GUSTAVE AIMARD (continued 2)
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Comme, lorsqu'ils poursuivent les sauvages dans les forêts, ils sont contraints d'abandonner leurs chevaux avec lesquels ils ne pourraient pénétrer dans les forêts vierges, ils ont au côté une espèce de grande serpe nommée facão, qui leur sert à trancher les lianes et à s'ouvrir un passage; ils ont en outre chacun une espingole ou un fusil sans baïonnette qu'ils ne chargent ordinairement qu'avec du gros plomb à cause de la presque impossibilité de diriger une balle avec certitude dans ces inextricables fouillis de verdure rendus plus épais encore par la disposition bizarre des branches et l'enchevêtrement des lianes.
Ces soldats sont extrêmement redoutés des Indiens et des nègres marron qu'ils ont surtout mission de traquer et de surprendre. Indiens eux-mêmes pour la plupart ou métis, ils connaissent à fond toutes les ruses des sauvages, luttent constamment de finesse avec eux et ne leur font jamais qu'une guerre d'embuscade.
Ils sont fort estimés dans le pays à cause de leur courage, de leur sobriété et de leur fidélité à toute épreuve; aussi la présence d'une douzaine d'entre eux dans la caravane était-elle un indice certain de la position élevée qu'occupait dans la société brésilienne le chef de l'expédition ou du moins de la troupe de voyageurs.
La caravane s'était arrêtée, avons-nous dit, sur le point culminant de la montagne; de cette hauteur la vue planait de tous les côtés à une distance considérable sur un magnifique paysage de forêts, de vallées accidentées traversés par d'innombrables cours d'eaux, mais pas une maison, pas une hutte ne venait animer cette splendide et sauvage nature; c'était bien le sertão, c'est-à-dire le désert dans toute sa majestueuse et abrupte splendeur.
Les voyageurs, peu sensibles aux attraits du magique kaléidoscope qui se déroulait devant eux, et, d'ailleurs, fatigués d'une longue route faite à travers des chemins presque impraticables, tandis qu'un soleil torride déversait à profusion ses rayons incandescents sur leurs têtes, se hâtèrent d'installer leur campement de nuit.
Tandis que quelques-uns d'entre eux déchargeaient les mules et entassaient les ballots, d'autres dressaient une tente au milieu de ce camp improvisé; les plus vigoureux faisaient un abatis d'arbres centenaires destinés à servir de retranchements provisoires, et les derniers allumaient les feux destinés aux apprêts du repas du soir, feux que devaient être entretenus toute la nuit, afin d'éloigner les bêtes fauves.
Lorsque le campement fut complètement installé, un cavalier de haute mine, de vingt-huit à trente ans au plus, dont les manières aristocratiques, le regard fier et la parole brève dénotaient l'habitude du commandement, donna l'ordre de faire approcher le palanquin qui, jusqu'à ce moment, était demeuré arrêté en dehors dès lignes, toujours entouré de son escorte.
Le palanquin s'avança aussitôt jusqu'auprès de la tente et s'ouvrit; le rideau de la tente s'agita, puis il retomba sans qu'il fût possible de savoir à quel sexe appartenait la personne que renfermait le palanquin et qui venait de le quitter; le palanquin s'éloigna aussitôt. Les soldados, qui avaient probablement reçu antérieurement une consigne sévère, entourèrent, à portée de pistolet, la tente de laquelle ils ne laissèrent approcher personne.
Le chef de la caravane, après avoir assisté à l'exécution de l'ordre qu'il avait donné se retira sous une tente un peu plus petite, dressée a quelques pas de la première, et, se laissant tomber sur un siège, il ne tarda pas à se plonger dans de profondes réflexions.
Ce cavalier, ainsi que nous l'avons dit était un homme de vingt-huit à trente ans, aux traits fins et aristocratiques, d'une beauté et d'une délicatesse presque féminines; sa physionomie, douce et affable au premier aspect, perdait cependant cette apparence dès qu'on l'étudiait avec soin, pour prendre une expression de méchanceté railleuse et cruelle qui inspirait la crainte et presque la répulsion; ses grands yeux noirs avaient un regard vague qui ne se fixait que rarement; sa bouche, garnie de dents d'une éclatante blancheur, surmontée d'une fine moustache noire cirée avec soin, ne s'entr'ouvrait que pour laisser filtrer entre ses lèvres un peu minces, un sourire ironique qui en relevait légèrement les coins. Tel qu'il était cependant, pour des yeux superficiels c'était un admirable cavalier rempli de noblesse et de séduisante désinvolture.
A peine était-il depuis une vingtaine de minutes seul sous sa tente, si absorbé en lui-même qu'il semblait avoir non seulement oublié les fatigues d'une longue journée passée tout entière à cheval, mais encore le lieu où il se trouvait, que le rideau de la tente se souleva doucement pour livrer passage à un homme qui, après s'être assuré par un regard circulaire que le cavalier dont nous avons esquissé le portrait était bien seul, fit deux pas dans l'intérieur, ôta son chapeau et attendit respectueusement que celui auquel il se présentait lui adressât la parole.
Ce personnage formait avec le premier le plus complet et le plus brutal contraste; c'était un homme jeune encore, aux formes musculeuses, aux traits anguleux, à la physionomie basse, cruelle et chafouine, empreinte d'une expression de méchanceté sournoise; son front bas et déprimé, ses yeux gris, ronds, profondément enfoncés sous l'orbite et assez éloignés l'un de l'autre, son nez long et recourbé, ses pommettes saillantes, sa bouche grande et sans lèvres lui donnaient une lointaine ressemblance avec un oiseau de proie de l'espèce la moins noble; sa tête monstrueuse, supportée par un cou gros et court, était enfoncée entre deux épaules d'une largeur démesurée; ses bras mal attachés, mais recouverts de muscles énormes, lui donnaient une apparence de force brutale extraordinaire, mais dont l'aspect général avait quelque chose de repoussant. Cet individu, qu'il était facile de reconnaître tout de suite pour un métis mamaluco[1], portait le costume des Sertanejos, mais ce costume cependant fort élégant et surtout fort pittoresque, loin de relever sa tournure et de dissimuler sa laideur, ne servait pour ainsi dire qu'à la rendre plus visible.
Plusieurs minutes s'écoulèrent sans que le jeune homme parût s'apercevoir de la présence de son singulier visiteur; celui-ci, fatigué sans doute de cette longue attente, et désirant la faire cesser au plus vite, ne trouva pas de moyen plus efficace que celui de laisser tomber sur le sol la lourde carabine sur laquelle il s'appuyait. Au bruit retentissant de l'arme sur les pierres, le jeune homme tressaillit et releva brusquement la tête. Reconnaissant alors l'homme qui se tenait devant lui, immobile et roide comme une idole indienne, il passa à plusieurs reprises la main sur son front comme pour en chasser des pensées importunes, dissimula un mouvement de dégoût et, affectant de sourire;
«Ah! C'est vous, Malco Díaz? lui dit-il.
—Oui, monsieur le marquis, c'est moi, répondit le mamaluco d'une voix basse et à demi étouffée.
—Eh bien! Que me voulez-vous encore?
—Eh! fit l'autre avec un ricanement sourd, la réception que me fait Votre Seigneurie n'est guère caressante. Voilà deux jours que je ne vous ai parlé.
—Je n'ai pas besoin, je le suppose, de me gêner avec vous, à quoi bon me gêner? N'êtes-vous pas à ma solde, et par conséquent mon serviteur? reprit le marquis avec une nuance de hauteur, destinée sans doute à rappeler à son interlocuteur la distance que les convenances sociales établissaient entre eux.
—C'est juste, répondit l'autre, un serviteur est un chien et il doit être traité comme tel, cependant, vous connaissez le proverbe: A bom jogo boa volta[2].
—Faites-moi grâce de vos stupides proverbes, je vous prie, et dites-moi sans plus de détours ce qui vous amène,» répondit le jeune homme avec impatience.
Le mamaluco fixa sur le marquis un regard d'une expression sinistré.
«Au fait, reprit-il, votre Seigneurie a raison, mieux vaut en finir tout de suite.
—J'attends!
—Je viens régler mes comptes avec vous, señor; voilà tout en deux mots.
—Hein! fit le jeune homme, régler vos comptes, qu'est-ce à dire, velhaco?
—Velhaco ou non, monsieur le marquis, je désire régler avec vous.
—Je ne vous comprends pas, expliquez-vous, mais soyez bref, je vous prie, je n'ai pas de temps à perdre à écouter vos pataratas.
—Je ne demande pas mieux, monsieur le marquis, bien que ce ne soient pas des patarata, ainsi qu'il vous plaît de le dire.
—Voyons, au fait.
—Eh bien! Le fait, le voici, Seigneurie, je me suis engagé avec vous pour deux mois, à Rio Janeiro, afin de vous servir de guide, moyennant quatre onces espagnoles par mois, ou, si vous le préférez, cent six mille reis[3], n'est-il pas vrai, Seigneurie!
—Parfaitement, seulement vous oubliez, maître Malco Díaz, que vous avez reçu sur votre demande, avant de quitter Rio Janeiro ...
—Un mois d'avance, interrompit le mamaluco, je me le rappelle très bien, au contraire, Seigneurie.
—Que demandez-vous, alors?
—Dame, je demande le reste.
—Comment le reste, pour quelle raison, s'il vous plaît?
—Oh! Pour une raison bien simple, Seigneurie, c'est que notre marché expirant demain à dix heures du matin, je préfère régler avec vous ce soir que de vous causer ce dérangement pendant la marche.
—Comment, y a-t-il déjà si longtemps que nous sommes en route?
—Calculez, Seigneurie.
—En effet, tout autant,» reprit-il tout pensif.
Il y eut un assez long silence, le jeune homme le rompit brusquement et, relevant la tête en même temps qu'il regardait le métis bien en face.
«Ainsi, vous désirez me quitter, Malco Díaz, lui dit-il d'un ton plus amical que celui qu'il avait employé jusqu'alors.
—Mon engagement n'est-il pas terminé, Seigneurie?
—Effectivement, mais vous pouvez le renouveler.»
Le mamaluco hésita, son maître ne le quittait pas du regard; il parut enfin prendre une résolution.
«Tenez, Seigneurie, dit-il, laissez-moi vous parler franchement.
—Parlez.
—Eh bien! Vous êtes un grand seigneur, un marquis, c'est vrai; moi je ne suis qu'un pauvre diable auprès de vous, bien petit et bien infime; cependant, tout misérable que vous me supposez, il est un bien inappréciable pour moi, bien que j'ai commis la sottise d'aliéner une fois.
—Et ce bien, c'est....
—Ma liberté, Seigneurie, mon indépendance, le droit d'aller et de venir, sans rendre à personne compte de mes pas, de parler sans avoir besoin de mesurer mes paroles et de choisir mes expressions; je reconnais humblement que je ne suis pas né pour être domestique. Que voulez-vous, nous autres, nous sommes ainsi faits, que nous préférons la liberté avec la misère à la richesse avec l'esclavage; c'est stupide, je le sais, mais c'est comme cela.
—Avez-vous tout dit.
—Tout, oui, Seigneurie.
—Mais vous n'êtes pas domestique, vous me servez de guide, voilà tout.
—C'est vrai, Seigneurie; mais souvent, malgré vous, vous oubliez le guide pour ne songer qu'au domestique, et moi, je ne puis m'habituer à être, traité de cette façon; mon orgueil se révolte malgré moi, je sens mon sang bouillonner dans mes veines, et je crains que la patience ne m'échappe.»
Un sourire de mépris erra sur les lèvres du jeune homme.
«Ainsi, répondit-il, le motif que vous me donnez est le seul qui vous pousse à me quitter?
—C'est le seul, Seigneurie.
—Mais, si fort satisfait de vos services, je vous proposais cinq quadruples au lieu de quatre, vous accepteriez sans doute?»
Un éclair de convoitise jaillit de l'œil voilé du mamaluco, mais aussitôt il s'éteignit.
«Pardonnez-moi, Seigneurie, dit-il, je refuserais.
—Même si je vous en offrais six?
—Même si vous m'en offriez dix.
—Ah!» fît le marquis en se mordant les lèvres. Il était évident que le jeune homme était en proie à une sourde colère, qu'il ne renfermait qu'avec peine.
«Quand comptez-vous nous quitter? dit-il.
—Lorsque Votre Seigneurie me le permettra.
—Mais si j'exigeais que vous demeurassiez avec nous jusqu'à demain matin dix heures?
—Je resterais, Seigneurie.
—C'est bien, dit le jeune homme d'un ton d'indifférence, je vois que c'est un parti pris de votre part.
—Oh! Complètement, Seigneurie.
—Je vais donc vous payer immédiatement ce que je reste vous devoir; vous serez libre ensuite de vous éloigner à l'instant si bon vous semble.»
