PREMIÈRE PARTIE (continued 2)
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Se fût-elle exprimée ainsi la semaine précédente ?… Comment concevoir naguère une telle détente élastique de sa nature, sa libre et délicieuse expansion dans une atmosphère si suggestive et si souple ?… Mais le charme qu’elle avait éprouvé, elle l’exerçait elle-même. Quel était le plus doux : subir la mystérieuse magie, ou se sentir magicienne, elle qui se jugeait sans prestige ? D’où lui venait ce pouvoir ? Elle se l’avérait par mille indices, tandis que le proclamait son ami. Certainement, celui-ci n’était plus le littérateur nouveau jeu, haut sur cravate et empesé de scepticisme, qu’il s’efforçait de paraître, — assez maladroitement d’ailleurs, — lors de leur rencontre à Anvers. Ne le déclarait-il pas ?… C’était Georget, et non plus Ogier, avec les gaucheries et les élans de leur camaraderie adolescente.
— « Ah ! si j’avais su !… » disait-il. « Si je n’avais pas oublié le chemin de la Martaude, j’aurais peut-être déjà écrit quelque œuvre de profondeur et de vérité. Mais ce n’est, après tout, qu’un peu de temps perdu. Désormais, en prenant la plume, je songerai : Il faut amener des larmes d’attendrissement dans les plus purs yeux du monde, il faut susciter un sourire ému sur les plus franches et fières lèvres, il faut gonfler d’enthousiasme le cœur le plus tendrement subtil. Et je verrai vos yeux, vos lèvres… J’entendrai chuchoter votre cœur. Alors, je mettrai dans mes vers et dans ma prose cette force d’humaine vérité qui seule peut toucher votre âme. »
La passion de l’homme commençait à enflammer les périphrases de l’écrivain. N’était-ce pas sous les ravissantes espèces physiques des prunelles d’aube, de la bouche pulpeuse et mobile, que le souvenir d’Ogier communierait avec la pensée de la charmante femme ? Aurait-il goûté sa droiture sans la clarté de son regard, sa fine rêverie sans la douceur effilée de son sourire, sa prompte sensitivité sans les battements de ses longs cils et la pâleur changeante de ses joues ? Ses yeux, à lui, tandis qu’il parlait, se posèrent sur les traits dont il venait d’évoquer la puissance inspiratrice. Et, tout à coup, un frisson le traversa. Frisson de désir, aussitôt suivi par un frisson de peur. Qu’avait-il dit ?… Où allait-il ? Déjà une telle tendresse lui rendait Nicole sacrée, qu’il trembla pour elle de ce qu’il éprouvait. La troubler ? Elle, dont la suprême grâce était une paix si noble, vraiment divine. Ah ! la chère créature, fraîche comme une source cachée ! Il se tut, la contemplant avec des prunelles que voilait un transport indéfinissable. Il éprouvait une envie folle de tomber à genoux devant elle, là, dans ce lieu si bien fait pour l’adoration et le sacrifice, en face de la ville taciturne, sur l’herbe du rempart inutile et désert.
Nicole cessa de s’absorber dans la vision lointaine. Une irrésistible attraction lui fit tourner la tête. Et quand le regard d’Ogier eut pris le sien, leurs deux cœurs défaillirent.
La minute fut tellement souveraine qu’ils en subirent l’enchantement et le silence avant même d’avoir pu s’en défendre. Mais aussitôt que Mme Hardibert eut compris ce qui survenait de fatal et de foudroyant, elle se leva :
— « Retournons au Béguinage, » balbutia-t-elle.
Sérénis demeurait à ses pieds, levant sa belle tête grave. Une faible torsion de son corps souple changeait en prosternement sa position assise. Il supplia :
— « Je vous en prie… Restons encore un peu. Nous ne parlerons pas, si vous voulez. Je ne vous dirai rien… N’ayez pas peur… Mais où retrouverons-nous ceci ?… »
Sa main esquissa, vers l’horizon, un geste qui s’acheva sur sa poitrine. Que désignait-il ?… Qu’était-ce donc, « ceci », que l’existence ne leur rapporterait plus ? La vaporeuse douceur de ce site adorable, cette grise Bruges sous la lenteur des nuages, l’odeur humide et ancienne de son rempart baigné d’eau, l’ondulation légère de l’herbe, et la solitude, rendue plus profonde par un étrange recul du temps ?… Était-ce cela qu’ils ne reverraient plus ensemble ? Ou s’agissait-il de l’émotion unique dont ils restaient frémissants ?…
Si cette émotion avait surpris et atterré Nicole, Ogier n’en était pas moins le captif enivré, mais stupéfait. Rien ne l’avait jusqu’ici préparé à ce qu’il découvrait en lui. Tout à l’heure, en décrivant la conversion singulière, qui, hors du caractère factice, dégageait l’ingénuité de sa jeunesse toute neuve, il était dans la vérité. Ce garçon, fou de littérature, qui naguère encore considérait la vie comme un décor héroïque où il jouerait un premier rôle, — soigneusement choisi, étudié, — se trouvait pour la première fois à la merci d’un sentiment. Il n’avait jamais craint ni cherché l’amour, se piquant de n’y pas trop croire, s’imaginant, du moins, qu’il en serait le maître, qu’il en disposerait comme d’une attitude et d’une joie docile. Or, voici que, peu à peu, depuis une semaine, la simple présence d’une femme faisait glisser le travestissement, montrait ce qu’il y avait dessous : une gentille et chaude nature, dégagée à peine des naïvetés enfantines, et moins puérile aujourd’hui dans la soudaine solennité de la passion, que la veille dans l’affectation de scepticisme. Le masque ne tenait pas. Peut-être, plus tard, l’aridité de l’existence le collerait mieux à ce visage, d’une virilité trop fraîche. Le doute, l’intérêt, l’ambition, fixeraient les traits apprêtés, que détendaient pour l’heure la tendresse et l’espérance. Mais l’œuvre amère n’était pas accomplie. Le poète hautain et désenchanté d’hier n’était qu’un enfant tremblant d’amour.
— « Appelez-moi Georget, voulez-vous ? » demanda-t-il tout bas.
Nicole, sur ses instances, venait de se rasseoir près de lui. Sans doute parce qu’elle ne pouvait renoncer si vite à une angoisse trop exquise, mais aussi parce qu’elle redoutait de s’être alarmée trop tôt. Les très honnêtes et très chastes femmes craignent de provoquer le danger en le découvrant avant qu’il existe. Ce leur est une intolérable gêne de paraître attribuer à un homme une idée d’entreprise que peut-être il n’a pas, et la honte de l’erreur possible les incite à des semblants d’indulgence ou de coquetterie.
Ogier ne s’y trompa point. Son maintien, son accent, révélèrent sa terreur d’effaroucher Nicole. Avec quelle humilité lui adressa-t-il cette prière de l’appeler par le nom familier d’autrefois ! C’est tout ce qu’il trouva pour rompre l’anxieux silence, pour ramener leurs cœurs si tragiquement éclairés à la paisible inconscience de tout à l’heure, quand il se réclamait de l’inspiratrice intellectuelle, quand il se félicitait du souffle sincère que cette âme de vérité ferait circuler dans son œuvre.
Qu’aurait-il pu dire, d’ailleurs ?… Son esprit ne formulait rien encore de ce qui grondait orageusement dans son être. Osait-il songer : « Mais voici l’amour !… » Trop réellement atteint, trop éperdu, il restait sans artifice et sans hardiesse, vrai dans sa timidité même.
Ce fut avec la plus parfaite candeur, et sans que son sourire pincé d’ironie rectifiât la niaiserie touchante, qu’il insista :
— « Oui… Si seulement, de temps à autre, pour nous seuls, quand vous m’écrirez, quand nous causerons, vous m’appeliez Georget, cela me donnerait du bonheur, de la force. Je sentirais que je vous appartiens un peu, que je n’ai pas le droit d’écrire un mot qui ne soit pas en accord avec votre âme si haute. Ce serait le fétiche de mon pauvre talent. J’y penserais chaque jour en m’asseyant au travail, comme un joueur touche son talisman quand il va manier les cartes. Ah ! que je sois quelque chose pour vous, Nicole, que je sois votre Georget !… Mon pseudonyme, que vous n’aimez pas, qui n’est pas moi, me fait presque mal dans votre bouche. »
Rassurée par ce peu qu’il réclamait, par cette idéale faveur où aboutissait la farouche invocation d’un regard dont elle défaillait encore, Nicole eut un sourire délicieux :
— « Soit, mon ami, je vous appellerai Georget. » Elle ne put se retenir d’ajouter : — « Je ne vous ai jamais appelé autrement en moi-même. »
Une effusion plus ardente que de la reconnaissance illumina la physionomie du jeune homme. Mais il se tut. Nicole, non plus, ne reprit pas tout de suite la parole. Leur attention se fixa de nouveau sur le paysage, comme si l’interprétation de ce qui survenait entre eux allait se dégager de ce ciel, de ces clochers, de ces moulins, de cette eau luisante et morte, tandis qu’au contraire, c’étaient les vibrations suraiguës de leur sensibilité qui animaient les choses d’une expression merveilleuse. Soulevés d’un seul bond au-dessus de la vie par une secousse passionnelle inexpliquée encore, ils suffoquaient doucement, avec la sensation de l’aéronaute dont la nacelle s’arrache au sol, cette chute du cœur dans la poitrine, qui retire le souffle des lèvres.
Un instant plus tard, quand ils revinrent au Béguinage, sans avoir autrement trahi ni dissipé leur vertige, ils trouvèrent Toquette et son entourage de recluses fort agités. Un télégramme avait été apporté pour Mme Hardibert. Celle-ci l’ouvrit, d’une main d’autant plus tremblante que la palpitation de son âme, compliquée d’un remords vague, multipliait l’appréhension.
Voici ce qu’elle lut :
« Impossible aller vous chercher. Grève menace. Revenez le plus vite possible. Affectueusement.
« Raoul. »
V
Quand Mme Hardibert pencha la tête à la portière du train, elle aperçut tout de suite la bonne figure de leur vieux cocher — un homme qui avait servi son père, M. Dervangeaux, avant qu’elle fût au monde.
On était en gare de Sézanne. A moins d’une lieue de cette petite ville du département de la Marne, se trouvait l’usine de la Martaude.
— « Eh bien, Honoré, que se passe-t-il ?… »
Le vieillard n’eut pas l’air d’admettre qu’il se passât quelque chose.
— « Je suis venu jusqu’ici pour porter mamzelle Victorine, rapport à son entorse. Un commissionnaire garde mes chevaux, — quoique le Brûlé et Capon soient plus raisonnables que des personnes.
— Mais la grève ?…
— Pas plus que dans mon œil… » goguenarda familièrement le bonhomme. « Mais elle marche comme père et mère, mamzelle Victorine ! » s’écria-t-il, voyant Toquette descendre seule du marchepied, et partir en boitillant à peine. « La grève !… Ah ! bien oui… C’est-il Madame qui demande ça ?… Quand Madame a vu depuis sa naissance ce que les patrons de la Martaude ont fait pour leurs ouvriers.
— Cependant…
— Allez, Madame, ça crie, tous ces gaillards-là, ça a la tête près du bonnet, mais ça n’est ni aveugle, ni imbécile. Y aura pas de grève à la Martaude, je vous en flanque mon billet… Ou alors c’est que les bienheureux se mettraient en grève dans le paradis… Tout ça, c’est la faute aux délégués de leur diable de syndicat… Des manigances électorales, rapport à ce député vacant… »
Honoré voulait dire « ce siège de député vacant ». Car, en effet, la mort du représentant de l’arrondissement ouvrait une période d’agitation politique dans ce coin de province industrielle. La lutte y serait chaude, compliquée justement d’un malaise économique. L’ignorance et le dédain de ces questions devenaient agressifs chez le vieux cocher de la Martaude, car ses petites joies cordiales du cabaret se trouvaient empoisonnées, tant que ses amis de l’usine se passionnaient pour une cause qui ne le concernait pas, en dehors de laquelle on avait même soin de le tenir, par méfiance de son dévouement envers ses maîtres.
— « Tenez, » reprit-il, en arrivant près de sa voiture — un landau confortable mais démodé, — « demandez plutôt à Capon et au Brûlé s’ils ont envie de se mettre en grève. Qué tas de blagues ! hein, mes canards ? » Et il replaça la guide à plat sur l’encolure de Capon, qui gardait ce nom peu honorable d’une lointaine jeunesse trop sujette aux écarts. Tandis que le Brûlé devait le sien à une tache noire, enveloppant le chanfrein, et lui faisant un drôle de museau charbonneux, plus encore qu’à la nuance café grillé de sa robe alezane.
