Front matter (continued 2)
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Le 11 septembre.
Notre journée ne s'est point passée avec la sérénité habituelle de ses soeurs aînées.—Avant le déjeuner et pendant que mon grand-oncle était plongé dans le 22e Evangile après la Pentecôte: «Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu»,—on est venu lui annoncer l'arrivée d'un marchand de vin en gros. Mon oncle possède des raisins renommés jusqu'à présent respectés par le phylloxéra, le mildow, le blanc, enfin par tous ces microbes vignophiles au nombre d'une trentaine, disent les savants, et qui, depuis quelques années, s'occupent consciencieusement à dévorer les vignes. «Venez avec nous, mes chères nièces, a dit notre oncle, vous verrez mes chais.»
Mon oncle fait goûter ses vins à l'acheteur et garde naturellement le meilleur pour la fin, et comme il aime par dessus tout à parler le langage des dieux, il s'écrie en frappant sur un tonneau cerclé de fer et portant un gros numéro: Celui-là vient de mon grand coteau, un nectar… Et le gros marchand de vin qui sait que mon oncle a la réputation d'avoir souvent l'esprit dans les nuages, de riposter soudain: je ferai observer respectueusement à Monsieur que lorsqu'il s'agit de liquide on dit un hectolitre et non pas un hectare. Après cette répartie pleine d'à-propos mon oncle et le marchand se sont regardés également ahuris; mon oncle fronçait encore les sourcils, j'ai cru que l'affaire allait manquer, mais le marchand a repris le premier son aplomb, ses offres étaient rémunératrices et le marché a été conclu.
C'est égal, mon grand-oncle au fond était furieux. Avez-vous entendu, nous a-t-il dit, ce grossier personnage qui semble me prendre pour un vulgaire vigneron et qui, incapable de me comprendre, s'arroge le droit de me donner des leçons de français—c'est trop fort…
Pour comble de malheur on a servi le beurre au réséda. Jamais je n'ai rien mangé d'aussi horrible, un beurre à jeter au fumier, d'une saveur à la fois âcre et miellée. «C'était à prévoir, a dit Francine d'un ton presque sec, voilà le revenu de deux hectares de nos meilleures terres perdu pour cette année sans compter le prix de la semence qui nous a coûté une somme ridicule.
—J'achèterai des ruches, dit résolument mon grand-oncle.
—Il n'est plus temps d'ailleurs; ça ne vous a jamais réussi d'empiéter sur mes domaines. Toutes les fois que j'ai cédé à vos caprices, mal m'en a pris; souvenez-vous de vos poulains boiteux quand vous faisiez l'élevage du cheval, et de votre faisanderie déserte lorsque vous vous occupiez de volatiles.
—Des essais malheureux, a soupiré mon grand-oncle.
—Mon Dieu oui, comme celui du réséda. Tenez, mon cher père, retournez à votre Muse. Vous savez bien que je suis la prose, restez la poésie.»
Nous sommes sorties avec Francine, et nous avons fait une promenade ravissante, sa conversation est spirituelle et charmante, je commence à croire que l'esprit dithyrambique de son cher père coupe les envolées du sien, car Francine est une fille trop respectueuse pour contredire ouvertement ce qu'il dit. Le soir lorsque nous sommes rentrées à notre chambre maman m'a fait part de ses réflexions qui m'ont prouvé que je voyais assez juste: As-tu remarqué, m'a-t-elle dit, comme Francine est intéressante dans tout ce qu'elle dit quand elle est seule. À côté des qualités morales et du bon sens pratique, qui font de ma cousine une maîtresse femme, et un coeur d'or, je lui ai découvert en causant intimement toute à l'heure avec elle un esprit fin, charmant, cultivé dont je ne me doutais pas.
Décidément, son père l'éteint avec son éternelle soupape toujours ouverte. Ah! je comprends qu'elle ait en horreur la poésie! À sa place il y a longtemps que je l'aurais prise en grippe, et que j'aurais même déserté toute littérature.
Le 13 septembre.
C'est hier que nous avions la soirée mémorable des essais poétiques de Francine. «Eh bien! ma cousine, lui ai-je dit avant le dîner, avez-vous songé aux vers que vous devez soumettre ce soir à mon oncle?
—Certainement ils sont prêts et ne m'ont donné aucune peine. J'ai tout simplement copié les premières strophes de la quatrième Harmonie poétique de Lamartine. J'avais songé à prendre une de ses Méditations, mais ces poésies délicieuses m'ont paru trop belles pour un début.
—Y pensez-vous! mon oncle reconnaîtra l'auteur!
—Soyez tranquille, mon père n'admet que les Classiques. Lamartine, Musset et Victor Hugo, dont il n'a jamais voulu lire une traître ligne, sont une trinité d'hérétiques en poésie dont on devrait, à défaut de leur personne, faire brûler toutes les oeuvres par la main du bourreau.—Lire Lamartine! le père de Jocelyn, un livre à l'index, y pensez-vous!»
En sortant de table nous nous sommes rendus dans le grand salon. L'heure était solennelle; Francine tenait son manuscrit en main. «C'est fait, a dit mon grand-oncle Benjamin.
—Oui, oui, ai-je répondu vivement, et je vous demanderai la permission de lire l'oeuvre de ma cousine, l'auteur devant être trop ému.
Soit, je t'écoute: Et d'une voix forte j'ai déclamé.
Parle, lampe du Sanctuaire, Pourquoi dans l'ombre du saint lieu Inaperçue et solitaire Te consumes-tu devant Dieu?
Ce n'est pas pour diriger l'aile De la prière ou de l'amour, Pour éclairer, faible étincelle, L'oeil de Celui qui fit le jour.
Ce n'est point pour écarter l'ombre Des pas de ses adorateurs; La vaste nef n'est que plus sombre Devant tes lointaines lueurs.
Ce n'est pas pour lui faire hommage Des feux qui sous ses pas ont lui; Les cieux lui rendent témoignage, Les soleils brûlent devant lui;
Et pourtant lampes symboliques, Vous gardez vos feux immortels Et la brise des basiliques Vous berce sur tous les autels.
Et mon oeil aime à se suspendre À ce foyer aérien, Et je leur dis sans les comprendre: Flambeaux pieux, vous faites bien.
—C'est tout?
—Oui, mon oncle, mais c'est beau. Que dites-vous de la poésie de ma cousine?
—C'est un peu court, mais je suis satisfait.
Francine, quand je te disais que tu tiens de moi, mon enfant, tu le vois, ça n'est pas plus difficile que cela.—La rime et la mesure y sont, ce n'est vraiment pas trop mal pour un début, il y aura des corrections à faire et beaucoup, mais, dame! on n'entre pas comme cela de plain pied dans le secret des dieux.
J'aurai sans doute du mal à faire un chef-d'oeuvre de ton oeuvre…, mais lorsque j'y aurai mis la dernière main…»
Décidément cette dernière main de mon grand-oncle, elle est comme le doigt de Dieu… infaillible.
Le 14 septembre.
Aujourd'hui nous avons pêché toute l'après midi.—C'est la règle inflexible des Granges—tous les jeudis en prévision du vendredi, mon grand-oncle tend ses lignes quatre heures durant, au bord d'un clair ruisseau. Jeudi il était rêveur, à plusieurs reprises il a abandonné sa ligne pour tirer un papier de sa poche et le lire attentivement; c'est l'oeuvre de Francine… il y a tant de corrections à faire!
Mon grand-oncle adore la pêche; pendant que son hameçon se promène dans l'onde tranquille, sans y rencontrer jamais le plus simple gougeon, sa pensée s'envole dans l'espace à la recherche de rimes têtues et de vers introuvables. Quand la provision des vers rampants (ne pas confondre avec les autres) est épuisée, il revient chez lui heureux de la journée qu'il a si bien employée. En rentrant il prend la gazette. Comme il le dit fort judicieusement, tout homme qui se respecte doit recevoir au moins un journal et connaître les nouvelles du jour. Cependant, il ne lit jamais la politique—parce que cela lui tourne le sang, lui le défenseur du trône et de l'autel (cliché rococo). Il se contente de jeter un coup d'oeil distrait sur les faits divers, qui révoltent en général sa nature vertueuse et lui font monter le rouge au front, puis il ferme le journal avec la visible satisfaction d'avoir accompli un devoir obligatoire, mais pas amusant du tout.
Le jour où il est né, mon oncle Benjamin a dû par mégarde mettre un doigt sur l'aiguille du Temps qui a cessé de marcher pour lui.
Sa Muse, ses habitudes et sa personne, qui comptent aujourd'hui quatre-vingt-quatre printemps et quatre-vingt-cinq hivers, c'est lui-même qui le dit, sont en retard d'un siècle sur l'époque actuelle; c'est sans doute pour cela qu'il ne fait aucun cas des inventions nouvelles. Aux Granges on est encore au régime de la chandelle, de la six à la livre au salon, de la dix à la cuisine, et il n'y a pas encore bien longtemps que le suif a remplacé la résine. Mon oncle n'a jamais voulu voyager en chemin de fer, cette vertigineuse locomotion lui donnerait mal à la tête, il ne connaît que sa berline antique, mais pas solennelle, un coche antédiluvien.
Il se fait gloire également de n'avoir jamais franchi les murs de la capitale. C'est un point d'honneur pour lui. Fi donc, de cette Babylone moderne qui périra par le feu. Ils étaient trois vieux amis qui avaient fait serment de n'y point aller dans ce Paris maudit; l'un d'eux s'est parjuré, il est même revenu en déclarant qu'il avait fait un charmant voyage et qu'il était prêt à recommencer. Quelle horreur! s'il l'osait, mon oncle se signerait avant de prononcer son nom. L'autre ami est mort. Il n'y a que M. Benjamin qui ait tenu bon, aussi est-il devenu légendaire dans le pays. Benjamin, en voilà un nom charmant quand on a 4 ans; mais, quand on en a 84, il est tout simplement ridicule.
Ah! ce cher oncle! Ma plume trotte toute seule lorsque je parle de lui. Il y a cinq ans il fut au plus mal d'une fluxion de poitrine. Nous craignions tous, non sans raison, que ce fût sa dernière maladie. Mon oncle demanda à voir l'unique ami d'enfance qui lui restât. Un ami avec lequel il avait été lié toute sa vie et auquel il avait rendu mille services. C'est singulier, mais il y a des gens qui s'attachent par les services qu'ils rendent et d'autres qui se détachent par les services qu'ils reçoivent. Mon oncle était donc très attaché à son ami d'enfance lequel ne lui témoignait qu'une médiocre reconnaissance. Le bienfait pèse aux âmes basses. On envoie la fameuse berline chercher l'ami qui demeure à quelques lieues. Celui-ci en robe de chambre et en pantoufles se dorlotait au coin du feu en fumant son brûle-gueule et en sirotant son petit verre. Il s'habille de mauvaise grâce et maugrée fort contre décembre qui a ouvert l'antre du vent et les cataractes de la pluie juste le jour où l'amitié l'oblige à sortir. Il part, beaucoup plus préoccupé de lui-même que du moribond. Du reste j'ai connu bien des gens qui n'ont pas attendu à être octogénaires pour briser dans leur coeur les cordes de la sensibilité.
Il arrive, ma cousine se précipite. «Ah Monsieur! venez, je vous en supplie, réconforter mon pauvre père; quelques bonnes paroles de vous lui feront tant de bien!
—Mademoiselle, dit l'ami en tirant son pardessus, je compatis à votre douleur. Je vous remercie d'avoir pensé à moi (la politesse exige quelquefois qu'on sache mentir).
Pauvre ami! continua-t-il, à nos âges on ne peut guère espérer… C'est un pas difficile à franchir, mais tout le monde s'en tire—et comme Francine le regardait sévèrement: C'est le comte de Guiche qui jadis a dit cela, Mademoiselle, ce n'est pas moi». Puis entrant dans la chambre de mon oncle, il lui prend la main, et lui dit d'un air fort dégagé: Eh bien! mon pauvre Benjamin, nous allons donc mourir!… c'est pas la mer à boire! c'est pas la mer à boire. Ce fut tout ce que l'excellent ami trouva dans son coeur pour consoler le père et la fille. Après ces bonnes paroles, il fut s'asseoir au coin du feu, et demanda un grog. Ma cousine était consternée.
