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Le grand voyage du pays des Hurons

VOYAGE DU PAYS (continued 4)

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Nous trouvasmes dans le ventre de plusieurs poissons, des ains faits d'un morceau de bois, accommodez avec un os qui servoit de crochet, lié fort proprement avec de leur chanvre; mais la corde trop foible pour tirer à bord de si gros poissons, avoit faict perdre & la peine & les ains de ceux qui les avoient jettez en mer, car veritablement il y a dans cette mer douce, des Esturgeons, Assihendos, Truites & Brochets si monstrueusement grands, qu'il ne s'en voit point ailleurs de plus gros, non plus que de plusieurs autres especes de poissons qui nous sont icy incogneus. Et cele ne nous doit estre tiré en doute, puis que ce grand Lac, ou mer douce des Hurons, est estimé avoir trois ou quatre cens lieuës de longueur, de l'Orient à l'Occident, & environ cinquante de large, contenant une infinité d'Isles, ausquelles les Sauvages cabottent quand ils vont à la pesche, ou en voyage aux autres Nations qui bordent cette mer douce. Nous jettasmes la sonde vers nostre bourg, assez proche de terre en un cul-de-sac, & trouvasmes quarante-huict brasses d'eau; mais il n'est pas d'une egale profondeur partout: car il l'est plus en quelque lieu, & moins de beaucoup en d'autre.

Lors qu'il faisoit grand vent, nos sauvages ne portoient point leurs rets en l'eau, par ce qu'elle s'eslevoit & s'enfloit alors trop puissamment, & en temps d'un vent mediocre, ils estoient encore tellement agitez, que c'estoit assez pour me faire admirer & grandement louer Dieu que ces pauvres gens ne perissoient point, & sortoient avec de si petits Canots du milieu de tant d'ondes & de vagues furieuses, que je contemplois à dessein du haut d'un rocher, où je me retirois seul tous les jours, ou dans l'espaisseur de la forest pour dire mon Office, & faire mes prieres en paix. Cette Isle estoit assez abondante en gibier, Outardes, Canards, & autres oyseaux de riviere: pour des Escureux il y en avoit telle quantité de Suisses, & autres communs, qu'ils endommageoient grandement la seicherie du poisson, bien qu'on taschast de les en chasser par la voix, le bruit des mains, & à cop de flesches, & estans saouls ils ne faisoient que jouer & courir les uns apres les autres soir & matin. Il y avoit aussi des Perdrix, une desquelles s'en vint un jour tout contre moy en un coin où je disois mon Office, & m'ayant regardé en face s'en retourna à petit pas comme elle estoit venue, faisant la roue comme un petit coc d'Inde, & tournant continuellement la teste en arriere, me regardoit & contemploit doucement sans crainte, aussi ne voulus-je point l'espouventer ny mettre la main dessus, comme je pouvois faire, & la laissay aller.

Un mois, & plus, s'estant escoulé, & le grand poisson changeant de contree, il fut question de trousser bagage, & retourner chacun en son village: un matin que l'on pensoit partir, la mer se trouva fort haute, & les Sauvages timides n'osans se hazarder dessus, me vindrent trouver, & me supplierent de sortir de la Cabane pour voir la mer, & leur dire ce qu'il m'en sembloit, & ce qu'il estoit question de faire: pour ce que tous les Sauvages ensemble s'estoient resolus de faire en cela tout ce que je leur dirois & conseillerois. J'avois desja veu la mer; mais pour les contenter il me fallut derechef sortir dehors, pour considerer s'il y avoit peril de s'embarquer ou non. O bonté infinie de nostre Seigneur, il me semble que j'avois la foy au double que je n'en ay pas icy! je leur dis: Il est vray qu'il y a à present grand danger sur mer; mais que personne pourtant se laisse de fretter les Canots & s'embarquer: car en peu de temps les vents cesseront, & la mer calmera: aussi-tost dit, aussi-tost faict, ma voix se porte par toutes les Cabanes de l'Isle, qu'il falloit s'embarquer, & que je les avois asseurez de la bonace prochaine. Ce qui les fist tellement diligenter, qu'ils nous devancerent tous & fusmes les derniers à desmarrer. A peine les Canots furent-ils en mer, que les vents cesserent, & la mer calma comme un plancher, jusques à nostre desembarquement & arrivee à nostre ville de Quieunonascaran.

Le soir que nous arrivasmes au port de cette ville, il estoit pres de trois quarts d'heures de nuict, & faisoit fort obscur, c'est pourquoy mes Sauvages y cabannerent: mais pour moy j'aimay mieux m'en aller seul au travers des champs & des bois en nostre Cabane, qu en estoit à demye lieuë loin, pour y voir promptement mes Confreres, de la santé desquels les Sauvages m'avoient faict fort douter: mais je les trouvay en tres-bonne disposition, Dieu mercy, de quoy je fus fort consolé, & eux au reciproque furent fort ayses de mon retour & de ma santé, & me firent festin de trois petites Citrouilles cuites sous la cendre chaude, & d'une bonne Sagamité, que je mangeay d'un grand appetit, pour n'avoir pris de toute la journee qu'un peu de bouillon fort clair, le matin avant de partir.

De la santé & maladie des Sauvages, & de leurs Medecins.

CHAPITRE XX.