— « Sûr que si ses chevaux se mettaient en grève, il trouverait, au contraire, que tous les torts sont aux patrons, » dit Toquette en riant, tandis qu’on partait au trot modéré des deux paisibles bêtes.
— « Raoul n’a qu’un tort, » fit Nicole soucieuse. « Mais celui-là compte plus qu’il ne croit. C’est d’être généreux avec moins de charme que d’autres ne sont égoïstes. Il rebute les gens au moment même où il agit dans leur intérêt. Les ouvriers lui doivent plus qu’à mon père. Cependant il n’aura jamais sa popularité. Mon père n’était que juste, et paraissait libéral. Raoul est un bienfaiteur, et passe pour un despote. »
Elle soupira. Son clair regard s’obscurcit légèrement, tandis que s’y imposait le paysage bien connu. Des champs succédèrent à un bouquet de bois. Entre la route et les pièces de blé, dont la verdure blondissante se piquait de coquelicots, des rails couraient sur un talus. C’était le petit chemin de fer Decauville établissant la communication entre l’usine et la gare de Sézanne. La sveltesse des platanes en bordure, leurs maigres ombres, indiquaient l’ouverture récente de la route. Elle était née de la Martaude, comme le village, dont les premières maisons se montrèrent bientôt. Des fumées tachèrent le ciel. La poussière du sol noircit. Au loin de faibles collines ondulaient.
Malgré l’heure du travail, — car il n’était pas midi, — la Grand’Rue grouillait de monde. Beaucoup de casquettes et de chapeaux de paille masculins dominaient les fanchons ou les chignons nus des ménagères. Sans avoir décidé la grève en masse, les ouvriers boudaient l’atelier. Il y avait eu des meetings et des régalades organisés par des meneurs venus du dehors. Comment renoncer à une si belle occasion de pérorer, de flâner et de boire ?… Si les mères de famille geignaient sur l’absence de paye, on se campait en héros, se sacrifiant aux devoirs du citoyen.
Tous ces braves gens, plus braillards et puérils que malintentionnés, s’écartèrent d’ailleurs, sans aucune attitude d’arrogance, devant le landau ouvert. La plupart saluaient. Mme Hardibert était aimée. Puis, n’avait-elle pas à son côté le témoignage de son bon cœur — cette enfant, cette filleule pauvre et presque entièrement orpheline, dont tout le monde connaissait l’histoire ?
— « Toujours son air rigolo, la petite rousse, » observa un jeune forgeron, espèce d’hercule naïf, la bouche fendue jusqu’aux oreilles en un sourire de ravissement. Sous sa blague, il cachait la prédilection presque amoureuse de tous ces rudes gars pour la frimousse de soleil.
— « C’est Toquette, » murmuraient les gamins, que ce surnom amusait, et qui le répétaient un peu plus haut, sitôt la voiture passée, avec la crainte et le désir d’être entendus. Quelques-uns ne manquèrent pas leur effet, et reçurent, au lieu du regard fâché qu’ils appréhendaient à demi, une moue de reproche gamine sous des yeux rieurs, qui leur fit pousser des hourrahs.
— « Vive Toquette !… » bramèrent les plus hardis.
— « Ne les encourage tout de même pas trop, » dit Nicole, avec une prudence indulgente. « Le prestige est nécessaire, suivant l’expression de ton parrain.
— Ah ! » soupira Toquette, « s’ils savaient comme j’ai envie de faire une partie de barres avec eux !… »
Mme Hardibert se promit bien, aussitôt l’entorse guérie, de renvoyer sa filleule à la pension. C’est qu’elle était capable d’une escapade pareille, cette grande fillette, aussi peu préoccupée des distances sociales qu’un moineau franc, dont elle avait l’âme fantaisiste et populacière. L’éducation seule faisait une demoiselle de cette indépendante aux goûts de grisette.
Et la fine marraine rectifiait ce qui risquait de tourner à la vulgarité, mais avec une admiration secrète pour l’aisance merveilleuse de Victorine au milieu de leurs ouvriers. La mâtine les eût harangués avec autant de plaisir qu’elle se fût jointe à la partie de barres de leurs mioches. Et il fallait l’entendre raisonner les mères de famille, les gourmander ou leur remonter le moral, quand Nicole l’emmenait dans ses tournées à travers le village.
Celle-ci, malgré sa bonté, sentait toujours la barrière entre elle et ces êtres, qu’elle ne comprenait pas tout à fait, dont elle avait vaguement peur. Et, tout naturellement, eux la sentaient aussi. Une ombre de répugnance, une ombre de timidité, cela suffisait à empêcher l’entente cherchée de bonne foi, comme la moindre appréhension du dompteur, devinée par les fauves, suffit à les rendre indociles et dangereux. Le peuple restait trop, pour Nicole, le formidable fauve, dont par nulle caresse on ne peut prévenir à coup sûr le rugissement et le coup de griffe.
Cependant, le landau longeait des murs, au delà desquels des bruissements sourds, des sifflets de vapeur, des fracas métalliques, annonçaient l’activité des machines et des bras nombreux. Une grille fut dépassée, dont l’ouverture laissa voir tout le mouvement de l’usine au travail. C’était la Martaude.
Nicole observa :
— « Aucun atelier ne paraît chômer complètement. »
Honoré se tourna sur son siège :
— « Madame voit si la gaillarde a encore du cœur au ventre. »
Du bout de son fouet, il désignait la masse des bâtiments, l’ossature énorme de cette « gaillarde », comme il disait, de cette Martaude, qui trépidait tout entière de la volonté et de l’effort humains.
On la dépassa. Les chevaux précipitèrent leur allure. Puis, à un coude de la route, en vue d’une rivière, ils tournèrent d’eux-mêmes, brusquement, tandis qu’Honoré jetait en arrière ses considérations optimistes. Alors Capon et le Brûlé prirent le pas. Ils connaissaient bien le bout de côte.
La maison d’habitation se trouvait sur un épaulement de terrain, dominant la fabrique. Sa façade regardait de l’autre côté, vers le vallon. Et les voitures y accédaient par ce lacet, prolongé sous bois, à travers le parc. En arrière, quelques terrasses étagées, que reliaient des marches, établissaient la communication entre le domaine où s’activaient les ouvriers et la demeure où pensait le maître, entre la tête et le corps de ce grand organisme laborieux.
Nicole, à peine arrivée, courut vers le cabinet de travail de son mari. Dans le corridor, elle croisa quelqu’un, qui parut vouloir l’éviter, mais que sa hâte l’empêcha de reconnaître. La main au bouton de la porte, elle allait entrer chez Raoul, quand les éclats d’une discussion l’arrêtèrent.
Un organe aux sonorités de cuivre, habitué sans doute à vaincre les rumeurs des réunions publiques, lançait avec emphase :
— « Le capital, c’est notre travail accumulé, c’est le produit de notre sang et de nos muscles. Quand on se sert du capital contre le travail, c’est comme si on mettait un couteau dans la main du fils pour assassiner le père. »
Une réplique ricanante suivit, où Nicole distingua l’accent peu sympathique de Raybois, le sous-directeur :
— « Et la science ?… Et les cerveaux qui vous donnent les idées, les instruments, l’impulsion, qu’est-ce que vous en faites ?… A quoi serviraient, sans eux, votre sang et vos muscles ? »
Alors, froidement, mais avec une netteté d’acier, l’intervention de Hardibert :
— « Que cela suffise ! Nous ne sommes pas ici pour discuter des théories, mais pour envisager des faits. Dites-moi, oui ou non, Coursol, si vos camarades me sauront gré des concessions que je leur offre. Ne vous dérobez pas. Je sais parfaitement quelle est votre influence. Mais j’aime avoir affaire à vous, parce que vous êtes loyal. De votre côté, vous savez que je n’ai qu’une parole. Si vous hésitez, je retire tout, et je laisse faire la grève. »
Mme Hardibert, sans saisir tous les mots, en comprit assez. Son mari, assisté du sous-directeur Raybois, était en pourparlers avec les ouvriers, ou, du moins, avec un de leurs meneurs les plus autorisés, ce Coursol, chef à l’atelier d’ajustage, d’une habileté et d’une conscience rares, et que Raoul estimait très fort, malgré sa chimère de socialisme et son orgueil à traiter avec le patron de puissance à puissance.
Ce n’était pas, pour la jeune femme, le moment de se montrer. Jamais elle ne se hasardait sur le terrain des affaires, même en particulier avec Raoul.
Celui-ci ne manquait pas de confiance en elle, pensait volontiers tout haut en sa présence. Mais plutôt pour éclaircir ses propres idées que pour en échanger avec un cerveau de sexe inférieur. Si Nicole, enhardie par une forme interrogative, risquait un avis, l’absurdité lui en était aussitôt rendue sensible par un trait de brève ironie, ou par une reprise du sujet, sur le même ton, au même point, comme si elle n’eût pas ouvert la bouche.
Sans essayer d’en entendre davantage, et encore moins d’intervenir, elle se détourna donc pour gagner sa chambre. Et ce fut alors que, traversant le palier, elle revit la personne qu’il lui avait semblé mettre en fuite tout à l’heure. A demi-cachée par la caisse d’un latania, effondrée sur une banquette, une forme féminine se courbait, les mains au visage, dans une attitude de désolation.
— « C’est toi, Fanny ?… Tu pleures ?… Qu’est-ce qu’il y a, ma petite ?… » demanda Nicole avec un intérêt affectueux.
La tête navrée se leva vers elle. Un gentil et jeune visage, avenant et frais, avec ce charme piquant de l’ouvrière française un peu affinée, — une distinction spéciale, non apprise par la culture, et qui laisse intacte la saveur naturelle, — des yeux séduisant par une sorte de défaut, la légère obliquité qui en relevait le coin extérieur, à la chinoise, leur donnant l’air de sourire, même à présent qu’ils débordaient de larmes… Des cheveux châtains, bien coiffés en bouffante auréole autour du front étroit. Et la naïveté d’un chagrin de vingt ans.
— « Oh ! madame… Si monsieur Hardibert allait se fâcher contre papa !… S’il nous fallait quitter la Martaude !… »
C’était la fille de Coursol, l’ouvrier socialiste, la forte tête de la fabrique. Forte tête sous tous les rapports, d’ailleurs, aussi bien pour le travail que pour les revendications utopistes. Trop indigestement nourri d’une philosophie et d’une politique dont l’assimilation dépassait les pouvoirs de sa mentalité, mais d’une droiture foncière, qui le préservait des folies trop graves, et corrigeait ce que son influence aurait eu sans cela de dangereux.
Depuis trente ans, il travaillait à la Martaude, passionné pour l’œuvre de création qui s’y accomplissait, pour l’éclosion des superbes machines, dont jadis il façonnait modestement les plus humbles organes, et qui, maintenant, sortaient tout achevées, monstrueuses et précises, éblouissantes, presque vivantes, de son atelier d’ajustage.
Il s’était marié dans le bourg, ses trois enfants y étaient nés, deux y étaient morts, et leur mère les avait rejoints au cimetière. Sa fille, Fanny, avait appris la couture par les soins de Mme Hardibert, celle-ci ayant obtenu qu’on la gardât pendant deux ans, à Châlons, dans une école professionnelle, où l’on n’acceptait pas ordinairement de pensionnaires. Tout de suite après, la jeune fille avait trouvé de l’ouvrage bien rétribué dans la maison des maîtres. Elle y circulait sans timidité, s’y sentant un peu chez elle, fière de ce privilège. Et voici pourquoi, ce matin, dans l’inquiétude de cette conférence entre le chef d’usine et le porte-parole des mécontents, elle s’y était glissée derrière son père. Des éclats de voix venaient de la terrifier. Tout se gâtait. Si Coursol organisait la grève, bien sûr le patron ne le lui pardonnerait point. Il faudrait abandonner le pays, la douce existence largement gagnée, — autre chose peut-être, car, à travers la réalité, une jeune fille voit toujours son rêve… — Et pour aller où ?… L’angoisse de cette alternative pâlissait la mince figure jolie, aux yeux obliques et futés.
— « Les choses n’en sont pas là, » dit Nicole. « Et puis, est-ce que tu crois que je vous laisserais mettre dehors ?… »
Elle affirmait une autorité dont n’aurait pu sourire qu’un observateur superficiel du ménage Hardibert. Malgré la tyrannie tracassière de l’époux, son dédain des opinions féminines, l’épouse se sentait forte sur le domaine des décisions généreuses. Là, d’une suggestion ou d’une prière, il était rare qu’elle ne l’emportât pas. Cette sécurité inconsciente venait d’animer ses paroles.
— « Oh ! madame… vous êtes bien bonne… Mais ça ne fait rien, j’ai peur… » soupirait Fanny. Puis, comme incapable de contenir une arrière-pensée qui l’oppressait trop fort, elle laissa échapper : « J’ai peur de monsieur Raybois !…
— De monsieur Raybois ?… » répéta Nicole.
