne; ce qu'il accepta avec empressement.

Mon père rencontra M. Benoit le lendemain…

«Combien vous dois-je, lui dit-il?» M. Benoit sembla éluder la question.

—Mais rien, presque rien, cela se retrouvera une autre fois.

—Non, non, vous avez devant vous un débiteur qui ne demande qu'à s'acquitter, reprit mon père, en souriant.

—Eh bien, puisque vous le voulez absolument, ce sera vingt-cinq francs.

Mon père, comme ma mère la première fois, trouva cette réclamation fort exagérée. Mais M. Benoit tint bon et voulut lui prouver, en termes techniques que les profanes ne pouvaient guère comprendre, qu'il avait fait une réparation considérable.

À son passage à la maison, mon père consulta notre accordeur ordinaire qui estima l'accord, cinq francs et l'époussetage, cinq autres francs.

Mon père offrit quinze francs, mais M. Benoit ne voulut pas démordre de ses prétentions et menaça de l'huissier s'il ne recevait illico ses vingt-cinq francs.

Quand on l'entendait jouer de la guitare ou du piano, il vous empoignait. On s'intéressait à lui, on lui cherchait des positions, on lui en trouvait: le malheureux ne savait pas les conserver. Lorsque la Folie avait fait tinter ses grelots et le Plaisir ses flonflons, aucune considération ne l'arrêtait plus; voici peut-être sa plus jolie escapade.

Je l'ai connu vieux, mais il avait été jeune… (Monsieur de La Palisse n'aurait pas dit mieux). Donc à cette époque, on lui avait fait obtenir une place dans une ville de province. Avec ses leçons et les concerts qu'il organisait de temps en temps, on voyait poindre pour lui des jours heureux. Surcroît de bonheur: il avait été nommé organiste d'une petite paroisse suburbaine. Ah! bien oui! Y pensez vous! N'avoir jamais eu d'autre maître que son caprice et soudain dépendre d'un chef de bureau tous les jours de la semaine et d'un bon curé le dimanche, c'était deux chaînes au lieu d'une qu'il se rivait à perpétuité.

Un certain dimanche, les petits camarades avaient organisé une partie de campagne. Les voitures avaient été commandées pour dix heures et demie dernière limite, et mon professeur devait les rejoindre aussitôt la grand'messe finie; mais quand bien même l'organiste l'eût menée à fond de train en écourtant toutes les antiennes, il lui était impossible d'arriver à l'heure. Ce retard l'agaçait. Il dormit mal, cherchant un moyen de concilier son devoir et son plaisir. À la fin de la nuit, il eut soudain une idée géniale, une idée triomphante; il se leva promptement et se dirigea vers l'église. Une seule porte donnait accès à l'escalier de la tribune et à celui de l'horloge. En sa qualité d'organiste M. Benoit avait une clef de cette porte; vers cinq heures et demie il se croisa avec le sacristain qui venait de sonner l'Angélus, il entra à l'église où il n'y avait encore personne, grimpa dans la tour de l'horloge et avança prestement les aiguilles d'une heure.

À neuf heures moins un quart, les cloches étaient en branle sonnant la grand'messe. Chacun chez soi fit la même réflexion, et tout en se disant: comment se fait-il que ma pendule soit en retard d'une heure? se hâta de s'apprêter pour courir à la messe. Au sortir de la dite messe, quand chacun se raconta sa petite histoire, qui était la même, y compris le clergé, les chantres, le bedeau, les enfants de choeur et les paroissiens, on s'aperçut que ce n'était pas toutes les pendules et montres de la paroisse qui s'étaient détraquées à la fois, mais que c'était l'horloge seule qui avait avancé d'une heure, et l'on comprit le coup de pouce donné aux aiguilles par l'organiste. Celui-ci avait tout à la fois concilié son devoir et son plaisir: il avait tenu l'orgue toute la grand'messe et il était arrivé juste à l'heure du rendez-vous. Malheureusement, le curé et les fabriciens ayant éventé le truc réprouvèrent cette façon d'agir; le pauvre musicien fut remercié et perdit ainsi la grosse corde de son arc.