Cette façon leste de l'expédier dans l'autre monde ne pouvait être du goût de mon oncle. Il se regimba. «Hé! l'ami, je n'ai point encore bouclé ma malle, répondit-il, et ce n'est peut-être pas moi qui partirai le premier.» Le fait est que l'ami est mort depuis et que mon oncle, qui nous racontait l'histoire, a terminé en manière d'oraison funèbre—Mon Dieu, oui, je me suis fait un dernier devoir d'aller enterrer ce gaillard-là, mais en vérité, après l'affection qu'il m'avait témoignée, je n'y étais pas obligé.
Jeudi soir après souper, mon oncle, reprenant l'oeuvre de Francine, nous a fait part de quelques modifications. «Comprends, compare mon enfant, tu vois comme tous les changements que j'ai apportés sont heureux; ce n'est qu'un commencement, mais lorsque j'y aurai mis la dernière main…
Le 16 septembre.
Hier nous sommes encore allées, à notre grande joie, nous promener avec Francine pendant que mon oncle restait en tête à tête avec sa Muse. Tout en marchant, tout en devisant, nous avons été visiter Fanchon, la protégée favorite de ma cousine; une bonne vieille qui tourne tout le jour son rouet (ce fil c'est son pain quotidien) et la nuit récite son chapelet et prie le Bon Dieu pendant les heures qu'elle passe sans sommeil. À quatre-vingts ans elle veut encore gagner sa vie. Une légende s'attache à sa chaumière.
—Une légende, s'est écriée maman, ah! contez-nous-la. Les légendes sont la poésie du passé; les paillettes et les flonflons, les rubans et les fleurs enguirlandant les sévérités de l'histoire.
Et Francine a repris en riant. On pourrait l'appeler; la Légende des Haricots.
—Par exemple, a dit maman, comme ces deux mots: légende et haricots doivent être étonnés de se voir côte à côte. La légende! ce nom éveille en l'esprit quelque chose de poétique, de suave, un pénétrant parfum d'antan.
—C'est vrai, a répondu Francine, pour les Bretons comme vous, la légende c'est un chant, une mélodie, un souvenir des temps passés qui vous berce et vous endort sous les ailes de l'imagination.
Le vulgaire haricot!! quoi de moins poétique! Quoi de plus terre à terre! la plupart du temps ce nom fait sourire, appelle la plaisanterie et provoque l'éclat de rire. Mais cette légende-ci s'élève plus haut et je vais vous la raconter. Un souffle mystique passe sur elle et l'on oublie le côté prosaïque pour ne voir que le miracle de la Charité.
«Au temps mauvais de la Révolution, le curé du village qui nous touche s'en allait un jour dès l'aurore porter à l'un de ses paroissiens malade les derniers sacrements, la suprême consolation.
Une forte pluie d'orage avait la veille raviné tous les sentiers et transformé les chemins en rivières de boue.
Le bon curé faisait mille détours pour éviter les fossés pleins d'eau et les fondrières de la route.
Il était presque arrivé au terme de sa course lorsqu'une mare profonde s'offre à sa vue, lui barrant complètement le chemin.
Le curé, craignant moins pour lui que pour le trésor sacré, l'Hostie Sainte qu'il porte et ne voulant pas retourner sur ses pas, s'arrête un instant fort embarrassé. Il prête l'oreille et croit percevoir un léger bruit. En effet, un homme est là qui bêche, c'est Jean, un richard de l'endroit, le Coq du village.
Maman a interrompu malicieusement Francine.
—Mes compliments, le Coq du village! j'ai remarqué, en général, que les coqs de village sont tous des oies; mais je vous interromps. Continuez.
—Le bon curé hèle d'une voix forte Jean qui semble absorbé dans son travail, lui fait part de son embarras, et le prie de vouloir bien le laisser traverser son champ.
—Que nenni, Monsieur le Curé, vous m'écraseriez trop de pois, ils lèvent à peine et la dernière récolte n'était déjà pas si belle. J'voulons conserver celle-ci.
Cette réponse péremptoire n'étonna qu'à moitié le bon curé, il connaissait le mauvais caractère de Jean et ses idées révolutionnaires. Il n'y avait pas à insister, il restait là, sans trop savoir ce qu'il ferait, quand de l'autre côté de la haie, une voix franche et joyeuse, l'appelle: «Monsieur le Curé, revenez un peu sur vos pas, prenez par la claie (barrière) et passez par mon champ, c'est un grand honneur pour moi que Notre-Seigneur le traverse; mes haricots ne s'en porteront pas plus mal, bien au contraire, et vous direz au Bon Dieu de les faire lever.
—Oui, Pierre, je dirai au Bon Dieu de les faire lever et aussi de te bénir toi et ta famille.
Le curé traversa sans encombre le champ et put administrer à temps le moribond, propriétaire alors de la chaumière qu'habite maintenant la bonne vieille.
Trois mois après, Pierre en cueillant sa récolte de haricots, cette fois extraordinairement abondante, fut surpris et charmé en voyant que sur chaque haricot, semé blanc, se voyait un ostensoir parfaitement dessiné en brun, et depuis tous les haricots provenant de ceux-ci sont marqués du même cachet. La charité de Pierre lui avait porté bonheur.
—Oh! oui, elle est charmante, votre légende, j'aurais bien voulu voir ces haricots-là.
—C'est très facile, l'espèce en existe toujours; nous en avons à la maison, m'a répondu Francine, je vous en donnerai un petit sac, vous les sèmerez dans votre jardin et pourrez à votre tour recoller les haricots du miracle.
—J'accepte de grand coeur et vous me faites bien plaisir.
Pendant notre sortie, mon grand-oncle, pratiquant les préceptes de Boileau
«Sur le métier, remettez votre ouvrage Polissez-le sans cesse et le repolissez.»
travaillait la poésie de sa fille.
De l'oeuvre de Lamartine il ne reste plus trace. Son ombre a dû tressaillir de cette horrible mutilation. Nous en avons eu une dernière lecture après souper. Mon oncle était rayonnant. Les limites de la bêtise humaine sont introuvables comme autrefois les sources du Nil, et comme mon oncle voulait recommencer en déclamant du geste et de la voix: Non, papa, ne parlons plus de notre travail, a dit Francine qui baillait à se décrocher la mâchoire pour ne pas rire, revenons à vos poésies légères; mes cousines partent demain, c'est la dernière soirée que nous passons ensemble. Chantez-nous pour finir la ronde que vous m'avez dédiée sur l'air: «Au pays de Bretagne». Et mon grand-oncle sans se faire prier, passant avec une désinvolture sans pareille de la déclamation au chant, a commencé et fini d'une voix chevrotante:
Bergère aimable et joyeuse, Chantez-nous donc un couplet. Si cela ne vous déplaît, Chantez ma fille, L'écho des bois redira Elle est gentille.
Dans ce séjour agréable Où croissent d'aimables fleurs Les Belles charment les coeurs. Chantez ma fille, L'écho des bois redira: Elle est gentille.
Veuillez pour ma récompense, Moi qui sais tant vous aimer, Me donner un bon baiser. Chantez ma fille. L'écho des bois redira: Elle est gentille.
N'allez pas, chère Francine, Vous prendre aux jolis filets De trop louangeux couplets. Chantez ma fille, L'écho des bois redira: Elle est gentille.
Gardez-vous, bonne fillette, D'écouter les vains flatteurs Ils sont souvent fort trompeurs. Chantez ma fille, L'écho des bois redira: Elle est gentille.
Pour finir ce verbiage, Ces couplets, doux passe-temps, Je dirai dansez longtemps, Chantez ma fille. L'écho des bois redira: Elle est gentille.
Ma cousine et maman ont applaudi, moi je n'ai pas eu ce courage.
Oui, c'est à perpétuité Que mon cher oncle à la ronde, Veut occuper tout le monde De sa personnalité.
Cette bonne Francine, elle flatte trop son père, mais elle l'aime tant qu'elle ne voudrait pas lui connaître la plus petite imperfection.
Je n'en suis pas là, moi, et je me désopile la rate tout à mon aise en l'écoutant. Mais je sens qu'il n'est pas trop tôt que ça finisse, de temps en temps mon oncle raffermit ses lunettes, me regarde en face et m'apostrophant vivement: «Ah ça! pourrais-tu me dire ce qui provoque ton hilarité?» et je reste coite.
Maman, tout en me faisant de gros yeux, vient à mon secours et dit: «Vous savez bien, cher oncle, que la jeunesse s'amuse de tout et de rien; d'une fleur qui s'effeuille, d'une mouche qui vole de travers…»
Au fond je ne voudrais pas lui faire de peine, le pauvre homme; nous partons demain, c'est fort heureux, car le ridicule a fait une si large brèche dans le respect que je porte à mon grand-oncle poète, qu'à la longue je ne pourrais plus le regarder sans rire!
Le 17 septembre.
À midi nous étions à Saint-Nazaire, à deux heures nous causions sur nos grèves de Saint-Hylax, en costume de bain; Henri nage décidément comme un poisson. Je voudrais bien en faire autant; mais, avant d'arriver sur nos plages tranquilles, que d'alertes, que d'émotions!…
Ce matin, nous prenons à Nantes le bateau à vapeur pour descendre la Loire jusqu'à Saint-Nazaire. Il fait un temps admirable, et le soleil est encore si brûlant que nous serons infiniment mieux sur le bateau que dans les wagons, où l'on étouffe.
Nous allons avoir l'espace, le grand air, le ciel bleu, la brise caressante, le murmure des roseaux qui assurément ne pourront nous faire nulle révélation malsonnante, ni trahir aucun secret comme celui, par exemple, que leur confia jadis l'indiscret barbier du roi Midas.
Nous arrivons à sept heures sur le quai, le bateau chauffe, quelques voyageurs diligents arpentent le pont, et une foule de bancs et de pliants, dressés sous la tente, semblent inviter les dames à s'asseoir. Comme nous allons être à l'aise, et quelle charmante traversée nous allons faire!—Nous nous embarquons, mais sans penser, hélas! que tout le monde a fait le même raisonnement que nous, en sorte que voyageurs et colis s'entassent bientôt sur le pont avec frénésie. On commence un peu tard à s'apercevoir qu'il est temps de refuser les gens et les choses. On n'est même qu'à moitié rassuré, tant la foule est compacte. Quelques personnes parlent de redescendre et notre bateau, en ce moment, ressemble assez à une forteresse assiégée; les assiégeants voulant y entrer et les assiégés en sortir. Jusqu'aux dernières vibrations de la cloche c'est un tohu-bohu épouvantable; il n'y a plus de place pour s'asseoir, on se coudoie debout et les caisses qu'on ne cesse d'empiler, s'escaladant les unes les autres, donnent, à notre modeste bateau l'apparence d'une montagne flottant sur l'eau. Enfin, un nuage de fumée noire et épaisse obscurcit le ciel, la vapeur s'échappe en mugissant, la machine s'ébranle… Mais le navire n'est point équilibré, toute la charge est sur le pont et ses flancs sont vides; un effroyable roulis se fait sentir; les sabords embarquent l'eau; le capitaine monte sur un banc et d'une voix de Stentor commande: «Tout le monde en bas, il faut remplir les chambres.» Les enfants crient, les femmes pâlissent, les hommes murmurent, mais personne ne veut obéir. «Je reste sur le pont, pense chacun.»
Les plaintes commencent à s'élever. «S'il y a danger, débarquez-nous!—Mais il n'y en aurait pas, reprend le capitaine, si vous vous rendiez à mes observations, c'est vous qui allez le faire naître.»
Personne ne bouge davantage. «Attends un peu, me dit maman, et tu vas reconnaître le fond indiscipliné et frondeur du caractère français: on a peur, chacun comprend que l'invitation du capitaine est nécessaire et juste, et cependant on ne veut pas céder ni obéir à ce commandant qui, en définitive, n'a le droit de donner des ordres qu'aux hommes de son bord, et tu vas voir qu'on va se mettre à discuter, oubliant que c'est l'action et non la parole qui peut sauver.» À ce moment, en effet, un monsieur à cheveux blancs, s'écrie d'un air résolu:
«Vous allez me débarquer, capitaine.
—Mais, monsieur, il n'y a nul danger, c'est un moment de désordre.
—Ça m'est égal, je veux descendre à terre, on ne peut pas me retenir de force ici.