Le mamaluco fit un geste ressemblant à un remerciement, mais il ne prononça pas une parole.
Le jeune homme tira plusieurs pièces d'or d'une bourse et les présenta au métis.
«Prenez,» dit-il.
Malco avança la main, mais se ravisant aussitôt:
«Pardon, Seigneurie, dit-il, mais vous vous trompez.
—Moi! Comment cela?
—Dame! Vous ne me devez que quatre onces, il me semble.
—Eh bien?
—Vous m'en donnez huit.
—Je vous donne quatre onces parce que je vous les dois, et j'en ajoute quatre autres parce que, avant de vous quitter, je veux vous donner une preuve de ma satisfaction pour la façon dont vous avez rempli votre devoir pendant le temps que vous êtes demeuré à mon service.»
Une seconde fois le mamaluco hésita, mais faisant un violent effort sur lui-même et reculant d'un pas comme s'il eût voulu échapper à la fascination exercée sur lui par la vue du métal, il posa, bien qu'avec une répugnance visible, quatre des pièces d'or sur un coffre, en répondant d'une voix étranglée par une émotion intérieure:
«Je vous suis fort reconnaissant, Seigneurie, mais je ne saurais accepter un aussi riche cadeau.
—Pourquoi donc, s'il me plaît de vous le faire, Malco, ne suis-je pas le maître de disposer de ce qui m'appartient et de vous témoigner ma satisfaction?
—Oui, Seigneurie, vous êtes libre de faire cela, mais je vous répète que je n'accepterai pas.
—Au moins, vous me donnerez l'explication de cette énigme, car si je ne me trompe pas sur votre compte, vous n'êtes pas autrement organisé que les autres hommes, et vous aimez l'or.
—Oui, Seigneurie, lorsqu'il est loyalement gagné, mais je ne suis pas un mendiant, pour accepter une rémunération à laquelle je reconnais n'avoir aucun droit.
—Ces sentiments vous font honneur, répondit le jeune homme avec une mordante raillerie; je vous en félicite, je retire ma proposition.»
Il reprit alors les quatre pièces d'or, les fit un instant sauter dans sa main, puis il les remit dans sa bourse.
«Maintenant, nous sommes quittes.
—Oui, Seigneurie.
—Et nous nous séparons bons amis?
—Bons amis.
—Passez-vous la nuit au camp?
—Je suis jusqu'à demain aux ordres de Votre Seigneurie.
—A mon tour, je vous remercie, señor Malco, nos affaires sont terminées maintenant à notre satisfaction mutuelle, rien ne vous retient plus près de moi, je vous laisse donc libre de partir quand cela vous plaira.
—Alors, puisque mon cheval est encore sellé, je profiterai de votre permission, Seigneurie.
—Ah! Ah! Il paraît que vous aviez prévu le cas?»
Le mamaluco, malgré son impudence, tressaillit imperceptiblement.
«Maintenant, adieu, reprit le jeune homme; vous êtes libre, grand bien vous fasse; seulement comme, ainsi que vous l'avez dit vous-même, nous nous séparons amis, tâchons de demeurer toujours dans les mêmes termes.
—Je ne vous comprends pas, Seigneurie.
—Souvenez-vous du proverbe que vous m'avez cité au commencement de notre entretien, et faites-en votre profit; sur ce, bon voyage.»
Et il ordonna du geste au mamaluco de se retirer. Celui-ci, fort mal à son aise sous le regard inquisiteur du marquis, ne se fit pas répéter l'invitation; il salua gauchement et sortit de la tente.
Il alla prendre son cheval, qu'il avait attaché à quelques pas à un piquet, se mit en selle et s'éloigna d'un air pensif, descendant au petit trot la montagne dans la direction du sertão, à l'entrée duquel la caravane avait établi son bivouac.
Lorsqu'il fut assez éloigné pour ne pas craindre d'être vu, il fit un brusque crochet sur la droite et retourna sur ses pas, en évitant avec le plus grand soin de donner l'éveil aux sentinelles brésiliennes.
«Diable d'homme! murmurait-il à voix basse, tout en surveillant attentivement les buissons et les halliers de crainte de surprise, il est évident qu'il se doute de quelque chose; je n'ai pas un instant à perdre, car, je le connais, si je me laisse prévenir, je suis un homme perdu; oui, mais je ne me laisserai pas prévenir, l'affaire est trop belle pour que je ne mette pas tous mes soins à la conduire à bonne fin; nous verrons qui l'emportera de moi ou de ce beau seigneur musqué.»
Faisant alors vigoureusement sentir l'éperon à son cheval, le mamaluco lui fit prendre le galop, et il ne tarda pas à disparaître dans l'obscurité; car, pendant son entretien avec son ancien maître, la nuit était tombée et d'épaisses ténèbres couvraient la terre.
Cependant, aussitôt que le mamaluco eut quitté la tente, le marquis se leva avec un geste de colère et de menace, mais, se laissant presque aussitôt retomber sur son siège:
«Non, dit-il d'une voix sourde, donnons-lui le temps de s'éloigner, laissons-lui une sécurité complète; le traître ne me croit pas aussi bien informé. Oh! Je me vengerai cruellement de la contrainte que je me suis imposée devant lui! Une preuve! Une seule! Mais cette preuve il me la faut, je veux l'avoir!»
Il se leva de nouveau, souleva le rideau de la tente, et jeta un regard au dehors; la plus grande tranquillité, le calme le plus complet régnaient dans le camp, le marquis appela alors à deux reprises différentes, d'une voix contenue:
«Diogo! Diogo!»
A cet appel, qu'il semblait attendre, un homme s'approcha presque immédiatement.
«Me voilà, dit-il.
—Entrez vite,» reprit le marquis.
Cet homme était le chef des soldados da conquista, il entra.
Le rideau de la tente retomba derrière lui.
II
TAROU-NIOM[1].
De tous les Indiens du Nouveau Monde, les aborigènes du Brésil sont ceux qui ont défendu le plus opiniâtrement leur indépendance et lutté avec le plus d'acharnement contre l'envahissement de leur territoire par les blancs. Aujourd'hui encore cette guerre commencée aux premiers jours de la conquête se continue aussi implacable des deux parts, sans que l'issue s'en puisse prévoir autrement que par l'entière destruction de la race infortunée si déplorablement spoliée par les Européens.
Nous croyons nécessaire, pour l'intelligence de cette histoire, d'entrer dans quelques détails sur les mœurs de ces nations dont beaucoup n'existent plus aujourd'hui et dont les autres ne tarderont pas, à moins d'un miracle, à disparaître à jamais de la surface du globe.
L'histoire des origines américaines est encore aujourd'hui un mystère; une seule chose, à notre avis, est maintenant prouvée, c'est que la population de l'Amérique opérée graduellement et sur plusieurs points l'a été par des races différentes, qui elles-mêmes ont asservi, ainsi que le démontrent d'anciens monuments, ceux de Palenque entre autres, dont la date est plus ancienne que les plus vieux monuments égyptiens, ont asservi, disons-nous, une race autochtone dont il n'est plus possible aujourd'hui de découvrir l'origine, mais qui avait atteint un état de civilisation avancée.
Des grandes nations indiennes qui couvraient le sol du Brésil à l'époque de la conquête, la plupart, telles que les Tapuyas, les Tubaïaras, les Tupinambas, les Tumoyos, les Tupiniquins, les Aymorès, et tant d'autres trop nombreuses pour être citées, sont détruites ou réduites à un trop petit nombre pour continuer à former un corps de nation; elles se sont fondues les unes dans les autres; et, tout en se retirant pas à pas devant les blancs, elles ont formé des confédérations afin de résister plus facilement à l'envahissement de leur territoire, et ont ainsi donné naissance aux tribus qui, aujourd'hui, continuent la guerre.
Les principales nations existant aujourd'hui au Brésil sont les Botocudos ou Botocudis, descendants des Aymorès, dont ils ont conservé presque toutes les coutumes, entre autres celle de s'introduire dans la lèvre inférieure un disque de bois, de jade vert ou de coquillage large souvent de deux ou trois pouces.
Viennent ensuite les Patachos, les Machacelis, les Malalis, les Maconis, les Camacans (ceux-ci sont civilisés), les Mucunis, les Panhames, les Capochos, et beaucoup d'autres encore, mais moins importantes, et qui sont plutôt de simples tribus que des nations. Ces Indiens, indépendants presque tous et menant la vie nomade, se sont réservé dans les déserts et les forêts vierges du Brésil des repaires inexpugnables d'où ils bravent presque avec impunité la puissance portugaise.
Bien que toujours en guerre entre eux, car le plus futile prétexte leur suffit pour, s'entre-détruire, cependant ils oublient leur haine et se liguent ensemble dès qu'il s'agit d'attaquer les blancs; aussi sont-ils tellement redoutés des Portugais que ceux-ci les traquent comme des bêtes fauves et les exterminent sans pitié, lorsque, ce qui est rare à cause de leur finesse et de leur astuce poussées à un degré fabuleux, ils réussissent à les surprendre.
Le principal reproche adressé par les historiens anciens, comme par les modernes, aux Indiens est celui d'anthropophagie.
Malheureusement, malgré les énergiques dénégations des Indiens, cette coutume horrible ne peut pas être mise en doute. Depuis le malheureux Hans Staden, prisonnier au seizième siècle des Tupinambas et auquel son maître, le féroce Koniam-Bèbè, disait avec d'affreuses menaces qu'il avait déjà dévoré cinq Européens, jusqu'à aujourd'hui l'anthropophagie s'est conservée parmi les indigènes du Brésil.
Cette épouvantable coutume n'est pas pour eux le résultat du manque d'aliments; ils mangent par goût, et quelquefois par vengeance, la chair humaine. Souvent, après une bataille, ils dévorent leurs prisonniers, réservant seulement les têtes qu'ils momifient et conservent comme trophées.
Cependant, pour être juste, nous constaterons ici que quelques tribus, sept ou huit, peut-être, ont toujours su se garder de cette affreuse coutume et sont demeurées pures de ce crime.
Au fur et à mesure que nous avancerons dans notre récit, nous donnerons des détails plus circonstanciés sur les mœurs singulières et bizarres des nations brésiliennes, mœurs à peu près ignorées en France. Cependant elles sont d'autant plus intéressantes à connaître, que dans un jour prochain elles n'existeront plus qu'à l'état de légende, à cause des progrès incessants de la civilisation qui amèneront l'extinction complète de la race aborigène dans ces contrées, de même que dans toutes les autres parties du nouveau monde.
A une dizaine de lieues environ du plateau où la caravane dont nous avons précédemment parlé avait campé pour la nuit, le même jour, un peu avant le coucher du soleil, dans une vaste clairière située sur la rive gauche du Rio Paraguay, à l'entrée d'une catinga ou forêt basse assez étendue, trois hommes assis sur des troncs d'arbres morts et renversés sur le sol avaient entre eux une conversation fort animée.
Ces personnages, bien qu'il fût facile au premier coup d'œil de les reconnaître pour Indiens, appartenaient cependant sinon à des races, du moins à des nations complètement distinctes.
Le premier, autant qu'on pouvait le supposer, car l'âge des Indiens est extrêmement difficile à préciser, était un homme qui paraissait avoir atteint le milieu de la vie, c'est-à-dire trente-cinq à quarante ans; sa taille était haute et bien proportionnée, ses membres vigoureux et bien attachés montraient une grande vigueur; ses traits réguliers auraient été beaux s'ils n'eussent été défigurés par des peintures et des tatouages bizarres, incisés à la pointe du diamant; mais, en l'examinant avec soin, on voyait briller dans ses yeux une finesse qui dénotait une intelligence peu commune; la noblesse de ses gestes et sa contenance fière et hautaine donnaient à toute sa personne un cachet de grandeur sauvage parfaitement en harmonie avec le sombre et mystérieux paysage dont il était le centre.
Le costume de cet Indien, quoique fort simple, ne manquait cependant ni de grâce, ni d'élégance; le bandeau d'un rouge vif, dans lequel étaient fichées quelques plumes d'aras et qui lui ceignait la tête dont les cheveux étaient rasés comme ceux des religieux franciscains, dénonçait non seulement sa nationalité de Guaycurus, mais encore sa qualité de chef; un collier en dents de jaguar entourait son cou, un poncho aux couleurs voyantes était jeté sur ses épaules, son large caleçon de cuir tombant au genou était serré aux hanches par une ceinture en peau de tapir dans laquelle était passé un long coutelas; ses jambes étaient protégées contre les morsures des serpents par des bottes faites avec le cuir des jambes de devant d'un cheval, enlevé d'une seule pièce, et tout chaud encore, entré comme un fourreau, de sorte que ce cuir, en se séchant, avait pris la forme des membres qu'il devait préserver.
