DEUXIÈME PARTIE
Reading edition
I
C’était juste six ans plus tard, car le mois de juin finissait à peine, et un crépuscule ardent venait encore de s’éteindre.
Mais ces arbres étranges, dont le feuillage poudroie, blanchâtre de poussière et de reflets électriques, et se charge, en guise de fruits, de ballons lumineux et rubescents, ne sont pas les catalpas si frais, aux thyrses pâles, du parc de la Martaude. Ils bordent la rue des Nations, dans l’Exposition Universelle. Une dense atmosphère, chargée de fumets de nourritures, d’aigres relents d’humanité, d’électriques effluves de machines et de métaux en mouvement, les enveloppe. Un roulement monotone et tenace hypnotise la foule qui promène autour de leurs troncs sa lassitude énervée. Entre leurs branches, à quinze pieds du sol, défile incessamment une procession de milliers d’êtres immobiles et rapides. Le trottoir roulant circule, charriant une épaisse mêlée d’hommes et de femmes, de toutes races, de toutes classes, de tous langages, enfiévrés d’une identique ivresse de dépaysement, qui constitue leur principale joie. Même, et surtout, ceux dont la vie s’écoule dans quelque rue toute proche, ont, en franchissant les guichets, fait un bond dans le lointain, dans l’inconnu. Et ils goûtent une satisfaction neuve et incomparable à subir dans toutes leurs fibres, par tous leurs pores, des contacts, des bruits, des odeurs, des images, des secousses, qui les arrachent à l’inertie ordinaire de leurs sensations.
Dans l’artificielle lumière des projections électriques, des lanternes vénitiennes, des cordons de gaz et de l’acétylène, heurtés ou fondus en incandescences exaspérées, surgissent des profils d’architectures hétéroclites et violentes. Certains pavillons rassemblent sur une étroite façade tous les types d’art lentement élaborés par un peuple durant des siècles. L’impression d’ensemble éclate dans le cerveau comme une clameur de multitude. On souffre autant qu’on jouit de cette incohérence aiguë. Sous des portières chatoyantes, glissent des lambeaux de musiques barbares. A peine en a-t-on vibré, qu’un autre rythme secoue les nerfs. Et, si l’on pénètre dans ces réduits, où d’insolites parfums suggèrent des autrefois et des ailleurs, on voit, sous tous les oripeaux de toutes les séductions des races, onduler en toutes les poses de la lasciveté innombrable, les courbes pleines ou fuyantes, lourdes ou sveltes, les lignes agiles, les gestes insidieux, du corps féminin. Maigre chair phosphorescente des Espagnoles, larges coques noires de cheveux piquées de grappes rouges, étroitesse des tailles qui se cambrent. Hanches énormes et roulantes des Levantines. Petits pieds bottés des Russes, qui martèlent le sol. Petites mains excitatrices des Javanaises, aux torsions d’une irritante lenteur. Théories des sœurs anglo-saxonnes, qui s’avancent et reculent ensemble, et font jaillir cinq mollets noirs en un seul éclair hors de chastes jupes unies aux dessous de perversité. Longues et souples tresses blondes des Autrichiennes, que la valse balance. Masque au sourire peint de la Japonaise, que creuse et verdit tout à coup une effroyable pantomime d’agonie. Elles y sont toutes, avec tous leurs charmes, tous leurs maléfices, toutes leurs grimaces de vie et de mort.
— « C’est de la folie de n’avoir pas retenu de table. Tout est bondé, » dit une voix pointue et maussade.
On se retournait. On chuchotait le nom de l’actrice, Clary de Prémor, l’étoile de la Comédie-Moderne. Les Parisiens, en plus grand nombre que les étrangers aux abords du restaurant allemand, que leur snobisme lançait dans une vogue extravagante, reconnaissaient le fin et artificieux visage, les grands yeux glauques aux lourds cils noirs, les lèvres trop sinueuses, trop rouges, lèvres de cruauté, de mépris et de passion, que rétrécissait, en ce moment, une bouderie de petite fille.
— « Mais avec qui est-elle ? » demandaient ceux pour qui les intrigues des cabotines sont la seule science à la hauteur de laquelle il faille toujours se tenir. « On voit bien que le prince est en Italie. Elle ne se gêne pas. »
Ces gens bien informés parlaient du prince Gracchi, un Italien immensément riche, qui s’était emballé à fond sur la beauté de Mlle de Prémor, et qu’elle avait su affoler, puis fixer. Au moment de son premier grand succès, dans la Silviane, de Jalouse, par Pierre Essenault, l’adroite et impitoyable fille avait joué — non plus sur la scène, mais dans la vie — un jeu dont l’audace lui réussit pleinement. Laissant son auteur s’éprendre d’elle jusqu’à vouloir divorcer pour l’épouser, elle s’était servie de cette passion flatteuse pour mener, si possible, le prince Gracchi jusqu’au mariage, simulant une vertueuse préférence pour le bon motif — alors que ce bon motif brisait le gentil ménage d’Essenault, et qu’elle-même prenait patience dans une liaison de grisette avec son camarade Stainier, le beau et brutal César du répertoire classique, qui l’ensorcelait et la giflait. Le prince ne l’avait pas épousée, mais il avait donné une fortune à l’actrice, lui achetant le fameux hôtel Musina, dans l’avenue Friedland, réunissant, pour lui faire un collier unique, les perles les plus splendides à mesure qu’elles arrivaient sur le marché, attelant son cab de chevaux dignes d’un carosse royal. Par bonheur, ces arguments, capables de vaincre même la dignité qu’affichait Clary, en eurent raison avant que fût prononcé le divorce d’Essenault, et celui-ci trouva le pardon et la guérison auprès de sa délicieuse Georgette.