ES anciens Egyptiens avoient accoustumé d'user de vomitifs pour guerir les maladies du corps, & de sobrieté pour se conserver en santé; car ils tenoient pour maxime indubitable, que les maladies corporelles ne procedoient que d'une trop grande abondance & superfluité d'humeurs, & par consequent qu'il n'y auroit aucun remede meilleur que le vomissement & la sobrieté.

Illustration from Le grand voyage du pays des Hurons

Nos Sauvages ont bien la dance & la sobrieté, avec les vomitifs, qui leur sont utiles à la conservation de la santé, mais ils ont encore d'autres preservatifs desquels ils usent souvent: c'est à sçavoir, les estuves & sueries, par lesquelles ils s'allègent, & previennent les maladies: mais ce qui ayde encore grandement à leur santé, est la concorde qu'ils ont entr'eux, qu'ils n'ont point de procez, & le peu de soin qu'ils prennent pour acquerir les commoditez de cette vie, pour lesquelles nous nous tourmentons tant nous autres Chrestiens, qui sommes justement & à bon droicts repris de nostre trop grande cupidité & insatiabilité d'en avoir, par leur vie douce, & tranquilité de leur esprit.

Il n'y a neantmoins corps si bien composé, ny naturel si bien originé, qu'il ne vienne à la fin à se debiliter ou succomber par des divers accidens ausquels l'homme est sujet. C'est pourquoy nous pauvres Sauvages, pour remedier aux maladies ou blesseures qui leur peuvent arriver, ont des Medecins & maistres de ceremonies, qu'ils appellent Oki, ausquels ils croyent fort, pour autant qu'ils sont grands Magiciens, grands Devins & Invocateurs de Diables: Ils leur servent de Medecins & Chirurgiens, & portent tousjours avec eux un plein sac d'herbes & de drogues pour medeciner les malades: ils ont aussi un Apoticaire à la douzaine, qui les suit en queue avec ses drogues, & la Tortue qui sert à la chanterie, & ne sont point si simples qu'ils n'en sçachent bien faire accroire au menu peuple par leurs impostures, pour se mettre en credit, & avoir meilleure part aux festins & aux presents.

S'il y a quelque malade dans un village, on l'envoye aussi tost querir. Il faict des invocations à son Demon, il souffle la partie dolente, il y faict des incisions, en succe le mauvais sang, & faict tout le reste de ses inventions, n'oubliant jamais, s'il le peut honnestement, d'ordonner tousjours, des festins & recreations pour premier appareil, afin de participer luy-mesme à la feste, puis s'en retourne avec ses presens S'il est question d'avoir nouvelle des choses absentes, apres avoir interrogé son Demon, il rend des oracles, mais ordinairement douteux, & bien souvent faux, mais aussi quelques fois veritables: car le Diable parmy ses mensonges, leur dict quelque verité.

Un honneste Gentil-homme de nos amis, nommé le sieur du Verner, qui a demeuré avec nous au pays des Hurons, nous dist un jour, que comme il estoit dans la Cabane d'une Sauvagesse vers le Bresil, qu'un Demon vint frapper trois grands coups sur la couverture de la Cabane, & que la Sauvagesse qui congnut que c'estoit son Demon, entra aussi-tost dans sa petite tour d'escorce, où elle avoit accoustumé de recevoir ses oracle, & entendre lea discours de ce malin esprit. Ce bon Gentil-homme preste l'oreille, & escoute le Colchique, & entendit le Diable qui se plaignoit grandement à elle, qu'il estoit fort las & fatigué, & qu'il venoit de fort loin guerir des malades, & que d'amitié particuliere qu'il avoit pour elle, l'avoir obligé de la venir voir ainsi lassé, puis pour l'advertir qu'il y avoit trois Navires François en mer qui arriveroient bien-tost, ce qui fut trouvé veritable: car à trois ou quatre jours de là, les Navires arriverent, & apres que la Sauvagesse l'eut remercié, & faict ses demandes, le Demon s'en retourna.

Un de nos François estant tombé malade en la Nation du Petun, ses compagnons qui s'en alloient à la Nation Neutre, le laisserent là, en la garde d'un Sauvage, auquel ils dirent: Se cestuy nostre compagnon meurt, tu n'as qu'à le despouiller de sa robbe, faire une fosse, & l'enterre dedans. Ce bon sauvage demeura tellement scandalisé du peu d'estat que ces François faisoient de leur compatriote, qu'il s'en plaignit par tout, disant qu'ils estoient des chiens, de laisser & abandonner ainsi leur compagnon malade, & de conseiller encore qu'on l'enterrast nud, s'il venoit à mourir. Je ne feray jamais cette injure à un corps-mort, bien qu'estranger, disoit-il, & me despouillerois plustost de ma robbe pour le couvrir, que de luy oster la sienne.

