GUSTAVE AIMARD (continued 4)
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—Que prétendez-vous faire? Puisque, dites-vous, vous ne voulez pas me tuer.
—Chose promise, chose due, Malco; non je ne vous tuerai pas, mais je vous mettrai dans l'impossibilité de me nuire, du moins pendant quelque temps; cela est juste, n'est-ce pas?»
Le métis ne répondit pas, il écumait de fureur et se tordait comme un serpent sur le sol.
«Tenez-vous donc un instant tranquille, Malco, lui dit paisiblement le capitão; vous êtes réellement insupportable, si vous continuez, je ne finirai jamais de vous attacher.»
Et, de fait, tout en parlant ainsi, il l'attachait bel et bien avec son lasso, malgré les efforts prodigieux du métis pour lui échapper.
«Là, voilà qui est fait, reprit-il dès que le dernier nœud fut serré; maintenant, je n'ai plus qu'à vous bâillonner, et tout sera fini.
—Me bâillonner, s'écria le métis, me bâillonner, moi, et pourquoi?
—Dame, mon ami, je vous trouve naïf; permettez-moi de vous le dire, si je vous bâillonne, c'est probablement pour vous empêcher de crier et d'appeler à votre aide vos amis qui, sans doute, ne sont pas très loin?»
Il y eut un instant de silence; le métis réfléchissait, Diogo confectionnait un bâillon avec le soin et l'attention qu'il apportait à tout ce qu'il faisait.
«Combien de temps vous faut-il pour vous mettre en sûreté? demanda enfin le métis.
—Pourquoi m'adressez-vous cette question? répondit le capitão en s'agenouillant auprès de lui et se préparant à lui attacher un tampon d'herbe sur la bouche.
—Que vous importe? Répondez-moi franchement.
—Si cela peut vous faire plaisir, je le veux bien, Malco; deux heures me suffiront.
—Deux heures?
—Oui.
—Eh bien! Si je vous promettais de demeurer tranquille et sans crier où je suis, me bâillonneriez-vous?
—Hum! fit le capitão; une promesse, c'est bien vague, Malco; lorsqu'il s'agit de vie ou de mort.
—C'est vrai; mais si je vous la faisais, cette promesse?»
Diogo se gratta la tête d'un air embarrassé.
«Répondez, voyons, reprit le métis.
—Eh bien! Non, je ne pourrais l'accepter, dit Diogo; là, je vous le certifie, ce serait trop dangereux pour moi.»
Et il se prépara à attacher le bâillon.
«Attendez,» s'écria vivement le métis.
Diogo s'arrêta.
«Eh bien! Maintenant, reprit Malco, si au lieu de cette promesse que je vous faisais, je vous donnais ma parole d'honneur de cavalheiro, que feriez-vous?
—Hum! répondit l'autre, vous m'en direz tant; mais vous ne me la donneriez pas.
—Pourquoi donc cela?
—Parce que vous la tiendriez, et que vous ne voulez pas vous engager envers moi.
—Ainsi, vous croyez à ma parole?
—Certes.
—Eh bien! Ne me bâillonnez pas, Diogo, je vous la donne.
—Allons donc, vous voulez rire.
—Nullement, je vous donne ma parole d'honneur de demeurer ainsi que je suis, non pas deux heures mais trois, sans bouger et sans pousser un cri.
—Oh! Oh! fit le capitão en le regardant bien en face, c'est sérieux alors?
—Très sérieux, est-ce convenu?
—C'est convenu,» répondit Diogo, et il jeta le bâillon.
Étrange anomalie du caractère de certains hommes et qui se rencontre fréquemment, surtout chez les métis brésiliens; pour eux la parole est tout, rien ne saurait les contraindre à y manquer. Malco Díaz, bien que ce fût un bandit de la pire espèce, obéissant sans le moindre remords aux instincts les plus sanguinaires, se serait sérieusement cru déshonoré, lui, voleur et assassin à l'occasion, si, une fois sa parole engagée, il l'avait faussée.
Diogo savait si bien qu'il pouvait se fier à cette parole, qu'il l'accepta sans hésiter ou même sans faire la moindre objection.
«Je vous quitte, Malco, lui dit-il, ne vous impatientez pas trop. Ah! à propos, j'emmène votre cheval qui vous est inutile en ce moment, et dont moi j'ai le plus grand besoin, mais soyez tranquille, vous le retrouverez au pied de la colline. Je ne veux pas vous en priver. Allons, adieu.
—Allez au diable, mais souvenez-vous que je vous ai promis de vous tuer.
—Bah! Bah! répondit l'autre avec sa railleuse bonhomie, vous dites cela maintenant parce que vous êtes furieux; je le conçois, vous n'avez pas eu de chance avec moi aujourd'hui, vous serez plus heureux une autre fois.
—Je l'espère,» fit le métis en grinçant des dents.
Diogo, sans s'occuper davantage de lui, rattrapa facilement le cheval qui ne s'était pas beaucoup éloigné et partit aussitôt.
Avant de rentrer au camp, le capitão, qui était un homme d'ordre et qui, surtout, se souciait médiocrement de s'exposer à être tué par ses amis à cause de son déguisement, se dirigea par un chemin oblique vers la rivière.
Dès qu'il eut atteint le rivage, il abandonna le cheval, entra dans l'eau et se mit à la nage.
Bien que cette rivière fourmillât littéralement de caïmans, le capitão n'avait pas hésité à entrer dedans; il savait par expérience que les caïmans attaquent rarement l'homme et que le plus léger mouvement suffit pour les effrayer et les éloigner.
La seule chose qu'il redoutât, c'était d'être aperçu par les sentinelles indiennes qui sans doute étaient embusquées dans les buissons environnants, car, pour retrouver ses habits, il lui avait fallu aller du côté où les Guaycurus avaient établi leur invisible blocus.
Mais le hasard, qui jusqu'à ce moment avait favorisé le capitão, ne l'abandonna pas à cette suprême et dernière épreuve.
Arrivé à quelque distance du buisson qu'il voulait atteindre. Diogo se coula entre deux eaux. Du reste, cette précaution était, hâtons-nous de le dire, presque inutile; ce n'était pas la rivière, sur laquelle ils n'avaient rien à redouter, que surveillaient les Guaycurus, mais seulement la colline où se trouvaient leurs ennemis.
Diogo se glissa donc sans encombre dans le buisson, ouvrit la cachette qu'il avait pratiquée pour cacher ses habits, et les en retira avec un vif sentiment de plaisir; mais, au lieu de s'en couvrir, il en fît un paquet, ainsi que de ses armes, et de nouveau il descendit dans la rivière.
Ce chemin lui paraissait plus court et plus sûr, et de plus il n'était pas fâché de se débarrasser complètement des quelques peintures qui lui restaient sur le corps.
Afin de ne pas attirer l'attention sur lui, le capitão avait enveloppé son paquet dans des feuilles de palmier et avait attaché le tout sur sa tête.
Or, comme il nageait juste au niveau de l'eau, ce paquet semblait dériver doucement en suivant le fil du courant; de la rive, il avait complètement l'apparence d'un amas de feuilles et de branches, et il aurait été impossible à l'œil le plus perçant d'apercevoir la tête du nageur, cachée par les herbes qui la recouvraient.
Il atteignit bientôt le pied de la colline.
Là il était sauvé et ne pouvait être vu que par les personnes que le hasard aurait conduites sur l'autre rive; mais, grâce à la largeur de la nappe d'eau et aux armes dont usent les Indiens, il ne songea pas à se cacher.
Après avoir calculé du regard la hauteur qu'il lui fallait gravir, hauteur assez considérable, disons-le tout de suite, et s'élevant presque à pic au-dessus de la rivière, le capitão prit d'une main son poignard, de l'autre le couteau que lui avait confié Tarou-Niom comme signe de reconnaissance, et il commença avec une facilité et une dextérité extrêmes à escalader cette espèce de muraille, en plantant tour à tour ses armes dans les anfractuosités des rochers, et s'élevant ensuite à la force du poignet, exercice gymnastique, soit dit en passant, très fatigant et surtout très périlleux.
L'ascension du capitão fut longue; un instant il demeura suspendu entre ciel et terre, sans pouvoir ni monter ni descendre; mais Diogo était un homme doué de trop de sang-froid et de courage pour se désespérer; une seconde de réflexion lui fit apercevoir une pente moins roide que celle qu'il suivait; il obliqua légèrement, redoubla d'efforts, et bientôt mit le pied sur la plate-forme de la colline.
Arrivé là, il fit halte un instant pour reprendre haleine et remettre un peu d'ordre dans ses idées; sa difficile expédition était, contre toutes probabilités, terminée heureusement; les renseignements qu'il avait obtenus ne manquaient pas d'importance; tout était donc pour le mieux, et il se félicitait intérieurement, non pas de la façon dont il avait conduit cette scabreuse affaire, mais du plaisir que son retour allait causer à ses compagnons, surtout au marquis.
Il se redressa au bout d'un instant et se remit à marcher d'un pas aussi libre et aussi relevé que s'il n'avait pas, pendant les quelques heures de son absence, supporté des fatigues surhumaines.
Le soleil se couchait au moment où le capitão atteignait le sommet de la colline; la nuit était donc sombre déjà lorsqu'il entra dans le camp.
Dès que son retour fut connu, tous ses compagnons se pressèrent autour de lui avec des cris de joie, qui donnèrent l'éveil au marquis et le firent accourir.
Le capitão poussa une exclamation de surprise et de douleur à la vue du spectacle qui s'offrit à ses yeux, lorsqu'il se trouva dans l'enceinte du camp.
Les tentes et les chariots avaient été réduits en cendres; la plupart des mules et la plus grande partie des chevaux avaient été tués, sept ou huit cadavres de chasseurs et de nègres jonchaient çà et là le sol; les arbres, à demi brûlés et tordus convulsivement, renversés les uns sur les autres, ajoutaient encore à l'horreur de ce spectacle.
Doña Laura Antonia, réfugiée tant bien que mal sous une enramada[1] ouverte à tous les vents, et accroupie tristement devant un feu mourant, préparait, aidée par son esclave Phoebé, son repas du soir.
Enfin, tout présentait l'aspect de la ruine et de la désolation dans ce camp que, la veille, le capitão avait quitté si formidablement établi.
«Qu'est-ce que cela signifie, mon Dieu? s'écria-t-il avec douleur.
—Cela signifie, répondit amèrement le marquis, que vous ne vous étiez point trompé, Diogo, et que les Guaycurus sont de rudes adversaires.
—Mais il y a donc eu combat pendant mon absence?
—Non, il y a eu surprise; mais venez, Diogo, un instant à l'écart, je vous expliquerai ce qui s'est passé, puis vous me rendrez compte de ce que vous avez fait.»
Le capitão le suivit.
Lorsqu'ils furent hors des regards des Brésiliens, le marquis commença son récit, récit fort court, mais terrible.
Deux heures après le départ de Diogo, sans que les sentinelles eussent aperçu un seul ennemi, une nuée de flèches enflammées avaient plu tout à coup sur le camp de tous les côtés à la fois, et cela d'une façon si inopinée que d'abord les Brésiliens ne surent où courir ni de quelle manière se défendre; le feu s'était presque aussitôt déclaré avec une intensité telle, qu'il avait été impossible de l'éteindre; puis, pour ajouter encore à l'horreur de la situation, une flèche étant malheureusement tombée sur le chariot qui contenait les poudres, le chariot avait sauté en tuant et blessant plusieurs hommes.
Les Guaycurus avaient profité de la stupeur des Brésiliens pour tenter un assaut furieux, assaut qui avait été repoussé, il est vrai, après un combat acharné corps à corps, mais pendant lequel le reste des munitions avait presque complètement été épuisé.
Diogo hocha tristement la tête à ce sombre récit; puis sur la prière du marquis, il commença le sien, que son interlocuteur écouta avec la plus sérieuse attention. Lorsqu'il eut terminé, il se fit un instant de silence.
«Que me conseillez-vous? dit enfin le marquis.
—La situation est presque désespérée, répondit nettement le capitão. Le plus prudent, à mon avis, serait de tenter une sortie, d'essayer de s'ouvrir un passage et de regagner au plus vite les habitations.
—Oui, murmura à part lui le marquis, peut-être cela vaudrait-il mieux; mais je veux attendre encore; j'ai expédié un batteur d'estrade au dehors pour prendre des nouvelles de l'ennemi; qui sait ce qu'il nous dira?
—Vous êtes le seul maître, répondit Diogo qui l'avait entendu; mais chaque minute qui s'écoule nous enlève, croyez-le bien, plusieurs jours d'existence.
—Peut-être! s'écria violemment le marquis en frappant du pied avec colère, mais, vive Dieu! Tout n'est pas dit encore; non, quoi qu'il arrive, je ne reculerai pas lâchement devant ces barbares; ne puis-je donc pas essayer de joindre don Joachim Ferreira?