Outre le couteau pendant à sa ceinture, le chef guaycurus avait posé sur le sol, auprès de lui, un carquois de quatre pieds de long, en peau de tapir, rempli de flèches; un arc de palo d'arco poli et luisant, d'une force et d'une dimension peu communes, gisait près du carquois et à portée de sa main; appuyée contre un palmier, se trouvait une énorme lance, longue d'au moins quinze pieds et armée d'un fer tranchant, garni à son extrémité inférieure d'une touffe de plumes d'autruche.
Le second Indien était à peu près du même âge que son interlocuteur; les traits de son visage, malgré la peinture et les tatouages qui les défiguraient, étaient beaux, et sa physionomie, douée d'une extrême mobilité; il était vêtu et armé comme le premier; seulement, à la coiffure faite avec le cocon fibreux et élastique de la fleur du palmier ubassa, qui lui couvrait le sommet de la tête, il était facile de le reconnaître pour un chef payagoas, nation presque aussi puissante que celle des Guaycurus, et qui a avec elle une origine commune, bien que souvent elles soient en guerre l'une contre l'autre.
Le dernier Indien était un pauvre diable, à demi nu, maigre, courbé, d'une apparence timide et maladive: un esclave, selon toute probabilité; il se tenait craintivement hors de portée de voix des deux chefs, dont il surveillait les chevaux qu'il était chargé de garder. Ces chevaux, peints comme leurs maîtres de différentes couleurs, n'avaient pour tout harnachement qu'une selle grossière, garnie d'étriers de bois, recouverte d'une peau de tapir, et à droite et à gauche de laquelle pendaient un lasso et les redoutables bolas; en guise de bride, ils n'avaient qu'une corde filée avec les fibres de l'ananas sauvage.
Au moment où nous mettons en scène ces trois personnages, le chef guaycurus parlait, tout en fumant une espèce de calumet fait de feuilles de palmier roulé, écouté avec la plus sérieuse déférence par l'autre chef, qui se tenait debout devant lui, appuyé nonchalamment sur sa longue lance.
«L'homme que mon frère Emavidi-Chaimè m'a annoncé ne vient pas, dit-il, le soleil descend rapidement sous la terre; plusieurs heures se sont écoulées depuis que j'attends au rendez-vous; que pense le chef des Payagoas?
—Il faut attendre encore; l'homme viendra; il a promis: bien que dégénéré, ce n'est point une face pâle; il a dans les veines quelques gouttes du sang des Tupis.»
Le Guaycurus hocha à plusieurs reprises la tête d'un air de dédain.
«Quel est le nom de cette homme? reprit-il.
—Tarou-Niom le connaît? Il a Une fois déjà traité avec lui; c'est un mamaluco. Son nom est Malco Díaz.
—Je l'ai vu,» dit laconiquement le chef en penchant d'un air pensif la tête sur sa poitrine.»
Il y eut un silence de quelques instants; ce fut le Guaycurus qui le rompit.
«Mon frère Emavidi-Chaimè a-t-il vu jamais, dit-il d'une voix sourde, les jaguars s'attaquer entre eux et se faire la guerre?
—Jamais, répondit le chef payagoas.
—Alors, pourquoi le chef croit-il à la bonne foi de cet homme? Le sang indien, s'il lui en reste quelques gouttes, est tellement mêlé dans ses veines avec celui des blancs et des noirs, qu'il a perdu toute sa vigueur et n'est plus qu'une eau rougeâtre sans qualité efficace.
—Mon frère parle bien, ses paroles sont justes, aussi n'est-ce pas sur la bonne foi de ce mamaluco que je compte.»
Tarou-Niom leva la tête.
«Sur quoi donc alors? demanda-t-il.
—Sur sa haine, d'abord, et ensuite ...
—Ensuite?...
—Sur son avarice.»
Le chef guaycurus réfléchit un instant.
«Oui, reprit-il enfin, c'est à ces deux sentiments seuls qu'on doit s'adresser lorsqu'on veut s'allier à ces chiens sans foi; mais ce mamaluco n'est-il pas un Paulista?
—Non, c'est au contraire un Sertanejo.
—Les blancs, n'importe à quelle classe ils appartiennent sont toujours mauvais; quelle garantie ce Malco a-t-il donnée au capitão des Payagoas?
—La meilleure que je pusse désirer; son fils, qu'il avait chargé de me porter son message, est venu dans mon village avec deux esclaves noirs; un esclave est reparti, mais l'autre est demeuré avec l'enfant, entre les mains de mes guerriers.
—Bon, répondit Tarou-Niom avec un geste de satisfaction, je reconnais à ce trait la prudence de mon frère Emavidi-Chaimè; si le père est un traître, l'enfant mourra.
—Il mourra.»
Le silence régna de nouveau pendant un laps de temps assez long entre les deux interlocuteurs.
Le soleil avait complètement disparu, l'ombre couvrait la terre, les ténèbres enveloppaient comme d'un linceul funèbre la forêt où se trouvaient les deux hommes; déjà, dans les profondeurs inexplorées du désert, de sourds rugissements commençaient à retentir et annonçaient le réveil des hôtes sinistres de la nuit.
L'esclave qui était un Indien mundrucus, sur l'ordre de son maître Tarou-Niom, le capitão des Guaycurus, car les Indiens de cette nation ont adopté les titres portugais, rassembla du bois sec, en forma une espèce de bûcher entre les deux chefs et y mit le feu, afin que la lueur éloignât les bêtes fauves.
«Il est bien tard, dit encore le Guaycurus.
—La route est longue pour venir ici, répondit laconiquement le Payagoas.
—Le mamaluco a-t-il expliqué à mon frère pour quelle raison il désirait le concours de ses guerriers et des miens.
—Non, Malco est prudent, un esclave peut trahir la confiance de son maître et vendre son secret à un ennemi; le mamaluco se réserve de nous instruire lui-même de l'affaire qu'il nous veut proposer; mais je connais Malco depuis longtemps déjà, et je sais que jusqu'à un certain point nous aurions tort de ne pas nous fier à lui.
—Bon! répondit le chef avec hauteur; à moi, que m'importe cet homme? Je ne suis venu que sur l'invitation de mon frère; je sais que lui ne me trahira pas, cela me suffit.
—Je remercie mon frère Tarou-Niom de son opinion sur moi; depuis longtemps déjà je lui suis dévoué.»
En ce moment, on entendit un bruit éloigné, léger, presque insaisissable d'abord, mais qui se rapprocha rapidement et ressembla bientôt au grondement d'un tonnerre lointain.
Les deux Indiens prêtèrent l'oreille pendant quelques secondes, puis ils échangèrent un sourire.
«C'est le galop d'un cheval, dit Tarou-Niom.
—Dans quelques minutes, il sera ici.»
Les chefs ne s'étaient pas trompés, c'était en effet le galop furieux d'un cheval qui arrivait avec une extrême rapidité.
Bientôt les branches se brisèrent, les buissons s'écartèrent sous l'effort puissant du poitrail d'un cheval lancé à toute course, et un cavalier bondit dans la clairière.
Arrivé à deux pas des guerriers, il arrêta court sa monture, sauta à terre et abandonna la bride à l'esclave, qui s'en empara et conduisit le noble animal auprès des deux autres qu'il surveillait déjà.
Le cavalier, qui n'était autre que le mamaluco que nous avons déjà présenté au lecteur dans la tente du marquis, salua les Indiens et s'assit en face d'eux.
«Mon ami a bien tardé, lui dit au bout d'un instant le Payagoas.
—C'est vrai, capitão, répondit Malco en essuyant du revers de la main droite son front couvert de sueur; depuis longtemps déjà j'aurais dû être ici; mais cela m'a été impossible: mon maître a campé dans un lieu plus éloigné que je ne le supposais, et, malgré mon vif désir d'être exact au rendez-vous que je vous avais assigné, il m'a été impossible de venir plus tôt.
—Bon; ce n'est rien, puisque voilà le Sertanejo. Quelques heures de perdues ne sont rien, si l'affaire qu'il nous veut proposer est bonne.
—Bonne, je la crois telle; d'ailleurs, vous la jugerez; êtes-vous toujours résolus de rompre la trêve que, il y a sept lunes, vous avez conclue avec les blancs?
—Que fait cela au Sertanejo? répondit sèchement le Guaycurus.
—J'ai besoin de le savoir avant de vous expliquer ce qui m'amène.
—Que le guerrier parle, des capitãos l'écoutent; ils jugeront de la franchise de ses paroles.
—Fort bien. Voici pourquoi je vous ai de prime abord adressé cette question: je sais la loyauté que vous apportez dans toutes vos transactions, même avec les blancs, malgré la haine que vous avez pour eux; si vous consentiez, comme on vous en prie, je le sais depuis quelques jours, à prolonger la trêve, je n'aurais rien à vous proposer, par la raison toute simple que vous refuseriez, j'en suis convaincu d'avance, de m'accorder votre concours contre des gens avec lesquels vous seriez en paix et que nulle considération ne vous persuaderait de trahir. Vous voyez que je vous parle loyalement.»
Ces paroles, qui témoignaient du respect des Indiens pour la foi jurée et de l'honnêteté qu'ils apportent dans leurs relations avec leurs mortels ennemis, furent, malgré l'éloge qu'elles renfermaient, écoutées froidement et presque avec indifférence par les deux chefs.
«Deux soleils déjà se sont écoulés, répondit fièrement le Guaycurus depuis que j'ai fait signifier aux Paulistas la rupture de la trêve.»
Malco Díaz, si maître qu'il fût de lui-même, ne put contenir un geste de satisfaction à cette déclaration si nette et si péremptoire.
«Ainsi, vous avez recommencé la guerre? dit-il.
—Oui, répondit simplement l'Indien.
—Alors, tout est bien, fit le métis.
—J'attends, reprit le Guaycurus.
—La nuit s'avance, le Sertanejo n'est pas venu aussi vite au rendez-vous que lui-même a donné, pour parler de choses futiles aux puissants capitãos, ajouta le Payagoas.»
Malco Díaz sembla se recueillir pendant quelques minutes, puis il reprit la parole.
«Je puis compter sur mes frères? dit-il en jetant aux Indiens un regard de vipère sous ses sourcils croisés.
—Nous sommes des guerriers, que le mamaluco s'explique; si ce qu'il veut faire peut être avantageux à la guerre qui recommence, nous le servirons en nous servant nous-mêmes, répondit Tarou-Niom, en éteignant un sourire de mépris entre ses lèvres serrées.»
Le métis connaissait trop bien les Indiens pour ne pas comprendre l'intention ironique des paroles prononcées par le chef guaycurus. Cependant, il sembla ne pas avoir saisi cette intention, et il reprit d'un ton dégagé:
«Je vous amène une caravane nombreuse, d'autant plus facile à surprendre que n'ayant point la moindre méfiance et croyant que la trêve existe toujours, elle marche presque sans se garder.
—Ah! firent les deux Indiens.
—Oui, reprit Malco, je suis d'ailleurs d'autant plus certain de ce que j'avance, que depuis deux lunes, c'est-à-dire depuis le jour où cette caravane a quitté Nelherohy[2], c'est moi qui lui ai servi de guide.
—Bon, ainsi le doute n'est pas possible? dit le Guaycurus.
—En aucune façon.
—Et vers quel pays se dirige cette caravane?
—Elle ne compte s'arrêter que lorsqu'elle aura atteint le rio San Lourenço.»
Malco Díaz comptait beaucoup, pour la réussite de ses projets, sur l'effet produit par cette révélation; en effet, le rio San Lourenço est situé au cœur du pays habité et possédé par les Guaycurus; mais il se trompa: les deux chefs demeurèrent froids et immobiles, et il fut impossible d'apercevoir sur leurs visages impassibles la moindre trace d'émotion.
«Ces hommes sont des Paulistas? demanda Tarou-Niom.
—Non, répondit nettement le métis.»
Les deux chefs échangèrent un regard.
Malco Díaz surprit ce regard.
«Mais, reprit-il, bien qu'ils ne soient pas Paulistas, cependant ce sont pour vous des ennemis.
—Peut-être, fit le Payagoas.
—Est-il ami celui qui entre dans un pays pour s'emparer des richesses qu'il renferme sans l'autorisation des véritables maîtres de ce pays?
—Telle est la pensée du chef de cette caravane? demanda Tarou-Niom.
—Non seulement sa pensée, mais encore son but bien arrêté.
—Que pense de cela le Sertanejo?
—Moi?
—Oui.
—Qu'il faut l'en empêcher,
—Fort bien, mais quelles sont les richesses dont ces hommes prétendent s'emparer?
—L'or et les diamants qui sont dans le pays.
—Ils savent donc qu'il y en a?»
Le métis sourit avec ironie.
«Non seulement ils le savent, dit-il, mais encore ils connaissent si bien tous les gisements, qu'ils peuvent s'y rendre sans guide.
—Ah! firent les deux Indiens en couvrant le métis d'un regard scrutateur.