L'hoste de ce pauvre garçon sçachant sa maladie, part aussitost de Queuindohian, d'où il estoit, pour l'aller querir, assisté de ce Sauvage qui l'avoit en garde, l'apporterent sur leur dos jusques dans sa Cabane, où enfin il mourut, apres avoir esté confessé par le Pere Joseph, & fut enterré en un lieu particulier le plus honorablement; & avec le plus de ceremonies Ecclesiastiques qu'il nous fut possible, dequoy les Sauvages resterent fort edifiez, & assisterent eux mesmes au convoy avec nos François, qui s'y estoient trouvez avec leurs armes. Les femmes & filles ne manquerent pas non plus en leurs pleurs accoustumez, suyvant l'ordonnance du Capitaine, & du Medecin ou Magicien des malades, lequel neantmoins on ne souffrit point approcher de ce pauvre garçon pour faire ses inventions & follies ordinaires: bien n'eust-on pas refusé quelque bon remede naturel, s'il en eust eu de propre à la maladie.

Je me suis informé d'eux, des principales plantes & racines desquelles ils se servent pour guerir leurs maladies, mais entre toutes les autres ils font estat de celle appellee Oscar, qui faict merveille contre toutes sortes de playes ulceres, & autres incommoditez. Ils en ont aussi d'autres tres-venimeuses, qu'ils appellent Ondachieya, c'est pourquoy qu'ils s'en faut donner garde, & ne se point hazarder d'y manger d'aucune sorte de racine, que l'on ne les cognoisse, & qu'on ne sçache leurs effects & leurs vertus, de peur des accidens inopinez.

Nous eusmes un jour une grande apprehension d'un François, que pour en avoir mangé d'une, devint tout en un instant grandement malade, & pasle comme la mort, il fut neantmoins guery par des vomitifs, que les Sauvages luy firent avaller. Il nous arriva encore une autre seconde apprehension, qui se tourna par apres en risee: ce fut que certains petits Sauvages ayans des racines nommees Ooxyat qui ressemble à un petit naveau, ou à une chastaigne pellee, qu'ils venoient d'arracher pour porter en leurs Cabanes; un jeune garçon François qui demeuroit avec nous, leur ayant demandé, & mangé une ou deux, & trouvé au commencement d'un goust assez agreable, il sentit peu apres tant de douleur dans la bouche, comme d'un feu tres-cuisant & picquant, avec grande quantité d'humeurs & de flegme qui luy distilloient continuellement de la bouche qu'il en pensoit estre à mourir: en en effect, nous n'en sçavions que penser, ignorans la cause de cet accident, & craignions qu'il eust mangé de quelque racine venimeuses: mais en ayant communiqué & demandé l'advis des Sauvages, ils se firent apporter le reste des racines pour voir que c'estoit, & les ayans veues & recogneues, ils se prirent à rire, disans qu'il n'y avoit aucun danger ny crainte de mal; mais plustost du bien, n'estoient ces poignantes & part trop cuisantes douleurs de la bouche. Ils se servent de ces racines pour purger les phlegmes & humiditez du cerveau des vieilles gens, & pour esclaircir la face: mais pour éviter ce cuisant mal, ils les font premierement cuire sous les cendres chaudes, puis les mangent, sans en ressentir apres aucune douleur, & cela leur faict tous les biens du monde, & suis marry de n'en avoir apporté par-deçà, pour l'estat que je croy qu'on en eust faict. On dict aussi que nos Montagnets & Canadien ont un arbre appellé Annedda; d'une admirable vertu; ils pillent l'escorce & les feuilles de cet arbre, puis font bouillir le tout en eaue, & la boivent de deux jours l'un, & mettent le marc sur les jambes enflees & malades, & s'en trouvent bien tost gueris, comme de toutes sortes de maladies interieures & exterieures, & pour purger les mauvaises humeurs des parties enflees, nos Hurons s'incisent & decouppent le gras des jambes, avec de petites pierres trenchantes, desquelles ils tirent encore du sang de leurs bras, pour rejoindre coler leurs pippes ou petunoirs de terre rompus, qui est une tres-bonne invention, & un secret d'autant plus admirable, que les pieces recolees de ce sang, sont apres plus fortes qu'elle n'estoient auparavant. J'admirois aussi de les voir eux-mesmes brusler par plaisir de la moëlle de sureau sur leurs bras nuds & l'y laissoient consommer & esteindre de sorte que les playes, marques & cicatrices y demeuroient imprimees pour tousjours.

Quand quelqu'un veut faire suerie, qui est le remede le plus propre & le plus commun qu'ils ayent, pour se conserver en santé, prevenir les maladies & leur couper chemin. Il appelle plusieurs de ses amis pour suer avec luy: car luy seul ne le pourroit pas aysement faire. Il font donc rougir quantité de cailloux dans un grand feu, puis les en retirent & mettent en un monceau au milieu de la Cabane, ou la part qu'ils desirent dresser leur suerie, (car estans par les champs en voyage, ils en usent quelques-fois) puis dressent tout à l'entour des bastons fichez en terre, à la hauteur de la ceinture, & plus, repliez, par dessus, en façon d'une table ronde, laissans entre les pierres & les bastons un espace suffisant pour contenir les hommes nuds qui doivent suer, les uns joignans les autres, bien serrez & pressez tout à l'entour du monceau de pierres assis contre terre & les genouils eslevez au devant de leur estomach: y estans on couvre toute la suerie par dessus & à l'entour, avec de leurs grandes escorces, & des peaux en quantite: de sorte qu'il ne peut sortir aucune chaleur ny air de l'estuve, & pour s'eschauffer encore d'avantage, & s'exciter à suer, l'un des deux chante, & les autres disent & repetent continuellement avec force & vehemence (comme en leurs dances), Het, het, het, & n'en pouvans plus de chaleur, ils se font donner un peu d'air, en ostant quelques peau de dessus; & par-fois ils boivent encore de grandes potees d'eau froide, & puis se font recouvrir, ayans sué suffisamment, ils sortent, & se vont jetter en l'eau, s'ils sont proche de quelque riviere; sinon ils se lavent d'eau froide, & puis festinent: car pendant qu'ils suent, la chaudiere est sur le feu, & pour avoir bonne suerie; ils y bruslent par-fois du petun: comme en sacrifice & offrande; j'ay veu quelques-uns de nos François en de ces sueries avec les Sauvages, & m'estonnois comme ils la vouloient & pouvoient supporter, & que l'honnesteté ne gaignoit sur eux de s'en abstenir.

