VOYAGE DU PAYS (continued 2)
Reading edition
Le matin, apres estre esveillé, & prié un peu Dieu, je desjeunois de ce peu que nostre Sauvagesse m'avoit apporté, puis ayant pris mon Cadran solaire, je sortois de la ville en quelque lieu escarté, pour pouvoir dire mon service en pais, & faire mes prieres & meditations ordinaires: estant environ midy ou une heure, je retournois è nostre Cabane, pour disner d'un peu de Sagamite, ou de quelque Citrouille cuitte; apres disner je lisois dans quelque petit livre que j'avois apporté, ou bien j'escrivois, & observant soigneusement les mots de la langue, que j'apprenois, j'en dressois des memoires que j'estudiois, & repetois devant mes Sauvages, lesquels y prenoient plaisir, & m'aydoient à me perfectionner avec une assez bonne methode, m'y disant souvent, Auiel, au lieu de Gabriel, qu'ils ne pouvoient prononcer, à cause de la lettre B, qui ne se trouve point en toute leur langue, non plus que les autres lettres labiales, asséhona, agnonra, & Séaconqua: Gabriel, prends ta plume & escris, puis ils m'expliquoient au mieux qu'ils pouvoient ce que je desirois sçavoir d'eux.
Et comme ils ne pouvoient par fois me faire entendre leurs conceptions, ils me les demonstroient par figures, similitudes & demonstrations exterieures, par-fois par discours, & quelquesfois avec un baston, traçant la chose sur la terre, au mieux qu'ils pouvoient, ou par le mouvement du corps, n'estans pas honteux d'en faire de bien indecents, pour se pouvoir mieux donner à entendre par ces comparaisons, plustost que par longs discours & raisons qu'ils eussent pû alleguer, pour estre leur langue assez pauvre en disetteuze de mots en plusieurs choses, & particulierement en ce qui est des mysteres de nostre saincte Religion, lesquels nous ne leur pouvions expliquer, ny mesme le Pater noster, sinon par periphrase, c'est à dire, que pour un de nos mots, il en falloit user de plusieurs des leurs: car entr'eux ils ne sçavent que c'est de Sanctification, de Regne celeste, du tres-sainct Sacrement, ny d'induire en tentation. Les mots de Gloire, Trinité, sainct Esprit, Anges, Resurrection, Paradis, Enfer, Eglise, Foy, Esperance & Charité, & autres infinis, ne sont pas en usage chez-eux. De sorte qu'il n'y a pas besoin de gens bien sçavans pour le commencement, mais bien de personnes craignans Dieu, patiens, & pleins de charité: & voilà enquoy il faut principalement exceller pour convertir ce pauvre peuple, & le tirer hors du peché & de son aveuglement.
Je sortois aussi fort souvent par le Bourg, & les visitois en leurs Cabanes & ménages, ce qu'ils trouvoient tres-bon, & m'en aymoient d'avantage, voyans que je traitois doucement & affablement avec eux, autrement ils ne m'eussent point veu de bon oeil, & m'eussent creu superbe & desdaigneux, ce qui n'eust pas esté le moyen de rien gaigner sur eux, mais plustost d'acquerir la disgrace d'un chacun, & se faire hayr de tous: car à mesme temps qu'un Estranger a donné à l'un d'eux quelque petit sujet ou ombrage de mescontentement ou fascherie, il est aussi-tost sceu par toute la ville de l'un à l'autre: & comme le mal est plustost creu que le bien, ils vous estiment tel pour un temps, que le mescontent vous a depeint.
Nostre Bourg estoit de ce costé là le plus proche voysin des Yroquois, leurs ennemis mortels, c'est pourquoy n m'advertissoit souvent de me tenir sur mes gardes, de peur de quelque surprise pendant que j'allois au bois pour prier Dieu, ou aux champs cueillir des Meures champestres: mais je n'y rencontray jamais aucun danger ny hazard (Dieu mercy) il y eut seulement un Huron qui bandit son arc contre moy, pensant que je fusse ennemy: mais ayant parlé il se rasseura, & me salua à la mode du pays, Quoye, puis il passa outre son chemin, & moy le mien.
Je visitois aussi par fois leur Cimetiere, qu'ils appellent Agosayé, admirant le soin que ces pauvres gens ont des corps morts De leurs parents & amis deffuncts, & trouvois qu'en cela ils surpassoient le pieté des Chrestiens puis qu'ils n'espargnent rien pour le soulagement de leurs ames, qu'ils croyent immortelles, & avoit besoin du secours des vivans. Que si par fois j'avois quelque petit ennuy, je me recreois & consolois en Dieu par la priere, ou en chantant des Hymnes & Cantiques spirituels, à la louange de sa divine Majesté, lesquels les Sauvages escoutoient avec attention & contentement, & me prioyent de chanter souvent, principalement apres que je leur eûs dict, que ces chants & Cantiques spirituels estoient des prieres que je faisois & addresois à Dieu nostre seigneur, pour leur salut & conversion.
Pendant la nuict j'entendois aussi parfois la mere de mon Sauvage pleurer, & s'affliger grandement, à cause des illusions du Diable. J'interrogeay mon Sauvage pour en sçavoir le sujet, il me fit response que c'estoit le Diable qui la travailloit & affligeoit, par des songes & representations fascheuses de la mort de ses parens, & autres imaginations. Cela est particulierement commun aux femmes plustots qu'aux hommes, à qui cela arrive plus rarement, bien qu'il s'y en trouve par-fois quelques-uns qui en deviennent fols & furieux, selon leur forte imagination, & la foiblesse de leur esprit, qui leur fait adjouter foy à ces ruseries diaboliques.
Il se passa un assez long temps apres mon arrivee, avant que j'eusse aucune cognoissance ny nouvelle du lieu où estoient arrivez mes Confreres, jusques à un certain jour que le Pere Nicolas accompagné d'un Sauvage me vint trouver de son village, qui n'estoit qu'à cinq lieuës du nostre, je fus fort resjouy de le voir en bonne santé & disposition, nonobstant les penibles travaux & disettes qu'il avoit souffertes depuis nostre departement de la traicte; mes Sauvages le receurent aussi volontiers à coucher en nostre Cabane, & luy firent festin de ce qu'ils pûrent, à cause qu'il estoit mon Frere, & à nos autres François, pour estre mes bons amys. Apres donc nous estre congratulez de nostre heureuse arrivee, & un peu discouru de ce qui nous estoit arrivé pendant un si long & penible chemin, nous advisasme d'aller trouver le Pere Joseph, qui estoit demeurant en un autre village, ç quatre ou cinq lieuës de nous; car ainsi Dieu nous avoit-il faict la grace, que sans l'avoir premedité, nous nous mismes à la conduite de personnes qui demeurassent si proches les uns des autres: mais pource que j'estois fort aymé de Oouchiarey mon Sauvage, & de la pluspart de ses parens, je ne sçavois comment l'advertir de nostre dessein, sans le mescontenter grandement. Nous trouvasmes enfin moyen de luy persuader que j'avois quelque affaire à communiquer à nostre Frere Joseph, & qu'allant vers luy il falloit necessairement que j'y portasse tout ce que j'avois, qui estoit autant à luy comme à moy, afin de prendre chacun ce qui luy appartenoit, ce qu'ayant dict, je pris congé d'eux leur donnant esperance de revenir en bref, ainsi je partis avec le bon Pere Nicolas, & fusmes trouver le Pere Joseph, qui demeuroit à Quieunonascaran, où je ne vous sçaurois expliquer la joye & le contentement que nous eusmes de nous revoir tous trois ensemble, qui ne fut pas sans en rendre graces à Dieu, le priant de benir nostre entreprise pour sa gloire, & conversion de ces pauvres infideles: en faitte, nous fismes bastir une Cabane pour nous loger où à grand-peine eusmes-nous le loisir de nous entre caresser, que je vis mes Sauvages (ennuyez de mon absence) nous venir visiter, ce qu'ils reitererent plusieurs fois, & nous nous estudions à les recevoir & traicter si humainement & civilement, que nous les gaignasmes, en sorte, qu'ils sembloient debattre de courtoisie à recevoir les François En leur Cabane, lors que la necessité de leurs affaires les jettoit à la mercy de ces Sauvages, que nous experimentasmes avoir esté utils à ceux qui doivent traiter avec eux, esperant par ce moyen de nous insinuer au principal dessein de leur conversion, seul motif d'un si long & fascheux voyage.
Or nous voyans parmy eux nous nous resolusmes d'y bastir un logement, pour prendre possession, au nom de Jesus Christ de ce pays, afin d'y faire les fonctions & exercer les ministere de nostre Mission ce qui fut cause que nous priames le Chef qu'ils nomment Garihoüa Androntia c'est à dire, Capitaine & Chef de la police, de nous le permettre, ce qu'il fit, apres avoir assemblé le Conseil des plus notables, & ouy leur advis: & apres qu'ils se furent efforcez de nous dissuader ce dessein, nous persuadans de prendre plustost logement en leurs Cabanes pour y estre mieux traitez. Nous obtinmes ce que nous desirions, leur ayans faict entendre qu'il estoit ainsi necessaire pour leur bien; car estans venus de si long pays pour leur faire entendre ce qui concernoit le salut de leurs ames, & le bien de la felicité eternelle, avec la cognoissance d'un vray Dieu, par la predication de l'Evangile, il n'estoit pas possible d'estre assez illuminez du Ciel pour les instruire parmy le tracas de la mesnagerie de leurs Cabanes, joint que desirans leur conserver l'amitié des François qui traitoient avec eux, nous aurions plus de credit à les conserver ainsi à part, que non pas quand nous serions cabanez parmy-eux. De sorte que s'estans laissez persuader par ces discours & autres semblable, ils nous dirent que nous fissions cesser les pluyes (qui pour lors estoient fort grandes & importunes) en priant ce grand Dieu, que nous appellions Pere, & nous disions ses serviteurs, afin qu'il les fist cesser, pour pouvoir nous accommoder la Cabane que nous desirions: si bien que Dieu favorisant nos prieres (apres avoir passé la nuict suyvante à le solliciter) il nous exauça, & les fit cesser si parfaictement, que nous eusmes un temps fort serain; dequoy ils furent si estonnez & ravis, qu'ils le publierent pour miracle, dont nos rendismes graces à Dieu. Et ce qui les confirma d'avantage, ce fut qu'apres avoir employé quelques jours à ce pieux travail, & apres l'avoir mis à sa perfection, les pluyes recommencerent: de sorte qu'ils publierent par tout la grandeur de nostre Dieu.
Je ne puis obmettre un gentil debat qui arrive entr'eux, à raison de nostre bastiment, d'un jeune garçon lequel n'y travaillant pas de bonne volonté, se plaignoit aux autres de la peine & du soin qu'ils se donnoient de bastir une Cabane à des gens qui ne leurs estoient point parens, & eust volontiers desiré qu'on eust delaissé la chose imparfaite, & nous en peine de loger avec eux dans leurs Cabanes, ou d'estre exposez à l'injure de l'air, & incommodité du temps: mais les autres Sauvages portez de meilleure volonté, ne luy voulurent point acquiescer, & le reprirent de sa paresse, & du peu d'amitié qu'il tesmoignoit à des personnes si recommandables, qu'ils devoient cherir comme parens & amys bien qu'estrangers, puis qu'ils n'estoient venus que pour leur propre bien & profit.