—C'est comme cela, fit-il, sans se déconcerter.
—Et qui donc les a si bien instruits des richesses de notre pays? demanda le Guaycurus.
—Moi, répondit effrontément Malco.
—Toi! s'écria Tarou-Niom, alors tu es un traître.»
Le mamaluco haussa les épaules.
«Un traître, fit-il avec ironie, suis-je donc un des vôtres, moi? Est-ce que j'appartiens à votre nation? M'avez-vous confié ce secret en me défendant de le révéler? Je l'ai découvert, je l'ai divulgué, c'était mon droit.
—Mais alors, si tu as vendu ton secret à ces hommes, pourquoi nous les dénonces-tu aujourd'hui?
—Cela est mon affaire et me regarde seul; quant à vous, voyez s'il vous convient de laisser des étrangers pénétrer chez vous.
—Écoute, dit sévèrement Tarou-Niom, tu es bien l'homme que désigne ta couleur, c'est-à-dire un faux blanc, tu vends tes frères; nous ne chercherons pas à découvrir quel motif assez sérieux te pousse à cette indigne trahison; c'est un compte à régler entre toi et ton honneur, cette trahison nous est avantageuse, nous en profiterons. Quel prix exiges-tu? Réponds, et sois bref.»
Le métis fronça les sourcils à cette rude apostrophe, mais se remettant aussitôt:
«Peu de chose, dit-il, le droit de prendre le prisonnier qui me conviendra et de le choisir sans que nul s'y puisse opposer.
—Soit, il sera fait ainsi.
—Alors, vous acceptez?
—Certes; seulement, comme d'après ton propre aveu ces gens ignorent la rupture de la trêve, et qu'il ne serait pas loyal de les attaquer à l'improviste, nous les ferons avertir de se tenir sur leurs gardes.»
Un éclair de fureur jaillit des yeux du métis, mais il s'éteignit aussitôt.
«Et si après cet avertissement ils renonçaient à leur projet? demanda-t-il.
—Alors ils seraient libres de se retirer sans craindre d'être inquiétés dans leur retraite, répondit sèchement le Guaycurus.»
Malco Díaz fit un geste de fureur; mais, au bout d'un instant, un sourire railleur plissa ses lèvres.
«Oh! murmura-t-il, ils se feront tuer tous avant de reculer d'un pas.
III
LE MARQUIS DE CASTELMELHOR.
L'homme que le marquis avait appelé immédiatement après son entrevue avec le mamaluco, et qu'il avait aussitôt fait entrer dans sa tente, était petit, trapu, mais bien fait et nerveux; âgé d'une quarantaine d'années au plus, il avait atteint le point culminant du développement des forces humaines.
Indien de pure race, il portait sur son visage intelligent, que ne défiguraient ni tatouages ni peinture, les traits distinctifs, bien qu'un peu effacés, de la race mogole; ses yeux noirs, vifs et bien ouverts, son nez droit, sa bouche grande, ses pommettes un peu saillantes, lui formaient une physionomie qui, sans être belle, ne manquait pas d'un certain charme sympathique, tant elle respirait l'audace et la franchise, mêlées à la finesse inhérente à sa race. Ainsi que nous l'avons dit, il commandait les quelques soldados da conquista attachés à la caravane.
Le capitão, car tel est le titre qu'il portait, salua respectueusement le marquis et attendit qu'il lui plût de lui adresser la parole.
«Asseyez-vous, Diogo, lui dit avec bonté le marquis, nous avons à causer longuement ensemble.»
L'Indien s'inclina et s'assit modestement sur l'extrême bord d'un siège.
«Vous avez vu l'homme qui est sorti de cette tente il n'y a qu'un instant, n'est-ce pas? reprit le marquis en entrant du premier coup dans le cœur de la question.
—Oui, Excellence, répondit le capitão.
—Et sans doute vous l'avez reconnu?»
L'Indien sourit sans autrement répondre.
«Bien; que pensez-vous de lui?»
Le capitão fit tourner avec embarras son feutre entre ses mains, en baissant les yeux pour éviter le regard que le marquis fixait sur lui.
«De qui, Excellence? dit-il.
—De l'homme dont je vous parle et que vous connaissez bien.
—Dame! Excellence, reprit-il, j'en pense ce que vous en pensez vous-même probablement.
—Je vous demande votre opinion, senhor don Diogo, afin de juger si elle se rapporte à la mienne.
—Eh! Eh! fit l'Indien en hochant la tête.
—Ce qui signifie....
—Que cet individu est un traître, puisque vous exigez absolument que je le dise, Excellence.
—Ainsi, vous aussi vous croyez à une trahison de sa part?
—Dame! Excellence, pour parler franchement, car c'est une explication franche que vous me demandez, n'est-ce pas?
—Certes!
—Eh bien! Je suis convaincu que ce mamaluco maudit nous mène tout doucement à quelque traquenard qu'il a préparé de longue main sous nos pas, et dans lequel il nous fera tomber au moment où nous y penserons le moins.
—Ceci est fort sérieux, savez-vous? répondit le marquis d'un air rêveur.
—Très sérieux, en effet, Seigneurie; Malco est un Sertanejo, et, dans la langue du désert, sertão est le synonyme de trahison.
—Eh bien! Je vous l'avoue, capitão, les soupçons que vous émettez en ce moment sur notre guide ne m'étonnent pas: ils m'étaient, depuis quelques jours, venus à moi-même.
—Je suis heureux, Excellence, de vous voir partager mon opinion; seulement, permettez-moi de vous dire que je n'ai pas de soupçons.
—Comment, vous n'avez pas de soupçons? s'écria le marquis avec surprise.
—Non, j'ai une certitude.
—Une certitude! Et vous ne m'en avez rien dit jusqu'à présent.
—Excellence, c'est toujours une chose fort sérieuse que de dénoncer un homme et de l'accuser, lorsque surtout on n'a à l'appui de cette accusation à montrer aucune preuve matérielle; j'ai une certitude morale, oui, mais il me serait impossible de prouver ce que j'avance en ce moment devant vous.»
Le marquis laissa tomber sa tête sur la poitrine et demeura silencieux pendant quelques instants.
«Mais, reprit-il, cette certitude morale dont vous me parlez se base sur des indices quelconques?
—Oh! Les indices ne manquent pas, Excellence; malheureusement, ces indices paraîtraient bien futiles si je les révélais à des personnes qui ne fussent pas prévenues; voilà pourquoi je me suis abstenu de vous rien dire avant que vous m'interrogeassiez.
—Peut-être avez-vous eu raison d'agir ainsi, don Diogo, mais maintenant la position est changée; c'est moi qui de mon propre mouvement vous ai demandé cet entretien; la situation dans laquelle nous nous trouvons est critique, elle peut le devenir davantage encore, ne craignez donc pas de vous expliquer nettement avec moi.
—Je le ferai, puisque vous le désirez, Seigneurie; d'ailleurs, quoi qu'il arrive, j'ai pour moi la conviction de faire mon devoir, et cela me suffit, quand même Malco parviendrait à prouver à Votre Excellence que je ne lui ai pas dit la vérité.
—Vous n'avez rien à redouter du senhor Malco.
—Tout violent et tout méchant qu'il est, Seigneurie, répondit le capitão avec une certaine animation, je ne le crains pas, et il le sait bien; cette fois-ci n'est pas la première où nous avons eu maille à partir ensemble; déjà à diverses reprises nous nous sommes mesurés et nos griffes se sont trouvées de même longueur.
—Je n'attachais pas à mes paroles le sens que vous leur prêtez, senhor, vous n'avez rien à redouter de Malco Diaz, par la raison toute simple qu'il n'est plus à mon service et qu'il a quitté le camp pour ne plus y revenir, sans doute.
—Comment, Seigneurie, s'écria l'Indien avec étonnement, vous l'avez congédié?
—Non pas, c'est lui-même, de son plein gré qui nous a abandonnés à nous-mêmes.»
Le capitão fronça les sourcils en hochant la tête à plusieurs reprises.
«Votre Excellence a eu tort de le laisser partir; lorsqu'on tient en son pouvoir un coquin de cette trempe, on ne le lâche pas.
—Que pouvais-je faire? Son engagement était terminé, il a refusé de le renouveler ou seulement de le prolonger de quelques jours, j'ai été contraint de consentir à son départ.
—C'est juste, Excellence, pardonnez-moi; cet homme était libre, vous ne pouviez pas le retenir; c'est égal, en pareil cas, moi je n'aurais pas agi ainsi, surtout après les soupçons que vous m'avez dit avoir sur lui.
—Je sais bien que j'ai eu tort; malheureusement je n'avais aucun prétexte à lui donner, aucune raison plausible à faire valoir pour l'arrêter, cela aurait produit un scandale que j'ai voulu éviter; si j'avais échoué cela aurait probablement précipité la catastrophe qui sans doute nous menace.
—Oui, oui, tout cela est vrai; mais, croyez-moi, Seigneurie, si Malco nous a aussi brusquement quittés, c'est qu'il avait de fortes raisons pour cela, qu'il nous a sans doute conduits juste au point où il voulait nous faire arriver, et qu'il a près d'ici des affidés avec lesquels il prépare notre perte.
—Je le crois comme vous, don Diogo; mais quels sont ces affidés? Où sont-ils embusqués? Voilà ce que je ne saurais dire, et cependant ce qu'il serait fort important pour nous de savoir, et cela le plus tôt possible.»
Le capitão sourit avec finesse.
«Seuls les oiseaux et les poissons ne laissent pas de traces de leur passage, dit-il; si adroit que soit un homme, on peut toujours, en s'en donnant la peine, découvrir sa piste.
—Ainsi, vous vous feriez fort de savoir où cet homme s'est retiré?
—Parfaitement, Excellence; malgré les précautions dont il a entouré sa fuite et le soin qu'il a pris pour cacher sa piste, je suis certain de la découvrir en moins d'une heure, et cela d'autant plus facilement que depuis longtemps déjà je le surveille et que j'ai étudié ses habitudes.
—Malheureusement, avant de rien entreprendre, il nous faut attendre le lever du soleil, et la nuit lui suffira pour se mettre à l'abri de notre atteinte.
—Pourquoi attendrions-nous jusqu'à demain, Excellence? Je vous prie de me pardonner d'oser vous interroger.
—Dame, il me semble que pour découvrir une piste, serait-elle même très bien indiquée, la première condition est d'y voir clair, et en ce moment nous sommes enveloppés de ténèbres d'autant plus épaisses que la nuit est sans lune.
—Ceci est de peu d'importance, Seigneurie, répondit en souriant le capitão; pour un homme accoutumé, ainsi que je le suis, à parcourir le désert à toute heure et dans tous les sens, les ténèbres n'existent pas.
—Ainsi, s'écria le marquis avec un vif mouvement de satisfaction, si je vous ordonnais de monter à cheval?...
—J'y monterais à l'instant, Seigneurie.
—Et vous me rapporteriez des nouvelles?
—Cela ne fait pas de doute, ne suis-je pas un Indien moi-même, Excellence, un Indien civilisé, il est vrai, mais cependant j'ai conservé assez de la sagacité qui distingue la race à laquelle j'appartiens, pour ne pas craindre d'échouer dans une démarche qui, quoiqu'elle vous semble très difficile à mener à bien, n'est pourtant pour moi qu'un jeu d'enfant.
—Puisqu'il en est ainsi, don Diogo, mettez-vous donc en selle le plus tôt possible, et allez, au nom du ciel; j'attends votre retour avec la plus vive impatience.
—Avant le lever du soleil, je reviendrai, soyez sans inquiétude, Excellence, et avec de bonnes nouvelles; mais j'ai besoin que vous me laissiez conduire cette affaire à ma guise.
—Agissez comme vous le voudrez, capitão, je m'en rapporte à votre finesse et à votre loyauté.
—Je ne tromperai pas votre attente, Seigneurie,» répondit le capitão en se levant.
Le marquis l'accompagna jusqu'au rideau de la tente, puis il revint s'asseoir; mais, après quelques minutes de réflexion, il se leva brusquement, sortit et se dirigea à grands pas vers la tente mystérieuse dont nous avons déjà eu occasion de dire quelques mots, et dans laquelle il entra après s'être fait reconnaître par les sentinelles qui avaient été, sur son ordre exprès, chargées de veiller sur elle.
Cette tente, beaucoup plus vaste que celle dressée pour le marquis, était divisée en plusieurs compartiments par des murailles de toile ingénieusement adaptées, et ressemblait plutôt, pour le luxe et le confort, à une habitation disposée pour durer plusieurs mois, qu'à un campement éphémère de quelques heures.
Le compartiment dans lequel s'était introduit le marquis était garni de sofas: un tapis recouvrait le sol, et une lampe d'argent curieusement ciselée, posée sur un meuble, répandait une lumière douce et mystérieuse.