Il arrive aucunes-fois que le Medecin ordonne à quelqu'un de leurs malades de sortir du bourg, & de s'aller cabaner dans les bois, ou en quelqu'autre lieu escarté, pour luy observer là, pendant la nuict, ses diaboliques inventions, & ne sçay pour quel autre sujet il le feroit, puis que pour l'ordinaire cela ne se practique point que pour ceux qui sont entachez de maladie sale ou dangereuse, lesquels on contrainct seuls, & non les autres, de se separer du comme jusques à entiere guerison; qui est une coustume & ordonnance louable & tres-bonne, & qui mesme devroit estre observee en tout pays.

A ce propos & pour confirmation, je diray, que comme je me promenois un jour seul, dans les bois de la petite Nation des Quieunontateronons, j'apperceu un peu de fumee, & desireux de voir que c'estoit, j'advançay, tiray cette part, où je trouvay une Cabane ronde, faicte en façon d'une Tourelle ou Pyramide haute eslevee, ayant au faite un trou ou souspiral par où sortoit la fumee: non content j'ouvris doucement la petite porte de la Cabane pour sçavoir ce qui estoit dedans & trouvay un homme seul estendu de son long aupres d'un petit feu: je m'informay de luy pourquoy il estoit ainsi sequestré du village, & de la cause qu'ils se deuilloit; il me respondit, moitié en Huron, & moitié en Algoumequin, que c'estoit pour un mal qu'il avoit aux parties naturelles, qui le tourmentoit fort, & duquel il n'esperoit que la mort, & que pour de semblables maladies ils avoient accoustumé entr'eux, de separer & esloigner du commun, ceux qui en estoient attaincts, de peur de gaster les autres par la frequentation; & neantmoins qu'on luy apportoit ses petites necessitez & partie de ce qui luy faisoit besoin, ses parens & amis ne pouvans pas d'avantage pour lors, à cause de leur pauvreté. J'avois beaucoup de compassion pour luy: mais cela ne luy servoit que d'un peu de divertissement & de consolation en ce petit espace de temps que je fus aupres de luy: car de luy donner quelque nourriture ou rafraischissement, il estoit hors de mon pouvoir, puis que j'estois moy-mesme dans une grande necessité.

Le Truchement des Honqueronons me dist un jour, que comme ils furent un longtemps pendant l'hyver, sans avoir dequoy manger autre chose que du petun, & quelque escorce d'arbre, qu'il en devint tellement foible & debile, qu'il en pensa estre au mourir, & que les Sauvages le voyant en cet estat, touchez & esmeus de compassion, luy demanderent s'il vouloit qu'on l'achevast, pour le delivrer des peines & langueurs qu'il souffroit, puis qu'aussi bien faudroit-il qu'il mourust miserablement par les champs, ne pouvant plus suyvre les trouppes, mais il fut d'advis qu'il valoit mieux languir & esperer en nostre Seigneur, que se precipiter à la mort, aussi avoit-il raison: car à quelques jours de là Dieu permist qu'ils prindrent trois Ours qui les remirent tous sus-pieds, & en leurs premieres forces, apres avoir est quatorze ou quinze jours en jeusnes continuels.

Il ne faut pas s'estonner ou trouver estrange qu'ils ayent (touchez & esmus de compassion) presenté & offert de si bonne grace; la mort à ce Truchement, puisqu'ils ont cette coustume entr'eux (j'entends les Nations errantes, & non Sedentaires) de tuer & faire mourir leurs peres & meres, & plus proches parens desja trop vieux, & qui ne peuvent plus suyvre les autres, pensans en cela leur rendre de bons services.

J'ay quelques fois esté curieux d'entres au lieu où l'on chantoit & souffloit les malades, pour en voir toutes les ceremonies, mais les Sauvages n'en estoient pas contens, & m'y souffroient avec peine, pour ce qu'ils ne veulent point estre veus en semblables actions: & peur cet effect, à mon advis, ou pour autre sujet à moy incogneu, ils rendent aussi le lieu où cela se faict, le plus obscur & tenebreux qu'ils peuvent, & bouchent toutes les ouvertures qui peuvent donner quelque lumiere D'en haut, & ne laissent entrer là dedans que ceux qui y sont necessaires & appellez. Pendant qu'on chante il y a des pierres qui rougissent au feu, lesquelles le Medecin empoigne & manie avec ses mains, puis maches des charbons ardens, faict du Diable deschaisné, & de ses mains ainsi eschaufées, frotte, & souffles les parties malades du patient, on crache sur le mal de son charbon masché.