—Mais, monsieur, vous allez pousser à l'épouvante, jusqu'à l'émeute, vous voyez bien que tout le monde reste et moi-même…
—Ah! par exemple, ceci est trop fort, gronda le monsieur, s'emportant de plus en plus, votre bateau serait sur le point de sombrer que vous devriez rester à son bord; et, quand tout l'équipage serait en train de se sauver, votre devoir vous y enchaînerait encore jusqu'au dernier homme. C'est comme un général sur le champ de bataille, continue le monsieur s'échauffant toujours davantage et regardant plusieurs voyageurs en tenue militaire; c'est comme le mécanicien sur sa locomotive, il a entrevu le danger, un conflit est inévitable, il pourrait peut-être sauter, s'échapper il est encore temps… mais l'honneur le retient à son poste et il doit mourir plutôt que de déserter. Chacun doit faire son métier, mais je le déclare ici: nous ne sommes pas chair à canon, ni à wagon, ni à poisson, nous sommes des passagers qui nous confions à vous et vous répondez de notre vie.»
Toute cette belle tirade s'était éteinte dans le brouhaha croissant; il y avait longtemps que le capitaine ne l'écoutait plus.
Nous descendons dans les chambres, quelques personnes nous suivent; mais c'était inutile: les hommes du bord avaient reçu l'ordre, à défaut de voyageurs, de remplir les cabines de la majeur partie des bagages.
Après quelques mouvements désordonnés, le bateau reprend son aplomb, la paix se rétablit, chacun se rassure et peut regarder sans inquiétude cette grande route qui marche, ainsi que Pascal appelle les fleuves.
Nous n'avons pas eu d'autre incident, sauf l'aventure inverse de deux voyageurs; l'un plein de sollicitude pour les malles qu'on continue d'entasser dans les cabines, oublie sa station, et lorsqu'il se précipite sur le pont pour descendre, il n'est plus temps, le bateau a repris sa marche; l'autre au contraire ne peut monter à bord, il accourait au bateau dans une nacelle trop tard pour accoster, il gesticulait, criait, jurait dans sa coquille de noix comme un vrai diable dans un bénitier. Nous l'avons entrevu une dernière fois, se livrant à toutes les marques du plus profond mécontentement; arrivé à son paroxysme, c'était une tempête… dans un canot. Il a dû s'enfuir en tourbillon.
À Saint-Nazaire, on nous a écorchées vives pour transporter notre simple caisse, du bateau à la voiture. «Saint-Nazaire c'est une petite Californie, a dit ingénument le commissionnaire, il faut que tout le monde y passe.» Et nous avons dû passer sous ses fourches caudines et lui payer un tarif… non tarifé.
Le 19 septembre.
Décidément, nous sommes des amphibies et nous vivons presqu'autant dans l'eau que sur terre. Qu'on en juge. Tous les jours, nous prenons deux bains qui se prolongent presque indéfiniment et nous pêchons deux ou trois heures enfoncés dans les flots jusqu'à la ceinture. Aussi crevettes, moules et coquillages de toutes sortes remplissent-ils nos paniers de pêche. Autrefois, nous prétendions reconnaître nos crevettes même après la cuisson. «C'est moi, disais-je, qui ai pris cette belle-là.—Non, répondait mon frère Henri, elle est sortie de mon filet, j'en suis sûr, et je vais la manger.—Par exemple! c'est à moi de la prendre.» Et pendant que nous discutions si vivement, maman saisissait la crevette en litige, la dépouillait délicatement de son écaille rose et l'avalait, nous mettant ainsi d'accord, en parodiant la fable des Voleurs et de l'Ane, ou mieux encore de l'Huître et des Plaideurs. Pour la cueillette des moules qui tiennent dur au rocher, on s'écorche toutes les mains, et, malgré les espadrilles, les pieds qui courent sur les falaises ne sont pas en meilleur état. Mais, bah! quelques égratignures de plus ou de moins, on n'y regarde pas de si près; avec cela nous sommes faits comme des Bohémiens en vacances, les pieds pleins de vase et du sable jusque dans les cheveux. C'est là le plaisir. Tout à l'heure je voyais Henri assis sur un rocher pointu, tout au bord de la mer, battant l'eau de ses deux jambes, et je l'ai remercié de me donner ainsi en miniature la représentation du colosse de Rhodes.
Ce que j'aime par-dessus tout cette année, c'est de venir le soir contempler l'infini, c'est de venir, à l'heure où la terre s'endort et où s'éveille le firmament, lire dans ces deux sublimes pages de la création, la mer et les cieux! Ce que j'aime, c'est de courir le matin les cheveux au vent, les pieds nus sur notre plage sablonneuse, ignorant les semis de galets, et de suivre ma pensée qui vagabonde dans l'immensité.
Alors, j'écris sur ce sable, fin et brillant, comme les Romains sur leurs tablettes, les plus jolies choses du monde, oubliant que la vague insouciante va bientôt tout effacer. Ah! oui, je passerais mes jours devant l'Océan à la tunique verte, à la ceinture de roches grises, agrafée de sable d'or, à suivre son flux et son reflux, à regarder ses flots qui coupent en deux l'équateur et qui bornent les deux pôles, à contempler ses vagues désordonnées qui se détachent de l'Amérique et font 1,800 lieues avant de toucher nos grèves. Ah! c'est comme une extase qui s'empare de l'esprit, devant cet immense miroir où le temps n'imprima jamais aucune ride durable, et qui n'est pas encore assez vaste pour réfléchir la face de Dieu!
Je voudrais pénétrer cette mer, dont le sein fourmille d'êtres inconnus, soumis à la grande loi du changement autant que toutes les choses qui passent et dépendent du domaine actif de la nature, soit dans le règne animal, soit dans le règne végétal. Je voudrais analyser ses plantes sans nom, étudier ses animaux sans cesse renaissants et qui viennent se jouer à la surface des flots, se baigner d'air et de lumière, ces deux sources de vie! Le naturaliste, qui cherche à pénétrer les ombres mystérieuses de l'Océan, à découvrir les richesses enfouies dans le fond de ses abîmes, n'est-il pas comme l'historien qui essaye d'éclairer l'obscurité des âges écoulés?
Chacune de ces lames est comme un berceau. La vie se répand de toutes parts dans les couches supérieures, et, pour ces millions de vies, le lit de l'abîme est le champ du repos. Et l'on se demande des trois livres de la création, quel est le plus beau, de la mer immense, du ciel étoilé ou de la terre en fleurs!
Le 20 septembre.
Nos plages se couvrent de plus en plus d'habitations mais, en revanche, elles se découvrent de plus en plus de bivalves et de coquillages. La solitude, c'était leur salut; maintenant, tout le monde pêche, aussi les moules s'en vont. Oui, les moules, qui le croirait, comme les hirondelles, se donnent le mot pour émigrer tout d'un coup! Pourquoi? on l'ignore; mais, un beau matin, au moment où l'on arrive pour cueillir son déjeuner sur un banc couvert encore hier de millions d'individus, on entend comme un bruissement dans la mer, comme un mouvement d'ailes battant les flots. Les moules viennent de partir, elles ont ouvert leur coquille et volent dans le sillon des vagues comme le papillon dans l'azur des cieux.
Du reste, elles ne sont pas seules à faire des migrations intelligentes. Il y a quelques années, les harengs se pêchaient en grande abondance sur des grèves presque voisines des nôtres. Un industriel s'empresse de bâtir un vaste établissement, rempli de presses et de machines pour la conservation du hareng. Hélas! pour lui ce vaste établissement devint le pot au lait de Perrette; il avait rêvé la fortune et ne trouva que la ruine. À partir du jour où les machines purent fonctionner, les pêcheurs ne rencontrèrent plus un traître hareng; ils avaient disparu comme par magie et onques depuis on n'en a revu.
Pour preuve de leur séjour sur nos côtes inhospitalières et désertes, il ne reste qu'une grande maison fermée qui intrigue le voyageur; naturellement, il s'informe de ce que cela pouvait être, et il apprend ce que je viens de dire. Cependant nos moules, malgré leur amour de la tranquillité, et bien que nous les tracassions souvent, n'ont point toutes déserté nos rives, et aujourd'hui la mer montant très haut et descendant très bas, nous sommes allés à la pêche aux moules qui ne se découvrent qu'aux grandes marées; celles-là sont infiniment meilleures et plus belles que celles des rochers que le flux baigne seulement quelques heures et qui restent une grande partie du jour exposées aux rayons du soleil.
C'est ce qui a fait dire qu'à l'exemple des huîtres, les moules baillent; et, on effet, elles se tiennent hermétiquement closes pendant la chaleur, mais, dès qu'elles ont senti les premières vagues, au retour du flux, lécher leur coquille, elles s'ouvrent tout doucement chaque fois que l'eau revient, et aspirent ainsi la fraîcheur et la vie. Ces moules-là vivent donc, mais elles ne s'engraissent pas. Parlez-moi des autres, de celles qui demeurent accrochées au fond de l'eau; elles sont presque aussi bonnes que les huîtres. Nous avons donc fait une ample récolte; nous étions tous là, cueillant, cueillant toujours. Notre grand panier débordait; sans doute ce n'était pas grand'chose de le remplir, le difficile c'était de l'emporter. Enfin nous réfléchissons que la mer est encore bien retirée et qu'en la suivant nous abrégeons notre route de plus de moitié: pas de sables fatigant à traverser, pas de rochers à contourner ou à escalader, mais une belle plage unie, toute droite, nous n'avons qu'à marcher devant nous; c'est ce que nous faisons, je prends courageusement le panier, puis chacun le porte à son tour.
Nous nous reposons rarement, mais nous changeons souvent de mains, car plus le but se rapproche et plus le fardeau semble s'alourdir. C'est l'effet de la fatigue. Enfin nous sommes devant le port Charlotte et nous n'avons plus qu'une baie à franchir pour être chez nous, coupons toujours au plus court et lançons-nous dans les sables vaseux du rivage; le chemin est si lisse et si blanc!… J'ai au bras le panier qui me pèse singulièrement; tout à coup le sable cède, j'entre jusqu'à la cheville, un effort va me dégager; mais, pendant que je retire mon pied droit, ma jambe gauche enfonce jusqu'au genou. J'abandonne le panier, espérant plus facilement me sortir de ce mauvais pas; impossible. J'enfonce de toutes parts… Je suis entourée de cette traîtreuse vase si douce, si chaude, mais si terrible dans ses enlacements; j'en ai jusqu'à la taille… chaque mouvement m'engloutit de plus en plus. Henri, qui voit mon anxiété et n'a pas fait son trou, arrive à mon secours en prenant mille précautions; grâce à son aide, je puis me retourner, revenir en arrière, de ce côté seulement est le salut. Je suis habillée d'une robe de vase collante, épaisse et bien pesante; mais, en comparaison de tout à l'heure, je me trouve ingambe et leste à marcher sur une corde raide, comme madame Saqui. Je rentre bénissant les divinités marines qui ne m'ont point encore cette fois vouée au trépas. «L'expérience est une lumière qui trop souvent n'éclaire que ceux qu'elle brûle.» Me voici bien éclairée, j'en conviens, et pas à la veille de m'aventurer ainsi à la légère dans ces sables mouvants, qu'une marée suffit pour déplacer.
Le 21 septembre.
Hier soir, malgré mon aventure du matin, je suis allée avec maman et mes frères à une grande pêche organisée par nos voisins.—La pêche de nuit, une fois en passant, a bien son charme, avec accompagnement de lune au ciel (l'obscurité est cependant beaucoup plus favorable aux pêcheurs) et de lanternes sur terre.—Comme Diogène, on cherche, mais ce n'est pas un homme qu'on désire; fi donc! c'est la moindre des préoccupations, ce qu'on demande, c'est beaucoup, beaucoup de poissons. À peine les dernières mailles de la seine sont-elles sorties de l'eau, que chacun se précipite vers la poche; la main qui tient la lanterne parcourt fiévreusement tous ses anneaux: les paniers s'ouvrent, les doigts s'agitent; il faut saisir le poisson, qui lui se glisse, se faufile, s'élance… loin du traître filet pour retrouver la vie dans son élément, et dans le premier moment de ce va-et-vient, on pourrait prendre les pêcheurs cachés dans l'ombre et le mystère, pour tout, excepté pour ce qu'ils sont. N'apparaissent-ils pas, arpentant cette plage sans bruit et parlant bas, comme des conspirateurs agités par leurs débats? Tous ces gens agenouillés autour des rayons tremblants d'une faible lanterne, ne sont-ce pas des voleurs se partageant le butin?—Non, non, ne craignez pas, promeneurs nocturnes, voyageurs attardés, ce groupe se compose des plus honnêtes gens du monde.
