VOYAGE DU PAYS (continued 3)
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Les cimbres mettoient leurs enfans nouveaux naiz parmy les neiges, pour les endurcir au mal, nos Sauvages n'en font pas moins; car ils les laissent non seulement nuds parmy les Cabanes; mais mesmes grandelets ils se veautrent, courent & se jouent dans les neiges, & parmy les plus grandes ardeurs de l'esté sans en recevoir aucune incommodité, comme j'ay veu en plusieurs, admirant que ces petits corps tendrelest puissent supporter (sans en estre malades) tant de froid & tant de chaud, selon le temps & la saison. Et de là vient qu'ils s'endurcissent tellement au mal & à la peint, qu'estans devenus grands, vieils & chenus, ils restent tousjours forts & robustes, & ne ressentent presque aucune incommodité ny indisposition, & mesmes les femmes enceintes sont tellement fortes, qu'elles s'accouchent d'elles-mesmes, & n'en gardent point la chambre pour la pluspart. J'en ay veu arriver de la forest, chargees d'un gros faisseau de bois, qui accouchoient aussi-tost qu'elles estoient arrivées, puis au mesme instant sus pieds, à leur ordinaire exercice.
Et pource que les enfans d'un tel mariage ne se peuvent asseurer legitimes, ils ont cette coustume entr'eux, aussi bien qu'en plusieurs autres endroicts des Indes Occidentales, que les enfans ne succedent pas aux biens de leur pere; ains ils font successeur & heritiers les enfans de leurs propre soeur, & desquels ils sont asseurez estre de leur sang & parentage, & neantmoins encore les ayment-ils grandement, nonobstant le doute qu'ils soient à eux, & que ce soient de tres-mauvais enfants pour la pluspart, & qu'ils leur portent fort peu de respect, & gueres plus d'obeysance; car le mal-heur est en ces pays là, qu'il n'y a point de respect des jeunes aux vieils, ny d'obeyssance des enfans envers les peres & meres, aussi n'y a-il point de chastiment pour faute aucune; c'est pourquoy tout le monde y vit en liberté, & chacun faict comme il l'entend, & les peres & meres, faute de chastier leurs enfans, sont souvent contraincts souffrir d'estre injuriez d'eux, & par-fois battus & esventez au nez. Chose trop indigne, & qui ne sent rien moins que la beste brute; le mauvais exemple, & la mauvaise nourriture, sans chastiment & correction, est cause de tout ce desordre.
De l'exercice des jeunes garçons & jeunes filles.
CHAPITRE XIII.
'Exercice ordinaire & journalier des jeunes garçons, n'est autre qu'è tirer de l'arc, à darder la flesche, qu'ils font bondir & glisser droict quelque peu par dessus le pavé; jouer avec des bastons courbez, qu'ils font couler par-dessus la neige, & crosser une bille de bois leger, comme l'on faict en nos quartiers, apprendre à jetter la fourchette avec quoy ils herponnent le poisson, & s'adonnent à autres petits jeux & exercices, puis se trouver à la Cabane aux heures des repas, ou bien quand ils ont faim. Que si une mere prie son fils d'aller à l'eau, au bois, ou de faire quelqu'autre semblable service du mesnage, il luy respond que c'est un ouvrage de fille, & n'en faict rien: que si par-fois nous obtenons d'eux & semblables services, c'estoit à condition qu'ils auroient tousjours entree en nostre Cabane, ou pour quelque espingle, plume, ou autre petite chose à se parer, dequoy ils estoient fort-contens, & nous aussi, pour ces petits & menus services que nous en recevions.

Il y en avoit pourtant de malicieux, qui se donnoient le plaisir de coupper la corde où suspendoit nostre porte en l'air, à la mode du pays, pour la faire tomber quand on l'ouvriroit, & puis apres le nioyent absolument, ou prenoient la fuite, aussi n'avouoient-ils jamais leurs fautes & malices (pour estre grands menteurs) qu'en lieu où ils n'en craignent aucun blasme ou reproche: car bien qu'ils soient Sauvages & incorrigibles, si sont-ils fort superbes & cupides d'honneur & ne veulent pas estre estimez malicieux ou meschans, quoy qu'ils le soient.
Nous avions commencé à leur apprendre & enseigner les lettres, mais comme ils sont libertins, & ne demandent qu'à jouer & se donner du bon temps, comme j'ay dict, ils oublioyent en trois jours, ce que nous leur avions appris en quatre, faute de continuer, & nous venir retrouver aux heures que nous leur avions ordonnées, & pour nous dire qu'ils avoient esté empeschez à jouer, ils en estoient quittes; aussi n'estoit-il pas encore à propos de les rudoyer ny reprendre autrement que doucement, & par une maniere affable les admonester de bien apprendre une science qui leur devoit tant profiter, & apporter du contentement le temps à venir.
De mesme que les petits garçons ont leur exercice particulier, & apprennent à tirer de l'arc les uns avec les autres, si tost qu'ils commencent à marcher, on met aussi un petit baston entre les mains des petites fillettes, en mesme temps qu'elles commencent de mettre un pied devant l'autre, pour les stiler, & apprendre de bonne heure à piler le bled, & estans grandelettes elles jouent aussi à divers petits jeux avec leurs compagnes, & parmy ces petits esbats, on les dresse encore doucement à de petits & menus services du mesnage, & aussi quelquesfois au mal qu'elles voyent devant leurs yeux, qui faict qu'estans grandes elles ne valent rien, pour la pluspart, & sont pires (peu exceptées) que les garçons mesmes, se vantans souvent du mal qui les devroit faire rougir; & c'est à qui fera plus d'amoureux, & si la mere n'en trouve pour soy, elle offre librement sa fille, & sa fille s'offre d'elle-mesme, & le mary offre aussi aucunes fois sa femme, si elle veut, pour quelque petit present & bagatelle, & y a des Maquereaux & meschans dans les bourgs & villages, qui ne s'adonnent à autre exercice qu'à presenter & conduire de ces bestes aux hommes qui en veulent. Je loue nostre Seigneur de ce qu'elles prenoient d'assez bonne part nos reprimandes, & qu'à la fin elle commençoient à avoir de la retenue, & quelque honte de leur dissolution, n'osans plus, que fort rarement, user de leurs impertinentes paroles en nostre presence; & admiroient, en approuvant l'honnesteté que leur disions estre aux filles de France, ce qui nous donnoit esperance d'un grand amendement, & changement de leur vie dans peu de temps: si les François qui estoient montez avec nous (pour la pluspart) ne leur eussent dit le contraire, pour pouvoir tousjours jouyr à coeur saoul, comme bestes brutes, de leurs charnelles voluptez, ausquelles ils se veautroient, jusques à avoir en plusieurs lieux des haras de garces, tellement que ceux qui nous devoient seconder à l'instruction & bon exemple de ce peuple, estoient ceux-là mesme qui alloient destruisans & empeschans le bien que nous establissions au salut de ces peuples, & à l'advancement de la gloire de Dieu. Je y en avait neantmoins quelques-uns de bons, honnestes & bien vivans, desquels nous estions fort contens & bien edifiez; comme au contraire nous estions scandalisez de ces autres brutaux, athees, & charnels, qui empeschoient la conversion & amendement de ce pauvre peuple.
L'un de nos François ayant esté à la traicte en une Nation du costé du Nord, tirant à la mine de Cuivre, environ cent lieuës de nous: il nous dit à son retour y avoir veu plusieurs filles, ausquelles on avoit couppé le bout du nés; selon la coustume de leur pays (bien opposite & contraire à celle de nos Hurons) pour avoir faict bresche à leur honneur, & nous asseura aussi qu'il avoit veu ces Sauvages faire quelque forme de priere avant que prendre leur repas: ce qui donna au Pere Nicolas & à moi, une grande envie d'y aller, si la necessité ne nous eust contraincts de retourner en la Province de Canada, & de là en France.
De la forme, couleur & stature des Sauvages, & comme ils ne portent point de barbe.
CHAPITRE XIV.
OUTES les Nations & les peuples Americains que nous avons veus en nostre voyage, sont tous de couleur bazanee (excepté les dents qu'ils ont merveilleusement blanches) non qu'ils naissent tels, car ils sont de mesme nature que nous: mais c'est à cause de la nudité, de l'ardeur du soleil qui leur donne à nud sur le dos, & qu'ils s'engraissent & oignent assez souvent le corps d'huile ou graisse, avec des peintures de diverses couleurs qu'ils y appliquent & meslent, pour sembler plus beaux.

Ils sont tous generalement bien formez & proportionnez de leurs corps, & sans difformité aucune, & peux dire avec verité, y avoir veu d'aussi beaux enfans qu'il y en sçavoit avoir en France. Il n'y a pas mesme de ces gros ventrus, pleins d'humeurs & de graisses, que nous avons par-deçà; car ils ne sont ny trop gras, ny trop maigres, & c'est ce qui les maintient en santé, & exempts de beaucoup de maladies ausquelles nous sommes sujets: car au dire d'Aristote, il n'y a rien qui conserve mieux la santé de l'homme que la sobrieté, & entre tant de Nations & de monde que j'y ay rencontré, je n'y ay jamais veu ny apperceu qu'un borgne, qui estoit des Honqueronons, & un bon vieillard Huron, qui pour estre tombé du haut d'une Cabane en bas, s'estoit faict boiteux.
Il ne s'y voit non plus aucun rousseau, ny blond de cheveux, mais les ont tous noirs (excepté quelques-uns qui les ont chastaignez) qu'ils nourrissent & souffrent seulement à la teste, & non en aucune autre partie du corps, & en ostent mesme tous la cause productive, ayans la barbe tellement en horreur, que pensans parfois nous faire injurier, nous appellent Sascoinronte, qui est à dire barbus, tu es un barbu: aussi croyent-ils qu'elle rend les personnes plus laides, & amoindrit leur esprit. Et à ce propos je diray, qu'un jour un Sauvage voyant un François avec sa barbe, se retournant vers ses compagnons leur dict, comme par admiration & estonnement: O que voyla un homme laid! Est-il possible qu'aucune femme voulust regarder de bon oeil un tel homme, & luy-mesme estoit un des plus laids Sauvages de son pays; c'est pourquoy il avait fort bonne grace de mespriser ce barbu.
Que si ces peuples ne portent point de Barbe, il n'y a dequoy s'emerveiller, puis que les anciens Romains mesmes, estimans que cela leur servoit d'empeschement, n'en ont point porté jusques à l'Empereur Adrien, qui premier a commencé à porter barbe. Ce qu'ils reputoient tellement à honneur, qu'un homme accusé de quelque crime, n'avoit point ce privilege de faire raser son poil comme se peut recueillir par le tesmoignage d'Aulus Gellius, parlant de Scipion fils de Paul, & par les anciennes Medailles des Romains & Gaulois, que nous voyons encore à present.
Nos François avoient donné à entendre aux Sauvagesses, que les femmes de France avoient de la barbe au menton, & leur avoient encore persuadé tout plein d'autres choses, que par honnesteté je n'escris point icy, de sorte qu'elles estoient fort desireuses d'en voir; mais nos Hurons ayant veu Mademoiselle Champlain en Canada, ils furent détrompez, & recogneurent qu'en effet on leur en avoit donné à garder. De ces particularitez on peut inferer que nos Sauvages ne sont point velus, comme quelques-uns pourroient penser. Cela appartient aux habitans des Isles Gorgades, d'où le Capitaine Hanno Carthaginois, rapporta deux peaux de femmes toutes velues, lesquelles il mit aux Temple de Juno par grande singularité, & me semble encor' avoir ouy dire à vue personne digne de foy, d'en avoir veu une à Paris toute semblable, qu'on y avoit apportée par grande rareté: & de là vient la croyance que plusieurs ont, que tous les Sauvages sont velus, bien qu'il ne soit pas ainsi, & que tres-rarement tn trouve-on qui le soient.