Ils ont aussi entr'eux des obsedez ou malades de maladies de furies, ausquels il prendra bien envie de faire dancer les femmes & filles toutes ensemble, avec l'ordonnance du Loki, mais ce n'est pas tout, car luy & le Medecin, accompagnez de quelqu'autre, feront des singeries & des conjurations, & se tourneront tant qu'ils demeureront le plus souvent hors d'eux-mesmes: puis il paroist tout furieux, les yeux estincelans, & effroyables, quelques-fois debout, & quelques-fois assis, ainsi que la fantasie luy en prend: aussi-tost une quinte luy reprendra, & fera tout du pis Qu'il pourra, puis il se couche, où il s'endors quelque espace de temps, & se resveillant en sur-sautant r'entre dans ses premieres furies, renverse, & brise & jette tout ce qu'il rencontre en son chemin, avec du bruit, du dommage, & des insolences nompareilles: cette furie se passe par le sommeil qui luy reprend. Apres il faict suerie avec quelqu'un de ses amis qu'il appelle, d'où il arrive que quelques-uns de ces malades se trouvent gueris, & c'est ce qui les entretient dans l'estime de ces diaboliques ceremonies. Car il est bien croyable que ces malades ne sont pas tellement endiablez qu'ils ne voyent bien le mal qu'ils font; mais c'est une opinion qu'ils ont, qu'il faut faire du demoniacle pour guerir les fantaisies ou troubles de l'esprit, & par une juste permission divine, il arrive le plus souvent qu'au lieu de guerir, ils tombent de fievre en chaud mal, comme on dict, & que ce qui n'estoit auparavant qu'une fantasie d'esprit, causee d'une humeur hipocondre, ou d'une operation de l'esprit malin, se convertit en une maladie corporelle avec celle de l'esprit, & c'est ce qui estoit en partie cause que nous estions souvent suppliez de la part des Maistres de la ceremonie, & de Messieurs du Canseil, de prier Dieu pour eux, & de leur enseigner quelque bon remede pour ses maladies, confessant ingenuement que toutes leurs ceremonies, dances, chansons, festins & autres singeries, n'y servoient du tout rien.

Il y a aussi des femmes qui entrent en ces furies, mais elles ne sont si insolentes que les hommes, qui sont d'ordinaire plus tempestatifs: elles marchent à quatre pieds comme bestes, & font mille grimasses & gestes de personnes insensees: ce que voyant le Magicien, il commence à chanter; puis avec quelque mime la soufflera, luy ordonnant de certaines eaues à boire, & qu'aussi tost elle fasse un festin, soit de chair ou de poisson qu'il faut trouver, encore qu'il soit rare pour lors, neantmoins il est aussi-tost faict.

Le cry faict, & le banquet finy, chacun s'en retourne en sa maison, jusques à une autre-fois qu'il la reviendra voir, la soufflera, & chantera derechef, avec plusieurs autres à ce appellez & luy ordonnera encore de plus trois ou quatre festins tout de suite; & s'il luy vient en fantasie commandera des Mascarades, qu'ainsi accommodez ils aillent chanter pres du lict de la malade, puis aillent courir par toute la ville pendant que le festin se prepare, & apres leurs courses ils reviennent pour le festin; mais souvent bien las & affamez.

Lors que tous les remedes & inventions ordinaires n'ont de rien servy, & qu'il y a quantité de malades en un bourg ou village, ou du moins que quelqu'un des principaux d'entr'eux est detenu d'une griefve maladie, ils tiennent conseil, & ordonnent Lonouoyroya, qui est l'invention principale, & le moyen plus propre (à ce qu'ils disent) pour chasser les Diables & malins esprits de leur ville ou village, qui leur causent, procurent & apportent toutes les maladies & infirmitez qu'ilz endurent & souffrent au corps & en l'esprit. Le soir donc, les hommes commencent à casser, renverser, & boulverser tout ce qu'ils rencontrent par les Cabanes, comme gens forcenez, jettent le feu & les tisons allumez par les rues: crient, hurlent, chantent & courent toute la nuict par les rues, & à l'entour des murailles ou pallissades du bourg, sans se donner aucune relasche; apres ils songent en leur esprit quelque chose qui leur vient premier en la fantasie (j'entends tous ceux & celles qui veulent estre de la feste) puis le matin venu ils vont de Cabane en Cabane, de feu en feu, & s'arrestant à chacun un petit espace de temps chantans doucement (ces mots): Un tel m'a donné cecy, un tel m'a donné cela, & telles & semblables paroles en la louange de ceux qui leur ont donné, & en beaucoup de mesnages on leur offre librement: qui un cousteau, qui un petunoir, qui un chien, qui une peau, un canot, ou autre chose, qu'ils prennent sans en faire autre semblant, jusques à ce qu'on vient à leur donner la chose qu'ils avoient songee, & celuy qui la reçoit fait alors un cry en signe de joye, & s'encourt en grand haste de la Cabane, & tous ceux du logis en luy congratulant, font un long frappement de mains contre terre avec cette exclamation ordinaire, Hé é é é é, & ce present est pour luy: mais pour les autres choses qu'il a eues, & qui ne sont point de son songe, il les doit rendre apres la feste, à ceux qui les luy ont baillees. Mais s'ils voyent qu'on ne leur donne rien ils se faschent, & prendra tel humeur à l'un d'eux qu'il sortira hors la porte, prendra une pierre, & la mettra aupres de celuy ou celle qui ne luy aura rien donné, & sans dire mot s'en retournera chantant, qui est un marque d'injure, reproche & de mauvaise volonté.