—Certes, vous le pouvez, Excellence.
—Eh bien? s'écria-t-il avec joie.
—Eh bien! Vous ne réussirez qu'à nous faire tous massacrer plus vite, voilà tout.»
Après avoir prononcé ces paroles, le capitão tourna le dos au marquis et rejoignit ses compagnons, ne voulant pas continuer plus longtemps un entretien inutile et dédaignant de discuter contre un parti si opiniâtrement pris.
X
DÉSASTRE.
La nuit fut tranquille.
Les Brésiliens la passèrent plongés dans un profond sommeil; Diogo, seul, dont l'organisation de fer semblait ne pas connaître la fatigue, veilla sur le salut commun.
Deux heures environ avant le lever du soleil, le batteur d'estrade, expédié par le marquis, rentra au camp.
Il était porteur d'étranges nouvelles: les Indiens avaient disparu sans laisser de traces.
Diogo écouta attentivement le rapport de cet homme; puis, se tournant vers le marquis qui, lui aussi, avait passé la nuit sans que le sommeil vînt clore ses paupières:
«Eh bien? lui demanda-t-il.
—Mais il me semble ... répondit le marquis.
—Attendez, interrompit Diogo. Mon ami, dit-il en s'adressant au batteur d'estrade, allez vous reposer, vous devez avoir besoin de réparer vos forces.»
Le Brésilien salua et se retira aussitôt.
«Il est inutile, reprit Diogo, que cet homme entende ce que nous avons à nous dire. Maintenant que nous sommes seuls, parlez, Excellence, je vous écoute.
—Je crois que si ces nouvelles sont vraies, elles sont excellentes.
—Vraies ou fausses, moi, je les trouve exécrables.
—Ah!
—Comprenez-moi bien, Excellence, et persuadez-vous que je possède des Indiens et de leurs mœurs une connaissance trop approfondie pour me tromper.
—Je le reconnais, mon ami, parlez donc, je vous prie.
—Je croirais, Excellence, manquer à tous mes devoirs, si, au point de vue où nous en sommes arrivés, je ne vous parlais pas avec la plus grande franchise; or, il est évident pour moi que les Indiens vous tendent un piège, les Guaycurus vous ont loyalement averti de vous retirer, ils vous ont laissé la liberté de le faire; à tort ou à raison vous avez méprisé leurs avis et vous vous êtes obstiné à pousser en avant. Je ne discute pas avec vous, remarquez-le bien, Excellence, l'opportunité de cette détermination, je constate un fait, voilà tout.
—Continuez, mon ami.
—Ils ont si peu l'intention de se retirer, qu'ils m'ont expédié, moi, sans savoir naturellement à qui ils s'adressaient, demander des secours à leurs alliés les Payagoas; puis ils vous ont attaqué avec fureur, non pas dans le but de s'emparer de votre camp, ils savaient d'avance qu'ils ne réussiraient pas, mais pour vous réduire dans l'état où vous êtes, c'est-à-dire aux abois, et à cela, vous en conviendrez vous-même, ils ont complètement réussi.
—Concluez, concluez, interrompit le marquis avec violence.
—La conclusion est des plus simples, Excellence, reprit le capitão avec ce ton de bonhomie qui lui était naturel: les Guaycurus ont feint de se retirer afin de vous attirer en plaine et avoir meilleur marché de vous, à cause des armes à feu que vous possédez, et dont la supériorité disparaîtra lorsque vous serez accablé par le nombre.
—Auriez-vous peur, Diogo? lui demanda ironiquement le marquis.
—Certes, Excellence, grand'peur même.
—Vous?
—Pardon, ceci demande une explication. J'ai peur, non pas de mourir, dès l'instant où vous m'avez fait connaître votre formelle intention, j'ai fait le sacrifice de ma vie.
—Alors, que me dites-vous donc?
—Je vous dis, Excellence, que je ne crains pas de mourir, mais que j'ai horriblement peur de me faire tuer bêtement, ce qui n'est pas du tout la même chose. J'ai une réputation à soutenir, Excellence.»
Malgré la gravité de la situation, le marquis éclata de rire.
«Bah! Bah! fit-il, les choses, j'en suis convaincu, tourneront mieux que vous ne le supposez.
—Je le souhaite sans l'espérer, Excellence.
—Voyons, vous croyez-vous en état de nous guider vers l'endroit où le chef des Paulistas se trouve en ce moment?
—Pour vous mettre sur la route, cela est on ne peut plus facile, Excellence; quant à vous conduire jusqu'à l'armée paulista, je ne m'en charge pas.
—Pourquoi donc?
—Dame! Parce que nous serons tous massacrés auparavant.
—Hum, Diogo, vous devenez monotone, mon ami, vous vous répétez.
—La fin me donnera raison, Excellence.
—Taisez-vous, prophète de mauvais augure; à quelle distance croyez-vous que nous soyons des Paulistas?
—Oh! La distance n'est pas longue.
—Mais encore?
—Trente lieues au plus.
—Comment, trente lieues, pas davantage? Allons, vous êtes fou avec vos craintes puériles, il est impossible que nous n'opérions pas notre jonction, y eût-il dix mille sauvages sur notre route.
—Vous verrez, Excellence, vous verrez, je ne vous dis que cela.
—Eh bien! Soit; le sort en est jeté, j'essayerai, quoi qu'il en arrive; au point du jour nous partirons.»
Diogo hocha la tête.
—Avec votre permission, Excellence, dit-il je crois que puisque vous voulez absolument faire une folie, encore serait-il convenable de la faire d'une façon logique.
—Ce qui signifie?...
—Que demain il sera trop tard.
—Ainsi, à votre avis, il faudrait?...
—Partir à l'instant, Excellence.
—Allons, soit, partons; vous voyez que je fais tout ce que vous voulez.
—Oui, lorsque cela cadre avec vos idées,» grommela la capitão en allant donner les ordres du départ.
Dans cette circonstance, comme dans toutes les précédentes, Diogo ne négligea aucune précaution pour assurer la retraite; cette fois même, il se surpassa, tant il fit preuve, non seulement de prudence, mais encore de présence d'esprit.
Quatre de ses soldats, hommes éprouvés et surtout expérimentés, furent par lui tout d'abord expédiés en avant pour éclairer la route et dépister les Indiens.
Dans l'assaut précédent, les chariots et les bagages avaient été brûlés, la plupart des mules de charge tuées; de sorte que la caravane, débarrassée de ses convois, se trouvait en mesure d'accélérer sa marche, ce que ne laissait pas, dans le cas présent, d'être un précieux avantage.
Diogo fit garnir les pieds des chevaux de sacs de peau de mouton remplis de sable, afin d'étouffer le bruit de leurs pas; de plus, il ordonna de serrer, au moyen de lasso, la bouche de chaque animal pour l'empêcher de hennir.
Lorsque chacun fut en selle:
«Compagnons, dit-il, pas un cri, pas un soupir; nous tenons en ce moment une expédition dont dépend le salut général. Si nous étions découverts, nous serions perdus; ayez constamment les yeux et les oreilles au guet, et surtout soyez prêts à toute éventualité.
—Un mot, Diogo, lui dit le marquis; pourquoi avez-vous exigé que nous partions si subitement?
—Parce que, Excellence, les Indigos bravos se gardent ordinairement fort mal et qu'ils passent la nuit à dormir, au lieu de surveiller leurs ennemis ou de chercher à les attaquer.
—Merci; maintenant partons.
—Un instant, Excellence; et s'adressant à tous les aventuriers: Je vais marcher le premier, dit-il; vous me suivrez un à un, en tenant vos chevaux en bride pour les empêcher de trébucher et de donner l'éveil à l'ennemi; vous tâcherez de marcher dans mes pas, afin de laisser une piste moins large: maintenant, faites bien attention de vous souvenir de ceci: le cri de l'alligator vous avertira de faire halte, le même cri répété deux fois voudra dire de se mettre en selle, le cri de la chouette commandera au galop; vous m'avez bien entendu, bien compris?
—Oui, répondirent à voix basse les Brésiliens.
—Alors, en route.»
La descente commença.
C'était un étrange spectacle que celui qu'offrait cette longue ligne de spectres noirs qui glissaient silencieux dans la nuit et semblaient ramper sur les flancs de cette colline.
Il faut avoir fait une marche semblable pour en bien comprendre toutes les terreurs secrètes.
Le bruit d'une branche fouettée par le vent, le froissement d'une feuille, le vol inattendu d'un oiseau nocturne, tout est sujet de crainte, tout fait tressaillir; l'homme le plus brave sent malgré lui le sang se glacer dans ses veines, car derrière chaque tronc d'arbre, chaque angle de rocher, il redoute de voir tout à coup surgir devant lui l'ennemi qu'il essaye d'éviter.
La descente fut longue, on ne marchait que lentement. Diogo qui semblait voir dans la nuit comme en plein jour, choisissait son terrain avec le plus grand soin et n'avançait que lorsqu'il était bien sûr que le sol sur lequel il posait le pied était solide.
Parfois on s'arrêtait pendant quelques secondes, alors un frémissement d'épouvante parcourait comme un courant électrique toute la ligne et faisait battre le cœur le plus ferme.
Enfin au bout d'une heure, dont chaque minute parut durer un siècle aux Brésiliens, on atteignit la plaine.
Le cri de l'alligator qui s'éleva dans le silence avertit les Brésiliens qu'ils devaient faire halte.
Deux minutes plus tard le même cri répété deux fois les fit se mettre en selle, puis enfin, au cri de la chouette, ils s'élancèrent au galop et partirent avec une rapidité doublée par la frayeur instinctive qu'ils éprouvaient d'un danger terrible qu'ils sentaient être suspendu au-dessus de leur tête.
Le marquis avait ordonné à doña Laura de monter à cheval; la jeune fille avait obéi passivement sans prononcer une parole, et sur l'injonction de don Roque, elle s'était placée ainsi que son esclave au milieu de la ligne des cavaliers.
Le marquis l'avait voulu ainsi parce que cette place lui paraissait la moins dangereuse et qu'il lui était ainsi plus facile de surveiller sa captive.
Pendant toute la nuit, les Brésiliens, penchés sur le cou de leurs chevaux, galopèrent à la suite du capitão.
Au lever du soleil, ils avaient fait dix-huit ou dix-neuf lieues, ce qui était énorme, mais les pauvres chevaux étaient rendus et ne pouvaient plus, se tenir.
A une lieue devant eux les fugitifs apercevaient un large cours d'eau.
C'était le Pilcomayo, un des affluents les plus considérables du rio Paraguay.
Le marquis s'approcha du capitão.
«Vous avez fait merveille, Diogo, lui dit-il; grâce à vos intelligentes dispositions, nous sommes sauvés.
—Ne me remerciez pas encore, Excellence, répondit l'Indien avec un sourire railleur, tout n'est pas fini encore.
—Oh! Oh! Nous avons maintenant une avance sur nos ennemis qui nous met hors de leur portée.
—Il n'y a pas d'avance avec les Guaycurus, Excellence; notre seule chance de salut était d'atteindre la rivière et de la traverser.
—Eh bien! Qui nous en empêche?
—Regardez les chevaux; avant que nous soyons arrivés à la moitié de la distance qui nous sépare du Pilcomayo, car cette rivière que vous voyez là-bas se nomme ainsi, les ennemis seront sur nous.
—C'est trop d'entêtement à la fin, voyez vous-même, la plaine est déserte.
—Vous croyez, Excellence?
—Dame, j'ai beau regarder dans toutes les directions, je ne vois rien.
—C'est que vous n'avez pas l'habitude de la prairie, voilà tout. Tenez, ajouta-t-il, en allongeant le bras dans la direction du nord-est, remarquez-vous cette ondulation convulsive des hautes herbes.
—En effet, mais qu'est-ce que cela prouve!
—Voyez-vous encore, continua l'impassible capitão, ces compagnies de ñandus et de seriemas qui courent éperdus dans toutes les directions, ces volées de guaros et de kamichis qui s'élèvent subitement en poussant des cris discordants?
—Oui, oui, je vois tout cela; après?
—Après, eh bien, Excellence, l'ondulation des herbes, sans cause apparente, puisqu'il n'y a pas un souffle de vent dans l'air; la course éperdue des ñandus et des seriemas, et le vol effaré des guaros et des kamichis signifient simplement que les Guaycurus sont à notre poursuite, et qu'avant une heure, ils nous auront atteints.
—Mais dans une heure nous aurons franchi la rivière.
—Avec nos chevaux, c'est impossible; c'est à peine s'ils parviennent à mettre un pied devant l'autre: regardez, ils trébuchent et s'abattent à chaque pas.
—C'est vrai, murmura le marquis; mais alors que faire?
—Nous préparer à mourir.
—Oh! Ce n'est pas vrai, ce que vous dites là, Diogo!
—Dans une heure, aucun de nous n'existera, répondit froidement le capitão.