Tout Paris savait cette histoire. Et, pour une fois, ce fut la petite épouse, effacée, mais si admirablement fidèle et tendre, qui eut raison dans l’opinion frivole, contre la magnifique et fastueuse actrice. Une des causes de la mauvaise humeur de Clary, ce soir, plus sérieuse que l’inadvertance de son cavalier de ne pas retenir une table, c’était justement qu’elle venait de croiser, en descendant sur la berge, son ancien adorateur, si bien absorbé dans une confiante causerie conjugale, qu’il ne l’avait pas vue. Mais Georgette avait aperçu, elle, son ancienne rivale. Et des témoins avertis avaient pu sourire de l’inutile arrogance avec laquelle la femme de théâtre, exagérément parée, avait bravé le coup d’œil de cette fine petite bourgeoise, un peu trop correcte, mais d’une grâce et d’une fierté si pures, — victorieuse après tout, et qui le disait, de son joli front levé et de tout le dédain de son regard de ciel.
— « Il est rudement bien, ce type qui accompagne Prémor, » observaient des femmes du monde, dans ce langage argotique qu’elles adoptent pour ne pas que les hommes se gênent. Car la bonne tenue de ces messieurs devient une contrainte pour les deux sexes. Le laisser-aller est de rigueur, et peut-être a-t-il pris un suprême élan dans cette Foire du Monde, où pendant six mois le peu de décence restée aux honnêtes épouses de notre Tiers-État subit le coude à coude avec la galanterie de tout l’univers, dans l’étouffement des cabarets chics, et s’instruisit devant les tréteaux de tous les pièges de vice qu’apportaient dans leurs peplums, leurs maillots, leurs pagnes ou leurs tuniques, les multiples échantillons de l’exotisme féminin.
« Le type rudement bien » qui accompagnait Prémor, était son dernier auteur à nombreuses représentations, Ogier Sérénis. On le nommait moins promptement qu’elle, parce qu’il faut à un écrivain, même heureux, plus de temps qu’à une actrice pour imposer sa physionomie à la mémoire des foules. Ce n’était guère, justement, que depuis cette pièce réussie, jouée par une grande favorite du public, interrompue seulement par la relâche d’été, que le portrait de Sérénis apparaissait dans les journaux illustrés, sa photographie aux vitrines des libraires, et sa charge, due à l’alerte crayon d’un Cappiello ou d’un Sem, à la troisième page des quotidiens.
Pour ne pas afficher son tête-à-tête avec l’étoile de la Comédie-Moderne, — une bonne fortune toute récente qu’il devait à un caprice de Clary, — Sérénis avait invité Stainier à dîner avec eux, ce soir. L’acteur avait accepté, sans l’ombre de jalousie, revenu de sa toquade pour sa partenaire des grandes scènes amoureuses, et capable maintenant de râler sa passion auprès d’elle, devant la rampe, sans le trouble dont le bouleversaient au début de pareils exercices. Il n’en était pas non plus à l’exécrer, comme le plus souvent après ces passades de coulisses, — lorsqu’il arrive que deux héros de drame, dont les roucoulements et les sanglots font ruisseler les larmes dans la salle, se traitent à mi-voix de « roulure » et de « mufle », sur la scène, au moment où les loges se mouchent.
Stainier s’avançait donc derrière le couple, sur cette berge de la Rue des Nations, grouillante de monde jusqu’au bord du fleuve luisant et noir, où dansaient des taches d’or. Il marchait noblement, comme dans une tragédie de Racine, dressant sa tête petite, coiffée et dessinée à la Titus, mais dont le masque de médaille commençait à s’empâter. Pour dégager son cou marmoréen, qui sortait des costumes antiques en un jet si solide, lisse et arrondi, il portait à la ville des cols rabattus, très échancrés. Et telle était la majesté théâtrale de son maintien, qu’on le devinait, dans sa propre pensée, toujours précédé de licteurs et suivi d’une garde prétorienne.
Son calme ne se démentit pas lorsque, s’étant arrêté avec ses compagnons à la terrasse du restaurant allemand, ils constatèrent qu’aucune des tables extérieures ne restait libre. Contre celles qui paraissaient encore inoccupées, des chaises rabattues indiquaient la prise de possession. Les dîneurs installés autour des nappes fleuries, dans la clarté des calices électriques de couleur, s’égayaient discrètement à contempler de si près, dans leur attitude penaude, l’élégante Clary de Prémor, souple en son merveilleux manteau du soir, — un nuage de mousseline de soie et de dentelles fabuleuses, — et l’impassible Stainier, dont la glabre face, impériale et stupide, exerçait sur les mondaines assises là une fascinante curiosité, plus stimulante que l’amour.
Parmi ces mangeurs fortunés, Sérénis crut entendre partir une exclamation de surprise suivie de son nom. Par un effet presque mécanique, il tourna la tête, mais pour la ramener aussitôt dans sa première direction. Il venait d’apercevoir, attablé en élégante et nombreuse compagnie, un personnage de connaissance, — une de ces relations mondaines qui se multipliaient à mesure qu’il devenait un auteur à la mode. Celui-ci était un secrétaire d’ambassade, Philippe d’Orlhac, garçon taciturne et distingué, qu’on appelait « le beau ténébreux », parce qu’il portait sur sa physionomie l’empreinte d’une mélancolie inguérissable. On le recherchait pourtant, malgré sa répugnance à se montrer dans les endroits où l’on s’amuse et le peu d’entrain qu’il y apportait. Mais c’était un brillant parti, et d’autant plus séduisant qu’il fallait le conquérir, assurait-on, sur un romanesque souvenir d’amour. Précisément, M. d’Orlhac paraissait aux prises avec quelque piège matrimonial, tel qu’il était entouré, et ayant à côté de lui une jeune fille, dont la claire physionomie, curieusement tendue vers Clary de Prémor et ses compagnons, évoqua chez Ogier d’imprécises réminiscences. Cette sensation, et l’embarras de rencontrer M. d’Orlhac, chacun en des compagnies si diverses, qui les empêchaient de se saluer, fit que le regard de Sérénis n’insista pas.