Il arriva au Truchement des Epicerinys, qu'apres avoir passé deux ans parmy eux, & que pensans le congratuler, ils luy dirent: Et bien, maintenant que tu commences à bien parler nostre langue, si tu n'avois point de barbe tu aurois desja presque autant d'esprit qu'une telle Nation, luy en nommant une qu'ils estimoient avoir beaucoup moins d'esprit qu'eux, & les François avoit encor' moins d'esprit que cette Nation là, tellement que ces bonnes gens là nous estiment de fort petit esprit, en comparaison d'eux: aussi à tout bout de champ, & pour la moindre chose ils nous disent, Téondion, ou Yescaondion, c'est à dire, tu n'as point d'esprit, Atache, mal-basty. A nous autres Religieux ils nous en disoient autant au commencement, mais à la fin ils nous eurent en meilleur estime, & nous disoient au contraire: Carbia urinidion, vous avez grandement d'esprit: Ei nilandase daussan téhonaion, ou Ahondinoy issa, vous estes gens qui cognoissez les choses d'en-haut & surnaturelles, & n'avoient cette opinion ny croyance des autres François, en comparaison des quels ils estimoient leurs enfans plus sages & de meilleur esprit ils ont bonne opinion d'eux-mesmes, & peu d'estime d'autruy.
Humeur des Sauvages, & comme ils ont recours aux Devins, pour recouvrer les choses desrobees.
CHAPITRE XV.
NTRE toutes ces Nations il n'y en a aucune qui ne differe en quelque chose, soit pour la façon de se gouverner & entretenir, ou pour se vestir & accommoder de leurs parures, chacune Nation se croyant la plus sage & mieux advisée de toutes (car la voye du fol est tousjours droicte devant ses yeux) dict le Sage. Et pour dire ce qu'il me semble de quelques-uns; & lesquels sont les plus heureux ou miserables, je tiens les Hurons, & autres peuples Sedentaires, comme la Noblesse: les nations Algoumequines pour les Bourgeois, & les autres Sauvage de deçà comme Montagnais & Canadiens, les villageois & pauvres du pays: & de faict, ils sont les plus pauvres & necessiteux de tous car encore que tous les Sauvages soient miserables entant qu'ils sont privez de la cognoissance de Dieu, si ne sont-ils pas tousjours egallement miserables en la jouyssance des biens de cette vie, & en l'entretien & embellissement de ce corps miserable, pour lequel seul ils travaillent & se peinent, & nullement pour l'ame, ny pour le salut.

Tous les Sauvages en general, ont l'esprit & l'entendement assez bon, & ne sont point si grossiers & si lourdeauts que nous nous imaginons en France. Ils sont d'une humeur assez joyeuse et contentée, toutesfois sont un peu saturniens, ils parlent fort posément, comme se voulans bien faire entendre, & s'arrestent aussi-tost en songeans une grande espace de temps, puis reprennent leur parole, & cette modestie est cause qu'ils appellent nos François femmes, lors que trop precipitez & bouillans en leurs actions, ils parlent tous à la fois, & s'interrompent l'un l'autre. Ils craignent le des-honneur & le reproche & sont excitez à bien faire par l'honneur; d'autant qu'entr'eux celuy est tousjours honore, & s'aquiert du renom, qui a faict quelque bel exploict.
Pour la liberalité, nos Sauvages sont louables en l'exercice de cette vertu, selon leur pauvreté: car quand ils se visitent les uns les autres, ils se font des presents mutuels: & pour monstrer leur galantise, ils ne marchandent point volontiers, & se contentent de ce qu'on leur baille honnestement & raisonnablement, mesprisans & blasmans les façons de faire de nos Marchands qui barguignent une heure pour marchander une peau de Castor: ils ont aussi la mansuetude & clemence en la victoire envers les femmes & petits enfans de leurs ennemis, ausquels ils sauvent la vie, bien qu'ils demeurent leurs prisonniers pour servir.
Ce n'est pas à dire pourtant qu'ils n'ayent de l'imperfection: car tout homme y est sujet, & à plus forte raison celuy qui est privé de la cognoissance d'un Dieu & de la lumiere de la foy, comme sont nos Sauvages: car si on vient à parler de l'honnesteté & de la civilité, il n'y a de quoy les louer, puis qu'ils n'en pratiquent aucun traict, que ce que la simple Nature leur dicte & enseigne. Ils n'usent d'aucun compliment parmy-eux, & sont fort-mal propres & mal nets en l'apprest de leurs viandes. S'ils ont les mains sales ils les essuyent à leurs cheveux, ou aux poils de leurs chiens, & ne les lavent jamais, si elles ne sont extremement sales: & ce qui est encore plus impertinent, ils ne font aucune difficulté de pousser dehors les mauvais vents de l'estomach parmy les repas, & en presence de tous. Ils sont aussi grandement addonnez à la vengeance & au mensonge, ils promettent aussi assez; mais ils tiennent peu, car pour avoir quelque chose de vous, ils sçavent buen flatter & promettre, & desrobent encore mieux, si ce sont Hurons, ou autres peuples Sedentaires, envers les estrangers, c'est pourquoy il s'en faut donner de garde, & ne s'y fier qu'à bonnes enseigne, si on n'y veut estre trompé.
Mais si un Huron a esté luy-mesme desrobé, & desire recouvrer ce qu'il a perdu, il a recours à Loki ou Magicien, pour par le moyen de son sort avoir cognoissance de la chose perdue. On le faict donc venir à la Cabane, là où apres avoir ordonné des festins, il faict & pratique ses magies, pour descouvrir & sçavoir qui a esté le voleur & larron, ce qu'il faict indubitablement, à ce qu'ils disent, si celuy qui a faict le larcin est alors present dans la mesme Cabane, & non s'il est absent. C'est pourquoy le François que avoit pris des Rassades au bourg de Toenchain, s'enfuit en haste en nostre Cabane, quand il vit arriver Loki dans son logis, pour le sujet de son larcin, sans que nous ayans sceu, que quelques jours apres, qu'il s'estoit ainsi venu refugier chez-nous pour un si mauvais acte que celuy-là.
Pour ce qui est des Canadiens, & Montagnets, ils ne sont point larrons (au moins ne l'avons-nous pas encore apperceu en nostre endroict) & les filles y sont pudiques & sages, tant en leurs paroles qu'en leurs actions, bien qu'il s'y en pourroit peut-estre trouver entr'elles qui le seroient moins. Mais les Sauvages les plus honnestes & mieux appris que j'aye recogneu en une si grande estendue de pays, sont, à mon advis, ceux de la Baye & contree de Miskou, parlant en general; car en toute Nation il y en a de particuliers qui surpassent en bonté & honnesteté, & les autres qui excedent en malice. J'y vis le Sauvage du bon Pere Sebastien Recollet, Aquitanois, qui mourut de faim, avec plusieurs Sauvages, vers sainct Jean, & la Baye de Miskou, pendant un hyver que nous demeurions aux Hurons, environ quatre cens lieuës esloignez de luy: mais il ne sentoit nullement son Sauvage en ses moeurs & façons de faire; ais son homme sage, grave, doux & bien appris, n'approuvant nullement la legereté & inconstance qu'il voyoit en plusieurs de nos hommes, lesquels il reprenoit doucement en son silence & en sa retenue, aussi estoit-il un des principaux Capitaines & chef du pays.
Des cheveux & ornemens du corps.
CHAPITRE XVI.
ES Canadiens & Montagnets, tant hommes que femmes, portent tous longue chevelure, qui leur tombe & bat sur les espaules, & à costé de la face, sans estre nouez ny attachez, & n'en couppent qu'un bien peu de devant, à cause que cela leur empescheroit de voir en courant. Les femmes & filles Algoumequines my partissent leur longue chevelure en trois: les deux parts leur pendent de costé & d'autre sur les oreilles & à costé des joues; & l'autre partie est accommodée par derriere en tresse, en la forme d'un marteau pendant, couché sur le dos. Mais les Huronnes & Petuneuses ne font qu'une tresse de tous leurs cheveux, qui leur bat de mesme sur le dos, liez & accommodez avec des lanieres de peaux fort sales. Pour les hommes, ils portent deux grandes moustaches sur les oreilles, & quelques-uns n'en portent qu'une, qu'ils tressent & cordelent assez souvent avec des plumes & autres bagatelles, le reste des cheveux est couppé court, ou bien par compartiment, couronnes, clericales, & en toute autre maniere qu'il leur plaist: j'ay veu de certains vieillards, qui avoient desja, par maniere de dire, un pied dans la fosse, estre autant ou plus curieux de ses petites parures, & d'y accommoder du duvet de plumes & autres ornemens, que les plus jeunes d'entr'eux. Pour les Cheveux relevez, ils portent & entretiennent leurs cheveux sur le front, fort droicts & relevez, plus que ne font ceux de nos Dames de par deçà, couppez de mesure, allans tousjours en diminuant de dessus le front au derriere de la teste.

Generallement tous les Sauvages, & particulierement les femmes & filles sont grandement curieuses d'huiler leurs cheveux, & les hommes de peindre leur face & le reste du corps, lors qu'ils doivent assister à quelque festin, ou à des assemblees publiques, que s'ils ont des Matachias, & Pourceleines ils ne les oublient point non plus que les rasssades, Patinotres & autres bagatelles que les François leur traitent. Leurs Pourceleines sont diversement enfilees, les unes en coliers, large de trois ou quatre doigts, faicts comme une sangle de cheval qui en auroit les fisseles toutes couvertes & enfilees, & ces coliers ont environ trois pieds & demy de tour, ou plus, qu'elles mettent en quantité à leur col, selon leur moyen & richesse, puis d'autres enfilees comme nos Patinotres, attachees & pendues à leurs oreilles, & des chaisnes de grains gros comme noix, de la mesme Pourceleine qu'elles attachent sur les deux hanches & viennent par devant arrengees de haut en bas, par dessus les cuisses ou brayers qu'elles portent: & en ay veu d'autres qui en portoient encore des brasselets aux bras; & de grandes plaques par derriere, accommodez en rond & comme une carde à carder la laine, attachez à leurs tresses de cheveux: quelqu'unes d'entr'elles ont aussi des ceintures & autres parures, faictes de poil de porc-espic, teincts en rouge cramoisy, & sont proprement tissues, puis les plumes & les peintures ne manquent point, & sont à la devotion d'un chacun.
Pour les jeunes hommes, ils sont aussi curieux de s'accommoder & farder comme les filles: ils huilent leurs cheveux, & y appliquent des plumes, & d'autres se font des petites fraises de duvet de plumes à l'entour du col: quelques-uns ont des fronteaux de peaux de serpens qui leur pendent par derriere, & la longueur de deux aulnes de France. Ils se peindent le corps & la face de diverses couleurs, de noir, vert, rouge, violet, & en plusieurs autres façons: d'autres ont le corps & la face gravee en compartimens, avec des figures de serpens, lezards, escureux & autres animaux, & particulierement ceux de la Nation du Petun, qui ont tous, presque, les corps ainsi figurez, ce qui les rends effroyables & hydeux à ceux qui n'y sont pas accoustumés: cela est picqué & faict de mesme, que sont faictes & gravees dans la superficie de la chair, les Croix qu'ont aux bras ceux qui reviennent de Jerusalem, & c'est pour un jamais, mais on les accommode à diverses reprises, pour ce que ces piqueures leur causent de grandes douleurs, & en tombent souvent malades, jusques à en avoir la fievre, & perdre l'appetit, & pour tout cela ils ne desistent point, & font continuer jusqu'à ce que tout soit achevé, & comme ils le desirent, sans tesmoigner aucune impatience ou dépit, dans l'excez de la douleur: & ce qui m'a plus faict admirer en cela, a esté de voir quelques femmes, mais peu, accommodées de la mesme façon: J'ay aussi veu des Sauvages d'une autre Nation, qui avoient tous le milieu des narines percees, ausquelles pendoit une assez grosse Patinotre bleue, qui leur tomboit sur la levre d'en haut.
Nos Sauvages croyoient au commencement que nous portions nos Chappelets à la ceinture pour parade, comme ils font leurs Pourceleines, mais sans comparaison ils faisoient fort peu d'estat de nos Chappelets, disans qu'ils n'estoient que de bois, & que leur Pourceleine, qu'ils appellent Onocoitota estoit de plus grande valeur.
Ces Pourceleines sont des os de ces grandes coquilles de mer, qu'on appelle Vignols, semblables à des limaçons, lesquels ils découpent en mille pieces, puis les polissent sur un grais, les percent, & en font des coliers & brasselets, avec grand peine & travail, pour la dureté de ces os, qui sont toute autre chose que nostre yvoire, lequel ils n'estiment pas aussi à beaucoup pres de leur Pourceleine, qui est plus belle & blanche. Les Brasiliens & Floridiens en usent aussi & se parer & attiffer comme eux.