Ceste feste dure ordinairement trois jours entiers, & ceux qui pendant ce temps-là n'ont peu trouver ce qu'ils avoient songé, s'en affligent, s'en estiment miserable, & croyant qu'ils mourront bien-tost. Il y a mesme de pauvres malades qui s'y font porter sous esperance d'y rencontrer leur songe, & par consequent leur santé & guerison.

Des deffuncts, & comme ils pleurent & ensevelissent leurs morts.

CHAPITRE XXI.

mesme temps que quelqu'un est decedé, l'on enveloppe son corps un peu revesti, dans sa plus belle robe, puis on le pose sur la natte où il est mort, tousjours accompagné de quelqu'un, jusques à l'heure qu'il est porté aux chasses. Cependant tous ses parens & amis, tant du lieu que des autres bourgs & villages sont advertis de cette mort, & priez de se trouver au convoy. Le Capitaine de la Police de son costé, faict ce qui est de sa charge: car incontinent qu'il est adverty de ce trespas, luy, ou son Assesseur pour luy, en faict le cry par tout le bourg, & prie chacun disant: Prenez tous courage, Etsagon, Etsagon, & faictes tous festin ou mieux qu'il vous sera possible, pour un tel ou telle qui est decedee. Alors chacun en particulier s'employe à faire un festin le plus excellent qu'il peut, & de ce qu'ils peuvent, puis ils le departent & l'envoyent à tous leurs parens & amis, sans en rien reserver pour eux, & ce festin est appellé Agochin atiskein, le festin des ames. Il y a des Nations lesquelles faisans de ces festins; font aussi une part au deffunct, qu'ils jettent dans le feu; mais je ne me suis point informé de nos Hurons s'ils en font aussi une part au mort, & ce qu'elle devient, d'autant que cela est de peu d'importance: nous pouvons assez bien cognoistre & conjecturer, par ce que je viens de dire, la facilité qu'il y a de leur persuader les prieres aumosnes & bonnes oeuvres pour les ames des deffuncts.

Illustration from Le grand voyage du pays des Hurons

Les Essedons, Scythes d'Asie, celebroient les funerailles de leur pere & mere avec chants de joye. Les thraciens ensevelissoient leurs morts en se resjouyssans, d'autant (comme ils disoient) qu'ils estoient partis du mal, & arrivez à la beatitude: mais nos Hurons ensevelissent les leurs en pleurs & tristesse, neantmoins tellement moderees & reglees au niveau de la raison, qu'il semble que ce pauvre peuple aye un absolu pouvoir sur ses larmes & sur ses sentimens; de maniere qu'ils ne leur donnent cours que dans l'obeyssance, & ne les arrestent que par la mesme obeyssance.

Avant que le corps du deffunct sorte de la Cabane, toutes les femmes & fille là presentes, y font les pleurs & lamentations ordinaires, lesquelles ne les commencent ny ne finissent jamais (comme je viens de dire) que par le commandement du Capitaine ou Maistre des ceremonies. Le commandement & l'advertissement donné, toutes unanimement commencent à pelurer, & se lamentent à bon escient, & les femmes & filles petites & grandes (& non jamais les hommes, qui demonstrent seulement une mine & contenance morne & triste, le reste la teste panchante sur leurs genouils) & pour plus facilement s'esmouvoir & s'y exciter, elles repetent tous leurs parens & amis deffuncts, disans. Et mon pere est mort, & mere est morte, & mon cousin est mort, & ainsi des autres, & toutes fondent en larmes; sinon les petites filles qui en font plus de semblant qu'elles n'en ont d'envie, pour n'estre encore capable de ces sentimens. Ayans suffisamment pleuré, le Capitaine leur crie, c'est assez, cessez de pleurer, & toutes cessent.

Or pour montrer combien il leur est facile de pleurer, par ces ressouvenirs & repetitions de leurs parens & amis decedez, les Hurons & Huronnes souffrent assez patiemment toutes sortes d'injure: mais quand on vient à toucher cette corde, & qu'on leur reproche que quelqu'un de leurs parens est mort, ils sortent alors aysement hors des gonds & perdent patience de cholere & fascherie, que leur apporte cause ce ressouvenir, & feroient enfin un mauvais party à qui leur reprocheroit: & c'est en cela, & non en autre chose, que je leur ay veu quelques fois perdre patience.

