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Le Guaranis

GUSTAVE AIMARD (continued 5)

Reading edition

—Elle est simple; je crois que vous l'accepterez avec enthousiasme, répondit en riant le jeune homme.

—Dites, dites, je suis toutes oreilles.

—Il faut que je vous avoue que, sans jamais m'être bien rendu compte de la raison qui me faisait agir ainsi, j'ai toujours professé pour la politique et pour tout ce qui s'en rapproche une répulsion profonde.

—Ce n'est pas un mal, fit le vieillard en hochant la tête d'un air pensif.

—N'est-ce pas? De sorte que si je consens à vous escorter jusqu'à Tucumán et à vous y conduire sain et sauf, c'est à la condition expresse qu'il ne sera pas question de politique entre nous pendant tout le temps que nous demeurerons ensemble. Dame! que voulez-vous? Je suis venu en Amérique pour faire de l'art, moi; restons chacun dans notre spécialité.

—Je ne demande pas mieux et je souscris avec joie à cette condition.

—Et puis....

—Ah! Il y a encore quelque chose.

—Moins que rien; par suite de la crainte que je vous ai précédemment témoignée, je veux vous quitter en vue de Tucumán, c'est-à-dire, entendons-nous bien, avant d'y entrer, et si quelque jour le hasard nous fait nous rencontrer, vous ne direz jamais à qui que ce soit le service que je vous aurai rendu; cela vous convient-il ainsi? A cette condition seulement je puis vous accompagner.»

M. Dubois se recueillit un instant.

«Mon cher compatriote, dit-il enfin, je comprends et j'apprécie, croyez-le bien, toute la délicatesse de votre procédé envers moi; je m'engage de grand cœur à ne pas troubler votre belle insouciance d'artiste, en venant vous ennuyer par des questions politiques que, heureusement pour vous, vous ne sauriez comprendre; mais votre dernière condition est trop dure. Quelque grand que soit le danger qui me menace en ce moment, je m'y exposerai sans hésiter, plutôt que de consentir à oublier la reconnaissance que je vous dois et à feindre envers vous une indifférence contre laquelle se révolterait tout mon être. Nous sommes Français tous deux, jetés loin de notre pays sur une terre où tout nous est hostile; nous sommes par conséquent frères, c'est-à-dire solidaires l'un de l'autre; et vous le comprenez si bien ainsi, que tout ce que vous avez fait depuis notre rencontre ne l'a été que par cette raison. Ne vous en défendez pas, je vous connais mieux peut-être que vous ne vous connaissez vous-même; mais, permettez-moi de vous le dire, votre exquise délicatesse vous fait en ce moment dépasser le but. Ce n'est pas pour vous, mais pour moi seul que vous craignez dans tout ceci; je ne puis accepter ce sacrifice et cette abnégation. Bien que, comme vous, je ne sois pas homme d'action, cependant je ne consentirai dans aucune circonstance à transiger avec mes devoirs, et c'en est un pour moi, un devoir sacré même, de ne pas oublier ce que je vous dois et de me reconnaître hautement votre obligé.»

Ces paroles furent prononcées avec tant de franchise et de simplicité, que le jeune homme se sentit ému; il tendit la main au vieillard dont la pâle et sévère figure avait pris, sous l'impression qui l'agitait, une expression imposante. Il lui répondit d'une voix qu'il essayait vainement de rendre indifférente:

«Soit, puisque vous l'exigez, monsieur, je me rends; insister plus longtemps serait inconvenant de ma part; au point du jour nous nous mettrons en route, à moins que vous ne préfériez passer un jour ou deux à vous reposer ici.

—Des affaires urgentes m'appellent à Tucumán; il n'en serait pas ainsi que la révolte de cette nuit suffirait pour m'engager à presser mon départ.

—Elle ne se renouvellera pas, je vous en donne l'assurance; maintenant ces bêtes féroces sont muselées et changées en agneaux. Mieux que vous je connais cette race métisse, puisque depuis plusieurs mois déjà j'habite et je vis au milieu d'elle; mais on ne saurait user de trop de prudence: il est donc préférable que vous partiez le plus tôt possible.

Il y a encore trois heures de nuit, profitez-en pour prendre un peu de repos; je vous éveillerai lorsque l'heure du départ sera venue. Bonsoir.»

Les deux hommes se serrèrent une dernière fois la main. Le peintre se retira et le vieillard demeura seul.

—Quel dommage, murmura-t-il à part lui en s'installant le plus confortablement que cela lui fut possible dans son manteau et en s'étendant sur la table, qu'un homme aussi heureusement doué, un si brave cœur, laisse ainsi aller sa vie au vent de la fantaisie et ne consente pas à se jeter dans une carrière sérieuse! Il y a en lui, j'en suis convaincu, l'étoffe d'un diplomate.»

Tout en faisant ces réflexions, il s'endormit. Quant au jeune homme, comme malgré l'assurance qu'il affectait, il conservait intérieurement une vague inquiétude, au lieu de se coucher dans la chambre qu'il habitait d'ordinaire, il s'étendit à la belle étoile sur l'esplanade même, en travers de la porte du rancho, et après avoir jeté autour de lui un regard interrogateur afin de s'assurer que tout était bien réellement en ordre, il s'endormit d'un sommeil paisible.

A peine les étoiles commençaient-elles à pâlir au ciel et l'horizon à s'iriser de larges bandes d'opale que le peintre était debout et surveillait les apprêts du départ.

Les peones, complètement rentrés dans le devoir, obéissaient à ses ordres avec la plus entière docilité, semblant avoir tout à fait oublié la tentative de rébellion si heureusement avortée.

Lorsque les mules furent chargées, les cavaliers en selle, le jeune homme réveilla son hôte et l'on se mit en marche.

De l'habitation d'Émile Gagnepain à la ville de Tucumán, la course était assez longue; le voyage dura cinq jours, pendant lesquels il ne se passa rien qui mérite d'être mentionné. On campait chaque soir tantôt dans un rancho de Guaranis abandonné à cause de la guerre, tantôt en rase campagne, et on repartait un peu avant le lever du soleil.

Les peones ne démentirent pas la bonne opinion que le jeune peintre avait conçue d'eux, leur conduite fut exemplaire, et, pendant tout le cours du voyage, ils ne laissèrent voir aucune velléité de se révolter de nouveau.

Le sixième jour, après avoir quitté l'habitation, à environ dix heures du matin, les maisons blanches et les hauts clochers de San Miguel de Tucumán, pour lui restituer le nom que lui donnent les géographes, surgirent à l'horizon.

L'aspect de cette ville est enchanteur, elle semble en quelque sorte s'élancer du milieu de massifs touffus de grenadiers, de figuiers et d'orangers.

Bâtie au confluent du río Dulce et du río Tucumán, dans une position comme les Espagnols seuls savaient en choisir à l'époque de la conquête, la ville est traversée par des rues droites et larges, munies de trottoirs, et coupée d'espace en espace par de belles places garnies de somptueux édifices; la population de Tucumán est d'environ douze mille âmes; elle possède un collège et une université assez renommée; son commerce en fait une des villes les plus importantes de la Banda Oriental.

A l'époque où nous y conduisons le lecteur, cette importance était accrue encore par la guerre; on l'avait fortifiée au moyen d'un fossé profond et de remparts en terre, suffisants pour la mettre à l'abri d'un coup de main.

Depuis quelque temps de forts détachements de troupes avaient été dirigés sur cette ville à cause des événements survenus dans le haut Pérou et de l'approche des troupes espagnoles.

Ces différents corps étaient campés autour de la ville, et leurs bivouacs offraient l'aspect le plus singulier surtout aux yeux d'un Européen habitué à cet ordre, à cette symétrie et surtout à cette discipline qui caractérisent les armées du vieux monde.

Dans ces camps, tout était pêle-mêle et sans ordre; les soldats, étendus ou assis sur le sol, jouaient, dormaient, fumaient ou mangeaient, tandis que leurs femmes, car dans toute l'armée hispano-américaine, chaque soldat est suivi constamment de sa femme, tandis que les femmes, disons-nous, conduisaient les chevaux à l'abreuvoir, préparaient le repas ou nettoyaient les armes avec cette obéissance passive qui est le propre des Indiennes et rend sous certains rapports ces malheureuses créatures si intéressantes et si dignes de pitié.

Les voyageurs, contraints de traverser les bivouacs pour entrer dans la ville, ne le firent pas sans une certaine appréhension; cependant, contre toute prévision, ils n'eurent à subir aucune insulte et pénétrèrent sans encombre dans San Miguel de Tucumán.

La ville paraissait en fête, les cloches des couvents et des églises sonnaient à toute volée, les rues étaient encombrées d'hommes et de femmes dans leurs plus beaux et plus frais atours.

«Avez-vous un endroit désigné où vous arrêter? demanda le peintre à son hôte.

—Oui, répondit celui-ci, je me rends aux portales de la plaza Mayor.

—Mais auxquels? Toute la place est garnie de portales.

—A ceux qui font face à la cathédrale; un appartement a été retenu pour moi dans la maison portant le numéro 3.

—Bien; je vois cela d'ici; venez, je vous conduirai jusqu'à la porte.»

La caravane s'engagea alors dans un dédale de rues en apparence inextricable, mais, au bout d'un quart d'heure à peine, elle déboucha sur la place Mayor.

«Nous voici arrivés, dit le peintre; permettez-moi maintenant de prendre congé de vous.

—Non pas avant que vous ayez consenti à accepter de moi l'hospitalité que j'ai reçue de vous.

—Pourquoi ne pas me laisser partir?

—Qui sait, peut-être ai-je encore besoin de votre assistance.

—S'il en est ainsi, je ne résiste plus et je vous suis.

—Entrons donc alors, car je crois que voici la maison.»

Ils se trouvaient en effet en face du n° 3.

IV

SAN MIGUEL DE TUCUMÁN.

San Miguel de Tucumán, la ville studieuse et calme, dont les larges rues étaient d'ordinaire presque désertes et dont les places ressemblaient aux cloîtres d'un couvent immense, avait subitement changé d'aspect; on aurait dit une vaste caserne, tant des soldats de toutes armes l'encombraient. La vie tranquille de ses habitants s'était métamorphosée en une existence fiévreuse, ardente, toute de bruits et d'excitations; hommes, femmes, enfants, soldats, confondus pêle-mêle à l'angle de chaque rue, au coin de chaque place, criaient, péroraient à qui mieux mieux, gesticulant avec cette vivacité et cette animation particulières aux races méridionales, brandissant des bannières aux couleurs de la nation et tirant dans tous les carrefours et jusque sur les plates-formes des maisons des boîtes et des cohetes, cette suprême manifestation de la joie dans l'Amérique espagnole.

Une fête sans cohetes ou pétards, sans feu d'artifice, faisant beaucoup de bruit ou de fumée, est une fête manquée dans ces pays; la quantité de poudre qui se consomme de cette façon atteint des proportions fabuleuses.