Elle s’étonnait, car le sous-directeur, dont Hardibert avait fait la position, lui accordant de plus la main d’une cousine à elle, Berthe Dervangeaux, ne pouvait avoir une volonté contraire à la leur.
Mais Fanny éprouvait la crainte que M. Raybois ne montât le patron contre eux, ne lui persuadât qu’il fallait expulser Coursol si l’on voulait que le contentement et la discipline régnassent à la Martaude. Et, tandis que la jeune fille murmurait son appréhension, une lueur bizarre glissa dans ses jolis yeux retroussés, sous la courbe excessive des paupières.
— « Il y a quelque chose que vous ne me dites pas, Fanny.
— Est-ce qu’on peut tout dire quand il s’agit de monsieur Raybois, madame ?… » demanda la jeune fille, qui, cette fois, la regarda bien en face.
Une rougeur de gêne et de chagrin embrasa les joues de Mme Hardibert. Jamais elle n’avait été forcée de convenir avec personne, et surtout avec une ouvrière, de ce que tout le monde savait trop, de ce qui rendait sa cousine Berthe horriblement malheureuse. Gaston Raybois était de ces hommes qui s’enflamment régulièrement pour chaque femme jeune et jolie, et accidentellement pour toutes les autres, au hasard de l’heure, de la lumière, d’une grâce imprévue de voix ou de geste, à laquelle ils ne savent pas résister. Tant que lui-même avait été jeune, célibataire et incertain de son avenir, les occasions aimables que lui attirait sa fringante tournure se multipliaient plutôt trop, même pour sa soif de galanterie. Maintenant qu’il devait les faire naître, et qu’il ne craignait pas d’employer son pouvoir pour les mener à sa guise, il devenait terrible. Dans l’usine, au village, il commençait de jouer au pacha. Mais cela finirait mal. Plus d’un mari, travailleur à la Martaude, avait l’œil sur lui, tout sous-directeur qu’il était. Et rien que pour certains soupçons, de rudes poings se crispaient sur les pièces d’acier quand il traversait les halls avec sa face d’insolente joie.
Nicole, éclairée par les mots amers et les larmes de sa cousine, que la jalousie ravageait, s’était hasardée à quelques allusions auprès de son mari. Que fallait-il croire ? Devait-on se préoccuper des légèretés de Raybois ? Peut-être un avertissement sérieux de l’ami, du chef, préviendrait un scandale.
Hardibert haussa les épaules. On ne poursuit que de leur plein gré les filles et les femmes. Qu’elles se tiennent bien, on les respectera. La Martaude n’est pas un couvent. Ce n’est pas pour des balivernes de ce genre qu’on tracasse un auxiliaire comme Raybois.
Dans la brutalité involontaire de ses réponses, Nicole, une fois de plus, devinait l’intellectuel, hostile à l’amour, décidé à n’y attacher aucune importance. Et aussi cette sourde antipathie pour la femme en général, dont il ne saisirait jamais l’âme, et qu’alors il traitait — en paroles du moins — comme une poupée de chair, dont la dignité était négligeable, et qui devait toujours se sentir flattée par le vœu du mâle. Une secrète approbation se trahissait dans son attitude pour l’homme dont les actes impliquaient un mépris que lui-même eût souhaité d’éprouver au degré où il le professait.
Nicole, froissée — elle n’aurait pu dire pourquoi — d’une telle façon de prendre les choses, n’avait plus reparlé à son mari de la conduite de Raybois. Elle n’évitait pas moins les confidences de sa cousine, également choquantes, mais pour d’autres raisons. Un type singulier d’honnête femme cynique, cette Berthe Raybois, que la jalousie démoralisait sans l’égarer. Aussi, devant la plainte si claire, mais si imprévue, de Fanny, Mme Hardibert demeurait pétrifiée d’embarras, ayant horreur d’en apprendre davantage, tout en se disant que son devoir était d’écouter cette petite, de la conseiller, de la protéger.
Ce silence piqua la jeune couturière. Doutait-on de sa véracité ? La blâmait-on pour un si malencontreux succès, dont toute sa réserve décente n’avait pu la préserver, et qui la menaçait d’un dépit redoutable ?…
Elle murmura, la voix sèche :
— « Voilà ce que c’est d’être, comme moi, trop dévouée aux maîtres. Si je ne craignais pas de leur causer des histoires, je n’aurais qu’à répéter à père les abominations de monsieur Raybois. C’est pour le coup qu’il se déclarerait contre les patrons, et qu’il déciderait les camarades à la grève !…
— Ayez confiance en moi, Fanny, » commença Mme Hardibert. « Aucun mal ne vous atteindra dans cette maison. »
Elle prononça encore quelques phrases, dont le vrai sens était plutôt dans l’intonation tendre, apaisante… Car, où trouver d’opportunes paroles ?… L’âme de Nicole se repliait, dans une répugnance, parmi cette atmosphère d’antagonisme et de convoitise où elle était rentrée. Au seuil du cabinet de son mari, le cliquetis des intérêts de castes, se heurtant avec des bruits d’or et de fer, la faisaient fuir tout à l’heure, tremblante. Et voici qu’elle tombait sur un aspect plus troublant de cette dure collaboration de forces opposées et inégales qui fait la vie industrielle.
Où était son rôle, à elle-même ?… Trop timide pour agir sur d’autres êtres, d’une délicatesse trop rebelle à certains contacts pour s’entendre avec les ouvriers, d’une générosité assez folle pour ne jamais trouver qu’on eût raison contre eux, comment ne pas sentir à toute heure le malaise d’un milieu où elle ne s’adaptait pas, bien qu’elle y fût née ? Ce matin, particulièrement, au lendemain de Bruges, où tant de rêves l’avaient emplie toute dans une si vaste paix… D’un coup d’aile éperdu son imagination l’y ramena… Elle ne vit plus cette jolie ouvrière, aux yeux charmeurs et sournois, qui secouait de sa jupe fripée, de sa chemisette mince, les vilains désirs, comme des insectes agrippeurs et répugnants. Elle n’entendit plus les voix batailleuses discuter pour le luxe et pour le pain. Elle fut là-bas… Quelqu’un s’y trouvait à côté d’elle. Des cygnes nageaient à l’ombre, sur le cristal noir d’un canal. Et leur long col ondulait avec une telle grâce que cela faisait de la pensée, de l’émotion, des souvenirs, tout un ordre de choses très précieuses et très importantes, auxquelles son compagnon se montrait aussi sensible qu’elle-même. Elle voudrait vivre ainsi, pour de belles et calmes images, avec quelqu’un qui en serait fasciné comme elle — oui, fasciné, au point qu’un bonheur aigu jusqu’à la souffrance embrumât ses prunelles bleues.
VI
Le lendemain, comme Hardibert sortait de la forge, après avoir surveillé un façonnage difficile, un visiteur s’avança vers lui, dans la cour. Préoccupé comme il l’était, le chef d’usine vit une physionomie connue sans réfléchir à l’inattendu de la rencontre. Mais quand Ogier Sérénis lui tendit la main, une surprise l’envahit brusquement :
— « Par exemple !…
— « Monsieur, » dit le jeune homme, « j’ai vu par les journaux que la situation s’aggravait ici. Alors je me suis rappelé que la Martaude est un peu ma maison…
— Certainement… certainement… » approuvait Raoul d’un ton vague, car il ne saisissait pas bien le rapport…
— « Vous avez été si aimable pour moi quand nous nous sommes rencontrés, monsieur Hardibert. J’ai tenu à vous apporter ma sympathie, et même, au besoin, mon aide, si… si votre sécurité… »
Le petit discours préparé par l’écrivain se disloquait un peu devant la stupeur évidente de Raoul.
— « Mais, » s’écria celui-ci, « qu’est-ce qu’on raconte donc sur votre boulevard des Italiens ? Vous croyiez qu’on se massacrait ici ?…
— Le mot de grève est toujours sinistre…
— Pour les faiseurs de drames, comme vous. Enfin, c’est très gentil d’être venu, » reprit cordialement le chef d’usine. Car son instinct de se hérisser tout de suite cédait à cette considération que la démarche, pour naïve qu’elle semblât, s’inspirait d’un chaleureux sentiment. Déjà il regrettait sa réception plutôt froide.
Cependant Ogier l’interrogeait sur la crise.
— « Elle n’est pas exclusive à votre région, n’est-ce pas ? On parle d’une cessation simultanée du travail dans toute l’industrie métallurgique. »
Hardibert expliqua, en hochant la tête, que leur arrondissement était remué plus qu’ailleurs par un conflit politique. Dans trois semaines, on procéderait à l’élection d’un député. Si peu au courant de ces discussions que fût un poète, Sérénis ne pouvait ignorer quelle importance prenait cette manifestation isolée. Cela tenait à la qualité des candidats en présence. L’un, puissant orateur socialiste, évincé au dernier scrutin général, et que son parti s’acharnait à ramener dans l’arène. L’autre, si manifestement officiel, que son échec serait une défaite pour le Gouvernement et risquait d’ébranler le Ministère.
— « Mais qu’avez-vous à faire de toutes ces complications de la lutte sociale, vous qui planez dans les nuages, bienheureux rimeur ? »
Ogier protesta en souriant.
— « Je n’ai commencé par les vers que pour arriver à la prose. Je ne me suis permis le rêve qu’en attendant la vie. Quelles notes intéressantes je pourrais recueillir dans ce grand centre ouvrier !…
— Elles ne ressembleraient guère à celles de Bruges, » observa l’ingénieur.
Sa voix sarcastique souligna étrangement le paradoxal à-propos. Quel sens y donnait-il ?… La bonhomie avec laquelle, immédiatement après, il offrit de satisfaire la curiosité professionnelle, montra qu’il n’avait rien insinué, sinon le léger ridicule de ces éternelles notes, si commodes aux romanciers pour expliquer les fugues que leur suggèrent en des sens opposés leur fantaisie, leur avidité de sensations, leur angoisse nerveuse devant la table de travail où la blancheur des pages les attend.
— « Si vous voulez vraiment étudier le jeu de boules qu’est la politique, où c’est à coups de destinées humaines lancées au hasard qu’on tâche d’atteindre le but d’ambition individuelle, je suis en mesure de vous montrer des choses curieuses, jeune homme. Mais pas ici, pas maintenant. J’ai à faire. Je dois vous quitter. Que préférez-vous ?… Que je vous donne un de mes ingénieurs pour vous faire visiter l’usine ? Ou bien remettre cela à plus tard, et monter vous reposer à la maison ? Vous connaissez le chemin. Si la Martaude a grandi, si l’outillage s’est transformé, depuis monsieur Dervangeaux, votre tuteur, l’habitation est restée la même. Vous nous ferez le plaisir d’y rester quelques jours, j’espère bien.
— Mais… » balbutia Sérénis, « j’avais pris une chambre, dans l’unique auberge de Sézanne.
— Eh bien, ne vous en occupez pas. J’y ferai chercher votre valise. »
Ogier se défendit sincèrement, sans résultat d’ailleurs. Quel prétexte pour refuser l’hospitalité du maître actuel de la Martaude, lui, presque enfant adoptif du fondateur, dont celui-ci avait épousé la fille ? Ne l’avait-il pas constaté en abordant Hardibert ? il revenait à un foyer qui était un peu le sien. Mais il avait conscience de ce qu’il y rapportait : quelque chose de plus fulgurant et de plus redoutable que la cartouche de dynamite dont la haine envieuse d’un révolté menaçait peut-être en ce moment les vieux murs. Ce qu’il y rapportait, c’était l’amour. C’était, dans toute sa force inattendue et irrésistible, la première passion de sa jeunesse. Et pour qui ? Pour la femme de cet homme qui lui offrait sans défiance l’hospitalité sous son toit. A cette minute, il eut un véritable spasme de remords. Car tout le factice de ses bravades littéraires tombait dans la sincérité de l’amour qui le subjuguait. Redevenu simple dans la plus vertigineuse façon de sentir, il laissait le grand souffle lui balayer toute l’âme. Et, sous le tourbillon envolé des sophismes, reparaissaient les linéaments indestructibles de l’honnêteté héréditaire.
Il n’eut pourtant pas le courage de résister aux circonstances, après les avoir provoquées. Pas même celui de s’attarder à parcourir l’usine.
— « J’aimerais mieux attendre que vous ayez un instant pour m’y diriger vous-même, monsieur Hardibert. D’ailleurs, je ne la reconnaîtrai pas. Tandis que je retrouverai mes meilleurs souvenirs enfantins dans la maison de là-haut.
— A tout à l’heure, donc, » fit le maître de la Martaude.