D’ailleurs, il devait se décider à pénétrer dans le restaurant, Mlle de Prémor préférant étouffer dans cet endroit chic, que de dîner plus au frais dans quelque établissement moins glorieux. Tous trois s’installèrent donc au fond de l’étroite et basse pièce, au décor « modern style », sous le souffle exaspérant d’un petit ventilateur électrique, qui faisait se hérisser les plumes de Clary et les cheveux des hommes, sans dispenser à leurs poumons une parcelle d’air respirable. Les verres jaunes à haute patte, dans lesquels on leur servit des vins aux noms de burgs et de margraviats, ne leur versèrent pas plus de gaieté que le ventilateur ne leur versait d’oxygène. Clary gardait sa mauvaise humeur. Stainier se gourmait, ne prenait pas une pincée de sel ou un cure-dent sans arrondir tragiquement son geste, persuadé que tous les assistants avaient les yeux sur lui. D’ailleurs, n’ayant pas un mot à dire, fermé à tout ce qui n’intéressait pas sa vanité. Quant à Sérénis, très malheureux de n’avoir pas mieux organisé la soirée, il se désespérait de paraître trop petit bourgeois à son élégante interprète. Les habitudes de la grande vie lui manquaient. Ne le trouvait-elle pas ridicule, cette Clary, qu’entretenait un prince ? Sans être sentimentalement amoureux d’elle, Ogier appréciait assez son aventure avec la ravissante fille, pour trembler de lui déplaire. Ce souci paralysait son aisance naturelle, son esprit, et même cette grâce mâle et gravement caressante, qui faisait rêver de lui les femmes.
La partie fine était ratée, il n’y avait pas à dire. Sérénis le sentit si bien, qu’il n’insista pas lorsque Mlle de Prémor, au dessert, déclara qu’elle se trouvait trop fatiguée pour se promener dans l’Exposition après le repas.
— « D’ailleurs, » ajouta-t-elle, « je l’ai si bien prévu que j’ai fait venir ma voiture, à neuf heures, au pont des Invalides. Elle doit déjà y être. Je trouve ça tuant, ces balades sur des cailloux qui vous tordent les chevilles. Elle est trop salement carrelée, leur Exposition.
— On te paiera un fauteuil roulant, » proposa Stainier.
Elle daigna rire.
— « Tu en as de bonnes, mon vieux ! Pour que tout Paris s’offre ma fiole. On organiserait demain ma représentation de retraite.
— Je voulais vous conduire, Clary, au Phono-Cinéma-Théâtre, » dit Sérénis. « C’est curieux, il paraît.
— Merci !… » répliqua-t-elle, contractée de nouveau. « On y voit et on y entend Rébecca, avec le sublime accent anglais compliqué d’une voix de polichinelle. Rébecca !… Grands dieux !… Vous avez donc du goût pour la Rétrospective ?… »
Ogier devina qu’une gaffe suprême venait de couronner la kyrielle de ses gaucheries. Il ignorait que l’actrice restât précisément exaspérée de ce qu’on ne lui eût pas demandé une scène, pour la rendre par la combinaison du phonographe et du cinématographe, sur ce petit théâtre, où la foule admirait cent fois par jour les fantômes parleurs de Coquelin et de Sarah Bernhardt, et la svelte silhouette dansante de Cléo de Mérode.
Le jeune homme avait cru amuser Clary par une distraction qui touchait à son métier, — ce métier dont les cabotins ne se dégagent pas une minute. — Il tombait bien !…
Mlle de Prémor se leva, nerveuse à en pleurer, et passa son manteau de dentelle, avec l’aide de Stainier, pendant que l’écrivain soldait l’addition.
Son accès de jalousie professionnelle l’attendrit envers le compagnon des misères pareilles, le César des coulisses, qui s’enrageait souvent, lui aussi, dans le dépit des rivalités furieuses. Comme il tendait l’une des amples manches envolantées, elle lui jeta tout bas :
— « Viens me rejoindre à la maison. Je lâche le « serin de Nice ». Il m’embête. »
Puis, souriante, elle se retourna vers l’auteur, apaisée par ce calembour sur le nom de Sérénis, qu’elle n’avait pas inventé, et qui sentait bien son origine, une rancune de confrère sans succès, — preuve que l’envieux venin corrode autant les âmes littéraires que celles qui les traduisent de l’autre côté de la rampe.
Comme tous trois sortaient du restaurant, Ogier ne retint pas un regard à la dérobée vers la table extérieure, où il avait aperçu Philippe d’Orlhac. Le jeune diplomate s’y trouvait encore avec ses amis. Et, de nouveau, Sérénis surprit en éclair une vision lumineuse et blonde de jeune fille, deux yeux pétillants attachés sur lui.
Quelques minutes plus tard, il ouvrait pour Clary la portière de son coupé.
— « J’ai la migraine. Vous serez bien gentil de me laisser, » dit-elle cavalièrement.
La voiture fila. Presque aussitôt, Stainier tendit la main à l’auteur dramatique.
— « Comment, vous aussi ?… » s’exclama Sérénis, tout dépaysé de rester seul.
— « Mon bon, » fit l’autre confidentiellement, « je suis bien content que Clary nous ait plaqués. Il m’aurait fallu prendre congé le premier, et elle aurait potiné, la mâtine… » Il ajouta, plus mystérieux qu’un conspirateur de tragédie : « Un rendez-vous avec une femme du monde… Je ne saurais être assez prudent… »
Puis il s’éloigna, riant sous cape, allant retrouver Clary dans son hôtel merveilleux, pour un de ces revenez-y où les deux anciens amants ressuscitaient leurs souvenirs et mêlaient cyniquement leurs rancunes.
Sérénis rentra dans l’Exposition, dégoûté de sa soirée, des cabotins, et, — du moins y tâchait-il, — des bonnes grâces décevantes de Clary.
Quelque chose dont il ne se rendait pas compte, — curiosité, pressentiment, réminiscence, — lui fit rebrousser chemin le long de la berge pour repasser devant le restaurant germanique. Les tables se vidaient. Celle où il avait remarqué d’Orlhac, entourée maintenant d’une débandade de chaises, montrait l’abandon du repas fini, serviettes jetées, fleurs pillées, verrerie légère en retraite devant la grosse cavalerie des rince-bouche.