Nous nous plaisons, à rendre cette justice aux Hispano-américains, qu'ils ne mettent aucune prétention dans leur feu d'artifice, et qu'ils les tirent naïvement, pour leur plus grand contentement et satisfaction personnelle, aussi bien de jour par le plus éblouissant soleil que de nuit au milieu des ténèbres; nous avons même cru remarquer qu'ils préfèrent, par un raffinement sans doute exagéré de jouissance égoïste, les tirer en plein jour, au nez de la foule ébahie qui se sauve à demi-brûlée, hurlant et maugréant après les mauvais plaisants qui rient à se tordre du bon tour qu'ils se figurent avoir joué à leurs admirateurs.

Ce jour-là, ainsi que l'apprirent au passage les voyageurs, les habitants de San Miguel célébraient une grande victoire remportée par un chef de montoneros Buenos-airiens sur les Espagnols.

Dans les anciennes colonies espagnoles, et en général dans toute l'Amérique, celle du Sud comme celle du Nord, il ne faut pas trop prendre à la lettre ces bulletins de victoire qui, la plupart du temps, ne sont que des escarmouches sans importance, où il n'y a eu ni morts ni blessés, et même cachent souvent des défaites ou des fuites honteuses. Depuis quelques années déjà, les Européens sont édifiés sur le compte des habitants d'outre-mer; leur vanterie et leur hâblerie sont passées en proverbe; chacun sait que le puff est d'origine américaine, que les plus magnifiques vols de canards nous arrivent à tire d'ailes de l'autre côté de l'Atlantique, et que, bien que beaucoup viennent des républiques espagnoles, les plus nombreux s'élancent en troupes innombrables de tous les ports des États-Unis d'Amérique, qui ont conquis à juste titre pour l'élève de ces intéressants volatiles une supériorité telle, que nul désormais ne se hasardera à leur disputer la palme du puff, de la réclame et du mensonge officiel.

Une maison tout entière avait été mise à la disposition de M. Dubois par le nouveau pouvoir républicain; le gouverneur de la province et le général commandant les troupes campées autour de la ville, prévenus de son arrivée, l'attendaient à la porte même de la maison, à la tête d'un nombreux et brillant état-major.

Le peintre serra la main de son compatriote, le laissa jouir à sa guise des honneurs dont on le comblait, et curieux comme un véritable artiste qu'il était, il se mit un album sous le bras, se glissa à travers la foule rassemblée sur la place Mayor, et s'en alla le nez au vent et les mains dans ses poches courir la ville, en quête d'études à faire ou de types à croquer, préférant chercher l'imprévu que de s'astreindre aux ennuis d'une réception officielle.

Cependant il avait laissé ses chevaux et ses peones avec ceux de M. Dubois, qui n'avait consenti à son éloignement temporaire qu'après lui avoir fait promettre de ne pas choisir une habitation autre que la sienne pendant tout le temps qu'il lui plairait de rester à San Miguel de Tucumán.

L'artiste portait le costume complet des habitants du pays et n'avait rien qui attirât l'attention; aussi lui fut-il facile de circuler à travers les groupes sans être incommodé par la curiosité indiscrète des badauds pour lesquels, surtout à cette époque, un étranger, un Européen particulièrement, était un être extraordinaire qu'ils se figuraient appartenir à une espèce différente de la leur, et auquel ils témoignaient plus de pitié que de bienveillance, à cause de la croyance dans laquelle ils étaient; la plupart croient encore aujourd'hui que les Européens sont des hérétiques demi-hommes et demi-démons, damnés dès le moment de leur naissance.

Rien à notre avis n'est aussi agréable que de s'en aller ainsi, sans préoccupation d'aucune sorte, vaguant à travers la foule, s'isolant au milieu de la multitude, se laissant nonchalamment emporter aux caprices imprévus de la folle du logis, se mêlant parfois indirectement à la joie générale, puis reprenant le cours de ses pensées et redevenant seul au milieu de tous, ne se rattachant que par un invisible chaînon, sans cesse brisé et de nouveau soudé par le hasard, aux événements qui, comme dans un kaléidoscope immense, défilent sous vos yeux; acteur et spectateur à la fois, indifférent ou intéressé à ce qui frappe le regard, coudoyant et effleurant tout sans être soi-même mêlé aux faits qui s'accomplissent.

Le jeune homme, heureux comme un écolier en vacances de s'être si à propos débarrassé de son sérieux compagnon, s'en allait ainsi, admirant les monuments publics, les places, les promenades, lorgnant les femmes qui passaient près de lui avec un doux froufrou soyeux et provocateur, fumant nonchalamment sa cigarette, marchant tout droit devant lui sans savoir où il allait et s'en souciant fort peu, puisqu'il était à la recherche de l'imprévu.

Il atteignit ainsi, sans trop savoir comment, l'Alameda ou promenade de la ville, charmant jardin aux épais ombrages, garnis de massifs de grenadiers et d'orangers en fleurs dont les suaves émanations embaumaient l'atmosphère. Par un singulier hasard, l'Alameda était déserte, toute la population s'était portée dans le centre de la ville et pour un jour avait abandonné cette délicieuse promenade.

Le peintre se réjouit de cette solitude dans laquelle il se trouvait après le bruit, le tohu-bohu auquel il était depuis si longtemps mêlé et qui commençait à lui serrer les tempes et à lui faire éprouver une certaine lassitude morale.

Il chercha de l'œil un banc qu'il découvrit bientôt à demi-caché dans un bosquet d'orangers et s'assit avec un indicible sentiment de bien-être.

Il était environ cinq heures du soir, la brise nocturne se levait et rafraîchissait l'atmosphère embrasée; le soleil, presque au niveau du sol, allongeait démesurément l'ombre des arbres; une foule d'oiseaux cachés dans le feuillage chantaient à pleine gorge, et des milliers de diptères aux ailes transparentes voletaient autour des fleurs dont elles pompaient les sucs en bourdonnant.

Les bruits de la fête n'arrivaient que comme un écho lointain et presque indistinct dans cette solitude qui respirait le calme le plus complet.

Séduit malgré lui par tout ce qui l'entourait et subissant l'influence énervante des parfums exhalés par les fleurs, le jeune homme se laissa aller en arrière, croisa les bras sur la poitrine et, fermant à demi les yeux, il se plongea dans une douce rêverie qui bientôt absorba tout son être et lui fit complètement oublier la réalité pour l'entraîner à sa suite dans le fantastique pays des rêves.

Depuis combien de temps était-il en proie à cette délicieuse somnolence sans nom dans notre langue? Il n'aurait su le dire, lorsque tout à coup il se redressa avec un geste brusque de mauvaise humeur, en prêtant l'oreille et jetant autour de lui un regard mécontent.

Le bruit d'une conversation était arrivé jusqu'à lui.

Cependant, il eut beau sonder l'obscurité du regard, car la nuit était venue, il n'aperçut personne. Il était toujours seul dans le bosquet au fond duquel il s'était retiré.

Il redoubla d'attention; alors il reconnut que les voix qu'il avait entendues étaient celles de deux hommes arrêtés à quelques pas derrière lui et que le massif d'orangers, au milieu duquel il se trouvait, l'empêchait seul d'apercevoir.

Ces deux hommes, quels qu'ils fussent, paraissaient désirer de ne pas être entendus, car ils parlaient à demi-voix, bien qu'avec une certaine animation. Malheureusement, le Français se trouvait si près d'eux, que, malgré lui et quoi qu'il fît pour s'en défendre, il entendait tout ce qu'ils disaient.

«Le diable emporte ces drôles-là! murmura à part lui le jeune homme, de s'aviser de venir parler politique ici; j'étais si bien. Comment m'en aller maintenant?»

Mais de même qu'il entendait ce que disaient ses voisins et jusqu'à leurs plus légers mouvements, ceux-ci probablement l'auraient entendu s'il avait essayé de quitter la place. Force lui fut donc, bien qu'en maugréant, de se tenir coït et de continuer à entendre la conversation des deux hommes, conversation nullement faite pour le rassurer et qui d'instant en instant prenait des proportions fort inquiétantes pour un tiers appelé à en être, malgré lui, le confident.

Nous avons dit quelle horreur profonde le peintre professait pour la politique; le lecteur comprendra facilement quelle devait être son anxiété, en entendant des choses telles que celles que nous allons rapporter.

«Ces nouvelles sont certaines? disait un des interlocuteurs à l'autre.

—Je les tiens d'un témoin oculaire, répondit le second.

—¡Caramba! fit le premier en élevant un peu la voix, ainsi nous pouvons espérer de voir bientôt le général dans ces parages.»

Le peintre tressaillit; il lui sembla reconnaître cette voix, sans qu'il lui fût possible de se souvenir où il l'avait entendue précédemment.

«Ainsi les insurgés ont été battus, continua le même interlocuteur.

—A plate couture, capitaine; je vous le répète, à la bataille de Villuma, le général Pezuela les a poursuivis plus de six lieues, l'épée dans les reins.

—Bravo! Et que fait-il maintenant?

—¡Caray! Il marche en avant donc! Et en doublant les étapes afin d'arriver plus vite; malheureusement, selon toutes les prévisions, il ne pourra être ici que dans deux mois.

—C'est bien tard.

—Oui; mais cela vous laisse toute latitude pour préparer vos batteries.

—C'est vrai; toutefois la mission dont me charge le général est hérissée de difficultés. Les insurgés sont en nombre autour de la ville, ils font bonne garde; s'il ne s'agissait que d'enlever deux ou trois et même dix députés, peut être pourrais-je répondre de la réussite; mais songez donc, mon cher comte, qu'il ne s'agit de rien moins que de faire disparaître soixante ou quatre-vingts personnes.

—Je ne vous comprends pas.

—C'est juste, reprit le capitaine; arrivé aujourd'hui même dans la ville et ne vous étant encore abouché qu'avec moi, vous ignorez ce qui se passe.

—Entièrement, reprit celui auquel on avait donné le titre de comte.

—Voici le fait en deux mots: les insurgés veulent frapper un grand coup; à cet effet ils réunissent ici à Tucumán un congrès composé des députés de chaque district révolté; ce congrès a pour mission de proclamer l'indépendance de Buenos Aires et de toute la Banda Oriental.

—¡Sangre de Dios! Êtes-vous sûr de cela? s'écria le comte avec stupeur.

—D'autant plus sûr que je le sais par un de mes cousins qui est lui-même un de ces députés et qui n'a pas de secret pour moi.

—¡Cuerpo de Cristo! Voilà qui est fâcheux! Le général sera furieux lorsque je le lui apprendrai.

—J'en suis convaincu, mais que faire?

—L'empêcher par tous les moyens.

—C'est impossible, les moyens nous manquent complètement; je ne dispose que d'une centaine d'hommes avec lesquels je ne puis rien tenter, d'autant plus que nous jouons de malheur en ce moment: la population est fanatisée par le succès que le chef des montoneros, Zèno Cabral a remporté, il y a deux jours, sur les troupes royales commandées par le colonel Acevedo.