Une jeune négresse d'une vingtaine d'années, à la mine éveillée et à la tournure friponne, s'occupait, à l'entrée du marquis, à agacer un magnifique ara posé sur un perchoir de bois de rose, où il était retenu par une chaîne d'or attachée à l'une de ses pattes.
La négresse, sans interrompre l'occupation dans laquelle elle semblait se complaire, et tout en faisant pousser à l'oiseau des cris discordants, se pencha nonchalamment vers le marquis, en se tournant à demi de son côté par un mouvement rempli d'une suprême insolence, laissa filtrer un regard railleur entre ses longs cils et attendit qu'il lui adressât la parole.
Le marquis, sans paraître remarquer l'attitude hostile arborée par l'esclave, fit quelques pas vers elle et, la touchant légèrement du doigt:
«Phœbé, lui dit-il en espagnol, vous plairait-il de remarquer ma présence?
—Que me fait votre présence à moi, señor marqués, répondit-elle en haussant légèrement les épaules.
—A vous, rien, Phœbé, c'est vrai, aussi n'est-ce pas pour vous que je suis venu, mais pour votre maîtresse, à laquelle je vous prie d'annoncer sans plus de retard ma présence.
—A cette heure?
—Pourquoi pas?
—Parce que doña Laura, fatiguée à ce qu'il paraît par le long trajet qu'il lui a fallu faire aujourd'hui, s'est retirée en m'ordonnant de ne laisser personne parvenir jusqu'à elle, et que, selon toute probabilité, elle s'est immédiatement livrée au repos.»
Une rougeur fébrile envahit le visage du marquis, ses sourcils se froncèrent à se joindre; il fît un geste de colère, mais, comprenant sans doute le ridicule d'une scène avec une esclave qui accomplissait un ordre donné, il se maîtrisa aussitôt et, s'inclinant avec un sourire:
«C'est bien, dit-il en haussant avec intention légèrement la voix, votre maîtresse est libre chez elle d'agir à sa guise; je ne me permettrai pas d'insister davantage, seulement cet entretien que depuis quelques jours elle me refuse avec une si grande obstination, je saurai là contraindre à me l'accorder.»
A peine avait-il prononcé ces paroles qu'un rideau fut soulevé, et doña Laura entra dans le salon:
«Vous me menacez, je crois, don Roque de Castelmelhor,» dit-elle d'une voix incisive et fière.
Et s'adressant à la jeune esclave:
«Retire-toi, Phœbé, ajouta-t-elle; mais ne t'éloigne pas assez pour que, si j'avais besoin de toi, tu ne pusses accourir aussitôt.»
Phœbé baissa la tête, jeta un dernier regard au marquis et sortit du salon.
«Maintenant, señor caballero, reprit doña Laura dès que l'esclave eut disparu, parlez, je vous écoute.»
Le marquis s'inclina respectueusement devant elle.
«Pas avant, señorita, que vous ayez daigné prendre un siège.
—A quoi bon? Mais, ajouta-t-elle avec intention, si cette preuve de condescendance de ma part doit abréger cette entrevue, j'aurais mauvaise grâce de ne pas vous obéir.»
Le marquis se mordit les lèvres, mais il ne répondit pas.
Doña Laura alla s'asseoir sur le sofa le plus éloigné, et, croisant d'un air ennuyé les bras sur la poitrine, tout en fixant sur son interlocuteur un regard hautain:
«Parlez donc maintenant, je vous prie, dit-elle, Phœbé ne vous a pas menti, caballero, je suis extrêmement fatiguée, et l'obligation dans laquelle je suis d'obéir à vos ordres a pu seule me contraindre à vous recevoir.»
Ces paroles furent sifflées, si nous pouvons employer l'heureuse expression d'un vieil auteur, du bec le plus affilé qui se puisse imaginer et doña Laura pencha sa tête sur un coussin en dissimulant à demi un bâillement.
Mais la résolution du marquis était prise de ne rien voir et de ne rien comprendre; il s'inclina en signe de remercîment et se prépara à parler.
Doña Laura avait seize ans; elle était toute gracieuse et toute mignonne; sa taille hardiment cambrée avait cette désinvolture que possèdent seules les femmes espagnoles; sa démarche était empreinte de cette nonchalante langueur si remplie de voluptueuses promesses dont les Hispano-Américaines ont dérobé le secret aux Andalouses. Ses longs cheveux châtain foncé tombaient en boucles soyeuses sur ses épaules d'une blancheur éclatante; ses yeux bleus et rêveurs semblaient refléter l'azur du ciel et étaient couronnées par des sourcils noirs dont la ligne pure était tracée comme avec un pinceau; son nez droit aux ailes roses et mobiles, sa bouche petite et charmante, qui laissait en s'entr'ouvrant paraître le double chapelet de ses dents de perles, lui complétaient une beauté rendue plus suave et plus noble encore par la finesse et la transparence de son épiderme, sous lequel on voyait circuler un sang riche et généreux.
Vêtue de gaze et de mousseline de même que toutes les créoles, la jeune fille était ravissante, blottie sur son sofa, comme le beija flor dans le calice d'une fleur; en ce moment surtout qu'une colère contenue et maîtrisée à grand-peine faisait palpiter son sein virginal et couvrait ses joues d'un incarnat fébrile, doña Laura avait en elle quelque chose de séduisant et de majestueux à la fois qui imposait le respect et commandait presque la vénération.
Don Roque de Castelmelhor, malgré le parti pris et l'intention formelle qu'il avait laissé deviner, ne put résister au charme puissant de cette beauté si noble et si pure; son regard se baissa devant celui de la jeune fille tout chargé de haine et presque de mépris, et ce fut d'une voix légèrement émue qu'il entama cet entretien auquel il paraissait attacher tant de prix.
«Nous avons atteint señorita, dit-il, après des fatigues extrêmes, la limite des contrées civilisées du Brésil; car, si je ne me trompe, la route que maintenant il nous faut suivre, s'enfonce dans des déserts où, avant nous, quelques hardis explorateurs seulement ont osé s'aventurer; je crois donc que le moment est venu de nous expliquer franchement et de bien établir notre situation vis-à-vis l'un de l'autre.»
Doña Laura sourit avec dédain, et, l'interrompant du geste:
«Cette situation, caballero, dit-elle avec amertume, est cependant on ne peut plus claire et surtout on ne peut plus nette, je vous éviterai, si vous le désirez, l'embarras d'entrer dans certains détails en vous les rappelant moi-même.... Oh! Ne m'interrompez pas, fit-elle avec vivacité, car le jeune homme essayait de lui couper la parole, voici le fait en deux mots: mon père, Don Zèno Álvarez de Cabral, descendant de l'un des plus illustres conquistadores de ce pays, réfugié aux environs de Buenos Aires pour des motifs que j'ignore, mais qui sans doute vous importent peu, donna l'hospitalité à un voyageur égaré qui, vers le milieu de la nuit, pendant un orage effroyable se présenta à la porte de son hacienda; ce voyageur c'était vous, señor, vous, descendant d'une race non moins illustre que la nôtre, puisqu'un de vos ancêtres a été gouverneur du Brésil pour le roi. Le nom du marquis don Roque de Castelmelhor offrait à mon père toutes les garanties d'honneur et de loyauté qu'il pouvait désirer, vous fûtes donc reçu par l'exilé, non pas comme un étranger, non pas même comme un compatriote, mais comme un ami, comme un frère. Notre famille devint la vôtre; tout cela, n'est-il pas vrai? Répondez-moi, señor.
—Tout cela est vrai, señorita, répondit le marquis, dominé, malgré lui, par l'accent de la jeune fille.
—Je vois avec plaisir que vous avez, à défaut d'autre qualité, la franchise, señor, reprit ironiquement la jeune fille. Je continue: dépouillée de tous ses biens, ma famille, exilée depuis près d'un siècle du pays découvert par un de ses ancêtres, ne vivait que difficilement et ne parvenait à conserver son rang, au milieu de la population étrangère parmi laquelle le sort la contraignait à vivre, qu'en se livrant à l'élève des bestiaux sur une grande échelle et en faisant valoir des terres acquises péniblement sur la limite du désert. Vous vous étiez présenté à mon père comme une victime des intrigues politiques des gens entre les mains desquels le roi de Portugal a délégué ses pouvoirs; cette raison suffisait pour que notre maison devînt la vôtre et que mon père ne conservât pas de secrets pour vous; il en était un cependant dont, malgré toute votre adresse, il vous fut impossible d'obtenir la révélation; c'est que de la découverte de ce secret dépendait la fortune à venir de sa famille, si, ainsi que mon père l'espérait, le roi lui permettait un jour de rentrer au Brésil; ce secret que mon père, mon frère et moi nous savions seuls, par quels moyens étiez-vous arrivé, sinon à le découvrir entièrement, du moins à le pénétrer assez pour que votre convoitise et votre avarice s'éveillassent au point de vous faire trahir vos bienfaiteurs, voilà ce que je ne chercherai pas à expliquer; la bassesse humaine a des replis dans lesquels il ne saurait me convenir de fouiller; bref, vous qui, pendant plusieurs mois, aviez vécu dans notre intimité sans paraître m'honorer de la moindre attention, me traitant plutôt en enfant qu'en jeune fille, et ne m'accordant que cette politesse banale dont l'éducation vous faisait un devoir, je remarquai que tout à coup vos manières avaient complètement changé à mon égard et que vous me faisiez une cour assidue. Folle et rieuse enfant, comme je l'étais alors, cela m'étonna, sans cependant me toucher; vos attentions, loin de me plaire, me fatiguaient. Vous voyez que moi aussi je suis franche, caballero.
—Continuez, señorita, répondit en souriant le marquis, depuis longtemps déjà je connais votre franchise, il me reste à apprendre si vous poussez aussi loin la perspicacité.
—Vous ne tarderez pas à en juger, señor, reprit-elle ironiquement; peut-être vos soins et vos attentions auraient obtenu le résultat que vous en espériez, et en serais-je arrivée, sinon à vous aimer, du moins à m'intéresser à vous, mais malheureusement, ou heureusement pour moi, je ne tardai pas à voir clair, sinon dans votre cœur, du moins dans votre pensée. Emporté par l'insatiable avarice qui vous dévorait, et vous dévore sans doute encore, vous vous étiez, à plusieurs reprises, laissé aller devant moi à me parler de toute autre chose que de votre feint amour.
—Oh! Señorita! exclama le marquis avec un geste de dénégation.
—Oui, reprit-elle avec une amère raillerie, je sais que vous êtes un comédien consommé, et qu'il ne tiendrait qu'à moi, aujourd'hui encore, de croire à cette passion dont vous faites un si grand étalage; malheureusement les faits sont là, péremptoires et sans réplique, pour donner un éclatant démenti à vos paroles.»
La jeune fille fit une pause de quelques secondes comme pour laisser au marquis la facilité de lui répondre, mais celui-ci, loin de le faire, se mordit les lèvres avec dépit et courba la tête.
Doña Laura sourit.
«La façon brutale dont vous m'avez enlevée traîtreusement au mépris de toutes lois divines et humaines, lorsque mes dédains réitérés vous eurent fait acquérir la certitude que je vous avais deviné, est pour moi la preuve la plus évidente de l'odieuse machination dont j'ai été la victime; si vous m'aimiez réellement, rien ne vous était plus facile que de demander ma main à mon père; pourquoi ne l'avez-vous pas fait?
—Vous-même, señorita, n'aviez-vous pas répondu par un refus à la demande que j'avais eu l'honneur de vous adresser, répondit le marquis avec un accent de sarcasme caché.
—Certes, mais je ne suis qu'une jeune fille, répondit-elle avec animation, une enfant, vous-même l'avez dit, qui s'ignore soi-même et qui ne sait encore ni ce qu'elle aime ni ce qu'elle hait. Cette demande en mariage ne devait donc en aucune façon, et surtout au point de vue des convenances, m'être adressée à moi, mais à mon père seul, ou, à son défaut, à mon frère; mais non, vous aviez un autre but: ce mariage n'était qu'un prétexte pour vous emparer des immenses richesses que vous convoitez. En ce moment, vous n'oseriez me soutenir en face le contraire.
—Qui sait? murmura-t-il d'un air railleur.
—Aussi vous avez préféré me faire tomber dans un guet-apens, m'enlever à ma famille, que ma disparition plonge dans le plus profond désespoir, et me forcer à vous suivre, moi, pauvre enfant innocente et sans défense, prisonnière au milieu des bandits dont vous êtes le chef, au fond d'horribles déserts.
—Depuis que, selon votre expression, señorita, je vous ai si brutalement enlevée à votre famille, me suis-je conduit envers vous autrement que doit le faire un gentilhomme de mon nom et de ma race! N'ai-je pas, au contraire, toujours été pour vous l'esclave le plus dévoué et le plus attentif; ne vous ai-je pas, autant que le permettent les circonstances difficiles où je me trouve, entourée des soins les plus assidus et du respect le plus profond.