Il lui aurait fallu une vie d'aventures, voire même une roulotte bariolée pour courir de bourg en ville, parader, recueillir des bravos. Incapable de se plier aux exigences d'une vie modeste mais assurée, il eût de beaucoup préféré vivre dans l'imprévu, connaître les jours de liesse et d'abstinence, le gîte à la belle étoile et les hôtels somptueux. Chaque soir de cette existence uniforme et de la même couleur, il se serait volontiers écrié comme je ne sais quel poète. «Me voilà donc encore débarrassé d'un jour!»…

Il s'était ensuite rejeté sur les concerts, mais hélas!…

Le plus mirifique de ses concerts eut un sort aussi désastreux. Il jouait à ce moment un morceau intitulé La Retraite, son triomphe sur la guitare, instrument grêle et sans ressources s'il en fut, et cependant, sous ses doigts merveilleux, on croyait entendre les fifres et les tambours, et l'on voyait, si l'on peut s'exprimer ainsi, la Retraite se rapprocher, arriver, passer, s'éloigner. Au moment le plus brillant du morceau, une des cordes casse; il la remet en maugréant. À peine est-elle remise que deux autres partent à la fois. C'en était trop; l'artiste furieux pousse un juron formidable et, jetant sa guitare à terre, trépigne dessus. C'était un instrument de prix, une guitare parfaite, presque impossible à remplacer… Le public montra son mécontentement, on entendit à la porte des chut! chut! des bravos ironiques se croisèrent avec des coups de sifflet, il y eut tumulte. Les plus raisonnables se levèrent pour s'en aller; les mécontents voulurent qu'on rendît l'argent. Bref, c'est au milieu de ce brouhaha inexprimable que les concerts de mon professeur prirent fin.

Il se rendait au bureau à l'heure de son caprice; au bout d'un mois son chef savait à quoi s'en tenir sur ses services; au bout de deux mois, il le remerciait.

On pouvait considérer ce pauvre M. Benoit comme une épave de la vie. Il avait essayé de bien des métiers et n'avait réussi à rien. Il revenait à ses leçons qui lui permettaient de vivoter, mais ne mettaient guère de beurre sur son pain. Ce sont ses goûts nomades dans sa jeunesse et son amour de la pêche plus tard qui l'avaient perdu.

Il s'en allait l'été au milieu des grandes herbes, à l'ombre d'un vieux saule, jeter sa ligne et suivre d'un regard rêveur la mince ficelle et sa pensée vagabonde qui toutes les deux s'en allaient à la dérive; c'était pour lui le nec plus ultra du plaisir solitaire. Comme cela il manquait beaucoup de leçons. C'est avec la plus parfaite bonhomie qu'il disait à ses élèves: «Demain, je ne pourrai pas vous donner de leçon, je vais à la pêche, mais, après-demain, je vous en donnerai deux…» On reconnaîtra que ce système nouveau ne pouvait convenir ni aux parents, ni aux enfants: c'était une énormité qu'il proposait là sans l'avoir jamais comprise.

D'ailleurs, il s'était toujours énergiquement refusé à donner des leçons aux jeunes qui travaillaient pour devenir à leur tour professeurs de musique: «Leur donner des leçons! s'écriait-il. Élever des petits chiens pour me mordre; jamais!»

Le 10 octobre au soir.

J'ai achevé ce matin une robe merveilleuse, qui m'a pris tous mes moments de loisir pendant les vacances; cette jupe sans pareille, qui renferme entre ses plis les oracles du Destin, va revêtir une poupée, que dis-je? une magicienne cabalistique qui doit prédire les temps présents, futurs et surtout passés. Elle va tirer la bonne aventure à tous, grands et petits, mais particulièrement aux jeunes filles. Ma sibylle, ne s'étant jamais occupée de mariage pour son propre compte, s'intéresse vivement à l'hymen des autres et promet monts et merveilles. Dorénavant tous les jeunes gens ne rencontreront plus que des perles pour femmes, et les jeunes filles, des phénix pour maris.

Hier soir au dîner, ma chère famille a fêté mes seize ans. J'ai reçu de jolis souvenirs, et mon frère aîné avait préparé un brillant feu d'artifice qu'on a tiré après avoir mangé le traditionnel gâteau aux bougies. Cette fois il y en avait seize; un nombre déjà respectable, comme dit grand-père.