—Ce succès est tout ce qu'il y a de plus apocryphe, mon cher capitaine, je vous en donne ma parole d'honneur; tout s'est borné à une escarmouche sans conséquence entre fourrageurs.

—Je l'admets; il est même certain qu'il en est ainsi, mais nul ne le croira dans la ville; donc, l'échec doit être considéré comme réel.

—Eh bien! Qu'importe! Laissons ces gens dans leur erreur et profitons-en pour agir: maintenant qu'ils se croient invincibles et qu'ils s'amusent à tirer leur poudre en cohetes, nous pourrons peut-être tenter un coup de main hardi sur la ville.

—Votre idée n'est pas mauvaise, je vous avoue même qu'elle me sourit assez, seulement elle demande à être mûrie. Il faudrait éloigner adroitement les troupes campées aux environs et profiter de leur absence pour essayer une surprise.

—Alors il serait on ne peut plus facile de s'emparer des députés.

—N'allons pas si vite en besogne; voyons d'abord quelles sont les forces dont nous disposons pour cette expédition, qui ne laisse pas que d'être fort périlleuse et qui offre, je ne vous le cache pas, très peu de chance de succès.

—Discutons, soit, je ne demande pas mieux.»

Le peintre, mis de plus en plus mal à son aise par ces confidences qui prenaient pour lui une tournure des plus graves, et voulant à tout prix sortir de la position perplexe dans laquelle il se trouvait, car il comprenait instinctivement qu'il avait affaire à des conspirateurs et qu'il y allait de sa vie s'il était découvert, prit une résolution qui lui parut une inspiration du ciel. Ne voulant pas continuer à être plus longtemps en tiers dans des secrets de cette importance, il résolut de se découvrir lui-même. Il ne se dissimula pas que les premiers moments seraient, pour lui, difficiles à passer, lorsque les deux hommes sauraient que leur conversation avait été entendue d'un bout à l'autre; mais il préféra risquer cette chance incertaine de sauver sa vie que de se fier plus longtemps au hasard.

Émile était d'une témérité folle, qui ne faisait jamais de concessions au danger; au contraire, il allait toujours tête baissée en avant; le lecteur a déjà été à même de s'en apercevoir, mais cette fois, contrairement à ses habitudes, il usa d'une certaine prudence avant de révéler sa présence aux inconnus.

Il arma doucement, sous son poncho, ses pistolets qu'il tint à la main, prêt à s'en servir si besoin était, puis, se levant du banc sur lequel jusqu'à ce moment il était demeuré assis:

«¡Hola! caballeros, dit-il d'une voix haute bien que contenue pour ne pas être entendu d'autres personnes, si par hasard il s'en trouvait aux environs, que de celles auxquelles il s'adressait: prenez garde! Il y a ici des oreilles qui vous entendent.»

Les deux hommes poussèrent une exclamation de surprise et de terreur, puis il y eut un craquement formidable dans le bosquet, et ils apparurent en face du jeune homme, tenant chacun un sabre d'une main et un pistolet de l'autre, le visage bouleversé par la colère et l'épouvante.

Mais ils s'arrêtèrent soudain.

Le jeune homme se tenait immobile devant eux, les pistolets aux poings.

«Halte! Et parlementons,» dit-il froidement.

Cette scène avait quelque chose d'étrange et de saisissant.

Dans ce bosquet d'orangers en fleur, aux reflets argentés de la lune, au milieu de cette tranquillité profonde, au sein de cette nature calme à laquelle le silence imposant de la nuit imprimait un certain cachet de majesté, ces trois hommes posés ainsi face à face, se mesurant de l'œil et prêts à en venir aux mains, formaient un contraste des plus tranchés avec ce qui les entourait.

«Parlementer, dit le comte, à quoi bon?

—A ne pas se tuer comme des brutes, sans savoir pourquoi, répondit le peintre.

—Un traître mérite la mort!

—Je vous l'accorde, mais je ne suis pas un traître, moi, puisque je vous préviens, lorsqu'il m'aurait été si facile de rester silencieux jusqu'à ce que j'eusse pénétré tous vos secrets.»

Cette observation, fort logique du reste, parut produire une certaine impression sur les deux hommes.

«Alors pourquoi ces armes? reprit le comte d'un ton évidemment plus radouci.

—Pour éviter ce qui serait incontestablement arrivé, si je n'avais pas eu la précaution de m'en munir.

—Vous nous espionniez donc?

—Nullement, j'étais ici bien avant vous, au contraire; le bruit de votre conversation m'a réveillé de l'espèce de somnolence dans laquelle j'étais tombé, et, ne me souciant nullement d'être, contre votre volonté, en tiers dans vos secrets, j'ai pris le parti de vous avertir. Voilà la vérité tout entière.

—Qui nous le prouve? reprit durement le comte.

—Je crois, Dieu me pardonne, caballero, répondit avec hauteur le jeune homme, que vous vous permettez de douter de mes paroles?

—Qui donc êtes-vous, señor, pour qu'on doive vous croire ainsi au premier mot?

—Moi! fit en riant le jeune homme, bien peu de chose auprès de vous, un pauvre peintre français, mais honnête, vive Dieu! Jusqu'au bout des ongles.

—Ah! Voilà mon homme, s'écria le second étranger, qui jusque-là était demeuré muet; je le reconnais maintenant! Rengainez votre sabre et quittez votre pistolet, mon cher comte; des armes sont de trop ici.

—Je le veux bien, si telle est votre opinion, capitaine, répondit le comte avec hésitation; cependant, il me semble que dans une circonstance aussi sérieuse....

—Bas les armes! Vous dis-je, interrompit le capitaine, qui déjà avait fait disparaître les siennes, je réponds corps pour corps de ce cavalier.

—Soit, dit le comte, mais la prudence exigerait....

—Quoi? Puisque ce caballero vous donne sa parole et que cette parole est corroborée par la mienne; cela est suffisant, il me semble,» reprit le capitaine avec un commencement d'impatience.

Le jeune homme voyant que ses adversaires n'avaient plus, en apparence, d'intentions hostiles, désarma tranquillement ses pistolets et, les repassant à sa ceinture, il se tourna vers celui des deux étrangers qui était si à l'improviste venu à son secours.

«Je vous remercie, señor, dit-il, de la bonne opinion que vous voulez bien avoir de moi; bien que votre voix ne me soit pas inconnue, cependant je serai heureux qu'il vous plût de rafraîchir mes souvenirs, en m'apprenant, si cela vous est possible, où j'ai eu l'avantage de vous rencontrer précédemment.

—¡Vive Dios! señor don Emilio, reprit-il d'un ton de bonne humeur, vous avez la mémoire courte.

—Comment vous savez mon nom?

—Et vous-même savez le mien, à moins que vous ne l'ayez oublié aussi; ce qui ne m'étonnerait pas, d'après ce que je vois.

—Je suis réellement confus, señor, mais je vous jure que je ne me rappelle pas le moins du monde où nous nous sommes vus déjà.

—Allons, puisqu'il faut absolument que je vous redise mon nom, je m'exécute; je suis don Lucio Ortega.

—Le capitaine espagnol avec lequel je me suis battu! s'écria-t-il avec surprise.

—Et que vous avez si dextrement désarmé. C'est moi-même, oui, caballero.

—Oh! Comment ai-je pu oublier cette rencontre qui m'a laissé un si charmant souvenir, dit-il en lui tendant la main.

—Ainsi, ce señor est de vos amis? reprit le comte.

—Oui, mon cher comte, et des plus intimes même.

—Pardonnez-moi d'insister; mais vous savez quelles seraient les conséquences d'une indiscrétion?

—Elles seraient terribles; continuez.

—Et vous vous croyez toujours autorisé à répondre de la discrétion de ce caballero?

—Comme de la mienne, je vous le répète.

—C'est bien; agissez à votre guise alors, reprit-il d'un ton bourru.

—Écoutez, fit le capitaine, je comprends combien, vous qui ne connaissez pas ce señor, vous devez conserver d'inquiétude au fond du cœur; nous ne jouons pas un jeu d'enfant, en ce moment; nous engageons notre tête dans une partie désespérée; chacun de nous a le droit de demander à ses associés des comptes sévères de leur conduite.

—En effet, il doit, il me semble, en être ainsi.

—Fort bien! Ces comptes, je vais vous les rendre. Malgré lui, et sans l'avoir désiré, don Emilio a surpris des secrets de la plus haute gravité; ces secrets, je suis convaincu qu'il les conservera au fond de son cœur, mais cette certitude que j'ai, moi, vous ne la partagez pas; cela est votre droit, je n'ai rien à y objecter, sinon que, dans le but seul de vous rassurer, je prendrai, vis-à-vis de mon ami, toutes les précautions que vous exigerez. Bien entendu que ces précautions n'auront rien de blessant pour l'honneur, ni même pour l'amour-propre de don Emilio, que je tiens, avant tout, pour mon ami et que je veux ménager quand même.

—Je me joins au capitaine, dit vivement le jeune homme, et je me mets complètement à votre disposition pour tout ce qu'il vous plaira d'exiger de moi; je vous confesse humblement que la politique me cause une peur atroce, et que j'éprouve le regret le plus vif et le plus sincère de m'être si malencontreusement trouvé ici lorsqu'il m'aurait été si facile d'être autre part, où, sans contredit, j'aurais été beaucoup mieux.»

La gravité du comte ne tint pas contre cette boutade prononcée avec une désespérante naïveté; il éclata de rire.

«Vous êtes un charmant compagnon, dit-il, et bien que notre liaison ait commencé sous des auspices assez hostiles, j'espère qu'elle sera durable; que bientôt vous deviendrez de mes amis et que je serai des vôtres.

—Ce sera un grand honneur pour moi, monsieur le comte, répondit-il en s'inclinant.

—Maintenant que vous avez mis un pied dans nos secrets, il faut que vous y entriez tout à fait.

—Est-ce donc bien obligatoire?

—C'est de toute nécessité.

—J'admire comme depuis quelques jours le hasard se plaît à me poursuivre et s'obstine à faire de moi un homme politique, quand je serais si heureux de ne peindre que des tableaux, moi qui ne suis venu que pour cela en Amérique; j'ai eu là une triomphante idée par exemple, et j'ai bien choisi mon temps!

—Il faut provisoirement en prendre votre parti.

—Je le sais bien, et voilà justement pourquoi j'enrage, mais dès qu'il me sera possible de faire autrement, je ne me le ferai pas répéter deux fois, je vous le certifie.

—Jusqu'à nouvel ordre, il est indispensable que vous demeuriez avec nous, que vous soyez en quelque sorte notre prisonnier; mais rassurez-vous, votre captivité ne sera pas bien dure, nous vous la rendrons, ou du moins nous nous efforcerons de vous la rendre aussi agréable que possible.