—C'est vrai, répondit-elle en éclatant d'un rire nerveux, de cela je dois convenir, mais quelle est la cause de ces soins et de ces respects?
—L'amour le plus sincère et le plus ...
—Assez de mensonges, señor, s'écria-t-elle avec violence, votre premier mot, en entrant sous cette tente, vous a trahi malgré vous!
—Señora!
—Vous vous croyez arrivé dans les parages du pays diamantaire découvert par un de mes ancêtres, et vous voulez essayer d'obtenir enfin de moi, par persuasion ou peut-être par violence, car l'avarice vous aveugle, la révélation du secret que vous vous imaginez que je possède! Osez me soutenir le contraire.»
IV
UN NOBLE BANDIT.
Il y eut, après cette accusation si énergiquement formulée par la jeune fille, quelques minutes d'un silence funèbre sous la tente.
Au dehors, le vent fouettait les arbres et faisait s'entrechoquer leurs branches avec des grincements sinistres ressemblant à des plaintes humaines.
Les feuilles tourbillonnaient dans l'air et retombaient en grésillant sur les buissons; à de courts intervalles, la note lugubre de la chouette cachée dans le creux des rochers s'élevait, répétée de loin en loin comme un morne écho; des rumeurs vagues et sans nom passaient, emportées sur l'aile de la brise, mourant pour renaître sans cesse, ajoutant encore à la mystérieuse horreur de cette nuit sombre et sans lune, dont les ténèbres épaisses imprimaient aux objets une apparence fantastiquement funèbre.
Le marquis s'était levé, les bras croisés derrière le dos, la tête penchée sur la poitrine; il marchait à grands pas dans la tente, en proie à une agitation intérieure, qu'il faisait de vains efforts pour dissimuler.
Doña Laura, à demi couchée sur le sofa, la tête rejetée en arrière, le suivait d'un regard fixe et moqueur, attendant avec une inquiétude secrète l'explosion prochaine de cette colère qu'elle n'avait pas craint d'exciter, redoutant, sans nul doute, les conséquences que pourraient avoir pour elle les paroles cruellement vraies qu'elle s'était laissé emporter à prononcer; mais trop fière pour consentir à une rétractation, et ne voulant pas que son visage révélât, à l'ennemi qu'elle avait bravé et au pouvoir duquel elle se trouvait, les terreurs dont elle était en ce moment assaillie.
Enfin, au bout de quelques minutes, qui parurent un siècle à la jeune fille, le marquis s'arrêta en face d'elle et releva la tête.
Son visage était pâle, mais ses traits avaient repris leur apparence insouciante et railleuse; seul, un léger tressaillement nerveux de ses sourcils, indice chez lui d'une colère furieuse maîtrisée à grand-peine, témoignait des efforts qu'il lui avait fallu faire pour se dompter et reprendre sa puissance sur lui-même.
Ce fut d'une voix douce, harmonieuse et exempte d'émotion qu'il reprit l'entretien si brusquement rompu.
«Je vous ai laissée, n'est-ce pas, señorita, dit-il, parler sans vous interrompre; j'ai, dans cette circonstance,—vous me rendrez au moins cette justice,—fait preuve, non seulement de patience, mais encore de bon goût; en effet, ajouta-t-il avec un sourire ironique qui glissa à travers ses lèvres contractées et vint frapper la jeune fille au cœur d'un douloureux pressentiment; à quoi bon discuter un fait accompli? Rien de ce que vous direz ne changera votre position actuelle, vous êtes en mon pouvoir; nulle puissance humaine ne parviendra à modifier mes intentions sur vous; cet entretien que j'aurais désiré laisser se dérouler dans des conditions plus amicales peut-être, vous-même, de votre plein gré, l'avez placé sur le terrain brûlant où il se trouve en ce moment; qu'il soit fait selon votre volonté; j'accepte la lutte aussi franchement que vous me la présentez. Expliquons-nous donc une fois pour toutes, afin de bien nous comprendre et de ne plus revenir sur un sujet qui, sous tant de rapports, doit nous être à tous deux si pénible.»
Il s'arrêta, la jeune fille appuya coquettement sa tête sur sa main droite et, le couvrant d'un regard où le mépris et la raillerie se mêlaient à un degré extrême, elle lui répondit d'une voix nonchalante et ennuyée:
«Vous commettez une grave erreur, caballero, si je dois après ce qui s'est passé entre nous vous donner encore ce titre; cet entretien, auquel vous tenez tant, je m'en soucie fort peu; en vous voyant, mon indignation longtemps contenue a débordé malgré moi, j'ai voulu vous prouver que je n'étais pas votre dupe, et que je connaissais aussi bien que vous les projets chimériques que vous caressez au fond de votre cœur, voilà tout. Maintenant que je me suis expliquée clairement et sans ambages, je vous laisserai parler tout autant que cela vous plaira, puisqu'il m'est impossible de vous imposer silence et que je suis condamnée à vous entendre; seulement, je vous en préviens d'avance, afin de vous éviter des frais d'éloquence inutiles, quoi que vous me disiez, quelles que soient les menaces que vous me fassiez, vous n'obtiendrez pas de moi l'honneur d'une réponse; maintenant, parlez ou retirez-vous, à votre choix, l'un m'est aussi indifférent que l'autre.»
Le marquis se mordit les lèvres avec tant de violence que le sang en jaillit; mais, reprenant son apparente insouciance, il répondit en ricanant:
«En vérité, señorita, cette résolution est bien arrêtée dans votre esprit? Vous ne daignerez pas me répondre? Je serai privé d'entendre résonner à mon oreille l'harmonieuse musique de votre voix si douce? Voilà qui est cruel; mais qui sait, peut-être parviendrai-je à éveiller votre curiosité ou à faire vibrer une des fibres secrètes de votre cœur la sympathie a une si grande puissance, alors, malgré vous, j'en suis convaincu, vous manquerez à votre héroïque serment.
—Essayez, répondit-elle en souriant avec dédain, l'occasion est belle pour me donner un démenti.
—Je n'aurai garde de la laisser échapper, señorita.»
Le marquis approcha une butaca, la plaça à quelques pas, juste en face de la jeune fille, s'assit et, prenant une pose remplie de grâce et de nonchalance, il continua d'un ton aussi paisible que s'il eût entamé une causerie intime:
«Señorita, dit-il, vous avez parfaitement, je dois en convenir, défini notre position respective; ce secret que vous possédez m'a été révélé par hasard par un ancien serviteur de votre famille qui, soit dit entre parenthèse, me l'a vendu fort cher; c'est donc avec l'intention la plus formelle d'obtenir les renseignements indispensables à la réussite de mes plans que je me suis présenté à votre père. Vous voyez que j'imite votre franchise.... Le temps de la dissimulation est passé entre nous.... L'heure est arrivée de nous parler à cœur ouvert. J'ai semblé, il est vrai, pendant les premiers jours ne vous accorder qu'une médiocre attention, ce qui n'est pas un de mes moindres griefs à vos yeux; car, je l'avoue, votre beauté est éclatante, votre intelligence supérieure, et vous êtes une femme désirable sous tous les rapports, comme beaucoup d'hommes seraient heureux d'en rencontrer une pour passer leur vie avec elle; mais je n'avais pas entrepris un aussi long voyage pour en perdre les fruits dans une amourette. Je ne vous aimais pas, et, pour tout vous dire, je ne vous aime pas davantage aujourd'hui. Une femme comme vous, si ravissante que vous soyez, ne saurait me convenir: votre caractère a trop de rapports avec le mien; tous deux nous sommes trop fiers, trop jaloux de notre liberté, trop désireux d'imposer notre volonté, pour qu'il existe entre nous la moindre sympathie et que la vie en commun nous soit possible. J'ai essayé d'abord sur votre père et sur votre frère les moyens de séduction dont je disposais; malheureusement, tous mes efforts ont été inutiles, ma diplomatie perdue, et ce n'est qu'en désespoir de cause que je me suis adressé à vous; je vous aurais épousée probablement si vous aviez consenti à m'accorder votre main: pardonnez-moi cette franchise brutale; mais, résolu à m'emparer du trésor que je convoite, j'aurais, pour m'en assurer la possession, accompli ce que je regarde comme le sacrifice le plus grand, c'est-à-dire l'acte d'aliéner à tout jamais ma liberté en faveur d'une femme que je n'aimais pas. Vous-même, señorita, avez pris soin de me sauver de ce suicide moral en répondant par un refus formel à la demande que je vous adressais, recevez ici, señorita, l'expression de mes remercîments les plus sincères.»
La jeune fille s'inclina avec un sourire moqueur, et elle frappa dans ses mains à deux ou trois reprises. Presque aussitôt le rideau fut soulevé, et l'esclave parut.
«Phoebé, lui dit doña Laura, comme probablement je ne pourrai prendre que fort tard le repos dont j'ai besoin, et que je sens malgré moi s'appesantir mes paupières et le sommeil me gagner, sers-moi le maté, mon enfant, et apporte-moi en même temps quelques papelitos, peut-être que ces deux excitants combinés et pris à forte dose triompheront de la somnolence qui m'accable et me permettront d'écouter les charmants discours du señor marquis aussi longtemps qu'il lui plaira de me les continuer.»
L'esclave sortit en riant, et le marquis demeura un instant atterré devant le sang-froid superbe de la jeune fille et son héroïque indifférence.
Quelques minutes s'écoulèrent pendant lesquelles les deux interlocuteurs s'observèrent silencieusement, puis le pas léger de la négresse se fit de nouveau entendre, et elle reparut tenant dans ses mains un plateau d'argent sur lequel se trouvaient le maté, des cigarettes en paille de maïs et un braserito d'argent plein de feu.
Phoebé présenta le maté à sa maîtresse, et fit un mouvement pour se retirer.
«Demeure, chica, lui dit doña Laura, ce que le señor marquis a à me dire encore ne doit pas être assez sérieux pour que toi, née sur l'habitation de mon père, tu ne puisses l'entendre.»
La jeune servante posa sur une table le plateau qu'elle tenait, et vint incontinent se coucher aux pieds de sa maîtresse, en échangeant avec elle un sourire moqueur qui redoubla encore, si cela est possible, la rage du marquis; cependant il ne fit pas la moindre observation et ne laissa rien paraître de l'effet produit sur lui par cette nouvelle raillerie.
«Soit, dit-il en s'inclinant, je continuerai devant votre esclave, señorita; peu m'importe qui m'entende et qui m'écoute; d'ailleurs, rassurez-vous, je n'ai plus que quelques mots à dire, puis je vous laisserai libre de vous livrer au repos si tel est votre désir.»
Doña Laura aspirait son maté sans s'occuper en aucune façon des paroles du marquis.
«Tu ne mets jamais assez de sucre dans le maté, chica, dit-elle, celui-ci est amer; mais peut-être n'en vaudra-t-il que mieux pour me tenir éveillée.
—Je vous disais donc, señorita, continua imperturbablement le marquis, que, repoussé par vous, mais ne voulant pas renoncer à des projets depuis longtemps mûris et arrêtés dans mon esprit, j'avais enfin résolu de vous enlever. Chez un homme de mon caractère, une résolution prise est immédiatement exécutée. Je ne vous ennuierai pas du récit des moyens employés par moi pour réussir à tromper l'inquiète vigilance et la sollicitude de votre famille. Puisque vous êtes ici seule, en mon pouvoir, à plusieurs centaines de lieues de la résidence de votre père, c'est que non seulement j'ai réussi à vous faire tomber dans le piège tendu par moi sous vos pas, mais encore à si bien égarer les soupçons de ceux qui s'intéressent à votre sort, qu'ils ne savent même pas encore aujourd'hui quelle direction il leur faudrait prendre pour retrouver vos traces.
—Décidément, Phoebé, ce maté est trop amer, dit la jeune fille en repoussant la tasse; donne-moi une cigarette.»
L'esclave obéit.