Après déjeuner, pour nous distraire une dernière fois, nous avons couru les champs et ramassé des champignons de toute espèce. Vraiment, il est affreux de penser que dans ces végétations, si variées de formes et de couleurs, nées de quelques gouttes de rosée et d'un rayon de soleil, se glissent trop souvent les principes d'une mort terrible. Nous avions beaucoup de cèpes et beaucoup étaient mauvais; les cèpes qui poussent à l'ombre des grands bois sont généralement bons, mais ceux qui viennent dans les prairies sont souvent de la pire espèce, malgré leur apparence trompeuse. Ils ont la même forme et la même couleur que les autres; mais, dès qu'on les ouvre, instantanément, au contact de l'air, la partie intérieure, dure et compacte, qui doit toujours rester blanche, prend une teinte vert-de-grisée, qui s'étend et se fonce jusqu'au noir. Il faut, autant que possible, chercher les différentes espèces à la place qui leur est propre: le cèpe, dans les bois; le champignon rose à la mine engageante et jamais trompeuse, dans les prairies; le gros potiron qui sent la farine, aux champs labourés. Rien d'amusant comme la cueillette de ces énormes cryptogames qui remplissent tout de suite les paniers. En main, ils ont la forme du parapluie de Robinson Crusoë dans son île déserte; mais de loin, on dirait le toit pointu d'une cabane en miniature. Quant aux mousserons, je crois qu'ils se plaisent également à l'ombre et au soleil; mais je ne me hasarde pas à les ramasser, à cause des traîtres qui se faufilent si facilement parmi les bons.

À deux heures, maman nous a rappelés pour voir quelques connaissances qui venaient nous dire adieu.

Les deux ou trois premières visites ne m'ont guère amusée, on a d'abord parlé de la pluie et du beau temps… Ah! vraiment l'on ne saura jamais ce que cette sempiternelle et monotone lamentation contre le temps rend de services à la société; cette jérémiade permanente fait les trois quarts et demi des frais dans les visites banales et tire bien des personnes d'embarras.

«Mon Dieu, que vous êtes aimable, dit-on, d'avoir affronté, pour venir me voir, ce soleil torride (si c'est l'été), ce froid de Sibérie (si c'est l'hiver), et les doléances vont leur train, la glace et la neige, la poussière et la boue, le ciel bleu et les nuages, le froid et le chaud, le vent et la pluie, enfin tous les divers états atmosphériques alimentent la conversation de ceux qui ne savent que dire. La petite ville qu'on habite donne aussi matière à la causerie. N'a-t-elle pas le privilège, peu enviable, d'être tout à la fois ville ou campagne, suivant l'appréciation de ses habitants? Chacun la juge à sa manière. L'hiver, c'est une bourgade ouverte à tous les frimas il est vrai, mais fermée à toute espèce de plaisir, et si l'on tient à s'amuser, il faut aller chercher la grande ville qui mène joyeuse vie. En revanche, et chose toute particulière, à peine le printemps est-il de retour, à peine les rayons ont-ils succédé aux neiges, à peine mai a-t-il fait craquer l'écorce des pousses nouvelles et bourgeonner tous les arbres que, par une métamorphose subite, la petite ville, qui n'était tout à l'heure que la campagne, redevient ville avec tous les inconvénients de l'été: pas le moindre petit coin d'ombre ou le plus léger zéphyr; on souffre de la chaleur, la poussière est intolérable, et l'on court au fond des bois ou au bord de la mer.

Ma conclusion est qu'il y a beaucoup d'esprits mal faits qui n'aiment l'hiver que pendant l'été et vice versa.