—Ainsi vous m'enlevez jusqu'à mon libre arbitre, dit le peintre avec un accent tragi-comique.

—Il le faut provisoirement.

—Hum! Allons, j'y consens, diable soit de la politique! Qu'avais-je besoin aussi de venir à San Miguel accompagner ce vieux Dubois.»

Les deux hommes tressaillirent à ce nom.

«Vous connaissez le duc de Mantoue? s'écrièrent-ils.

—Ah! Ah! Vous savez de qui je veux parler, il paraît? fît-il avec surprise.

—Le duc de Mantoue, l'ancien conventionnel, sénateur sous l'Empereur Napoléon, venu en Amérique sous le nom de Louis Dubois, dit le comte.

—C'est bien cela. Pourquoi donc me recommandait-il si fort de ne pas lui donner son titre?

—Parce qu'il espérait ne pas être connu; il vient, chassé par les Bourbons pour avoir voté la mort du roi Louis XVI, chercher un refuge en ce pays et prêter aux insurgés l'appui de son expérience en matière de révolution.

—Le fait est qu'il doit en savoir long sur ce chapitre, dit le peintre en riant.

—Mais que disiez-vous donc sur lui; se trouve-t-il réellement à San Miguel?

—Je l'ai aidé moi-même à y entrer aujourd'hui.

—Vous?

—Parbleu! Un compatriote ... et tenez, capitaine, nous étions ensemble quand j'ai eu l'honneur de vous rencontrer.

—Comment, ce grand vieillard à la mine si altière et aux traits si imposants, qui se tenait si droit à cheval à vos côtés?...

—C'était lui-même.

—Oh! Si je l'avais su! s'écria le capitaine d'un air de dépit.

—Qu'auriez-vous donc fait?

—Je l'aurais enlevé, ¡vive Dios!

—Alors, il est heureux que vous l'ayez ignoré, parce que, probablement, il y aurait eu une chaude escarmouche entre nous.»

Le capitaine ne releva pas cette parole.

«Venez, dit-il.

—Où me conduisez-vous?

—Au Cabildo.

—Au Cabildo! Pourquoi faire?

—Le gouverneur donne aujourd'hui un grand bal; nous y passerons quelques instants.

—Hum! Je crains bien que cela cache quelque manoeuvre politique?

—Peut-être.

—Pourvu que je ne m'y trouve pas encore mêlé malgré moi.

—Je tâcherai de vous laisser ignorer ce qui se passera.

—Je vous en aurai une grande reconnaissance. Enfin, à la grâce de Dieu.»

Les trois hommes, désormais réconciliés, quittèrent le bosquet, sortirent de l'Alameda et se dirigèrent vers le Cabildo en causant amicalement entre eux.

Les rues étaient illuminées et la population se divertissait de plus en plus à tirer des cohetes.

V

LA MONTONERA.

Montonero dont le féminin est montonera, est un mot essentiellement américain, bien que sa racine soit incontestablement espagnole. Il signifie littéralement, monceau, amas, ramassis; pris dans la mauvaise acception du mot, une montonera veut dire une réunion de gens de sac et de corde, de bandits sans foi ni loi, de voleurs de grand chemin.

Mais telle n'était pas la signification qu'on lui donnait dans le principe.

On entendait par montonera une cuadrilla, une guérilla composée de bannis politiques, d'insurgés qui faisaient la guerre en partisans à leurs risques et périls, mais braves et honnêtes.

Les Espagnols leur imposèrent au commencement du soulèvement des colonies contre la métropole, afin de les flétrir dans l'opinion publique, ce nom dont ils se glorifièrent et qu'ils tinrent à honneur de porter.

Mais lorsque la guerre civile dégénéra en lutte fratricide des citoyens entre eux; que les Espagnols furent vaincus et contraints d'abandonner le Nouveau Monde, les montoneras dégénérèrent, les hommes véreux de tous les partis vinrent s'abriter sous leurs bannières et y chercher l'impunité de leurs crimes. Elles ne furent plus alors qu'un ramassis de bandits sinistres, ressemblant à s'y méprendre à ces bandes d'écorcheurs et de routiers du moyen âge qui désolèrent l'Europe pendant si longtemps, et que les gouvernements furent, pendant plus de deux siècles, impuissants à détruire ou seulement à réprimer.

Semblant avoir recueilli les traditions de leurs devanciers du vieux monde, les montoneros commencèrent à désoler les campagnes, à piller les haciendas, à mettre à rançon les villes trop faibles pour leur opposer une résistance énergique; et, servant toutes les causes moyennant finance, ils adoptèrent tour à tour tous les partis, les trahissant sans remords les uns après les autres, et ne voyant dans la guerre civile qu'un but: le pillage.

A l'époque où se passe notre histoire, bien que les montoneros fussent déjà dégénérés de leur première loyauté, et que nombre de gens sans aveu fussent parvenus à se glisser dans leurs rangs, cependant ils conservaient encore, du moins en apparence, les principes de patriotisme chevaleresque qui avaient présidé à leur création, et leur nom n'inspirait pas, ainsi que cela arriva plus tard, la terreur aux honnêtes gens et aux citoyens paisibles qu'ils s'étaient donné la mission de protéger et de défendre.

Dans une verte vallée, au pied d'une colline boisée d'une médiocre hauteur, sur le bord même du río Tucumán, à environ une quinzaine de lieues de la ville de San Miguel, une troupe de cavaliers dont le nombre pouvait monter à trois cents environ était arrêtée, ou, pour mieux dire, campée dans une position délicieuse.

Les soldats, tous revêtus du costume des gauchos de la pampa, les traits énergiques et le visage hâlé par le soleil, mais d'une apparence sauvage et farouche, étaient pour la plupart armés non seulement de sabres et de fusils, mais encore d'une longue et forte lance dont le fer était garni d'une banderole d'un rouge vif.

Couchés ou assis au pied des figuiers et des orangers, ils avaient planté leurs lances en terre et jouaient, causaient ou dormaient, tandis que leurs chevaux erraient à l'aventure, paissant l'herbe verte de la plaine.

Quelques sentinelles, disséminées sur des hauteurs assez éloignées, immobiles comme des statues de bronze florentin dont elles avaient les tons chauds et cuivrés, veillaient à la sûreté commune.

Ces hommes, dont la réputation de bravoure était célèbre dans toute la Banda Oriental, composaient la montonera du célèbre Zèno Cabral, celui-là même qui avait, disait-on, eu quelques jours auparavant maille à partir avec les troupes royales, et dont la ville de San Miguel célébrait la victoire à grand renfort de cris et de pétards.

Ce campement sauvage et primitif, qui ressemblait plutôt à une halte de bandits qu'à toute autre chose, avait une apparence des plus pittoresques, et qui aurait fait l'admiration d'un peintre à la manière dé Salvator Rosa.

Presque au centre du campement, au sommet d'un monticule d'une pente presque insensible, plusieurs hommes dont les vêtements et les armes étaient en meilleur état et les traits moins farouches que ceux de leurs compagnons, étaient assis sur l'herbe et causaient tout en fumant leur cigarette.

Ces hommes étaient les officiers de la montonera.

Au milieu d'eux se trouvait leur chef, ou le général, ainsi qu'ils le nommaient.

Ce chef était un tout jeune homme paraissant au plus vingt-deux ans, aux traits fins et délicats, aux manières douces et gracieuses qui, aux yeux d'un indifférent, aurait paru peu en état de commander à des hommes comme ceux qui s'étaient volontairement rangés sous sa bannière; mais un observateur ne se serait pas trompé à l'expression énergique répandue sur son beau et calme visage, à l'ampleur peu commune de son front pur et bien dessiné, et au regard d'aigle qui s'échappait de ses yeux noirs et bien ouverts. Une sombre mélancolie semblait répandue sur ses traits, et ce n'était qu'avec des difficultés extrêmes que ses compagnons, jeunes gens de son âge pour la plupart et appartenant aux premières familles du pays, réussissaient à de longs intervalles à amener un sourire triste sur ses lèvres.

La tête appuyée sur la main droite, frisant sans y songer de la main gauche ses longues et soyeuses moustaches noires, il laissait errer, sans but apparent, ses regards sur l'immense et magnifique panorama qui se déroulait devant lui, ne répondant que par des monosyllabes aux questions qu'on lui adressait et semblant s'absorber dans une pensée intime.

Ses officiers, voyant toutes leurs avances repoussées par leur chef, avaient pris le parti de l'abandonner à ses réflexions quelles qu'elles fussent, puisqu'il paraissait s'y complaire, et s'étaient mis à causer et à rire entre eux, lorsque tout à coup une quarantaine de cavaliers apparurent à l'horizon se dirigeant à toute bride vers l'endroit où la montonera était campée.

«Eh! dit un des officiers en plaçant sa main en abat-jour sur ses yeux, qui peuvent être ces cavaliers?

—Ce sont des nôtres, sans doute, puisque les sentinelles les ont laissé passer sans donner l'alarme, répondit un autre officier.

—Avons-nous donc des batteurs d'estrade aux environs?

—Je ne l'assurerais pas, mais comme le général avait parlé de détacher le capitaine Quiroga avec une vingtaine de soldats pour surveiller les défilés de la Sierra, et que je ne le vois pas parmi nous, c'est que probablement le général a donné suite à son projet.

—Ce serait alors sa troupe qui nous rejoindrait?

—Je le crois; du reste, nous ne tarderons pas à savoir à quoi nous en tenir.»

Les cavaliers arrivaient toujours grand train: ils se trouvèrent bientôt assez rapprochés pour qu'il fût possible de les reconnaître.

«Vous ne vous étiez pas trompé, don Juan Armero, reprit le premier officier, c'est effectivement le capitaine Quiroga; je distingue d'ici son long corps maigre qui semble jouer dans ses habits, et sa face anguleuse et bourrue qui le fait ressembler à un oiseau de nuit.

—Le fait est, répondit don Juan, que le digne capitaine est facile à reconnaître; mais vous devriez plus le ménager, don Estevan; vous savez que le général l'aime beaucoup et peut-être lui déplairait-il d'en entendre parler ainsi.

—Au diable! Si j'en dis du mal; le capitaine Quiroga est un brave et digne soldat que j'aime et que j'apprécie fort moi-même; mais cela ne va pas jusqu'à lui trouver la tournure d'un Adonis.

—Ce dont il se soucie fort peu sans doute, señores, dit Zèno Cabral en se mêlant tout à coup à la conversation; il se contente d'être un de nos officiers les plus braves et les plus expérimentés, et cela suffit.

—¡Caramba! Général, et nous aussi nous l'aimons tous, ce vieux brave, qui pourrait être notre père, et qui nous conte, pendant les nuits de bivouac, de si bonnes histoires de l'ancien temps.»

Le chef des partisans sourit sans répondre.

«Mais que nous amène-t-il ici? s'écria tout à coup don Estevan Albino, l'officier qui le premier avait parlé, Dieu me pardonne si je n'aperçois pas les plis d'une robe et si je ne vois pas flotter une mantille.