Quand la mer est phosphorescente, c'est un bien autre tableau. Son écume est de perles, ses vagues de flammes, et la seine, devenue un réseau d'or, disparaît dans des sillons de feu. C'est la pêche merveilleuse, mais qui n'en devient pas plus pour cela la pêche miraculeuse, bien au contraire, et le poisson défiant, loin de se laisser fasciner par ce qui brille, se tient coi dans ses profondes retraites, et se moque bien des filets et des pêcheurs.
Trois beaux Parisiens, venus en villégiature dans nos parages, et désireux de connaître tous les plaisirs qu'offre la mer, sont apparus à cette pêche aux flambeaux et qui oblige à se mettre à l'eau, parés de leurs plus beaux atours, comme pour aller au bal, pantalon gris perle, habit de gala, chapeau à haute forme, gants frais, souliers vernis! Ils espéraient sans doute nous éblouir; eh bien! ils n'ont point réussi, et nous nous sommes bien amusés d'eux et de leur toilette, dans laquelle ils paraissaient aussi à l'aise que nos poissons dans nos paniers.
Nous attendons des amis qui doivent venir à bord de leur yacht et depuis hier nous interrogeons continuellement l'horizon, chaque bateau qui passe éveille de nouveaux espoirs, suivis de nouvelles déceptions.
Pourquoi n'arrivent-ils pas? C'est que l'homme n'a point encore découvert le secret de commander aux vents et aux flots, et que le voyageur qui prend les grandes routes de l'Océan avec ses voiles au vent ne peut pas dire, comme celui qui marche par les chemins de la terre: tel jour et à telle heure j'arriverai! Cela serait vraiment trop commode si l'on pouvait prendre la rose des vents et tenir la corde du côté qu'on veut. Un rien dérange l'harmonie, la brise qui tourne, le courant qui change, la lune qui s'est mal couchée ou le soleil qui ne s'est pas mieux levé, et crac, il n'en faut pas davantage pour grisonner le ciel, bouleverser la température si impressionnable des mers et déranger tous les projets.
Le 23 septembre.
Nous tenons enfin tout notre monde. «Se voir est un plaisir, se revoir un bonheur!» Mais, à peine arrivé, on nous menace de repartir, on est venu seulement nous serrer la main, nous dire un petit bonjour. Moi, j'espère beaucoup en l'inconstance des flots, dont cette fois je bénirai les caprices. Les vents n'ont pas changé et puisqu'ils étaient favorables à l'arrivée, ils seront très contraires au départ.
Le 25 septembre.
Hier soir nos amis nous ont fait de longs adieux, le vent n'était pas précisément pour eux, mais ils devaient lever l'ancre au premier courant, entre trois et quatre heures du matin. Dame! je riais sous cape, bien convaincue que l'embarcation resterait en panne toute la journée entière et peut-être plusieurs jours encore. C'est ce qui va arriver, et pendant qu'elle déploie ses grâces sur place, que ses voiles pendent piteusement, sans un souffle pour les gonfler, ce qui, au fond, nous est fort agréable, nous allons promener nos hôtes dans nos environs. Lundi, grande excursion sur le littoral.
Le 26 septembre.
Nous projetons d'aller à Pornic; ce sera une jolie excursion, mais, en attendant, le ciel s'est chargé de nous donner une fête de nuit gratis et à domicile. D'abord nous avons allumé nos regards aux clartés de la nature. De grandes lueurs couraient dans le ciel, qui en restait tout illuminé; ce n'étaient que sillons d'ombres et de lumières jusqu'à l'horizon; ces lueurs, ces épars comme on voudra, s'étaient surtout emparés d'un gros nuage blanc qu'elles avaient métamorphosé en feu d'artifice dont les étincelles, les fusées, les gerbes nous apparaissaient dans la sérénité et la transparence d'une nuit tranquille, sans le tapage des artificiers et l'odeur de la poudre. Un peu plus loin, le gros globe rouge de la lune, (la lune cette amie du marin) sortant de la mer, semblait un nouveau phare, ou un ballon gigantesque se promenant à la surface des flots; mais bientôt ce sont de véritables éclairs précurseurs de la foudre qui court dans le ciel et secoue l'air et l'Océan de ses violentes détonations. Là, ce sont des déchirements profonds de l'azur, qui semble labouré par un soc de feu; ici, ce sont des serpents de flammes qui se tordent et déroulent leurs anneaux sans fin. Puis, pendant quelques instants tout rentre dans la nuit, pour revenir ensuite avec plus d'éclat encore.
Oui, de tous côtés des milliers d'étincelles se croisent, se choquent, s'allument et s'éteignent à la fois, s'en allant et revenant comme une folle bande d'insectes lumineux, une troupe de papillons d'or à faire rêver aux lucioles d'Italie. La nature, qui ne fait jamais les choses à demi, est admirable dans tous ses phénomènes, surtout aux bords de la mer, où elle se montre plus grandiose que partout ailleurs.
Hélas! cette scène magnifique s'affaiblit déjà; la lune va changer les décors, calmer la foudre et paraître sur son char triomphant. Puis, pour lui faire la cour, toutes les étoiles vont se lever sur le passage de leur reine, et, demain matin, lorsque le soleil, à son tour couronnera de son nimbe d'or le ciel transparent et pur, nous croirons que ce violent orage, qui ébranle tout en ce moment encore, n'a passé que dans nos rêves.
Le 28 septembre.
Pornic est un petit port de mer maintenant très fréquenté par les touristes. On n'y trouve pas le monde mirobolant de Dieppe et de Trouville, mais on y rencontre l'aristocratie de l'ouest, et aussi une foule de gens avides de repos; ils viennent demander à la mer son air vivifiant et réparateur, à la belle nature ses sites verdoyants qui défatiguent les yeux du sable brillant des grèves et des lames miroitantes de la mer.
La ville de Pornic a une histoire. Son origine remonte dans l'antiquité. Il est même permis de croire, d'après les découvertes faites de tombeaux romains, d'objets anciens et d'inscriptions multiples, qu'elle avait autrefois une certaine importance.
La mer en se retirant n'a plus permis l'entrée du port aux navires de grande dimension; mais on est autorisé à penser que jadis les vaisseaux pouvaient trouver dans le port de Pornic un abri spacieux.
Un vieux château, ancien castel des seigneurs de Retz, domine l'entrée du port. Au temps des guerres de Vendée, des batailles sanglantes furent livrées sous ses murs, où les boulets ont laissé leurs traces. Une croix de pierre, penchée par le temps, couronne un rocher en saillie sur la mer, lieu de sépulture des chouans.
Le château de Pornic n'est pas le seul souvenir subsistant des seigneurs de Retz, dont toute la contrée a porté le nom. À quelques lieues d'ici se trouve une vieille tour en ruines entourée d'une superbe pièce d'eau où des carpes séculaires prennent leurs ébats. On l'appelle la tour de Princé. Elle était reliée jadis par un souterrain à un vaste château, résidence habituelle des seigneurs de Retz. C'est là que vint souvent le célèbre Barbe-Bleue, dont aujourd'hui on raconte encore aux enfants, les cruautés et le juste châtiment. Le gardien de la tour conduit les visiteurs dans un bois, oui, dans un bois où il montre des îles séparées les unes des autres par des ponts-levis. Jadis les fossés étaient remplis d'eau; actuellement ils sont à sec, et les îles, que l'on appelait les îles enchantées, ne se distingueront bientôt plus. La légende, toute frissonnante, assure que, dans chaque île, Barbe-Bleue enfermait une de ses femmes. Les vieux du pays racontent que dans leur enfance les demeures de ces femmes étaient encore debout.
Mais revenons à Pornic. L'ancienne ville elle-même, propre et gracieusement plantée sur une colline, s'augmente chaque année de chalets, villas, cottages de toutes sortes; si cela continue, une pointe déserte où l'herbe jaunit et où aucun arbre n'a jamais pu pousser, la pointe de Gourmalon, ne tardera pas à former une sorte de faubourg.
De Pornic à Sainte-Marie, on rencontre trois plages, celles du Château, de Noveillard et des Grandes-Vallées, qui sont pendant toute la journée les lieux où l'on se retrouve et où l'on vient s'asseoir. Une jolie promenade, sorte de terrasse sur la mer, y conduit en suivant les détours accidentés de la côte.
Les environs de Pornic sont très pittoresques. À Paimbeuf, l'embouchure de la Loire présente un aspect majestueux. Saint-Gildas est l'une des pointes les plus avancées dans l'Océan.
Si on va à la Bernerie, on passe devant l'habitation de l'un des Charette. C'est là, sous des quinconces de tilleuls, que fut décidée la dernière insurrection vendéenne. La mer en cet endroit se retire à plusieurs kilomètres au moment de la marée basse.
Le 30 septembre.
Hier matin, à six heures, par le plus beau temps du monde, nous avons gagné la grande route à la Vequerie, où nous devons prendre le véhicule loué à Saint-Nazaire, pour la course d'aujourd'hui. On entend un roulement lointain: «C'est notre coche! s'écrient les impatients.» Non c'est une affreuse carriole. D'ailleurs ce serait arriver trop juste ensemble, calmons-nous. Mais nos oreilles sont au guet… Ecoutez ce trot prolongé, ces grelots bruyants: quel est cet équipage encore caché dans un nuage de poussière? Hélas! c'est la diligence de Pornichet; et, pour nous faire prendre patience, mon frère Henri, qui a quelquefois un mot d'à-propos, la mémoire heureuse, nous répète cette jolie fable de Gaudy:
Clic, clac, clic, holà, gare, gare! La foule se rangeait, Et chacun s'écriait: Peste! quel tintamarre! Quelle poussière! Ah! c'est un grand seigneur, C'est un prince du sang—c'est un ambassadeur! La voiture s'arrête; on accourt, on s'avance: C'était… la diligence! Et… personne dedans. Du bruit, du vide. Ami, voilà, je pense Le portrait de beaucoup de gens.
Sans doute, c'est le portrait de beaucoup de gens, mais ce n'était pas celui de notre diligence, car elle était pleine de voyageurs; en nous apercevant ils ont mis leur tête curieuse et inquiète aux portières, s'imaginant sans doute que nous allions demander place. Enfin, le même bruit se renouvelle, et cette fois c'est bien notre voiture, un grand omnibus à douze places au moins.—Nous ne sommes que dix et nous nous installons à l'aise, bien disposés à voir et à retenir, et je puis ajouter à rire, en parlant de la jeunesse.
Nos petits chevaux vont comme le vent. Nous nous arrêtons à Escoublac, un bourg qui n'a absolument rien à montrer, et dont le nom n'éveille l'attention du présent qu'en souvenir de son passé, l'ancien Escoublac ayant été envahi petit à petit par les sables qui ont tout englouti de leurs vagues montantes jusqu'à l'extrême pointe du clocher. On a pensé que les plantations et les semis de pins maritimes qui croissent partout, même sur la roche nue, pourraient seuls les endiguer, et l'on s'est mis à l'oeuvre; mais sept cents hectares de dunes ne se renouvellent pas en un jour. Jusqu'à présent, trois cents hectares seulement ont été ensemencés, et il faudra le travail constant de la nature et des années pour transformer ces éternelles plages de sable mouvant et brûlant en forêts verdoyantes. Il faudra revenir bien des fois à la charge lorsque les graines n'auront pas levé ou qu'elles auront été balayées par les rafales; mais, quoi qu'il en soit et malgré les larges places encore vides çà et là, ces plaines, qui avaient paru si désolées à maman, il y a vingt ans, lorsqu'elle visitait ce pays pour la première fois, lui sont apparues aujourd'hui couvertes d'un léger feuillage; la réverbération du soleil n'éblouit plus les yeux et tous ces pins chevelus, sans cesse agités, répétant la plainte monotone du vent, vous bercent de leur douce harmonie et semblent inviter au repos. Désormais ces lieux ne seront plus un affreux désert, s'avançant toujours et que l'homme doive fuir, puisqu'on est arrivé au résultat désiré, celui d'interrompre la montée envahissante des sables que rien jusqu'alors n'avait pu arrêter.