J'avois à mon Chappelet une petite teste de mort en buys, de la grosseur d'une noix, assez bien faicte, beaucoup d'entr'eux la croyoient avoir esté d'un enfant vivant, non que je leur persuadasse mais leur simplicité leur faisoit croire ainsi, comme aux femmes de me demander à emprunter mon capuce & manteau en temps de pluye, ou pour aller à quelque festin: mais elle me prioyent en vain, comme il est aysé à croire. Pour nos Socquets ou Sandales; les Sauvages & Sauvagesses les ont presque tous voulu esprouver & chausser, tant ils les admiroient & trouvoient commodes, me disans apres, Auiel, Sayacogna, Gabriel, fais-moy des souliers; mais il n'y avoit point d'apparence, & estoit hors de mon pouvoir de leur satisfaire en cela, n'ayant le temps, l'industrie, ny les outils propres: & de plus, si j'eusse une fois commencé de leur en faire, ils ne m'eussent donné aucun relasche, ny temps de prier Dieu, & de croire qu'ils se fussent donné la peine d'apprendre, ils sont trop faineants & paresseux: car ils ne font rien du tout, que par la force de la necessité, & voudroient qu'on leur donnast les choses toutes faictes, sans avoir la peine d'y aider seulement du bout du doigt, comme nos Canadiens, qui ayment mieux se laisser mourir de faim, que de se donner la peine de cultiver la terre, pour avoir du pain au temps de la necessité.
De leurs conseils & guerres.
CHAPITRE XVII.
LINE, en une Epistre qu'il escrit à Fabare, dict que Pyrrhe, Roy des Epirotes, demanda à un Philosophe qu'il menoit avec luy, quelle estoit la meilleure Cité du monde. Le Philosophe respondit, la meilleure Cité du monde, c'est Maserde, un lieu de deux cens feux en Achaye, pour ce que tous les murs sont de pierres noires, & tous ceux qui la gouvernent ont les testes blanches. Ce Philosophe n'a rien dit (en cela) de luy-mesme: car tous les anciens, apres le Sage Salomon, ont dit qu'aux vieillards se trouve la sagesse: & en effect, on voit souvent la jeunesse d'ans, estre accompagnee de celle de l'esprit.

Les Capitaines entre nos Sauvages, sont ordinairement plustost vieux que jeunes & viennent par succession, ainsi que la royauté par deçà, ce qui s'entend, si le fils d'un Capitaine ensuit la vertu du pere, car autrement ils font comme aux vieux siecles, lors que premierement ces peuples esleurent des Roys, mais ce Capitaine n'a point entr'eux authorité absolue, bien qu'on luy ait quelque respect, & conduisent le peuple plustost par prieres, exhortations, & par exemple, que par commandement.
Le gouvernement qui est entr'eux est tel: que les anciens & principaux de la ville ou du bourg s'assemblent en un conseil avec le Capitaine, où ils decident & proposent tout ce qui est des affaires de leur Republique, non par un commandement absolu, comme j'ay dict, ais par supplications & remonstrances, & par la pluralité des voix qu'ils colligent, avec de petits fetus de joncs. Il y avoit à Quieunonascaran, le grand Capitaine & chef de la Province des Ours, qu'il appelloient Garyhoüa anaionxra, pour le distinguer des ordinaires de guerre, qu'ils appellent Garihoüa outaguéta. Iceluy grand Capitaine de Province avoit encore d'autres Capitaines sous luy, tant de guerre que de police, par tous les autres bourgs & villages de sa jurisdiction, lesquels en chose de consequence le mandoient & advertissoient pour le bien du public, ou de la Province: & en nostre bourg, qui estoit le lieu de sa residence ordinaire, il y avoit encore trois Capitaines, qui assistoient tousjours aux conseils avec les anciens du lieu, outre son Assesseur & Lieutenant qui en son absence, ou quand il n'y pouvoit vacquer, faisoit les cris & publications par la ville des choses necessaires & ordonnees. Et ce Garihoüa anaionxra n'avoit pas si petite estime de soy-mesme, qu'il ne se voulust dire frere & cousin du Roy, & de mesme egalité: comme les deux doigts demonstratifs des mains qu'il nous monstroit joints ensemble, en nous faisant cette ridicule & inepte comparaison.
Or quand ils veulent tenir conseil, c'est ordinairement dans la Cabane du Capitaine, chef & principal du lieu sinon que pour quelque raison particuliere il soit trouvé autrement expedient. Le cry & la publication du conseil ayant esté faicte, on dispose dans la Cabane ou au lieu ordonné, un grand feu, à l'entour duquel s'assizent sur les nattes tous les Conseillers, en suitte du grand Capitaine qui tient le premier rang, assis en tel endroict, que de sa place il peut voir tous ses Conseillers & assistans en face. Les femmes, filles & jeunes hommes n'y assistent point, si ce n'est en un conseil general; où les jeunes hommes de vingt-cinq à trente ans peuvent assister: ce qu'ils cognoissent par un cry particulier qui en est faict. Que si c'est un conseil secret, ou pour machiner quelque trahison ou surprise en guerre, ils le tiennent seulement la nuict entre les principaux Conseillers, & n'en descouvrent rien que la chose projettee ne soit mise en effect, s'ils peuvent.
Estans donc tous assemblez, & la Cabane fermee, ils font tous une longue pose avant que de parler, pour ne se precipiter point, tenans cependant tousjours leur Calumet en bouche; puis le Capitaine commence à haranguer en terme & parole haute & intelligible un assez longtemps, sur la matiere qu'ils ont à traiter en conseil: ayant finy son discours, ceux qui ont à dire quelque chose, les uns apres les autres sans s'interrompre & en peu de mots, opinent & disent leurs raisons & advis, qui sont par apres colligez avec des pailles ou petits joncs, & là dessus est conclud ce qui est jugé expedient.
Plus, ils font des assemblees generales, sçavoir des regions loingtaines, d'où il vient chacun an un Ambassadeur de chaque Province, ou lieu destiné pour l'assemblee, où il se faict de grands festins & dances, & des presens mutuels qu'ils se font les uns aux autres, & parmy toutes ces caresses, ces resjouyssances & ces accolades ils contractent amitié de nouveau, & advisent entr'eux du moyen de leur conservation, & par quelle maniere ils pourront perdre & ruyner tous leurs ennemis communs; tout estant faict, & les conclusions prises, ils prennent congé, & chacun se retire en son quartier avec tout son train & equipage, qui est à la Lacedemonienne, une à un, deux à deux, trois à trois, ou gueres d'avantage.
Quant aux guerres qu'ils entreprennent, ou pour aller dans le pays des ennemis, ce seront deux ou trois des anciens, ou vaillants Capitaines, qui entreprendront cette conduite pour cette fois, & vont de village en village faire entendre leur volonté, donnant des presens à ceux des dicts villages, pour les induire & tirer d'eux de l'ayde & du secours en leurs guerres, & par ainsi sont comme Generaux d'armées. Il en vint un en nostre bourg, qui estoit un grand vieillard, fort dispos, qui incitoit & encourageoit les jeunes hommes & les Capitaines de s'armer, & d'entreprendre la guerre contre la Nation des Arrinoiindarons; mais nous l'en blasmasmes fort, & dissuadasmes le peuple d'y entendre, pour le desastre & mal-heur inévitable que cette guerre eust pue apporter en nos quartiers, & à l'advancement de la gloire de Dieu.
Ces Capitaines ou Generaux d'armees ont le pouvoir, non seulement de designer les lieux, de donner quartier, & de ranger les bataillons; mais aussi de disposer des prisonniers en guerre, & de toute autre chose de plus grande consequence: il est vray qu'ils ne sont pas tousjours bien obeys de leurs soldats, entant qu'eux-mesmes manquent souvent dans la bonne conduite, & celuy qui conduit mal, est souvent mal suivy. Car la fidele obeyssance des sujects depend de la suffisance de bien commander, du bon Prince, disoit Theopompus Roy de Sparte.
Pendant que nous estions là, le temps d'aller en guerre arrivant, un jeune homme de nostre bourg, desireux d'honneur, voulut luy seul, faire le festin de guerre, & d'effrayer tous ses compagnons au jour de l'assemblee generale, ce qui luy fut de grand coust & despense, aussi en fut-il grandement loué & estimé: car le festin estoit de six grandes chaudieres, avec quantité de grands poissons boucanez, sans les farines & les huiles pour les gresser.
On les mit sur le feu avant jour, en l'une des plus grande Cabanes du lieu, puis le conseil estant achevé, & les resolutions de guerre prises, ils entrerent tous au festin, commencerent à festiner, & firent les mesmes exercices militaires, les uns apres les autres, comme ils ont accoustumé, pendant le festin, & apres avoir vuidé els chaudieres, & les complimens & remerciemens rendus, ils partirent, & s'en allerent au rendez-vous sur la frontiere, pour entrer és terres ennemies, sur lesquelles ils prindrent environ soixante de leurs ennemis, la pluspart desquels furent tuez sur les lieux, & les autres amenez en vie, & faits mourir aux Hurons, puis mangez en festin.
Leurs guerres ne sont proprement que des surprises & deceptions; car tous les ans au renouveau, & pendant tout l'esté, cinq ou six cens jeunes hommes Hurons, ou plus, s'en vont s'espandre dans une contree des Yroquois, se departent en cinq ou six en un endroict, cinq ou six en un autre & autant en un autre, & se couchent sur le ventre par les champs & forests, & à costé des grands chemins & sentiers, & la nuict venue ils rodent partout, & entrent jusques dans les bourgs & villages, pour tascher d'attraper quelqu'un, soit homme, femme ou enfant, & s'ils en prennent en vie, les emmenent en leur pays pour les faire mourir à petit feu, sinon apres leur avoir donné un coup de massue, ou tué à coup de flesches, ils en emportent la teste, que s'ils en estoient trop chargez, ils se contentent d'en emporter la peau avec sa chevelure, qu'ils appellent Onantsira, les passent & les serrent pour en faire des trophees, & mettre en temps de guerre sur les pallissades ou murailles de leur villes, attachees au bout d'une longue perche.
Quand ils vont ainsi en guerre & en pays ennemis, pour leur vivre ordinaire ils portent quant & eux, chacun derriere son dos, un sac plein de farine, de bled rosty & grillé dans les cendres, qu'ils mangent crue, & sans estre trempee, ou bien destrempee avec un peu d'eau chaude ou froide, & n'ont par ce moyen affaire de feu pour apprester leur manger, quoy qu'ils en fassent par-fois la nuict au fonds des bois pour n'estre apperceus, & font durer cette farine jusqu'à leur leur retour, qui est environ de six sepmaines ou deux mois de temps: car aptes ils viennent se rafraischir au pays, finissent la guerre pour ce cour, ou s'y en retournent encore avec d'autres provisions. Que si les Chrestiens usoient de telle sobrieté, ils pourroient entretenir de tres puissantes armees avec peu de fraiz, & faire la guerre aux ennemis de l'Eglise' & du nom Chrestien, sans la foule du peuple, ny la ruyne du pays, & Dieu n'y seroit point tant offencé, comme il est grandement, par la pluspart de nos soldats, qui semblent plustost (chez le bon homme) gens sans Dieu, que Chrestien naiz pour le Ciel. Ces pauvres Sauvages (à nostre confusion) se comportent ainsi modestement en guerre, sans incommoder personne, & s'entretiennent de leur propre & particulier moyen, sans autre gage ou esperance de recompense, que de l'honneur & louange qu'ils estiment plus que tout l'or du monde. Il seroit aussi bien à desirer que l'on semast de ce bled d'inde par toutes les Provinces de la France, pour l'entretien & nourriture des pauvres qui y sont en abondance: car avec un peu de ce bled ils se pourroient aussi facilement nourrir & entretenir que les Sauvages, qui sont de mesme nature que nous, & par ainsi ils ne souffriroient de disette, & ne seroient non plus contrains de courir mendians par les villes, bourgs & villages, comme ils font journellement pource qu'outre que ce bled nourrist & rassasie grandement, il porte presque toute sa sauce quant & soy, sans qu'il y soit besoin de viande, poisson, beurre, sel ou espice, si on ne veut.