Sérénis monta un escalier, puis traversa le pont de l’Alma sans prendre la peine de gravir la passerelle, n’ayant qu’à montrer au guichet sa carte de presse. « Allons au Château d’Eau, » pensa-t-il. Un moment de rêverie devant les prodigieuses cascades multicolores apaiserait son agacement.
Comme il passait derrière le pavillon du Mexique, il se heurta presque à quelqu’un qui sortait vivement du bureau de télégraphe, situé de l’autre côté de l’allée, près du Cabaret Roumain.
— « D’Orlhac !…
— Ah ! Sérénis… Comme ça tombe !… » s’écria le secrétaire d’ambassade.
— « Ça tombe si bien que ça ?… » sourit Ogier en lui serrant la main.
— « Parbleu, oui ! Je vais donc satisfaire un caprice de jeune fille, qui nous a empoisonné notre dîner.
— C’est une Brinvilliers, votre jeune personne ?
— Mais non… Je veux dire que sa fantaisie a glacé tout entrain. C’est une charmante fille, gaie jusqu’à l’extravagance. Eh bien, elle n’a plus dit un mot et n’a cessé de regarder vers l’intérieur, à partir du moment où vous êtes entré avec Prémor. Quand elle a su que nous sommes amis, ne me demandait-elle pas d’aller vous chercher.
— Bien élevée, la demoiselle !
— Dites « pas élevée » du tout. Elle a traversé quelques pensionnats de France, et revient d’Amérique, où son père a fait une fortune. Vous avez dû entendre parler de Mériel… Le Trust de la publicité… Vous savez bien ?
— Mais non.
— Ce Mériel est un individu doué d’une imagination du diable. Après avoir raté beaucoup d’entreprises en France, il a fondé en Amérique le Trust de la publicité… Une idée géniale… Impossible de faire paraître une annonce dans un journal ou de coller une affiche sur un mur sans s’adresser à son Trust. Et comme on abuse plutôt outre-Océan de la réclame, le monsieur a gagné des millions.
— Bravo ! » plaisanta Sérénis. « Une héritière… Je cherche ça, précisément. Mais pour celle-ci, je pense que vous-même…
— Je ne compte pas me marier. Vous avez le champ libre, » interrompit d’Orlhac, tandis que l’assombrissement soudain de sa physionomie démentait son effort pour sourire.
— « Mais, à propos, où allons-nous ? » demanda l’écrivain.
— « Rejoindre ma bande. Je vous emmène. »
Et d’Orlhac, secouant l’impression pénible, expliquait à son compagnon qu’il venait seulement de quitter ses amis pour entrer au bureau de poste.
— « J’avais à téléphoner au Ministère. Mon congé expire. On est en train de négocier un prolongement. Mais il faut pour cela que mon ambassadeur ait reculé son départ, comme il en avait l’intention. Enfin, j’étais anxieux, je voulais savoir. J’ai laissé mes gens pour quelques minutes, et je dois les rejoindre au Champ de Mars, devant les cascades lumineuses.
— J’y allais, » dit Sérénis.
— « Oh ! oh ! » taquina Philippe d’Orlhac, « ma protégée vous intéresse déjà !… Savez-vous qu’elle prétend vous avoir connu il y a quelques années.
— Cela m’étonnerait. Mais avec qui est-elle ici ?
— Avec son père, et la famille d’un Yankee, associé de monsieur Mériel. D’aimables personnes, que j’ai connues là-bas, quand j’étais attaché, à Washington. »
Ce nom de Mériel ne réveillait chez Ogier aucun souvenir. A peine l’avait-il entendu jadis, lorsque Mme Hardibert l’avait prononcé, tandis qu’ils cheminaient côte à côte par les rues d’Anvers, avec l’inopportune présence de la grande fillette sautillant autour d’eux. « Victorine Mériel… » Cela ne lui disait rien du tout. Et une Victorine Mériel millionnaire, moins encore. L’impression d’autrefois s’associait avec une image d’orpheline malchanceuse, que guettaient les plus fâcheux hasards de la vie. Et cette impression même ne subsistait que grâce à d’autres… Dieu ! que cette petite silhouette sans conséquence aurait depuis longtemps disparu de sa mémoire, si elle n’eût tenu de si près à des choses qui ne s’oublient pas.
Cependant Philippe d’Orlhac et Ogier Sérénis venaient de franchir les colossales assises de la Tour Eiffel. Devant eux s’ouvrait le rectangle du Champ de Mars, fourmillant d’une multitude noire, sous l’éblouissement dur des nombreux becs de gaz à incandescence. Cette clarté presque intolérable faisait apparaître comme terni, à une telle distance, le filigrane de lumière qu’était le Palais de l’Électricité, sertissant la joaillerie fulgurante de sa cascade. Celle-ci tombait sans cesse en un écroulement de rubis et de topazes, que remplaçait tout à coup la pluie des améthystes et des saphirs, suivant le jeu des verres souterrains traversés par les rayons. Les yeux se fixaient dans une fascination sur ce Niagara de gemmes enflammées, devant lequel ondulaient avec douceur des panaches d’eau mauve, lilas ou perle, — les jets remontants, moins ardemment colorés, du bassin.
Devant ce spectacle de féerie, la foule s’amassait, compacte, sur des rangs pressés de chaises, ou debout, en muraille inaccessible à toute pénétration, sinon à la serpentine agilité des petits camelots.
— « Où devez-vous retrouver vos amis ? Cela me paraît une entreprise assez compliquée ? » observa Sérénis, tandis que les deux jeunes gens ne gagnaient plus qu’avec lenteur d’infimes parcelles de terrain.
— « Mon Dieu… Ils m’ont dit : devant le Château d’Eau… » fit d’Orlhac, avec le peu d’assurance que méritait l’énoncé d’un si chimérique rendez-vous.