—Mais nous ne nous laisserons pas assassiner sans nous défendre!
—Ceci est une autre question, Excellence; voulez-vous combattre jusqu'au dernier souffle?
—Certes.
—Très bien; laissez-moi faire alors. Nous serons tués, je le sais bien; mais la victoire coûtera cher à nos ennemis.»
Sans perdre un instant, le capitão prit ses dispositions pour le combat; elles furent d'une simplicité que les circonstances exigeaient impérieusement.
Les Brésiliens mirent pied à terre, égorgèrent leurs chevaux, et, avec les cadavres des malheureux animaux, ils formèrent un cercle assez grand pour les contenir tous.
Le marquis occupé en ce moment à parler avec animation à doña Laura ne s'aperçut de cette boucherie que lorsqu'il fut trop tard pour s'y opposer.
«Que faites-vous? s'écria-t-il.
—Des retranchements, répondit impassiblement Diogo. Derrière ces cadavres nous tirerons à l'abri jusqu'à ce que nos munitions soient épuisées.
—Mais comment fuirons-nous après le combat?»
L'Indien éclata d'un rire nerveux et strident.
«Nous ne fuirons pas puisque nous serons morts!»
Le marquis ne trouva rien à répondre, il baissa la tête et retourna auprès de la jeune fille.
Doña Laura s'était laissée tomber à terre en proie à un profond désespoir; son cheval était le seul qu'on n'eût pas tué, il se tenait auprès d'elle, la tête basse et frissonnant de terreur.
«Vous allez mourir, dit don Roque à la jeune fille.
—Je l'espère, répondit-elle d'une voix basse et entrecoupée.
—Vous me haïssez donc bien.
—Il n'y a pas dans mon cœur place pour la haine, je vous méprise.»
Il fit un mouvement de colère.
«Doña Laura, reprit-il, il en est temps encore, révélez-moi votre secret.
—Pourquoi faire? lui dit-elle en le regardant en face, puisque nous allons mourir.
—Malédiction! s'écria-t-il en frappant du pied avec rage; cette femme est un démon.»
Doña Laura sourit tristement.
«Rien ne saurait-il donc vous convaincre? A quoi vous servirait maintenant la possession de ce secret?
—Et à vous? répondit-elle froidement.
—Dites-le-moi, dites-le-moi, et, je vous le jure, je vous sauverai; quand je devrais pour cela marcher dans le sang jusqu'aux genoux. Oh! Si j'étais possesseur de ce secret précieux, je sens que je réussirais à échapper au danger terrible qui nous menace. Dites-le-moi, doña Laura, je vous en supplie.
—Non! Je préfère mourir que d'être sauvée par vous.»
Le marquis eut un moment de fureur folle.
«Meurs donc! Et sois maudite!» s'écria-t-il en saisissant un pistolet à sa ceinture.
Une main arrêta son bras.
Il se retourna en lançant un regard farouche à celui qui avait osé le toucher.
«Excusez-moi, Excellence, lui dit Diogo toujours impassible, si j'interromps votre intéressante conversation avec la señorita.»
Doña Laura n'avait pas fait un mouvement pour se soustraire à la mort; ses yeux ne s'étaient pas baissés, ses joues n'avaient pas pâli; la mort, pour elle, c'était la délivrance.
«Que me voulez-vous encore? s'écria le marquis.
—Vous annoncer, Excellence, que le moment est proche où il va falloir faire preuve d'adresse. Voyez.»
Le marquis regarda.
«Mais, misérable! s'écria-t-il au bout d'un instant, si vous n'êtes pas un traître, vous vous êtes grossièrement trompé.
—Plaît-il, Excellence.
—Par le saint nom de Dieu, c'est une manada de chevaux sauvages que vous avez prise pour nos ennemis.
—Définitivement, Excellence, répondit le capitão avec un sourire de dédain, vous n'avez pas la moindre expérience de la façon de combattre des Guaycurus, ni de la vie du désert; voici probablement la dernière chose que je vous apprendrai; mais il est toujours bon que vous le sachiez. Les Guaycurus sont les premiers jinetes du monde. Voici la tactique qu'ils emploient pour surprendre l'ennemi: ils lancent en avant une troupe de chevaux sauvages afin de dérober leur nombre, puis derrière ils se tiennent couchés de côté sur leurs chevaux, la main gauche à la crinière et le pied droit appuyé sur l'étrier; de cette façon, il est facile de se tromper et de supposer, ainsi que vous-même l'avez fait, que tous les chevaux sont libres; mais vous allez bientôt voir les cavaliers se redresser et vous les entendrez pousser leur cri de guerre.
Nous avons dit que tous les Brésiliens étaient étendus derrière les cadavres de leurs chevaux, prêts à faire feu au commandement.
Au-dessus d'eux, les vautours et les urubus, attirés par l'odeur du sang, volaient en longs cercles en poussant des cris rauques et discordants.
A une demi-lieue dans la plaine, une manada de chevaux accourait avec une extrême rapidité, en soulevant d'épais nuages de poussière.
Les Brésiliens étaient mornes et silencieux; ils se sentaient perdus.
Seul, Diogo avait conservé sa physionomie calme et son expression insouciante.
«Enfants! cria-t-il, ménagez vos munitions et ne tirez qu'à coup sûr; vous savez qu'il ne nous reste plus de poudre.»
Tout à coup, les chevaux sauvages arrivèrent comme la foudre sur les retranchements, et, malgré une décharge meurtrière faite à bout portant, les franchirent d'un élan irrésistible.
Les guerriers Guaycurus se mirent en selle en poussant d'affreux hurlements, et le massacre, car ce ne fut pas un combat, commença avec un acharnement incroyable.
Au premier rang, auprès de Tarou-Niom, se tenait Malco Díaz.
Les yeux du métis lançaient des éclairs, il se ruait avec une furie extraordinaire au plus épais de la mêlée, et faisait des efforts inouïs pour se rapprocher de doña Laura.
Par un mouvement plutôt instinctif que calculé, les Brésiliens, dès que leur retranchement improvisé avait été forcé, s'étaient groupés autour d'elle.
La jeune fille, agenouillée sur le sol, les mains jointes et les yeux au ciel, priait avec ferveur.
La pauvre Phoebé, la poitrine traversée par une lance, se tordait à ses pieds dans les dernières convulsions de l'agonie.
Il y avait quelque chose de réellement beau dans le spectacle offert par ces vingt et quelques hommes immobiles, silencieux, serrés les uns contre les autres, et luttant désespérément contre une multitude d'ennemis, ayant fait le sacrifice de leur vie, mais résolus à combattre jusqu'au dernier soupir, et ne tombant que morts.
Diogo et le marquis faisaient des prodiges de valeur; l'Indien, avec un mépris superbe de la mort; le blanc, avec la rage du désespoir.
«Hein! Excellence, dit le capitão, d'une voix railleuse, commencez-vous à croire que nous y resterons?»
Cependant les rangs des Brésiliens s'éclaircissaient de plus en plus, mais ils ne tombaient pas sans vengeance; les Guaycurus, décimés par les balles, éprouvaient des pertes énormes.
Soudain, Malco Díaz bondit en avant, renversa le marquis en le frappant du poitrail de son cheval, et, saisissant doña Laura par les cheveux, il l'enleva, la jeta en travers sur le cou de son cheval et s'élança à travers la plaine.
La jeune fille jeta un cri terrible et s'évanouit.
Ce cri, Diogo l'avait entendu; le capitão sauta par-dessus le corps du marquis étendu sans connaissance et, renversant tout sur son passage, il se précipita à la poursuite du métis.
Mais que pouvait un homme à pied contre un cavalier lancé à toute bride?
Le métis s'arrêta, un éclair jaillit de sa fauve prunelle, et il épaula son fusil.
Diogo le prévint.
«C'est ma dernière charge, murmura-t-il; elle sera pour elle.»
Et il lâcha la détente.
Malco Díaz chancela tout à coup; ses bras s'ouvrirent convulsivement, et il roula sur le sol en entraînant la jeune fille dans sa chute.
Il était mort.
Diogo s'élança vers lui, mais tout à coup il fit un bond de côté, et, prenant son arme par le canon, il la leva au-dessus de sa tête: un Indien venait sur lui; mais changeant presque aussitôt de position, il bondit comme un jaguar, enlaça de ses bras nerveux l'Indien qui le poursuivait, le renversa, et du même coup se mit en selle à sa place. Ce prodige d'adresse et d'agilité accompli, il vola au secours de la jeune fille.
A peine la soulevait-il dans ses bras pour la mettre sur le cheval qu'il s'était si miraculeusement approprié, que des guerriers Guaycurus l'enveloppèrent dans un cercle infranchissable.
Diogo jeta un regard douloureux à la jeune fille qu'il posa à terre, et, retirant de sa ceinture ses pistolets, seules armes qui lui restaient:
«Pauvre enfant! murmura-t-il, j'ai fait ce que j'ai pu; la fatalité était contre moi!»
Il arma froidement ses pistolets.
«J'en tuerai bien deux encore avant de mourir,» dit-il.
Tout à coup les rangs des guerriers s'ouvrirent. Tarou-Niom parut.
«Que nul ne touche à cet homme et à cette femme, dit-il, ils m'appartiennent.
—Allons, ce sera pour une autre fois, dit le capitão en replaçant ses pistolets à sa ceinture.
—Tu es brave, je t'aime, reprit Tarou-Niom; prends cette gni-maak (plume), elle te servira de sauvegarde. Reste ici jusqu'à ce que je revienne, et veille sur l'etlatoum (femme) que tu as si bien défendue.»
Diogo prit la plume et s'assit tristement auprès de la jeune fille.
Une heure plus tard le capitão et doña Laura accompagnaient les guerriers Guaycurus qui retournaient à leur village.
La jeune fille était toujours évanouie et ne connaissait pas encore toute l'étendue du nouveau malheur qui était venu fondre sur elle.
Diogo la portait sur le cou de son cheval et la soutenait avec précaution; le brave capitão paraissait déjà, non pas résigné, mais complètement consolé de sa défaite, et causait amicalement avec le capitão Tarou-Niom, qui lui témoignait beaucoup d'égards.
Le combat avait fini ainsi qu'il devait finir, c'est-à-dire par la mort de tous les Brésiliens.
Ils avaient été impitoyablement massacrés.
Seuls, Diogo et la jeune fille avaient survécu, par un miracle incompréhensible, qui avait fait jaillir un éclair de pitié dans le cœur féroce du chef guaycurus.
Quant au marquis de Castelmelhor, nul ne savait ce qu'il était devenu; malgré les recherches les plus actives, il avait été impossible de retrouver son corps.
Était-il mort? Était-il vivant et avait-il contre toute probabilité réussi à s'échapper?
Son sort demeurait enveloppé d'un impénétrable mystère.
Bientôt les Indiens disparurent, la plaine où s'était passée cette effroyable tragédie redevint solitaire, et les vautours, s'abattant sur les cadavres, commencèrent une horrible curée de chair humaine.
FIN DU PROLOGUE.
LE GUARANIS
I
EL VADO DEL CABESTRO.
Le 23 décembre 1815, entre deux et trois heures de l'après-midi, c'est-à-dire au moment le plus chaud de la journée, deux voyageurs, venant l'un du nord, l'autre du sud, se rencontrèrent face à face, sur les bords d'une petite rivière, affluent du rio Dulce, à un endroit nommé el Vado del Cabestro, c'est-à-dire le gué du Licol, situé à égale distance des villes de Santiago et de San Miguel de Tucumán.
En arrivant au bord de l'eau, comme d'un commun accord, les deux voyageurs retinrent la bride et s'examinèrent attentivement pendant quelques instants.
La rivière que tous deux se préparaient à traverser en sens contraire, grossie par les pluies d'orage, était assez large en ce moment, ce qui empêchait les deux voyageurs de se distinguer réciproquement assez complètement pour se former l'un de l'autre une opinion rassurante.
Tout étranger qu'on rencontre au désert est sinon un ennemi, du moins, jusqu'à plus ample renseignement, un individu dont la prudence exige qu'on se méfie.
Après une hésitation courte, mais bien marquée, chaque voyageur ramena à sa portée le long fusil qu'il avait jeté en bandoulière, l'arma en faisant craquer avec bruit la détente, et, semblant prendre une résolution suprême, chatouilla légèrement de l'éperon les flancs de son cheval et entra dans l'eau.
Le gué était large et peu profond; l'eau arrivait à peine au ventre des chevaux, ce qui laissait aux cavaliers liberté entière de se diriger à leur guise.
Cependant ils s'avançaient l'un vers l'autre en continuant à s'observer attentivement, prêts à faire feu au moindre mouvement suspect. La distance diminuait rapidement entre eux; bientôt ils ne se trouvèrent plus qu'à deux pas à peine l'un de l'autre.
Tout à coup ils poussèrent une exclamation joyeuse et s'arrêtèrent en riant à gorge déployée.