Pour leurs armes, ils ont la Massue & l'Arc, avec la Flesche empannee de plumes d'aigles, comme les meilleures de toutes, & à faute d'icelles ils en prennent d'autres. Ils y appliquent aussi fort proprement des pierres trenchantes collees au bois, avec une colle de poisson tres forte, & de ces Flesches ils en emplissent leur Carquois, qui est faict d'une peau de chien passee, qu'ils portent en escharpe. Ils portent aussi de certaines armures & cuirasses, qu'ils appellent Aquientoy, sur leur dos, & contre les jambes, & autres parties du corps pour se pouvoir defendre des coups de Flesches: car elles sont faictes à l'espreuve de ces pierres aiguës, & non toutefois de nos fers de Kebec, quant la Flesche qui en est accommodée fort d'un bras roide & puissant, comme est celuy d'un Sauvage: ces cuirasses sont faictes avec des baquettes blanches, couppees de mesuree & serrees l'une contre l'autre, tissues & entrelassees de cordelettes: fort durement & proprement, puis la rondache ou pavois & l'enseigne ou drappeau, qui est (pour le moins ceux que j'ay veus) un morceau d'escorce rond, sur lequel les armoiries de leur ville ou province sont depeintes & atachees au bout d'une longue baguette, comme une Cornette de cavalerie. Nostre Chasuble à dire la saincte Messe, leur agreoit fort, & l'eusse bien desiré traiter de nous, pour la porter en guerre en guise d'enseigne, ou pour mettre au haut de leurs murailles, attachee à une longue perche, afin d'espouventer leurs ennemis disoient-ils.
Les Sauvages de l'Isle l'eussent encore bien voulu traiter au Cap de Massacre, ayans desja à cet effect, amassé sur le commun, environ quatre-vingt Castors: car ils le trouvoient non seulement tres beau, pour estre d'un excellent Damas incarnat, enrichy d'un passement d'or (digne present de la Royne) mais aussi pour la croyance qu'ils avoient qu'il leur causeroit du bon-heur & de la prosperité en toutes leurs entreprises & machines de guerre.
Comme l'on a de coustume sur mer, pour signe de guerre, ou de chastiment, mettre dehors en evidence le Pavillon rouge: Aussi nos Sauvages, non seulement és jours solennels, & de resjouyssance, pais principalement quand ils vont à la guerre, ils portent pour la plus-part à l'entour de la teste de certains pennaches en couronnes, & d'autres en moustaches, faicts de longs poils d'eslan, peints en rouge comme escarlatte, & collez, ou autrement attachez à une bande de cuir large de trois doigts. Depuis que nos François ont porté des lames d'espées en Canada, les Montagnets & Canadiens s'en servent, tant à la chasse de l'Eslan, qu'aux guerres contre leurs ennemis, qu'ils sçavent droictement & roidement darder, emmanchées en de longs bois, comme demyes-picques.
Quand la guerre est declarée en un pays on destruit tous les bourgs, hameaux, villes & villages frontieres, incapables d'arrester l'ennemy, si on ne les fortifie; & chacun se range dans les villes & lieux fortifiez de sa jurisdiction, où ils bastissent de nouvelles Cabanes pour leur demeure, à ce aydés par les habitants du lieu. Les Capitaines assistés de leurs Conseillers, travaillent continuellement à ce qui est de leur conservation, regardent s'il y a rien à adjouter à leurs fortifications pour s'y employer, font balayer & nettoyer les suyes & araignées de toutes les Cabanes, de peur du feu quel'ennemy y pourroit jette par certains artifices qu'ils ont appris de je ne sçay quelle autre Nation que l'on m'a autresfois nommée. Ils font porter sur les guerites des pierres & de l'eau pour s'en servir dans l'occasion. Plusieurs font des trous, dans lesquels ils enferment ce qu'ils ont de meilleur, & peur de surprise, les Capitaines envoyent des soldats pour descouvrir l'ennemy, pendant qu'ils encouragent les autres de faire des armes, de se tenir prets, & d'enfler leur courage, pour vaillamment & genéreusement combattre, resister & se deffendre, si l'ennemy vient à paroitre. Le mesme ordre s'observe en toutes les autres villes & bourgs, jusqu'à ce qu'ils voyent l'ennemy s'estre attaché à quelques uns, & alors la nuict à petit bruit une quantité de soldats de toutes les villes voysines, s'il n'y a necessité d'une plus grande armee, vont au secours, & s'enferment au dedans de celle qui est asiegee, la deffendent, font des sorties, dressent des embusches, s'atttachent aux escarmouches, & combattent de toute leur puissance, pour le salut de la patrie, surmonter l'ennemy, & le deffaire du tout s'ils peuvent.
Pendant que nous estions à Quieunonascaran, nous vismes faire toutes les diligences susdites, tant en la fortification des places, apprests des armes, assemblees des gens de guerre, provision de vivres, qu'en toute autre chose necessaire pour soustenir une grande guerre qui leur alloit tomber sur les bras de la part des Neutres, si le bon Dieu n'eust diverty cet orage, & empesché ce mal-heur qui alloit menaçant nostre bourg d'un premier choc, & pour n'y estre pas pris des premiers, toutes les nuicts nous barricadions nostre porte avec des grosses busches de bois de travers, arrestees les unes sur les autres, par le moyen de deux peaux fichez en terre.
Or pour ce qu'une telle guerre pouvoit grandement nuyre & empescher la conversion & le salut de ce pauvre peuple, & que les Neutres sont plus forts & en plus grand nombre que nos Hurons, qui ne peuvent faire qu'environ deux mille hommes de guerre, ou quelque peu d'avantage, & les autres cinq à six mille combattans, nous fismes nostre possible, & contribuasmes tout ce qui estoit de nostre pouvoir pour les mettre d'accord, & empescher que nos gens desja tous prests de se mettre en campagne, n'entreprissent (trop legerement) une guerre à l'encontre d'une Nation plus puissante que la leur. A la fin, assistés de la garde de nostre Seigneur, nous gaignasmes quelque chose sur leur esprit: car approuvans nos raisons, ils nous dirent qu'ils se tiendroient en paix, & que ce enquoy ils avoient auparavant fondé l'esperance de leur salue, estoit en nostre grand esprit, & au secours que quelques François (mal advisez) leur avoient promis: Outre une tres bonne invention qu'ils avoient conceue en leur esprit, par le moyen de laquelle ils esperoient tirer un grand secours de Nation du Feu, ennemis jurez des Neutres. L'invention estoit telle; qu'au plustost ils s'efforceroient de prendre quelqu'un de leurs ennemis, & que du sang de cet ennemy, ils en barbouilleroient la face & tout le corps de trois ou quatre d'entr'eux lesquels ainsi ensanglantez seroient par apres envoyez en Ambassade à cette Nation de Feu, pour obtenir d'eux quelque secours & assistance à l'encontre de si puissans ennemis, & que pour plus facilement les esmouvoir à leur donner ce secours, ils leur monstroient leur face & tout leur corps desja teinct & ensanglanté du sang propre de leurs ennemis communs.
Puis que nous avons parlé de la Nation Neutre, contre lesquels nos Hurons ont pensé entrer en guerre, je vous diray aussi un petit mot de leur pays. Il est à quatre ou cinq journees de nos Hurons tirant au Su, au delà de la Nation des Quieunontareronons. Cette Province contient prez de cent lieuës d'estendue, où il se fait grande quantité de tres-bon petun, qu'ils traittent à leurs voysins. Ils assistent les Cheveux Relevez contre la Nation de Feu, desquels ils sont ennemis mortels: mais entre les Yroquois & les nostres, avant cette esmeute, ils avoient paix & demeuroient neutres entre les deux, & chacune des deux Nations y estoit la bien venue, & n'osoient s'entre-dire ny faire aucun desplaisir, & mesmes y mangeoient souvent ensemble, comme s'ils eussent esté amis; mais hors du pays s'ils se rencontroient, il n'y avoit plus d'amitié, & s'entre-faisoient cruellement la guerre, & la continuent à toute outrance: l'on n'a sceu encor trouver moyen de les reconciller & remettre en paix, leur inimitié estant de trop longue main enracinee, & fomentee entre les jeunes hommes de l'une & l'autre Nation, qui ne demandent autre exercice, que celuy des armes & de la guerre.
Quand nos Hurons ont pris en guerre quelqu'un de leurs ennemis, ils luy font une harangue des cruautez que luy & les siens exercent à leur endroict, & qu'au semblable il devoit se resoudre d'en endurer autant, & luy commandent (s'il a du courage assez) de chanter tout le long du chemin, ce qu'il faict; mais souvent avec un chant fort triste & lugubre, & ainsi l'emmenent en leur pays pour le faire mourir, & en attendant l'heure de sa mort, ils luy font continuellement festin de ce qu'ils peuvent pour l'engraisser, & le rendre plus fort & robuste à supporter les plus griefs & longs tourmens, & non par charité & compassion, excepté aux femmes; filles & enfans, lesquels ils font rarement mourir; ains les conservent & retiennent pour eux, ou pour en faire des presens à d'autres qui en auroient auparavant perdu des leurs en guerre, & font estat de ces subrogez, autant que s'ils estoient de leurs propres enfans, lesquels estans parvenus en aage, vont aussi courageusement en guerre contre leurs propres parens, & ceux de leur Nation, que s'ils estoient naiz ennemis de leur propre patrie, ce qui tesmoigne le peu d'amour des enfans envers leurs parens, & qu'ils ne font estat que des bien faicts presens, & non des passez, qui est un signe de mauvais naturel: & de cecy j'en ay veu l'experience en plusieurs. Que s'ils ne peuvent emmener les femmes & enfans qu'ils prennent sur les ennemis, il les assomment, & font mourir sur les lieux mesmes, & emportent les reste ou la peau avec la chevelure, & encores s'est-il veu, (mais peu souvent) qu'ayans amené de ces femmes & filles dans leurs pays, ils en ont faict mourir quelques-unes par les tourmens, sans que les larmes de ce pauvre sexe, qu'i a pour toute deffence, les aye pû esmouvoir à compassion: car elles seules pleurent, & non les hommes, pour aucun tourment qu'on leur fasse endurer, de peur d'estre estimez effeminez, & de peu de courage, bien qu'ils soient souvent contraincts de jette de hauts cris, que la force des tourments arrache du profond de leur estomach.
Il est quelques-fois arrivé qu'aucuns de leurs ennemis estans poursuyvis de prés, se sont neantmoins eschappez: car pour amuser celuy qui les poursuit, & se donner du temps pour fuyr & les devancer, ils jettent leurs coliers de Pourceleines bien loin arriere d'eux, afin que si l'avarice commande à ses poursuyvans de les aller ramasser, ils peussent tousjours gaigner le devant, & se mettre en sauveté, ce qui a reussi à plusieurs: je me persuades & crois que c'est en partie pourquoy ils portent ordinairement tous leurs plus beaux coliers & matachias en guerre.
Lors qu'ils joignent un ennemy, & qu'ils n'ont qu'à mettre la main dessus, comme nous disons entre nous: Rends-toi, eux disent Sakien, c'est à dire, assied-toy, ce qu'il faict, s'il n'ayme mieux se faire assommer sur place, ou se deffendre jusqu'à la mort, ce qu'ils ne font pas souvent en ces extremitez, sous esperance de se sauver, & d'eschapper avec le temps par quelque ruze. Or comme il y a de l'ambition à qui aura des prisonniers, cette mesme ambition ou l'envie est aussi cause quelques-fois que ces prisonniers se mettent en liberté & se sauvent, comme l'exemple suyvant le monstre.
Deux ou trois Hurons se voulans chacun attribuer un prisonnier Yroquois, & ne se pouvans accorder, ils en firent juge leur propre prisonnier, lequel bien advisé se servit de l'occasion & dit. Un tel m'a pris, & suis son prisonnier, ce qu'il disoit contre la verité & exprez, pour donner un juste mescontentement à celuy de qui il estoit vray prisonnier: & de faict, indigné qu'un autre auroit injustement l'honneur qui luy estoit deu, parla en secret la nuict suyvante au prisonnier, & luy dit: Tu t'es donné & adjugé à un autre qu'à moy, qui t'avois pris, c'est pourquoy j'ayme mieux te donner liberté, qu'il aye l'honneur qui m'est deu, & ainsi le deslians le fit evader & fuyr secrettement.