— « Telles quelques aiguilles s’assignant comme lieu de rencontre une meule de foin, » énonça Ogier avec une gravité railleuse.
A ce moment, ils durent prendre leur parti de ne plus avancer ni reculer, saisis par une vague humaine, qui, après les avoir fait tourbillonner dans son remous, s’immobilisa en les bloquant.
— « Votre grande taille, au moins, vous sert, » reprit Philippe, qui, de stature moyenne, n’apercevait plus la cascade lumineuse que par intermittents éclairs, entre la moustache d’un monsieur et l’oreille d’une dame, rapprochées d’ailleurs trop fréquemment.
Par une silencieuse mimique, il fit remarquer à Sérénis que le mari de la dame était en avant de ce couple.
— « Eh ! qu’ils s’aiment donc !… » murmura l’écrivain.
Il mit dans cette exclamation un tel frémissement de mélancolie, que d’Orlhac tressaillit et le regarda.
— « Vous ne trouvez pas, vous, » reprit Ogier, répondant à ce mouvement, « que la vertu des femmes peut quelquefois être une vilaine chose ?…
— Qu’entendez-vous par là ? » dit le jeune diplomate d’une voix sourde.
— « J’entends que leur fidélité conjugale, seul devoir qui les affranchisse de tous les autres, est d’essence moins noble qu’une généreuse faute. La prudence, l’intérêt, la coquetterie, la froideur, en sont les plus sûrs éléments. Et en son nom, elles peuvent commettre des crimes ! »
Le mot grinça, d’une amertume sauvage. Philippe d’Orlhac se taisait.
— « Ce n’est pas votre avis ?… » insista l’écrivain.
— « Mon avis ?… » répéta l’ancien amant de Marcienne de Sélys. « Est-ce que nous pouvons avoir un avis sur l’amour ?… Nous avons seulement chacun notre façon d’en avoir souffert. Ne m’en veuillez pas de vous taire la mienne. »
L’accent déchiré émut Sérénis. Qu’était son regret, à lui, — dont il ne faisait plus guère à présent que de la littérature, — à côté d’une blessure si promptement, si profondément saignante ? Sans la connaître, il en demeurait troublé, avec cette espèce de jalousie mystérieuse que nous inspirent les inconsolables tourments de l’amour, ceux que nous devinons supérieurs à notre propre endurance, et nés d’extases que nous ne connaîtrons jamais.
Comme le subit assombrissement de leurs pensées leur rendait plus étouffante la contrainte de la foule, tous deux, d’un tacite accord, essayèrent de battre en retraite. A peine retrouvaient-ils un espace relativement libre, qu’ils aperçurent, venant à eux, les amis de M. d’Orlhac. Ceux-ci, en effet, s’étaient arrêtés près du pont d’Iéna, pour écouter un concert de trompes.
— « Vous savez bien, » dit M. Mériel au secrétaire d’ambassade, « qu’avec Toquette la ligne droite n’est jamais le chemin d’un point à un autre. »
« Toquette !… » Le grand corps de Sérénis oscilla comme par une secousse électrique. Il attacha des yeux effarés sur la jeune fille, qu’on lui présentait justement. Cette svelte taille élancée, à la ceinture fine, au buste gracieusement modelé, sous de floconneuses guipures, ne lui rappelait en rien l’écolière d’autrefois. Mais l’éclat du teint, la mousse dorée des cheveux, la malice de la bouche et du regard… Mon Dieu !… Était-ce possible ?…
— « Vous ne vous rappelez pas Toquette, monsieur Sérénis ?… Et notre rencontre d’Anvers ?… Et mon entorse de Bruges ?… Et mes roses de la Martaude ?… »
La Martaude !… Un jet de glace et de feu parcourut les artères d’Ogier. Allait-il apercevoir, parmi ces gens qui l’entouraient, celle qu’évoquait la présence de cette jeune fille, celle qu’il n’avait pas revue depuis le soir… Non, elle n’était pas là. Il se ressaisit, devant tous ces yeux rencontrés, où il lisait de l’étonnement.
— « Pardonnez-moi… C’est une telle surprise !… Comment ! si je me rappelle mademoiselle Toquette ?… Mais je crois bien !… J’espère, monsieur, que mademoiselle votre fille ne vous a pas dit trop de mal de son ancien ami ? »
Paul Mériel protesta. C’était un solide gaillard, qui n’accusait pas la cinquantaine, et que sa physionomie vive, d’un roux grisonnant, — très ressemblante, quoique masculinisée et épaissie, à celle de sa fille, — montrait bien l’homme d’aventures, d’imagination et d’entrain, qui avait fini par forcer la main à la Fortune.
— « Eh bien, voyons… Si nous ne restions pas là, à nous faire lapider de coups de coude. Allons prendre des glaces là-haut, sur une des terrasses. Nous verrons mieux l’effet des fontaines. »
Le groupe se mit en mouvement. Et, soit hasard, soit que les volontés y eussent tendu inconsciemment, Ogier se trouva près de Toquette.
Elle ne s’effarouchait pas d’un tête-à-tête, qu’elle accentua plutôt, ralentissant le pas pour rester en arrière. Ses indépendantes allures d’autrefois n’avaient pris que plus de décision par son séjour en Amérique et l’assurance de la richesse. Seulement, les gestes capricants et l’impertinence agressive de l’âge ingrat, étaient remplacés par la souple grâce et la finesse malicieuse de la vingtième année.
Ogier regardait cette grande fille élégante, mais sans l’observer pour elle-même. A peine se rendait-il compte, en une saveur accrue, de ce charme étrange vaguement remarqué par lui lorsqu’elle était gamine. Tout ce qu’il se dit d’elle, c’est qu’il ne la trouvait pas devenue jolie. Mais elle évoquait en lui trop de souvenirs — et de trop poignants, — il attendait de cette rencontre trop de révélations plus ou moins cruelles, pour s’attacher à ce qui la touchait personnellement. Des questions lui brûlaient les lèvres. Cependant il eut la discrétion d’attendre.