Ces bons Sauvages ont cette louable coustume entr'eux; que quand quelques-uns de leurs Concitoyens n'ont point de Cabane è se loger, tous unanimement prestent la main, & luy en font une, & ne l'abondonnent point que la chose ne soit mise en sa perfection, ou du moins que celuy ou ceux pour qui elle est destinée, ne la puisse aysement parachever: & pour obliger un chacun à un si pieux & charitable office, quand il est question d'y travailler, la chose se decide toujours en plein conseil, puis le cry s'en faict tous les jours par le Bourg, afin qu'un chacun s'y trouve à l'heure ordonnée, ce qui est un tres-bel ordre, & fort admirable pour des personnes sauvages, que nous croyons, & sont en effect, moins policées que nous. Mais pour nous, qui leur estions estranger, & arrivez de nouveau, c'estoit beaucoup, de se monstrer si humains que de nous en bastir avec une si commune & universelle affection, veu qu'ils ne donnent ordinairement rien pour rien aux estrangers, si ce n'est à des personnes qui le meritent, ou qui les ayent bien obligez, quoy qu'ils demandent tousjours, particulierement aux François, qu'ils appellent Agnouha, c'est à dire gens de fer, en leur lange, & les Canadiens & Montagnars nous sur-nomment Mistigoche, qui signifie en leur langue Canot ou Basteau de bois: ils nous appellent ainsi, à cause que nos Navires & Basteaux sont faicts de bois, & non d'escorces comme les leurs: mais pour le nom que nous donnent les Hurons, il vient de ce qu'auparavant nous, ils ne sçavoient que c'estoit de fer, & n'en avoient aucun usage, non plus que de tout autre metal ou mineral.
Pour revenir au parachevement de nostre Cabane, ils la dresserent environ à deux portées de flesches lin du Bourg, en un lieu que nous-mesmes avions choisi pour le plus commode, sur le costeau d'un fond, où passoit un beau & agreable ruisseau, de l'eau duquel nous nous servions à boire, & à faire nostre Sagamité, excepté pendant les grandes neiges de l'hyver, que pour cause du fascheux chemin; nous prenions de la neige proche de nous pour faire nostre manger, & ne nous en trouvasmes pont mal, Dieu mercy. Il est vray qu'on passe d'ordinaire les sepmaines & les mois entiers sans boire: car ne mangeant jamais rien de sallé ny espicé, & son manger quotidien n'estant que de ce bled d'Inde bouilly en eau, cela sert de boisson & de mangeaille, & nous nous trouvons fort bien de ne point manger de sel: aussi restons-nous pres de trois cens lieuës loin de toute eau sallée, de laquelle eussions pû esperer du sel. Et à mon retour en Canada, je me trouvois mal au commencement d'en manger; pour l'avoir discontinué trop longtemps; ce qui me faict croire que le sel n'est pas necessaire à la conservation de la vie, ny à la santé de l'homme.
Nostre pauvre Cabane pouvoit avoir environ vingt pieds de longueur, & dix ou douze de large, faicte en forme d'un berceau de jardin, couverte d'escorces par tout, excepté au faiste, où on avoit laissé une fente & ouverture exprez pour sortir la fumée; estoit ainsi achevée de nous-mesmes au mieux qu'il nous fut possible, & avec quelques haches que nous avions apportées, nous fismes une cloison de pieces de bois, separant nostre Cabane en deux: du costé de la porte estoit le lieu où nous faisions nostre mesnage, & prenions nostre repos, & la chambre intérieure nous servoit de Chappelle, car nous y avons dressé un Autel pour dire la saincte Messe; & y serrions encores nos ornements & autres petites commoditez, ce de peur de la main larronnesse des Sauvages nous tenions la petite porte d'escorce, qui estoit à la cloison, fermee & attachee, avec une cordelette. A l'entour de nostre petit logis nous Y accommodasme un petit jardin, fermé d'une petite pallissade, pour en oster le libre accez aux petits enfans Sauvages, qui ne cherchent qu'à mal faire pour la pluspart: les pois, herbes & autres petites choses que avions semees en ce petit jardin; y profiterent assez bien, encore que la terre en fust fort maigre, comme l'un des pires & moindres endroicts du pays.
Mais pour avoir faict nostre Cabane hors saison, elle fut couvere de tres mauvaise escorce, qui se décreva & fendit toute, de sorte qu'elle nous garentissoit peu ou point des pluyes qui nous tomboient partout, & ne nous en pouvions deffendre ny le jour ny la nuict, non plus que des neiges pendant l'hyver, de laquelle nous nous trouvions par-fois couverts le matin en nous levant. Si la pluye estoit aspre, elle esteignoit nostre feu, nous privoit du disner, & nous causoit tant d'autres incommoditez, que je puis dire avec verité, que jusqu'à ce que nous y eussions un peu remedié, qu'il n'y avoit pas un seul petit coin en nostre Cabane, où il ne pleust comme dehors, ce qui nous contraignoit d'y passer les nuicts entieres sas dormir, cherchans à nous tenir & ranger debouts ou assis en quelque petit coin pendant ces orages.
La Terre nue où nos genouils, nous servoient de table à prendre nostre repas ains comme les Sauvages, & n'avions non plus de nappes ny serviettes à essuyer nos doigts, ny de cousteau à couper nostre pain ou nos viandes: car le pain nous estoit interdict, & la viande nous estoit si rare, que nous avons passé des 6 sepmaines, & deux & trois mois entiers sans en manger, encor' n'estoit-ce que quelque petits morceau de Chien, d'Ours ou de Renard, qu'on nous donnoit en festin, excepté vers Pasques & en l'Automne, que quelques François nous firent part de leur chasse & gibier. La chandelle de quoy nous nous servions la nuict, n'estoit que de petits cornets d'escorce de Bouleau, qui estoient de peu de duree, & la clairté du feu nous servoit pour lire, escrire, & faire autres petites choses pendant les longues nuicts de l'hyver, ce qui n'estoit une petite incommodité.
Nostre vie & nourriture ordinaire estoit des mesmes mets & viandes que celles que les Sauvages usent ordinairement sinon que celle de nos Sagamites estoient un peu plus nettement accommodées, & que nous y mettions encore par fois de petites herbes, comme de la Marjolaine sauvage, & autres, pour y donner goust & saveur, au lieu de sel & d'espice; mais les Sauvages s'appercevans qu'il y en avoit, ils n'en voulurent nullement gouster, disans que cela sentoit mauvais, & par ainsi ils nous la laissoient manger en paix, sans nous en demander, comme ils avoient accoustumé de faire lors qu'il n'y en avoit point, aussi ne nous en refusoient-ils point en leurs Cabanes quand nous leur en demandions, & eux-mesmes nous en offroient souvent.
Au temps que les bois estoient en seve, nous faisions par-fois une fente dans l'escorce de quelque gros Bouleau, & tenans au dessous une escuelle, nous recevions le jus & la liqueur qui en distilloit, laquelle nous servoit pour nous fortifier le coeur lors que nous nous en sentions incommodez; mais c'est neantmoins un remede bien simple & de peu d'effect, & qui assadist plustost qu'il ne fortifie, & si nous nous en servions, c'estoit faute d'autre chose plus propre & meilleure.
Avant que de partir pour aller à la mer douce, le vin des Messes, que nous avions porté en un petit baril de deux pots, estant failly, nous en fismes d'autre avec des raisins du pays, qui estoit tres-bon & bouillit en nostre petit baril, & en deux autres bouteilles que nous avions, de mesmes qu'il eust pû faire en des plus grands vaisseaux, & si nous en eussions encore en d'autres, il y avoit moyen d'en faire une assez bonne provision, pour la grande quantité de vignes & de raisins qui sont en ce pays-là. Les Sauvages en mangent bien le raisin, mais ils ne les cultivent ny n'en font aucun vin, pour n'en avoir l'invention, ny les instrumens propres: Nostre mortier de bois, & une serviette de nostre Chappelle nous servirent de pressoir, & un Anderoqua, ou sceau d'escorces, nous servit de contenans nos petits vaisseaux n'estans capables de contenir tout nostre vin nouveau, nous fusmes contraincts, pour ne point perdre le res, d'en faire du raisiné, qui fut aussi bon que celuy que l'on faict en France, lequel nous servit aux jours de recreation & bonne feste de l'annee, à en prendre un petit sur la poincte d'un cousteau.
Pendant les neiges nous estions contraincts de nous attacher des raquettes sous les pieds, aussi bien que les Sauvages, pour aller querir du bois pour nous chauffer, qui est une tres-bonne invention: car avec icelles on n'enfonce point dans les neiges, & si on faict bien du chemin en peu de temps. Ces raquettes que nos Sauvages Hurons appellent Agnonia, sont deux ou trois fois grandes comme les nostres. Les Montagnars, Canadiens, & Algoumequins, hommes, femmes, filles & enfans avec icelles, suyvent la piste des animaux & la beste estant trouvee, & abatue à coups de flesches, & espees emmanchee au bout d'une demye picque, qu'ils sçavent dextrement darder ils se cabanent, & là se consolent, jouissent du fruict de leur travail, & sans ces raquettes ils ne pourroient courir l'Eslan ny le Cerfs, & par consequent il faudroit qu'ils mourussent de faim en temps d'hyver.
Pendant le jour nous estions continuellement visitez d'un bon nombre de Sauvages, & à diverses intentions; car les uns venoient pour l'amitié qu'ils nous portoient, & pour s'instruire & entretenir de discours avec nous: d'autres pour voir s'ils nous pourroient rien desrober, ce qui arrivoit assez souvent, jusqu'à prendre de nos cousteaux, cueilliers, escuelles d'escorce ou de bois, & autres choses qui nous faisoient besoin: & d'autres plus charitables nous apportoient de petits presens, comme du bled d'Inde, des Citrouilles, des Fezolles, & quelquesfois des petits Poissons boucanez, & en recompense nous lur donnions aussi d'autres petits presens, comme quelques aleines, fer à flesches, ou un peu de rassade à pendre à leur col, ou à leurs oreilles; & comme ils sont pauvres en meubles, empruntant quelqu'un de nos chaudrons, ils nous le rendoient tousjours avec quelque reste de Sagamité dedans, & quand il arrivoit de faire festin pour un deffunct, plusieurs de ceux qui nous aymoient nous en envoyoient, comme ils faisoient au reste de leurs parens & amys selon leur coustume. Ils nous venoient aussi souvent prier de festin; mais nous n'y allions que le plus rarement qu'il nous estoit possible, pour ne nous obliger à leur en rendre, & pour plusieurs autres bonnes raisons.
Quand quelque particulier Sauvage de nos amys nous venoit visiter, entrant chez-nous, la salutation estoit ho, ho, ho, qui est une salutation de joye, & la seule voix ho, ho, ne se peut faire que ce ne soit quasi en riant, tesmognans par là la joye & le contentement qu'ils avoient de nous voir; car leur autre salutation Quoye, qui est comme si on disoit: Qu'est-ce, que dites-vous, se peut prendre en divers sens, aussi est-elle commune envers les amys, comme envers les ennemis, qui respondent en la mesme maniere Quoye, ou bien plus gracieusement Yatoyo, qui est à dire mon amy, mon compagnon, mon camarade, ou disent Ataquen, mon frere, & aux filles Eadié, ma bonne amie, ma compagne, & quelquefois aux vieillards Yastan, mon pere, Honratinoyon, oncle, mon oncle, &c.
Ils nous demandoient aussi à petuner, & plus souvent pour espargner le petun qu'ils avoient dans leur sac, car ils n'en sont jamais desgarnis: mais comme la foule y estoit souvent si grande qu'à peine avions-nous place en nostre Cabane, nous ne pouvions pas leur en fournir à tous, & nous en excusions, en ce qu'eux-mesmes nous traictoient ce peu que nous en avions, & cette raison les rendoit contens. Une grande invention du Diable, qui fait su singe par tout est, que comme entre nous on salue de quelque devote priere celuy ou celle qui esternue, eux au contraire, poussez de Sathan, & d'un esprit de vengeance, entendans esternuer quelqu'un, leur salut ordinaire n'est que des imprécations, des injures, & la mort mesme qu'ils souhaittent & desirent aux Yroquois, & à tous leurs ennemis, dequoy nous les reprenions, mais il n'estoit pas encore entré en leur esprit que ce fust ma faict, d'autant que la vengeance leur est tellement coustumiere & ordinaire, qu'ils la tiennent comme vertu à l'endroict de l'ennemy estranger, & non toutefois envers ceux de leur propre Nation, desquels ils sçavent assez bien dissimuler et supporte un tort ou injure quand il faut. Et à ce propos, de la vengeance je diray que comme le General de la flotte assisté des autres Capitaines de navire, eussent par certaine ceremonie, jetté une espee dans la riviere sainct Laurens au temps de la traicte, en la presence de tous les Sauvages, pour asseurance aux meurtriers Canadiens qui avoient tué deux François, que leur faute leur estoit entierement pardonnee, & ensevelie dans l'oubly, en la mesme sorte que cette espee estoit perdue & ensevelie au fond des eauës. Nos Hurons, qui sçavent bien dissimuler, & qui tiennent bonne mine en cette action, estans de retour dans leur pays, tournerent toute cette ceremonie en risee, & s'en mocquerent, disans que toute la colere des François avoit esté noyee en cette espée, & que pour tuer un François on en seroit dores-navant quitte pour une douzaine de castors.