—Deux robes et deux mantilles, s'il vous plaît, don Estevan, et même davantage, si je ne me trompe, répondit plus posément don Juan Armero.

—¡Válgame Dios! dit en riant le jeune officier, le vieux reître nous amène toute une volée de cotillons.»

Les officiers se levèrent; quelques-uns ouvrirent des lorgnettes et se mirent à examiner attentivement la troupe qui arrivait, se perdant en commentaires sur la prise faite par le vieil officier, et qu'il amenait avec lui.

Zèno Cabral était retombé dans son mutisme, indifférent en apparence à ce qui se passait autour de lui, mais la rougeur fébrile qui colorait son visage et le froncement de ses sourcils démentaient ce calme affecté et dénotaient qu'il était en proie à une vive émotion intérieure.

Cependant, les cavaliers traversaient rapidement la plaine et s'approchaient de plus en plus, se dirigeant vers le groupe d'officiers, reconnaissable au drapeau buenos-airien, dont la hampe était fichée en terre auprès du général et qui flottait en longs plis au caprice de la brise.

Sur le passage des cavaliers, les montoneros se relevaient, les regardaient curieusement; puis ils les suivaient en riant et en ricanant entre eux, si bien que lorsqu'ils atteignirent le pied du monticule où les attendaient les officiers, ils se trouvèrent littéralement enveloppés d'une foule compacte que le capitaine Quiroga se vit contraint d'écarter à coups de bois de lance, ce dont, du reste, il s'acquitta avec un flegme et un sang-froid imperturbables.

Les officiers n'avaient point calomnié le digne capitaine. A part la différence du costume, il ressemblait trait pour trait à don Quichotte, lors de sa deuxième sortie.

C'était le même corps long et efflanqué, le même visage maigre et anguleux, au front déprimé, aux yeux caves, au nez recourbé en bec d'oiseau, aux mâchoires larges, à peine garnies de quelques dents gâtées, aux longues moustaches grises et aux pommettes saillantes et violacées.

Et, pourtant, cet ensemble excentrique, ainsi qu'on dirait aujourd'hui, n'avait rien de ridicule; cette singulière physionomie était éclairée par une telle expression de bravoure, de franchise et de bonté, qu'à première vue on se sentait malgré soi entraîné vers ce vieil officier, car il avait au moins cinquante ans, et tout disposé à l'aimer.

Les soldats riaient à se tordre en recevant les coups de bois de lance que leur distribuait généreusement le capitaine, et ce fut à grand-peine qu'il parvint à s'en débarrasser.

«Diable soit des curieux! dit le bon capitaine, en mettant lestement pied à terre, ils ne me laisseront pas approcher du général.»

Et, suivi d'une partie de ses soldats, qui ainsi que lui avaient quitté la selle, il gravit le monticule où les officiers étaient réunis.

Les soldats conduisaient plusieurs prisonniers au milieu d'eux; parmi ces prisonniers se trouvaient des femmes, dont deux paraissaient, par leur costume, leurs manières, appartenir à la haute société.

Les montoneros, malgré l'indiscrète curiosité qui les animait, n'avaient pas osé, par respect pour leur chef, dépasser la limite naturelle tracée par le pied du monticule. Groupés en désordre autour des soldats demeurés à la garde des chevaux, ils fixaient des regards ardents sur les officiers.

Ceux-ci s'étaient rangés à droite et à gauche de Zèno Cabral et avaient livré un libre passage au capitaine Quiroga et à ceux qu'il amenait avec lui. Zèno Cabral s'était levé lentement, et la main appuyée sur la poignée de son sabre, le visage froid et impassible, les sourcils froncés, il attendait que son subordonné prît la parole.

Le capitaine, après avoir d'un geste ordonné de s'arrêter à ceux qui le suivaient, fit quelques pas en avant et, après avoir salué militairement, il demeura immobile sans prononcer un mot. Parmi toutes ces qualités, le digne capitaine comptait celle de ne pas être orateur; son mutisme était passé en proverbe dans la cuadrilla.

Don Zèno comprit que, s'il n'interrogeait pas le capitaine, celui-ci ne se résoudrait jamais à parler le premier; il fit un effort sur lui-même et affectant une indifférence fort loin sans doute de sa pensée:

«Vous voici donc de retour, capitaine Quiroga? dit-il.

—Oui, général, répondit laconiquement l'officier.

—Et avez-vous complètement rempli la mission délicate que je vous avais confiée?

—Je le crois, général.

—Vous avez surpris les ennemis de la patrie?

—Ceux-là ou d'autres, général, je me suis emparé des gens que vous m'aviez désignés lorsqu'ils ont débouché du ravin; maintenant, s'ils sont ennemis de la patrie ou non, je l'ignore, cela ne me regarde pas.

—C'est juste,» fit don Zèno Cabral, qui traînait évidemment la conversation en longueur et hésitait à en attaquer le point réellement intéressant pour lui.

Le capitaine ne répondit pas.

Don Zèno reprit au bout d'un instant, en tourmentant, avec une colère contenue, la dragonne de son sabre:

«Mais enfin qu'avez-vous fait?»

En ce moment, une des prisonnières écarta par un geste brusque le capitaine, et faisant un pas en avant:

«Ne le savez-vous pas, don Zèno Cabral,» dit-elle d'une voix ironique et hautaine en rejetant, d'un geste plein de noblesse, sur ses épaules le rebozo de dentelles noires qui voilait son visage.

Les officiers étouffèrent un cri d'admiration à la vue de la beauté souveraine de cette femme.

Don Zèno Cabral fit un pas en arrière en se mordant les lèvres avec dépit, tandis que son visage se couvrait d'une pâleur mortelle.

«Madame, dit-il, les dents serrées, vous êtes prisonnière, et ne devez parler, ne l'oubliez pas, que si on vous interroge.»

Un sourire de mépris crispa les lèvres de la dame: elle haussa légèrement les épaules et fixa sur le partisan un regard d'une expression telle que, malgré lui, il détourna les yeux.

Cette femme, dans toute la force et la plénitude de sa beauté, paraissait âgée de vingt-sept à vingt-huit ans, bien qu'en réalité elle en eût environ trente-trois. Ses traits, d'une régularité de lignes extrême, réalisaient l'idéal de la beauté romaine; ses yeux noirs, pleins de feu et de passion, son front pur, sa bouche mignonne, sa peau fine et veloutée, son teint légèrement doré par le soleil, et, plus que tout, l'expression hautaine et railleusement cruelle de sa physionomie saisissait et inspirait pour elle une répulsion dont il était impossible de se rendre compte au premier abord; sa taille majestueuse, ses gestes pleins de noblesse, tout en cette femme, par un contraste inexplicable, effrayait au lieu d'attirer. On devinait les rugissements de la bête fauve dans les modulations harmonieuses de sa voix, et les griffes du tigre apparaissaient sous ses ongles roses.

«Prenez garde à ce que vous faites, caballero, reprit-elle; je suis étrangère, moi; je voyage paisiblement; nul n'aie droit de m'arrêter, ou seulement d'entraver ma course.

—Peut-être, madame, répondit froidement le partisan; mais, je vous le répète, lorsque je vous interrogerai, alors, mais alors seulement, je vous permettrai de me répondre.

—Suis-je donc tombée entre les mains de bandits sans foi ni loi? reprit-elle avec mépris. Suis-je au pouvoir d'écumeurs du désert? Du reste, la façon dont jusqu'à présent j'ai été traitée, et la vue de l'homme devant lequel on m'a conduite, me le feraient supposer.»

Un murmure de colère, réprimé aussitôt par un geste de Zèno Cabral, s'éleva parmi les officiers à cette imprudente provocation.

«Où est le guide que nous soupçonnions de trahison! dit le partisan en se retournant vers le capitaine.

—Je m'en suis emparé, répondit celui-ci.

—Fort bien. Avez-vous acquis des preuves de sa trahison?

—D'irrécusables, mon général.

—Qu'on l'amène.»

Il se fit un mouvement parmi les soldats; quelques-uns se détachèrent du groupe qui entourait les prisonniers et amenèrent, en le rudoyant, devant leur chef un métis à la mine chafouine, aux yeux louches et aux membres trapus, que, pour plus de sûreté sans doute, ils avaient solidement garrotté avec un lasso.

Don Zèno Cabral considéra un instant cet homme, qui se tenait humble et tremblant devant lui, avec un singulier mélange de pitié et de dégoût.

«Vous êtes convaincu de trahison, lui dit-il enfin. J'ai le droit de vous faire pendre; je vous accorde cinq minutes pour recommander votre âme à Dieu.

—Je suis innocent, noble général, murmura le misérable en tombant à genoux et en courbant craintivement la tête.»

Le partisan haussa les épaules et se retourna vers les officiers avec lesquels il commença à causer à voix basse, d'un air indifférent, sans paraître écouter les prières que le prisonnier continuait à lui adresser d'un ton pleurard.

Trois ou quatre minutes s'écoulèrent. Un silence funèbre planait sur la foule attentive des montoneros.

C'est toujours une chose grave qu'une condamnation à mort, prononcée froidement, résolument et sans appel, même pour des hommes habitués à jouer leur vie sur un coup de dé, comme ceux qui assistaient à cette scène; aussi, malgré eux, se sentaient-ils saisis d'un secret effroi, augmenté encore par les notes dolentes de la voix du misérable qui se tordait de peur au milieu d'eux et implorait en sanglotant la pitié de leur chef.

Celui-ci se retourna et, faisant un signe au capitaine Quiroga:

«Il est temps, dit-il.

—Caray, dit le capitaine, il y a assez longtemps que le pícaro cherche la potence, il ne l'aura pas volée; ce sera au moins une satisfaction pour lui à son dernier moment.»

Cette singulière boutade de la part d'un homme qui parlait si peu d'habitude, étonna tout le monde et, changeant subitement le cours des idées des partisans, les fit éclater en rires moqueurs et en quolibets à l'adresse du condamné, qui dès lors perdit tout espoir.

Un soldat était monté sur un arbre situé à quelques pas seulement, et avait attaché son lasso à la maîtresse branche. Le capitaine ordonna que l'espion fût amené sous l'arbre, et un nœud coulant fut immédiatement jeté autour de son cou.

«Arrêtez! s'écria la prisonnière en s'interposant vivement, cet homme est à moi; prenez garde à ce que vous allez faire.»

Il y eut un instant d'hésitation; le misérable respira, il se crut sauvé.

«Prenez garde vous-même, señora, répondit durement Zèno Cabral, moi seul commande ici.

—Je suis la marquise de Castelmelhor, reprit-elle, l'épouse du général de Castelmelhor; chaque goutte du sang de cet homme coûtera la vie à des milliers de vos compatriotes.

—Vous êtes étrangère, madame, femme, vous l'avez dit vous-même, d'un général Portugais qui est entré il y a quelques jours à peine sur notre territoire pour le ravager; songez à vous, et n'intercédez pas davantage pour ce misérable.