«Maintenant, señorita, continua le marquis toujours impassible, j'arrive au but de cet entretien dont tout ce qui a été dit jusqu'à présent n'est en quelque sorte que la préface, préface un peu longue peut-être, mais que vous me pardonnerez, car elle était indispensable pour que je fusse bien compris de vous. Je vous ai enlevée, cela est vrai, mais rassurez-vous: tant que vous demeurerez sous ma garde, votre honneur sera sauvegardé, je vous en donne ma foi de gentilhomme. Vous souriez, vous avez tort. Je suis honnête à ma manière. Jamais, quoiqu'il arrive, je n'abuserai de votre position, autrement que pour obtenir de vous la révélation du secret que vous vous obstinez sans raison à garder. Que vous importe la connaissance de ce riche gisement de diamants, puisque jamais, ni vous, ni aucun des membres de votre famille vous ne serez en position de l'exploiter; il est donc inutile entre vos mains. Pourquoi moi que tout favorise, qui en ce moment peux ce que je veux, n'en profiterais-je pas? Dieu n'a pas créé de telles richesses pour qu'elles demeurent éternellement enfouies. À l'or et au diamant il faut le soleil, comme à l'homme il faut l'air. Réfléchissez; toute dénégation de votre part serait inutile. Donnez-moi les indications exactes que j'attends de vous, et immédiatement je vous rends, non seulement la liberté, mais encore je m'engage à vous faire remettre saine et sauve, sans que votre honneur puisse être suspecté, aux mains de votre famille, si longue que soit la distance qui nous sépare d'elle actuellement. Si bizarre que vous paraisse cette proposition, elle est sérieuse pourtant, et mérite, il me semble, d'être par vous prise en considération. Réfléchissez-y bien, il s'agit, pour vous de tout votre bonheur à venir que vous jouez en ce moment par un point d'honneur mal compris. Votre père ou votre frère seraient ici qu'ils vous ordonneraient eux-mêmes de parler, j'en suis convaincu, et, de retour près d'eux, ils vous absoudront avec joie, en vous revoyant, d'avoir manqué à votre parole; répondez-moi un mot, un seul: «Oui,» et à l'instant vous êtes libre.»
Le marquis fit une pause. Doña Laura demeura muette, elle semblait ne pas avoir entendu.
Don Roque fit un geste de dépit.
«Vous vous obstinez, señorita, reprit-il avec une certaine animation, vous avez tort; vous jouez, je vous le répète, votre avenir et votre bonheur futur en ce moment, mais je veux être de bonne composition avec vous. Faites bien attention à ce que je vais vous dire, señorita, je vous laisse jusqu'à demain, à l'heure du départ, pour me donner une réponse catégorique.
—Une autre cigarette, Phoebé, interrompit doña Laura en haussant les épaules.
—Prenez-y garde, s'écria don Roque avec une irritation mal contenue. Prenez-y garde, señorita, il faut en finir une fois pour toutes avec ces continuelles dénégations.»
La jeune fille se leva, fit un pas vers le marquis, le toisa un instant de la tête aux pieds en le couvrant pour ainsi dire d'un regard chargé de tout le mépris qu'elle éprouvait pour lui, et, se tournant vers Phoebé immobile et muette à ses côtés:
«Viens, chica, lui dit-elle en appuyant la main sur son épaule, la nuit est fort avancée, il est temps de nous retirer et de nous livrer au sommeil; le sommeil fait oublier.»
Et sans accorder un regard de plus au marquis, muet et stupéfié de cette audacieuse initiative, la jeune fille quitta le salon.
Malgré lui, le marquis demeura un instant immobile à la place qu'il occupait, les yeux opiniâtrement fixés sur le rideau dont les plis conservaient encore une dernière et presque insensible vibration. Tout à coup, il se redressa, passa sa main sur son front moite de sueur, et, lançant un regard de haine du côté où doña Laura avait disparu:
«Oh! s'écria-t-il d'une voix étouffée par la fureur, de combien de tortures payerai-je tant d'insultes.»
Il quitta la tente en chancelant comme un homme ivre.
L'air froid de la nuit en frappant son visage lui fît éprouver un indicible soulagement; peu à peu ses traits se rassérénèrent, le calme rentra dans son esprit; un ironique sourire plissa ses lèvres minces, et il murmura à demi-voix, tout en se dirigeant à grands pas vers sa tente:
«Insensé que je suis de m'emporter ainsi contre une folle enfant; que me font en réalité, ses insultes et ses mépris? Ne suis-je pas le maître de briser son orgueil! Patience! Patience! Ma vengeance, pour être longue à arriver, ne la frappera que plus cruellement et ne sera que plus terrible.»
Le plus profond silence régnait dans le campement. Sauf les sentinelles qui veillaient sur la sûreté commune, tous les Brésiliens dormaient du sommeil le plus calme, étendus çà et là autour des feux à demi éteints, on n'entendait d'autre bruit que celui de la brise sifflant à travers les arbres et la note plaintive de la chouette qui parfois se mariait aux hurlements lointains des bêtes fauves en quête d'une proie.
Le marquis rentra dans sa tente. Après avoir relevé la mèche d'une lampe dont la lueur tremblotante éclairait faiblement les objets environnants, don Roque approcha un escabeau d'un ballot qui lui servait de table, et sortant de sa poitrine, un papier jauni et maculé, sur lequel était grossièrement dessiné, par une main inhabile, une espèce de plan informe, il se mit à l'étudier avec le plus grand soin et ne tarda pas à être complètement absorbé par les réflexions que sans doute ce plan suggérait.
La nuit tout entière s'écoula ainsi, sans que le marquis quittât la position qu'il avait prise et sans que ses yeux se fermassent un seul instant.
C'est que ce plan, tout informe et incomplet qu'il paraissait être, était celui du pays diamantaire qui recélait les incalculables richesses si ardemment convoitées par le jeune homme, et que, commençant à pressentir la possibilité d'un refus de la part de la jeune fille, refus contre lequel viendraient se briser, comme sur un roc, toutes les combinaisons élaborées avec tant de soin par lui, il cherchait, en redoublant de soin dans l'étude de ce plan, à éluder cette difficulté et à trouver, sans secours étranger, cette riche proie qui menaçait de lui échapper et dont la pensée seule lui brûlait le cœur.
Mais ce plan fait de mémoire longtemps après avoir vu le pays, et ce, d'une façon superficielle, par un homme ignorant, ne pouvait malheureusement être que d'un faible secours au marquis; il le sentait malgré lui, et cette certitude redoublait sa fureur.
Mais que faire à une femme plus qu'il avait fait à doña Laura? Comment vaincre sa résistance et la contraindre à parler? Si profondément corrompu, si complètement vicieux que fût le marquis, cependant il était gentilhomme de haute race, il restait encore en lui quelque chose de sa noble origine, et quels que fussent les projets de vengeance qu'il recélât dans sa pensée contre cette frêle créature qui s'obstinait à lui tenir tête, il y avait des moyens dont la seule idée le faisait frémir et devant lesquels il reculait avec horreur, tant il lui répugnait d'en arriver à des violences matérielles, lâchetés honteuses, indignes de lui.
Depuis plus de trois heures déjà le soleil était levé; le marquis, toujours plongé dans ses réflexions, n'avait pas semblé s'apercevoir du retour de la lumière, lorsque le galop d'un cheval, qui se rapprochait rapidement, lui fit subitement relever la tête.
Au même instant, le rideau de la tente fut soulevé et le capitão entra.
L'Indien était couvert de poussière, ses traits enflammés et son front inondé de sueur témoignaient de la vélocité de la course qu'il venait d'accomplir.
«Ah! C'est vous, Diogo, s'écria le marquis en l'apercevant, soyez le bienvenu. Quoi de nouveau?
—Rien, Excellence, répondit le capitão.
—Comment rien, est-ce que vous n'auriez pu parvenir à découvrir la piste de ce Malco?
—Pardonnez-moi, Excellence, j'ai suivi au contraire cette piste pendant plus de trois heures.
—Alors, vous devez avoir des nouvelles?
—J'en ai, oui Excellence, mais non pas, sans doute, celles que vous attendez.
—Expliquez-vous, mon ami, j'ai la tête un peu fatiguée, et je ne suis nullement en train de deviner des énigmes.
—Voici le fait en deux mots, Excellence. Après avoir, ainsi que je vous l'ai dit, suivi pendant environ trois heures sans dévier d'une ligne la piste de Malco, piste, soit dit à son honneur, parfaitement embrouillée et à laquelle tout autre que moi se serait inévitablement laissé tromper, tant elle était habilement faite, je suis arrivé sur la lisière d'une forêt où je n'hésitai pas à entrer; absorbé par le soin que je prenais de ne pas m'écarter de cette piste endiablée, je ne songeai pas à veiller autour de moi, de sorte que j'allai tout droit donner dans un campement indien.
—Un campement d'Indiens si près de nous! s'écria le marquis avec surprise.
—Mon Dieu oui, Excellence.
—Mais d'Indiens mansos, sans doute.
—Non pas, Excellence; d'Indiens bravos, au contraire, et des plus bravos de cette contrée encore.
—Hum! Déjà.
—Oui; je me trouvai donc subitement face à face avec trois Indiens, dont l'un était un Guaycurus, l'autre un Payagoas; quant au troisième c'était tout simplement un esclave Mondurucu.
—Oh! Oh! Voilà qui est sérieux pour nous.
—On ne peut plus sérieux, Excellence.
—Et comment vous êtes-vous sorti de ce guêpier?
—De la manière la plus simple du monde, Excellence; ces sauvages ont de l'honneur, à leur façon s'entend; bien que mon uniforme leur révélât à l'instant qui je suis, c'est-à-dire un de leurs ennemis les plus acharnés, cependant ils m'accueillirent amicalement, et m'invitèrent à m'asseoir près de leur feu.
—Cela est étrange, murmura le marquis.
—Pas autant que cela doit sembler aux personnes qui ne connaissent pas les mœurs de ces barbares, Excellence. Voyant qu'ils me recevaient ainsi, j'acceptai franchement leur invitation et je m'assis près d'eux; mon but était de les faire causer, ce à quoi je réussis complètement.
—Ah! Ah! Et que vous dirent-ils?
—Ils m'apprirent que Malco les était venu trouver quelques heures avant moi, qu'il s'était longuement entretenu avec eux et qu'il leur avait appris votre présence, le nombre d'hommes dont vous disposiez et jusqu'à l'endroit juste où vous aviez assis votre camp pour la nuit.
—Le misérable! Le double traître! s'écria le marquis avec colère.
—Je partage entièrement votre opinion, Excellence; cette révélation, je vous l'avoue, me donna fort à réfléchir, et me mit dans un grand embarras dont je ne savais comment sortir, lorsque les Indiens eux-mêmes me fournirent les moyens de faire une retraite honorable.
—Comment cela?
—Le chef Guaycurus m'annonça avec courtoisie que la trêve conclue avec les blancs était rompue depuis deux jours.
—Oh! exclama le marquis, quelle fatalité! Echouer si près du but.
—Permettez-moi d'achever, Excellence.
—Parlez, parlez.
—Le chef ajouta que probablement, comme depuis longtemps déjà vous aviez quitté les plantations, vous ignoriez cette rupture; en conséquence, il n'était pas juste d'abuser de votre bonne foi en vous attaquant.
—Ah! fit le marquis, en respirant avec force, et alors?
—Alors, comme ils ne veulent pas manquer aux lois sacrées de l'hospitalité, ils vous accordent deux jours pour sortir de leur territoire.
—Hein! s'écria le marquis, que ces dernières paroles replongeaient plus profondément dans la perplexité dont un instant il avait cru sortir, que me dites-vous donc là, Diogo?
—La vérité la plus stricte, Excellence, sur mon honneur!
—Je vous crois, mon ami, je vous crois; mais achevez, de grâce.
—Oh! Je n'ai plus grand-chose à ajouter, sinon qu'ils m'ont averti que dans le cas où vous refuseriez d'accepter cette condition, vous seriez inévitablement attaqué au bout des quarante-huit heures convenues.
—Et de Malco, ils ne vous ont rien dit de plus?
—Pas un mot, Excellence.
—De sorte que vous ignorez complètement où se cache ce misérable?
—Absolument, Excellence; j'ai cru que ce que m'avait appris le chef Guaycurus était d'une assez grande importance pour que vous désiriez en être instruit le plus tôt possible; aussi je suis revenu à franc étrier.
—Vous avez bien fait, mon ami, je vous remercie.»
Le marquis fît quelques pas dans la tente en marchant avec agitation; puis, revenant vers le capitão:
«Dans une circonstance semblable, lui demanda-t-il, comment agiriez-vous?
—Moi, Excellence?
—Oui, mon ami, que feriez-vous?
—Je n'hésiterais pas, Excellence.
—Ah!
—Je battrais en retraite.
—Battre en retraite, jamais! Devant de tels barbares, ce serait une honte.»
Le capitão hocha la tête.
«Alors nous serons massacrés jusqu'au dernier.
—Vous le croyez?
—J'en suis convaincu, Excellence; vous ne savez pas ce que sont les Guaycurus; moi je les connais depuis longtemps déjà.
—N'importe, je pousserai en avant! Vous ne m'abandonnerez pas.
—Moi, Excellence, mon devoir est de vous suivre; partout où vous irez, je vous suivrai. Qu'est-ce que cela me fait d'être tué, cela ne doit-il pas m'arriver tôt ou tard?
—Répondez-vous de vos hommes?
—De ceux-là, oui; mais non pas des vôtres.
—Je suis sûr des miens,
—Alors, nous partons?
—Dans une heure.
—Et nous poussons en avant?