Pendant l'hyver, que les Epicerinys se vindrent cabaner au pays de nos Hurons, à trois lieuës de nous, ils venoient souvent nous visiter en nostre Cabane pour nous voir, & pour s'entretenir de discours avec nous: car comme j'ay dict ailleurs, ils sont assez bonnes gens, & sçavent les deux langues, la Huronne & la leur, ce que n'ont pas les Hurons, lesquels ne sçavent ny n'apprennent autre langue que la leur, soit par negligence ou pour ce qu'ils ont moins affaire de leurs voysins, que leurs voysins n'ont affaire d'eux. Ils nous parlerent par plusieurs fois d'une certaine Nation à laquelle ils vont tous les ans une fois à la traite, n'en estans esloignez qu'environ une Lune & demye, qui est un mois ou six sepmaines de chemin, tant par terre que par eau & riviere. A laquelle vient aussi trafiquer un certain peuple qui y aborde par mer, avec des grands basteaux ou navires de bois, chargez de diverses marchandises, comme haches, faictes en queuë de perdrix, des bas de chausses, avec les souliers attachez ensemble, souples néantmoins comme un gand, & plusieurs autres choses qu'ils eschangent pour des pelleteries. Ils nous dirent aussi que ces personnes-là ne portoient point de poil, ny à la barbe ny à la teste, (& pour ce par nous sur-nommez Teste pelles) & nous asseurerent que ce peuple leur avoit dict qu'il seroit fort ayse de nous voir, pour la façon de laquelle on nous avoit dépeinct en son endroit, ce qui nous fit conjecturer que ce pouvoit estre quelque peuple & nation policee & habituee vers la mer de la Chine, qui borne ce pays vers l'Occident comme ils aussi borné de la mer Oceane, environ les 40 degrez vers l'Orient, & esperions y faire un voyage à la premiere commodité avec ces Epicerinys, comme ils nous en donnoient quelques esperance, moyennant quelque petit present; si l'obedience ne m'eust r'appellé trop-tost en France: tant bien que ces Epicerinys ne veulent pas mener de François seculiers en leur voyage, non plus que les Montagnars & Hurons n'en veulent point mener au Saguenay, de peur de descouvrir leur bonne & meilleure traitte, & le pays où ils vont amasser quantité de pelleteries: ils ne sont pas si reserrez en nostre endroict, sçachans desja par experience, que nous ne nous meslons d'aucun autre trafic que de celuy des ames, que nous nous efforçons de gaigner à Jesus-Christ.
Quand nous allions voir & visiter nos Sauvages en leurs Cabanes, ils en estoient pour la pluspart bien ayse, & le tenoient à honneur & faveur, se plaignans de ne nous y voir pas assez souvent, & nous faisoient par-fois comme font ordinairement les Merciers & Marchands du Palais de Paris, nous appellans chacun à son foyer, & peut-estre sous esperance de quelque aleine, ou d'un petit bot de rassade, de laquelle ils sont fort curieux à se parer. Ils nous faisoient aussi bonne place sur la natte auprés d'eux au plus bel endroict, puis nous offroient à manger de leur Sagamité, y en ayant souvent quelque reste de leur pot: mais pour mon particulier j'en prenois fort rarement, tant à cause qu'il sentoit pour l'ordinaire trop le poisson puant, que pour ce que les chiens y mettoient souvent leur nez, & les enfans leur reste. Nous avions aussi fort à dégoust & à contre-coeur de voir les Sauvagesses manger les pouls d'elles & de leurs enfans; car elles les mangent comme si c'estoit chose fort excellente & de bon goust. Puis comme par-deça que l'on boit l'un à l'autre, en presentant le ver à celuy à qui on a beu, ainsi les Sauvages qui n'ont que de l'eau à boire, pour toute boisson, voulans festoyer quelqu'un, & lui mon digne d'amitié, aprés avoir petuné luy presentent le petunoir tout allumé, & nous tenans en cette qualité d'amis & de parens, ils nous en offroient & presentoient de fort bonne grace: Mais comme je ne me suis jamais voulu habituer au petun; je les en remerciois, & n'en prenois nullement, dequoy ils estoient au commencement tous estonnez, pour n'y avoir personne en tous ces pays-là, qui n'en prenne & use, pour à faute de vin & d'espices eschauffer cet estomach, & aucunement corrompre tant de cruditez provenant de leur mauvaise nourriture.
Lorsque pour quelque necessité ou affaire, il nous falloit aller d'un village à un autre, nous allions librement loger & manger en leurs Cabanes, ausquelles s'ils nous recevoient & traittoient fort humainement; bien qu'ils ne nous eussent aucune obligation, car ils ont cela de propre d'assister les passans, & recevoir courtoisement entr'eux toute personne qui ne leur est point ennemie: & à plus forte raison, ceux de leur propre Nation, qui se rendent l'hospitalité reciproque, & assistent tellement l'un l'autre, qu'ils pourvoyent à la necessité d'un chacun, sans qu'il y ait aucun pauvre mendiant parmy leurs villes & villages, & trouvoient fort mauvais entendant dire qu'il y avoit en France grand nombre de ces necessiteux & mendians, & pensoient que cela fust faute de charité qui fust en nous, & nous en blasmoient grandement.
Du pays des Hurons, & de leur villes, villages & cabanes.
CHAPITRE VI.
AIS, pour parler en general du pays des Hurons, de sa situation, des moeurs de ses habitans, & de leurs principales ceremonies & façons de faire. Disons premierement, qu'il est situé sous la hauteur de quarante-quatre degrez & demy de latitude, & deux cens trente lieuës de longitude à l'Occident, & dix de latitude, pays fort deserté; beau & agreable, & traversé de ruisseaux qui se desgorgent dedans le grand lac. On n'y voit point une face si dense de grands rochers & montagnes steriles, comme on voit en beaucoup d'autres endroicts és contrees Canadiennes & Algoumequines.

Le pays est plein de belles collines, campagnes, & de tres-belles & grandes prairies, qui portent quantité de bon foin, qui ne sert qu'à y mettre le feu par plaisir, quant il est sec: & en plusieurs endroits il y a quantité de froment sauvage, qui a l'espic comme seigle, & le grain comme de l'avoine: j'y fus trompé, pensant au commencement que j'en vis, que ce fussent champs qui eussent esté ensemencez de bon grain: je fus de mesme trompé aux pois sauvages, où il y en a en divers endroicts aussi espais, comme s'ils y avoient esté semez & cultivez: & pour monstrer la bonté de la terre, un Sauvage de Toenchen ayant planté un peu de pois qu'il avoit apportez de la traicte, rendirent leurs fruicts deux fois plus gros qu'à l'ordinaire, dequoy je m'estonnay, n'en ayant point veu de si gros, ny en France, ny en Canada.
Il y a de belles forests, peuplees de gros Chesnes, Fouteaux, Herables, Cedres, Sapins, Ifs & autres sortes de bois beaucoup plus beaux, sans comparaison, qu'aux autres Provinces de Canada que nous ayons veuës: aussi le pays est-il plus chaud & plus beau, & plus grasses & meilleures sont les terres, que plus on advance tirant au Su: car du costé du Nord les terres y sont plus pierreuses & sablonneuses, ainsi que je vis allant sur la mer douce, pour la pesche du grand poisson.
Il y a plusieurs contrees ou provinces au pays de nos Hurons qui portent divers noms, aussi bien que les diverses provinces de France: car celle où commandoit le grand Capitaine Attyonta, s'appelle Henayonon, celle d'Entauaque s'appelle Atigagnongueha, et la Nation des Ours, qui est celle où nous demeurions, sous le grand Capitaine Auoindaon, s'appelle Attingyahointan, & en ceste estendue de pays, il y a environ vingt-cinq tant villes que villages, dont une partie ne sont point clos ny fermez, & les autres sont fortifiez de fortes pallissades de bois à triples rangs entre-lassez les uns dans les autres, & redoublez par dedans de grandes & grosses escorces, à la hauteur de huict à neuf pieds, & par dessous il y a de grands arbres: puis au dessus de ces pallissades il y a des galleries ou guerittes, qu'il appellent Ondaqua, qu'ils garnissent de pierres en temps de guerre, pour ruer sur l'ennemy, & d'eau pour esteindre le feu qu'on pourroit appliquer contre leurs pallissades: nos Hurons y montent par une eschelle assez mal-façonnee & difficile, & deffendent leurs rempars avec beaucoup de courage & d'industrie.
Ces vingt-cinq villes & villages peuvent estre peuplez de deux ou trois mille hommes de guerre, au plus, sans y comprendre le commun, qui peut faire ne nombre environ trente ou quarante mille ames en tout. La principale ville avoit autre fois deux cens grandes Cabanes pleines chacune de quantité de mesnages; mais depuis peu, à raison que les bois leur manquoient, & que les terres commençoient à s'amaigrir, elle est diminuee de grandeur, separee en deux, & bastie en un autre lieu plus commode.
Leurs villes frontieres & plus proches des ennemis, sont tousjours les mieux fortifiées, tant en leurs enceintes & murailles, hautes de deux lances ou environ, & les portes & entrées qui ferment à barres, par lesquelles on est contrainct de passer de costé, & non de plein saut, qu'en l'assiette des lieux qu'ils sçavent assez bien choisir, & adviser que ce soit joignant quelque bon ruisseau, en lieu un peu eslevé, & environné d'un fossé naturel, s'il se peut, & que l'enceinte & les murailles soient basties en rond & la ville bien ramassée, laissans neantmoins une grande espace vuide entre les Cabanes & les murailles, pour pouvoir mieux combattre & se deffendre contre les ennemis qui les attaqueroient sans laisser de faire des sorties aux occasions.
Il y a de certaines contrees où ils changent leurs villes & villages, de dix, quinze ou trente ans, plus ou moins, & le font seulement lors qu'ils se trouvent trop esloignez des bois, qu'il faut qu'ils portent sur leur dos, attaché & lié avec un collier, qui prent & tient sur le front, mais en hyver ils ont accoustumé de faire de certaines traisnes, qu'ils appellent Arocha, faicte de longues planchette de bois de Cedre blanc, sur lesquelles ils mettent leur charge, & ayans des raquettes attachees sous leurs pieds, traisnent leur fardeau par-dessus les neiges, sans aucune difficulté. Ils changent leur ville ou village, lors que par succession de temps les terres sont tellement fatiguees, qu'elles ne peuvent plus porter leur bled avec la perfection ordinaire, faute de fumier, & pour ne sçavoir cultiver la terre, ny semer dans d'autres lieux, que dans les trous ordinaires.
Leurs Cabanes, qu'ils appellent Ganonchia, sont faicte, comme j'ay dict, en façon de tonnelles ou berceaux de jardins, couvertes d'escorces d'arbres, de la longueur de 25 à 30 toises, plus ou moins (car elles ne sont pas toutes egales en longueur) et six de large, laissans par le milieu une allee de 10 à 12 pieds de large, qui va d'un bout à l'autre; aux deux costez il y a une maniere d'establie de la hauteur de quatre ou cinq pieds, qui prend d'un bout de la Cabane à l'autre, où ils couchent en esté, pour éviter l'importunité des puces, dont ils ont grande quantité, tant à cause de leurs chiens qui leur en fournissent à bon escient, que pour l'eau que les enfans y font, & en hyver ils couchent en bas sur des nattes proches du feu, pour estre plus chaudement & sont arrangez les uns proches des autres, les enfans au lieu plus chaud & eminent, pour l'ordinaire, & les pere & mere apres, & n'y a point d'entre-deux ou de separation, ny de pied, ny de chevet, non plus en haut qu'en bas, & ne font autre chose pour dormir, que de se coucher en la mesme place où ils sont assis, & s'affubler la teste avec leur robe, sans autre couverture ny lict.