A plusieurs reprises ils essayèrent de parler; mais le rire, plus fort que leur volonté, les en empêcha, et ils éclatèrent de plus belle.
Cependant, ils avaient subitement désarmé leurs fusils, qui avaient aussitôt repris leur position inoffensive en bandoulière, ce qui témoignait que la sécurité la plus complète avait succédé dans leur esprit à l'inquiétude qui d'abord les agitait.
Enfin, l'un d'eux parvint à reprendre assez son sang-froid pour que les paroles se fissent jour à travers sa gorge et parvinssent jusqu'à ses lèvres.
«Pardieu! s'écria-t-il en français, en tendant la main droite à son singulier interlocuteur, qui riait toujours, la rencontre est précieuse et j'en garderai longtemps le souvenir; je n'ose encore en croire mes yeux: êtes-vous un homme ou un fantôme? Est-ce bien vous, cher monsieur, vous que j'ai vu, il y a deux ans à peine, postulant à Paris auprès du gouvernement, pour je ne sais plus quel emploi, que je retrouve aujourd'hui au fond de ce désert, portant poncho et sombrero, et ressemblant à s'y méprendre, par votre singulier accoutrement, à un gaucho de la bande orientale.
—Oui, répondit l'autre, en jetant un regard de satisfaction sur sa personne; le costume est assez bien réussi; mais, ajouta-t-il entré deux éclats de rire, je suis en droit, il me semble, de vous retourner la question; comment se fait-il que je vous rencontre ici, vous dont la haute position?...
—Chut! interrompit le premier interlocuteur en devenant subitement sérieux, rien n'est stable en ce monde, vous le savez, monsieur Gagnepain.
—Hélas! Qui plus que moi a été à même de l'apprendre? fit tristement le premier voyageur.
—Vous soupirez! Seriez-vous devenu comme moi le jouet de la fortune?
—La fortune et moi, nous nous sommes trop peu connus jusqu'à présent, fit-il avec un sourire, pour qu'elle ait songé à moi d'une façon ou d'une autre; je ne me plains au contraire que de son indifférence à mon égard. Quant à vous, monsieur, je croyais que les derniers événements, dont notre malheureux pays a été le théâtre, événements dans lesquels, si je ne me trompe, vous avez joué un rôle assez, important, ne pouvaient qu'avoir influé avantageusement sur votre fortune.»
Le second voyageur sourit amèrement.
«L'ingratitude et la proscription sont la monnaie courante des cours, dit-il. C'est en vain que l'homme se croit habile et un en ce monde, il s'agite et Dieu le mène.
—Sans compter les passions qui le conduisent, interrompit le premier interlocuteur avec un léger accent de raillerie. Mais se reprenant aussitôt et changeant de conversation: Où allez-vous donc ainsi?
—A San Miguel de Tucumán, puis de là au Chili.
—Seul?
—Oh! Non, mes gens viennent derrière moi; je les ai seulement un peu devancés, afin de me livrer en toute liberté à mes réflexions. Et vous?
—Oh! Moi, c'est différent; je suis presque sur mes terres, ici.
—En vérité?
—Ma foi, oui; seulement, entendons-nous, je ne compte pas habiter éternellement ce pays; cependant, si vous le désirez et que vous ne soyez pas trop pressé de continuer votre voyage, je serai heureux de vous faire visiter ma maison, dont nous ne sommes guères éloignés que d'une vingtaine de milles, et de vous y offrir l'hospitalité.
—Comment! Votre maison? Vous avez une maison ici?
—Mon Dieu! Oui; il fallait que je vinsse en Amérique pour accomplir ce miracle d'être propriétaire. C'est piquant, n'est-ce pas? fit-il en riant. Mais il me semble que, depuis bien longtemps déjà, nous sommes arrêtés au milieu de l'eau. Que dites-vous de ma proposition? Vous sourit-elle? Rebroussez-vous votre route?»
L'autre hésita un instant.
«Décidez-vous, monsieur, le hasard, ou si vous le préférez, la Providence, qui nous a fait nous rencontrer ainsi inopinément, a peut-être de secrets desseins sur nous; ne la contrarions pas. Ces paroles furent prononcées d'un ton semi-sérieux, semi-railleur.
—Pourquoi plaisanter sur ce sujet, monsieur Gagnepain, répondit l'autre avec un léger accent de reproche, bien que vous soyez artiste, et par conséquent esprit fort, ce que vous dites est plus vrai que vous ne voulez sans doute vous l'avouer à vous-même.
—Pardon, j'avais oublié que vous êtes un ancien oratorien, mettons que je n'ai rien dit; ainsi vous rebroussez chemin avec moi?
—Certes, rien ne me presse, j'arriverai toujours assez tôt là où je vais; j'aurai le plus grand plaisir à passer quelques heures en votre compagnie; les occasions de ne point parler cette affreuse langue espagnole et de causer avec un compatriote ne sont pas assez fréquentes dans cet abominable pays, pour qu'on les laisse échapper quand on a le bonheur de les rencontrer.
—Venez donc, alors; nous nous étendrons sur l'herbe, à l'ombre de ces magnifiques palmiers, et, pendant que nos chevaux se délasseront, nous laisserons passer la grande chaleur du jour en causant et en attendant vos gens.
—Votre offre est si cordiale que je ne veux pas la refuser.
—Parfaitement parlé, mon cher duc.
—Silence, interrompit vivement celui auquel on venait de donner ce titre; je me nomme Dubois, et je suis naturaliste; souvenez-vous de cela, je vous en supplie.
—Ah! fit l'autre avec un léger étonnement, comme vous voudrez; va pour Dubois, c'est un nom aussi bon qu'un autre.
—Meilleur pour moi en ce moment. Allons donc sans plus de retard.»
Les deux voyageurs regagnèrent alors le bord de la rivière où, suivant le programme convenu entre eux, ils enlevèrent la bride à leurs chevaux, tout en ayant soin de les attacher par la longe, de peur qu'ils ne s'écartassent; et, après avoir battu les buissons du canon de leurs fusils pour chasser les reptiles, ils s'étendirent sur l'herbe verte et touffue, sous l'ombre protectrice d'un palmier gigantesque, en poussant un soupir de voluptueuse satisfaction.
Le pays au centre duquel s'étaient rencontrés nos personnages étaient loin sous tous les rapports de mériter l'épithète dont l'un deux l'avait flétri; c'était, au contraire, une admirable contrée, dont les paysages grandioses et accidentés ont toujours fait l'admiration des explorateurs, bien rares à la vérité, que l'amour de la science a poussés à les visiter sous tous leurs aspects.
Le Tucumán où se passent en ce moment les événements de notre histoire, est une des contrées les plus heureusement situées de l'Amérique du Sud.
Placée au nord de la province de Catamarca, cette contrée, traversée par une branche des Andes, jouit d'un climat tempéré en été et presque froid en hiver; une grande partie de son territoire se compose d'immenses plateaux ou llanos, couverts d'une luxuriante végétation, entretenue par de nombreux cours d'eau et des rivières considérables qui, ne trouvant pas de débouché, à cause du peu de pente du terrain, y forment de nombreux lacs sans écoulement.
Cette région est aujourd'hui une des plus vastes, des plus peuplées et des plus riches de la Confédération Buenos-airienne.
De l'endroit où les voyageurs s'étaient arrêtés, ils jouissaient d'un coup d'œil enchanteur et voyaient se dérouler devant eux un paysage ravissant: à leurs pieds, une rivière large et profonde serpentait comme un ruban d'argent à travers les plaines couvertes de hautes herbes d'un vert d'émeraude, du milieu desquelles bondissaient à chaque instant des cerfs, des vigognes, jouant par troupes, tandis que les taureaux sauvages levaient leurs larges têtes armées de cornes formidables, et jetaient autour d'eux des regards empreints d'une pensive tristesse; des volées de pigeons et de perdrix volaient dans tous les sens en jetant dans l'air les notes stridentes ou douces de leurs chants, tandis que de magnifiques cygnes noirs s'ébattaient sur la rivière et se laissaient nonchalamment emporter au courant, défilant devant les flamants roses et les hérons, occupés à pêcher sur la rive; d'immenses forêts tenaient tout l'arrière-plan du paysage et s'élevaient, de gradin en gradin, sur les versants lointains des Cordillières, dont les cimes dentelées et couvertes de neiges éternelles se confondaient avec les nuages.
Le soleil répandait avec profusion ses rayons éblouissants sur cette nature primitive et faisait scintiller, comme des millions de diamants, les sables incessamment mouillés des plages de la rivière.
Un calme profond régnait dans ce désert, si vivant et si animé cependant, et du sein duquel s'élevaient, comme un hymne solennel vers Dieu, les chants des innombrables oiseaux blottis sous la feuillée.
Avant que d'aller plus loin et de rapporter la conversation de nos personnages, nous les ferons plus intimement connaître au lecteur en traçant leur portrait en quelques lignes.
Le premier, celui qui ne voulait pas qu'on lui donnât le titre de duc et qui prétendait se nommer Dubois et exercer la profession de naturaliste, était un homme d'environ cinquante-deux ans, mais qui en paraissait plus de soixante; son corps, long et maigre, était légèrement courbé; ses membres grêles se perdaient pour ainsi dire dans les larges plis de ses vêtements, ses traits, fatigués par les veilles et les travaux intellectuels, sans doute, devaient avoir été admirablement beaux: son front était large, mais sillonné de rides profondes; ses yeux noirs bien ouverts, surmontés d'épais sourcils, avaient un regard fixe pénétrant, qui, lorsqu'il s'animait, devenait impossible à supporter; son nez était droit, sa bouche un peu grande, mais garnie de dents magnifiques; ses lèvres un peu minces, sur lesquelles un sourire froid et railleur semblait stéréotypé, son menton carré lui complétait, avec l'absence complète de barbe, une physionomie imposante, un peu dure, mais que, lorsque cela lui plaisait, il savait rendre extrêmement bienveillante. Toute sa personne respirait cette grâce aristocratique, onctueuse et un peu féline qui distingue les diplomates et les hauts dignitaires de l'Église; elle formait, avec la noblesse de ses gestes, le contraste le plus complet, non seulement avec le costume qu'il avait cru devoir adopter, mais encore avec les façons plébéiennes qu'il affectait, et que, comme un rôle mal appris, il oubliait à chaque instant.
L'autre voyageur se nommait Émile Gagnepain; il avait de trente à trente-deux ans; sa taille était ordinaire, mais bien prise et fortement charpentée; ses épaules larges, sa poitrine bombée; la santé semblait lui sortir par tous les pores: ses bras sur lesquels saillaient des muscles gros comme des cordes et durs comme du fer, témoignaient d'une vigueur corporelle peu commune; son visage respirait la franchise et la bonne humeur; ses traits réguliers, ses yeux bruns pleins de finesse, sa bouche rieuse, ses cheveux d'un blond fauve, frisés comme ceux d'un nègre; sa moustache, cirée avec soin et coquettement relevée; son menton rasé et ses favoris touffus qui atteignaient presque les coins de sa bouche, lui formaient une physionomie pleine de franchise et d'énergie qui, au premier coup d'œil, attirait la sympathie. La liberté un peu brusque de ses mouvements, sa parole vive et colorée le faisaient reconnaître facilement pour un de ces êtres privilégiés, dit-on, malheureux, disons-nous, qu'on est convenu de nommer artistes. En effet, il était peintre; du reste, particularité que nous avons oublié de mentionner, il avait attaché solidement à la croupe de son cheval, une boîte à couleurs, un large parapluie, un chevalet et un appuie-main, appareil indispensable à tous les peintres et qui, dans un pays moins sauvage que celui dans lequel il se trouvait, l'aurait immédiatement dénoncé pour ce qu'il était, malgré son costume de gaucho.
Ce fut lui qui, le premier, prit la parole. A peine s'était-il laissé aller sur l'herbe que, se redressant brusquement et traçant un cercle dans l'espace avec son bras droit étendu devant lui:
«Quelle admirable chose que la nature, s'écriât-il, et comme les hommes sont coupables de la gâter ainsi qu'ils le font sans cesse, sous prétexte d'amélioration, comme si la Providence n'était pas plus habile qu'eux!
—Bravo! répondit l'autre personnage, auquel nous conserverons, jusqu'à nouvel ordre, le nom de Dubois, sous lequel il s'est fait connaître à nous; bravo! Monsieur Émile, je vois que vous êtes toujours aussi enthousiaste qu'à l'époque où j'ai eu le plaisir de vous rencontrer.
—Eh! Monseigneur ... monsieur, veux-je dire, pardon de ce lapsus involontaire, ne nous enviez pas l'enthousiasme, à nous autres pauvres diables d'artistes; l'enthousiasme, c'est la foi, c'est la jeunesse, c'est l'espérance peut-être!
—Dieu me garde d'avoir une telle pensée; je vous admire, au contraire, moi qui, de la vie, ne puis plus aujourd'hui boire que l'absinthe.