Sur la route, les pas de Sérénis soulevèrent la poussière de réminiscences. Et, dès le seuil du parc, les ombres des grands arbres s’allongèrent avec la lenteur délicieuse des anciens jours de congé. Jamais les heures n’auraient plus cette longue plénitude d’alors. Déjà leur vol tumultueux inspirait à ses vingt-quatre ans la fièvre de promptement en jouir. Et de quelle fuite effarante elles devaient le consterner plus tard ! Mais comme elles se déroulaient jadis avec une intarissable abondance, ici, durant l’été songeur de sa seizième année ! Si indistinct flottait autrefois son rêve, qu’il ne le retrouvait pas sous d’autres formes que la courbe de ces pelouses, la perspective bleuâtre et noyée de ces lointains, l’élan aigu de ces peupliers dans le vide profond du ciel. La vibration de l’été tremblait dans l’air, comme aux vacances, quand il se couchait sur ce gazon, les mains croisées sous la nuque, et que son cœur gonflé d’espérance battait jusqu’au zénith d’azur pâle.
A cette époque, était-il amoureux de Nicole sans le savoir ? Il aurait voulu maintenant s’en persuader. Du moins se rendait-il témoignage que rien pour lui n’avait ressemblé à l’amour, entre leurs adieux de jadis et leur récente rencontre. Cette indifférence ne naissait-elle pas d’un souvenir préservateur, dissimulé mais vigilant ?
L’exclamation d’un jardinier qui venait de le reconnaître, le toucha. Comme le cocher Honoré, comme la majeure partie du personnel, ce brave homme datait du temps de M. Dervangeaux.
— « J’ai peur, monsieur Georget, que vous ne trouviez personne à la maison. A c’t’heure, Monsieur est à la fabrique.
— Je l’y ai vu. Mais Madame ?
— Madame est descendue dans le pays.
— Avec mademoiselle Toquette ?
— Bah !… Vous connaissez mamzelle Victorine ? Oh ! bien, quant à vous dire où elle est, ça, le diable y perdrait sa peine. Jamais une demi-heure de suite à la même place. Vous la trouveriez perchée dans un arbre, ou plongeant au fond de l’étang, faudrait pas vous en étonner.
— Son pied est donc tout à fait guéri ?
— A-t-elle eu mal au pied ?… C’était pas pour la gêner, car elle doit avoir des ailes, cette petite criquette-là. »
Ogier ne s’était informé de la fillette qu’en l’espoir d’apprendre qu’on l’avait déjà reconduite à la pension. Hélas ! il faudrait encore subir, présence espiègle et espionne, entre Mme Hardibert et lui, sa frimousse d’angora roux ! Grands dieux ! il la verrait assez tôt. Ce jardinier était loin de compte en s’imaginant qu’il allait la chercher. Au lieu de continuer à monter vers la maison, le jeune homme fit un circuit, et, redescendant par une charmille qu’il connaissait bien, il s’assit sur un banc d’où il apercevait la grille d’entrée. De la sorte, il surprendrait Nicole dès son retour, avant que personne l’eût prévenue.
Maintenant, dans l’émotion exquise de l’attente, reconquis par le charme familier de ce lieu, il se réjouissait du retard. Jadis, il avait ainsi guetté sa compagne d’adolescence. Elle remontait le chemin en contre-bas du banc, — les niveaux irréguliers du parc se prêtaient aux surprises, — et il l’avait clouée sur place en faisant pleuvoir des pétales de roses à son passage. Quelle tentation de recommencer la gentille plaisanterie ! S’il osait !… Il tourna la tête pour découvrir quelque rosier en fleurs, et sursauta d’un étonnement presque superstitieux quand il reçut en plein visage une admirable « jacqueminot », heureusement dépourvue d’épines. Une « gloire de Dijon » suivit, qui ne l’atteignit qu’à l’épaule. Et peut-être le bombardement eût-il continué, si l’assaillante ne se fût trahie par un éclat de rire. Mais la stupeur de Sérénis se manifestait trop comique. Une irrésistible roulade de gaîté partit d’un massif tout proche, dont, presque aussitôt, émergea Toquette.
— « Pardon, » balbutia-t-elle, pouffant à s’étrangler, « pardon de vous avoir touché dans la figure. Mais vous vous êtes tourné de mon côté juste au moment où je vous visais… » Elle se calma un peu en le voyant rester très grave, et reprit plus timidement : — « Je ne vous ai pas fait mal ?
— Non, mademoiselle. »
Sérénis, qui tenait encore les deux roses, machinalement saisies, les lança au loin d’un geste si dédaigneux que Toquette haleta, comme sous une gifle. Ses lèvres entr’ouvertes tremblèrent.
Il ne retira pas de cette petite silhouette pétrifiée ses yeux froidement fixes. L’irritation de sa rêverie profanée par l’insupportable intruse le rendait cruel. Il y avait presque un abus de force dans cette dureté écrasante de regard d’un homme sûr de lui envers une enfant si visiblement interdite.
Sous cette réprobation flagellante comme un dégoût, le blanc visage pailleté de menues taches de cuivre s’empourpra violemment. Les prunelles s’embrumèrent. Le jeune corps oscilla dans l’incertitude. Allait-elle fondre en larmes ? Allait-elle s’enfuir ? Ni l’un ni l’autre. Elle eut un mouvement singulier. D’une coulée humble et souple, elle glissa presque aux pieds de Sérénis, à l’endroit où gisaient les fleurs. Elle les ramassa, lui adressant un coup d’œil intraduisible, chargé de défi autant que de chagrin, puis elle se releva, et s’éloigna sans hâte, muette, comme une petite nymphe blessée.
— « L’agaçante moucheronne ! » grommela Sérénis. Mais, comme elle disparaissait sans tourner la tête, il ne put s’empêcher de sourire. Sous l’arcade de la charmille, flottait le reproche caressant de la petite âme désappointée. Ce beau garçon aux yeux preneurs ne pouvait se tromper sur les aguichements et sur les dépits des fillettes.
Il n’y pensait guère lorsqu’il aperçut Nicole qui franchissait lentement, à pied, la grille ouverte. Le soleil baissant mettait un reflet d’or rose sous son ombrelle. Un peu lasse d’avoir gravi la côte, elle penchait la tête, les yeux à terre. A quoi pouvait-elle bien rêver ?… Sa jupe ronde, rasant à peine le sol, sa chemisette de batiste blanche, son canotier de grosse paille cerclé d’un simple ruban, lui donnaient un tel air de jeunesse, qu’Ogier la vit toute pareille à la chère camarade d’autrefois.
Elle s’approchait, si absorbée, d’une démarche tellement alanguie de pensée intérieure, qu’il restait indécis, troublé devant ce mystère d’une songerie de femme, et ne sachant comment s’annoncer sans lui causer trop de saisissement.
Mais, comme elle allait arriver au-dessous de lui, dans l’allée en contre-bas, soudainement elle leva la tête et le regarda en plein, les prunelles attirées par un magnétisme. Il était debout, le cou un peu tendu. Et, comme il ne prévoyait pas son mouvement, elle surprit dans ses yeux l’effluve d’adoration soucieuse dont il l’enveloppait si ardemment. Elle-même laissa voir l’irradiation d’une joie que la volonté tardive atténua vainement ensuite. Pour disperser l’impression trop intense, elle courut vers lui comme une enfant.
— « Georget !… » Tout de suite, elle l’appela par ce nom qui lui semblait si doux à dire, qui ressuscitait le passé à travers l’ineffable journée grise de Bruges. — « Que c’est bien de revenir ici !
— Je n’aurais jamais dû m’en éloigner, » dit-il avec une force triste. « Ce lieu me remplit de regrets affolants.
— Il est le même… Que regrettez-vous, mon ami ?
— Ce que je regrette !!… »
Elle vit l’angoisse des larges yeux bleus. Elle devina quel genre de méditation il venait de traverser là, sur ce banc, et ce que le vieux parc avait dû lui dire. Elle-même, depuis son retour de voyage, ne subissait-elle pas une hantise étrange, reliant les impressions d’hier à la douceur d’autrefois, cherchant et retrouvant à chaque détour d’allée ce que l’adolescent y avait laissé de lui, revivant tout cela par une tendre et folle préoccupation de l’homme qu’il était devenu ?
— « Ce que je regrette… » répéta-t-il plus bas. « Vous voulez le savoir ?… »
Il avait glissé son bras sous celui de la jeune femme et l’entraînait doucement. D’instinct, pour leur causerie, il souhaitait un coin plus secret, à distance du massif où Toquette s’était si facilement cachée. Quelques pas, et ils furent dans un sentier délicieusement abrité. Un parfum lourd y flottait. Des fleurs blanches de magnolia, dressées dans la verdure métallique des grands arbustes, exhalaient ce puissant arome, que le soleil avait échauffé dans leurs urnes fines.
Et alors Sérénis avoua ce qu’il regrettait. Il avait manqué sa vie, il s’était conduit en insensé. S’il était revenu régulièrement à la Martaude, durant ses loisirs d’étudiant comme dans ses vacances de collégien, il aurait découvert à temps que son cœur appartenait à Nicole, que l’existence, l’art, le succès, tout ce qu’il pouvait goûter, tout ce qu’il pouvait accomplir, n’aurait de saveur que par elle. Il l’aurait compris, et il le lui aurait fait comprendre. Peut-être s’en fût-elle émue… Peut-être aurait-elle pris souci de se sentir tellement nécessaire… Ou même eût-elle trouvé digne d’elle ce rôle d’inspiratrice, de créatrice, cette souveraineté magique qui fait qu’une femme pétrit à son gré le cerveau, la volonté, la destinée d’un homme…
Tandis qu’il le lui montrait, ce rôle, avec une éloquence passionnée et si grave, Nicole ne put s’empêcher d’évoquer, en contraste amer, la personnalité trop forte, inentamable, de Raoul. Cet esprit tout d’une pièce, quand elle l’effleurait, lui semblait revêtu d’acier. A toucher de trop près cette pensée trop volontaire et trop close, elle sentait le froid du métal. Son mari l’aimait, sans doute, à sa manière. Mais jamais il ne lui donnerait cette ivresse que Georget dépeignait avec une séduction si poignante : être la raison et la cause de toute façon de voir et de sentir dans l’âme qu’on remplit exclusivement. Transformer l’univers pour celui à qui l’on voudrait donner le ciel, quel privilège ! Raoul Hardibert ne verrait jamais les choses qu’à travers sa froide logique. Le fait qu’elle était sa femme, entrée dans sa vie, avec toute une sensibilité imprévue et frissonnante, n’influençait pas le moindre de ses raisonnements.
— « Mon ami… » murmura Nicole, interrompant Sérénis, « Georget, que dites-vous ? Ne devais-je pas épouser Raoul ?
— Vous ne vous êtes fiancée qu’après deux ans d’absence de ma part. Oh ! ces deux ans !… malheureux aveugle que j’étais !…
— Mon père souhaitait mon mariage avec son successeur. Il vous aimait beaucoup. Mais vous n’étiez qu’un enfant… Jamais il ne vous aurait alors confié sa fille.
— Nicole… si j’avais su me faire aimer de vous, vous m’auriez attendu. »
Il avait énoncé lentement, et avec quel regard ! la supposition : « Si j’avais su me faire aimer de vous… » Puis il se tut. Elle aussi. Un effroi leur vint. Sur quel chemin leurs cœurs et leurs paroles ne volaient-ils pas ?… Le même rêve, à présent, leur étreignait le cœur. La vie s’étendait devant eux, étroite comme ce sentier. Ils y marchaient ensemble, dans cette atmosphère si douce de leurs deux natures tendres, partageant le charme des émotions artistiques, des œuvres aisées jaillies de leur sentimentalité, de leur caprice, écloses au contact de la beauté éparse. Il n’avait tenu qu’à eux de réaliser ce rêve, avec un peu de patience, une plus lente application à interroger leur cœur et la vie. Aujourd’hui, il était trop tard.
Des coups de sifflet déchirants percèrent les feuillages tranquilles, fusèrent vers le ciel encore lumineux, car le soleil du solstice était loin d’achever sa course.
— « Six heures, » dit Mme Hardibert. « C’est la sortie des ateliers. »
La respiration formidable de la Martaude lui passa sur la chair comme un souffle de feu. Elle crut voir rouler hors des halls, où s’apaisait la furie des machines, le torrent des ouvriers, trop las pour goûter le repos du soir, leurs vêtements souillés de poussière et de graisse, leurs visages noircis, où luisait la fièvre des yeux clairs. Elle crut voir se pencher sur d’incompréhensibles problèmes la tête soucieuse du maître, dont son image, à elle, était si loin, tandis qu’il se perdait dans des calculs scientifiques, ou qu’il pesait, avec son indéniable droiture de conscience, les éléments obscurs de ses responsabilités.