Ils emplissent de bois sec, pour brusler en hyver, tout le dessous de ces establies, qu'ils appellent Gayihagneu &Eindichaguet: mais pour les gros troncs ou tisons appelles Aneintuny, qui servent à entretenir le feu, eslevez un peu en haut par un des bouts, ils en font des piles devant leurs cabanes, ou les serrent au dedans des porches, qu'ils appellent Aque. Toutes les femmes s'aydent à faire cette provision de bois, qui se faict dés le mois de Mars, & d'Avrie, & avec cet ordre en peu de jours chaque mesnage est fourny de ce qui luy est necessaire.
Ils ne se servent que de tres-bon bois, aymant mieux l'aller chercher bien loin, que d'en prendre de vert, ou qui fasse fumée; c'est pourquoy ils entretiennent tousjours un feu clair avec peu de bois que s'ils ne rencontrent point d'arbres bien secs, ils en abbattent de ceux qui ont des branches seiches, lesquelles ils mettent par esclats, & couppent d'une égale longueur, comme les corrays de Paris. Ils ne se servent point du fagotage, non plus que du tronc des plus gros arbres qu'ils abbattent; car ils les laissent là pourir sur la terre, pource qu'ils n'ont point de scie pour les scier, ny l'industrie de les mettre en pieces qu'ils ne soient secs & pourris. Pour nous qui n'y prenions pas garde de si pres, nous nous contentions de celuy qui estoit plus proche de nostre Cabane, pour n'employer tout nostre temps à cette occupation.
En une Cabane il y a plusieurs feux, & à chaque feu il y a deux mesnages, l'un d'un costé, l'autre de l'autre, & telle Cabane aura jusqu'à huict, dix ou douze feux, qui font 24 mesnages, & les autres moins selon qu'elles sont longues ou petites, & où il fume à bon escient, qui faict que plusieurs en reçoivent de tres-grandes incommoditez aux yeux, n'y ayant fenestre ny aucune ouverture, que celle qui est au dessus de leur Cabane, par où la fumee sort. Aux deux bouts il y a à chacun un porche, & ces porches leur servent principalement à mettre leurs grandes cuves ou tonnes d'escorces dans quoy ils serrent leur bled d'Inde, apres qu'il est bien sec & esgrené. Au milieu de leur logement il y a deux grosses perches suspendues, qu'ils appellent Oaayonta où ils pendent leur cramaliere, & mettent leurs habits, vivres & autres choses, de peur des souris, & pour tenir les choses seichement: Mais pour le poisson duquel ils font provision pour leur hyver, apres qu'il est boucané, ils le serrent en des tonneaux d'escorce, qu'ils appellent Acha, excepté Leinchataon, qui est un poisson qu'ils n'esventrent point, & lequel ils pendent au haut de leur Cabane, attaché avec des cordelettes, pour ce qu'enfermé en quelque tonneau il sentiroit trop mauvais, & se pourriroit incontinent.
Crainte du feu, auquel ils sont assez sujets, ils serrent souvent en des tonneaux ce qu'ils ont de plus precieux, & les enterrent en des fosses profondes qu'ils font dans leurs Cabanes, puis les couvrent de la mesme terre, & cela les conserve non seulement du feu, mais aussi de la main des larrons, pour n'avoir autre coffre ny armoire en tout leur mesnage, que ces petits tonneaux. Il set vray qu'ils se font peu souvent du tort les uns aux autres, mais encore s'y en trouve-t'il par-fois de meschans, qui leur font du desplaisir quand il ne pensent estre descouverts, & que ce soit principalement quelque chose à manger.
Exercice ordinaire des hommes & des femmes.
CHAPITRE VII.
E bon legislateur des Atheniens, Solon, fit une Loy, dont Amasis, Roy d'Egypte, avoit esté jadis Autheur: Que chacun monstre tous les ans d'où il vit, par devant le Magistrat, autrement à faute de ce faire qu'il soit puny de mort. L'occupation de nos Sauvages est la pesche, la chasse, & la guerre; aller à la traicte, faire des Cabanes & Canots, où les outils propres à cela. Le reste du temps ils le passent en oysiveté, à jouer, dormir, chanter, dancer, petuner, ou aller en festins & ne veulent s'entremettre d'aucun autre ouvrage qui soit du devoir de la femme, sans grande necessité.

L'exercice du jeu est tellement frequent & coustumier entr'eux, qu'ils y employent beaucoup de temps, & par-fois tant les hommes que les femmes, jouent tout ce qu'elles ont, & perdent aussi gayement & patiemment, quand la chanse ne leur en faict point, que s'ils n'avoient rien perdu, & en ay veus en retourner en leur village tous nuds, & chantans, apres avoir tout laissé au nostre, & est arrivé une fois entre les autres, qu'un Canadien perdit & sa femme & ses enfans au jeu contre un François, qui luy furent neantmoins rendus par apres volontairement.
Les hommes ne s'addonnent pas seulement au jeu de paille, nommé Aescaya, qui sont trois ou quatre cens de petits joncs blancs egalement couppez, de la grandeur d'un pied ou environ: mais aussi à plusieurs autres sortes de jeu; comme de prendre une grande escuelles de bois, & dans icelle avoir cinq ou six noyaux ou petites boulettes un peu plattes, de la grosseur du bout du petit doigt, & peintes de noir d'un costé, & blanche & jaune de l'autre: & estans tous assis à terre en rond, à leur accoustumée, prennent tour à tour, selon qu'il escher, cette escuelle, avec les deux mains, qu'ils eslevent un peu de terre, & à mesme temps l'y reposent, & frappent un peu rudement, de sorte que ces boulettes sont contraintes de se retourner & sauter, & voyent comme au jeu des dez, de quel costé elles se reposent, & si elles font pour eux, pendant que celui qui tient l'escuelle la frappe, & regarde à son jeu, il dit continuellement: & sans intermission, Tet, tet, tet, tet, pensant que cela excite & faict bon jeu pour luy. Mais le jeu des femmes & filles, auquel s'entretiennent aussi par-fois des hommes & garçons avec elles est particulierement avec cinq ou six noyaux, comme ceux de nos abricots, noirs d'un costé, lesquels elles prennent avec la main, comme on faict les dez, puis les jettent un peu en haut, & estans tombez sur un cuir, ou peau estendue contre terre exprez, elles voyent ce qui faict pour elles, & continuent à qui gaignera les coliers, oreillettes ou autres bagatelles qu'elles ont, & non jamais aucune monnoye; car ils n'en ont nulle cognoissance ny usage; ains mettent, donnent & eschangent une chose pour une autre, en tout le pays de nos Sauvages.
Je ne puis obmettre aussi qu'ils pratiquent en quelques-uns de leurs villages, ce que nous appellons en France porter les mommons: car ils deffient & invitent les autres villes & villages de les venir voir, jouer avec, & gaigner leurs ustencilles, s'il escher, & cependant les festins ne manquent point: car pour la moindre occasion la chaudiere est tousjours preste, & particulierement en hyver, qui est le temps auquel principalement ils se festinent les uns les autres. Ils ayment la peinture, & y reussissent assez industrieusement, pour des personnes qui n'y ont point d'art ny d'instrumens propres, & font neantmoins des representations d'hommes, d'animaux, d'oyseaux & autres grotesques; tant en relief de pierres, bois & autres semblables matieres, qu'en platte peinturé sur leurs corps, qu'ils font non pour idolatrer, mais pour se contenter la veuë, embellir leurs Calumets & Petunoirs, & pour orner le devant de leurs Cabanes.
Pendant l'hyver, du filet que les femmes & filles ont filé, ils font des rets & fillets à pescher & prendre le poisson en esté, & mesme en hyver sous la glace à la ligne, ou à la seine, par le moyen des trous qu'ils y font en plusieurs endroits. Ils font aussi des flesches avec le cousteau fort droicte & longues, & n'ayans point de cousteaux, ils se servent de pierres trenchantes, & les empennent de plumes de queuës & d'aisles d'Aigles, par ce qu'icelles sont fermes & se portent bien en l'air: La poincte avec une colle forte de poisson ils y accommodent une pierre aceree, ou un os, ou des fers, que les François leur traictent. Ils font aussi des masses de bois pour la guerre, & des pavois qui couvrent presque tout le corps, & avec des boyaux ils font des cordes d'arcs & des raquettes, pour aller sur la neige, au bois & à la chasse.
Ils font aussi des voyages par terre, aussi bien que par mer, & les rivieres, & entreprendront (chose incroyable) d'aller dix, vingt, trente & quarante lieuës par les bois, sans porter aucun vivres sinon du petun & un fuzil, avec l'arc au poing, & le carquois sur le dos. S'ils sont pressez de la soif, & qu'ils n'ayent point d'eau, ils ont l'industrie de succer les arbres, particulierement les Fouteaux, d'où distile une douce & fort agreable liqueur, comme nous faisions aussi, au temps que les arbres estoient en seve. Mais lors qu'ils entreprennent des voyages en pays lointain, ils ne les font point pour l'ordinaire inconsiderement, & sans en avoir eu la permission des Chefs, lesquels en un conseil particulier ont accoustumé d'ordonner tous les ans, la quantité des hommes qui doivent partir de chaque ville ou village, pour ne les laisser desgarnis de gens de guerre, & quiconque voudroit partir autrement, le pourroit faire à toute rigueur; mais il seroit blasmé, & estimé fol & imprudent.
J'ay veu plusieurs Sauvages des villages circonvoysins, venir à Quieunonascayan, demander congé à Onoyotandi, frere du grand Capitaine Auoindaon, pour avoir la permission d'aller au Saguenay: car il se disoit Maistre & Superieur des chemins & rivieres qui y conduisent, s'entend jusques hors le pays des Hurons. De mesme il falloit avoir la permission d'Auoindaon pour aller à Kebec, & comme chacun entend d'estre maistre en son pays, aussi ne laissent-ils passer aucun d'une autre Nation Sauvage par leur pays, pour aller à la traicte, sans estre recogneus & gratifiez de quelque present: ce qui se faict sans difficulté, autrement on leur pourroit donner de l'empeschement, & faire du desplaisir.
Sur l'hyver, lors que le poisson se retire sentant le froid, les Sauvages errans, comme sont les Canadiens, Algoumequins & autres, quittent les rives de la mer & des rivieres, & se cabanent dans les bois, là où ils sçavent qu'il y a de la proye. Pour nos Hurons, Honqueronons & peuples Sedentaires, ils ne quittent point leurs Cabanes, & ne transportent point leurs villes & villages, que (pour les raisons & causes que j'ay deduite ci-dessus au Chapitre sixiesme).
Lors qu'ils ont faim ils consultent l'Oracle, & apres ils s'en vont l'arc en main, & le carquois sur le dos, la part que leur Oki leur a indiqué, ou ailleurs où ils pensent ne point perdre leur temps. Ils ont des chiens qui les suyvent, & nonobstant qu'ils ne jappent point; toutesfois ils sçavent fort bien descouvrir le giste de la beste qu'ils cherchent, laquelle estant trouvee ils la poursuyvent courageusement, & ne l'abandonnent jamais qu'ils ne l'aye terrasse, & enfin l'ayant navree à mort ils la font tant harceler par leurs chiens, qu'il faut qu'elle tombe. Lors ils luy ouvrent le ventre, baillent la curee aux chiens, festinent, & emportent le reste. Que si la beste, pressee de trop prés, rencontre une riviere, la mer ou un lac, elle s'eslance librement dedans: mais nos Sauvages agiles & dispos sont aussi tost apres avec leurs Canots, s'il s'y en trouve, & puis luy donnent le coup de la mort.