—Bah! fit gaiement le peintre, demain n'existe pas, c'est un mythe; vive aujourd'hui! Voyez quel éblouissant soleil, quelle magnifique campagne; est-ce que tout cela ne vous raccommode pas un peu avec l'humanité?»
M. Dubois soupira.
«Que la jeunesse est heureuse, dit-il; tout lui sourit, jusqu'au désert où elle court le risque flagrant de mourir de faim.
—Laissez donc, monsieur, l'homme qui est parvenu à vivre à Paris n'ayant rien ne doit redouter aucun désert.
—Cela nous ramène à une question que je voulais vous adresser, répondit M. Dubois en riant de la boutade paradoxale de l'artiste.
—Voyons la question? fit celui-ci d'un ton de bonne humeur.
—Veuillez d'abord ne pas attribuer à une indiscrétion indigne de moi, mais seulement, je vous prie, au vif intérêt que je vous porte, la question que je me propose de vous adresser.
—De l'indiscrétion avec moi, monsieur; vous voulez rire, sans doute. Allez, ne craignez pas de m'adresser cette question. Quelle qu'elle soit, je me fais fort d'y répondre de façon à vous satisfaire.
—Depuis notre singulière rencontre, je me creuse vainement la tête pour deviner le motif qui vous a décidé à émigrer ainsi dans ces régions inconnues.
—Émigrer, fi! Monsieur! Le vilain mot; voyager, vous voulez dire, sans doute?
—Voyager, soit, mon jeune ami; je ne chicanerai pas avec vous sur une expression que vous avez le droit de trouver malsonnante.
—Pourquoi ne pas me dire franchement que c'est mon histoire que vous me demandez, monsieur le duc?
—Chut! Chut! Cher monsieur, ne vous ai-je pas prié d'oublier ce titre.
—Au diable la recommandation! Je l'oublierai toujours.
—J'espère que non, lorsque je vous aurai affirmé qu'il est pour moi de la dernière importance que ce titre malencontreux soit ignoré de tous en ce pays.
—Cela suffit, monsieur, je ne me le rappellerai plus.
—Je vous remercie; maintenant, si ce n'est pas abuser de votre complaisance, racontez-moi cette histoire que je désire si fort connaître, car, à Paris, nous nous sommes rencontrés dans des circonstances trop peu sérieuses pour que je me sois informé jamais de vos antécédents qui, je ne sais pourquoi, m'intéressent aujourd'hui plus que je ne pourrais vous l'exprimer.
—Cela est facile à comprendre, monsieur, les distances qui nous séparaient l'un de l'autre, les barrières infranchissables qui, à Paris, s'élevaient entre nous n'existent plus ici; nous sommes deux hommes, face à face dans le désert, se valant l'un l'autre, et je me hâte d'ajouter deux compatriotes, c'est-à-dire deux amis; naturellement, nous devons faire cause commune envers et contre tous, nous intéresser l'un à l'autre et nous aimer comme protestation en haine des étrangers au milieu desquels le sort nous a jetés et qui sont et doivent être nos ennemis naturels.
—Peut-être avez-vous raison, mais, quelle qu'en soit la cause, cette sympathie existe, et je serai heureux, s'il vous plaît, de me dire votre histoire.
—Cette histoire est bien simple, monsieur; en deux mots, je vous la raconterai; seulement, je doute fort qu'elle vous intéresse.
—Dites toujours, mon jeune ami.
—M'y voici. Mon nom, vous le connaissez, je me nomme Émile Gagnepain, nom plébéien s'il en fût, n'est-ce pas?
—Le nom ne fait rien à l'affaire.
—Sans doute. En 1792, lorsque la patrie fut en danger, mon père, pauvre diable de premier clerc de procureur, marié depuis quelques années à peine, abandonna sa femme et son enfant, alors âgé de sept à huit ans, pour s'engager comme volontaire et voler à la défense de la République. Lorsque mon père annonça à sa femme la détermination qu'il avait prise, celle-ci lui répondit avec un laconisme tout spartiate: Va défendre la patrie, elle doit passer avant les affections de famille. Mon père parti, notre pauvre foyer, déjà bien misérable, le devint davantage encore; heureusement, j'eus le bonheur d'être recommandé à David, dans l'atelier duquel j'entrai. Ma mère, débarrassée de moi, put, à force de travail et d'économie, attendre des temps meilleurs. Cependant les années s'écoulaient les unes après les autres, mon père ne revenait pas, les nouvelles que nous recevions de lui étaient rares, nous avions appris qu'il avait été nommé capitaine dans la vingt-cinquième demi-brigade, après plusieurs actions d'éclat, voilà tout. Quelquefois, rarement, un petit secours d'argent arrivait à ma mère; au camp de Boulogne, mon père avait refusé la croix de la Légion d'honneur, sous prétexte que la République n'avait pas de distinctions à donner à ceux de ses enfants qui ne faisaient que leur devoir le plus strict en la servant bien. Quelques mois plus tard il tombait criblé de balles à Austerlitz, au milieu d'un carré autrichien qu'il avait enfoncé, à la tête de sa compagnie, en criant, malgré le nouvel ordre de choses: Vive la République! L'Empereur ne garda pas rancune au soldat de 92; il donna une pension de 800 fr. à sa veuve; c'était bien, mais, pas assez pour vivre. Heureusement j'avais grandi, j'étais maintenant en mesure de venir en aide à ma mère. Grâce à la toute-puissante protection de mon maître, bien que fort jeune encore, je gagnais assez d'argent, non seulement pour m'entretenir convenablement, mais encore pour donner à ma mère un peu de ce bien-être dont elle avait tant besoin. Ce fut alors, je ne sais à quelle occasion, que me vint le désir de voyager en Amérique, afin d'étudier cette nature dont, quoi qu'on en dise, nous n'avons en Europe que des contrefaçons plus ou moins bien réussies.
—Vous êtes sévère, monsieur, interrompit son interlocuteur.
—Non, je suis juste; la nature n'existe plus chez nous, l'art seul se prélasse à sa place. Aucun paysage européen ne soutiendra jamais la comparaison avec un décor d'opéra, au point de vue de la vérité des détails. Mais je reprends. Je redoublai donc d'efforts; je voulais partir, mais pas avant d'avoir assuré à ma mère une position qui la mît à jamais, quelque chose qui m'arrivât pendant mon absence, à l'abri du besoin. A force de travail et de persévérance, je parvins à résoudre ce problème presque insoluble. Les efforts qu'il me fallut faire, je ne vous les dirai pas, monsieur, cela dépasse toute croyance; mais ma détermination était prise: je voulais voir cette Amérique, dont les voyageurs font de si magnifiques descriptions. Enfin, après dix ans d'une lutte incessante, je réussis à réunir une somme de trente-cinq mille francs, c'était bien peu, n'est-ce pas? Cependant cela me suffit, je gardai cinq mille francs pour moi, je plaçai le reste au nom de ma mère, et, certain que désormais elle pourrait se passer de moi, je partis; voilà huit mois que je suis débarqué en Amérique. Je suis heureux comme le premier jour: tout me sourit, l'avenir est à moi! Je vis comme les oiseaux, sans souci du lendemain; j'ai acheté, moyennant la somme comparativement énorme de 250 francs, un rancho à de pauvres Indiens guaranis, qui, effrayés par la guerre des colonies contre la métropole, se sont réfugiés au grand Chaco, parmi leurs congénères. Voilà comment je suis propriétaire. Continuellement en course de çà et de là, j'étudie le pays et je choisis les études que plus tard je ferai. Cela durera autant que cela pourra: l'avenir est à Dieu; il est inutile que je m'en préoccupe à l'avance. Voilà mon histoire, monsieur, vous voyez qu'elle est simple.
—Oui, répondit son interlocuteur d'un air pensif, trop simple même; le bonheur complet n'existe pas au monde où nous sommes; pourquoi ne pas songer un peu à l'adversité qui tout à coup peut vous surprendre?
—Dame! fit en riant l'artiste, c'est que, plus malheureux ou plus pauvre que Polycrate, tyran de Samos, je n'ai même pas un anneau à jeter à la mer; d'ailleurs vous savez la fin de l'histoire: un poisson quelconque me le rapporterait; je préfère attendre.
—Cette philosophie est bonne; je n'y trouve rien à redire. Heureux ceux qui peuvent la pratiquer. Malheureusement je ne suis pas du nombre, dit-il en étouffant un soupir.
—Si je ne craignais pas de vous déplaire, je vous adresserais une question à mon tour? reprit en hésitant le peintre.
—Je sais ce que vous me voulez demander. Vous ne comprenez point, n'est-ce pas, comment il se fait que moi, dont la position élevée semblait me mettre pour toujours à l'abri des tempêtes, je me trouve aujourd'hui près de vous dans ce désert?
—Pardon, monsieur, si ce que je vous demande doit le moins du monde vous chagriner, ne me dites pas un mot, je vous en prie.»
Le vieillard sourit avec amertume.
«Non, reprit-il, il est bon parfois de verser le trop plein de son cœur dans une âme pure et indulgente. Je ne vous dirai que deux mots qui vous apprendront tout. Les sommets élevés attirent fatalement la foudre, cela est un axiome généralement reconnu. Malgré l'appui tout-puissant que je prêtai aux Bourbons pour rentrer en France, mon dévouement de fraîche date ne put les convaincre de ma fidélité; sous le duc de Napoléon, ils retrouvèrent le conventionnel qui avait jadis voté la mort du roi Louis XVI; des amis m'avertirent; je partis, me condamnant moi-même à l'exil pour éviter la mort suspendue sans doute sur ma tête. J'abandonnai tout, parents, amis, fortune, jusqu'à un nom sans tache et honoré jusqu'alors, pour aller dans un autre hémisphère cacher ma tête proscrite. Pendant que, par un côté, jeune et insouciant, vous abordiez en Amérique, j'y arrivais, moi, par un autre côté, vieux, désillusionné, maudissant le coup qui me frappait; croyez-le bien, quelque soit leur nom, les dynasties sont toutes ingrates, parce qu'elles se sentent impuissantes; seul le peuple est juste, parce que, lui, il sait qu'il est fort.
—Je vous plains doublement, répondit en lui tendant la main le jeune homme; d'abord parce que votre proscription est inique; ensuite parce que vous arrivez dans un pays bouleversé par les partis et qui, en ce moment, est en pleine révolution.
—Je le sais, répondit-il en souriant; c'est sur cette révolution que je compte, peut-être elle me sauvera.
—Je le souhaite pour vous, bien que vos paroles soient tellement obscures pour moi, que je ne saurais les comprendre; il est vrai que, jusqu'à ce jour, jamais je n'ai songé à la politique.
—Qui sait si bientôt elle n'absorbera pas toutes vos pensées?
—Dieu m'en garde! Monsieur, s'écria-t-il avec un bond d'indignation; je suis peintre et l'art est tout pour moi.
—Voici mes gens qui arrivent, dit M. Dubois en changeant de ton.
—Où cela?
Mais ici, devant nous.
—Diable! Mais alors quels sont donc les cavaliers qui nous arrivent de ce côté, reprit le peintre en indiquant du bout du doigt un point diamétralement opposé à celui dans lequel apparaissait effectivement un groupe composé d'une quinzaine d'individus.
—Hum! fit son interlocuteur avec une nuance d'inquiétude, que peuvent être ces gens?
—Bah! fit insoucieusement le jeune homme, nous le saurons bientôt.
—Trop tôt, peut-être,» répondit le vieillard en hochant pensivement la tête.
Deux troupes se dirigeaient en effet au galop vers la rivière.
Toutes deux se trouvaient à peu près à égale distance des voyageurs.
II
AMIS ET ENNEMIS.
Disons, en quelques mots, quelle était la situation politique de l'ancienne vice-royauté de Buenos Aires au moment où recommence notre histoire.
Malgré le décret royal du 22 janvier 1809, déclarant les provinces de l'Amérique espagnole partie intégrante de la monarchie avec des droits égaux à ceux des autres provinces de la métropole, cependant don Baltasar de Cisneros, nommé vice-roi, arrivait avec le titre de comte de Buenos Aires et avec l'assignation d'une rente annuelle de cent mille réaux.
L'indignation longtemps contenue éclata enfin.
Une commission, à la tête de laquelle figuraient deux patriotes dévoués nommés don Juan José Castelli et don Manuel Belgrano, fut instituée.
Le 14 mai 1810, une députation composée de près de six cents notables de Buenos Aires se rendit auprès du vice-roi pour l'inviter à se démettre pacifiquement d'une autorité désormais ridicule et illégale, puisqu'elle émanait d'un pouvoir qui n'existait plus de fait en Europe.
Une junte fut formée qui, après avoir proclamé l'abolition de la cour des comptes, le traitement du vice-roi et l'impôt sur le tabac, expédia une force imposante à Córdoba contre le général Liniers, Français d'origine, mais dévoué à la monarchie espagnole, que depuis longtemps déjà il servait avec éclat en Amérique.