Arrivez que sont les prisonniers en leur ville ou village, ils leur font endurer plusieurs & divers tourmens, aux uns plus, & aux autres moins, selon qu'il leur plaist: & tous ces genres de tourments & de morts sont si cruels, qu'il ne se trouve rien de plus inhumain: car premierement ils leur arrachent les ongles, & leur coupent les trois principaux doigts, qui servent à tirer de l'arc, & puis leur levent toute la peau de la teste avec la chevelure, & apres y mettent du feu & des cendres chaudes, ou y font degouter d'une certaine gomme fondue, ou bien se contentent de les faire marcher tous nuds de corps & des pieds, au travers d'un grand nombre de feux faicts exprez, d'un bout à l'autre d'une grande Cabane, où tout le monde qui est bordé des deux costez, tenans en main chacun un tison allumé, luy en donnent dessus le corps en passant, puis apres avec des fers-chauds, luy donnent encore des jartieres à l'entour des jambes, & avec des hoches rouges ils luy frottent les cuisses de haut-en-bas, & ainsi peu à peu bruslent ce pauvre miserable: & pour luy augmenter ses tres cuisantes douleurs, luy jettent par-fois de l'eau sur le dos, & luy mettent du feu sur les extremitez des doigts, & de sa partie naturelle, puis leurs percent les brans pres des poignets, & avec des bastons en tirent les nerfs, & les arrachent à force, & ne les pouvans avoir les couppent, ce qu'ils endurent avec une constance incroyable, chantans cependant avec un chant neantmoins fort triste & lugubre, comme j'ay dict: mille menaces contre ces Bourreaux & contre toute cette Nation, & estant prest de rendre l'ame, ils le menent hors de la Cabane finir sa vie, sur un eschauffaut dressé exprez, là où on lui couppe la teste, puis on luy ouvre le ventre, & là tous les enfans se trouvent pour avoir quelque petit bout de boyau qu'ils pendent au bout d'une baguette, & le portent ainsi en triomphe par toute la ville ou village en signe de victoire. Le corps ainsi esventré & accommodé, on le faict cuire dans une grande chaudiere, puis on le mange en festin, avec liesse & resjouyssance, comme j'ay dict cy-devant.
Quand les Yroquois, ou autres ennemis, peuvent attrapper de nos gens, ils leur en font de mesme, & c'est à qui fera du pis à son ennemy: & tel va pour prendre, que est souvent pris luy-mesme. Les Yroquois ne viennent pas pour l'ordinaire guerroyer nos Hurons, que fueilles ne couvrent les arbres, pour pouvoir plus facilement se cacher, & n'estre descouverts quand ils veulent prendre quelqu'un au despourveu: ce qu'ils font aysement, entant qu'il y a quantité de bois dans le pays, & proche la pluspart des villages: que s'ils nous eussent pris nous autres Religieux, les mesmes tourments nous eussent esté appliquez, sinon que de plus ils nous eussent arrache la barbe la premiere, comme ils firent à Bruslé, le Truchement qu'ils pensoient faire mourir, & lequel fut miraculeusement delivrés par la vertu de l'Agnus Dei, qu'il portoit pendu à son col: car comme ils luy pensoient arracher, le tonnerre commença à donner avec tant de furies, d'esclairs & de bruits, qu'ils en creurent estre à leur derniere journee, & tous espouventez le laisserent aller, craignans eux-mesmes de perir, pour avoir voulu faire mourir ce Chrestien & luy oster son Reliquaire.
Il arrive aussi que ces prisonnier s'eschappent aucune fois, specialement la nuict, ou temps qu'on les faict promener par-dessus les feux; car en courans sur ces cuisans & tres-rigoureux braisiers de leurs pieds ils escartent & jettent les tisons, cendres & charbons par la Cabane, qui rendent apres une telle obscurité de poudre et de fumee, qu'on ne s'entre-congnoist point: de sorte que tous sont contraincts de gaigner la porte, & de sortir dehors, & lui aussi parmy la foule, & de là prend l'essor, et s'en va: & s'il ne peut encores pour lors, il se cache en quelque coin à l'escart, attendant l'occasion & l'opportunité de s'enfuyr, & de gaigner pays. J'en ay veu plusieurs ainsi échappez des mains de leurs ennemis, qui pour preuve nous faisoient voir les trois doigts principaux de la main droicte couppez.
Il n'y a presque aucune Nation qui n'ait guerre & debat avec quelqu'autre, non en intention d'en posseder les terres & conquerir leur pays: ains seulement pour les exterminer s'ils pouvoient, & pour se vanger de quelque petit tort ou desplaisir, qui n'est pas souvent grand chose; mais leur mauvais ordre, & le peu de police qui souffre es mauvais Concitoyens impunis, est cause de tout ce mal: car si l'un d'entr'eux a offencé, tué ou blessé un autre de leur mesme Nation, il en est quitte pour un present, & n'y a point de chastiment corporel (pour ce qu'ils ne les ont pont en usage envers ceux de leur Nation) si les parens du blessé ou decedé n'en prennent eux-mesmes la vengeance, ce qui arrive peu souvent: car ils ne se font, que fort rarement, tore les uns aux autres. Mais si l'offensé est d'une autre Nation, alors il y a indubitablement guerre declaree entre les deux Nations, si celle de l'homme coulpable ne se rachete par de grands presens, qu'elle tire & exige du peuple pour la patrie offencée: & ainsi il arrive le plus souvent que la faute d'un seul, deux peuples entiers se font une tres cruelle guerre, & qu'ils sont tousjours dans une continuelle crainte d'estre surpris l'un de l'autre, particulierement sur les frontieres, où les femmes mesmes ne peuvent cultiver les terres & faire les bleds, qu'elles n'ayent tousjours avec elles un homme ayant les armes au poing, pour les conserver & deffendre de quelques mauvaise advenue.
A ce propos des offences & querelles, & avant finir ce discours, pour monstrer qu'ils sçavent assez bien proceder en conseil, & user de quelque maniere de satisfaction envers la partie plaignante & lesee, je diray ce qui nous arriva un jour sur ce sujet. Beaucoup de Sauvages nos estans venus voir en nostre Cabane (selon leur coustume journaliere) un d'entr'eux, sans aucun sujet, voulut donner d'un gros baston au Pere Joseph. Je fus m'en plaindre au grand Capitaine, & luy remonstray, afin que la chose n'allast plus avent, qu'il falloit necessairement assembler un conseil general, & remonstrer à ses gens, & particulierement à tous les jeunes hommes, que nous ne leur faisions aucun tort ny desplaisir, & qu'ils ne devoient pas aussi nous en faire, puis que nous estions dans leur pays que pour leur propre bien & salut, & non pour aucune envie de leurs Castors & Pelleteries, comme ils ne pouvoient ignorer. Il fit donc assembler un conseil general auquel tous assisterent, excepté celuy qui avoit voulu donner le coup: j'y fus aussi appellé, avec le Pere Nicolas, pendant que le Pere Joseph gardoit nostre Cabane.
Le grand Capitaine nous fit seoir aupres de luy, puis ayant imposé silence, il s'addressa à nous, & nous dit, en sorte que toute l'assemblee le pouvoit entendre. Mes Nepveux, à vostre priere & requeste j'ai faict assembler ce conseil general, afin de vous estre faict droict sur les plaintes que vous m'avez proposees; mais d'autant que ces gens-cy sont ignorans du fait, proposez vous mesme, & declarez hautement en leur presence ce qui est de vos griefs & en quoy & comment vous avez esté offencés, & sur ce je feray & bastiray ma harangue, & puis nous vous ferons justice. Nous ne fusmes pas peu estonnés des le commencement, de la prudence & sagesse de ce Capitaine, & comme il proceda en tout sagement, jusqu'à la fin de sa conclusion, qui fut fort à nostre contentement & edification.
Nous proposasmes donc nos plaintes, & comme nous avions quitté un tres-bon pays, & traversé tant de vers & de terres avec infinis dangers & mes-aises, pour les venir enseigner le chemin du Paradis, & retirer leurs ames de la domination de Sathan, qui les entraisnoit tous apres leur mort dans une abysme de feu sousterrain, puis pour les rendre amis & comme parens des François, & neantmoins qu'il y en avoit plusieurs d'entr'eux qui nous traictoient mal, & particulierement un tel (que je nommay) qui a voulu tuer nostre frere Joseph. Ayant finy, le Capitaine harangua un long temps sur ces plaintes, leurs remonstrant le tort qu'en auroit de nous offencer, puis que nous ne leur rendions aucun desplaisir, & qu'au contraire nous leur procurions & desirions du bien, non seulement pour cette vie; mais aussi pour l'advenir. Nous fusmes priez à la fin d'excuser la faute d'un particulier, lequel nous devions tenir seul avec eux, pour un chien, à la faute duquel les autres ne trempoient point, & nous dirent, pour exemple, que desja depuis peu, un des leurs avoit griefvement blessé un Algoumequin, en jouant avec luy, par le moyen de quelque present, & celui-là seul tenu pour chien & meschant qui avoit faict le mal, & non les autres, qui sont bien marris de cet inconvenient.
Ils nous firent aussi present de quelques sacs de bled, que nous acceptasme, & fusmes au reste festoyez de toute la compagnie, avec mille prieres d'oublier tout le passé, & demeurer bons amys comme auparavant, & nous convierent encore fort instamment d'assister tous les jours à leurs festins & banquets, ausquels ils nous feroient manger de bonnes Sagamités diversement preparees, & que par ce moyen nous nous entretiendrions mieux par ensemble dans une bonne intelligence de parens & bons amys, & que de verité ils nous trouvoient assez pauvrement accommodez, & nourris dans nostre Cabane, de laquelle ils eussent bien desiré nous retirer pour nous mettre mieux avec eux dans leur ville, où nous n'aurions autre soucy que de prier Dieu, les instruire & nous resjouys, honnestement par ensemble: & apres les avoir remerciés, chacun prit congé, & se retira.
De la croyance & foy des Sauvages, du Createur, & comme ils avoient recours à nos prieres en leurs necessitez.
CHAPITRE XVIII.
ICERON a dict, parlant de la nature des Dieux, qu'il n'y a gent si sauvage, si brutale ny si barbare, qui ne soit imbue de quelque opinion d'iceux. Or comme il y a diverses Nations & Provinces barbares, aussi y a-il diversité d'opinions & de croyance, pour ce que chacune se forge un Dieu à sa poste. Ceux qui habitent vers Miskou & le port Royal, croyent en un certain esprit, qu'ils appellent Cudoüagni, & disent qu'il parle souvent à eux; & leur dict le temps qu'il doit faire. Ils disent que quand il se courrouce contr'eux, il leur jette de la terre aux yeux. Ils croyent aussi quant ils trespassent, qu'ils vont és Estoilles, puis vont en de beaux champs verts, pleins de beaux arbres, fleurs & fruicts tres somptueux.

Les Souriquois (à ce que j'ay appris) croyent veritablement qu'il y a un Dieu qui a tout creé, & disent qu'apres qu'il eut faict toutes choses, qu'il prit quantité de flesches, & les mit en terre d'où sortirent hommes & femmes, qui ont multiplié au monde jusqu'à present. En suitte de quoy, un François demanda à un Sagamo, s'il ne croyoit point qu'il y eust un autre qu'un seul Dieu: il respondit, que leur croyance estoit, qu'il y avoit un seul Dieu, un Fils une Mere, & le Soleil, qui estoient quatre; neantmoins que Dieu estoit par dessus tous: mais que le Fils estoit bon, & le Soleil, à cause du bien qu'ils en recevoient: mais la Mere ne valoit rien, & les mangeoit, & que le Pere n'estoit pas trop bon.
Puis dict: Anciennement, il y eut cinq hommes qui s'en allerent vers le Soleil couchant, lesquels rencontrent Dieu, qui leur demanda: Où allez-vous? Ils respondirent: Nous allons chercher nostre vie: Dieu leur dit, vous la trouverez icy. Ils passerent plus outre, sans faire estat de ce que Dieu leur avoit dit, lequel prit une pierre et en toucha deux, qui furent transformez en pierre. Et il demanda derechef aux trois autres: Où allez-vous? & ils respondirent comme à la premiere fois: & Dieu leur dit derechef: Ne passez plus outre vous la trouverez icy: & voyant qu'il ne leur venoit rien, ils passerent outre, & Dieu prit deux bastons, & il en toucha les deux premiers qui furent transmuez en bastons, & le cinquiesme s'arresta, ne voulant passer plus outre. Et Dieu luy demanda derechef: Où vas-tu? Je vay chercher ma vie, demeure, & tu la trouveras: Il s'arresta, sans passer plus outre, & Dieu luy donna de la viande, & en mangea. Apres avoir faict bonne chere, il retourna avec les autres Sauvages, & leur raconta tout ce que dessus.