—Oui, quand même il nous faudrait passer sur le ventre de tous ces bandits.
—Alors, à la grâce de Dieu! Excellence, j'ai bien peur que nous ne revenions pas.»
Et après avoir salué respectueusement le jeune homme, le capitão se retira d'un pas aussi tranquille et aussi insouciant que s'il n'était pas certain d'avance que l'ordre qui lui était donné équivalait à une condamnation à mort.
Lorsqu'il fut seul, le marquis demeura un instant immobile; puis, frappant du pied avec rage et lançant au ciel un regard de défi:
«Oh! s'écria-t-il d'une voix étranglée, ces diamants maudits, je les aurai, dussé-je pour m'en emparer marcher dans le sang jusqu'à la ceinture!»
V
A TRAVERS LE DÉSERT.
Pendant que, d'après ses ordres, le capitão dos soldados da conquista faisait lever le camp et charger les mules, préparant tout pour un départ immédiat, le marquis, en proie à une agitation terrible, marchait à grands pas dans sa tente, maudissant la fatalité qui semblait s'attacher à ses pas et s'obstiner à détruire ses plus adroites combinaisons, éloignant constamment de lui, lorsque déjà il croyait le tenir, le riche trésor qu'il convoitait; trésor qui, depuis qu'il s'était mis à sa recherche, lui avait coûté tant de fatigues et d'ennuis de toutes sortes, et pour lequel il avait, pendant un laps de temps si long, bravé des périls immenses et presque perdu son honneur.
Soudain, il s'arrêta en se frappant le front: une idée subite avait traversé son cerveau en l'illuminant d'un radieux éclair; il déchira une page de ses tablettes, écrivit quelques mots à la hâte, plia le papier et le remit à un esclave en lui ordonnant de le porter de sa part à doña Laura Antonia de Cabral.
Comptant probablement beaucoup sur le résultat que produirait sa missive sur l'esprit de la jeune fille, le marquis, entièrement rasséréné, s'occupa avec ardeur à hâter les préparatifs du départ.
La journée était splendidement belle, le soleil s'était levé radieux à l'horizon dans des flots de pourpre et d'or, la brise matinale rafraîchissait doucement l'atmosphère et les oiseaux craintivement blottis sous la feuillée chantaient à pleine gorge leur joyeuse chanson.
Au loin s'étendait, encadré dans de hautes montagnes couvertes d'impénétrables forêts, le sertão que les Brésiliens se préparaient à traverser et qui, vu du point où ils avaient campé, leur apparaissait comme un immense tapis de verdure, coupé dans tous les sens par d'innombrables cours d'eaux, qui miroitaient aux rayons du soleil et semblaient des fleuves de diamants.
Tout était joie et bonheur dans cette nature si calme et si majestueuse, que la main de l'homme n'avait pas encore déformée et qui était demeurée telle qu'elle était sortie des mains du Créateur.
Les esclaves noirs, les chasseurs métis et les soldats indiens qui composaient la caravane subissaient, malgré eux, l'influence magnétique de cette délicieuse matinée et semblaient avoir oublié leurs fatigues et leurs périls passés pour ne plus songer qu'à l'avenir qui leur apparaissait si doux et si rempli de séduisantes promesses; c'était en riant, en chantant et en causant gaiement entre eux qu'ils s'acquittaient de la rude tâche de lever le camp.
Seul, malgré tous ses efforts pour feindre, sinon la joie, du moins l'insouciance, le marquis restait sombre et pensif; c'est que, brûlé par la honteuse passion de l'or, son cœur recélait de terribles tempêtes et demeurait insensible aux magnifiques harmonies de la nature, qui agissaient si puissamment sur les organisations abruptes mais honnêtes des Indiens et des nègres.
Cependant, les chevaux étaient sellés, les mules avaient repris leur charge, les tentes roulées étaient placées sur une charrette traînée par plusieurs bœufs. Doña Laura était montée dans son palanquin, qui s'était immédiatement refermé sur elle; on n'attendait pour se remettre en route que l'ordre du marquis.
Don Roque se promenait à l'écart, absorbé dans ses pensées; il semblait avoir oublié que tout était prêt pour le départ et que le moment était venu d'effectuer la descente de la montagne pour entrer dans le désert.
Depuis quelques minutes, le capitão qui avait présidé avec activité et intelligence à la levée du camp, tournait d'un air embarrassé autour de son chef, dont il cherchait à attirer l'attention; mais tous ses efforts étaient en pure perte, le marquis ne prenait aucunement garde à lui, enfin le capitão se hasarda à lui toucher légèrement le bras.
Don Roque tressaillit à cet attouchement et fixant un regard interrogateur sur le capitão:
«Que me voulez-vous, don Diogo? lui demanda-t-il sèchement.
—Excellence, répondit-il, on n'attend plus que votre bon plaisir pour se mettre en marche.
—S'il en est ainsi, partons à l'instant, répondit-il en faisant un mouvement pour aller prendre son cheval, qu'un esclave tenait en bride à quelques pas.
—Pardon, Excellence, reprit l'Indien en l'arrêtant respectueusement; mais, avant que vous donniez l'ordre de la marche, j'aurais, si vous le permettez, quelques importantes observations à vous soumettre.
—A moi? s'écria le marquis en le regardant bien en face.
—A vous, oui, Excellence, répondit froidement l'Indien.
—Est-ce une nouvelle trahison dont je suis menacé, reprit-il avec un sourire amer, et me voulez-vous abandonner vous aussi, don Diogo, comme votre camarade Malco.
—Vous êtes doublement injuste à mon endroit, Excellence, répondit nettement l'Indien, je n'ai pas l'intention de vous abandonner, et Malco n'a jamais été ni mon ami, ni mon camarade.
—Si j'ai tort, ce qui est possible, excusez-moi, don Diogo, et venez au fait, je vous prie; le temps se passe, nous devrions être partis depuis longtemps déjà.
—Quelques minutes de plus ou de moins ne signifient rien, Excellence, nous arriverons toujours assez vite où nous allons, soyez tranquille.
—Que voulez-vous dire? Expliquez-vous.
—Ce que déjà j'ai eu l'honneur de vous dire ce matin, Seigneurie, que pas un de nous ne reviendra de cette expédition, et que tous nous y laisserons nos os.»
Le marquis fit un geste d'impatience.
«Est-ce donc pour me répéter ces sinistres prédictions que vous m'arrêtez ainsi? s'écria-t-il en frappant du pied.
—Nullement, Excellence, je ne me reconnais le droit ni de contrôler vos actes, ni de contrarier vos projets, je vous ai averti, voilà tout; malgré l'avertissement que j'ai cru devoir vous donner, vous voulez pousser en avant, soit, cela ne me regarde plus, je suis à vos ordres, je vous obéis.
—Vous n'avez pas, je l'espère, soufflé mot à qui que ce soit des lubies absurdes qui vous trottent dans la cervelle.
—A quoi bon, Seigneurie, révéler sans votre autorisation ce que vous nommez des lubies et que moi j'appelle des certitudes? Les soldats placés sous mes ordres et les chasseurs métis savent aussi bien que moi ce qui les attend dans le désert qui se déroule à nos pieds, je n'avais donc rien à leur apprendre; quant à vos esclaves, à quoi bon les effrayer d'avance? Ne vaut-il pas mieux les laisser dans la plus complète ignorance? Peut-être à l'heure du danger, lorsqu'ils se verront en face de la mort, puiseront-ils dans cette ignorance même la force de se faire bravement tuer? Car, je le répète, pour échapper, cela nous est impossible.»
Le marquis fronça les sourcils et se croisant les bras avec colère:
«Voyons, reprit-il d'une voix contenue, mais que l'émotion faisait légèrement trembler, finissons-en, Diogo.
—Je ne demande pas mieux, Excellence.
—Parlez, mais soyez bref; je vous répète que le temps s'écoule et que déjà, depuis une heure, nous devrions être en route.»
Le capitão se gratta le front d'un air embarrassé, mais semblant tout à coup prendre un parti décisif:
«Voici ce dont il s'agit, Excellence, dit-il: jusqu'à présent nous avons traversé des pays civilisés ou à peu près, où nous ne courrions d'autres dangers que ceux ordinaires, c'est-à-dire les morsures des bêtes fauves ou celles des reptiles, mais aujourd'hui, ce n'est plus la même chose.
—Eh bien?
—Dame, vous comprenez, Excellence, nous allons dans quelques minutes entrer sur le territoire des peaux-rouges, les Indiens bravos ne sont pas tendre pour les blancs et les gens civilisés, il va nous falloir user de la plus grande prudence pour nous défendre des pièges et des embuscades qui nous attendent à chaque pas, car nous serons en pays ennemi. Je sais bien, ajouta-t-il avec une naïveté pleine de bonhomie d'autant plus terrible qu'elle provenait d'une intime conviction, que toutes ces précautions ne serviront à rien et n'aboutiront qu'à prolonger notre existence de quelques jours seulement; mais enfin nous aurons en mourant cette satisfaction d'avoir tout fait pour tirer le meilleur parti d'une position désespérée.
—Où voulez-vous en venir avec ces interminables préambules? répondit le marquis auquel l'abnégation si franche de ce pauvre diable arracha, malgré sa colère et ses préoccupations personnelles, un pâle sourire.
—A ceci, Excellence; vous êtes un grand seigneur, vous, expert dans toutes les choses de la vie des villes, mais, pardonnez-moi de vous le dire, d'une complète ignorance de l'existence du désert, des embûches, des dangers qu'il recèle et des moyens à employer pour se défendre des uns et éviter les autres. Je crois, donc, avec tout le respect que je vous dois, Excellence, qu'il serait bon que vous me permissiez d'assumer sur moi seul, à partir d'aujourd'hui, la responsabilité de la marche de la caravane, que vous me la laissassiez diriger à ma guise; en un mot, que vous me remissiez le commandement. Voilà, Excellence, ce que je désirais vous dire et pourquoi j'ai pris la liberté de vous arrêter.»
Le marquis demeura quelques instants silencieux, les yeux fixés sur le visage calme et loyal du capitão indien, comme s'il eût voulu lire jusqu'au fond de son cœur ses plus secrètes pensées.
Celui-ci supporta sans se troubler le regard qui pesait sur lui.
«Ce que vous me demandez est fort grave, don Diogo, répondit enfin le marquis d'un air pensif; la trahison m'entoure de toutes parts; les hommes sur lesquels je me croyais le plus en droit de compter ont été les premiers à m'abandonner; vous-même, vous considérez cette marche en avant comme une folie et semblez assiégé des plus sombres pressentiments; qui me prouve, pardonnez-moi à mon tour de vous parler aussi franchement; qui me prouve que vous ne voulez pas me tromper et que votre feint dévouement à ma personne ne cache pas un piège.
—Excellence, je ne vous en veux pas des soupçons qui s'élèvent contre moi dans votre esprit, je les trouve, au contraire, tout naturels. Vous êtes un Portugais d'Europe, et à cause de cela vous ignorez bien des choses de ce pays, celle-ci entre autres que les soldados da conquista sont tous des hommes éprouvés, choisis avec le plus grand soin, et que, depuis la formation de ce corps, il ne s'y est pas rencontré un traître, je ne vous dis pas cela pour moi, vous me connaissez à peine depuis quelques jours, et vous n'avez pas encore été en situation de me mettre à l'épreuve, mais la manière loyale dont je vous ai parlé, les choses que je vous ai dites auraient dû provoquer, sinon votre entière confiance en moi, du moins le commencement de cette confiance.
—Oui, je sais que depuis hier toutes vos démarches ont été loyales, toutes vos actions franches; vous voyez que je vous rends justice.
—Pas assez encore, Excellence; vous me jugez avec vos connaissances acquises au point de vue de la vie civilisée et non à celui du désert; donc, vous commettez, malgré vous, de graves erreurs; permettez-moi de vous faire une simple observation, qui, je le crois, vous semblera juste.
—Parlez.
—Nous sommes à cinquante lieues au moins de la ville la plus prochaine, à quelques lieues seulement d'Indiens ennemis qui nous guettent et n'attendent qu'une occasion pour nous assaillir.
—C'est vrai, murmura le marquis tout pensif.
—Bien, vous me comprenez, Excellence; maintenant, supposons que je sois un traître.
—Je n'ai pas dit cela.
—Pas positivement, c'est vrai; mais vous m'avez donné à entendre que je pouvais en être un. Eh bien! Je l'admets pour un instant: rien ne me serait plus facile que de vous abandonner à vous-même ici où nous sommes; de partir avec mes soldats, et, croyez-le, Excellence, vous seriez aussi irrémissiblement perdu que si je vous livrais demain ou un autre jour aux Indiens; car il vous serait matériellement impossible de retourner aux habitations et d'échapper au moindre des mille dangers qui vous enveloppent et dont, sans vous en douter, vous formez le centre.»