Involontairement, les yeux de Nicole se tournèrent, trop expressifs, vers le jeune être si beau et si calme qui marchait à son côté, n’ayant de tourments que ceux du cœur, et qui, pour accomplir son œuvre, maniait une plume légère et docile, au lieu des farouches outils vivants et des redoutables outils d’acier.
— « Nicole…
— Georget, soyez raisonnable. Voulez-vous m’obliger à ne plus vous voir ?
— Je ne vous demande rien, » dit-il, en baisant la main qu’il avait prise. « Rien pour vous… Mais tout pour moi. Soyez mon amie, mon inspiratrice… Préservez-moi d’un regret mortel, avec un peu d’illusion et de pitié.
— De l’illusion, de la pitié !… Dites une affection profonde, mon ami, et la plus ardente sollicitude pour vos nobles travaux. N’ai-je pas confiance en vous ?… en moi-même ?… Aurai-je recours à des tactiques indignes de nous ?… Nous planons tous deux au-dessus des dangers qu’on évite par la fuite et le mensonge. N’est-ce pas ?… Dites-le !… Vous êtes Georget pour moi seule, mon poète. Je suis votre amie, votre muse, comme vous me le demandez loyalement. Car c’est loyalement que vous me le demandez, jurez-le moi. »
Était-ce bien la silencieuse Nicole ? Les mots lui venaient dans une fièvre. Un peu de rose teintait ses joues mates. Ses yeux transparents se fonçaient d’exaltation. Elle prêchait la sagesse avec une flamme trouble sur son adorable visage. Qu’elle était sincère, inquiète et dangereuse !…
Georget murmura :
— « Vous savez bien que je vous obéirai en esclave. Il en sera comme vous le voudrez. Je vous suis soumis jusqu’à la mort. »
VII
Dans la grande salle à manger, ouverte au large sur la gaîté verdoyante du dehors, le déjeuner prenait fin.
La conversation languissait. Des anxiétés diverses pesaient sur les cinq convives. Nicole et Ogier songeaient à la séparation imminente. L’écrivain ne voyait pas la possibilité de prolonger son séjour plus longtemps. L’après-midi même il retournait à Paris.
Comme ces huit jours avaient passé vite !… Plus vite encore que ceux de Bruges, dans une intensité d’émotion plus aiguë et plus précise.
Déjà ce n’était plus le rêve, l’appel timide des regards, démenti par le silence des lèvres, l’enchantement qu’on ne veut pas nommer. L’amour s’était démasqué avec la hardiesse magnifique d’un hôte qui connaît son prestige et ses droits, qui ne craint plus qu’on lui dispute la place. Il avait fallu le reconnaître. Certes, on ne lui céderait pas. Mais quelle douceur éperdue à constater sa présence, à le braver d’un commun accord, dans une révolte frissonnante ! Pour deux êtres passionnés, échanger des désirs enivre le cœur d’une volupté presque aussi accablante que d’en échanger les réalités.
Nicole et Ogier s’étaient, pendant la dernière semaine, avancés très loin sur ce calvaire de délices. Pourtant, l’étrange conscience amoureuse qui, à l’encontre de l’Évangile, met le péché dans l’assouvissement et non dans la convoitise, leur attestait encore qu’ils n’étaient point coupables. Nicole, âme pourtant harcelée de scrupules, nature opposée au mensonge, subissait la métamorphose qui, au fur et à mesure de nos expériences sentimentales, modifie notre jugement. Ce ne sont point nos raisonnements qui déterminent notre conduite, mais notre caractère, combiné avec les réactions que les circonstances provoquent dans notre sensibilité. Nos raisonnements suivent après coup. Si, par hasard, ils précèdent, du moins en apparence, c’est que les déterminantes de l’action se trouvent en nous si fortes, que cette action est virtuellement accomplie quand nous croyons en discuter encore les motifs.
Mme Hardibert aimait un autre homme que son mari, elle qui, jusqu’à ce jour, considérait la fidélité conjugale comme le premier des devoirs féminins, et la trahison comme la chose la plus odieuse, la plus basse. Elle transposait donc son point de vue. Dans une soif de justification personnelle, qui n’était ni de la vanité, ni de l’hypocrisie, mais un besoin d’harmonie morale, elle se disait qu’elle aurait d’autant plus de mérite à rester pure qu’elle aurait traversé la flamme d’une plus âpre tentation. Et cette tentation, elle la rendait irrésistible par la poésie même de la résistance qu’elle y opposait. Le piège était là, pour cette imaginative et cette tendre, dont l’imagination et la tendresse, trop contenues dans le mariage, débordaient pour la première fois… Et avec quelle impétuosité !… Il suffisait d’observer ses yeux, durant ce déjeuner, pour se rendre compte qu’une chimère y palpitait, en des reflets d’héroïsme et de suavité.
Ce n’était pas son mari qui songeait à lire dans les prunelles d’un gris mauve. Mais quelqu’un de plus perspicace les interrogeait. Mme Raybois — la cousine Berthe — assistait à ce déjeuner, avec son mari, le sous-directeur. Non pas uniquement pour prendre congé de Sérénis, devenu leur ami puisqu’il était celui de la maison, mais parce que Hardibert souhaitait avoir, en ce moment, près de lui, son collaborateur. Il attendait, d’une minute à l’autre, la réponse définitive des ouvriers. On ne pouvait guère la prévoir mauvaise, l’accord s’étant fait sur bien des points de détail, et la détente s’annonçant depuis quarante-huit heures. La grève serait une trop insigne folie. Mais tant d’intérêts politiques envenimaient la question industrielle, que les pires aberrations restaient vraisemblables.
Au milieu de si importants soucis, comment le maître de la Martaude aurait-il songé à épier, sur le visage de sa femme, des nuances de sentiment que, même à loisir, eût à peine saisies son esprit peu romanesque. Plus éloigné que jamais, par ses préoccupations, de semblables subtilités, il avait, durant ces derniers jours, fermé, sans le savoir et sans le vouloir, tout refuge à la faiblesse effarée de Nicole. Au moment même où elle aurait eu besoin de sentir tout près son cœur, de s’y rattacher à des liens, trop invisibles, mais profonds et robustes, il l’avait tenue plus à distance que jamais, du haut de sa pensée dédaigneuse, quand il ne la froissait pas par ses façons cassantes et ses boutades ironiques.
Tout à l’heure, à table, une de ses reparties sans aménité venait de faire surgir sous les paupières mobiles de la jeune femme, non pas la prompte larme qui les humectait en pareil cas, mais un lent rayon de fierté triste, tandis que les lèvres frémissaient d’un faible sourire.
Berthe Raybois remarqua, non seulement ce jeu si nouveau de physionomie, mais encore l’involontaire caresse dont le regard d’Ogier enveloppa celle qu’un autre faisait un peu souffrir. Elle-même, cette Berthe, alourdie par la trentaine, aux traits inertes et épais, aux prunelles sans éclat, du même blond fade que ses cils, ses sourcils et ses cheveux, ne laissa rien paraître sur son inexpressive physionomie de ce que lui causa cette découverte — une espèce de délectation amère, faite d’incompréhension, de curiosité, de rancune. Incompréhension et curiosité de l’amour, rancune contre son mari, étendue à tout le sexe masculin. Elle n’était que mère, adorait ses quatre enfants, qu’elle élevait avec une sollicitude minutieuse et bornée de poule. Ils occupaient sa vie, suffisaient à son bonheur, la consolaient amplement des infidélités perpétuelles de son beau Gaston, un grand gaillard barbu, assez commun, qui commençait à grisonner, mais fanfaronnait quand même et plus que jamais au passage de la moindre jupe, comme le coq de cette bonne couveuse. Elle ne songeait guère à lui rendre la pareille, dans une ignorance de la passion qu’avait aggravée au lieu de l’éclaircir sa multiple maternité, et sans illusion sur sa figure, pire que laide par l’absence totale de charme. L’honnêteté de Berthe Raybois était indiscutable, solide, comme l’instinct et la fatalité. Ce qui n’empêchait pas cette brave créature de s’exaspérer sans trêve d’une jalousie rongeante, et de choyer le péché des autres femmes comme une revanche, avec des audaces de théorie singulières.
— « Écoute, » dit-elle à Nicole, comme celle-ci achevait de servir le café à ces messieurs sous la véranda. « Viens donc un instant. J’ai quelque chose à te dire.
— N’y allez pas, ma cousine. Ce doit être une billevesée, » fit le sous-directeur avec une gaîté peu sincère. Il ne se sentait pas tout à fait tranquille, ayant été par trop entreprenant avec la petite Coursol, et sachant que, si la jeune ouvrière s’était plainte, les choses pourraient se gâter. Nicole et Berthe pousseraient les hauts cris. Hardibert finirait par éprouver quelque ennui de ces histoires.
Sans l’écouter, les deux cousines se prirent par la taille, et s’enfoncèrent dans une allée, chuchotantes et mystérieuses comme des pensionnaires.
— « C’est de Toquette que je veux te parler, » commença Berthe. « Elle est dans sa pension, n’est-ce pas ? Dis-moi… Te montre-t-elle les lettres qu’elle reçoit de son père ?
— Quelquefois. Mais ce n’est pas moi qui le lui demande.
— Tu as tort.
— Pourquoi ?
— Parce que tu as pris la responsabilité de cette enfant. Et que tu ne devrais pas laisser monsieur Mériel contrecarrer l’éducation que Raoul et toi donnez à sa fille.
— Contrecarrer… Mais comment ?
— Voyons… Tu connais bien la marotte de ce demi-fou. Il se croit toujours à la veille de faire fortune. Je suis sûr qu’il entretient la pauvre petite dans l’idée qu’elle sera riche. Avec les goûts qu’elle a, les gâteries dont tu ne peux te défendre, qu’est-ce que cette fillette deviendra, je te le demande un peu, si elle se croit une héritière ?
— A propos de quoi, ces réflexions ? » questionna Nicole, tout de suite impressionnée.
— « Gaston a eu des renseignements… C’est un voyageur d’une maison américaine, venu pour affaire à la Martaude, qui, par hasard, a nommé Mériel. Notre hurluberlu, paraît-il, a trouvé un truc infaillible — encore… toujours ! — pour gagner des millions. Il le dit à qui veut l’entendre, trouve des gens pour y ajouter foi, même chez ces Yankees pratiques, et, naturellement, doit tourner la tête à sa fille avec ces dangereuses bourdes…
— Qu’est-ce que c’est que ce truc ?…
— Tu le demandes !… Ne connais-tu pas le personnage ?… Ce ne sont pas les inventions saugrenues qui lui manqueront jamais. En l’espèce, je crois qu’il s’agit d’une entreprise de publicité. N’est-ce pas un comble ? Dans le pays de la réclame, se figurer qu’il innovera en mieux après tout ce qu’on a fait !…
— C’est drôle que Raoul ne m’ait pas parlé…
— Raoul n’a pas vu l’Américain. Tu sais bien que mon mari reste seul en rapport avec les étrangers tant que ne se conclut aucune transaction importante. »
Il y eut un silence. Les jeunes femmes, contournant une pelouse, revenaient en vue de la véranda. Nul appel aimable ne les pressa de s’en rapprocher. Hardibert et Raybois causaient, soucieux, tout en fumant des cigares. Sérénis, poliment pris en tiers, ne dissimulait qu’à peine son peu d’intérêt aux questions de salaire, de main-d’œuvre, de travailleurs syndiqués ou non syndiqués. Il rêvait, suivant des yeux une robe claire entre les feuillages, la nuque au dossier de son fauteuil de paille, dans un abandon élégant de son grand corps souple.
Nicole, en passant, ne regarda pas de ce côté. Mais Berthe, tout en entraînant sa cousine dans un nouveau circuit, tourna la tête vers les trois hommes.
— « Il y a quelqu’un qui a bien envie de savoir ce que nous disons, » murmura-t-elle.
Nulle question ne la poussant à en risquer davantage, elle ajouta, par une mystérieuse alliance d’idées :
— « Cette petite Toquette, après tout, si elle prend la vie trop gaîment, où sera le mal ? Pas le sou, une naissance irrégulière, rien de ce qu’il faut pour acheter la respectabilité, et de bons atouts pour réussir autrement. De l’esprit, une frimousse drôle, le diable au corps, nulle ombre de sentimentalité… Ce serait dommage qu’elle ne se servît pas de cela pour tourmenter quelques-uns de ces jolis égoïstes qui se prétendent nos maîtres.
— Oh ! Berthe…
— Puisqu’il faut souffrir d’eux quand on ne les fait pas souffrir.
— Raoul ne me fait pas souffrir, ou du moins pas sérieusement, » prononça Mme Hardibert, sans trop savoir — tant la phrase jaillit spontanée — si c’était l’équité, le remords, la prudence, ou une inconsciente hypocrisie, qui la lui dictait.