Ce Sagamo dit & raconta encore à ce François cet autre plaisant discours. Qu'une autre fois il y avoit un homme qui avoit quantité de Tabac, & que Dieu dist à cet homme, & luy demanda où estoit son petunoir, l'homme le prit, & le donna à Dieu, qui petuna beaucoup, & apres avoit bien petuné, il rompit en plusieurs pieces: & l'homme luy demanda; pourquoy as-tu rompu mon petunoir, & tu vois bien que je n'en ay point d'autre. Et Dieu en prit un qu'il avoit & le luy donna, luy disant: En voilà un que je te conne, porte-le à ton grand Sagamo, qu'il le garde, & s'il le garde bien, il ne manquera point de chose quelconque, ny tous ses compagnons: cet homme prit le petunoir qu'il donna à son grand Sagamo & durant tout le temps qu'il l'eut, les Sauvages ne manquerent de rien du monde: mais que du depuis ledit Sagamo avoit perdu ce petunoir, qui est l'occasion de la grande famine qu'ils ont quelques-fois parmy eux. Voyla pour quoy ils disent que Dieu n'est pas trop bon, & ils ont raison, puis que ce Demon qui leur apparoist en guise d'un Dieu, est un esprit de malice, qui ne s'estudie qu'à leur ruyne & perdition.
La croyance en general, de nos Hurons (bien que tres-mal entendue par eux-mesmes, & en parlent fort diversement); C'est que le Createur qui a faict tout ce mon monde, s'appelle Yoscaha, & en Canadien Ataouacan, lequel a encore la Mere-grand, nommee Ataensiq: leur dire qu'il n'y a point d'apparence qu'un Dieu aye une Mere-grand, & que cela se contrarie, ils demeurent sans replique, comme à tout le reste. Ils disent qu'ils demeurent fort loin, n'en ayans neantmoins autre marque ou preuve, que le recit qu'ils alleguent leur en avoir esté fait par un Attinoindaron, qui leur a faict croire l'avoir veu, & la marque de ses pieds imprimee sur une roche au bord d'une riviere, & que sa maison ou cabane est faicte comme les leurs, y ayant abondance de bled, & de toute autre chose necessaire, à l'entretien de la vie humaine. Qu'il seme du bled, travaille, boit, mange & dort comme les autres. Que tous les animaux de la terre sont à luy & comme ses domestiques. Que de sa nature il est tres-bon, & donne accroissement à tout, & que tout ce qu'il faict est bien fait, & nous donne le beau temps, & toute autre chose bonne & prospere. Mais à l'opposite, que sa Mere-Grand est meschante, & qu'elle gaste souvent tout ce que son petit Fils a faict de bien. Que quand Yoscaha est vieil, qu'il rajeunit tout à un instant, & devient comme un jeune homme de vingt-cinq à trente ans, & par ainsi qu'il ne meurt jamais, & demeure immortel, bien qu'il soit un peu suject aux necessitez corporelles, comme nous autres.
Or il faut noter, que quand on vient à leur contredire ou contester là-dessus, les uns s'excusent d'ignorance, & les autres s'enfuyent de honte, & d'autres qui pensent tenir bon s'embrouillent incontinent, & n'y a aucun accord ny apparence à ce qu'ils disent, comme nous avons souvent veu & sceu par experience, qui faict cognoistre en effect qu'ils ne recognoissent & n'adorent vrayement aucune Divinité ny Dieu, duquel ils puissent rendre quelque raison, & que nous puissions sçavoir: car encore que plusieurs parlent en la louange de leur Yoscaha: nous en avons ouy d'autres en parler avec mespris & irreverence.
Ils ont bien quelque respect à ces esprits, qu'ils appellent Oki; mais ce mot Oki, signifie aussi bien un grand Diable, comme un grand Ange, un esprit furieux & demoniacle, comme un grand esprit, sage, sçavant ou inventif, qui faict ou sçait quelque chose par-dessus le commun; ainsi nous y appelloient-ils souvent, pour ce que nous sçavions & leur enseignions des choses qui surpassoient leurs esprit, à ce qu'ils disoient. Ils appellent aussi Oki leurs Medecins & Magiciens, voire mesmes leurs fols, furieux & endiablez. Nos Canadiens & Montagnets appellent aussi les leurs Pilotois & Manitou, qui signifie la mesme chose que Oki en Huron.
Ils croyent aussi qu'il y a de certains esprits que dominent en u lieu, & d'autres en un autre: les uns aux rivieres, les autres aux voyages, au traites, aux guerres, aux festins, & maladies, & en plusieurs autres choses, ausquelles ils offrent du petun, & font quelque sortes de prieres & ceremonies, pour obtenir d'eux ce qu'ils desirent. Ils m'ont aussi monstré plusieurs puissans rochers sur le chemin de Kebec, auquel ils croyoient resider & presider un esprit, & entre les autres ils m'en monstrerent un à quelque cent cinquante lieuës un à quelque cent cinquante lieuës de là, qui avoit comme une teste, & les deux bras eslevez en l'air, & au ventre ou milieu de ce puissant rocher, il y avoit une profonde caverne de tres-difficile accez. Ils me vouloient persuader & faire croire à toute force, avec eux, que ce rocher avoit esté un homme mortel comme nous, & qu'eslevant les & les mains en haut, il s'estoit metamorphosé en cette pierre, & devenu à succession de temps, un si puissant rocher, lequel ils ont en veneration, & lui offrent du petun en passant par devant avec leurs Canots, non toutes les fois, mais quand ils doutent que leur voyage doive reussir, & luy offrant ce petun, qu'ils jettent dans l'eau contre la roche mesme, ils luy disent: Tien, prend courage & fay que nous fassions bon voyage, avec quelqu'autre parole que je n'entends point: & le Truchement, duquel nous avons parlé au chapitre precedent, nous a asseuré d'avoir fait une fois une pareille offrande avec eux (dequoy nous le tançames fort) & que son voyage luy fut plus profitable qu'aucun autre qu'il ait jamais faict en ces pays-là. C'est ainsi que le Diable les amuse, les maintient & conserve dans ses filets, & en des suprestitions estranges, en leur prestans ayde & faveur, selon la croyance qu'ils luy ont en cecy, comme aux autres ceremonies & sorceleries que leur Oki observe, & leur faict observer, pour la guerison de leurs maladies, & autres necessitez, n'offrans neantmoins aucune priere ny offrande à leur Yoscaha, (au moins que nous ayons sceu) ains seulement à ces esprits particuliers, que je viens de dire, selon les occasions.
Ils croyent les ames immortelles: & partans de ce corps, qu'elles s'en vont aussi-tost dancer & se resjouyr en la presence d'Yoscaha, & de sa Mere-grand Ataensiq, tenans la route & le chemin des Estoilles, qu'ils appellent Atiskeia andahatey, le chemin des ames, que nous appellons la voye lactee, ou l'escharpe estoilee, & les simples gens le chemin de sainct Jacques. Ils disent que les ames des chiens y vont aussi, tenans la route de certaines estoilles, qui sont proches voysines du chemin des ames, qu'ils appellent Gagnenon andahatey, c'est à dire, le chemin des chiens, & nous disoient que ces ames, bien qu'immortelles, ont encore en l'autre vie, les mesmes necessitez du boire & du manger, de se vestir & labourer les terres, qu'elles avoient lors qu'elles estoient encore revestues de ce corps mortel. C'est pourquoy ils enterrent ou enferment avec les corps des deffuncts, de la galette, de l'huile, des peaux, haches, chaudieres & autres outils; pour à cette fin que les ames de leurs parens, à faute de tels instrumens, ne demeurent pauvres & necessiteuses en l'autre vie: car ils s'imaginent & croyent que les ames de ces chaudieres, haches, cousteaux, & tout ce qu'ils leur dedient, particulierement à la grande feste des Morts, s'en vont en l'autre vie servir les ames des deffuncts, bien que le corps de ces peaux, haches, chaudieres, & de toutes les autres choses dediees & offertes, demeurent & restent dans les fosses & les bieres, avec les os des trespassez, c'estoit leur ordinaire response, lors que nous leur disions que les souris mangeoient l'huile & la galette & la rouille & pourriture les peaux, haches & autres instrumens qu'ils ensevelissoient & mettoient avec les corps de leurs parens & amis dans le tombeau.
Entre les choses que nos Hurons ont le plus admiré, en les instruisant, estoit qu'il y eust un Paradis au dessus de nous, où fussent tous les bien-hereux avec Dieu, & un Enfer sousterrain, où estoient tourmentees avec les Diables en un abysme de feu, toutes les ames des meschants, & celles de leurs parens & amis deffuncts, ensemblement avec celles de leurs ennemis, pour n'avoir congneu ny adoré Dieu nostre Createur, & pour avoir meiné une vie si mauvaise, & vescu avec tant de dissolution & de vices. Ils admiroient aussi grandement l'Escriture, par laquelle, absent, on se faict entendre où l'on veut; & tenans volontiers nos livres, apres les avoir bien contemplez, & admiré les images & les lettres, ils s'amusoient à en compter les feuillets.
Ces pauvres gens ayans par plusieurs fois experimenté le secours & l'assistance que nous leur promettions de la part de Dieu, lors qu'ils vivroient en gens de bien, & dans les termes que leur prescrivions: Ils avoient souvent recours à nos prieres, soit, ou pour les malades, ou pour les injures du temps, & advouaient franchement qu'elles avoient plus d'efficace que leurs ceremonies, conjurations & tous les tintamarres de leurs Medecins, & se resjouysoient de nous ouir chanter des Hymnes & Pseaumes à leur intention, pendant lesquels (s'ils s'y trouvoient presens) ils gardoient estroictement le silence & se rendoient attentifs, pour le moins au son & à la voix, qui les contentoit fort. S'ils se presentoient à la porte de nostre Cabane, nos prieres commencees, ils avoient patience, où s'en retournoient en pais, sçachans desja que nous ne devions pas estre divertis d'une si bonne action, & qu d'entrer pas importunité estoit chose estimee incivile, mesme entr'eux; & un obstacle aux bons effects de la priere, tellement qu'ils nous donnoient du temps pour prier Dieu, & pour vacquer en paix à nos offices divins. Nous aydant en cela la coustume qu'ils ont de n'admettre aucun dans leurs Cabanes lors qu'ils chantent les malades, ou que les mots d'un festin ont esté prononcez.
Auoindaon, grand Capitaine de Quiennonascaran, avoit tant d'affection pour nous, qu'il servoit comme de Pere Syndiq dans le pays, & nous voyoit aussi souvent qu'il croyoit ne nous estre point importun, & nous trouvans parfois à genouils prians Dieu, sans dire mot, il s'agenouilloit aupres de nous, joignoit les mains, & ne pouvant d'avantage, il taschoit serieusement de contrefaire nos gestes & postures; remuant les levres, & eslevant les mains & les yeux au Ciel, & y perseveroit jusques à la fin de nos Offices, qui estoient assez longues, & luy aagé d'environ soixante & quinze ans. O mon Dieu, que cet exemple devroit confondre de Chrestiens! & que nous dira ce bon vieillard Sauvage, non encore baptisé, au jour du jugement, de nous voir plus negligens d'aymer & servir un Dieu, que nous cognoissons, & duquel nous recevons tant de graces tous les jours, que luy, qui n'avoit jamais esté instruit que dans l'escole de la Gentilité, & ne le cognoissoit encore qu'au travers les espaisses tenebres de son ignorance! Mon Dieu, resveillez nos tiedeurs, & nous eschauffez de vostre divin amour. Ce bon vieillard, plein d'amitié & de bonne volonté s'offrit encores de venir coucher avec moy dans nostre Cabane, lors qu'en l'absence de mes Confreres j'y restois seul la nuict. Je luy demandois la raison, & s'il croyoit m'obliger en cela, il me disoit qu'il apprehendoit quelque accident pour moy, particulierement en ce temps que les Yroquois estoient entrez dans leurs pays, & qu'ils me pourroient aysement prendre, ou me tuer dans nostre Cabane, sans pouvoir estre secondé de personne, & que de plus les esprits malins qui les inquietoient, me pourroient aussi donner de la frayeur, s'ils venoient à s'apparoistre à moy, ou à me faire entendre de leurs voix. Je le remerciois de sa bonne volonté, & l'asseurois que je n'avois aucune apprehension, ny des Yroquois, ni des esprits malins, & que je voulois demeurer seul la nuict dans nostre Cabane, en silence, prieres & oraisons. Il me repliquoit: Mon Nepveu, je ne parleray point, & prieray JESUS avec toy, laisse-moi seulement en ta compagnie pour cette nuict, car tu nous es cher, & crains qu'il ne t'arrive du mal, ou en effect, ou d'apprehension: Je le remerciois derechef, & le renvoyois au bourg, & moy je demeurois seul en paix & tranquillité.