En revanche la dernière visite m'a fort intéressée. Ah! nous en avons appris de belles sur la tempête de l'autre jour, elle a fait des siennes! Le bateau sauveteur de Saint-Marc n'existe plus! Il s'est perdu en voulant sauver deux navires en détresse! Qui eût pu croire que nous ne le reverrions pas et qu'il n'avait plus que quelques jours à vivre, lorsque ces temps derniers nous allions le visiter et l'admirer. Ce beau bateau insubmersible, construit dans les grands chantiers de la Seyne, près Toulon, si bien gréé, si bien préparé à la lutte, nous semblait toujours devoir être vainqueur. Les courants l'ont entraîné entre deux rochers où la mer, le menant et le ramenant sans cesse avec furie, l'a broyé en miettes. Grâce à leur ceinture de liège, les dix marins qui le montaient ont pu se soutenir sur l'eau plusieurs heures, et attendre ainsi qu'on vînt les secourir. Il était grand temps pour quelques-uns d'entre eux, épuisés et presque sans connaissance; enfin, personne n'a péri, non plus que les deux bâtiments signalés en souffrance secourus par le Pouliguen.

Quant aux aimables Parisiens déjà nommés, ils ont terminé leur saison balnéaire par un exploit digne d'eux et qu'ils n'oublieront pas, j'en suis sûre. Voulant profiter de tous les genres de plaisir que peut offrir la mer, ils ont rêvé d'emporter les émotions d'un naufrage, sans cependant courir aucun danger. Pour cela, ils se sont entendus, après force insistances mêlées d'or, avec le patron de l'un des bateaux pilotes qui circulent continuellement dans nos parages pour diriger, à l'entrée comme à la sortie du port de Saint-Nazaire, les grands vaisseaux ignorant le chenal. Ces bateaux sont d'une solidité à toute épreuve, montés par des gens aguerris aux emportements de la mer et dont le métier même ne consiste qu'à les affronter perpétuellement. Donc, le soir de la dernière tempête, nos trois élégants ont obtenu la permission de monter à bord de l'un de ces bateaux et d'y passer la nuit. En effet, l'obscurité profonde, les rugissements de la tempête, les paquets d'eau qui déferlaient sur le pont, le roulis qui forçait à se cramponner aux cordages, rien ne manquait au programme. La position était émouvante et critique, nos Parisiens étaient tranquilles quand même, rassurés par la solidité du bateau et les capacités de l'équipage. Ils tenaient donc tout ce que leur imagination fantaisiste avait pu rêver; mais ce qu'ils n'avaient pas prévu, ils l'ont eu cependant, c'était de faire véritablement naufrage. Voilà ce qui est arrivé. Vers minuit, la mer est devenue si mauvaise que le bateau a chassé sur ses ancres, ce qui n'arrive presque jamais; on cite peu d'exemples de bateaux pilotes sombrant, cela, cette fois, s'est produit, le bateau a été entraîné à la dérive vers une pointe de rochers où il n'a pas tardé à talonner et à faire eau de toutes parts. Tous les malheureux qui le montaient n'ont eu que le temps de se sauver sur ce rocher, heureusement plus haut que le flux et de s'y cramponner de leur mieux. Ils ont attendu là, six mortelles heures, au milieu des flots qui les enveloppaient et les frappaient de tous côtés, le retour du jour pour sortir de l'abîme… Il faut avouer que ces beaux messieurs ont été servis trop à souhait; car ce n'était plus seulement en imagination, mais bien en réalité qu'ils avaient éprouvé toutes les émotions d'un naufrage. Ils pouvaient périr à ce jeu dangereux, ils en ont été quittes pour la peur; mais ils ont rapporté, en plus de leurs souvenirs, un gros rhume et force douleurs rhumatismales; ce que voyant et ressentant surtout, ils sont partis le jour même, jurant, un peu tard, comme dans la fable, qu'on ne les y reprendrait plus.

À quatre heures, il a fallu terminer les paquets et les malles. Nous partons tous demain matin. Ah! mon Dieu, qu'il est donc triste de se quitter! et, quand on y réfléchit, la vie n'est qu'une longue suite d'adieux. Adieu à la gaieté de l'enfance, adieu aux illusions de la jeunesse, adieu aux joies plus douces de l'âge mûr, adieu à la santé, au bonheur, à la vie! La mort, cette grande désenchanteresse de l'existence, c'est le terme de tout…