Au jour & à l'heure assignee pour l'enterrement, chacun se range dedans & dehors la Cabane pour y assister: on met le corps sur un brancart ou civiere couvert d'une peau, puis tous les parens & amis, avec un grand concours de peuple, accompagnent ce corps jusques au Cimetiere, qui est ordinairement à une portee d'arquebuze loin du bourg, où estans tous arrivez, chacun se tient en silence, les uns debout, les autres assis, selon qu'il leur plaist, pendant qu'on esleve le corps en haut, & qu'on l'accommode dans sa chasse, faicte & disposee exprez pour luy; car chacun corps est mis dans une chasse à part. Elle est faicte de grosse escorce, eslevee sur quatre gros piliers de bois un peu peinturez, de la hauteur de neuf ou dix pieds, ou environ: ce que je conjecture, en ce qu'eslevant ma main, je ne pouvois toucher aux chasses qu'à plus d'un pied ou deux prez. Le corps y estant posé, avec la galette, l'huile, haches & autre chose qu'on y veut mettre, on la referme, puis de dessus on jette deux bastons ronds, chacun de la longueur d'un pied, & gros un peu moins que le bras; l'un d'un costé pour les jeunes hommes, & l'autre de l'autre, pour les filles: (je n'ay point veu faire cette ceremonie de jetter les deux bastons en tous les enterremens; mais à quelques-uns), & ils se mettent apres comme lyons, à qui les aura, & les pourra eslever en l'air de la main, pour gaigner un certain prix, & m'estonnois grandement que la violence qu'ils apportoient pour arracher ce baston de la main des uns & des autres, se veautrans, & culbutans contre terre, ne les estouffoit, tant les filles de leur costé, que les garçons du leur.

Or pendant que toutes ces ceremonies s'observent, il y a d'un autre costé un Officier monté sur un tronc d'arbre que reçoit des presens que plusieurs personnes font, pour essuyer les larmes de la vesve, ou plus proche parente du deffunct: à chaque chose qu'il reçoit, il l'esleve en l'air, pour estre veue de tous, et dict: Voilà une telle chose qu'un tel ou une telle a donnee pour essuyer les larmes d'une telle, puis il se baisse, & luy met entre les mains: tout estant achevé chacun s'en retourne d'où il est venu, avec la mesme modestie & silence. J'ay veu en quelque lieu d'autres corps mis en terre (mais fort peu) sur lesquels il y avoit une Cabane ou Chasse d'escorce dressee, & à l'entour une haye en rond, faicte avec des pieus fichez en terre, de peur des chiens ou bestes sauvages, ou par honneur, & pour la reverence des deffuncts.

Les Canadiens, Montagnets, Algoumequins & autres peuples errans, font quelqu'autre particuliere ceremonie envers les corps des deffucnts: car ils n'ont desja point de Cimetiere commun & arresté; ains ensevelissent & enterrent ordinairement les corps de leurs parent deffuncts parmy les bois, proche de quelque gros arbre, ou autre marque, pour en recognoistre le lieu & avec ces corps enterrent aussi leurs meubles, peaux, chaudieres, escuelles cueilliers & autres choses du deffunct, avec son arc & ses flesches, si c'est un homme, puis mettent des escorces & grosses busches par-dessus, & de la terre apres, pour en oster la cognoissance aux Estrangers. Et faut noter qu'on ne sçauroit en rien tant les offencer, qu'à fouiller & desrober dans les sepulchres de leurs parens, & qu si on y estoit trouvé, on n'en pourroit pas moins attendre qu'une mort tres cruelle & rigoureuse, & pour tesmoigner encore l'affection & reverence qu'ils ont aux os de leurs parens: si le feu se prenoit en leur village & en leur cimetiere, ils corroient premierement esteindre celuy du cimetiere, & puis celuy du village.

Entre quelque Nation de nos Sauvages, ils ont accoustumé de se peindre le visage de noir à la mort de leurs parens & amis, qui est un signe de deuil: ils peindent aussi le visage du deffunct, & l'enjolivent matachias, plumes & autres bagatelles, & s'il est mort en guerre, le Capitaine faict une Harangue en maniere d'Oraison funebre, en la presence du corps, incitant & exhortant l'assemblee, sur la mort du deffunct, de prendre vengeance d'une telle meschanceté, & de faire la guerre à ses ennemis, le plus promptement que faire se pourra, afin que un si grand mal ne demeure point impuny, & qu'une autre fois on n'aye point la hardiesse de leur courir sus.

Les Attinoindarons font des Resurrections des morts, principalement des personnes qui ont bien merité de la patrie par leurs signalez services, & ce que la memoire des hommes illustres & valeureux revive en quelque façon en autruy. Ils font donc des assemblees à cet effect, & tiennent des conseils, ausquels ils en eslisent un d'entr'eux, qui aye les mesmes vertus & qualitez (s'il se peut) de celuy qu'ils veulent ressusciter, ou du moins qu'il soit d'une vie irreprochable parmy un peuple Sauvage.

Voulans donc proceder à la Resurrection, ils se levent tous debout, excepté celuy qui doit ressusciter, auquels ils imposent le nom du deffunct, & baissans tous la main jusques bien bas, feignent le relever de terre: voulans dire par là qu'ils tirent du tombeau ce grand personnage deffunct, & le remettent en vie en la personne de cet autre qui se leve debout, & (apres les grandes acclamations du peuple) il reçoit les presens que les assistans luy offrent, lesquels le congratulent encore de plusieurs festins, & le tiennent desormais pour le deffunct qu'il represente; & par ainsi jamais la memoire des gens de bien, & des bons & valeureux Capitaines ne meurt point entr'eux.

De la grand' feste des Morts.