Leurs Canots sont de 8 à 9 pas de long & environ un pas, ou pas & demy de largeur par le milieu, & vont en diminuant par les deux bouts, comme la navette d'un Tessier, & ceux-là sont des plus grands qu'ils fassent; car ils en ont encore d'autres plus petits, desquels ils se servent selon l'occasion & la difficulté des voyages qu'ils ont à faire. Ils sont fort sujets à tourner, si on ne les sçait bien gouverner, comme estans faits d'escorce de Bouleau, renforcés par le dedans de petits cercles de Cedre blanc, bien proprement arrangez, & sont si léger qu'un homme en porte aysement un sur sa teste, ou sur son espaule, chacun peut porter la pesanteur d'une pippe, & plus ou moins, selon qu'il est grand. On faict aussi d'ordinaire par chacun jour, quant l'on est pressé, 25 ou 30 lieuës dans lesdicts Canots, pourveu qu'il n'y ait point de saut à passer, & qu'on aille au gré du vent & de l'eau: car ils vont d'une vitesse & legereté si grande, que je m'en estonnois, & ne pense pas que la poste peust aller plus viste, quand ils sont conduits par de bons Nageurs.
De mesme que les hommes ont leur exercice particulier, & sçavent ce qui est du devoir de l'homme, les femmes & filles aussi se maintiennent dans leur condition & font paisiblement leurs petits ouvrages, & les oeuvres serviles: elles travaillent ordinairement plus que les hommes, encore qu'elles n' y soient point forcees ny contraintes. Elles ont le soin de la cuisine & du mesnage, de semer & cueillir les bleds, faire les farines, accommoder le chanvre & les escorces, & de faire la provision de bois necessaire. E pour ce qu'il leur reste encore beaucoup de temps à perdre, elles l'employent à jouer, aller aux dances, & festins, à deviser & passer le temps, & faire tout ainsi comme il leur plaist du temps qu'elles ont de bon, qui n'est pas petit, veu mesmes qu'elles ne sont admises en plusieurs de leurs festins, ny en aucun ce leurs conseils, ny à faire leurs Cabanes & Canots, entre nos Hurons.
Elles ont l'invention de filer le chanvre sur leur cuisse, n'ayans pas l'usage de la quenouille & du fuseau, & de ce filet les hommes en lassent leurs rets & filets, comme j'ay dit. Elles pilent aussi le bled pour la cuisine, & en font rostir dans les cendres chaudes, puis en tirent la farine pour leurs marys, qui vont l'esté trafiquer en d'autres Nations esloignées. Elles font de la poterie, particulierement des pots tous ronds, sans ances & sans pieds, dans quoy elles font cuire leurs viandes, chair ou poisson. Quand l'hyver vient, elles font des nattes de joncs, dont elles garnissent les portes de leurs Cabanes, & en font d'autres pour s'asseoir dessus, le tout fait proprement. Les femmes des Cheveux Relevez mesmes, baillent des couleurs aux joncs, & font des compartimens d'ouvrages avec telle mesure qu'il n'y a que redire. Elles couroyent & addoucissent les peaux de Castor & d'Eslan, & autres, aussi bien que nous sçaurions faire icy, dequoy elles font leurs manteaux ou couvertures, & y peignent des passements & bigarures, qui ont fort bonne grace.
Elles font semblablement des paniers de jonc, & d'autres avec des escorces de Bouleaux pour mettre des fezoles, du bled & des pois, qu'ils appellent Acointa, de la chair, du poisson, & autres petites provisions: elles font aussi comme une espece de gibesiere de cuir, ou sac à petun, sur lesquels elles font des ouvrages dignes d'admiration, avec du poil de porc-espic, coloré de rouge, noir, blanc & bleu, qui sont les couleurs qu'elles sont si vives, que les nostres ne semblent point en approcher. Elle s'exercent aussi à faire des escuelles d'escorces, pour boire & manger, & mettre leurs viandes & menestres. De plus, les escharpes, carquans, & brasselets qu'elles & leurs hommes portent, sont de leur ouvrages: & nonobstant qu'elles ayent beaucoup plus d'occupation que les hommes lesquels tranchent du Gentil-homme entr'eux, & ne pensent qu'à la chasse, à la pesche ou à la guerre, encore ayment-elles communément leurs marys plus que ne font pas celles de deça: & s'ils estoient Chrestiens ce seroient des familles avec lesquelles Dieu se plairoit & demeureroit.
Comme ils défrischent, sement & cultivent leurs terres & apres comme ils accomodent le bled & les farines, & de la façon d'apprester leur manger.
CHAPITRE VIII
EUR coustume est, que chaque mesnage vit de ce qu'il pesche, chasse & seme, ayans autant de terre comme il leur est necessaire: car toutes les forests, prairies & terres non défrichées sont en commun, & est permis à un chacun d'en désfrischer & ensemencer autant qu'il veut, qu'il peut, & qu'il luy est necessaire; & cette terre ainsi défrichee demeure à la personne autant d'annees qu'il continue de la cultiver & s'en servir, & estant entierement abandonnee du maistre, s'en sert par apres qui veut, & non autrement. Ils les défrichent avec grand peine, pour n'avoir des instrument propres: ils coupent les arbres à la hauteur de deux ou trois pieds de terre, puis ils esmondent toutes les branches, qu'ils font brusler au pied d'iceux arbres pour les faire mourir, & par succession de temps en ostent les racines; puis les femmes nettoyent bien la terre entre les arbres & beschent de pas en pas une place ou fossé en rond, où ils sement à chacune 9 ou 10 grains de Maiz, qu'ils ont premierement choisi, trié & fait tremper quelques jours en l'eau, & continuent ainsi, jusques à ce qu'ils en ayent pour deux ou trois ans de provisions: soit par la crainte qu'il ne leur succede quelque mauvaise annee, ou bien pour l'aller traicter en d'autres Nations pour des pelleteries, ou autres choses qui leur font besoin, & tous les ans sement ainsi leur bled aux mesmes places & endroits, qu'ils rafraischissent avec leur petite pelle de bois, faicte en la forme d'une oreille, qui a un manche au bout; le reste de la terre n'est point labouré, ains seulement nettoyé des meschantes herbes: de sorte qu'il semble que ce soient tous chemins, tant ils sont soigneux de tenir tout net, ce qui estoit cause qu'allant par-fois seul de village à autre, je m'esgarois ordinairement dans ces champs de bled, plustost que dans les prairies & forests.

Le bled estant donc ainsi semé, à la façon que nous faisons les febves, d'un grain sort seulement un tuyau ou canne, & la canne rapporte deux ou trois espics, & chaque espic rend cent, deux cents, quelques fois 400 grains & y en a tel qui en rend plus. La canne croist à la hauteur de l'homme, & plus, & est fort grosse (il ne vient pas si bien & si haut, ny l'espic si gros, & le grain si bon en Canada ny en France que là.) Le grain meurit en quatre mois, & en de certains lieux en trois: apres ils le cueillent, & le lient par les fueilles retroussées en haut, & l'accomodent par pacquets, qu'ils pendent tous arrangez le long des Cabanes, de haut-en-bas, en des perches qu'ils accommodent en forme de ratelier, descendant jusqu'au bord devant l'establie, & tout cela est si proprement ajancé, qu'il semble que ce soient tapisseries rendues le long des Cabanes, & le grain estant bien sec & bon à serrer, les femmes & filles l'estrenent nettoyent & mettent dans leurs grandes cuves ou tonnes à ce destinees, & posees en leur porche, ou en quelque coin de leurs Cabanes.
Pour le manger en pain, ils font premierement un peu bouillir le grain en l'eau, puis l'essuyent, & le font un peu seigner: en apres ils le broyent, le paistrissent avec de l'eau tiede, & le font cuire sous la cendre chaude, enveloppé de fueilles de bled, & à faute de fueilles le lavent apres qu'il est cuit: s'ils ont des Fezole ils en font cuire dans un petit pot, & en meslent parmy la paste sans les escacher, ou bien des fraizes, des bluës, framboises, meures champestres, & autres petits fruicts secs & verts, pour luy donner goust & le rendre meilleur, car il est fort fade de soy, si on n'y mesle de ces petits ragousts. Ce pain, & toute autre sorte de biscuit que nous usons, ils l'appellent Andatayoni, excepté le pain mis & accommodé comme deux balles jointes ensembles, enveloppé entre des fueilles de bled d'Inde, puis bouilly & cuit en l'eau, & non sous la cendre, lequel ils appellent d'un nom particulier Coinkia. Ils font encore du pain d'une autre sorte, c'est qu'ils cueillent une quantité d'espics de bled, avant qu'il soit du tout sec et meur, puis les femmes, filles & enfans avec les dents en destachent les grains, qu'il rejettent par apres avec la bouche dans de grandes escuelles qu'elles tiennent aupres d'elles & puis on l'acheve de piler dans le grand Mortier: & pour ce que cette paste est fort molasse, il faut necessairement l'envelopper dans des fueilles pour la faire cuire sous les cendres à l'acccoustumée; ce pain masché est le plus estimé entr'eux, mais pour moy je n'en mangeois que par necessité & à contre-coeur, à cause que le bled avoit esté ainsi à demy masché, pilé & pestry avec les dents des femmes, filles & petits enfans.
Le pain de Maiz, & la Sagamité qui en est faicte, est de fort bonne substance, & m'estonnois de ce qu'elle nourrid si bien qu'elle faict: car pour ne boire que de l'eau en ce pays-là, & ne manger que fort peu souvent de ce pain, & encore plus rarement de la viande, n'usans presque que des seuls Sagamités, avec un bien peu de poisson, on ne laisse pas de se bien porter, & estre en bon poinct, pourveu qu'on en ais suffisamment, comme n'en manque point dans le pays; mais seulement en de longs voyages, où l'on souffre souvent de grandes necessitez.
Ils diversifient & accomodent en plusieurs façons leur bled pour le manger; car comme nous sommes curieux de diverses saulces pour contenter nostre appetit, aussi sont-ils soigneux de faire leur Menestre de diverses manieres, pour la trouver meilleure, & celle qui me sembloit la plus agreable, estoit la Neintahouy; puis l'Eschionque. La Neintahouy se faict en cette façon. Les femmes font rostir quantité d'espics de bled, avant qu'il soit entierement meur, les tenans appuyez contre un baston couché sur deux pierres devant le feu, & les retournant de costé & d'autre, jusqu'à ce qu'ils soient suffisamment rostis, ou pour avoir plustost faict, elles mettent & retirent de dedans un monceau de sable, pemierement bien eschauffé d'un bon feu qui aura esté faict dessus, puis en destachent les grains, & les font encore seicher au Soleil, & espandus sur des escorces, apres qu'i est assez sec ils les serrent dans un tonneau, avec le tiers ou le quart de leur Fezole, appelée Ogaressa, qu'ils meslent parmy; & quand ils en veulent manger ils le font bouillir ainsi entier en leur pot ou chaudiere, qu'ils appellent Anoc, avec un peu de viande ou de poisson, fraiz ou sec, s'ils en ont.
Pour faire de l'Eschionque, ils font griller dans les cendres de leur foyer, meslees de sable, quantité de bled sec, comme si c'estoient pois, puis ils pilent ce Maiz fort menu, & apres avec un petit vent d'escorce ils en tirent la fine fleur, & cela est l'Eschionque: cette farine se mange aussi bien seiche que cuite ne un pot, ou bien destrempee en eau, tiede ou froide. Quand on la veut faire cuire on la met dans le bouillon, où l'on aura premierement fait cuire quelque viande ou poisson qui y sera demincé, avec quantité de citrouille, si on veut, sinon dans le bouillon tout clair, & en telle quantité que la Sagamité en soit suffisamment espaisse, laquelle on remue continuellement avec une Espatule, par eux appellee Estoqua, de peur qu'elle ne se tienne par morceaux; & incontinent apres qu'elle a un peu bouilly on la dresse dans les escuelles, avec un peu d'huile ou de graisse fondue par dessus, si l'on en a, & cette Sagamité est fort bonne, & rassasie grandement. Pour le gros de cette farine, qu'ils appellent Acointa, c'est à dire pois (car ils luy donnent le mesme nom qu'à nos pois) ils le font bouillir à part dans l'eau, avec du poisson, s'il y en a, puis le mangent. Ils font de mesme du bled qui, n'est point pilé; mais il est fort dur à cuire.