J'ai rangé soigneusement ma chambre, renfermé tous les jolis bibelots de mes étagères, pris la clef de mon secrétaire et de mon armoire, voilé mon petit oratoire et abrité d'une mousseline blanche les portraits qui me sont chers, celui surtout de mon bien-aimé père, si tôt enlevé à notre affection. Ah! oui, que de tristesses dans un départ! On laisse toujours une partie de soi-même aux lieux préférés qu'on quitte; le coeur anxieux se demande si on les reverra…

Et puis, j'ai emballé mes livres de classe dans ma grande caisse de voyage, ces livres que, hélas! je n'ai pas ouverts une seule fois pendant les vacances, même ceux d'histoire et de géographie que j'aime tant; ils sont restés oisifs au fond du dernier casier. Mes cahiers sont immaculés et devant leurs feuillets blancs, le blanc, couleur de l'innocence et de la sérénité, j'éprouve les troubles du remords; ces cahiers, je les voudrais noirs, raturés, remplis jusqu'à la dernière feuille des analyses, narrations, résumés que j'avais à faire et que je n'ai pas faits. Voilà, j'ai dit bonsoir à tous les devoirs de vacances, je me suis moquée d'eux et je suis l'attrapée maintenant. Chaque jour, je les remettais au lendemain, en leur tirant ma plus gracieuse révérence, et aujourd'hui qu'il est trop tard pour les commencer, je ne vois rien encore à faire de plus pour eux! Cependant la plume, mon démon familier, n'a pas chômé.

Qu'imaginer? Que devenir? Comment rentrer au pensionnat les mains vides des devoirs à faire et l'esprit vide des leçons à apprendre? Par quel moyen me tirer de cet embarras? Penser mélancoliquement à toutes ces choses n'y remédie point… Ah! mon Dieu, quelle heureuse idée m'arrive… c'est une inspiration du Ciel… Mon journal sera mon sauveur, et pourtant, j'avais rêvé de le garder pour moi toute seule… Mais, bah! quand on a fait un mauvais pas par sa propre faute, il faut tâcher de s'en tirer. Je vais le présenter à mes chères maîtresses, d'ailleurs si bonnes, si indulgentes, et je suis sûre qu'elles voudront bien l'accepter. Ce long devoir de littérature va, d'un même coup, acquitter la dette obligatoire de tous les devoirs de vacances.

Adieu, mon charmant home, je te quitte, la conscience allégée par cette douce espérance.

Signé: HENRIETTE.

Voilà comment ce modeste journal a commencé son chemin. Il a été lu en classe pendant l'ouvrage manuel; puis il a été prêté aux amies d'Henriette, qui l'ont timidement fait sortir du pensionnat. C'est ainsi qu'il est arrivé jusqu'à moi. En fermant ce gros cahier, mes yeux se sont machinalement abaissés sur la couverture, et, comme Henriette, je l'ai trouvée si jolie que je ne puis m'empêcher, en finissant, de transcrire ses réflexions à ce sujet; cette couverture est bleue, ayant en tête la Vierge Marie portant l'enfant Jésus:

«J'aime tout ce qui parle du Ciel, je t'aime bien, jolie couverture de mon cahier, tu es bleue et tu me rappelles la céleste couleur. Et qu'elle est belle, cette Vierge au regard chaste et pur! que j'aime à la voir, à la contempler! Grâces vous soient rendues, ô vous qui avez placé au frontispice d'un cahier une madone, alors que tant d'autres nous arrivent avec une couverture froide, inanimée, gravée de traits insignifiants ou même de folies. Les enfants de Marie peuvent plus que l'aimer, cette feuille aux couleurs de la Vierge; il leur est permis de la presser sur leurs lèvres, car l'effigie est celle de la Reine des Cieux. Oui, je t'aime, charmante couverture de mon journal, avec ton Enfant-Dieu, ta Madone, tes étoiles et tes anges. Je voudrais, ô Vierge! que ton image fût retracée autant de fois qu'il y a de grains de sable sur les plages, de gouttes d'eau dans l'Océan, d'astres au firmament, parce que je sais que ton sourire angélique peut toucher tous les coeurs, parce que je sais que ton amour t'a faite la Mère de tous les hommes, leur consolation, leur espérance et leur salut!»

HENRIETTE

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