— « Monsieur Sérénis, » disait-elle. « M’avez-vous pardonné ?
— Vous avoir pardonné ?… » répétait-il. « Mais quoi donc ?… »
Presque inquiet, rapportant tout à une seule pensée, il se demandait si elle n’allait pas lui présenter des excuses pour l’avoir tant gêné jadis dans un bonheur si vite évanoui. Le sourire mystérieux de Toquette accentuait cette crainte.
— « Vous étiez si fâché, » reprit-elle, « le dernier jour !… avant que je parte pour la pension… parce que je vous avais surpris en vous jetant des roses. »
Ah ! le banc de la Martaude… L’attente ravie… La silhouette juvénile dans la simple robe blanche, sous le canotier de paille, qui passa la grille et remonta l’allée !… Comme elle était songeuse, la douce Nicole !… Que pensait-elle à ce moment-là ?…
— « Comment, mademoiselle !… J’ai eu le mauvais goût de me fâcher parce que vous me jetiez des roses ?… Vous n’avez pas fait serment de ne plus recommencer, j’espère ?… »
Toquette coula vers lui un regard intrigué. Elle percevait l’intonation factice, devinait l’esprit ailleurs.
— « Avec les mêmes roses ? » demanda-t-elle. « Je m’en garderais bien. Elles voleraient en miettes, les pauvres.
— Puis il faudrait d’abord les retrouver, » dit-il machinalement.
— « Les retrouver !… Je vous les montrerai, si vous ne leur avez pas trop gardé rancune.
— Où donc ? » fit-il, commençant à s’intéresser.
— « Mais, dans le sachet où je les conserve.
— Ici ?… ou en Amérique ?…
— En Amérique et ici. Partout où je vais. Elles ne me quittent pas. »
Les admirables yeux graves d’Ogier se posèrent, et cette fois sans regarder en dedans vers le passé, sur le visage de la jeune fille. Toquette brava ce regard, avec un embarras fier et charmant. A la fin, pourtant, ses cils fauves battirent.
Qu’éprouvait-il ?… Était-ce donc un regret d’imagination, sans racines au fond du cœur, l’élancement d’une cicatrice toute superficielle, ce frisson qui le secouait si fort depuis quelques minutes, puisqu’une coquetterie de femme suffisait à l’en distraire ? Lui-même s’étonna de l’attrait substitué au souvenir, et qui, brusquement l’appelait hors du plaintif autrefois.
— « Ah ? » disait Toquette en riant. « Je puis bien vous l’avouer, maintenant que je suis une grande personne, à qui le flirt est permis. Vous fûtes le héros de ma treizième année. Tiens, voilà un alexandrin !… Je vous le cède, sans réclamer de droits d’auteur. »
Elle noyait sous son espiègle gaieté la confession trop significative de tout à l’heure, et qui lui avait valu un tel regard. L’instinct défensif de son sexe la tenait, allègre et vaillante, sur le rempart de son secret, prête à le préserver par la raillerie et toutes les ruses de guerre, si elle l’avait en vain compromis.
— « J’étais une romanesque petite folle, » reprenait-elle. « Vos vers, que vous nous récitiez, vos belles phrases sur la poésie de Bruges, vos attitudes élégiaques, m’avaient tourné la tête. Et j’étais jalouse… Ah ! que j’étais jalouse !…
— De qui étiez-vous jalouse ?… » questionna Ogier, dont le cœur battit de nouveau sous un flot, mais ralenti, de l’émotion ancienne.
— « De ma marraine, tiens !… Vous lui faisiez bien un peu la cour ?… Allons, soyez franc.
— Comment pouvez-vous croire ?… Mon respect…
— Oh ! votre respect… Vous y étiez bien forcé. Ma sage petite marraine n’est pas de celles à qui on manque.
— Vous l’avez vue récemment, madame Hardibert ? Tout va-t-il suivant ses désirs ?… »
La voix d’Ogier défaillit légèrement. Il posait enfin la question qui, tout d’abord, lui brûlait les lèvres. Mais il en attendait moins impatiemment la réponse.
Le clair visage de Mlle Mériel s’assombrit un peu.
— « Vous n’allez pas me croire, » dit-elle avec un sérieux imprévu. « Je n’ai pas encore rendu visite à ma marraine depuis mon arrivée en Europe.
— Il y a longtemps ?
— Deux ou trois semaines. Mais papa n’a jamais une heure à lui. Et puis, il fallait bien voir l’Exposition… La Martaude, c’est loin. »
Elle s’interrompit, confuse. Puis la vérité sortit, comme si la jeune insouciante eût soulagé sa conscience par un aveu. Les relations étaient devenues si rares avec les Hardibert, que Toquette ne savait trop comment les reprendre. Cinq ans auparavant, son père, pour qui s’annonçait la réussite d’une affaire importante, l’appelait en Amérique. Pour profiter du départ d’une famille disposée à l’escorter, elle avait dû se mettre en voyage d’un jour à l’autre. La correspondance avec sa marraine avait d’abord marché régulièrement, puis s’était espacée.
— « J’ai tellement l’horreur des banalités épistolaires, » soupira Mlle Mériel. « Quand les gens sont séparés de vous pour à peu près toujours, qu’ils ne vivront plus de votre vie, on a si tôt fait de n’avoir plus rien à leur dire. »
Du moins, elle était franche. Elle n’enguirlandait pas son jeune égoïsme, sa négligence, sa naïve ingratitude. Ogier entrevit ce caractère en contrastes, à la fois indifférent et fougueux, tenace pour soi, dépourvu de solidité pour les autres, et peu capable de sacrifice. Elle avait pourtant une excuse, que sa délicatesse n’eut garde d’alléguer : son enfantine griserie de la soudaine fortune paternelle, les gâteries absurdes dont, immédiatement, elle fut accablée. Aucune allusion de sa part ne signala ce changement dans son destin. Simple marque d’une élégance naturelle, qui lui interdisait d’attacher tout haut quelque importance à l’argent.