Pour la Sagamité ordinaire, qu'ils appellent Orrer, c'est du Maiz cru, mis en farine, sans en separer ny la leur ny le pois, qu'ils font bouillir assez clair, avec un peu de viande ou poisson, s'ils en ont, & y meslent aussi par-fois des citrouilles decouppees par morceaux, s'il en est la saison, & assez souvent rien du tout: de peur que la farine ne se tienne au fond du pot, ils la remuent souvent avec l'Estoqua puis le mangent; c'est le potage, la viande & le mets quotidien, & n'y a rien plus à attendre pour le repas; car lors mesme qu'ils ont quelque peu de viande ou poisson à départir entr'eux (ce qui arrive rarement excepté au temps de la chasse ou de la pesche) il est partagé, & mangé le premier auparavant le potage ou Sagamité.
Pour le Leindohy ou bled puant, ce sont grande quantité d'espys de bled, non encore tout sec & meur, pour estre plus susceptible à prendre odeur, que les femmes mettent en quelque mare ou eau puante, par l'espace de deux ou trois mois, au bout desquels elles les en retirent, & cela sert à faire des festins de grande importance, cuit comme la Neintahouy, & ainsi en mangent de grillé sous les cendres chaudes, lechans leurs doigts au maniement de ces espys puants, de mesme que si c'estoient canne de sucre, quoy que le goust & l'odeur en soit tres-puante, & infecte plus que ne sont les esgouts mesmes, & ce bled ainsi pourry n'estoit point ma viande, quelque estime qu'ils en fissent, ny ne maniois pas volontiers des doigts ny de la main, pour la mauvaise odeur qu'il y imprimoit & laissoit par plusieurs jours: aussi ne m'en presenterent ils plus, lors qu'ils eurent recogneu le dégoust que j'en avois. Ils font aussi pitance de glands, qu'ils font bouillir en plusieurs eauës pour en oster l'amertume, & les trouvois assez bons: ils mangent aussi d'aucunes fois d'une certaine escorce de bois crue, semblable au saulx, de laquelle j'ay mangé à l'imitation des Sauvages; mais pour des herbes ils n'en mangent point du tout, ny cuites ny crues, sinon de certaines racines qu'ils appellent sondhyararre, & autres semblables.
Auparavant l'arrivee des François au pays des Canadiens, & des autres peuples errans, tout leur meuble n'estoit que de bois, d'escorces ou de pierres, de ces pierres, ils en faisoient les haches & cousteaux, & du bois & l'escorce ils en fabriquoient toutes les autres ustenciles & pieces de mesnage, & mesme les chaudieres, bacs ou auges à faire cuire leur viande, laquelle ils faisoient cuire, ou plustost mortifier en cette maniere.
Ils faisoient chauffer & rougir quantité de graiz & cailloux dans un bon feu, puis les jettoient dans la chaudiere pleine d'eau, en laquelle estoit la viande ou le poisson à cuire, & à mesme temps les en retiroient, & en remettoient d'autres en leur place, & à succession de temps l'eau s'eschauffoit, & cuisoit ainsi aucunement la viande. Mais pour nos Hurons, & autres peuples & nations Sedentaires, ils avoient (comme ils ont encore) l'usage & l'industrie de faire des pots de terre, qu'ils cuisent en leur foyer, & sont fort bons, & ne se casse point au feu, encore qu'il n'y ait point d'eau dedans; mais ils ne peuvent aussi souffrir long-temps d'humidité & l'eau froide, qu'ils ne s'attendrissent & cassent, ou moindre heurt qu'on leur donne, autrement ils durent fort long temps. Les Sauvages les font, prenans de la terre propre, laquelle ils nettoyent & pétrissent tres-bien, y meslans parmy un peu de graiz, puis la masse estant reduite comme une boule, elles y font un trou avec le poing, qu'ils agrandissent toujours, en frappant par dedans avec une petite palette de bois, tant & si longtemps qu'il est necessaire pour les parfaire: ces pots sont faits sans pieds & sans ances, & tous ronds comme une boule, excepté la gueule qui sort un peu en dehors.
De leurs festins & convives.
CHAPITRE IX.
E grand Philosophe Platon cogonoissant le dommage que le vin apporte à l'homme, disoit qu'en partie les dieux l'avoient envoyé cà-bas pour faire punition des hommes, & prendre vengeance de leurs offences, les faisans (apres qu'ils sont yvres) tuer & occire l'un l'autre.

Quand quelqu'un de nos Hurons veut faire festin à ses amys, il les envoye inviter de bonne heure, comme l'on faict icy; mais personne ne s'excuse entr'eux, & tel sort d'un festin, qui du mesme pas s'en va à un autre; car ils rendroient un affront d'estre esconduits, s'il n'y avoit excuse vrayement legitime. Le monde estant invité, on met la chaudiere sur le feu, grande oou petite, selon le nombre des personnes qu'on doit avoir: tout estant cuit & prest à dresser, on va diligemment advertir ses gens de venir, leur disans à leur mode, Saconcheta, Saconcheta, c'est à dire, venez au festin, venez au festin (qui est un mot qui ne derive point pourtant du mot de festin, car Agochin, entr'eux, veud dire festin) lesquels s'y en vont à mesme temps, & y portent gravement chacun devant soy en leurs deux mains, leur escuelles & la cueillier dedans: que si c'estoient Algoumequins qui fissent le festin, les Hurons y porteroient chacun un peu de farine dans leurs escuelles, à raison que ces Aquaniaqués en sont pauvres & disetteux. Entrans dans la Cabane, chacun s'assied sur les Nattes de costé & d'autres de la Cabane, les hommes au haut bout, & les femmes & enfans plus bas tout de suite. Estans entrez on dit les mots, apres lesquels il n'est loisible à personne d'y plus entrer; fust-il un des conviez ou non, ayans opinion que cela apportereoit mal-heur, ou empescheroit l'effect du festin, lequel est tousjours faict à quelque intention bonne ou mauvaise.
Les mots du festin sont, Nequarré la chaudiere est cuite (prononcez hautement & distinctement par le Maistre du festin, ou par un autre deputé par luy) tout le monde respond: Ho, & frappent du poing contreterre; Gaoninon Youry, il y a un chien de cuit: si c'est du cerf, ils disent Sconoton Youry, & ainsi des autres viandes, nommant l'espece ou les choses qui sont dans la chaudiere, les unes apres les autres, & tous respondent Ho à chaque chose, puis frappent & donnent du poing contre terre, comme demonstrans & approuvans la valeur d'un tel festin: cela estant dicte, ceux qui doivent servir, vont de rang en rang prendre les escuelles d'un chacun, & les emplissent de brouet avec leurs grandes cueilliers, & recommencent & continuent tousjours à remplir, tant que la chaudiere soit vuide, il faut aussi que chacun mange ce qu'on luy donne, & s'il ne le peut, pour estre trop soul, il faut qu'il se rachete de quelque petit present envers le Maistre du festin, & avec cela il faut qu'il fasse achever de vuider son escuelle par un autre; tellement qu'il s'y en trouve qui ont le ventre si plein, qu'il ne peuvent presque plus respirer.
Apres que tout est faict, chacun se retire sans boire; car on n'en presente jamais si on n'en demande particulierement, ce qui arrive fort rarement; aussi ne mangent-ils rien de trop salé ou espicé, qui les pust provoquer à boire de l'eau, qu'ils ont pour toute boisson, ce qui est un grand bien pour eviter les dissolutions noises & querelles que le vin, ou autre boisson yvrante leur pourroit causer, comme à beaucoup de nos buveurs & yvrongnes: car ils ont cela par-dessus eux, qu'ils sont plus retenus & graves, avec un peu de superbe pourtant, vont aux festins d'un pas modeste, & representans des Magistrats, s'y comportent avec la mesme modestie & silence, & s'en retournent en leurs maisons & cabanes avec la mesme sagesse: de maniere que vous diriez voir en ces Messieurs là, les vieillards de l'ancienne Lacedemone, allans à leur brouet.
Ils font quelquefois des festins où l'on ne prend rien que du petun, avec leur pippe ou calumet, qu'ils appellent Anondahoin: & en d'autres où l'on ne mange rien que du pain ou fouasse pour tout mets, & pour l'ordinaire ce sont festins de songerie, ou qui ont esté ordonnez par le Medecin; les songes, resveries & ordonnances duquel sont tellement bien observees, qu'ils n'en obmettroient pas un seul iota: qu'ils n'en fassent toutes les façons, pour l'opinion & croyance qu'ils y ont. Aucunes fois il faut que tous ceux qui sont au festin soient à plusieurs pas l'un de l'autre, sans s'entre-toucher. Autres fois quand les festinez sortent, l'adieu & remerciement qu'ils doivent faire, est une laide grimace au Maistre du festin, ou au malade, à l'intention duquel, le festin aura esté faict. A d'autres, il ne leur est permis de lascher du vent 24 heures, dans lequel temps s'ils faisoient au contraire, ils se persuaderoient qu'ils mourroient, tant ils sont ridicules & superstitieux à leurs songes; quoy qu'ils mangent de l'Andataroni, c'est à dire fouasse ou galette, qui sont choses fort venteuses. Quelquesfois il faut qu'apres qu'ils sont bien saoulx, & ont le ventre bien plein, qu'ils rende gorge, & revomissent aupres d'eux tout ce qu'ils ont mangé, ce qu'ils font facilement. Ils en font de tant d'autres sortes & de si impertinents, que cela seroit ennuyeux à lire, & trop-long à escrire; c'est pourquoy je m'en deporte, & me contente de ce que j'en ay escrit, pour contenter aucunement les plus curieux des ceremonies estrangeres.
De quelque animal que se fasse le festin, la teste entiere est tousjours donnee & presentee au principal Capitaine, ou à un autre des plus vaillans de la trouppe, à la volonté du Maistre de festin, pour tesmoigner que la vaillance & la vertu sont en estime; comme nous remarquons chez Homere aux festins des Heros, qu'on leur envoyoit quelque piece de boeuf pour honorer leur vertu, ce qui semble estre un tesmoignage tiré de la Nature, puisque ce que nous trouvons avoir esté pratiqué és festins solennels des Grecs, peuples polis, se rencontre en ces Sauvages, par l'inclination de la Nature, sans cette politesse.
Pour les autres conviez, qui sont de moindre consideration, si la beste est grosse, comme d'un Ours, d'un Eslan, d'un Esturgeon, ou bien de quelque homme de leurs ennemis, chacun a un morceau du corps, & le reste est demincé dans le brouet pour le rendre meilleur. C'est aussi la coustume que celuy qui faict le festin ne mange point pendant iceluy; ains petune, chante, ou entretient la compagnie de quelques discours: J'y en ay veu quelques-uns manger, contre leur coustume, mais pas souvent.
Et pour dresser la jeunesse à l'exercice des armes, & les rendre recommandables par le courage & la prouesse qu'ils estiment grandement, ils ont accoustumé de faire des festins de guerre, & de resjouyssance, ausquels les vieillards mesmes, & les jeunes hommes à leur exemple, les uns apres les autres, ayans une hache en main, ou quelqu'autre instrument de guerre, font des merveilles de s'escrimer & combattre d'un bout à l'autre de la place où se faict le festin, comme si en effect ils estoient aux prises avec l'ennemy: & pour s'exciter & esmouvoir encore d'avantage à cet exercice, fair voir que dans l'occasion ils ne manqueroient pas de courage; ils chantent d'un ton menaçant & furieux, des injures, imprecations & menaces contre leurs ennemis, & se promettent une entiere victoire sur eux. Si c'est un festin de victoire & de resjouyssance, ils chantent d'un ton plus doux & agreable, les louanges de leurs braves Capitaines qui ont bien tué de leurs ennemis, puis se rassoient, & un autre prend la place, jusqu'à la fin du festin.
Des dances, chansons & autres ceremonies ridicules.
CHAPITRE X.
OS Sauvages, & generalement tous les peuples des Indes Occidentales, ont de tout temps l'usage des dances; mais ils l'ont à quatre fins: ou pour agréer à leurs Demons, qu'ils pensent leur faire du bien, ou pour faire feste à quelqu'un, ou pour se resjouyr de quelque signalee victoire, ou pour prevenir & guerir les maladies & infirmitez qui leur arrivent.