À huit heures et demie, au son du fouet et des grelots qui faisaient accourir tous les gamins, nous franchissions la grande porte de Guérande. Nous entrons dans cette vieille ville forte, comme il n'en existe peut-être pas deux en France, et si bien conservée que, sur dix tours qui formaient sa défense, neuf sont encore intactes. Nous suivons le chemin de ronde de ses fortifications, une jolie promenade plantée et toute moderne, mais qui pourrait bien avoir été jadis un premier mur d'enceinte. La ville de Guérande, position très importante, fortifiée à plusieurs reprises et principalement par Jean V, duc de Bretagne, fut fondée au VIe siècle. Elle subit plusieurs sièges; prise en 1342 par Louis d'Espagne, en 1373 par Duguesclin, elle fut vainement assiégée en 1379 par Olivier de Clisson, et en 1489 par le maréchal de Rieux. Un célèbre traité y fut conclu, celui par lequel la Maison de Blois cédait ses droits sur la Bretagne aux comtes de Montfort. La ville de Guérande eut donc ce grand honneur et elle le dut à une bien petite cause. Oui, cette ville fut choisie parce que les conférences avaient lieu en mars 1365 pendant le carême et qu'à Guérande on trouvait facilement du poisson. Le traité fut signé le 12 avril dans l'église Saint-Aubin et les partis en firent solennellement l'observance sur l'évangile et à genoux devant le Saint-Sacrement exposé sur l'autel. Le comte de Montfort jure sur son âme et les députés de Jeanne de Penthièvre sur l'âme de leur Dame. Oui, cette ville, avec ses maisons tassées dans ses rues étroites, ses lourdes portes et ses hautes murailles, conserve une physionomie féodale des plus remarquables, un cachet du temps passé qu'on ne retrouve plus. Ses fossés, quoiqu'à moitié comblés, sont encore remplis d'une eau épaisse où mille plantes aquatiques se développent capricieusement; le lierre, parure des ruines, escalade ses grands murs, qu'il couronne d'une chevelure brillante et le feston régulier des créneaux se détache au milieu des broderies légères et charmantes de son feuillage persistant. Ah! ce beau lierre, toujours vert et qui semble puiser sa jeunesse dans la vieillesse même de ces sombres remparts noircis par le temps, me présente une image saisissante de la vie, faite de mélange, de contraste, de faiblesse et de force.
Guérande a quatre faubourgs aboutissant à ses quatre portes qui se nomment les portes Vannetaise, Saint-Michel, Bizienne et Saillé. Nous avons aperçu dans le faubourg Saint-Michel, celui par lequel nous sommes arrivés, le petit Séminaire et l'hôpital, deux établissements assez considérables, mais que nous n'avons pas eu le temps de visiter.
La bonne ville de Guérande, en tout temps, est très calme, sans commerce ou à peu près; mais l'été c'est une ville tout à fait morte, les vieilles familles nobles qui ont continué de l'habiter la quittant à cette époque pour la campagne ou la mer.
Nous avons commencé par l'église. N'est-il pas tout naturel, lorsqu'on parcourt ville et village, de faire la première au Bon Dieu.
L'église, autrefois collégiale, est fort belle. On y voit dans une chapelle de bas côté, à moitié souterraine, un tombeau renfermant les cendres d'un seigneur de Carné de la Touche et de sa femme. Ils sont là, représentés de grandeur naturelle, et sculptés dans un granit sur lequel le temps n'a pas de prise; elle, dans sa robe de grands atours, lui, vêtu d'une armure, car, après avoir été premier maître d'hôtel de François II, duc de Bretagne, il fut ensuite attaché au service de sa fille, la duchesse Anne, en qualité de chevalier d'honneur.
Quelques tableaux nous ont encore intéressés, puis nous sommes montés dans le clocher, réparé dans le style de l'époque, et d'où la vue s'étend fort loin.
En sortant de cette belle église, nous avons aussi remarqué dans un parfait état de conservation, à droite du grand portail, l'ambon ou chaire extérieure, du haut de laquelle le clergé, dont le pouvoir temporel était alors aussi étendu que le pouvoir spirituel, faisait entendre la parole sainte ou lançait des monitoires à la foule réunie.
Cette église garde encore un précieux souvenir; elle fut le lieu choisi pour signer, en présence de hauts et puissants personnages, le célèbre traité de Guérande, dont je viens de parler. Ce traité termina la guerre civile dont la Bretagne était déchirée depuis la mort de Jean III par suites des prétentions de Charles de Blois et de Jean de Montfort à sa succession.
Nous avons également visité la chapelle dédiée par ce dernier à Notre-Dame-la-Blanche. Une plaque de marbre gravée d'or rappelle ce fait; en face, une madone indique l'époque à laquelle cette chapelle a été rendue au culte, après la Révolution, et restaurée par les soins du maire, comte de Pélan.
On nous a raconté quelques légendes intéressantes pendant que nous parcourions les rues désertes de la ville, où vraiment nous nous promenions un peu comme dans le palais de la Belle au Bois dormant, sans rencontrer personne. Bref, je trouve Guérande beaucoup plus peuplé de ses morts que de ses vivants, beaucoup plus animé par les souvenirs du passé que par les événements du présent.
Nous déjeunons en déclarant le pain de Guérande le meilleur du monde, et puis, fouette cocher! Nous mettons pied à terre pour visiter l'église de Saillé; mais, hélas! nous n'y avons pas vu, comme maman à son premier voyage, une belle noce dans tout le pittoresque et la vérité du costume national. Non, tout s'en va, les vieilles coutumes et les vieilles traditions! Les paludiers actuels, oubliant leur origine saxonne et les habitudes que leurs pères avaient maintenues pendant des siècles, ont francisé leurs modes. Adieu les larges braies et les guêtres blanches, les culottes bouffantes et les gilets étagés, les chapeaux et les souliers à boucles d'argent; la blouse et la casquette sont en train de tout niveler sous leur forme démocratique, et c'est toujours très mal au Présent de renier ainsi le Passé.
Mais revenons à l'église, que nous n'avons point examinée. Hélas! rien n'y retient, rien n'y charme le regard; les murs sont nus, l'autel à peine fleuri et le bon Dieu y est bien mal logé, ainsi que dans toutes les pauvres églises de campagne. Là encore, pendant sa vie, Notre-Seigneur continue ses leçons d'humilité; il ne vint jamais à la recherche de la richesse et du luxe. Non, ce qu'il demandait, alors comme aujourd'hui, c'est l'ample moisson des coeurs. Sur le dernier pilier, presqu'à la sortie de l'église, nous avons cependant remarqué un grand tableau, aussi affreux qu'ancien, représentant, d'après l'historien de Bretagne d'Argentré, le mariage en 3es noces, du duc Jean V le Vaillant avec Jeanne de Navarre, l'an 1386. L'inscription du tableau fait encore connaître qu'en deuxièmes noces ce prince breton avait épousé une Jeanne de Hollande, et en 1res noces Jeanne, fille d'Edouard III roi d'Angleterre.
Nous reprenons notre course; à une demi-lieue du bourg de Batz, au milieu des salines qui répandent les émanations les plus exquises de la violette, il nous vient par instants des bouffées d'une odeur âcre qui sent le brûlé. Les plus clairvoyants croient apercevoir un gros nuage de fumée s'élever du bourg de Batz. Mais n'est-ce pas plutôt l'effet des brumes de midi qui, par les jours de chaleur, enveloppent d'un voile si épais l'horizon? Et ces senteurs désagréables ne proviennent-elles pas des champs d'oignons qu'on récolte en ce moment et qui longent la route des deux côtés? Cette plante potagère, l'oignon, est, à l'heure actuelle, l'un des grands produits de ce pays-ci; et lorsqu'on rencontre par hasard ces caravanes, devenues si rares, de paludiers conduisant de grandes mules chargées de hauts paniers, il ne faut pas s'imaginer que ces paniers contiennent du sel ou de la sardine comme autrefois; ils sont remplis d'oignons qu'on va échanger, tout au fond des campagnes, contre du blé noir. Jadis l'exploitation du sel enrichissait toute cette contrée, devenue très pauvre depuis que les sels de mine ont remplacé les sels marins. Nous nous sommes laissé dire qu'un oeillet, qui valait 300 fr. au temps prospère, s'offre à présent pour 6 francs. C'est à n'y pas croire; aussi beaucoup de salines sont-elles abandonnées. On n'aperçoit plus ces blancs monticules à perte de vue, comme les tentes d'un immense camp, mais çà et là épars, quelques tas de sel coupés à de longs intervalles par une haute montagne de terre grise, rappelant les tumulus si nombreux encore dans le Morbihan; cette montagne n'est point un sarcophage recouvrant l'urne des cendres et les armes du guerrier. Non, elle renferme tout prosaïquement la récolte de trois ou quatre années de sel, que le propriétaire ne peut vendre et qu'il recouvre de terre pour sa conservation. Donc, tous ces braves habitants échelonnés depuis Saillé jusqu'au Croisic, en passant par Batz, en sont réduits, pour vivre, à planter de l'oignon, pêcher de la sardine et exploiter les baigneurs de bonne volonté.
Hélas! le nuage entrevu n'était point une illusion, mais une triste réalité; l'incendie dévore une maison au bourg de Batz. On fait la chaîne, deux pompes jouent et nous voyons tomber pêle-mêle dans la rue des bottes de foin calciné et les meubles qu'on jette par les fenêtres. Ne nous arrêtons pas davantage, puisque nous ne pouvons être d'aucun secours. Ces flammes, qui ne sont pas celles d'un feu de joie, répandraient beaucoup de sombre sur notre rapide voyage lequel, jusqu'à présent, tient toutes ses promesses.
Voici le Croisic; une petite déception nous y attend, le port est à sec. On peut y descendre et s'y promener à pied. Franchement, rien de plus affreux! Autant ses nacelles légères, ses jolis bateaux sont élégants lorsqu'ils se balancent au gré de la vague et du vent qui gonfle leur voile blanche, autant ils semblent piteux et mal à l'aise, sans toile, sans cordages et couchés de côté sur le sable jaune ou la vase noire. Ils ont l'air d'une nichée sans plumes jetée hors du nid. Décidément, la mer est aussi nécessaire au port que le feuillage à la forêt. Tout le monde a voulu aller jusqu'au bout de la jetée, longue d'un kilomètre, et se déployant comme un ruban. À ce moment, la flottille des pêcheurs apparaissait; bientôt la sardine, si jolie quand elle est fraîche, si pimpante dans ses écailles d'argent où se jouent toutes les couleurs de l'arc-en-ciel va tomber par milliers des bateaux dans de minces corbeilles. On les rangera ensuite, couche de sardine, couche de sel, dans de grands paniers de voyage.
Le Croisic est une petite ville assez commerçante; il y a plusieurs fabriques de conserves et de salaisons. L'air qu'on y respire n'est pas précisément délicieux; rien ne le purifie complètement, pas même les grandes brises de mer, qui demeurent insuffisantes à emporter les émanations combinées de l'huile et du poisson. Nous avons tout visité: et le confortable établissement de bains installé pour charmer et retenir tous les âges et les deux promenades plantées qui commencent et finissent la ville d'un côté, le Mont Esprit; de l'autre, par opposition sans doute, le Mont des Nigauds, et bien nigaud, en effet, celui qui ferait de ce lieu sa promenade favorite, la vue y est tout à fait bornée, tandis que du Mont Esprit le panorama est très étendu. On a devant soi la mer infinie, à ses pieds la ville, plus loin les maisonnettes blanches et les chalets rouges qui s'échelonnent sur le rivage jusqu'au bourg de Batz et prennent auprès de son clocher les proportions de châteaux de cartes; enfin, tout à fait dans le lointain et fermant l'horizon, Guérande avec ses bois sombres et ses crêtes élevées. Je ne vois rien à dire de particulier sur la vieille église régulière et bien entretenue du Croisic, si ce n'est que son ancienneté même est un titre de plus à la vénération des fidèles.
À quelque distance en mer se trouve le beau phare appelé la Tour du Four. Nul anachorète n'a une vie plus sévère que celle de ses gardiens, jetés sur un rocher au milieu des flots, seuls, sans communication avec personne et ne voyant, à l'exception de quelques visiteurs l'été, d'autres visages humains que celui du douanier qui vient tous les quinze jours renouveler leurs provisions.