Liniers avait réussi à réunir une armée assez forte, soutenue par une escadrille qui, partie de Montevideo, était venue bloquer Buenos Aires.
Malheureusement, cet événement qui devait sauver la cause royale, la compromit de la façon la plus grave.
L'armée de Liniers se débanda, la plupart des soldats tombèrent aux mains des indépendants; Moreno, Concha et Liniers lui-même eurent le même sort.
La junte, en apprenant ce résultat inespéré d'une campagne dont elle appréhendait si fort les suites, résolut de frapper un coup décisif afin d'intimider les partisans de la cause royale.
Le général Liniers était fort aimé du peuple, auquel il avait rendu de grands services; il pouvait être sauvé et délivré par lui; il fallait éviter ce malheur.
Don Juan José Castelli reçut, en conséquence, l'ordre d'aller au-devant des captifs. Il obéit et les rencontra aux environs du mont Papagallo.
Alors il se passa une scène horrible que l'histoire a justement flétrie. Sans forme de procès, de sang-froid, tous les prisonniers furent égorgés. Seul, l'évêque de Córdoba fut épargné, non par respect pour son caractère sacré, mais seulement afin de ménager les préjugés populaires.
Ainsi mourut lâchement assassiné le général Liniers, homme auquel la France se glorifie, à juste titre, d'avoir donné le jour, qui avait rendu de si grands services à sa patrie adoptive et dont le nom vivra éternellement sur les rives américaines, à cause de ses nobles et belles qualités.
Cependant un nouvel orage s'éleva contre les indépendants.
Le vice-roi du Pérou envoya sous le commandement du colonel Cordova un corps d'armée contre les Buenos-Airiens.
Le 7 novembre, les deux partis se rencontrèrent à Hupacha; après une lutte acharnée, tes royalistes furent vaincus et la plupart faits prisonniers.
Castelli, que nous avons vu massacrer Liniers et ses compagnons, avait suivi les troupes royales dans leur marche; il ne voulut pas laisser son œuvre incomplète: les prisonniers furent tous fusillés sur le champ de bataille.
Le vice-roi du Pérou, effrayé par ce désastre, fit demander une trêve que la junte consentit à lui accorder.
Mais la lutte était loin d'être finie. L'Espagne n'était nullement disposée à abandonner, sans y être contrainte par la force des armes, les magnifiques contrées où, pendant si longtemps, son drapeau avait paisiblement flotté, et d'où découlaient ses immenses richesses; et, au moment où recommence notre histoire, l'indépendance des provinces buenos-airiennes, loin d'être assurée, était de nouveau remise sérieusement en question.
Les dépositaires du nouveau pouvoir n'avaient pas tardé à entrer en lutte les uns contre les autres, et à sacrifier à leurs misérables visées ambitieuses les intérêts les plus sacrés de leur patrie, en inaugurant cette ère de guerres fratricides, non fermée encore et qui conduit à une ruine inévitable ces régions si belles et si riches. Au moment où nous reprenons notre récit, le parti espagnol un instant abattu avait relevé la tête; jamais les colonies, à peine émancipées, ne s'étaient trouvées en si grand danger de périr.
Le général espagnol Pezuela, à la tête de troupes aguerries, faisait de grands progrès dans le haut Pérou. Le 25 novembre, il avait remporté une victoire signalée à Viluma, repris possession de Ghuquisaca, Potosí, Tunca; ses grands'gardes atteignaient Cinti, et des cuadrillas, ou guérillas de corps francs, partisans de l'Espagne, ravageaient presque impunément la frontière de la province de Tucumán.
La situation était donc des plus critiques. La guerre n'avait rien perdu de sa première férocité; chaque parti semblait bien plutôt être composé de brigands altérés de sang et de pillage, que de braves soldats ou de loyaux patriotes; les routes étaient infestées de gens sans aveu qui changeaient de casaque selon les circonstances et, en résumé, faisaient la guerre aux deux partis selon les exigences du moment. Les Indiens, profitant de ces désordres, pêchaient en eau trouble et faisaient la chasse aux blancs, royalistes ou insurgés.
Puis, pour mettre le comble à tant de malheurs, une armée brésilienne, forte de dix mille hommes et commandée par le général Lesort, avait envahi la province de Montevideo, depuis déjà fort longtemps convoitée par le Brésil et dont il espérait, à la faveur des dissensions intestines des Buenos-Airiens, s'emparer presque sans coup férir.
On comprend parfaitement combien devait être précaire la situation de voyageurs européens forcément isolés dans cette contrée, ne connaissant ni les mœurs ni même la langue des gens auxquels ils se trouvaient mêlés, et jetés ainsi à l'improviste au milieu de ce tourbillon révolutionnaire qui, semblable au simoun africain, dévorait impitoyablement tout ce qu'il rencontrait sur son passage.
Nous reviendrons maintenant aux deux Français que nous avons laissés nonchalamment étendus sur l'herbe au bord de la rivière et devisant entre eux de choses indifférentes.
La vue de la seconde troupe signalée par le peintre avait excité au plus haut degré l'inquiétude de son interlocuteur. Hâtons-nous de constater que cette inquiétude était plus que justifiée par l'apparence excessivement suspecte des cavaliers qui la composaient.
Ils étaient cinquante environ, bien montés et armés jusqu'aux dents, de longues lances, de sabres, de poignards et de mousquetons.
Ces cavaliers étaient évidemment des Espagnol. Leurs traits hâlés par l'air du désert et bronzés par le soleil, respiraient l'intelligence et la bravoure;, il y avait en eux quelque chose de l'allure fière et déterminée des premiers conquérants espagnols, dont ils descendaient en droite ligne, sans avoir dégénéré. Maîtres encore d'une grande partie du territoire américain, ils n'admettaient pas qu'ils pussent en être jamais chassés par les indépendants, malgré les victoires remportées par ceux-ci.
Bien que lancés au galop, ils s'avançaient en bon ordre, la poitrine couverte de la cuirasse de buffle destinée à repousser les flèches indiennes, la lance fichée dans l'étrier, le mousqueton à l'arçon et le sabre recourbé à fourreau de fer battant l'éperon avec un bruit métallique.
A dix pas en avant de la troupe venait un jeune homme de haute mine, aux traits fiers et nobles, à l'œil noir et bien ouvert, à la bouche railleuse, ombragée par une fine moustache noire coquettement cirée et relevée en croc.
Ce jeune homme portait les insignes de capitaine et commandait la troupe qu'il précédait; il avait environ vingt-cinq ans. Tout en galopant, il jouait avec une désinvolture charmante avec son cheval, magnifique spécimen des coursiers indomptés de la pampa, auquel, tout en lui parlant et en le flattant d'une main de femme, délicate et nerveuse, il se plaisait à faire exécuter des courbettes, des sauts de côté et des changements de pieds qui parfois, amenaient un froncement de sourcil et une grimace de mauvaise humeur sur le visage cuivré et balafré d'un vieux sergent maigre et efflanqué, qui galopait en serre-file à la droite de la compagnie.
Cependant, la distance diminuait rapidement entre les deux troupes, dont les voyageurs se trouvaient être pour ainsi dire le centre commun.
Ceux-ci, sans se dire un mot, mais comme d'un commun accord, s'étaient mis en selle, et au milieu du chemin, ils attendaient, calmes et dignes, mais la main sur leurs armes, et intérieurement sans doute fort inquiets, bien qu'ils ne voulussent pas le paraître.
La seconde troupe, dont nous n'avons pas encore parlé, se composait d'une trentaine de cavaliers au plus, portant tous le costume caractéristique et pittoresque des gauchos de la pampa; ils conduisaient au milieu d'eux une dizaine de mules chargées de bagages.
Arrivée à une quinzaine de pas des voyageurs, les deux troupes firent halte, semblant se mesurer de l'œil et se préparer mutuellement au combat.
Pour un spectateur indifférent, certes c'eût été un étrange spectacle que celui offert par ces trois groupes d'hommes, aussi fièrement campés au milieu d'une plaine déserte, se lançant des regards de défi, et cependant immobiles et comme hésitant à se charger.
Quelques minutes, longues comme un siècle, dans une situation aussi tendue, s'écoulèrent.
Le jeune officier, voulant sans doute en finir et ennuyé de cette hésitation qu'il ne paraissait pas partager, s'avança en faisant caracoler son cheval et en se frisant nonchalamment la moustache.
Arrivé à quelque cinq ou six pas des voyageurs:
«Holà! Bonnes gens, dit-il d'une voix narquoise, que faites-vous là, plantés, l'air effaré comme des ñandus à la couvée? Vous n'avez pas, je suppose, la prétention de nous barrer le passage, ce qui serait par trop réjouissant.
—Nous n'avons aucune prétention, señor capitan, répondit M. Dubois dans le meilleur castillan qu'il put imaginer, castillan qui, malgré ses efforts était déplorable, nous sommes des voyageurs paisibles.
—Caray! s'écria l'officier en se retournant en riant vers ses soldats, qu'avons-nous ici, des Anglais, je suppose?
—Non, señor, des Français, reprit M. Dubois d'un air piqué.
—Bah! Anglais ou Français qu'importe, reprit l'officier raillant, ce sont toujours des hérétiques.»
A cette preuve manifeste d'ignorance, les deux voyageurs haussèrent les épaules avec mépris; l'officier s'en aperçut.
«Qu'est-ce à dire? fit-il avec hauteur.
—Parbleu, répondit le peintre, c'est-à-dire que vous vous trompez grossièrement, voilà tout; nous sommes aussi bons catholiques que vous, si ce n'est davantage.
—Eh! Eh! Vous chantez bien haut, mon jeune coq.
—Jeune! fit en ricanant l'artiste, vous vous trompez encore, j'ai au moins deux ans de plus que vous; quant à chanter, il est bien facile de faire le fanfaron et le mangeur de petits enfants lorsqu'on est cinquante contre deux.
—Ces gens qui sont là-bas, reprit l'officier, ne sont-ils donc pas à vous?
—Si, ils sont à nous, mais qu'importe cela? D'abord ils vous sont inférieurs en nombre, et ce ne sont pas des soldats.
—D'accord, répondit le capitaine en se frisant la moustache avec un sourire railleur, je vous accorde cela, qu'en voulez-vous conclure?
—Simplement ceci, mon capitaine, c'est que nous autres, Français, nous ne supportons que difficilement les injures, n'importe d'où elles viennent et que si nous étions seulement à nombre égal, cela ne se passerait pas ainsi.
—Ah! Ah! Vous êtes brave?
—Pardieu, la belle malice, puisque je suis Français.
—Fanfaron aussi, il me semble?
—Fanfaron d'honneur, oui.»
Le capitaine sembla réfléchir.
«Écoutez, dit-il au bout d'un instant avec une exquise politesse, je crains de m'être trompé sur votre compte et je vous en fais sincèrement mes excuses. Je consens à livrer libre passage à vous et à ceux qui vous accompagnent, mais à une condition.
—Voyons la condition.
—Vous m'avez dit tout à l'heure que je ne vous parlais, ainsi que je le faisais, que parce que je me sentais soutenu.
—Je vous l'ai dit, parce que je le pensais.
—Et vous le pensez encore, sans doute?
—Pardieu!
—Eh bien! Voici ce que je vous propose; tous deux nous sommes armés; mettons pied à terre; dégainons nos sabres, et celui de nous qui abattra l'autre, sera libre d'agir comme bon lui semblera, c'est-à-dire que, si c'est vous, vous pourrez passer votre chemin sans crainte d'être inquiété, et, si c'est moi, eh bien bataille générale; cela vous convient-il ainsi?
—Je le crois bien, répondit en riant le peintre en se levant de selle.
—Qu'allez-vous faire monsieur Émile? s'écria vivement le vieillard, songez que vous vous exposez à un grand péril pour une cause qui, au fond, vous est indifférente et me regarde seul.
—Allons donc! fit-il en haussant les épaules, ne sommes-nous pas compatriotes? Votre cause est la mienne. Vive Dieu! Laissez-moi donner une leçon à cet Espagnol fanfaron qui s'imagine que les Français sont des poltrons.»
Et, sans vouloir rien entendre davantage, il dégagea son pied de l'étrier, sauta à terre, dégaina son sabre et en piqua la pointe en terre en attendant le bon plaisir de son adversaire.
«Mais savez-vous vous battre au moins? s'écria M. Dubois, en proie à la plus vive inquiétude.
—Plaisantez-vous, répondit-il en riant; à quoi auraient servi les vingt-cinq ans de guerre de la France, si ses fils n'avaient pas appris à se battre; mais, rassurez-vous, ajouta-t-il sérieusement, j'ai dix-huit mois de salle à l'épée et je manie le sabre comme un hussard; d'ailleurs, nous autres artistes, nous savons ces choses-là d'instinct.»