Lors qu'ils se doit faire quelques dances, nuds, ou couvert de leurs brayers, selon qu'aura songé le malade, ou ordonné le Medecin, ou les Capitaines du lieu; le cry se faict par toutes les rues de la ville ou du village, advertissant & invitant les jeunes gent de s'y porter au bout & heure ordonnez; le mieux marachié & paré qu'il leur sera possible, ou en la maniere qu'il aura esté ordonné, & qu'ils prennent courage, que c'est pour une telle intention, nommant le sujet de la dance: ceux des villages circonvoysins ont le mesme advertissement, et sont aussi priez de s'y trouver, comme ils font à la volonté d'un chacun: car l'on n'y contraint personne.
Cependant on dispose une des plus grandes Cabanes du lieu, & là estans tous arrivez, ceux qui ne sont là que pour estre spectateurs, comme les vieillards, les vieilles femmes & les enfans se tiennent assis sur les nattes contre les establies, & les autres au-dessus, du long de la Cabane, puis deux Capitaines estans debout, chacun une Tortue en la main (de celles qui servent à chanter & souffler les malades) chantent ainsi au milieu de la dance, une chanson, à laquelle ils accordent le son de leur Tortue; puis estant finie ils font tous une grande acclamation disans, Hé é é é, puis en recommencent une autre, ou repetent la mesme, jusques au nombre de reprises qui auront esté ordonnees, & n'y a que ces deux Capitaines qui chantent, tout le reste dit seulement, Het, het, het, comme quelqu'un qui aspire avec vehemence: & puis tousjours à la fin de chaque chanson une haute & longue acclamation, disans H é é é é.
Toutes ces dances se font en rond, du moins en ovalle, selon la longueur & largeur des Cabanes; mais les danseurs ne se tiennent point par la main comme par deçà, ains ils sont tous les poings fermez: les filles les tiennent l'un sur l'autre, esloignez de leur estomach, & les hommes les tiennent aussi fermez, eslevez en l'air, & de toute autre façon, en la maniere d'un homme qui menace, avec mouvement & du corps & des pieds, levans l'un & puis l'autre, desquels ils frappent contre terre à la cadence des chansons, & s'eslevans comme en demy-sauts, & les filles branslans tout le corps, & les pieds de mesmes, se retournent au de quatre ou cinq petit pas, vers celuy ou celle que les suit, pour luy faire la reverence d'un hochement de teste. Et ceux ou celles qui se démeinent le mieux, y font plus à propos toutes les petites chimagrees, sont estimez entr'eux les meilleurs danceurs, c'est pourquoy ils ne s'y espargnent pas.
Ces dances durent ordinairement une, deux, & trois apres-disnees, & pour n'y recevoir d'empeschement à y bien faire leur devoir, quoy que ce soit au plus fort de l'hyver, ils n'y portent jamais autres vestemens ou couvertures que leurs brayers, pour couvrir leur nudité, si ainsi il est permis, comme il l'est ordinairement, sinon que pour quelqu'autre sujet il soit ordonné de les mettre bas, n'oublians neantmoins jamais leurs colliers, oreillettes & brasselets, & de se peinturer parfois comme au cas pareil les homme se parent de colliers, plumes peintures & autres fatras, dont j'en ay veu estre accommodez en Mascarades ou Caresme-prenans, ayans une peau d'Ours qui leur couvroit tout le corps, les oreilles dressees au bout de la teste, & la face couverte, excepté les yeux, & ceux-cy ne servoient que de portiers ou bouffons, & ne se mesloient dans la dance que par intervalle, à cause qu'ils estoient destinez à autre chose. Je vis un jour un de ces boufons entrer processionnellement dans la Cabane où se devoit faire la dance, avec tous ceux qui estoient de la feste, lequel portant sur ses espaules un grand chien lié & garrotté par les pattes & le museau, le prit par les deux jambes de derriere au milieu de la Cabane; & le rua contre terre par plusieurs fois, jusqu'à que qu'estant mort il le fist prendre par un autre, qui l'alla apprester dans une autre Cabane pour le festin, à l'issue de la dance.
Si la dance est ordonnee pour un malade, à la troisiesme ou derniere apres-disnee, s'ils est trouvé expedient, ou ordonne par le Loki, elle y est portee, & en l'une des reprises du tour de chanson on la porte, on la seconde on la faict un peu marcher & dancer, la soustenant sous les bras: & à la troisiesme, si la force luy peut permettre, ils la font un peu dancer d'elle-mesme, sans ayde de personne, luy cirant cependant toujours a pleine teste, Etsagone outschonne, achieteq anatetsence; c'est à dire: prend courage femme, & tu seras demain guerie, & apres les dances finies ceux qui sont destinés pour le festin y vont, & les autres s'en retournent en leurs maisons.
Il se fit un jour une dance de tous les jeunes hommes, femmes & filles toutes nues en la presence d'une malade, à laquelle il fallut (traict que je ne sçay comment excuser, ou passer sous silence) qu'un de ces jeunes hommes luy pissait dans la bouche, & qu'elle avallaist & beust cette eau, ce qu'elle fit avec un grand courage, esperant en recevoir guerison: car elle mesme desira que le tout se fit de la sorte, pour accomplir & ne rien obmettre du songe qu'elle en avoit eu: que si pendant leur songe ou resverie il leur vient encore en la pensee qu'il faut qu'on leur fasse present D'un chien noir ou blanc, ou d'un grand poisson pour festiner, ou bien de quelque chose à autre usage, à mesme temps le cry en est faict par toute la ville, afin que si quelqu'un a une telle chose qu'on specifie, qu'il en fasse present à une telle malade, pour le recouvrement de sa santé: ils sont si secourables qu'ils ne manquent point de la trouver, bien que la chose soit de valeur ou d'importance entr'eux; aymans mieux souffrir & avoir disette des choses que de manquer au besoin à un malade; & pour exemple, le Pere Joseph avoit donné un chat à un grand Capitaine: comme un present tres-rare (car ils n'ont point de ces animaux). Il arriva qu'une malade songea que si on luy avoit donné ce chat qu'elle seroit bien-tost guerie. Ce Capitaine en fut adverty, qui aussi tost luy envoya son chat bien qu'il l'aymast grandement, & sa fille encore plus, laquelle se voyant privée de cet animal, qu'elle aymoit passionnément, en tombe malade, & meurt de regret, ne pouvant vaincre & surmonter son affection, bien qu'elle ne voulust manquer au secours & ayde de son prochain. Trouvons beaucoup de Chrestiens qui vueillent ainsi s'incommoder pour le service des autres, & nous en louerons Dieu.
Pour recouvrer nostre dé à coudre, qui nous avoit esté desrobé par un jeune garçon, qui depuis le donna à une fille, je fus au lieu où se passoient les dances, & ne manquay point de l'y remarquer, & le r'avoir de la fille qui l'avoit pendu à sa ceinture, avec ses autres matachias, & en attendant l'issue de la dance, je me fis repeter par un Sauvage une des chansons qui s'y disoient, dont en voicy une partie que j'ay icy escrite.
Ongyata euhaha ho ho ho ho ho, Eguyotonuhaton on on on on on Eyontata eientet onnet onnet onnet Eyoniara eientet à à àonnet, onnet, onnet, Ho ho!
Ayant descrit ce petit eschantillon d'une chanson Huronne, j'ay creu qu'il ne seroit pas mal à propos de descrire encore icy une partie de quelque chanson, qui se disoit un jour en la Cabane du grand Sagamo des Souriquois, à la louange du Diable, qui leur avoit indiqué de la chasse, ainsi que nous apprist un François qui s'en dist tesmoin auriculaire, & commence ainsi.
Jaloet ho ho jé hé ha ha haloet ho ho hé, ce qu'ils chante par plusieurs fois: le chant est sur ces notes:
Re fa sol sol re sol sol fa fa re re sol sol fa fa.
Une chanson finie, ils font tous une grande exclamation, disans hé. Puis recommencent une autre chanson, disans:
Egrigna han, egrigna hé hé hu hu ho ho ho, egrigna hau hau hau.
Le chant de celle-cy estoit: Fa fa fa; sol sol, fa fa, re re, sol sol, fa fa fa, re, fa fa, sol sol fa.
Ayans faict l'exclamation accoustumee, ils en commencerent une autre qui chantoit:
Tameia alleluia, tameia à dou-meni, hau hau, hé hé: Le chant en estoit: Sol sol sol; fafa, re re re, fa sol fa sol fa fa, rere.
Les Brasiliens en leurs Sabats, font aussi de bons accords, comme: Hé hé hé hé hé hé hé hé hé hé, avec cette note, fa fa sol fa fa, sol sol sol sol sol. Et cela faict s'escrioyent d'une façon & hurlement espouventable l'espace d'un quart d'heure, & sautoient en l'air avec violence, jusqu'à en escumer par la bouche, puis recommencerent la musique disans: Heu heüraüye heura heüraüye heüra heüraoutek. La note est: Fa mi re sol sol sol fa mi re mi re mi ut re.
Dans le pays de nos Hurons, il se faict aussi des assemblees de toutes les filles d'un bourg aupres d'une malade, tant à sa priere, suyvant la resverie ou le songe qu'elle en aura euë, que par l'ordonnance de Loki, pour sa santé & guerison. Les filles ainsi assemblees, on leur demande à toutes, les unes apres les autres, celuy qu'elles veulent des jeunes hommes du bourg pour dormir avec elles la nuict prochaine: elles en nomment chacune un, qui sont aussi-tost advertis par les Maistres de la ceremonie, lesquels viennent tous au soir en la presence de la malade, dormir chacun avec celle qui l'a choysi, d'un bout à l'autre de la Cabane, & passent ainsi toute la nuict pendant que deux Capitaines aux deux bouts du logis chantent & sonnent de leur Tortue du soir au lendemain matin, que la ceremonie cesse. Dieu vueille abolir une si damnable & mal-heureuse ceremonie, avec toutes celles qui sont de mesme aloy, & que les François qui les fomentent par leurs mauvais exemples, ouvrent les yeux de leur esprit pour voir ce compte tres-estroict qu'ils en rendront un jour devant Dieu.
De leur mariage & concubinage.
CHAPITRE XI.
OUS lisons, que Cesar louoit grandement les Allemans, d'avoir eu en leur ancienne vie sauvage telle continence, qu'ils repetoient chose tres vilaine à un jeune homme, d'avoir la compagnie d'une femme ou fille avant l'aage de vingt ans. Au contraire des garçons & jeunes hommes de Canada, & particulierement du pays de nos Hurons, lesquels ont licence de s'adonner au mal si tost qu'ils peuvent, & les jeune filles de se prostituer si tost qu'elles en sont capables, voire mesme les peres & meres sont souvent maquereaux de leur propres filles: bien que je poisse dire avec verité, n'y avoir jamais veu donner un seul baiser, ou faire aucun geste ou regard impudique: & pour cette raison j'ose affermer qu'ils sont moins sujet à ce vice que par deçà, dont on peut attribuer la cause, partie à leur nudité, & principalement de la teste, partie au defaut des espiceries, du vin, & partie à l'usage ordinaire qu'ils ont du petun, la fumee duquel estourdit les sens, & monte au cerveau.

Plusieurs jeunes hommes au lieu de se marier, tiennent & ont souvent des filles à pot & à feu, qu'ils appellent non femmes Atinonina, parce que la ceremonie du mariage n'en à point esté faicte, ains Asqua, c'est à dire compagne, ou plustost concubine, & vivent ensemble pour autant longtemps qu'il leur plaist, sans que cela empesche le jeune homme, ou la fille, d'aller voir par-fois leurs autres amis ou amies librement et sans crainte de reproche ny blasme, telle estant la coustume du pays.