—Mais, fit-elle avec une ironie cruelle, n'êtes-vous pas Portugais vous-même, señor, Portugais d'origine, du moins?

—Assez, madame; par respect pour vous-même, n'insistez pas; cet homme est coupable, il est condamné, il doit mourir, il mourra.»

En ce moment, une seconde femme qui jusqu'à ce moment était demeurée confondue au milieu des prisonniers, s'élança vivement en avant, et saisissant par un geste fébrile le bras du partisan, tandis que des larmes inondaient son visage pâli par l'émotion:

«Et à moi, don Zèno, s'écria-t-elle avec une expression navrante, et à moi! Si je vous demandais la grâce de cet homme, me la refuseriez-vous?

—Oh! s'écria le partisan avec désespoir, vous ici, vous doña Eva!

—Oui, moi, moi, don Zèno, qui vous supplie par ce que vous avez de plus cher, de pardonner.»

Le partisan la considéra pendant quelques secondes avec une expression d'amour, de colère et de douleur impossible à rendre, tandis que, haletante, désolée, les yeux pleins de larmes et les mains jointes, presque agenouillée devant lui, elle lui adressait une prière muette; puis, tout à coup, faisant un effort suprême sur lui-même et reprenant son masque froid et impassible, il se redressa et, croisant les bras sur la poitrine:

«C'est impossible, dit-il; obéissez, capitaine.»

Celui-ci ne se fit pas répéter l'ordre. Le misérable espion, saisi par des mains de fer, fut enlevé dans l'espace et lancé dans l'éternité avant d'avoir eu même une parfaite perception de ce dénoûment imprévu.

La jeune fille, car la personne qui avait essayé vainement de s'interposer entre la justice et la clémence du partisan, était une jeune fille, presque une enfant, âgée de quinze ans à peine, saisie d'effroi à la vue de ce hideux spectacle, terrifiée par les cris d'une joie brutale proférés par les soldats, s'était affaissée sur elle-même, les bras pendants, la tête penchée sur la poitrine, à demi évanouie, son beau et doux visage était couvert d'une pâleur mortelle; les longues tresses de ses cheveux tombaient en désordre sur ses épaules, et ses yeux si doux et si tendres, dont l'azur semblait refléter le bleu du ciel, étaient voilés et éteints par la douleur, tandis qu'un mouvement nerveux agitait tout son corps.

La marquise s'approcha d'elle, la releva froidement et lui montrant le partisan d'un geste de souverain mépris.

«Debout! Ma fille, lui dit-elle, cette posture ne convient qu'aux suppliants ou aux coupables, et vous n'êtes, grâce à Dieu, ni l'un ni l'autre! Ne vous avais-je pas prévenue que cet homme avait un cœur de tigre?

—Oh! Ma mère! Ma mère! s'écria-t-elle en cachant son visage dans son sein, que je souffre!»

A ces paroles prononcées avec une expression déchirante, le partisan fit un brusque mouvement comme pour s'élancer Vers la jeune fille.

Mais la marquise, se redressant avec une fierté léonine, le cloua en place d'un regard méprisant.

«Arrière, señor! lui dit-elle; ni ma fille, ni moi, nous ne vous connaissons. Nous sommes vos prisonnières; si vous l'osez, faites-nous tuer aussi, comme vous nous en avez presque menacées.»

A cette voix dont l'accent cruel le rappela subitement à lui-même, le partisan reprit son sang-froid et répondit d'un ton incisif:

«Non pas vous, madame; nous ne tuons pas les femmes, nous autres; c'est bon pour les soldats du roi, cela; mais vos complices seront fusillés avant une heure.

—Que m'importe!» répondit-elle en lui tournant le dos.

Et, soutenant sa fille dans ses bras, elle alla d'un pas ferme se mêler de nouveau aux prisonniers.

Cette scène étrange, incompréhensible pour tous les assistants, avait plongé les officiers et les soldats dans la stupéfaction la plus profonde.

Jusqu'alors ils avaient connu leur chef brave, téméraire même, dur aux autres comme à lui-même, d'une extrême sévérité en fait de discipline, mais juste, humain, et ne commandant jamais de sang-froid la mort des malheureux prisonniers que les hasards de la guerre faisaient tomber en son pouvoir. Aussi ce changement subit dans l'humeur de leur chef, cette cruauté dont il faisait preuve, les étonnait et les remplissait à leur insu d'une terreur secrète; ils comprenaient instinctivement qu'il fallait que cet homme, si froid et si impassible d'ordinaire, eût de bien puissants motifs pour agir comme il le faisait et donner ainsi tout à coup un complet démenti à la clémence dont jusqu'alors il avait fait preuve en toute occasion; aussi, bien qu'en apparence, cette cruauté parût révoltante, nul cependant n'osait le blâmer, et ceux de ses officiers qui, intérieurement, se sentaient disposés à l'accuser, ne pouvaient se décider à le faire.

Cependant, don Zèno Cabral, sans paraître remarquer l'émotion produite par cette scène, se promenait à grands pas sur l'emplacement même où elle avait eu lieu, les bras derrière le dos et la tête penchée sur la poitrine, semblant en proie à une vive agitation.

Les officiers se tenaient à l'écart, l'examinant à la dérobée, attendant avec une visible anxiété la détermination que, sans doute, il ne tarderait pas à prendre, détermination dont dépendait la vie ou la mort des malheureux prisonniers.

Le capitaine Quiroga s'approcha enfin de lui et lui barra respectueusement le passage au moment où, après avoir terminé sa promenade dans un sens, il se retournait pour la continuer dans un autre.

Don Zèno releva la tête.

«Que voulez-vous? dit-il.

—L'ordre, mon général.

—Quel ordre?

—La confirmation de celui que vous m'avez donné.

—Moi! fit-il avec étonnement.

—Oui, mon général, je désire savoir s'il faut immédiatement fusiller les douze prisonniers brésiliens qui sont là.»

Le partisan tressaillit comme si un serpent l'avait piqué, il lança à la dérobée un regard à la jeune fille; elle pleurait, le visage caché dans le sein de sa mère.

«Quels sont ces hommes? dit-il.

—Pas grand-chose, de pauvres diables de peones, je crois.

—Ah! Pas de soldats?

—Aucun.

—Cependant, ils se sont défendus.

—Dame, général! C'était leur droit.»

Le partisan fixa son clair regard sur le visage impassible du vieux soldat.

«Ah! dit-il, combien vous ont-ils tué d'hommes.

—Deux et blessé cinq, mais loyalement.

—Je vous trouve bien tendre aujourd'hui, capitaine Quiroga, dit-il d'un ton de sarcasme.

—Je suis juste comme toujours, général,» répondit-il en le regardant bien en face.

Le partisan pâlit à cette dure apostrophe, mais se remettant aussitôt:

«Merci, mon vieil ami, reprit-il en lui tendant la main, merci de m'avoir rappelé ce que je me dois à moi-même. Qu'on sonne le boute-selle, nous partons pour San Miguel, señores. Capitaine, je laisse les prisonniers sous votre garde, qu'ils soient traités avec douceur.

—Bien, Zèno, je vous reconnais, répondit le vieux soldat d'une voix basse et concentrée en se penchant sur la main que lui tendait son chef et la baisant; bien, mon ami.

—Allons, señores, à cheval!» cria le partisan en se retournant pour cacher son émotion.

VI

LA TERTULIA.

Le Cabildo de San Miguel de Tucumán resplendissait de bruit et de lumières; le peuple réuni sur la plaza Mayor voyait par les fenêtres ouvertes la foule des invités, hommes et femmes, dans leurs plus magnifiques costumes et les plus brillantes toilettes encombrer les salons.

Le gouverneur donnait une tertulia de gala pour célébrer, style officiel, l'éclatante victoire remportée par le célèbre et valeureux chef de partisans, don Zèno Cabral, sur les troupes du roi d'Espagne.

La joie éclatait et débordait de toutes parts du Cabildo sur la place et de la place dans les rues, où le peuple, ramassant les miettes éparpillées de la fête officielle, se divertissait à sa manière, riant, chantant, dansant et échangeant deci et delà, tant il était content, quelques coups de couteau.

La tertulia avait pris un nouveau lustre de l'arrivée de M. Dubois, qui, bien que tout le monde connût son titre de duc de Mantoue, avait préféré conserver le nom modeste qu'il avait adopté à son débarquement en Amérique; disant avec une bonhomie charmante à ceux qui lui reprochaient cet incognito acharné auquel personne n'était trompé, que le nom de Dubois lui rappelait les plus belles années de sa jeunesse, alors qu'il luttait sur les bancs de la Convention nationale pour conquérir à son pays la république et des institutions libérales, et qu'il croyait bien faire de reprendre ce nom, maintenant qu'au déclin de sa vie il venait, dans un autre hémisphère, soutenir, de toute l'influence que lui donnait son expérience, le maintien des mêmes principes et le triomphe des mêmes idées.

A cela, les interrogateurs ne trouvaient rien à répondre et se retiraient charmés de l'esprit et des manières du vieux conventionnel, et, hâtons-nous de le signaler, intérieurement flattés de posséder dans leurs rangs un de ces titans de la Convention nationale française qui, de leurs chaises curules, avaient fait trembler le monde, et que la foudre elle-même avait été impuissante à anéantir.

Vers neuf heures et demie du soir, au moment où la fête atteignait son apogée, le capitaine don Luis Ortega, le peintre Émile Gagnepain et le comte de Mendoça entrèrent dans le Cabildo et firent leur apparition dans les salons.

Grâce au capitaine, l'artiste français avait changé son costume de gaucho, terni et usé par l'usage, contre un splendide vêtement de chacrero buenos-airien qui le rendait presque méconnaissable.

La présence des nouveaux arrivants fut peu remarquée dans le tourbillon de la fête et ils purent, sans attirer l'attention, se mêler à la foule des invités qui encombraient littéralement les salles de réception.

Le peintre français eut un instant de bonheur en contemplant cette fête dont l'ensemble et l'ordonnance ressemblaient si peu à ce que, en pareille circonstance, nous sommes accoutumés à voir en Europe.

Le Cabildo, ancien palais du gouverneur de la province, avait à la vérité des salles vastes et bien aérées, mais dont l'ameublement, plus que mesquin, formait un contraste frappant avec les toilettes magnifiques des invités.

Les murs peints à la chaux étaient entièrement nus, des banquettes alignées sur deux rangs complétaient tout l'ameublement des salons, éclairés au moyen de bougies et de guirlandes de verres de couleur dissimulés tant bien que mal au milieu de bouquets de fleurs artificielles; sur une estrade placée au centre du salon du milieu se tenait un orchestre composé d'une quinzaine de musiciens qui, jouant à peu près ad libitum, formaient avec leurs instruments le plus odieux charivari qui se puisse imaginer.