Cependant, le capitaine avait lui aussi mis pied à terre après avoir ordonné à sa troupe de demeurer spectatrice du combat; les cavaliers avaient hoché la tête d'un air de mauvaise humeur: pourtant ils n'avaient pas fait d'observation; mais le vieux sergent dont nous avons parlé et qui, sans doute, jouissait de certaines privautés auprès de son chef, fit quelques pas en avant et crut devoir hasarder une respectueuse protestation contre ce combat qui lui semblait une folie.
Le capitaine, sans lui répondre autrement, lui fit un geste muet d'une expression tellement nette et impérieuse que le digne soldat rétrograda tout penaud et alla reprendre son rang sans oser risquer une seconde remontrance.
«C'est égal, grommela-t-il entre ses dents en retroussant ses moustaches d'un air furieux, si cet hérétique a le dessus, quoi que puisse dire don Lucio, je sais bien ce que je ferai.»
Le jeune capitaine sauta légèrement à terre et s'avança vers son adversaire qu'il salua poliment.
«Je suis heureux, lui dit-il gracieusement, de l'occasion qui se présente de recevoir d'un Français une leçon d'escrime, car vous avez la réputation d'être passés maîtres en fait d'armes.
—Eh! Peut-être dites-vous plus vrai que vous ne le croyez, señor, répondit le peintre avec un sourire railleur; mais, en supposant que la science nous manque quelquefois, le cœur ne nous fait jamais défaut.
—J'en suis convaincu, monsieur.
—Quand il vous plaira de commencer, capitaine, je suis à vos ordres.
—Et moi aux vôtres, señor.»
Les deux adversaires se saluèrent du sabre et tombèrent en garde à la fois avec une grâce parfaite.
Le sabre est, à notre avis, une arme beaucoup trop dédaignée et qui devrait, au contraire, avoir dans les duels la préférence sur l'épée, comme elle l'a lorsqu'il s'agit de bataille.
Le sabre est l'arme véritable du militaire, officier ou soldat; l'épée n'est, au contraire, qu'une arme de parade des gentilshommes, devenue aujourd'hui celle des partisans qui, pour la plupart, la portent au côté sans savoir s'en servir.
L'épée est un serpent, sa piqûre est mortelle, on s'expose, en en usant pour une cause futile dans un duel, à tuer un galant homme; le sabre, au contraire, ne fait que de larges blessures dont il est facile de guérir et que presque toujours il est possible de graduer suivant la gravité de l'offense reçue, sans risquer de mettre en danger la vie de son adversaire.
Les deux hommes étaient, ainsi que nous l'avons dit, tombés en garde. Après un nouveau salut, le combat commença et ils échangèrent quelques passes en se tâtant mutuellement et en ne se poussant qu'avec une extrême prudence.
L'officier espagnol était ce qu'on est convenu de nommer un beau tireur. Sous ses formes un peu efféminées, il avait un poignet de fer et des muscles d'acier; son jeu était large, élégant; il semblait manier son arme, assez lourde cependant, comme s'il n'eût eu qu'un simple roseau dans la main.
Le jeu du peintre français était plus serré, plus nerveux, ses coups plus imprévus et surtout plus rapides.
Pourtant le combat se continuait depuis assez longtemps sans qu'il fût possible de voir à qui resterait l'avantage, lorsque soudain le sabre du capitaine sauta en l'air enlevé comme par une fronde, et alla retomber à une assez grande distance.
Le Français s'élança aussitôt, ramassa l'arme de son adversaire et, la lui présentant par la poignée:
«Pardonnez-moi, señor, lui dit-il en s'inclinant, et veuillez, je vous en prie, reprendre une arme dont vous vous servez si bien; je ne vous l'ai enlevée que par surprise et je demeure à vos ordres.
—Señor, répondit le capitaine en remettant son sabre au fourreau, j'ai mérité la leçon que vous m'avez donnée; dix fois vous avez eu ma vie entre vos mains sans vouloir user de votre avantage. Notre combat est fini; je me reconnais vaincu, plus encore par votre courtoisie que par votre habileté dans le maniement des armes.
—Je n'accepte, caballero, reprit le peintre, que la part très minime qui m'en revient pour l'avantage que seul le hasard m'a donné sur vous.
—Allez en paix où bon vous semblera ainsi que vos compagnons, señor: vous n'avez de nous aucune insulte à redouter; seulement je ne me considère pas quitte envers vous; je me nomme don Lucio Ortega; souvenez-vous de ce nom; dans quelque circonstance que vous vous trouviez, si vous avez besoin de moi, serait-ce dans vingt ans, réclamez-vous hardiment de votre ancien adversaire et ami.
—Je ne sais réellement comment vous remercier, señor, je ne suis qu'un pauvre peintre français nommé Emilio Gagnepain, mais si l'occasion s'en présente jamais, je serai heureux de vous prouver combien je suis sensible aux sentiments de bienveillance que vous me témoignez.»
Après cet échange mutuel de courtoisie, les deux hommes montèrent à cheval.
Les Espagnols demeurèrent immobiles à la place où ils s'étaient arrêtés d'abord, et ils laissèrent défiler devant eux, sans faire le moindre mouvement hostile, la petite troupe devant laquelle marchaient côte à côte les deux Français. Lorsqu'ils passèrent devant lui, le capitaine échangea un salut courtois avec eux, puis il donna l'ordre du départ à sa troupe, qui s'élança au galop et ne tarda pas à disparaître dans les méandres du chemin.
«Vous avez été plus heureux que sage, dit M. Dubois à son jeune compagnon dès qu'ils eurent franchi la rivière et mis un assez grand espace entre eux et les Espagnols.
—Pourquoi donc? répondit le peintre avec surprise.
—Mais parce que vous avez risqué d'être tué.
—Cher monsieur, dans le pays où nous nous trouvons, on risque continuellement d'être tué. En quittant la France, j'ai fait abnégation complète de ma vie, persuadé que je ne reverrai jamais mon pays; je considère donc chaque instant qui s'écoule sans qu'il m'arrive malheur comme une grâce que me fait la Providence, de sorte que, mon parti étant arrêté, je n'attache pas le moindre prix à une existence qui, d'un moment à l'autre, me peut être enlevée sous le premier prétexte venu et même, au besoin, sous le plus léger prétexte.
—Vous avez une assez singulière philosophie.
—Que voulez-vous? Avec les patriotes, les royalistes, les bandits, les Indiens et les bêtes fauves, qui infestent ce pays béni du ciel, ce serait à mon sens de la folie que de compter sur vingt-quatre heures d'existence et de former des projets d'avenir.»
M. Dubois se mit à rire.
«Cependant, dit-il, il nous faut un peu songer à l'avenir en ce moment, quand ce ne serait que pour choisir le lieu où nous camperons pour la nuit.
—Que cela ne vous inquiète pas; ne vous ai-je pas dit que je vous conduisais chez moi?
—Vous me l'avez proposé, c'est vrai, mais je ne sais si je dois accepter votre hospitalité.
—Elle sera modeste, car je ne suis pas riche, tant s'en faut, mais croyez qu'elle sera cordiale.
—J'en suis convaincu; cependant l'embarras que vous occasionnera un si grand nombre d'hôtes ...
—Vous plaisantez, monsieur, ou vous connaissez bien peu les coutumes espagnoles; vos gens ne me causeront aucun embarras.
—Puisqu'il en est ainsi, j'accepte sans plus de cérémonie, afin de passer quelques heures de plus dans votre charmante compagnie.
—A la bonne heure, voilà qui est convenu, dit gaiement le jeune homme; maintenant, si vous me le permettez, je vous servirai de guide; car, sans moi, il vous serait assez difficile de trouver mon habitation.»
Le peintre prit effectivement la direction de la caravane, et, la faisant obliquer sur la gauche, il la conduisit par des sentiers de bêtes fauves à peine tracés dans l'herbe, jusqu'au sommet d'une légère éminence, qui dominait au loin la plaine; elle était couronnée par plusieurs bâtiments, dont l'obscurité empêcha les voyageurs de juger l'étendue et l'importance.
M. Dubois n'avait été rejoint qu'à une heure déjà assez avancée par ses peones et son escorte; la querelle soulevée si à l'improviste par le capitaine espagnol avait causé une perte de temps assez considérable, de sorte que la journée était fort avancée quand les voyageurs purent enfin reprendre leur route; aussi la nuit était-elle complètement close lorsqu'ils atteignirent enfin l'habitation du jeune Français.
Ils arrivaient au pied du monticule, lorsqu'ils virent plusieurs lumières se mouvoir rapidement et deux ou trois hommes armés de torches accourir au-devant d'eux.
Ces deux ou trois hommes étaient les serviteurs indiens du peintre, qui surveillaient depuis longtemps déjà l'arrivée de leur maître et qui, au bruit des chevaux, venaient lui offrir leurs services.
L'installation des voyageurs ne fut ni longue ni difficile; les mules déchargées et les bagages déposés sous un hangar, les animaux furent dessellés et entravés; les peones leur donnèrent la provende; puis ils allumèrent de grands feux pour cuire leur souper et se préparèrent gaiement à passer la nuit en plein air.
Seuls, M. Dubois et son jeune compagnon étaient entrés dans la maison ou plutôt dans le rancho, car cette modeste habitation bâtie en roseaux et en torchis et recouverte de feuilles, laissait pénétrer de tous les côtés le vent et la pluie et méritait à peine le nom de chaumière.
Cependant l'intérieur était propre, entretenu avec un certain soin et garni de meubles simples, mais en bon état.
«Voici le salon et la salle à manger, que nous transformerons plus tard en chambre à coucher à votre usage, dit en riant l'artiste; quant à présent, nous lui laisserons sa qualification de salle à manger, car nous allons souper, s'il vous plaît.
—Je ne demande pas mieux, répondit gaiement M. Dubois; je vous avoue même que je ferai honneur au souper; je me sens un appétit féroce.
—Tant mieux alors, parce que la quantité des mets vous fera passer sur la qualité.»
Le jeune homme frappa dans ses mains. Presque aussitôt une femme indienne parut et prépara la table, qui, en un instant, fut couverte de mets simples, mais proprement apprêtés; M. Dubois avait fait ouvrir sa cantine de voyage et en avait retiré plusieurs bouteilles, qui produisaient un excellent effet au milieu de la vaisselle primitive étalée sur la table.
Sur l'invitation de son hôte, le vieillard s'assit et le repas commença.
Après une longue journée de voyage dans le désert, exposé à l'ardeur du soleil et à la poussière, on n'est pas difficile sur la qualité des mets; l'appétit fait trouver bons ceux même que dans d'autres circonstances on ne voudrait pas toucher du bout du doigt. Aussi l'aristocrate convive du peintre, prenant bravement son parti, commença-t-il résolument l'attaque sur ce qu'on avait placé devant lui; mais, contre ses prévisions, tout se trouva être, sinon excellent, nous n'oserions l'affirmer, mais du moins mangeable.
Lorsque le repas fut terminé, la vaisselle enlevée, le peintre, après quelques minutes de conversation, souhaita un bonsoir cordial à son hôte et se retira.
Celui-ci, dès qu'il fut seul, changea son manteau en matelas, c'est-à-dire qu'il l'étendit sur la table, se coucha dessus, s'en enveloppa avec soin, ferma les yeux et s'endormit.
Il n'aurait su dire depuis combien de temps il dormait, lorsque tout à coup il fut brusquement tiré de son sommeil par des cris de frayeur et de colère poussés à peu de distance de lui, et auxquels se mêlèrent presque aussitôt plusieurs coups de feu.
M. Dubois se leva en proie à la plus vive inquiétude et se précipita au dehors, afin de découvrir la cause de ce tumulte extraordinaire.
III
LES PEONES.
Un spectacle étrange et auquel il était certes loin de s'attendre, s'offrit alors à ses regards étonnés.
La plate-forme, ou pour mieux dire la cour située devant le rancho, était occupée par une vingtaine d'individus qui criaient et gesticulaient avec fureur, et au milieu desquels se trouvait le peintre, la tête nue, les cheveux au vent, le pied droit posé sur son fusil jeté à terre devant lui et un pistolet de chaque main.
Derrière le jeune homme, cinq ou six Indiens, ses serviteurs, probablement, se tenaient immobiles, le fusil épaulé, prêts à faire feu.
A l'entrée du hangar, les mules chargées et les chevaux sellés étaient maintenus par deux ou trois Indiens armés aussi de fusils et de sabres.
A la lueur des torches, dont la flamme rouge l'éclairait de reflets sinistres, cette scène prenait une apparence fantastique d'un effet saisissant, tranchant brusquement avec les ténèbres profondes qui régnaient dans la plaine, et que la lumière changeante des torches rayait de taches sanglantes à chaque souffle de la brise nocturne.