Le Croisic possède une école d'hydrographie, fondée par l'un de ses enfants, Pierre Bouguer, né en 1698. Après avoir remporté plusieurs prix sur des questions scientifiques, il fut choisi, en 1730, avec Godin et La Condamine, pour aller au Pérou déterminer la figure de la terre. On a de lui plusieurs ouvrages de mérite, et il fut le créateur de la photométrie.
Notre itinéraire marque plus d'une étape encore. En marche donc pour la plage Valentin, située à moitié route entre le Croisic et le Bourg de Batz, c'est la plus belle, la plus fréquentée puisque c'est là que, des deux côtés, on vient se baigner en foule.
Nous rencontrons les pompes et pompiers qui reviennent en bon ordre, l'incendie est terminé; mais nous retrouvons bientôt les malheureux occupés à reconnaître leurs meubles, et nous apprenons des détails bien tristes. Le brasier a été allumé par des enfants jouant avec des allumettes dans un grenier à foin; un petit garçon de trois ans a été brûlé jusqu'à la ceinture et se meurt dans les atroces douleurs d'une trop lente agonie. Les locataires sont sans gîte et le propriétaire n'était pas assuré!
Chacun de nous s'est empressé de remettre son offrande. Sans doute l'obole du passant est bien peu de chose pour soulager cette infortune, cependant il ne faut pas oublier que les rivières se font des petits ruisseaux… il y a tant d'étrangers en ce moment, que les secours ne pourront se faire attendre longtemps.
L'antique église de Batz est bâtie dans de belles proportions; je regrette pourtant l'irrégularité de l'intérieur, la nef principale étant accompagnée de deux bas-côtés à droite, tandis qu'à gauche il n'en existe qu'un, ce qui nuit à l'ensemble et choque le regard. On visite plus loin, et se baignant presque dans l'Océan, une chapelle abandonnée qui remonte à plusieurs siècles. Elle est du plus pur style gothique; en contemplant l'élégance de ses colonnes aériennes, la délicatesse de ses rinceaux fouillés dans un dur granit que l'habileté de l'artiste a su pétrir comme une cire molle, on se prend à rêver du passé et à regretter que ce beau monument ne soit plus qu'une ruine.
Nous eussions voulu voir le costume national dans tout son éclat, rencontrer quelques beaux paludiers sous le harnais traditionnel. Bah! on ne les retrouve plus, ces intéressants personnages… qu'en coquillages ou en photographie. En parcourant les rues irrégulières de ce bourg, qui ne connut jamais le cordeau, nous passons devant une chaumière où nous apercevons une belle dame occupée à dessiner une jeune paludière en costume de mariée. Notre premier mouvement est d'entrer, beaucoup moins pour voir l'artiste que pour voir le modèle. Mais, au moment de franchir le seuil, une vieille se précipite à notre rencontre: «Arrêtez, dit-elle, n'entrez pas, c'est la comtesse de Bretagne qui peint ma fille!» Comment, il y a encore une souveraine de Bretagne?
Nous avons cru la bonne femme folle; mais point, elle raisonnait parfaitement la chose, qu'elle croyait certaine; et le jeune monde s'animant, ça n'a plus été qu'un chassé-croisé de demandes et de réponses, d'autant plus amusantes qu'elles étaient plus imprévues. Vraiment, il n'y a que la langue qui ne s'use pas en marchant. Nous avons bien vite compris que la vieille n'était pas insensible à l'argent, et qu'à l'aide de quelques pièces blanches on pouvait facilement manier ses paroles et ses actions; cela nous refroidit un peu. D'ailleurs, ce colloque moqueur ne peut se prolonger sans devenir impertinent pour l'artiste, qui s'est rapprochée et commence à prêter l'oreille, et les gens bien élevés tiennent toujours à être polis, tout autant pour eux-mêmes que pour les autres. Au lieu de nous attarder davantage, songeons que le temps marche. Le soleil, qui n'attend personne, s'avance grand train, et l'inconnu nous appelle encore. Bientôt nous allons apercevoir le Pouliguen. La route est charmante, le grand chemin qui rattache entre elles toutes ces agréables stations de bains, si rapprochées les unes des autres, se déroule devant nous comme un long ruban blanc liseré de vert quand il traverse bois et prairies, festonné de bleu quand il côtoie la mer; cette course rapide et variée renferme tous les enchantements de la vue.
Descendons, nous sommes arrivés. Le vieux Pouliguen, avec ses cabanes de pêcheurs, ne nous retiendra pas! mais ce qui va nous plaire, ce sont les ravissantes villas semées de tous les côtés, c'est le joli bois sombre qui s'élève à droite, entre la ville et l'Océan. Allons nous y asseoir. L'ombre et la fraîcheur nous attendent dans ce bois charmant, un peu trop encaissé peut-être, puisqu'il n'a aucune vue. Mais ici est-ce défaut ou qualité? Il me semble que c'est un mérite, et l'on est bien aise, dans un lieu où l'immensité de la mer vous saisit à chaque pas, de s'y dérober quelques instants. Les promeneurs ne sont pas très nombreux au milieu du jour, mais nous rencontrons beaucoup de bonnes et quantités d'enfants, fervents habitués, partout et toujours, de toutes les promenades; voici également le marchand de plaisir, qui connaît les bons endroits et suit les enfants à la piste comme un fin chasseur de gibier. Il vient nous tenter à notre tour, et chacun veut tirer et gagner bon nombre de ces petits cornets friables et dorés qui m'ont toujours semblé découpés dans la feuille légère d'un papier parfumé, mais au demeurant fort agréables au goût.
Nous passons sans transition du bois à l'église toute neuve, toute fraîche, toute parée, qui fait honneur au pays. Saint-Nazaire devrait être singulièrement humilié de voir ainsi la bourgade donner l'exemple à la ville; mais, dame! il se montre bien plus préoccupé des richesses de la terre que de celles du ciel; il se bâtit des bassins, des docks, des hôtels; les églises viendront plus tard.
Il est cinq heures. Les estomacs commencent à battre le rappel. En route pour Pornichet. Nous longeons les dernières dunes plantées d'Escoublac. Nous traversons deux ou trois villages inconnus, et nous arrivons à la Baule, station balnéaire qui se fonde sur l'admirable plage s'étendant du Pouliguen jusqu'à Pornichet. Si la mode s'en empare la Baule deviendra la ville des villas.
Nous touchons Pornichet, un port assez mal niché à mon avis. Un bouquet d'arbres nous invite au repos; arrêtons-nous ici, comme dans le Chalet, et mettons le couvert à l'ombre de ces nombreux sapins si bien nommés maritimes, puisque ce sont les seuls arbres qui s'acclimatent à vivre les pieds dans le sable, la tête sous un soleil de plomb, rarement arrosés et rafraîchis seulement par les grandes brises de l'Océan qui ébranlent bien plus qu'elles ne caressent.
Le soleil, qui s'était voilé d'un léger brouillard à la mer montante, nous fait ses adieux à travers de vrais rayons d'or. La soirée est délicieuse, le temps calme, pas un souffle, aucun bruit; seul, l'Océan alangui se mourant sur la grève. La meilleure manière d'allumer l'esprit, c'est d'éteindre la faim. On mange d'abord en silence, puis toutes les langues se délient à la fois. Un peu plus on allait chanter et danser dans ce bois où il est même défendu d'entrer, ce que nous n'avons lu qu'en le quittant, fort heureusement. Louise, une de mes amies, s'animait de plus en plus, elle riait à gorge déployée et bavardait comme l'oiseau blanc et noir. Ne me sentant pas du tout à l'unisson de cette joie bruyante et sans raison d'être, je me suis rapprochée de maman qui, elle aussi, m'a trouvée trop raisonnable: «Bah! m'a-t-elle dit, ne lui reproche pas de rire et de jaser, ne la plains pas de ne rien voir et de ne rien entendre; crois-moi, assez vite viendra l'heure de la pensée longuement réfléchie… Laisse-la jouir et jouis toi-même de cet heureux âge, de la saison printanière où l'on regarde sans voir, où l'on écoute sans entendre. Que dis-je? on entend la voix de la jeunesse qui répète au coeur ses plus brillantes chansons. Ah! celle-là domine toutes les autres voix, tous les tumultes extérieurs, tous les bruits de la terre qui viennent à peine effleurer l'âme… Oh! laisse les lèvres de Louise sourire et chanter, ces lèvres insouciantes qui, plus tard peut être, se plisseront amèrement.
Nous remontons en voiture, et cinq minutes après, au grand trot de nos chevaux, nous faisons notre entrée à Pornichet. Le fouet claque, les grelots carillonnent, les essieux gémissent, la voiture bourdonne; mais quel est ce misérable fracas, comparé à celui que nous percevons tout à coup…
Il est sept heures: baigneurs et baigneuses, en costumes éclatants, se promènent au sortir de table et entourent une troupe d'acrobates qui font une parade assourdissante au son de la caisse, du fifre et du tambour. Notre bande se sépare en deux; les plus jeunes, mes frères et leurs amis, grimpent sur le haut de l'omnibus pour mieux dominer la scène; les autres vont se promener sur la plage et donner un coup d'oeil aux habitations. Le château Vauthier, qui les couronne et qui nous semble très beau, nous attire par l'élégance de son galbe imposant et, pour l'examiner de plus près, nous abrégeons le chemin en faisant une vraie course au clocher, à travers des vignes sablonneuses et des buissons épineux. En effet, ce château est superbe avec ses cinq tours élancées, et son fronton gracieusement sculpté au milieu de la principale façade flanquée de deux poivrières. Il semble énorme, et son aspect deviendrait tout à fait sévère sans la blancheur de sa robe. Il est tard, il faut partir, le frais et la nuit arrivent comme s'ils se tenaient par la main. Tout le monde se case à l'intérieur du coche et plus d'un oeil se ferme doucement, invité au sommeil par le balancement régulier d'une rapide locomotion. La route paraît plus longue dans l'obscurité, on se rend moins compte des lieux et des distances. «Nous avons dépassé la Vequerie, le conducteur nous amène à Saint-Nazaire, s'écrie Louise, qui se réveille tout à fait pour nous faire cette belle révélation. Nous avons un moment d'incertitude et de crainte; mais rassurons-nous. C'est à peine si nous avons atteint la Tour d'Aiguillon. Voici le feu tournant du Commerce, et tout là-bas l'oeil rouge du spectre blanc; c'est ainsi que nous appelons le phare Ville-ès-Martin. À mer haute, sur sa pointe avancée, il se trouve si loin de terre qu'il ressemble à un grand fantôme se promenant sur les eaux. Nous descendons à point; le ciel nous inonde de ses clartés pendant que nous regagnons Saint-Hylax. Il est neuf heures, et la fatigue étant débarquée avec nous, chacun prend son bougeoir et se hâte de regagner sa chambre avec l'espoir de continuer en rêve les péripéties d'un jour si bien rempli.
Le 2 octobre.
Hier nous nous sommes longuement reposés, et le repos succédant à beaucoup de mouvement et de bruit, c'est encore du plaisir. Ce matin, je me suis réveillée après un somme de douze heures; j'avais fait le tour du cadran sans m'en douter. Mais à seize ans, le sommeil est une marchandise dont on a toujours à revendre, et l'on est bien loin de se plaindre comme le financier de La Fontaine:
Que les soins de la Providence, N'eussent pas au marché fait vendre le dormir Comme le manger et le boire.
J'avais quelque loisir avant le déjeuner et comme je sentais ma plume toute guillerette et frétillante entre mes doigts, j'ai pris mon cahier pour y consigner une journée charmante et tout à fait à part que jusqu'ici je n'avais pas eu le temps d'écrire. Il s'agit des noces d'or de nos voisins, Monsieur et Madame C…, fête très belle, très touchante à laquelle nous avons assisté dernièrement.