Mais la joie et l'enthousiasme patriotique éclataient sur tous les visages; les invités semblaient fort peu se soucier que la musique fût bonne où mauvaise, pourvu qu'elle leur permît de danser, ce dont ils s'acquittaient avec un entrain réellement réjouissant, sautant et gambadant à qui mieux mieux avec des cris de joie et des frémissements de plaisir.

Au milieu de la foule, le général commandant et le gouverneur se promenaient suivis d'un nombreux état-major étincelant de broderies, rendant d'un air protecteur les saluts qu'on leur adressait.

Près d'eux se tenait M. Dubois, droit, sec et roide, dans son habit noir à la française et ses culottes courtes, formant, avec ceux qui l'entouraient, le plus étrange et le plus singulier contraste.

Le peintre eut peine à retenir un éclat de rire en l'apercevant, et il essaya de se dissimuler au milieu des groupes; mais ce fut peine perdue, M. Dubois l'aperçut et vint droit à lui.

Force fut au peintre de l'attendre.

«Mon jeune ami, dit M. Dubois en passant son bras sous le sien et en l'entraînant dans l'embrasure d'une fenêtre déserte en ce moment, je suis heureux du hasard qui me fait vous rencontrer, j'ai à causer sérieusement avec vous.

—Sérieusement? fit l'artiste avec un geste de désappointement; diable!

—Oui, reprit-il en souriant, vous allez voir.

—C'est que je ne suis guère sérieux de ma nature, reprit-il; je suis artiste, moi, vous le savez, peintre, amant passionné de l'art; c'est justement pour échapper aux exigences de la vie sérieuse que j'ai abandonné la France pour venir en Amérique.

—Alors, vous êtes bien tombé, fit M. Dubois avec une pointe d'ironie.

—Je commence à croire que j'ai eu tort.

—C'est possible, mais revenons à notre affaire.

—Comment? Il s'agit donc d'une affaire?

—Pardieu tout n'est-il pas affaire dans la vie.

—Hum!» fit l'artiste d'un air peu convaincu.

M. Dubois prit un air paterne et, saisissant un bouton de l'habit de son interlocuteur, sans doute pour l'empêcher de s'échapper:

«Écoutez-moi avec attention, dit-il; les quelques jours que j'ai eu l'avantage de passer en votre compagnie m'ont permis d'étudier votre caractère et de l'apprécier à sa juste valeur; vous êtes un jeune homme intelligent, sage, modeste; vous me plaisez.

—Vous êtes bien bon, murmura machinalement Émile pour répondre.

—Je veux faire quelque chose pour vous.

—C'est une idée cela; avez-vous du crédit?

—Beaucoup; beaucoup plus même que, sans doute, vous ne vous l'imaginez.

—Alors, rendez-moi un service.

—Lequel? Parlez. J'ai à cœur de m'acquitter de ce que je vous dois.

—Bah! Ce n'est rien cela; n'en parlons pas.

—Parlons-en, au contraire.

—Non, non, je vous en prie, rendez-moi plutôt le service que je vous demande.

—Lequel?

—Celui de me procurer, ce soir même, une escorte respectable pour que je puisse sans danger atteindre Buenos Aires.

—Que voulez-vous faire à Buenos Aires?

—M'embarquer sur le premier navire qui mettra à la voile, afin de fuir le plus tôt possible cet effroyable pays où on ne parle que politique et où la vie tourne tellement à la tragédie, qu'elle devient impossible à tout homme qui, comme moi, n'existe que pour l'art.»

Le diplomate avait écouté le peintre, le sourire sur les lèvres.

«Vous avez tout dit? lui demanda-t-il.

—A peu près; il ne me reste qu'à ajouter que, si vous me rendez cet immense service, vous me ferez le plus heureux des hommes, et je vous en conserverai une éternelle reconnaissance; ce que je vous demande là est bien facile, il me semble?

—Tout ce qu'il y a de plus facile.

—Alors je puis compter sur votre obligeance?

—Je ne dis pas cela.

—Comment, vous me refusez?

—Pour votre bien; dans votre intérêt même je dois le faire.

—Parbleu, voilà qui est fort par exemple! s'écria l'artiste tout désappointé.

—Mieux que vous, je sais ce qui vous convient, laissez-moi m'expliquer.

—Parlez, mais je vous avertis d'avance que vous ne réussirez pas à me convaincre.

—Peut-être; je disais donc, lorsque vous m'avez interrompu, reprit-il imperturbablement, que vous me plaisez. Appelé par la confiance des hommes éclairés qui jouent le premier rôle dans la glorieuse révolution de ce noble pays, à occuper une place éminente dans leurs conseils, j'ai besoin près de moi d'un homme honnête, intelligent, auquel je puisse me fier, qui sache l'espagnol, que j'ignore, et que je suis trop vieux pour apprendre: en un mot, qui me soit dévoué et qui soit pour moi plutôt un ami qu'un secrétaire; cet homme, après mûres réflexions, je l'ai choisi; c'est vous.

—Moi?

—Oui, mon ami.

—Merci de la préférence.

—Ainsi, vous acceptez?

—Moi! Je refuse! Je refuse de toutes mes forces, au contraire.

—Allons donc, ce n'est pas sérieux?

—Mon cher monsieur Dubois, je ne plaisante pas avec ces choses-là, c'est trop grave.

—Bah! Bah! Vous réfléchirez.

—Mes réflexions sont faites, ma résolution immuable: je vous répète que je refuse. Ah çà, mais c'est une épidémie: tout le monde s'obstine à faire de moi, contre ma volonté, un homme politique; il y aurait, sur mon honneur, de quoi me rendre fou.»

Le diplomate haussa légèrement les épaules, et, frappant amicalement sur le bras du peintre:

«La nuit porte conseil, dit-il; demain, vous me répondrez.»

Et il se détourna comme pour le quitter.

«Mais je vous jure.... fit Émile.

—Je n'écoute rien, interrompit-il; dansez, amusez-vous, demain nous causerons.»

Et il le laissa.

«Ils ont tous le diable au corps! s'écria le jeune homme en frappant du pied avec colère dès qu'il fut seul; quelle singulière manie de vouloir à toute force faire de moi un homme sérieux! Bien fin qui m'attrapera demain à Tucumán; je partirai cette nuit, je m'échapperai coûte que coûte. Cette vie est un enfer, je n'y puis tenir plus longtemps; mais le conseil que m'a donné M. Dubois n'est pas mauvais; je veux profiter des quelques heures de liberté qui me restent pour me divertir, si cela m'est possible.»

Après cet aparté pendant lequel il exhala le plus fort de sa colère, le peintre rentra dans le bal.

La fête continuait plus folle et plus échevelée que lorsque son compatriote l'avait entraîné à l'écart; on dansait dans tous les angles des salons, non pas nos froides et insipides contredanses françaises, où il est de bon goût de marcher en se tenant roide et guindé, mais les gracieuses samba juecas, les jotas, enfin toutes ces délicieuses danses espagnoles si pleines de laisser-aller, de mouvement, d'abandon et de salero, dont la liberté ne dépasse jamais une certaine limite et qui, cependant, permettent aux femmes de développer toutes les grâces voluptueuses que Dieu a mises en elles, sans choquer le regard inquisiteur du plus austère moraliste.

Le peintre, inconnu à tous ceux qui l'entouraient et parlant trop difficilement l'espagnol, que cependant il comprenait fort bien, pour essayer d'entamer une conversation quelconque avec ses voisins, s'était appuyé l'épaule contre le mur et les bras croisés sur la poitrine, il suivait des yeux avec un intérêt de plus en plus vif les danses qui tourbillonnaient devant lui, lorsque tout à coup la musique se tut, la danse s'arrêta subitement et un grand mouvement s'opéra dans la foule.

De grands cris, cris joyeux, hâtons-nous de le dire, se faisaient entendre sur la place; puis la foule reflua dans le Cabildo, se sépara brusquement en deux parts, laissant un large espace vide au milieu des salles.

Le gouverneur, le général et une vingtaine d'officiers s'avancèrent alors dans cette baie qui leur était ouverte, au-devant des nouveaux invités qui arrivaient et qu'ils étaient loin d'attendre, mais que, cependant, ils se préparaient à recevoir avec un empressement joyeux.

A l'apparition dans le salon des nouveaux venus, les cris éclatèrent avec une force inouïe, les chapeaux et les mouchoirs furent agités avec enthousiasme.

C'est que ceux qui entraient alors étaient les véritables héros de la fête.

Don Zèno Cabral, que l'on croyait campé à dix lieues de San Miguel de Tucumán, entrait au Cabildo avec tout l'état-major de sa montonera.

A la vue de ces hardis partisans qui avaient remporté quelques jours auparavant un avantage signalé sur les Espagnols, la joie devint du délire. Chacun se précipita vers eux pour les voir et les féliciter, et, dans le premier mouvement d'enthousiasme, ils coururent réellement le danger d'être étouffés par leurs admirateurs.

Cependant, peu à peu les démonstrations, sans cesser d'être vives, se calmèrent, les groupes se désunirent, la foule s'écoula et la circulation se rétablit dans les salons que, pendant quelques instants, le peuple de la place avait presque envahis.

La fête recommença.

Mais les invités, dont la curiosité était excitée au plus haut point et qui ne pouvaient se rassasier de regarder ces hommes qu'ils considéraient presque comme des sauveurs, n'y apportaient plus ni le même entrain ni le même élan.

Le peintre, fatigué du rôle secondaire qu'il jouait au milieu de ces gens dont il lui était impossible de comprendre les aspirations ou de partager l'enthousiasme, avait quitté l'angle du salon où, pendant si longtemps, il était demeuré seul, admirant en silence la scène enivrante qui se déroulait devant lui, et il cherchait à se frayer un passage à travers la foule pour gagner incognito la place, espérant s'échapper facilement au milieu du tumulte causé par la venue des montoneros, lorsqu'il se sentit toucher légèrement l'épaule.

Il se retourna et retint avec peine une exclamation de mauvaise humeur, en reconnaissant ses deux compagnons de l'Alameda, ceux qui l'avaient aidé à s'introduire dans le Cabildo; en un mot, le capitaine espagnol et le comte de Mendoça.

Tous deux étaient déguisés et avaient endossé un costume semblable à celui que portait le jeune Français.

«Où allez-vous donc ainsi?» lui demanda le comte en ricanant.

Nous devons rendre cette justice au peintre que, s'il n'avait pas complètement oublié les deux hommes dont il était si fatalement le prisonnier sur parole, du moins, dans son for intérieur, espérait-il échapper à leur vigilance et comptait-il sur le hasard pour leur échapper.

«Moi? répondit-il surpris à l'improviste et ne sachant quelle excuse donner.

—Certes vous, fit le comte.

—Mon Dieu, dit-il de l'air le plus indifférent qu'il put affecter, on étouffe dans ces salons, j'allais sur la place en quête d'un air respirable quelconque.

—Voilà tout?

—Parfaitement.