— « Raoul ?… Non, » reprit Berthe d’un ton singulier. « Il ne te fait pas souffrir parce que tu ne l’aimes pas d’amour. C’est un autre qui s’en chargera.
— Que veux-tu dire ?… »
Brusquement, Nicole s’arrêtait, toute pâle, cherchant les yeux de sa cousine, ces yeux blonds et ternes, dans lesquels, d’ailleurs, elle ne lut rien. Un massif défleuri de rhododendrons les isolait. La distance éteignait le bruit des voix. Elles pouvaient se croire seules dans la chaleur silencieuse du grand jardin désert.
— « Qui donc ?… Quel autre se chargera de me faire souffrir ?… »
Oh ! l’accent de ces mots, sur ces lèvres qui tremblaient d’amour !… Le frémissement d’appréhension dans ce cœur palpitant !…
— « Voyons, Nicole… »
Le sourire de Berthe disait : « Pourquoi vouloir me donner le change ? »
— « Je t’assure…
— Ne m’assure donc rien. Ce n’est pas moi qui te blâmerai, qui te ferai de la morale. Es-tu plus heureuse avec Raoul que moi-même avec Gaston ?… Et quand même… Doit-on la fidélité dans un pacte de dupe ?… Les hommes nous la jurent bien, la fidélité, le jour du mariage, quand, jeunes filles, nous ignorons qu’ils se parjurent d’avance, volontairement, sciemment, de complicité avec les conventions sociales, les lois, la morale, et tout le tremblement ! L’amour, suivant eux, est la joie suprême de la vie, puisqu’ils la cherchent sans cesse, partout, qu’ils n’en sont jamais rassasiés. Eh bien, prenons-la comme eux, où nous la trouvons, puisqu’il n’y a ni religion, ni serments, dont ils ne fassent litière pour l’obtenir.
— Berthe, ma chérie, est-ce toi qui parles ?… Toi, si foncièrement honnête…
— Honnête… Oui… Mais pourquoi ?… Parce que j’ai quatre enfants, qui absorbent toute ma puissance d’aimer. Et parce que je suis laide, que personne ne m’a jamais fait la cour. »
Mme Raybois constatait ces choses avec sa déconcertante placidité de physionomie. Sa figure, molle de contour et brouillée de son, avec cette même nuance d’un jaune terne dans les prunelles et la chevelure, ne trahissait pas plus d’ironie que d’amertume, de colère que de fierté. Elle avait réfléchi au train de l’existence. Elle disait ce qu’elle pensait, voilà tout. Mais ses paroles, à elle, l’inattaquable, révoltèrent sincèrement la créature accessible et tentée qui les écoutait. Nicole, loin d’accéder, s’épouvantait. N’avait-elle pas besoin de croire au péché dans l’amour ?… C’était sa sauvegarde. Que ferait-elle le jour où elle en douterait ? Précipitamment, elle invoqua les raisons qui lui interdisaient de faillir. Raoul n’était-il pas un mari sans reproche ? Il ne songeait même pas à regarder une autre femme. Oui, c’est vrai, son caractère offrait des aspérités où se blessait un cœur sensible. Mais elle-même se reconnaissait une susceptibilité déraisonnable. C’est elle qui ne devrait pas faire attention… Un si haut esprit, une si active intelligence, toujours à la poursuite d’un progrès pour son industrie, pour ses ouvriers… Comment lui en vouloir de ses distractions, de ses brusqueries ?… Elle l’estimait et l’admirait par-dessus tout. Elle serait vraiment bien coupable si elle manquait à ses devoirs envers lui.
Comme elle s’arrêtait, haletante, blanche jusqu’aux lèvres, de penser ce qu’elle disait, et de s’entendre le dire, le tranquille visage de Berthe se tourna vers elle :
— « Bien, ma chérie… Tant mieux !… Parce que, vois-tu, si je crois impossible qu’avec ta beauté, les sollicitations que tu rencontreras, ton besoin d’être comprise, câlinée, adorée, et le caractère de ton mari, tu ne le trompes pas un jour, j’aime autant pour toi que ce ne soit pas avec monsieur Sérénis. »
Nicole essaya de rire.
— « Ah ! vraiment… Il n’est pas l’élu de ton choix pour m’entraîner au crime. Et pourquoi ne lui donnerais-tu pas ce singulier brevet ?
— Parce qu’il est trop séduisant, d’une séduction… — comment dirais-je ?… — trop immédiate et magnétique (n’employons pas de termes grossièrement matériels), pour ne pas devenir, fût-ce malgré lui, ce type martyriseur qui s’appelle un homme à femmes. Puis vous ne marcheriez pas longtemps côte à côte sur la route de l’idéal. Tu aurais tôt fait de le dépasser, tout poète qu’il est. Je le crois, au fond, un garçon très pratique.
— Lui !… » cria Nicole sans le vouloir.
— « Lui, » répéta Berthe, soulignant l’exclamation, non sans malice.
— « Comme tu te trompes !
— Pour le moment, peut-être. Il est jeune, il est amoureux, il est sincère. Il se grise avec ses rimes… et avec tes yeux…
— Oh !…
— Mais nous verrons dans quelques années.
— Comment mesurerais-tu l’idéal que contient une âme, Berthe ? N’es-tu pas, de ton propre aveu, la femme la plus terre à terre…
— Petite Nicole, ne me dis pas des choses désagréables. Ce n’est pas nécessaire pour que je sois fixée sur tes sentiments. J’ai quelques années de plus que toi, et — après mes enfants et mon chenapan de mari — tu es la seule créature que j’aime au monde. Voilà pourquoi je t’ai dit ce que j’avais dans le cœur. Si je n’ai pas réussi à te convaincre, c’est que tu es plus pincée que je ne l’imaginais. Alors, pardonne-moi, et sois heureuse comme tu l’entendras. Ce n’est pas moi qui t’en blâmerai, je te le répète…
— Ah ! » s’écria Nicole, « ne va pas croire… »
Elle s’interrompit, étranglée d’émoi. Au détour d’une allée, la grande silhouette de Sérénis se dressait devant elles.
— « Je ne sais comment m’excuser d’être si indiscret, mesdames, » dit-il, avec son sourire de gravité nonchalante, « mais monsieur Hardibert m’envoie vous donner une bonne nouvelle. Toute velléité de grève est éteinte. Les ouvriers acceptent les propositions offertes. Les boudeurs même reprendront le travail demain.
— Quel bonheur !… Mais est-ce bien sûr ?… Qui est venu dire cela ?… Est-ce Coursol ?…
— Oh ! ce Coursol !… » s’exclama Ogier, avec le rire de ses dents éclatantes, « je finirai par l’envier, tant il vous occupe ! Non, ce n’est pas Coursol, ou du moins pas lui-même. Je partirai sans avoir contemplé ce formidable mythe. C’est, ma foi, une très gracieuse image du monstre qui est arrivée en messagère de concorde. Une jeune personne aux yeux japonais… Madame Chrysanthème à la Martaude…
— Fanny Coursol ! » cria Berthe Raybois.
Et, malgré sa tranquillité, l’instinctif élan de sa jalousie l’emporta d’un pas si rapide, que, sans préméditation, Nicole et Ogier se trouvèrent seuls en arrière.
— « Mon Dieu ! » murmura le jeune homme. « Je ne puis vous quitter. Je suis capable de quelque folie.
— Georget !… Et votre promesse !… Et notre pacte d’alliance si pure, si haute !… Votre œuvre à venir… C’est en elle que votre cœur doit rencontrer le mien.
— Comment écrire, loin de vous ?… Ah ! Nicole, n’aurez-vous pas assez confiance en moi pour venir vous pencher une fois… une seule fois !… sur ma table de travail ?… Ensuite, j’aurai tous les courages. »
Elle secoua la tête, le regarda au fond des yeux. Il soupira.
— « Mais, » demanda-t-il, « vous venez à Paris, souvent ?… Vous venez visiter Toquette à sa pension. Ne vous verrai-je pas, quelques minutes seulement ?… Dehors… dans les rues… dans un parc… comme à Bruges, comme ici… Qu’y aurait-il de mal ?… »
Elle dit, très vite et tout bas :
— « Peut-être… Cela, oui… peut-être. »
Mais il remarqua la tremblante incertitude de sa voix, et, sur son charmant visage, une tristesse qu’il n’y avait pas vue encore. Où était l’exaltation de tout à l’heure, durant le déjeuner ? et cette sécurité fière, avec laquelle, des hauteurs les plus périlleuses du sentiment, l’adorable imprudente défiait toute faiblesse ?…
— « Qu’avez-vous, Nicole ?… Qu’est-ce que votre cousine a bien pu vous dire ? Voulez-vous donc que je m’en aille avec un poids de doute sur le cœur, au lieu d’emporter notre beau songe ailé, la certitude d’une communion surhumaine entre nous ? »
Elle murmura :
— « Georget !… » sans le regarder, tandis que ses vibrantes paupières descendaient et s’arrêtaient sur la douceur du songe, comme des papillons sur une fleur enivrante. Et tant de douloureux amour avait frémi dans ce mot, que le jeune homme tressaillit d’une impression presque solennelle.
— « N’ayez peur de rien, » dit-il. « Ni de moi, ni de vous, ni de la vie… De rien… Soyez en paix… Je vous adore ! »
Le tournant de l’allée, en les amenant devant la maison, arrêta l’effusion brûlante et soumise. Mais la ferveur des mots, éperdument chuchotés, manifestement sincères, reformait autour de Nicole l’atmosphère d’extase. Puis, comme elle relevait les yeux, elle rencontra cette lumière de gravité passionnée qui lui rendait si émouvantes les prunelles bleu sombre de Sérénis.
Jamais rien de pareil n’avait fait jaillir en elle-même les sources cachées d’une vie merveilleuse. Elle découvrait ce miracle de l’amour, l’agrandissement inouï de la personnalité par l’orgueil suave d’être idole et par la soudaine mise en mouvement de toutes les forces endormies : force de sentir, force d’imaginer, force de se prodiguer en se retrouvant dans l’écho multiplié de son âme au fond d’une autre âme, force de souffrir et d’être heureux, vibrations des sens et de la pensée, qui font d’une créature humaine un instrument éperdu et sonore dont aucune fibre ne reste silencieuse. Tout être que touche le souffle magique croit, dans son ravissement, subir une aventure sans précédent et sans exemple, — tant il est vrai que nulle description de l’amour ne communique son essence réelle. L’insatiable curiosité qu’il nous inspire vient de son mystère autant que de l’ivresse où nous jette son évocation, même imparfaite. Aucune passion n’intéresse comme celle-là, parce qu’aucune n’est si universelle, mais surtout parce qu’aucune n’exalte si prodigieusement la puissance de vivre et la saveur de la vie, grâce à l’élan du perpétuel devenir, et de tout ce qui fut, rué vers tout ce qui peut être, à travers nous, quand nos mains et nos lèvres cherchent des mains et des lèvres aimées.
Nicole, s’avançant vers son mari, dans l’espace vide et sablé qui séparait la pelouse de la véranda, c’était la sensibilité dont frissonnent les choses, marchant vers l’intelligence qui les analyse et qui les pèse. Oppressante rencontre. D’autant plus fertile en malentendus, que le rêve, dans ce cœur délicat de femme, s’enveloppait de noblesse et de sacrifice, comme la raison, dans ce fier cerveau d’homme, se revêtait de droiture et de vérité.
Debout devant Hardibert, se tenait Fanny Coursol. La présence de la jeune ouvrière avait sans doute gêné Raybois. Ou bien il avait eu hâte de courir à ses occupations, sitôt rassuré quant à la reprise générale du travail. Son fauteuil était vide. Le bout de son cigare achevait de s’éteindre dans un cendrier. Sa femme, soulagée par cette absence, questionnait, de son ton placide et sans aigreur, la jolie couturière.
— « C’est votre papa qui a ramené le calme, qui a montré à ses camarades leur véritable intérêt ?
— Je crois que papa a fait ce qu’il a pu pour empêcher la grève.
— J’en suis sûr… Et je ne l’oublierai pas, » dit Hardibert. « Tenez, Sérénis, » ajouta-t-il en prenant un papier sur la table, entre les tasses, quand il vit s’approcher le jeune homme, « lisez-moi ce document. Vous verrez si c’est net et si c’est crâne, et si j’ai raison d’estimer ce Coursol. Toutes ses idées sont opposées aux miennes. Il ne s’en cache pas. Mais, dans les circonstances actuelles, il considère que je suis dans le vrai. Et il s’incline. Et il persuade ses amis. Quitte à les soulever un de ces jours contre moi, si le conflit se renouvelle dans d’autres conditions. Lisez soigneusement. C’est très fort. »
Ogier, par politesse, s’absorba dans une espèce d’ordre du jour, rédigé, certes, avec une clarté remarquable, et que rendait caractéristique, à côté des concessions immédiates, l’énoncé hautain des revendications prochaines. La physionomie générale de ce message des ouvriers à leur patron, œuvre de Coursol, qui signait en tête, avant les autres délégués, ne pouvait manquer d’intéresser l’écrivain. Mais la valeur des détails précis lui échappait. Il y avait des chiffres de salaires et d’heures de travail, des noms d’individus congédiés qu’on devait reprendre à l’usine. Et tout cela dansait un peu devant des yeux qu’une seule image attirait trop exclusivement. L’heure approchait où Sérénis allait monter dans l’un des équipages d’Honoré, pour se rendre à la gare de Sézanne. Tout lui était à charge de ce qui, durant ces dernières minutes, le privait de sentir la présence de Nicole.