Bien des ménages célèbrent leur vingt-cinq ans d'hymen, les noces d'argent; mais se retrouver ensemble, à cinquante ans de distance pour recevoir de nouveau la bénédiction du prêtre, c'est bien rare. C'est un long bail qu'un demi-siècle, même avec la vie, à plus forte raison avec le mariage. Dieu réservait ce bonheur d'une longue union à M. et Madame C… Ils étaient là comme au premier jour, l'un près de l'autre, au pied de l'autel et nous avons admiré leur belle tournure et leur bonne santé. Je pense qu'ils étaient presque aussi heureux qu'à pareille heure il y a cinquante ans; alors, sans doute, c'était la jeunesse et l'espérance, que rien ne remplace; mais c'était aussi l'inconnu, le travail, la lutte pour la vie. Que d'inquiétudes pouvaient se grouper dans l'azur de leur ciel bleu! Que de craintes pouvaient apparaître comme un point noir à l'horizon vermeil de ce jeune couple qui commençait les affaires, riche seulement de bonne volonté et des dix mille francs de dot que chacun apportait! Heureusement que dans ce mince bagage, pour une route aussi longue, la boîte de Pandore avait trouvé place à côté des fortes qualités qui domptent le sort. Aussi quel contentement intime ils ont dû éprouver en revenant en arrière jusqu'au point de départ! Que d'actions de grâce ils ont dû rendre au Seigneur qui a béni leur travail et leur a accordé la fortune et la santé! Cependant il y a une lacune dans ce bonheur qui semblerait complet, si le bonheur parfait était de ce monde. Leurs deux filles sont bien là, mais sans descendance, et quand on a la joie d'assister à la cinquantaine de ses parents, cela veut dire qu'on n'est pas précisément de la première jeunesse, et que de ce côté-là il n'y a plus d'espoir.
Après la messe, on a chanté le Te Deum; le marié et la mariée ont dû signer à la sacristie avant de quitter la jolie église de l'Immaculée, qui n'avait jamais vu pareille fête; puis la noce a défilé deux par deux comme elle était entrée. Cette touchante cérémonie eût été plus solennelle encore si Mgr de Nantes avait pu arriver à temps pour offrir le saint sacrifice, comme on l'avait espéré; mais il n'a pu venir que pour le dîner de famille, très nombreux et très gai, paraît-il. Nous n'y assistions pas, et pour cause: les seuls membres de la famille étant au nombre de cinquante. Mais les amis et les connaissances de la côte avaient tous été conviés pour la fête de nuit, vraiment délicieuse; tout était de la partie; le ciel étoilé, la mer phosphorescente et le parc illuminé de flammes multicolores qu'une brise aimable caressait sans les éteindre. Nous avons eu des moments féeriques à nous croire transportés dans les jardins d'Armide. Toutes les corbeilles de fleurs étaient entourées de cordons de feu; les gynériums pleuvaient de l'or, les marguerites reines s'étoilaient de diamants, les roses et les héliotropes mêlaient à leurs flots de parfums des flots de lumière. La pièce d'eau elle-même était lumineuse, et l'on aurait pu croire que, dans chaque creux de rocher, dans chaque coquille nacrée, un gros ver luisant avait élu domicile. Puis, tout à coup, une longue traînée de paillettes rouges a sillonné l'espace: le feu d'artifice commençait. Toutes ces fusées, lancées presqu'en même temps, ressemblaient à des comètes chevelues et échevelées qui se poursuivaient quelques instants dans le ciel pour venir s'éteindre dans la mer. Les feux de Bengale s'allumaient de tous côtés: ici, comme des nappes d'eau moirée d'argent; là, comme de petits Vésuves en miniature, lançant de leurs cratères microscopiques la lave et les étincelles brûlantes. Toutes ces teintes donnaient aux arbres, aux fleurs, aux gazons, les nuances les plus suaves, les plus indéfinies et revêtaient soudain des couleurs de l'arc-en-ciel les groupes assis ou promenant. C'était un éclair, un rayon, puis tout rentrait dans l'ombre pour en ressortir de nouveau sous des aspects variés. Le château lui-même a changé de décors; un immense feu de Bengale a brûlé au faîte de la grande tour, animant la campagne qui semblait sortir du sommeil aux approches d'une aurore merveilleuse; puis l'habitation est rentrée dans la nuit, recevant à son tour les reflets lumineux du jardin, jusqu'au moment où les salons se sont ouverts à deux battants. Il était dix heures, la brise semblait fraîchir, les yeux étaient satisfaits et les appartements se sont remplis des invités, au nombre de cent environ. Bientôt le thé, accompagné de mille friandises, a été servi avec une recherche, une élégance généralement inconnues à la campagne, et l'on a terminé par la jarretière de la mariée: un flot de rubans de sucre blanc et rose, qui s'est déroulé à l'infini et dont chaque convive a pu prendre une large part.
Ce soir-là je suis rentrée ravie, j'ai fait des songes d'or, mon sommeil ayant continué cette belle fête, même aujourd'hui c'est l'imagination encore tout éblouie de ce que j'ai vu que j'écris ces charmants souvenirs, bien persuadée cependant qu'ils ne s'échapperont jamais de ma mémoire.
Cette après-midi nous sommes allés au bain avec notre voisine et ses jeunes enfants, qui courent et folâtrent au milieu des vagues, sans peur aucune, comme ils s'amuseraient sur une pelouse. Ah! quelle différence avec les enfants qu'on amène des grandes villes, tout les saisit. C'est à se demander si ces bains dont ils sortent pâles et grelottants leur sont salutaires. Ici c'est différent et ces jolis enfants avaient l'air de chérubins, avec leurs cheveux blonds comme les épis, leurs joues fraîches comme les roses, enveloppés d'un élégant costume de flanelle blanche liserée de bleu, et je comprenais le regard d'amour de leur mère suivant toutes ces jeunes têtes rieuses, tous ces petits corps sortis brûlants de la mer froide. L'air buvait dans un baiser les dernières perles du bain ruisselant de leurs épaules avec cette fraîcheur délicieuse et parfumée de la pluie retombant de la corolle d'un lis après une matinée d'orage. Ils avaient des frissons roses, des transparences de sang sous une pulpe de fleur, des délicatesses merveilleuses de tissu, et, à travers l'épiderme souple et satinée de leurs petits bras potelés, je voyais courir des veines bleuâtres, comme les pousses inextricables et vigoureuses d'un jeune arbre.
Pendant qu'ils s'habillaient, je regardais arriver plusieurs beaux navires rentrant au port. Le plus grand de tous, un transatlantique, m'était apparu d'abord comme un léger brouillard. Sur la terre, j'en voyais autant. Une fumée floconneuse sortait des habitations humaines, déroulant ses spirales dans l'azur; au fond de l'horizon, c'était encore la même fumée, signalant la trace et la marche de l'homme, cette fumée image de sa vie! Il naît, il se dresse, il avance, il va, vient, court, s'élance, passe et repasse avec ses ardeurs, ses volontés, ses passions, ses espérances, et tout à coup, comme cette fumée, il s'évanouit sans rien laisser de son fugitif passage!…
Je n'aurais pas voulu m'arracher à ce spectacle grandiose, mais on proposait de remonter au jardin et de s'asseoir à l'ombre des vieux chênes. Là, d'ailleurs, ma rêverie pouvait se continuer. Ne nous disent-ils pas les plus charmantes choses, les fils et les filles de l'air; les papillons brillants et les mouches légères butinant à tous les calices? n'ont-ils pas aussi leur langage joyeux, les parterres odorants et les vergers pleins de promesses?
Oui, les grappes vermeilles alourdissent les pampres qui traînent à terre, les pommiers et les poiriers s'affaissent sous le poids de leurs fruits, et tous ces beaux plants n'ont guère qu'une quinzaine d'années. Maman peut dire: «Je les ai plantés, je les ai vus naître,» et moi, je reste tout étonnée de la rapidité de la végétation, de la diligence de dame Nature et à faire grandir ici tous ces jeunes arbres.
Nous buvons le jus de notre vigne, un vin modeste qui, sans doute, ne vaut pas le lacryma-christi (hélas! le Christ n'a pas versé de ces larmes-là sur toutes les plages), mais que nous trouvons très agréable tout de même. D'ailleurs, avec le temps et les soins, notre crû ne peut aller qu'en s'améliorant, nous l'espérons du moins, et l'espérance c'est le flambeau de l'avenir. «La Confiance dans l'avenir éclate dans tous les actes de la vie de l'homme. Il ne plante pas seulement pour lui-même, il espère donner de l'ombrage à ses enfants. S'il désire être père, c'est pour perpétuer son nom et revivre dans les rejetons de son sang rajeuni; s'il allume son génie au feu de la création, aux merveilles de la terre et des cieux, au souffle de la science et des arts, c'est afin que sa mémoire, comme une étoile glorieuse s'élevant au-dessus de son enveloppe mortelle, brille sur le monde et sur son tombeau. Son âme au Ciel se réjouira alors des bienfaits qu'il aura répandus sur les hommes.» «Il faut le reconnaître, l'homme vit par ses espérances autant que par ses souvenirs; portant ses regards de l'horizon qui se rapproche vers celui qui s'éloigne, il tend sans cesse une main au passé et l'autre à l'avenir. Il continue son existence par sa famille et ses labeurs, double lien unissant toutes les générations entre elles, établissant cette grande loi de la solidarité.» «Si la pensée de l'homme n'avait pas franchi les bornes de la vie, si elle s'était renfermée dans le cercle étroit où il s'agite, il n'aurait entrepris, dans la prévision d'une fin inévitable, que des ouvrages proportionnés à l'incertitude et à la brièveté du temps; mais il sait que l'oeuvre commencée ne restera pas inachevée, qu'une autre main viendra remplacer sa main absente, et il travaille avec ardeur. Voilà ce qui constitue la vie indéfinie du genre humain à travers les siècles qui se succèdent et se déroulent sans cesse vers l'éternité.»
Le 3 octobre au soir.
L'Océan gronde sourdement, et pourtant le ciel est beau. Ah! c'est pendant ces grandes colères, qui viennent se briser contre la falaise ou s'apaiser sur un sable mouvant, que l'on comprend davantage les sublimes harmonies de la création, où tout est réglé par l'Intelligence Suprême.
Nous arrivons de Saint-Marc, un point de grandes roches et de grosse mer, qui va se peuplant de plus en plus chaque année. Nous avons visité le beau bateau de sauvetage insubmersible, tout construit en acajou, et pouvant contenir au moins trente personnes, sans compter l'équipage; celui-ci se compose de dix marins intrépides dont la conduite en plusieurs occasions a été admirable.
Le voilà donc ce grand canot sur son lourd chariot qui doit le conduire à la mer comme le canon sur son caisson qui doit le conduire à la bataille. Lui aussi, comme le canon, il est prêt à marcher au champ d'honneur, à lutter contre tous les éléments déchaînés qui vont livrer bataille à l'énergique résistance de la force et de la volonté humaines, souvent trop faibles devant leur aveugle fureur. Son pointeur c'est le pilote, qui va commander les manoeuvres, non pour faire comme l'artilleur l'oeuvre de la mort, mais au contraire une oeuvre de vie et sauver les victimes déjà aux prises avec l'infernale puissance. Ah! ce combat qui l'attend me semble le plus terrible de tous, car il va marcher contre l'inconnu, seul, dans la nuit peut-être, sans se dissimuler que la retraite est parfois impossible et qu'aucun autre secours ne peut arriver.
Nous avons aussi visité la trop modeste chapelle de Saint-Marc et remarqué en revanche son grand nombre de restaurants et de cabarets. L'un d'eux s'intitule l'Entrée de la Loire. Vraiment, pourquoi se faire marin d'eau douce devant cette mer orageuse? Pourquoi se faire si petit devant cet espace si grand? Parler de la Loire, c'est bon à Nantes, mais pas ici, devant l'infini. Et pourtant j'aime les fleuves, je m'intéresse à leur histoire, que les flots jaseurs et familiers racontent en passant. Ils naissent d'une goutte d'eau tombée de la fente d'un rocher ou sortent d'une humble source cachée sous la mousse verte et le cresson en fleur. Alors ce sont de petits ruisseaux joyeux qui courent en gazouillant sur les cailloux polis et le sable argenté, ne disant pas grand'chose encore, puis leur voix devient douce et plaintive, chantant maintes idylles écoutées avec recueillement par les saules au front incliné. Après cela, ces mêmes voix grandissant deviennent sévères; les flots s'augmentent, s'étendent sur les bords fleuris, se gonflent entre les rives de granit, mugissent sous les arches des ponts et viennent se mêler à la vie turbulente des cités; ensuite, ils quittent la ville, se déploient avec majesté dans de vastes plaines, les montagnes se sont déchirées pour les laisser passer, et ils arrivent enfin à la mer, c'est-à-dire à l'immensité, à l'oubli, qui prend leurs souvenirs avec leurs ondes. Ils se précipitent dans cet antique abîme où l'oeil plonge éperdu et plein d'extase, où la pensée nage dans l'espace et se perd dans les profondeurs infinies de la contemplation! La vie apparaît comme dans un songe, et le passé toujours vivace ramène dans le même flot les heures fortunées ou douloureuses de l'existence. Souvenirs! phares plus brillants que ceux qu'on voit illuminer la mer et qui, chaque fois qu'on regarde en arrière, se rallument dans la nuit du passé! Hier après dîner, je suis restée tard sur la grève, retenue par le charme puissant qui naît de l'approche du soir, alors que le soleil caresse d'un dernier regard la terre qu'il semble quitter à regret. Après une journée très chaude encore, il est délicieux de se reposer dans la nuit, d'aspirer tous les parfums au souffle de la brise, de suivre du regard les Cieux qui s'éveillent et d'écouter doucement les harmonies de la terre qui s'endort. C'est le murmure du flot qui chuchote avec la plage, c'est l'aboiement lointain du chien qui ramène le troupeau, c'est le dernier frôlement de l'oiseau qui ploie son aile…
Joachim le plus vieux pêcheur de la côte qui s'en allait après une pêche fructueuse, s'est arrêté pour me souhaiter le bonsoir et nous avons fait un brin de conversation. La mer était phosphorescente: «Eh bien! Joachim, vous qui aimez tant la mer, vous devez la trouver bien belle avec toutes ces paillettes d'or.