—Qu'à cela ne tienne, comme vous nous éprouvons le besoin de prendre l'air, nous vous accompagnerons, reprit le comte.

—Soit, je ne demande pas mieux,» dit-il.

Ils firent quelques pas vers la sortie. Mais le jeune homme, se ravisant tout à coup, s'arrêta et, se tournant brusquement vers ses deux gardes du corps qui le suivaient pas à pas:

«Parbleu! leur dit-il résolument, je change d'avis; et, puisque l'occasion d'une explication entre nous se présente, je veux en profiter.

—Qu'est-ce à dire? fit le comte avec hauteur.

—Laissez parler ce caballero, dit le capitaine, je suis certain qu'il a quelque chose d'intéressant à nous apprendre.

—Oui, señor, de fort intéressant même, pour moi!

—Ah! Ah! murmura le comte; voyons donc cela, ce doit être curieux.

—Vous croyez?

—J'en suis convaincu.

—Mais, pardon, reprit le comte, n'êtes-vous pas comme nous, cher seigneur, d'avis qu'il est inutile de mettre le public dans la confidence de choses qui nous regardent seuls?

—Je comprends que vous ayez intérêt à rechercher le mystère; malheureusement telle n'est pas mon opinion; je désire, au contraire, que la plus grande publicité soit donnée à cet entretien.

—Voilà qui est fâcheux.

—Pourquoi donc cela?

—Parce que, dit froidement le comte en sortant de dessous son poncho un pistolet tout armé, si vous dites un mot de plus, si vous ne nous suivez pas à l'instant, je vous brûle la cervelle.»

Le peintre éclata de rire.

«Vous ne seriez pas assez niais pour le faire, dit-il.

—Et pour quelle raison?

—Parce que vous seriez immédiatement arrêté, que de grands intérêts vous obligent à demeurer inconnu, et que ma mort ne vous offrirait pas d'assez grands avantages pour que vous risquiez de sacrifier ainsi votre sûreté personnelle au plaisir de me tuer.

—¡Cuerpo de Cristo! s'écria en riant le capitaine; bien répondu sur ma foi! Vous êtes battu, mon cher comte.

—Tout n'est pas fini entre nous, dit le comte, en grinçant des dents, mais en faisant disparaître son arme.

—Je m'étonne, señor, reprit froidement le jeune homme, que vous, un hidalgo, un gentilhomme de la vieille roche, vous fassiez ainsi, à tout propos, preuve d'aussi mauvais goût.

—Prenez garde, monsieur, s'écria le comte, ne jouez pas ainsi avec ma colère; si vous me poussez à bout, je puis tout oublier.

—Allons donc, fit Émile en haussant les épaules avec dédain, me prenez-vous pour un enfant craintif qu'on intimide avec des menaces? Vous oubliez qui je suis et qui vous êtes. Croyez-moi, demeurons vis-à-vis l'un de l'autre dans les bornes de la courtoisie, un éclat vous perdrait et vous rendrait ridicule.

—Finissons-en, dit le capitaine en s'interposant, cela n'a déjà que trop duré; n'attirons pas l'attention sur nous, pour une semblable niaiserie. Vous voulez, señor, reconquérir votre liberté en obtenant que nous vous rendions votre parole, n'est-ce pas cela?

—En effet, voilà ce que je demande, señor, ai-je tort?

—Ma foi, non; en agissant ainsi vous ne faites qu'obéir à cet instinct que Dieu a mis au cœur de tous les hommes, je ne saurais vous blâmer.

—Que faites-vous capitaine? s'écria le comte avec violence.

—Eh, mon Dieu! Mon cher comte, je fais ce que je dois faire. De deux choses l'une, ou cet étranger est un honnête homme, auquel nous devons avoir confiance, ou c'est un fripon qui nous trompera quand il en trouvera l'occasion; dans un cas comme dans l'autre, nous devons nous fier à sa parole; s'il est honnête il la tiendra, si non, il parviendra toujours à nous échapper.

—Parfaitement raisonné, señor, répondit l'artiste. Cette parole, je vous l'ai donnée, croyez-moi, elle me lie plus fortement envers vous que la chaîne la mieux forgée.

—J'en suis convaincu, señor; pour terminer cette contestation, je vous déclare ici que vous êtes libre de faire ce que bon vous semblera, sans que nous essayions d'y mettre obstacle, certains que vous ne voudrez pas trahir des hommes contre lesquels vous n'avez aucun motif de haine, et auxquels vous avez promis le secret.

—Vous m'avez bien jugé, señor; je vous remercie de cette opinion, qui est vraie!

—Vous le voulez, s'écria le comte avec une colère contenue, soit; je n'ai pas le droit de m'opposer à votre volonté; mais vous vous repentirez de cette folle confiance envers un homme que vous ne connaissez pas, et qui, de plus, est étranger.

—Allons donc, cher comte, vous poussez trop loin la méfiance aussi! Il y a des honnêtes gens partout, même dans cette France que vous haïssez, et ce cavalier est du nombre. Votre main, señor, et au revoir; peut-être nous rencontrerons-nous dans des circonstances plus favorables; alors j'espère que vous m'accorderez votre amitié comme déjà je vous ai offert la mienne.

—De grand cœur, monsieur, fit le peintre en pressant avec effusion la main qui lui était tendue, et en ne répondant que par un sourire de dédain aux paroles du comte.

—Maintenant que, grâce à Dieu, cette grave discussion est terminée, reprit en riant le capitaine, je crois que toutes nos affaires, ici, sont faites pour cette nuit, mon cher comte, et qu'il est temps de nous retirer.

—Nous ne sommes demeurés que trop longtemps ici; comme vous, je pense qu'il faut en sortir le plus tôt possible, répondit le comte d'un air bourru.

—Si vous me le permettez, je vous accompagnerai jusque sur la place, señores; si séduisante que soit cette fête, elle n'a plus de charmes pour moi; j'éprouve le besoin de me reposer.

—Venez donc,» répondit le capitaine.

Ils quittèrent alors le salon dans lequel ils étaient restés jusque-là, et se dirigèrent vers la sortie.

«Ma foi, pensa le peintre, je suis heureux d'en être quitte à ce prix; me voici donc libre enfin; quant à ce cher monsieur Dubois, je lui souhaite bien du plaisir, et surtout de trouver promptement un autre secrétaire, car il aurait parfaitement tort de compter sur moi.»

Et le jeune homme se frotta joyeusement les mains.

Malheureusement pour lui, la série de ses tribulations n'était pas encore épuisée, ainsi qu'il s'en flattait un peu prématurément.

Au moment où les trois hommes atteignaient la porte de sortie et où ils allaient pénétrer sur le perron de quelques marches qui conduisait dans la cour du Cabildo:

«Les voilà!» dit une voix.

Aussitôt les deux sentinelles placées à la porte croisèrent leurs fusils et leur barrèrent le passage.

«Allons bon, qu'y a-t-il encore? murmura le peintre avec dépit.

—Que signifie cela? demanda le comte avec hauteur.

—Cela signifie, répondit en s'avançant un homme qui, jusqu'à ce moment, s'était tenu dans l'ombre, que je vous arrête au nom de la patrie, et que vous êtes mes prisonniers.»

Celui qui venait de parler ainsi était le capitaine Quiroga.

«Prisonniers, nous! se récrièrent les trois hommes.

—Oui, vous, reprit froidement le capitaine, vous don Jaime de Zuñiga, comte de Mendoça, et vous capitaine don Lucio Ortega, accusés de haute trahison.

—Eh bien! Et moi, qu'ai-je à voir dans tout ceci?

—Vous, mon cher monsieur, on vous arrête comme complice présumé de ces caballeros, en compagnie desquels vous vous êtes introduit dans le Cabildo, et avec lesquels vous avez longtemps causé.

—Ah! Par exemple, c'est à devenir fou! s'écria le peintre au comble de la stupéfaction, mais je ne suis pas du tout l'ami de ces caballeros.

—Assez, répondit froidement le capitaine; maintenant, señores, rendez les armes que probablement vous cachez dans vos vêtements si vous ne voulez pas qu'on vous fouille.»

Les deux Espagnols échangèrent un regard; puis, par un mouvement rapide comme la pensée, ils se ruèrent avec une force invincible sur les sentinelles qui leur barraient le passage, les renversèrent et bondirent dans la cour.

Mais là ils se trouvèrent en présence d'une vingtaine de soldats embusqués à l'avance qui se précipitèrent sur eux, et en un clin d'œil ils furent fouillés et désarmés.

«C'est bien, nous nous rendons, dit le comte; il est inutile de porter davantage la main sur nous et de nous traiter comme des bandits.»

Les soldats s'écartèrent aussitôt et laissèrent les prisonniers, tout froissés de leur chute, se relever et remettre un peu d'ordre dans leurs vêtements.

Cette lutte, si courte qu'elle eût été, avait cependant attiré un grand nombre de personnes.

«Allons, venez, dit le capitaine Quiroga en saisissant rudement le bras du peintre pour le faire descendre le perron.

—Mais ceci est horrible, s'écria celui-ci en se débattant avec fureur, vous violez le droit des gens, je suis Français, je suis étranger, laissez-moi, vous dis-je.»

Le débat se serait probablement terminé au désavantage du jeune homme, seul contre tant d'ennemis, si tout à coup le gouverneur ne s'était avancé et, s'adressant au capitaine:

«Laissez aller ce caballero, dit-il, il y a méprise; c'est un honnête homme, il est le secrétaire du duc de Mantoue.»

Et, prenant le bras de l'artiste, tout ahuri de la scène de violence dont il avait failli être victime, il le fit rentrer dans les salons et le conduisit en souriant au duc de Mantoue.

«Voilà votre secrétaire, Excellence, dit-il; je suis arrivé à temps.

—Décidément ils y tiennent, murmura à part lui le jeune homme; le diable emporte la politique et ceux qui s'obstinent a m'y vouloir fourrer. Oh! Si je trouve l'occasion de leur fausser compagnie!...»

Mais, provisoirement, force qui fut de se contraindre et de feindre d'accepter avec joie cette place de secrétaire, pour laquelle il éprouvait une répugnance si décidée.

Les prisonniers avaient été, sous bonne escorte, conduits à la prison où on les avait écroués.

FIN

TABLE DES MATIÈRES.

UNE PAGE DE MA VIE.

I.La première campagne

II.Le gaucho

III.Le rancho

IV.La Fazenda do Rio d'Ouro

PROLOGUE.—EL DORADO.

I.O Sertão

II.Tarou-Niom

III.Le marquis de Castelmelhor

IV.Un noble bandit

V.A travers le désert

VI.Les Guaycurus

VII.Assaut de ruses

VIII.Le village

IX.La chasse

X.Désastre

LE GUARANIS

I.El vado del Cabestro

II.Amis et ennemis

III.Les peones

IV.San Miguel de Tucumán

V.La Montonera

VI.La tertulia

FIN DE LA TABLE.

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