Mais leur premiere ceremonie du mariage est que quant un jeune homme veut avoir une fille en mariage, il faut qu'il la demande à ses pere & mere, sans le consentement desquels la fille n'est point à luy (bien que le plus souvent la fille ne prend point leur consentement & advis) sinon les plus sages & mieux advisees. Cet amoureux voulant faire l'amour à sa maitresse, & acquerir ses bonnes graces, se peinturera le visage, & s'accommodera des plus beaux Matachias, qu'il pourra avoir, pour sembler plus beau, puis presentera à la fille quelque colier, brasselet ou oreillette de Pourceleine: si la fille a ce serviteur agreable, elle reçoit ce present, cela faict, cet amoureux viendra coucher avec elle trois ou quatre nuicts & jusques la il n'y a encore point de mariage parfait; ny de promesse donnee, pource qu'apres ce dormir il arrive assez souvent que l'amitié ne continue point & que la fille, qui pour obeyr à son pere, a souffert ce passe droit, n'affectionne pas pour cela ce serviteur, & faut par apres qu'il se retire sans passer outre, comme il arriva de nostre temps à un Sauvage, envers la seconde fille du grand Capitaine de Quieunonascaran, comme le pere de la fille mesme s'en plaignoit à nous, voyant l'obstination de sa fille à ne vouloir passer outre à la derniere ceremonie du mariage, pour n'avoir ce serviteur agreable.
Les parties estans d'accord, & le consentement des pere & mere estant donné, on procede à la seconde ceremonie du mariage en cette maniere. On dresse un festin de chien, d'ours, d'eslan, de poisson ou d'autres viandes qui leur sont accommodees, auquels tous les parent & amis des accordez sont invitez. Tout le monde estant assemblé, & chacun en son rang assis sur son seant, tout à l'entour de la Cabane; Le pere de la fille, ou le maistre de la ceremonie, à ce deputé, dict & prononce hautement & intelligiblement devant toute l'assemblee, comme tels & tels se marient ensemble, & qu'à cette occasion a esté faicte cette assemblee & ce festin, d'ours, de chien, de poisson, &c. pour la resjouyssance d'un chacun, & la perfection d'un si digne ouvrage. Le tout estant approuve, & la chaudiere nette, chacun se retire, puis toutes les femmes & filles portent à la nouvelle mariee, chacune un fardeau de bois pour sa provision, si elle est en saison qu'elle ne le peult faire commodément elle-mesme.
Or il faut remarquer qu'ils gardent trois degrez de consanguinité, dans les quels ils n'ont point accoustumé de faire mariage: sçavoir est, du fils avec sa mere, du pere avec sa fille, du frere avec sa soeur, & du cousin avec sa cousine, comme je recogneus apperrement un jour, que je montray une fille à un Sauvage, & luy demanday si c'estoit là sa femme ou sa concubine, il me respondit que non, & qu'elle estoit sa cousine, & qu'ils n'avoient pas accoustumé de dormir avec leurs cousines; hors cela toutes choses sont permises. De douaire il ne s'en parle point, aussi quand il arrive quelque divorce, le mary n'est tenu de rien.
Pour la vertu & les richesses principales que les pere & mere desirent de celuy qui recherche leur fille en mariage, est, non seulement qu'il ait un bel entre gent, & soit bien matachié & enjolivé, mais il faut outre cela, qu'il se monstre vaillant à la chasse, à la guerre & à la pesche, & qu'il sçache faire quelque chose, comme l'exemple suyvant le monstre.
Un Sauvage faisoit l'amour à une fille, laquelle ne pouvant avoir du gré & consentement du pere, il la ravie, & la prit pour femme. Là dessus grande querelle, & enfin la fille luy est enlevee, & retourne avec son pere; & la raison pourquoy le pere ne vouloit que ce Sauvage eust sa fille, estoit, qu'il ne la vouloit point bailler à un homme qui n'eust quelque industrie pour la nourrir, & les enfans qui proviendroient de ce mariage. Que quant à luy il ne voyoit point qu'ils sceust rien faire, qu'il s'amusoit à la cuisine des François, & ne s'exerçoit à la cuisine des François, & ne s'exerçoit point à chasser: le garçon pour donner preuve de ce qu'il sçavoit par effect, ne pouvant autrement r'avoir la fille, va à la chasse (du poisson) & en prend quantité, & apres ceste vaillantise, la fille luy est rendue, & la reconduit en sa Cabane, & firent bon mesnage par ensemble, comme ils avoient faict par le passé.
Que si apres succession de temps, il leur prend envie de se separer pour quelque sujet que ce soit, ou qu'ils n'ayent point d'enfans, il se quittent librement, le mary se contentant de dire à ses parens & à elle qu'elle ne vaut rien, & qu'elle se pourvoye ailleurs, & dés lors elle vit en commun avec les autres, jusqu'à ce que quelqu'autre la recherche; & non seulement les hommes procurent ce divorce, quand les femmes leur en ont donné quelque sujet, mais aussi les femmes quittent facilement leurs marys, quant ils ne leur agreent point: d'où il arrive souvent que elle passe ainsi sa jeunesse, qui aura eu plus de douze ou quinze marys, tous lesquels ne sont pas neantmoins seuls en la jouyssance de la femme, quelques mariez qu'ils soient: car la nuict venue les jeunes femmes & filles courent d'une Cabane à autre, comme font, en cas pareil, les jeunes hommes de leur costé qui en prennent par où bon leur semble, sans aucune violence toutesfois, remettant le cours à la volonté de la femme. Le mary fera le semblable à sa voysine, & la femme à son voysin, aucune jalousie ne se mesle entr'eux pour cela, & n'en reçoivent aucune honte, infamie ou des-honneur.
Mais lors qu'ils ont des enfans procreez de leur mariage, ils se separent & quittent rarement, & que ce ne soit pour un grand sujet, & lors que cela arrive, ils ne laissent pas de se remarier à d'autres, nonobstant leurs enfans, desquels ils font accord à qui les aura, & demeurent d'ordinaire au pere, comme j'ay veu à quelques uns, excepté à une jeune femme, à laquelle le mary laissa un petit fils au maillor, & ne sçay s'il ne l'eust point encore retiré à soy, apres estre sevré, si leur mariage ne se fut raccommodé, duquel nous fusmes les intercesseurs pour les remettre ensemble & à appaiser leur debat, & firent à la fin ce que leur conseillasmes, qui estoit de se pardonner l'un l'autre, & de continuer à faire bon mesnage à l'advenir, ce qu'ils firent.
Une des grandes & plus fascheuses importunitez qu'ils nous donnoient au commencement de nostre arrivee en leur pays, estoit leur continuelle poursuitte & prieres de nous marier, ou du moins de nous aller avec eux & ne pouvoient comprendre nostre maniere de vie Religieuse: à la fin ils trouverent nos raisons bonnes, & ne nous en importunerent plus, approuvans que ne fissions rien contre la volonté de nostre bon Pere JESUS; & en ces poursuittes les femmes & filles estoient sans comparaison, pires & plus importunes que les hommes mesmes, qui venoient nous prier pour elles.
De la naissance, nourriture & amour que les Sauvages ont envers leurs enfans.
CHAPITRE XII.
Onobstant que les femmes se donnent carriere avec d'autres qu'avec leurs marys, & les marys avec d'autres qu'avec leurs femmes, si est-ce qu'ils ayment tous grandement leurs enfans, gardans cette Loy que la Nature a entee és coeurs de tous les animaux, d'en avoir le soin. Or ce qui faict qu'ils ayment leurs enfans plus qu'on ne faict par deçà (quoy que vicieux & sans respect) c'est qu'ils sont le support des peres en leur vieillesse; soit pour les ayder à vivre, ou bien pour les deffendre de leurs ennemis, & la Nature conserve en eux son droict tout entier pour ce regard: à cause de quoy ce qu'ils souhaittent le plus, c'est d'avoir nombre d'enfans, pour estre tant plus forts, & asseurez de support au temps de la vieillesse, & neantmoins les femmes n'y sont pas si fecondes que par deçà: peut-estre tant à cause de leur lubricité, que du choix de tant d'hommes.

La femme estant accouchee, suyvant la coustume du pays, elle perce les oreilles de son enfant avec une aleine, ou un os de poisson, puis y met un tuyau de plume, ou autre chose, pour entretenir le trou, & y prendre par apres les patinotres de Pourceleine, ou autres bagatelles, & pareillement à son col quelque peint qu'il soit. Il y en a aussi qui leur font encore avaler de la graisse ou de l'huile, si tost qu'ils sont sortis du ventre de leur mere: je ne sçay à quel dessein ny pourquoy, sinon que le Diable (singe des oeuvres de Dieu) leur ait voulu donner cette invention, pour contre-faire en quelque chose le sainct Baptesme, ou quelqu'autre Sacrement de l'Eglise.
Pour l'imposition des noms, ils les donnent par tradition, c'est à dire, qu'ils ont des noms en grande quantité, lesquels ils choisissent & imposent à leurs enfans: aucuns noms sont san significations, & les autres avec signification: comme Yacoissé, le vent, Ongyata, signifie la gorge, Tochingo, grue, Sondaqua, aigle, Scouta, la teste, Tattya, le ventre, Taïhy, un arbre, &c. J'en ay veu un qui s'appelloit Joseph, mais je n'ay pû sçavoir qui luy avoit imposé ce nom là, & peut-estre que parmy un si grand nombre de noms qu'ils ont, il s'y en peut trouver quelques-uns approchans des nostres.
Les anciennes femmes d'Allemaigne sont louees par Tacite, d'autant que chacune nourrissoit ses enfans de ses propres mamelles, & n'eussent voulu qu'une autre qu'elles les eust allaictez. Nos Sauvagesses, avec leurs propres mamelles, allaictent & nourrissent aussi les leurs, & n'ayans point l'usage ny la commodité de la bouillie, elles leur baillent encore des mesmes viandes desquelles elles usent, apres les avoir bien maschees, & ainsi peu à peu les eslevent. Que si la mere vient à mourir avant que l'enfant soit sevré, le pere prend de l'eau, dans laquelle aura tres-bien bouilly du bled d'Inde, & en emplit sa bouche, & joignant celle de l'enfant contre la sienne, lui faict recevoir & avaler cette eauë, & c'est pour suppleer au desfaut de la mammelle & de la bouillie, ainsi que j'ay veu pratiquer au mary de nostre Sauvagesse baptizee. De la mesme invention se servent aussi les Sauvagesses, pour nourir les petits chiens, que les chiennes leur donnent, ce que je trouvois fort maussade & vilain, de joindre ainsi à leur bouche le museau des petits chiens, qui ne sont pas souvent trop nets.
Durant le jour ils emmaillotent leurs enfans sur une petite planchette de bois, où il y a à quelques-unes un arrest ou petit aiz plié en demi-rond au dessous des pieds, & la dressent debout contre le plancher de la Cabane, s'ils ne les portent promener avec cette planchette derriere leur dos, attachée avec un collier qui leur prend sur le front, ou que hors du maillot ils ne les portent enfermez dans leur robe ceintes devant eux, ou derriere leur dos presque tous droits, la teste de l'enfant dehors, qui regarde d'un costé & d'autre par dessus les espaules de celle qui le porte.
L'enfant estant emmaillotté sur cette planchette, ordinairement enjolivée de petits Matachias & Chappelets de Pourceleine, ils luy laissent une couverture devant la nature, par où il faict son eau, & si c'est une fille, ils y adjoustent une feuille de bled d'Inde renversee, qui sert à porter l'eau dehors, sans que l'enfant soit gasté de ses eauës, & au lieu de lange (car ils n'en ont point) ils mettent sous-eux du duvet fort doux de certain roseaux, sur lesquels ils sont couchez fort mollement, & les nettoyent du mesme duvet; & la nuict ils les couchent souvent tous nuds entre le pere & la mere, sans qu'il en arrive, que tres-rarement, d'accident. J'ay veu en d'autres Nations, que pour bercer & faire dormir l'enfant, ils le mettent toue emmaillotté dans une peau, qui est suspendue en l'air par les quatre coins, aux bois & perches de la Cabane, à la façon que sont les licts de reseau des Matelots sous le Tillac des navires, & voulans bercer l'enfant ils n'ont que fois à autres à donner un bransle à cette peau ainsi suspendue.