—D'abord je la trouve toujours belle.
—Vous ne trouvez pas étrange cette mer qui semble charrier des flammes plutôt que des vagues?
—Si, mademoiselle, mais j'ai vu jadis lorsque j'étais matelot à bord de la Marie-Louise un grand navire de commerce, j'ai vu quelque chose de bien plus étrange, j'ai vu un navire aimanté…
—Joachim, un navire aimanté! mais c'est un phénomène alors que vous avez vu.
—Oui, mademoiselle, c'est ce qu'ils disaient tous à bord et le capitaine appelait ça une série de phénomènes magnétiques.
—Mais c'est intéressant, contez-moi ça, Joachim, je vous écoute.
—Mademoiselle, c'était un 1er août, je n'ai point oublié cette date, notre navire fut complètement enveloppé par un nuage phosphorescent qui aimanta toutes les parties, tous les objets en fer du bord.
Le bâtiment, les hommes de l'équipage étaient comme «enduits d'une couche de feu».
Les marins à ce moment se précipitèrent à l'habitacle: l'aiguille de la boussole avait des oscillations de l'amplitude de celle d'un éventail mécanique!
Ils voulurent, alors, sur l'ordre du capitaine, changer de place, des chaînes qui traînaient sur le pont… Impossible de les remuer, bien qu'elles ne pesassent pas plus de soixante livres chacune.
Chaînes, boulons, goujons et barreaux, tous les objets en fer du bord, en un mot, étaient aimantés et adhéraient au pont, comme s'ils y avaient été vissés.
Le nuage électrique était si épais, que le navire dut suspendre sa marche; on ne voyait, en effet, rien au delà du pont, qui paraissait être une masse étincelante de feu.
Tout à coup, la phosphorescence commença à décroître, le nuage s'éleva, puis abandonna le navire, d'où nous le suivîmes de l'oeil, s'éloignant sur la mer.
Ah! je me rappellerai toujours cette chose extraordinaire et le saisissement de tout l'équipage.
Le vent fraîchissait beaucoup il était temps de rentrer, mais je suis restée encore quelques minutes. Joachim venait de reprendre sa marche lorsqu'une barque silencieuse et que j'entrevoyais à peine glissa devant moi. Soudain de cette barque légère, de ce frêle esquif, une voix que, de plus près, au milieu des critiques d'un salon ou des exigences d'un théâtre, on eût froidement entendue, une voix, dis-je, s'est élevée, sortant du sein des ondes comme si la mer charriait des flots harmonieux; c'était quelque chose de vague, d'aérien, d'insaisissable, comme un écho, un rêve, un soupir; ce chant devenait si suave, si mystérieux dans cette nuit profonde, que j'ai pensé à des voix surnaturelles murmurant un langage inconnu, comme celui que soupirent les sylphes dans l'air, les génies sur les eaux, les fleurs à la prairie, les feuilles à la forêt, et pendant que la nacelle fuyait et que la voix s'éteignait, mon âme s'est envolée vers les sphères où l'harmonie est née, d'où elle est descendue: des Cieux!
Peut-être est-ce ma dernière soirée passée dans la solitude, à contempler l'infini, car ces jours-ci de nouvelles excursions nous appellent encore, et les vacances qui vont prendre fin auront été bien employées jusqu'au bout. Nous allons voir les forts et les phares qui nous entourent, visiter un transatlantique à Saint-Nazaire et les chantiers de la Compagnie.
Le 6 octobre
Les phares nous ont vivement intéressés. Cette lumière qui s'allume dans l'ombre n'est-elle pas comme l'oeil vigilant de la Mère-Patrie qui veille sur ses enfants et leur indique le chemin? cette lumière qui brille dans la nuit sur la terre n'est-elle pas soeur de l'étoile qui luit aux Cieux, et ne devient-elle pas comme elle une étoile de salut? Toutes les deux dirigent vers le port, l'une les voyageurs de la vie, l'autre les naufragés de la mort… Oui, tous ces feux de différentes couleurs, fixes ou tournants, ont été disposés de façon à indiquer, d'une manière sûre, la voie à suivre et les écueils à éviter aux navires ballottés dans les ténèbres et l'inconnu.
Nous avons visité les trois phares de notre voisinage; après avoir gravi les longues spirales de leur escalier, on nous a introduits dans la lanterne et l'on a fait mouvoir devant nous, pour les feux mobiles, le mécanisme ingénieux qui les fait tourner. Cette lanterne circulaire, haute et large de plusieurs mètres, se compose de panneaux en cristal, épais comme une planche, sans défaut, sans tache, et si nets que c'est à se demander s'ils existent vraiment, tant le regard les traverse sans difficulté; aussi la lumière, se décomposant, se grossissant et se reflétant dans ces prismes merveilleux, se projette-t-elle à de grandes distances, à plusieurs lieues en mer. Tout l'intérieur est éblouissant de propreté, le cuivre reluit comme l'or. L'extérieur est imposant de solidité. Cependant, telle est la force des ouragans que ces tours, bâties de blocs de granit et qui semblent inébranlables sur leur roc profond, oscillent parfois de plusieurs centimètres pendant les tempêtes. Les gardiens se sentent bercés, comme les marins dans leur cabine, c'est presque le roulis. Ils sont donc au nombre de deux, les braves gens attachés aux phares et chargés d'alimenter soigneusement, chaque nuit, la grosse lampe qui doit brûler depuis le coucher du soleil jusqu'au matin; ce sont les modernes gardiens des feux sacrés, avec cette différence des anciens, qu'ici on rencontre des gardiens par douzaine, c'est une place très enviée, tandis que l'antique Rome avait bien de la peine à trouver six vestales seulement parmi sa nombreuse population.
Du haut de la tour du Commerce, élevée de huit étages, le panorama est immense et le regard s'étend à perte de vue sur les coteaux accidentés de Savenay et l'horizon sans limites de l'Océan.
Le phare Ville-ès-Martin, bien moins haut, a été construit sur l'extrême pointe d'un amas de récifs où maman a vu un navire talonner et s'engloutir en quelques minutes.
Celui d'Aiguillon indique également, des écueils à fleur d'eau et la baie de la Courance, où il ne fait pas bon s'aventurer. En ce lieu sauvage, composé de sables mouvants et de rochers terribles, l'Océan gronde toujours et l'on voit encore à marée très basse les mâts d'un grand vaisseau qui vint se perdre ici, il y a bien années, par une sombre nuit d'hiver.
Ce phare d'Aiguillon, construit d'après les ordres et sous le gouvernement du duc d'Aiguillon en Bretagne, en a gardé le nom. Il eût été à désirer que ce duc, qui fut si universellement détesté dans notre cher pays, n'eût pas laissé d'autres traces de son passage que des souvenirs de ce genre-là. Malheureusement pour son honneur, l'histoire a raconté l'accusation portée contre lui devant le Parlement de Bretagne et ses démêlés avec l'éminent procureur général René de Caradeuc de la Chalotais.
Au moment de partir, les gardiens nous ont présenté un grand registre que l'on fait signer aux visiteurs. Beaucoup de noms sont suivis de réflexions généralement assez sottes, et cependant ces personnes-là ont cru bien faire sans doute et se montrer spirituelles. Non, quoi qu'on en dise, l'esprit ne court les rues nulle part, ni à la campagne, ni à la ville. Le gardien chef de la tour d'Aiguillon est un demi-sauvage: pris enfant à l'âge de quatorze ans par une horde africaine, après le naufrage du Saint-Pol, navire à bord duquel il était mousse, il ne dut qu'à sa très grande jeunesse d'avoir la vie sauve. Un vieux chef, s'y étant intéressé, le défendit contre les autres, qui voulaient tout simplement le manger. Il est resté jusqu'à l'âge de trente-trois ans dans cet horrible pays, et il raconte les choses les plus étranges sur les moeurs et les habitudes de cette tribu toute primitive et composée d'individus n'ayant aucune idée de civilisation. Ils vivent presque comme des animaux, couchant sur le sable, en plein air, et ne se nourrissant que de poisson séché au soleil. Ils n'adorent rien, pas même les astres, et naissent et meurent sans la moindre notion de Dieu, ni de l'âme. Oui, ce pauvre homme a vécu dix-neuf ans de cette vie épouvantable! Ses bras sont ornés de tatouages ineffaçables, ses narines ont été percées pour y suspendre des anneaux, et l'une de ses oreilles, toute trouée, portait un ornement si lourd qu'elle s'est allongée jusque sur l'épaule; le plus grave de tout ceci est la blessure qu'il garde à la jambe et qui ne cicatrisera jamais. C'est pendant son sommeil qu'on lui a fait cette entaille avec une arête empoisonnée, pour le punir d'avoir voulu goûter d'un certain poisson réservé aux vieillards.
Sans doute, il est fort heureux d'avoir été rendu à son pays et à la civilisation; mais il avait presque oublié sa langue, et il y a une foule de choses qui l'étonnent au plus haut point, par exemple, de ne pouvoir prendre ce qui lui convient dans les boutiques et d'être toujours obligé d'avoir de l'argent en poche pour se procurer ce qu'il désire. Avec cela, il est d'un appétit féroce: douze sardines crues lui font six bouchées, et parfois, pour exprimer ses sentiments, surprise, peine ou plaisir, il pousse des cris qui n'ont rien d'humain. Sa vie a été écrite, et cette petite brochure se vend à son profit; c'est une manière honnête de recevoir l'aumône, et nous nous sommes empressés de l'acheter à ce pauvre diable, qui se hâte de l'offrir.
Quant aux forts enfouis en terre, suivant les principes de Vauban, cachés et entourés de talus gazonnés, et qui doivent défendre l'entrée de la Loire, ils paraissent d'abord de peu d'importance. On a baissé le pont-levis pour nous faire entrer, et cela m'a fait sourire, aussi bien que le raisonnement prolixe des gardiens pour démontrer l'utilité de ces forts, leur nécessité même. Au fond, je crois qu'ils ne parlaient si bien qu'au point de vue de leur intérêt particulier, car ces braves gens semblent jouir d'une vraie sinécure dans leur jolie maisonnette entourée d'un jardin. Ils n'ont d'autre travail que de maintenir en bon ordre les piles d'obus et de boulets, et de fourbir de temps à autre les canons paresseusement couchés sur leurs affûts.
Revenons maintenant à Saint-Nazaire. Tout un monde se meut dans les ateliers de la Compagnie transatlantique, c'est un brouhaha et un mouvement perpétuels. Les machines fonctionnent avec rapidité; ici, dans les fourneaux ardents, divers métaux se fondent; là, le fer rougit et se tord; partout le marteau et l'enclume font leur besogne. Quant aux transatlantiques eux-mêmes, ces magnifiques vaisseaux qui connaissent tous les mondes, ils sont la dernière expression de la science et du luxe: de la science, lorsqu'on s'arrête devant ces immenses machines fonctionnant avec une régularité si admirable, et du luxe, lorsqu'on considère tout le confort que renferment ces villes flottantes.