Le vieillard, sans chercher l'explication de ce drame lugubre, mais comprenant instinctivement qu'il se passait quelque chose de terrible auquel il était personnellement intéressé, s'élança résolument aux côtés de son jeune compatriote.
«Qu'y a-t-il donc? s'écria-t-il en armant son fusil. Sommes-nous attaqués?
—Oui, répondit brièvement le jeune homme; oui, nous sommes attaqués, mais par vos peones.
—Par mes peones! exclama M. Dubois avec stupeur.
—Il paraît que ces dignes gauchos ont trouvé vos bagages à leur convenance et que l'idée leur est venue de se les approprier, voilà tout, c'est très simple, comme vous voyez; mais laissez-moi faire; ils n'en sont pas encore où ils le supposent.
—Peut-être que si je leur parlais, hasarda le vieillard.
—Pas un mot, pas un geste, cela me regarde seul; vous êtes mon hôte, mon devoir est de vous défendre, et, vive Dieu! Tant que vous serez sous mon toit, je vous défendrai, quoi qu'il advienne, envers et contre tous.
Le vieillard n'essaya pas d'insister; d'ailleurs, il n'en aurait pas eu le temps; les peones, un instant étonnés de son apparition imprévue au milieu d'eux, recommençaient leurs cris et leurs gestes frénétiques en brandissant leurs armes d'un air menaçant, et en rétrécissant d'instant en instant le cercle dans lequel M. Dubois et ses quelques défenseurs étaient resserrés.
La lutte qui allait s'engager entre les deux partis était des plus inégales et dans les proportions à peu près d'un contre quatre, puisque, à part les deux Français, six Indiens seulement, dont trois maintenaient les chevaux et les mules, se préparaient à combattre les vingt et quelques bandits si insolemment révoltés.
Cependant, malgré leur petit nombre, les Français et leurs serviteurs résolurent de faire bravement face au péril et de soutenir le combat jusqu'au dernier soupir, trouvant indigne d'eux d'accepter les conditions que ces misérables prétendaient leur imposer.
Le peintre arma froidement ses pistolets, jeta son fusil en bandoulière, et au lieu d'attendre l'attaque des peones, il s'avança résolument vers eux après avoir enjoint d'un geste à ses compagnons de demeurer où ils étaient, mais d'être prêts à le défendre.
Une action hardie impose toujours aux masses.
Les peones, au lieu de continuer à marcher en avant, hésitèrent, s'arrêtèrent, et finirent par reculer jusqu'à la muraille du hangar contre laquelle ils s'adossèrent.
Ils ne comprenaient rien à l'étrange témérité de cet homme qui osait ainsi venir seul les braver, et malgré eux, par un sentiment instinctif, ils éprouvaient pour lui un respect mêlé de crainte; d'ailleurs le combat qui avait eu lieu quelques heures auparavant entre le jeune homme et le capitaine espagnol, en leur prouvant la force et la bravoure incontestables de l'étranger avait excité leur admiration, circonstance qui pesait d'un grand poids, en ce moment, dans leur pensée, ajoutait encore au respect qu'ils éprouvaient et redoublait leur hésitation.
L'artiste avait jugé la situation d'un coup d'œil, il avait compris qu'il ne pouvait sortir du mauvais pas dans lequel il se trouvait qu'à force d'audace et de témérité. Sa résolution avait été prise en un instant, et, au lieu d'attendre le danger, il avait été bravement au-devant de lui, convaincu que ce moyen était seul praticable pour sauver sa vie et celle de ses compagnons, qui, en ce moment, semblaient être fort aventurées et dépendre plutôt du hasard que de la plus habile conception.
«Voyons, finissons-en, dit-il d'une voix sèche et rude, en s'arrêtant à deux pas des peones qui se tenaient pressés les uns contre les autres devant lui, que demandez-vous?»
A cette question, nulle réponse ne fut faite.
Émile les examina un instant, les sourcils froncés et la lèvre railleuse.
«Voulez-vous, oui ou non, répondre, reprit-il, que réclamez-vous? Sans doute, vous n'aurez pas la prétention de vous approprier purement et simplement les bagages de la personne au service de laquelle vous êtes; cela serait le fait de voleurs de grands chemins, et, si bas que vous soyez descendus dans mon estime, je ne vous crois pas encore à ce degré infime.
—Et voilà justement où vous vous trompez, señor,» dit un péon en faisant deux pas en avant, en se dandinant sur les hanches et en riant d'un air moqueur.
Le peintre n'hésita pas; le moment était critique, il ajusta le péon et lui déchargea son pistolet en pleine poitrine en disant:
«Je ne vous parle pas à vous, je m'adresse à ces honorables caballeros et non à un drôle de votre espèce.»
Le pauvre diable roula sur le sol sans jeter un soupir; il avait été tué roide.
L'effet produit par cette action d'une témérité folle fut électrique; les peones, charmés non seulement d'être traités d'honorables caballeros, mais encore de sortir de la position délicate dans laquelle ils s'étaient placés un peu à la légère, applaudirent avec enthousiasme et poussèrent de frénétiques cris de joie à cet acte inqualifiable.
«Je disais donc, reprit le peintre d'une voix douce en rechargeant froidement son pistolet, que vous êtes des honnêtes gens; cela est entendu et convenu entre nous. Maintenant que nous, nous comprenons, expliquez-moi les motifs qui vous ont fait vous révolter ainsi et pousser si loin les choses, que, si je ne fusse pas arrivé, vous seriez partis avec les mules, les chevaux et les bagages.»
Une protestation unanime s'éleva à cette accusation.
«Bien, continua le jeune homme; les mules et les chevaux ont été sellés et chargés par inadvertance, je l'admets; sans songer à mal vous vous prépariez à les emmener avec vous, toujours par suite d'un regrettable malentendu; tout cela, à la rigueur, peut être sinon logique, du moins possible. Mais enfin, en vous révoltant contre un homme qui vous a payé certaines avances et que vous vous êtes engagé à servir loyalement pendant la durée de son voyage, vous aviez des motifs; ce sont ces motifs que je veux connaître. Quels sont-ils? Dites-le moi.»
Une réaction s'était opérée dans l'esprit de tous ces hommes primitifs. Le courage si franc et si vrai du jeune homme les avait séduits malgré eux. A peine eut-il fini de parler que tous protestèrent énergiquement de leur loyauté et de leur dévouement, se pressant autour de lui et l'étouffant presque à force de le serrer au milieu d'eux.
Mais lui, sans rien perdre de son sang-froid et voulant que la leçon fût complète, les éloigna doucement de la main et leur faisant signe de se taire.
«Un instant, leur dit-il en souriant, il ne faut pas qu'un second malentendu vienne nous brouiller de nouveau au moment où nous sommes sur le point de nous entendre; mes amis, qui sont assez éloignés de nous et ne savent pas ce qui se passe, pourraient me supposer en danger et venir à mon aide: laissez-moi donc leur prouver que tout est fini et que je me considère comme parfaitement en sûreté au milieu de véritables caballeros.»
Et prenant ses pistolets par le canon, il les jeta par-dessus sa tête, déboucla son sabre, lui fit prendre le même chemin, puis croisant nonchalamment ses bras sur sa poitrine.
«Maintenant, causons, dit-il, l'œil calme et la lèvre souriante.»
Cette dernière action, d'une témérité inouïe, terrassa littéralement les mutins; ils se reconnurent vaincus et, sans vouloir entrer dans de nouvelles explications, ils s'inclinèrent humblement devant le fier jeune homme, lui baisèrent les mains en lui jurant un dévouement à toute épreuve et se retirèrent aussitôt avec une rapidité qui prouvait leur repentir.
Quelques minutes plus tard, les mules étaient déchargées, les chevaux dessellés et les peones, enveloppés dans leurs ponchos, dormaient étendus devant les feux de veille.
Émile rejoignit ses compagnons, toujours inquiets et immobiles à la place où il les avait laissés, en tordant nonchalamment une cigarette de paille de maïs entre ses doigts nerveux.
Seulement son visage était pâle et ses yeux éclairés d'un feu sombre. Sur son chemin il retrouva ses armes et les ramassa.
«Vous avez fait des prodiges, lui dit M. Dubois en lui serrant la main avec reconnaissance.
—Non, répondit-il avec un doux et calme sourire; seulement je me suis souvenu du mot de Danton.
—Lequel?
—De l'audace; c'est avec de l'audace qu'on dompte les fauves, et que sont ces hommes, sinon des bêtes féroces?
—Mais vous risquiez votre vie!
—Ne vous ai-je pas dit que depuis longtemps déjà j'en ai fait le sacrifice. Mais n'attachez pas, je vous prie, plus d'importance à cette affaire qu'elle n'en a réellement; tout dépendait d'une résolution ferme et prompte, ces hommes étaient préparés au vol, non à l'assassinat. Voilà tout le secret de la chose.
—Ne cherchez pas, mon ami, à rabaisser une action, dont je vous garderai une reconnaissance éternelle.
—Bah! Ce que j'ai fait pour vous aujourd'hui, demain vous le ferez pour moi, et nous serons quittes.
—J'en doute, je ne suis pas l'homme de la bataille, moi, je n'ai que le courage civil: devant l'émeute, j'ai peur.
—Pardieu, moi aussi; seulement je ne le laisse pas voir. Mais ne parlons plus de cela, nous avons à causer de choses plus importantes, à moins que vous ne préfériez reprendre votre sommeil si malencontreusement interrompu.
—Il me serait impossible de dormir maintenant; je suis donc entièrement à votre disposition.
—Puisqu'il en est ainsi, rentrons dans le rancho, les nuits sont froides, la rosée glacée; il est inutile que nous demeurions plus longtemps en plein air; vous voyez que nos féroces révoltés ont pris bravement leur parti de leur défaite et dorment à poings fermés; ne laissons pas supposer à ceux qui peut-être veillent encore que nous conservons des inquiétudes sur leur compte. Venez.»
Ils rentrèrent dans le rancho, dont le peintre ferma avec affectation la porte derrière lui.
Lorsqu'ils furent assis, le jeune homme déboucha une bouteille de rhum, s'en versa un verre et, après l'avoir goûté, il aspira trois ou quatre bouffées de fumée; puis posant son verre sur la table:
«La situation est grave, dit-il en se renversant sur le dossier de son siège; voulez-vous que nous parlions à cœur ouvert?
—Je ne demande pas mieux, répondit le vieillard en lui jetant un regard voilé sous ses paupières demi-closes.
—D'abord, et avant tout, entendons-nous bien, reprit Émile en souriant; ici nous ne faisons pas de diplomatie, n'est-ce pas?
—Pourquoi faire? dit en souriant son interlocuteur.
—Dame, la force de l'habitude pouvait vous y entraîner, et croyez-moi, en ce moment ce serait un tort de vous y laisser aller.
—Ne craignez rien, je serais vis-à-vis de vous de la plus entière franchise.
—Hum! fit le jeune homme d'un air peu convaincu; enfin c'est égal, je me risque; tant pis pour vous si vous ne tenez pas votre promesse, car je n'ai d'autre intérêt que le vôtre.
—J'en suis convaincu, parlez donc sans crainte.
—D'abord une question: vous allez à Tucumán, n'est-ce pas?
—Ne vous l'ai-je pas dit.
—En effet, une partie des hommes qui vous accompagnent sont des soldats déguisés que le gouvernement de Buenos Aires vous a donnés pour vous servir d'escorte.
—Comment le savez-vous?
—Avec cela que c'est difficile à deviner; ainsi, vous êtes chargé d'une mission politique?
—Moi!
—Parbleu! Cela va de soi; seulement, je vous ferai observer que cela m'est complètement indifférent et que je n'y attache pas la plus minime importance.
—Mais....
—Laissez-moi continuer; d'après ce qui s'est passé cette nuit, il est évident pour moi qu'une partie de votre escorte vous trahit et a l'intention de vous livrer aux Espagnols.
—Le croyez-vous?
—J'en suis sûr.
—C'est sérieux, alors?
—Vous avez donc une mission?
—Supposez ce qu'il vous plaira, mais aidez-moi à me tirer d'embarras.
—Bien, je comprends; vous n'avez pas besoin d'en dire davantage. Maintenant, voici mon avis: seul, vous n'arriverez jamais à Tucumán.
—Eh! Savez-vous que votre avis est aussi le mien?
—Pardieu! Je le sais bien. Maintenant que ces drôles sont matés, voici ce que je vous propose.
—Voyons.
—Remarquez bien que ce n'est que dans votre seul intérêt.
—J'en suis convaincu.
—Si cela vous convient, comme à tort ou à raison ces bandits professent un certain respect pour ma personne, je vous offre de vous accompagner jusqu'à Tucumán.
—Mon cher compatriote, cette proposition m'est on ne peut plus agréable sous tous les rapports; je vous en remercie du fond du cœur; vous me sauvez littéralement la vie.
—Pardon, mais à une condition.
—Ah! Et quelle est cette condition? fit le vieillard avec une certaine réserve.