— « Comment se fait-il, » interrogea Sérénis, « qu’oublieuse d’une si exquise marraine, vous ayez gardé le souvenir du méchant camarade de passage que j’avais été pour vous ? »
Peut-être voulait-il provoquer le retour des déclarations de tout à l’heure. A travers le babillage de Toquette, il perdait un peu la certitude qui, un instant auparavant, était entrée en lui comme un aiguillon, dont il goûtait l’atteinte fiévreuse et légère. Cela ne lui déplaisait pas de recevoir encore les avances plus ou moins directes de cette capiteuse fille. Il la voyait mieux à présent. Dans ses yeux d’or, sa peau transparente, sa mousseuse chevelure, sa longue taille pliante, une vie magnétique frémissait. Pourtant, non, elle ne l’attirait pas. D’ailleurs, que voulait-elle ? Se jouer un peu de lui, sans doute, le piquer à son tour, ne pas rester sur son échec de petite amoureuse précoce. Il la sentait pétrie de caprices. Et n’était-elle pas riche à se les passer tous ? Quelque chose se cabra en lui. Il n’y pensait que trop, à cette fortune, depuis que tous deux marchaient côte à côte. Eh bien, quoi ? Pourquoi s’en voudrait-il ? N’avait-il pas souvent songé, sans en rougir, à faire un mariage avantageux. Il apportait le succès, la célébrité… C’était un échange.
De telles réflexions se suivaient en lui, rapides, fuyantes et réitérées, comme les ondes voisines, aux reflets changeants, dont la chute incessante étourdissait. On les apercevait maintenant de haut. Le groupe était parvenu sur une des terrasses, et même, par une manœuvre savante, venait de s’emparer d’une table, au bord de la balustrade, que des dîneurs attardés abandonnaient. Par exemple, on n’aurait pas de sitôt un garçon pour la débarrasser. Toquette déclara, non sans raison, que les reliefs des autres l’écœuraient. Sous ce prétexte, elle s’accouda plus loin, à la rampe de simili-marbre, contente de poursuivre sa causerie avec Ogier, qui, bien entendu, ne la quitta pas.
Tardivement, elle répondait à sa dernière question.
— « D’abord, je ne l’ai pas oubliée, ma gentille petite marraine. J’ai un peu lâché la correspondance. Mais c’est tellement rasant d’écrire ! Si j’avais dû échanger des lettres avec vous, il y a beau temps sans doute que je serais revenue de mes illusions.
— A la bonne heure ! » dit-il, découvrant une câlinerie d’intonation dans la malice des mots, et se prêtant d’autant plus volontiers à la plaisanterie. « Vous me parlez comme quand vous aviez douze ans. Je vous retrouve. Nous allons être de bons ennemis, ainsi que jadis.
— Vous savez que je me ressens encore de mon entorse. J’ai gardé une faiblesse de la cheville. Dieu ! que je vous en ai voulu !
— De votre entorse ?
— Parfaitement.
— Mais en quoi étais-je cause ?…
— Vous restiez toujours en arrière, avec marraine. Moi, par énervement, j’ai pressé le pas. Et puis, je rageais… J’ai tapé du pied, en me retournant vers vous… Crac ! ça y était.
— Cette petite Toquette !… » murmura Ogier.
Sa voix traîna, caressante. Et il appuya de nouveau sur la fraîche physionomie un regard qui se troublait un peu. Il ne distinguait plus bien ce qui se passait en lui. Le présent, le passé, mêlaient leurs suggestions pénétrantes. D’où venait que, soudain, il discerna, dans l’écheveau embrouillé de ses sentiments, une satisfaction bizarre de ce que les Mériel eussent laissé se dénouer presque entièrement leurs rapports avec les Hardibert ?… Lui qui, moins d’une demi-heure auparavant, n’avait vu dans sa rencontre inopinée avec Toquette que l’occasion d’entendre parler de Nicole.
— « Fifille, ta glace est en train de fondre, » claironna la voix éclatante de Mériel.
On les avait enfin servis. Du linge mal cylindré, jeté à la hâte sur les maculatures de la nappe, donnait une virginité relative à la table. Un soir d’illuminations, il ne fallait pas être exigeant. Une retraite aux flambeaux se déroulait en bas, sillonnant la foule obscure d’une traînée de ballons lumineux. On se demandait par quel miracle pouvait s’ouvrir la dense masse humaine, et si ces grosses boules orangées ne roulaient pas d’elles-mêmes sur le dru moutonnement des têtes, au lieu d’être portées par des corps en marche. Des musiques militaires épandaient des rythmes, des clameurs et des frissons de cuivre, qui semblaient les accents exaspérés ou plaintifs de l’énorme houle vivante. Puis, dans des silences inexpliqués, presque sinistres, revenait le mugissement doux de la cascade, dont ruisselaient sans fin les eaux diaprées, splendides et fugitives. Une chaleur suffocante montait dans l’air épaissi. Autour des globes lumineux, on voyait trembler la poussière. Et là-bas, très loin, vers l’ouest, par-dessus les palais lisérés de cordons de gaz, l’agonie du jour s’achevait en une pâleur à peine verte, tandis que du phare allemand un formidable pinceau de lumière électrique, promené frénétiquement, balayait de temps à autre ce chaos et en faisait surgir de stupéfiantes apothéoses.
Toquette et Ogier s’assirent avec les autres pour humer leurs glaces. La conversation se généralisa. Ce fut Paul Mériel qui, le premier, prononça le nom qui faisait sauter le cœur de Sérénis.
— « Ces pauvres Hardibert… Les voyez-vous souvent, monsieur ? » demanda l’inventeur du Trust de la publicité.
— « Mais non… La vie est si dévorante ! Il y a des années que je ne leur ai fait visite. Je suis fort coupable envers eux.
— C’est comme nous. Il faudra nous accompagner à la Martaude. Nous nous ferons pardonner ensemble.
— Mais, » demanda l’écrivain, « pourquoi dites-vous « ces pauvres Hardibert » ? Leur serait-il arrivé malheur ?