Nous baptizasmes une femme malade en nostre bourg, qui ressentit & tesmoigna sensiblement de grands effects du sainct Baptesme: il y avoit plusieurs jours qu'elle n'avoit mangé, estant baptizee aussi-tost l'appetit luy revint, comme en pleine santé, par l'espace de plusieurs jours, apres lesquels elle rendit son ame à Dieu, comme pieusement nous pouvons croire; elle repetoit souvent à son mary, que lors qu'on la baptisoit, qu'elle ressentoit en son ame une si douce & suave consolation, qu'elle ne pouvoit s'empescher d'avoir continuellement les yeux eslevez au Ciel, & eust bien voulu qu'on eust peu luy reiterer encore une autre fois le sainct Baptesme, pour pouvoir ressentir derechef cette consolation interieure, & la grande grace & faveur que ce Sacrement luy avoit communiquée. Son mary, nommé Ongyata, tres-content & joyeux, nous en a tousjours esté de depuis fort affectionné, & desiroit encore estre faict Chrestien, avec beaucoup d'autres; mais il falloit encore un peu temporiser, & attendre qu'ils fussent mieux fondez en la cognoissance & croyante d'un Jesus-Christ crucifié pour nous, & à une vraye resignation, renonciation, abandonnement & mespris de toutes leurs folles ceremonies, & en la hayne de tous les vices & mauvaises habitudes: pour ce que ce n'est pas assez d'estre baptizé pour aller en Paradis; mais il de plus, vivre Chrestiennement, & dans les termes & les loix que Dieu & son Eglise nous ont prescrites: autrement il n'y a qu'un Enfer pour les mauvais, & non point un Paradis. Et puis je diray avec verité, que si on n'establit des Colonies de bons & vertueux Catholiques dans tous ces pays Sauvages, que jamais le Christianisme n'y sera bien affermy, encore que des Religieux s'y donnassent toutes les peines du mont: car autre chose est d'avoir affaire à des peuples policez, & autres chose est de traiter avec des peuples Sauvages, qui ont plus besoin d'exemple d'une bonne vie, pour s'y mirer, que de grand Theologie pour s'instruire, quoy que l'un & l'autre soit necessaire. Et par ainsi nos Peres ont faict beaucoup d'en avoir baptizé plusieurs & d'en avoir disposé un grand nombre à la foy & au Christianisme.
Et puis que nous sommes sur le sujet du sainct Baptesme, je ne passeray sous silence, qu'entre plusieurs Sauvages Canadiens, que nos Peres y ont baptizez, soit de ceux qu'ils ont faict conduire en France, ou d'autres qu'ils ont baptizez & retenus sur les lieux, les deux derniers meritent de vous en dire quelque chose. Le pere Joseph le Caron, Supérieur de nostre Couvent de sainct charles, nourrissoit & eslevoit pour Dieu, deux petits Sauvages Canadiens, l'un desquels, fis du Canadien que nous sur-nommons le Cadet, apres avoir est bien instruit en la foy & doctrine Chrestienne, se resolut de vivre à l'advenir, suyvant la loy que nos Peres luy avoient enseignee, & avec instance demanda le sainct Baptesme, mais à mesme temps qu'il eut consenty & resolu de se faire baptizer, le Diable commença de le tourmenter, & s'apparoistre à luy en diverses rencontres: de sorte qu'il le pensa une fois estouffer, si par prieres à Dieu, Reliquaires & par eau beniste on ne luy eust bridé son pouvoir: & comme on luy jettoit de cette eau, ce pauvre petit garçon voyoit ce malin esprit s'enfuyr d'un autre costé & monstroit à nos Peres l'endroict & le lieu où il estoit, & disoit asseurement que ce malin avoit bien peur de cette eau: tant y a, que depuis le jours de Pasques, que le Diable l'assaillit pour la premiere fois, jusques à la Pentecoste qu'il fut baptizé, ce pauvre petit Sauvage fut en continuelle peine & apprehension & avec larmes supplioit tousjours nos Peres de le vouloir baptizer, & le faire quitte de ce meschant ennemy, duquel il recevoit tant d'ennuys & d'effrois.
Le jour de son Baptesme, nos Religieux firent un festin à tous les parens du petit garçon de quantité de pois, de prunes, & de quelqu'autre menestre, bouillies & cuites ensemble dans une grande chaudiere. Et comme le Pere Joseph leur eut fait une harangue sur la ceremonie, vertu & necessité du sainct Baptesme, il arriva à quelques jours de là, qu'un d'eux venant à tomber malade, il eut si peur de mourir sans estre baptize, qu'il demanda maintes fois' avec tres grande instance: si que se voyant pressé du mal, il disoit que s'il n'estoit baptize, qu'il en imputeroit la faute à ceux qui luy refusoient, tellement qu'un de nos Religieux, nommé Frere Gervais, avec l'advis de tous les François qui se trouverent là presens, luy confera le sainct Baptesme, & le mit en repos. Il s'est monstré du depuis si fervent observateur de ce qui luy a esté enseigné, qu'il s'est librement faict quitte de toutes les bagatelles & superstitions dont le Diable les amuse, & mesme n'a permis qu'aucun de leurs Pilotois fist plus aucune diablerie autour de luy comme ils avoient accoustumé.
Environ les mois d'Avril & de May, les pluyes furent tres grandes, & presque continuelles (au contraire de la France qui fut fort seiche cette année là) de sorte que les Sauvages croyoient asseurement que tous leurs bleds deussent estre perdus & pourris, & dans cette affliction ne sçavoient plus à qui avoir recours, sinon à nous: car desja toutes leurs ceremonies & superstitions avoient esté faictes & observees sans aucun profit. Ils tindrent donc conseil entre tous les plus anciens, pour adviser à un dernier & salutaire remede, qui n'estoit pas vrayement sauvage, mais digne d'un tres-grand esprit, & esclairé d'une nouvelle lumiere du Ciel, qui estoit de faire apporter un tonneau d'escorce de mediocre grandeur, au milieu de la Cabane du grand Capitaine où se tenoit le conseil, & d'arrester entr'eux que tous ceux du bourg, qui avoient un champ de bled ensemencé, en apporteroient là une escuelle de leur Cabane, & ceux qui auroient deux champs, en apporteroient deux escueelles, & ainsi des autres, puis l'offriroient & dedieroient à l'un de nous trois, pour l'obliger avec les deux autres Confreres, de prier Dieu pour eux. Cela estant faict, ils me choisissent, & m'envoyent prier par un nommé Grenole, d'aller au conseil, pour me communiquer quelque affaire d'importance, & aussi pour recevoir un tonneau de bled qu'ils m'avoient dedié. Avec l'advis de mes confreres, je m'y en allay, & m'assis au conseil aupres du grand Capitaine, lequel me dit: Non Nepveu, nous t'avons envoyé querir, pour t'adviser que si les pluyes ne cessent bientost, nos bleds seront tous perdus, & toy & tes Confreres avec nous, mourrons tous de faim; mais comme vous estes gens de grand esprit, nous avons eu recours à vous & esperons que vous obtiendrez de vostre pere qui est au Ciel, quel que remede & assistance à la necessité qui nous menace. Vous nous avez tousjours annoncé qu'il estoit tres-bon, & qu'il estoit le Createur, & avoit tout pourvoir au Ciel & en la terre, si ainsi est qu'il soit tout-puissant & tres bon, & qu'il peut ce qu'il veut; Il peut donc nous retirer de nos miseres, & nous donner un temps propre & bon, prie-le donc, avec tes deux autres Confreres, de faire cesser les pluyes, & le mauvais temps, qui nous conduit infailliblement dans la famine, s'il continue encore quelque temps, & nous ne te serons pas ingrats: car voyla desja un tonneau de bled que nous t'avons dédié, en attendant mieux. Son discours finy, & les raisons deduites, je luy remonstray que tout ce que nous leur avions dit & enseigné estoit tres-veritable, mais qu'il à la liberté d'un pere d'exaucer ou rejetter les prieres de son enfant, & que pour chastier, ou faire grace & misericorde, il estoit toujours la mesme bonté, y ayant autant d'amour au refus qu'à l'octroy; Y luy dis pour exemple. Voyla deux de tes petits enfans, Andaracouy & Aroussen, quelques fois tu leur donnes ce qu'ils te demandent, & d'autres fois non; que si tu les refuses & les laisse contristez, ce n'est pas pour hayne que tu leur portes, ny pour mal que tu leur vueilles; ains pource que tu juges mieux qu'eux que cela ne leur est pas propre, ou que ce chastiment leurs est necessaire. Ainsi en use Dieu nostre Pere tres sage, envers nous ses petits-enfans & serviteurs. Ce Capitaine un peu grossier, en matiere spirituelle, me repliqua, & dist: Mon Nepveu, il n'y a point de comparaison de vous à ces petits enfans car n'ayans point d'esprit, ils font souvent de folles demandes, & moy qui suis pere sage, & de beaucoup d'esprit, je les exauce ou refuse avec raison. Mais pour vous, qui estes grandement sages, & ne demandez rien inconsiderement, qui ne soit tres-bon & equitable, vostre Pere qui est au Ciel, n'a garde de vous esconduire: que s'il ne vous exauce, & que nos bleds viennent à pourrir, nous croyrons que vous n'estes pas veritables, & que JESUS n'est point si bon ny si puissant que vous dites. Je luy repliquay tout ce qui estoit necessaire là dessus, & luy remis en memoire que desja en plusieurs occasion ils avoient experimenté le secours d'un Dieu & d'un Createur, si bon & pitoyable, & qu'il les assisteroit encore à cette presente & pressante necessité, & leur donneroit du bled plus que suffisamment, pourvu qu'ils nous voulussent croire, & quittassent leurs vices & que si Dieu les chastioit par-fois, c'estoit pource qu'ils estoient tousjours vicieux, & ne sortoient point de leurs mauvaises habitudes, & que s'ils se corrigeaient, ils luy seroient agreables, & les traiteroit apres comme ses enfans.
Ce bon homme prenant goust à tout ce que je luy disois, me dist: O mon Nepveu! je veux donc estre enfant de Dieu, comme toy; Je luy respondis, tu n'en es point encore capable. O mon Oncle! il faut encore un peu attendre que tu te sois corrigé: car Dieu ne veut point d'enfant s'il ne renonce aux superstition, & qu'il ne se contente de sa propre femme sans aller aux autres, & si tu le fais nous te baptizerons, & apres ta mort ton ame s'en ira bien-heureuse avec luy. Le conseil Achevé, le bled fut porté en nostre Cabane, & m'y en retournay, où j'advertis mes confreres de tout ce qui s'estoit passé, & qu'il falloit serieusement & instamment prier Dieu pour ce pauvre peuple, à ce qu'il daignast les regarder de son oeil de misericorde, & leur donnast un temps propre & necessaire à leurs bleds, pour de là les faire admirer ses merveilles. Mais à peine eusmes-nous commencé nos petites prieres, & esté processionnellement à l'entour de nostre petite Cabane, en disans les Litanies & autres prieres & devotions, que nostre Seigneur tres bon & misericordieux fist à mesme temps cesser les pluyes: tellement que le Ciel, qui auparavant estoit par tout couvert de nuees obscures, se fist serain, & toutes ces nuees se ramasserent comme en un globe au dessus de la ville, puis tout à coup cela se fondit derriere les bois, sans qu'on en apperceust jamais tomber une seule goutte d'eau; & ce beau temps dura environ trois sepmaines, au grand contentement, estonnement & admiration des Sauvages, qui satisfaicts d'une telle faveur celeste, nous en resterent fort affectionnez, avec deliberation de faire passer en conseil: que de là en avant ils nous appelleroient leurs Peres sirituels, qui estoit beaucoup gaigné sur eux, sujet à nous de rendre infinies graces à Dieu, qui daigne faire voir ses merveilles quand il ly plaist, & est expedient à sa gloire.