CHAPITRE XXII

E dix en dix ans, ou environ, nos Sauvages, & autres peuples Sedentaires, font la grande feste ou ceremonie des Morts, en l'une de leurs villes ou villages, comme il aura esté conclu & ordonné par un conseil general de tous ceux du pays (car les os des deffuncts ne sont ensevelis en particulier que pour un temps) & la font encore annoncer aux autres Nations circonvoysines, afin que ceux qui y ont esleu la sepulture des os de leurs parens les y portent, & les autres qui y veulent venir par devotion, y honorent la feste de leur presence: car tous y sont les biens venus & festinez pendant quelques jours que dure la ceremonie, où 'on ne voit que chaudieres sur le feu, festins & dances continuelles, qui faict qu'il s'y trouve une infinité de bonde qui y aborde de toutes parts.

Illustration from Le grand voyage du pays des Hurons

Les femmes qui ont à y apporter les os de leurs parens, les prennent aux cimetieres: que si les chairs ne sont pas du tout consommées, elles les nettoyent & en tirent les os qu'elles lavent, & enveloppent de beaux Castors neufs, & de Rassade & Colliers de Pourceleines, que les parens & amis contribuent & donnent, disans Tien, voyla ce que je donne pour les os de mon pere, de ma mere, de mon oncle, cousin ou autre parent, & les ayans mis dans un sac neuf, ils les portent sur leur dos, & ornent encore le dessus du sac de quantité de petites parures, de coliers, brasselets & autre enjolivemens. Puis les pelleteries, haches, chaudieres & autres choses qu'ils estiment de valeur, avec quantité de vivres se portent aussi au lieu destiné, & là estans tous assemblez, ils mettent les vivres en un lieu, pour estre employez aux festins qui sont de fort grands fraiz entr'eux, puis pendent proprement par les Cabanes de leurs hostes, tous leurs sacs & leurs pelleteries, en attendant le jour auquel tout doit estre ensevely dans la terre.

La fosse se fait hors de la ville, fort grande & profonde, capable de contenir tous els os, meubles & pelleteries dediees pour les deffuncts. On y dresse un eschaffaut haut eslevé sur le bord, auquel on porte tous les sacs d'os, puis on tend la fosse par tout au fonds & aux costez de peaux & robes de Castors neufves, puis y font un lict de haches, en apres de chaudieres, rassades, coliers, & brasselets de Pourceleine, & autres choses qui ont esté donnees par les parens & amis. Cela faict, du haut de l'eschaffaut les Capitaines vuident & versent tous les os des sacs dans la fosse parmy la marchandise, lesquels ils couvrent encore d'autres peaux neuves, puis d'escorces, & apres rejettent la terre par dessus, & des grosses pieces de bois; & par honneur ils fichent en terre des piliers de de bois tout à l'entour de la fosse, & font une couverture par dessus, qui dure autant qu'elle peut, puis festinent derechef, & prennent congé l'un de l'autre, & s'en retournent d'où ils sont venus, bien joyeux & contens que les ames de leurs parens & amis auront bien dequoy butiner, & le faire riche ce jour-là en l'autre vie.

Chrestiens, r'entrons un peu en nous-mesmes, & voyons si nos ferveurs sont aussi grandes envers les ames de nos parens detenues dans les prisons de Dieu, que celles des pauvres Sauvages envers les ames de leurs semblables deffuncts, & nous trouverons que leurs ferveurs surpassent les nostres, & qu'ils ont plus d'amour l'un pour l'autre, & en la vie & apres la mort, que nous, qui nous disons plus sages, & le sommes moin en effect, parlant de la fidelité & de l'amitié simplement: Car il est question de donner l'aumosne, ou faire quelqu'autre oeuvre pieuse pour les vivans ou deffuncts, c'est souvent avec tant de peine & de repugnance, qu'il semble à plusieurs qu'on leur arrache les entrailles du ventre, tant ils ont de difficulté à bien faire, au contraire de nos Hurons & autres peuples Sauvages, lesquels font leurs presens, & donnent leurs aumosnes pour les vivans & pour les morts, avec tant de gayeté & si librement, que vous diriez à les voir qu'ils n'ont rien plus en recommandation, que de faire du bien, & assister ceux qui sont en necessité, & particulierement aux ames de leurs parens & amis deffuncts, ausquels ils donnent le plus beau & meilleur qu'ils ont, & s'en incommodent quelques-fois grandement, & y a telle personne qui donne presque tout ce qu'il a pour les os de celuy ou celle qu'il a aymée & cherie en cette vie, & ayme encore pares la mort: tesmoin Ongyata, qui pour avoir donné & enfermé avec le corps de sa deffuncte femme (sans nostre sceu) presque tout ce qu'il avoit, en demeurans tres-pauvre, & incommodé, & s'en resjouyssoit encore, sous l'esperance que sa deffuncte femme en seroit mieux accommodee en l'autre vie.

Or par le moyen de ces ceremonies & assemblees, ils contractent une nouvelle amitié & union entr'eux, disans: Que tout ainsi que les os de leurs parens & amis deffuncts sont assemblez & unis en un mesme lieu, de mesme aussi qu'ils devoient durant leur vie, vivre tous ensemblement en une mesme unité & concorde, comme bons parens & amis, sans s'en pouvoir à jamais separer ou distraire pour aucun desservice ou disgrace, comme en effect ils font.

Illustration from Le grand voyage du pays des Hurons
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