Mais il fut sensible à un petit jeu de scène, ainsi qu’à une réflexion de Hardibert, qui lui parurent ne point devoir faire tort à ses intérêts d’amoureux.
De moins avisés que lui, et Nicole elle-même, ne pouvaient manquer d’observer avec quelle humilité dans l’admiration la petite Coursol regardait le maître de la Martaude, ni la complaisance amusée avec laquelle celui-ci accueillait l’évident hommage. Pas un instant Sérénis n’eut le mauvais espoir qu’il en résultât, fût-ce dans la plus secrète pensée de Raoul, quelque chose d’inquiétant pour la fierté de Nicole ou pour la pureté de la coquette Fanny. Hardibert n’était pas un Raybois. Et c’est bien pour cela, sans doute, c’est parce qu’il formait avec son sous-directeur un tel contraste physique et moral, que la jeune fille, si farouche devant les avilissantes privautés du bellâtre, s’extasiait, captée, avec une souple douceur, en face de ce patron taciturne, dont les paroles étaient redoutables et rares, dont le moindre geste disait l’autorité sur soi-même ainsi que sur les autres, dont l’impressionnante figure lui semblait majestueuse et lointaine comme celle d’un dieu.
Raoul s’avisait de ceci pour la première fois. Il venait de voir rougir et pâlir la petite, tandis qu’il exprimait sa satisfaction de la bonne nouvelle dont elle avait voulu se faire la messagère, et qu’il appréciait Coursol si fortement, mais de si haut. Et quel homme n’eût goûté la grâce timide et caressante des yeux bruns, des jolis yeux retroussés, qui semblaient toujours sourire, même quand la bouche tremblait d’embarras ? Vaguement, sans qu’il en eût bien conscience, un sentiment fut flatté en lui : ce besoin d’être adoré sans discussion, qu’aucune femme n’avait comblé, parce que l’âpreté de son caractère exaspérait la sensitivité des moins nerveuses, les hérissait de souffrance irritée. Pour piquer la sienne, — dans quel moment !… Mais telles sont les fatalités conjugales, — il se plut, lui si éloigné de toute vilaine convoitise, à rendre évidente l’espèce de fascination qu’il exerçait sur cette enfant. Il aiguisa d’une attention flatteuse la condescendance ironique de son regard en lui disant :
— « Et vous, ma petite, vous êtes contente que papa ait arrangé les choses, ne m’ait pas mis dans le cas de me séparer de lui ?…
— Oh ! oui, monsieur.
— Vous n’avez pas envie de quitter la Martaude ?… »
Elle secoua la tête, rose jusqu’au sourire oblique de ses yeux fins.
— « Alors ce n’est pas vous qui poussez à la guerre contre ce méchant patron ?…
— Oh ! non, monsieur !… »
La chaleur spontanée de ce cri gêna un peu Nicole, comme l’insistance du regard de Raoul, sous lequel palpitait visiblement la jeune ouvrière.
— « C’est bien, Fanny, » dit-elle. « Tu peux aller maintenant.
— Fanny ?… » répéta Hardibert. Et ce fut comme un appel, qui cloua la jeune fille sur place au moment d’obéir. « Un joli nom. Eh bien, Fanny, si jamais le papa Coursol fait encore des siennes et me donne la tentation de le flanquer dehors, venez me trouver. Je serai bien capable de lui pardonner alors un coup de tête. Mais tâchez plutôt qu’il ne recommence plus.
— Si cela ne tenait qu’à moi !… » murmura-t-elle, avec un accent où l’on devinait une nature passive, une féminité primordiale, acceptant sans discussion le joug masculin, qu’il vînt du père ou du maître.
Puis, ayant salué, elle se retira, sensible à ce que ne remarquait pas le directeur, qu’il y avait offense pour Mme Hardibert à continuer le dialogue après que celle-ci l’avait congédiée.
Raoul n’y prenait pas garde, compliquant de distraction l’exercice d’une volonté déjà suffisamment impérieuse, et qui, de la sorte, devenait agressive. Et il acheva de froisser Nicole, à une profondeur jamais atteinte en cette âme aujourd’hui si frémissante, lorsqu’il observa, suivant des yeux la svelte silhouette de la petite Coursol :
— « Voyez-vous, Sérénis, une fillette bien simple, bien ignorante, qui voit en vous un être incompréhensible et supérieur, qui n’ergote pas, ne vous discute pas, ça, c’est l’idéal. Les femmes plus perfectionnées sont délicieuses, mais on perd trop tôt son prestige avec elles. Et le prestige, il n’y a que ça en amour. Dès qu’une femme cesse de vous considérer comme l’être le plus parfait de la création, vous êtes bien près de perdre son cœur.
— Vraiment ? » fit Berthe Raybois. « Vous croyez que les femmes bêtes ont l’admiration plus solide que les autres ?…
— Mais oui.
— La bergère des Alpes ?…
— Parfaitement.
— Vous n’y entendez rien. Les femmes qui méprisent le plus les hommes sont d’une catégorie notoirement inférieure. Vous devinez lesquelles je veux dire. Pour vous supporter, il faut beaucoup d’intelligence et de philosophie. Si monsieur Sérénis épouse jamais sa cuisinière, ce ne sera pas parce qu’elle goûtera son génie, mais ses sauces, avec discernement. »
Nicole se taisait. Ogier eut son lent et dédaigneux sourire.
— « Vous n’ignorez pas cependant, madame la raisonneuse, » reprit Hardibert, qui, malgré des termes à intention plaisante, n’arrivait jamais à la légèreté de ton, « vous n’ignorez pas qu’on représente l’amour avec un bandeau sur les yeux. Dès qu’il voit clair… pfft !… il s’envole !
— Je ne dis pas. Mais est-on aveugle parce qu’on aime ?… Ou aime-t-on parce qu’on est aveugle ?… Si c’est la première hypothèse qui est vraie, comme je le crois, l’admiration des femmes dure autant que leur amour, et non leur amour autant que leur admiration. Votre fameux prestige, auquel vous attachez tant de prix, c’est leur cœur qui vous le donne. Mais il faut que vous teniez leur cœur.
— Le tient-on jamais ?… » murmura Hardibert.
« Ah !… » pensa Berthe.
Et, le soir même, quand elle se trouva seule avec sa cousine, après le départ de Sérénis :
— « Méfie-toi, » dit-elle à Nicole. « Il y a quelque chose dans ton mari que tu ne connais pas.
— Quoi donc ?
— Une amertume sentimentale qui pourrait un jour s’envenimer.
— Que veux-tu dire ?
— Ne l’as-tu pas entendu parler de l’amour, lui, ce cerveau abstrait, ce savant, ce sauvage, qui ne sait pas tourner un compliment à une femme ?
— Était-ce bien d’amour qu’il parlait ? » répliqua Nicole, avec un hochement de tête. « C’était de son prestige, de son autorité, de sa supériorité d’homme et de mari. Il veut de l’admiration. Je ne lui marchanderai jamais la mienne. Ne sait-il pas qu’il l’a tout entière ?… Je n’ai rien compris à ses allusions désobligeantes… »
Ce langage, si nouveau sur les lèvres tendres et résignées de la jeune femme, surprit sa cousine par un accent imprévu, mais non par sa signification secrète, dont elle avait la clef.
— « Je te préviens, » reprit Berthe. « Pas pour lui, mais pour toi. Tu as l’air d’avancer qu’il n’entend rien à l’amour. C’est ce que je lui ai dit moi-même. Et je le crois. Votre existence conjugale n’a jamais eu l’allure d’un roman. Es-tu bien sûre qu’il en ait pris son parti ?
— Voyons !…
— Quelle drôle de chose que l’amour, tout de même ! » s’exclama la femme négligée, trahie, de Gaston Raybois. « Ceux qui sont le moins faits pour le ressentir ne se consolent jamais de ne pas l’inspirer.
— Raoul n’y songe guère. La science et les affaires l’absorbent. Sa boutade de ce matin, c’était une façon de me taquiner, et toi aussi. Avec moi seule, jamais il ne prononce le mot d’amour.
— Pourquoi s’est-il occupé comme il l’a fait de la petite Coursol, sinon pour te rendre jalouse ?
— Mais à quel propos ? Il ne doute pas de moi, pas plus que je n’en doute moi-même. »
Berthe regarda Nicole, qui soutint ce regard. Puis Mme Raybois ajouta :
— « J’ai voulu te mettre sur tes gardes. Voilà tout. Le caractère de ton mari n’est pas simple. Quel être humain est simple ? Mais je crois celui-ci singulièrement compliqué. Penses-y bien avant de parler, ou d’agir, ou de te taire, avant de rien changer, fût-ce par une attitude ou par un silence, dans votre intime vie à deux. Quand on est possédé par un sentiment tel que je le devine en toi, et qu’on a ta franchise, — plus que de la franchise, une transparence d’âme qui rend toute dissimulation impossible, — on peut, sans le vouloir, accomplir l’irréparable.
— J’essaie de te comprendre, » dit Nicole, « mais je n’y arrive pas. Tu parles des complications du cœur, et tu t’imagines lire jusqu’au fond du mien. Pourquoi ?… Pour une supposition, moins qu’un indice. Mais, crois-en cette franchise que tu m’attribues : si je t’affirmais que tu te trompes, je mentirais moins à coup sûr qu’en convenant de ce que tu supposes.
— Soit. Aussi n’est-ce pas de cela qu’il s’agit. Je te dirai simplement : ne gaffe pas avec Raoul. »
Une souffrance croissante altérait le visage de Mme Hardibert. Cette intrusion presque brutale dans son secret, sans qu’elle l’eût d’ailleurs provoquée ni qu’elle sût s’en défendre, lui faisait mal, mais s’imposait toutefois à une nécessité de son âme — peut-être justement à ce besoin de vérité qui lui rendait trop lourd le mystère. Quelle abrupte conseillère pourtant, cette Berthe ! Incapable de toucher sans le dévelouter avec ses doigts secs, à la délicatesse d’un sentiment que Nicole supposait au-dessus de toute perception vulgaire.
Comment une Mme Raybois, instruite de l’amour par les seules frasques d’un mari grossièrement coureur, comprendrait-elle les subtilités merveilleuses dont s’était tissu, dans la poésie de Bruges et les frais souvenirs de la Martaude, un rare et unique lien sans matérialité coupable ? D’autre part, que pouvait saisir cette petite bourgeoise presque sans culture, d’un esprit vaste comme celui de Hardibert ? Ne s’égarait-elle pas d’un côté comme de l’autre ? Cependant sa décision tranquille, si étrangement indépendante de toute convention, de tout préjugé, presque de toute morale, cette espèce de stratégie sexuelle, exercée contre la faiblesse dans l’amant probable et en même temps contre l’imprévu dans le mari, ne laissait pas que de bouleverser le rêve de Nicole.
— « C’est curieux, cette façon que tu as de me parler de Raoul, » observa nerveusement celle-ci. « Quoi qu’il arrive entre lui et moi, comment veux-tu que ma sincérité me fasse tort ?… Raoul n’est certes pas le type du mari aimable. Je souffre de son caractère. Mais ce caractère n’a pas moins de hauteur que d’âpreté. Il est d’une incontestable noblesse. Un tel homme serait plus lésé par un mensonge que par un tort franchement avoué. Je compte bien n’en avoir jamais envers lui. Mais il y a une chose surtout dont je suis certaine : c’est que je ne l’humilierai, pas plus que moi-même, par une basse comédie. Il dédaigne l’amour, mais il estime par-dessus tout la loyauté. J’aimerais mieux perdre son affection que sa confiance.
— Cela veut dire ?…
— Cela ne veut rien dire, puisque c’est de la psychologie abstraite, sans application dans les faits.
— Je souhaite, » dit Mme Raybois, « que tu n’aies jamais à l’appliquer. »
VIII
Presque au lendemain de la reprise régulière du travail, à la Martaude, et une dizaine de jours avant cette élection législative qui enfiévrait le pays, Nicole Hardibert reçut une lettre qui l’étonna. La femme d’un ancien camarade de son mari, en relations peu suivies pourtant avec elle, lui annonçait sa visite.