Du depuis les Sauvages nous eurent une telle croyance; & avoient tant d'opinions de nous que cela nous estoit à peine, pour ce qu'ils inferoient de là & s'imaginoient que Dieu ne nous esconduiroit jamais d'aucune chose que luy demandassions, & que nous pouvions tourner le Ciel & la terre à nostre volonté (par maniere de dire); c'est pourquoy qu'il leur en falloit faire rabattre de beaucoup, & les adviser que Dieu ne fait pas tousjours miracle, & que nous n'estions pas dignes d'estre tousjours exaucez.
Il m'arriva un jour qu'estant allé visiter un Sauvage de nos meilleurs amis, grandement bon homme, & d'un naturel qui sentoit plustost son bon Chrestien; que non pas son Sauvage: Comme je discourois avec luy, & pensois monstrer nostre cachet, pour luy en faire admirer l'image, qui estoit de ls saincte Vierge, une fille subtilement s'en saisit, & le jetta de costé dans les cendres, pensant par apres le ramasser pour elle. J'estois marry que ce cachet m'avoit esté ainsi pris & desrobé, & dis à cette fille que je soupçonnois, tu te ris & te mocques à present de mon cachet que tu as desrobé; mais sçache, que s'il ne m'est rendu, que tu pleureras demain, & mourrais bien-tost: car Dieu n'ayme point les larrons; & les chastie; ce que je disois simplement, & pour l'intimider & faire rendre son larrecin, comme elle fist à la fin, l'ayant moy-mesme ramassé du lieu où elle l'avoit jetté. Le lendemain à heure de diz heures, estant retourné voir mon Sauvage, je trouvay cette fille toute esploree & malade, avec de grands vomissemens, qui la tourmentoient: estonné & marry de la voir en cet estat, je m'informay de la cause de son mal, & de ses pleurs, l'homme dist que c'estoit sur le mal que je loy avoit predit, & qu'elle estoit sur le poinct de se faire reconduire à la Nation du Petun, d'où elle estoit, pour ne point mourir hors de son pays: je la consolay alors, & luy dis qu'elle n'eust plus de peur, & qu'elle ne mourroit point pour ce coup, ny n'en seroit d'avantage malade, puisque ce cachet avoit esté retrouvé, mais qu'elle advisast une autre fois de n'estre plus meschante, & de ne plus desrober, puis que cela desplaisoit au bon JESUS, & alors elle me demanda derechef si elle n'en mourroit point, & apres que je l'en eus asseuree, elle resta entierement guerie & consolee, & ne parla plus de s'en retourner en son pays, comme elle faisoit auparavant, & vescut plus sagement à l'advenir.
Comme ils estimoient que les plus grands Capitaines de France estoient douez d'un plus grand esprit, & qu'ayans un si grand esprit, eux seuls pouvoient faire les choses plus difficiles: comme haches, cousteaux, chaudieres, &c. Ils inferoient de là, que le Roy (comme le plus grand Capitaine & le chef de nous) faisoit les plus grandes chaudieres, & nous tenans en cette qualité de Capitaines, ils nous en presentoient quelque-fois à raccommoder, & nous supplioient aussi de faire faire pancher en bas les oreilles droictes de leurs chiens, & de les rendre comme celles de ceux de France qu'ils avoient veus à Kebec: mais ils se mesprenoient, & nous supplioient en vain, comme de nous estre importuns d'aller tuer le Tonnerre, qu'ils pensoient estre un oyseau, nous demandans si les François en mangeoient, & s'il avoit bien de la graisse, & pourquoy il faisoit tant de bruit: mais je leur donnay à entendre (selon ma petite capacité) comme & en quoy ils se trompoient, & qu'ils ne devoient penser si bassement des choses; dequoy ils resterent fort contents & advouerent avec un peu de honte leur trop grande simplicité & ignorance.
Les Sauvages, non plus que beaucoup de simples gens, en s'estoient jamais imaginé que la terre fust ronde & suspendue & que l'on voyageast à l'entour du monde, & qu'il y eust des Nations au dessous de nous, ny mesme que le soleil fist son cours à l'entour: mais pensoient que la terre fust percee, & que le Soleil entroit par ce trou quand il se couchoit, & y demeuroit caché jusqu'au lendemain matin qu'il sortoit par l'autre extremité, & neantmoins ils comprenoient bien qu'il estoit plustost nuict en quelques pays, & plustost jour en d'autres: car un Huron venant d'un long voyage, nous dist en nostre Cabane, qu'il estoit desja nuict en la contree d'où il venoit, & neantmoins il estoit plein Esté aux Hurons, & pour lors environ les quatre ou cinq heures apres midy seulement.
Des ceremonies qu'ils observent à la pesche.
CHAPITRE XIX.
ESIREUX de voir les ceremonies & façons ridicules qu'ils observent à la pesche du grand poisson, qu'ils appellent Astihendo, qui est un poisson gros comme les plus grandes molues, mais beaucoup meilleur, je partis de Quieunonascaron, avec le Capitaine Auoindaon, au mois d'Octobre, & nous embarquasmes sur la mer douce dans un petit Canot, moy cinquiesme, & prismes la route du costé du Nord, où apres avoir long temps navigé & advancé dans la mer, nous nous arrestasmes & prismes terre dans une Isle commode pour la pesche, & y cabanasmes proche de plusieurs mesnages qui s'y estoient desja accommodez pour le mesme sujet de la pesche. Dés le soir de nostre arrivee, on fist un festin de deux grands poissons, qui nous avoient esté donnez par un des amis de nostre Sauvage, en passant devant l'Isle où il peschoit: car la coustume est entr'eux, que les amis se visitans les uns les autres au temps de la pesche, de se faire des presens mutuels de quelques poissons. Nostre Cabane estant dressee à l'Algoumequine, chacun y choisit sa place, aux quatre coins estoient les quatre principaux, & les autres en suitte, arrangez, les uns joignans les autres, assez pressez. On m'avoit donné un coin dés le commencement; mais au mois Novembre, qu'il commence à faire un peu de froid, je me mis plus au milieu, pour pouvoir participer è la chaleur des deux feux que nous avions, & ceday mon coin à un autre. Tous les soirs on portoit les rets environ demye-lieuë, ou une lieuë avant dans le Lac, & le matin à la poincte du jour on les alloit lever, & rapportoit-on tousjours quantité de bons gros poissons; comme Assihendos, Truites, Esturgeons, & autres qu'ils esventroient, & leur ouvroient le ventre comme l'on faict aux Molues, puis les estendoient sur des rateliers de perches dressez exprez pour les faire seicher au Soleil: que si le temps incommode, & les pluyes empeschent & nuysent à la seicheresse de la viande ou du poisson, on les faict boucaner à la fumee sur des clayes ou sur des perches, puis on serre le tout dans des tonneaux, de peur des chiens & des souris, & cela leur sert pour festiner, & pour donner goust à leur potage, principalement en temps d'hyver.

Quelques fois on reservoit des plus gros & gras Assihendos, qu'ils faisoient fort bouillir & consommer en de grande chaudieres pour en tirer l'huile, qu'ils amassoient avec une cuiller par-dessus le bouillon, & la serroient en des bouteilles qui ressembloient à nos calbasses: cet huile est aussi douce & agreable que beurre fraiz, aussi est-elle tiree d'autres bon poisson, qui est incogneu aux Canadiens, & encore plus icy. Quand la pesche est bonne, & qu'il y a nombre de Cabanes, on ne voit que festins & banquets mutuels & reciproques, qu'ils se font les uns aux autres, & se resjouissent de fort bonne grace ar ensemble, sans dissolution. Les festins qui se font dans les villages & les bourgs sont par-fois bons: mais ceux qui se font à la pesche & à la chasse sont les meilleurs de tous.
Ils prennent surtout garde de ne jetter aucune arreste de poisson dans le feu, & y en ayant jetté ils m'en tancerent fort, & les en retirerent promptement, disans que je ne faisois pas bien & que je serois cause qu'ils ne prendroient plus rien: pour ce qu'il y avoit de certains esprits, ou les esprits des poissons mesmes, desquels on brusloit les os, qui advertiroient les autres poissons de ne se pas laisser prendre, puis qu'on brusloit leurs os. Ils ont la mesme superstition à la chasse du Cerf, de l'Eslan, & des autres animaux, croyans que s'il en tomboit de la graisse dans le feu, ou que quelques os y fussent jettez, qu'ils n'en pourroient plus prendre. Les Canadiens ont aussi cette coustume de tuer tous les Eslans qu'ils peuvent attraper à la chasse, craignans qu'en en espargnant ou en laissant aller quelqu'un, il n'allast advertir les autres de fuyr & se cacher au loin, & ainsi en laissent par fois pourrir & gaster sur la terre, quand ils en ont desja assez pour leur provision, qui leur feroit bon besoin en autre temps, pour les grandes disette qu'ils souffrent souvent, particulierement quand les neiges sont basses auquel temps ils ne peuvent, que tres difficilemens, attraper la beste, & encore en danger d'en estre offencé.
Un jour, comme je pensois brusler au feu le poil d'un escureux, qu'un Sauvage m'avoit donné, ils ne le voulurent point souffrir, & me l'envoyerent brusler dehors, à cause des rets qui estoient pour lors dans la Cabane: disans qu'autrement elles le diroient aux poissons. Je leur dis que les ne voyoient goute; ils me respondirent que si, & mesme qu'elles entendoient & mangeoient. Donne-leur donc de ta Sagamité, leur dis-je, un autre replique; ce sont les poissons qui leur donnent à manger, & non point nous. Je tançay une fois les enfans de la Cabane, pour quelques vilains & impertinens discours qu'ils tenoient; il arriva que le lendemain matin ils prindrent fort peu de poisson, ils l'attribuerent à cette reprimande qui avoit esté rapportee par les rets aux poissons.
Un soir, que nous discourions des animaux du pays, voulant leur faire entendre que nous avions en France des lapins & levreaux, qu'ils appellent Quieutonmalisia, je leur en fis voir la figure par le moyen de mes doigts, en la clairté du feu qui en faisoit donner l'ombrage contre la Cabane; d'aventure & par hazard on prit le lendemain matin, du poisson beaucoup plus qu'à l'ordinaire, ils creurent que ces figures en avoient est la cause, tant ils sont simples, me priant au reste de prendre courage, & d'en faire tous les soirs de mesmes, & de leur apprendre, ce qui je ne voulois point faire, pour n'estre cause de cette superstition, & pour n'adherer à leur folie.
En chacune des Cabanes de la pesche, il y a ordinairement un Predicateur de poisson, qui a accoustumé de faire un sermon aux poissons, s'ils sont habiles gens ils sont fort recherchez, pour ce qu'ils croyent les exhortations d'un habile homme ont un grand pouvoir d'attirer les poissons dans leurs rets. Celuy que nous avions s'estimoit un des premiers, aussi le faisoit-il beau voir se demener, & de la langue & des mains quant il preschoit, comme il faisoit tous les jours apres soupper, apres avoir imposé silence, & faict ranger un chacun en sa place, couché de leur long sur le dos, & le ventre en haut comme luy. Son Theme estoit: Que les Hurons ne bruslent point les os des poissons, puis il poursuyvoit en suitte avec des affections nompareilles, exhortoit les poisson, les convioit, les invitoit & les supplioit de venir, de se laisser prendre, & d'avoir bon courage, & de ne rien craindre, puis que d'estoit pour servir à de leurs amis, qui les honorent, & ne bruslent point leurs os. Il en fit aussi un particulier à mon intention; par le commandement du Capitaine, lequel me disoit apres. Hé! bien mon Nepveu, voyla-il pas qui est bien? Ouy, mon Oncle, à ce que tu dis luy respondis-je; mais toy, & tous vous autres Hurons, avez bien peu de jugement, de prenser que les poissons entendent & ont l'intelligence de vos sermons & de vos discours. Pour avoir bonne pesche ils bruslent aussi par fois du petun, en prononçans de certains mots que je n'entends pas. Ils en jettent aussi à mesme intention dans l'eau à de certains esprits qu'ils croyent y presider, ou plustost à l'ame de l'eau (car ils croyent que toute chose materielle & insensible a une ame qui entend) & la prient à leur maniere accoustumee, d'avoir bon courage, & faire en sorte qu'ils prennent bien du poisson.