Jeanine Chabrial, « la belle Mme Chabrial », comme on l’appelait dans les salons parlementaires, avait, pauvre institutrice, épousé un ingénieur, que, par son ambition, sa finesse, sa force de volonté, ses intrigues peut-être, elle venait de lancer dans la politique avec un mandat de député. Ce succès avait d’ailleurs été marqué par une tragique et obscure coïncidence. L’armateur Vauthier, qui, grâce à sa grande situation dans les Bouches-du-Rhône, avait mené et fait réussir la campagne électorale, était tombé, ou s’était jeté, sous un train en marche, à l’heure même où son candidat se voyait acclamé comme représentant de la région. Édouard exerçait précisément chez Vauthier sa carrière d’ingénieur, et c’est là qu’il avait connu, aimé et épousé Jeanine, gouvernante de Lucie, la fille unique de l’armateur.
Aucun rapport, d’ailleurs, ne fut établi, même par les plus malveillants, entre cette mort incompréhensible et la fortune politique d’Édouard Chabrial. Cette fortune s’accentua, rapide. Il est vrai que le nouveau député trouvait au pouvoir un ami très influent, le ministre des Relations Industrielles, M. de Prézarches, d’un républicanisme plutôt tiède, mais dont les attaches avec les partis réfractaires servaient momentanément un Cabinet temporiseur.
La camaraderie d’Édouard Chabrial avec Raoul Hardibert datait de l’École des Mines. Jamais, à aucun moment, elle n’était devenue de l’amitié. Mais une récente rencontre avait ressuscité les souvenirs et le tutoiement. Les jeunes femmes avaient lié connaissance, et maintenant Mme Chabrial manifestait l’intention de venir avec son mari, un jour qu’elle fixait, visiter la Martaude et ses maîtres.
— « Tu connais la réputation de cette femme-là ? » demanda Berthe, lorsque Nicole l’eut priée, ainsi que Raybois, de dîner avec ses hôtes.
— « Je sais qu’elle passe pour être très coquette. Et ce que j’ai vu de ses allures, de ses toilettes, de sa beauté provocante, confirme assez cette opinion.
— Coquette !… Le terme est indulgent. Mais sa coquetterie n’est qu’un moyen. C’est une créature de proie. Elle ne fait rien sans une raison secrète et un but intéressé. Si elle vient ici, c’est qu’elle veut tirer quelque chose de toi ou de ton mari, tu peux en être sûre.
— Et quoi donc ?
— Je n’en sais rien. Mais je te conseille de te méfier.
— Elle ne m’est pas sympathique, » hasarda Nicole, dont la bienveillance croyait, par cet aveu, concéder beaucoup aux préventions de sa cousine. — « Comment se fait-il, » demanda-t-elle à Berthe, « que, vivant en province, comme moi, profitant moins encore que moi des occasions d’aller dans le monde, à Paris ou ailleurs, tu en saches si long sur un tas de gens, et particulièrement sur leurs mauvais côtés ?
— La comédie de l’existence m’amuse, » répliqua Mme Raybois, « parce que je l’observe avec une lorgnette très claire. Toi, tu as devant les yeux un brouillard d’idéal, un flou de bonté, qui ouate et émousse les traits les plus aigus. Passe-moi le mot, tu n’es qu’une gobeuse. Si tu manques de curiosité, c’est que tu n’es pas perspicace. A quoi bon regarder pour ne pas voir ? Sans la vilenie si merveilleusement variée des acteurs, le spectacle paraîtrait bien monotone.
— Il y a autant de bien que de mal sur la terre, » affirma Nicole. « J’aime mieux n’apercevoir que ce qui est beau. »
Mais, le soir même, elle se sentit un peu démontée, quand, à son tour, Raoul lui dit :
— « Je ne m’étonnerais pas s’il y avait plus que nous ne pensons dans l’amabilité un peu intempestive des Chabrial. Pourquoi viennent-ils, en ce moment d’agitation électorale, dans un établissement comme le mien, qui occupe plusieurs centaines d’ouvriers, et qui doit sa prospérité à la clientèle de l’État ? Chabrial est persona grata auprès du Gouvernement. Et sa femme l’est plus encore, s’il faut croire ce qu’on raconte.
— Qu’est-ce qu’on raconte ?
— Que la belle Jeanine est au mieux avec Luc de Prézarches, le ministre des Relations Industrielles. »
L’appréhension vague et l’ennui certain qu’infligeait à Nicole la démarche annoncée par les Chabrial, avec les commentaires qu’on en fit autour d’elle, ne la préoccupèrent toutefois que superficiellement. Son âme tout entière appartenait à des émotions autrement intenses. Avant cette visite même, elle devait se rendre à Paris. Des visites l’y appelaient, sans compter les prières de Toquette, aussi peu faite pour l’internat qu’une hirondelle pour la cage, et dont la résignation et l’obéissance dépendaient des fréquentes apparitions de sa marraine. Une journée à Paris… Des heures, des minutes, dont la moindre portion suffirait, avec un mot à la poste, pour donner, pour recevoir l’ineffable impression goûtée sur les remparts de Bruges ou dans le sentier des magnolias. Échange de regards et de paroles, présence délicieuse, terreur et douceur des au-delà passionnés. Et combien, aujourd’hui, la tentation était plus forte ! Non seulement par le dévorant progrès du sentiment, mais par une forme plus insidieusement séductrice.
Un rendez-vous !… Chercher et choisir le lieu favorable : terrasse chargée d’ombrage, aux balustres blancs sous le soleil, salle fraîche de musée qu’ennoblissent des gestes de marbre, lointain parvis de petites églises désuètes… Écrire le mot d’appel, qui portera tant de joie… Attendre l’heure, craindre d’arriver trop tôt, puis palpiter de hâte, quand, à si grand’peine, on est parvenue à se mettre en retard. Sentir son cœur s’arrêter au dernier tournant de rue, devant le dernier mur, le dernier massif, qui dérobe encore la vision certaine… L’imagination de Nicole parcourut cent fois tous les détails de la ravissante et coupable entreprise. Ce n’était point les phases journalières et trop connues de son existence, que vivait l’ensorcelée d’amour. C’était l’action hasardeuse, non encore accomplie, et qui, elle se le jurait, ne s’accomplirait pas. Pourtant chaque nouvelle image, par une suggestion accrue, la rapprochait de la réalisation.
Elle essaya de combattre ce vertige par des tournées charitables dans les maisons d’ouvriers que bouleversait une maladie, un accident, une mort, ou, plus souvent, une naissance. Au seuil des demeures encombrées, bruyantes et malodorantes, quand elle sortait, sa chimère l’attendait, dans la ruelle ou sur la route, et repartait avec elle, plus loin, le long des haies poudreuses, dans le rayonnement de l’été, que tachaient de sombre les masses immobiles des arbres.
Elle s’en délivrait quelquefois dans la paix obscure de la petite église. Là, son effroi du sacrilège, qui porterait malheur à tout ce qu’elle voulait chérir innocemment, lui prêtait l’énergie momentanée de s’en abstraire. Elle priait. Mais sa foi, d’ailleurs affaiblie par l’esprit scientifique dont pesait sur elle l’influence, ne se réveillait pas consolidée dans ces méditations. Au contraire. Car Nicole, après avoir, très ardemment et sincèrement, sollicité le secours d’en haut, s’avérait que ce secours n’avait pas, pour la préserver de la faute, la force de certaines considérations toutes terrestres. Ce qui l’arrêtait sur une pente dont elle ne se cachait plus la rapidité, ce n’était pas, — non, elle avait beau y réfléchir, — ce n’était pas l’horreur de manquer aux commandements divins, de contrister les célestes vouloirs. Nulle intervention surnaturelle ne la portait irrésistiblement vers le devoir, après ses oraisons. A moins que la grâce efficiente ne prît la forme de cet obstacle mystérieux, dressé contre son impulsion amoureuse et les fins de cette impulsion, au fond d’elle-même, — amas formidable des hérédités, des traditions, de tout ce qui se tisse au cours des siècles dans les fibres humaines, pour ajouter ce que nous appelons une âme à leurs ressorts de chair, et pour perfectionner jusqu’aux plus délicats scrupules leurs primitifs réflexes, grossièrement ajustés à l’origine contre les seules atteintes matérielles.
C’était parmi ces raisons défensives que Nicole eût souhaité, mais vainement, de sentir un abri puissant et divin. Mais quoi ! la fierté de sa pudeur, l’horreur du mensonge, le remords soudain que suscitait une parole confiante de Raoul, l’attendrissement qui lui tordait brusquement le cœur devant le front soucieux de celui-ci à qui elle était si précieuse, tout cela lui offrait un appui plus réel que ses dévotes pratiques. Et, de le constater, ébranlait davantage les convictions où elle aurait voulu découvrir un miraculeux refuge.
Toutefois, d’où que vînt le secours en cette pauvre âme pantelante et bouleversée, il ne laissa pas d’être efficace. Mme Hardibert se rendit à Paris, alla prendre Toquette à sa pension pour parcourir les magasins avec elle, stationna chez sa couturière, les yeux fixés au tapis, dans la longue attente, avant l’essayage. (Et ce fut l’assaut intérieur le plus fiévreux de sa journée.) Puis elle revint à la gare, trop tôt d’une demi-heure pour son train, sans avoir vu Georget, sans l’avoir informé de sa présence, et même sans avoir passé dans sa rue, — la rue de La Tour-d’Auvergne, — tout à fait hors de son itinéraire, et où il lui aurait fallu se rendre exprès.
Maintenant, dans ce salon des premières, où elle se trouvait presque seule, et l’effort de sa résolution enfin détendu, Nicole s’étonnait d’être si triste. N’était-ce pas le moment de goûter quelque fruit de sa victoire ? Chose inconcevable, sa vaillance la laissait si misérable qu’elle n’aurait pas prévu un plus fâcheux état d’âme après une lâcheté. L’idée qu’elle s’éloignait du lieu de sa tentation la déchirait. Car, perdre cette tentation, c’était perdre tout ce qu’elle possédait de son amour même. Quand tout à l’heure, bien sagement, elle s’assiérait dans ce train qui l’emmènerait à Sézanne, ce serait la fin de la lutte, mais aussi la fin de l’espoir… Quel vide, mon Dieu !… Et pour combien de temps ? Comme les jours à venir lui semblaient arides ! Et voici que, soudain, le regard d’Ogier, le large azur grave, surgit plein de reproche — vision tellement aiguë que Nicole haleta, défaillante. Quelle offense pour lui, quel tort envers son cœur loyal, d’être ainsi venue à Paris sans le prévenir, sournoisement, comme dans la méfiance et le dédain !… Quoi ! ce jour s’était passé pour lui pareillement aux autres jours… Devant sa table de travail, dehors, tandis qu’il marchait peut-être non loin d’elle, rien ne l’avait averti qu’une joie merveilleuse était proche. Il se serait contenté de si peu ! Il en fût resté si follement reconnaissant ! N’était-ce pas une atroce injustice de l’en avoir privé ?…
Un intolérable regret, presque un remords… Voilà ce qui résultait du devoir accompli !
Nicole ne put accepter ce supplice. Elle ne put rester sur ce divan de velours vert, à patienter jusqu’à l’heure de son train, comme les personnes qui arrivaient maintenant et s’installaient sans hâte, réglant leur montre sur l’horloge du quai ou dépliant leurs journaux.
La jeune femme se leva, sortit, se rendit au bureau du télégraphe. Elle acheta un « petit bleu », et, sur la tablette noircie, avec une plume impossible, entre des voisins curieux, elle griffonna :
« Mon cher Georget,
« J’ai passé la journée à Paris. Je ne veux pas qu’un hasard vous l’apprenne. Ce qui est notre histoire ne doit pas nous être révélé par des indifférents. Et c’est bien un épisode de notre histoire, cette journée qui vous a toute appartenu, sans que pourtant je vous en accorde une minute, comme vous y aviez presque droit de par ma folle promesse. Vous allez m’en vouloir. Que vous dire ? Pourquoi est-ce que je vous écris ? Sinon parce que j’ai tant de chagrin ! Je vous demande d’avoir autant de raison et de courage que moi… Mais ne souffrez pas comme j’en souffre !… Adieu, Georget.
« Votre
« Nicole. »
Le petit facteur du télégraphe qui porta ce message, monta au troisième, sur l’avis du concierge que le destinataire était chez lui. Un monsieur en bras de chemise, gilet et pantalon de soirée, escarpins vernis, vint lui ouvrir. Ogier Sérénis n’avait qu’une femme de ménage, qu’il renvoyait l’après-midi, car il dînait toujours dehors. Il prit le « bleu », et, devinant plutôt qu’il ne reconnut l’écriture, rappela le gamin pour lui octroyer une pincée de sous.