— Comment ?… Vous ne savez pas ?… En effet, vous avez dû les négliger depuis longtemps. Mais, la Martaude a traversé une crise terrible ! Ils ont été à deux doigts de la faillite.
— Pas possible ! Un établissement si prospère !…
— Ah ! c’est que la politique s’en est mêlée. Un moment, Hardibert pensait abandonner la partie. L’État, son meilleur client, le boudait. Et les ouvriers, tandis qu’il les nourrissait en sacrifiant sa fortune personnelle, lui jouaient des tours pendables. Quand on chômait, les gaillards trouvaient bon d’être payés tout de même. Et si, par hasard, l’ouvrage donnait un peu, ils réclamaient de l’augmentation et tenaient la dragée haute. Ah ! ç’a été dur !
— Et monsieur Hardibert s’en est tiré !… Il est tellement énergique !
— On l’a aidé aussi… Quelqu’un a mis à propos des fonds dans l’affaire. »
Toquette eut un brusque accès de toux. Et Sérénis vit, à un mouvement de son buste, qu’elle avançait le pied vers son père, par dessous la table. Il comprit. Le Trust de la publicité ne s’était pas montré ingrat. Mais c’était peut-être pire de laisser refroidir une amitié, après avoir cru solder la dette de cœur avec de l’argent.
— « D’ailleurs, » continua Mériel, empressé à faire dévier le sujet sur l’indication de sa fille, « j’ai appris, depuis mon arrivée en France, que, d’aucune façon, le bonheur n’est à la Martaude. »
Ogier sentit le reflux de son sang. De jour, on l’aurait vu pâlir.
— « Comment cela ? »
Mériel hocha la tête, et jeta un regard circulaire, comme pour dire qu’il ne pouvait s’expliquer devant des étrangers, ni à portée de virginales oreilles. Malgré cette mimique expressive, Sérénis, tenaillé d’une curiosité douloureuse, ne put se tenir d’insister.
— « Vous m’étonnez. Madame Hardibert est femme à mettre le bonheur partout.
— Aussi n’est-ce pas sa faute. Gardez-vous de rien préjuger contre elle, » riposta Mériel avec chaleur.
Sérénis ne devait pas en apprendre davantage ce soir-là. Les Américains, que cette causerie n’intéressait pas, jugèrent à propos d’intervenir. Malgré leurs efforts pour parler français, ils revenaient fréquemment à leur idiome natal, que l’écrivain n’entendait guère. Toquette cessait de s’occuper de lui, prise tout entière par un spectacle qui l’amusait. Un ouvrier, pour arranger quelque chose à l’une des herses électriques, s’avançait au rebord du bassin, dans l’éclaboussement de l’eau. A un moment, il gravit deux degrés de la cascade, sous la puissante douche multicolore. Le public l’acclamait. Ogier, machinalement, regardait l’homme. Le bourdonnement de la foule, les hurrahs, la chanson liquide des fontaines, les musiques éparses, tourbillonnaient en rafales nostalgiques au fond de son âme. La réflexion de Philippe lui revint : « Nous ne pouvons juger l’amour. Nous avons seulement chacun notre manière d’en souffrir. » Il se tourna, dans l’espoir instinctif de rencontrer la fraternelle mélancolie du jeune diplomate. Et seulement alors, il s’avisa que d’Orlhac ne les avait pas suivis sur la terrasse, mais avait dû prendre congé au pied de l’escalier, tandis que lui-même s’attardait avec Toquette.
Alors il se sentit incapable de prolonger, à côté de cette attirante fille, l’étrange désarroi de sa pensée, ni surtout de supporter davantage le remords bizarre dont, sans l’analyser, il éprouvait le malaise croissant. Que faisait-il ici ? Vers quoi donc allait-il ?… Et là-bas, à la Martaude, Nicole était malheureuse… Mais pourquoi, mon Dieu, pourquoi ?… N’avait-elle pas choisi, jadis ?… Ne lui avait-elle pas impitoyablement broyé le cœur ?… Donc il était libre… Et il serait vraiment trop généreux de la plaindre !… Par moments, au cours des années, il avait cru l’oublier tout à fait. Ou, du moins, sa peine, qui lui restait chère, n’était plus qu’une plainte éolienne dans sa mémoire de poète, une mélodie amèrement douce, qu’il se plaisait à faire pleurer sur les lèvres de ses héros. D’où venait donc qu’il se trouvait si malheureux ce soir ?… Et surtout si mécontent de lui-même ?…
Allons ! il allait se retirer. Dès qu’il serait seul, il trouverait le mot de cette énigme.
Ogier s’excusa donc auprès de ses compagnons. Personne n’essaya de le retenir. Aussi, comme il s’éloignait, fendant avec difficulté la cohue, s’énervant de la torpidité de ces troupeaux béats, et les traversant avec une vigueur presque brutale, Sérénis emportait une impression dominante : le dépit d’avoir constaté combien aisément Toquette le laissait partir, tellement distraite par les acrobaties hydrauliques de l’ouvrier électricien, qu’elle lui avait serré la main et dit « au revoir » sans tout à fait tourner la tête.
Le jeune homme rentra à pied. Il n’avait plus son petit appartement de la rue de la Tour d’Auvergne, mais un rez-de-chaussée, avenue d’Antin, où, lorsqu’il y pénétra, l’électricité mit de douces luisances aux acajous de jolis meubles anglais, et se multiplia dans les petits carreaux des portes. La femme de ménage de jadis était remplacée par un valet de chambre. Sérénis ne se blasait pas encore sur la satisfaction de ce bien-être, témoignage matériel de ses succès. Chaque fois qu’il mettait la clef dans la serrure, qu’il revoyait la coquette ordonnance de son intérieur, il goûtait une joie de conquérant : « J’ai gagné cela sur la vie. » Son ambition lui présageait d’autres victoires. Et volontiers, désormais, sûr des glorioles de célébrité, il leur donnait une forme confortable et pratique. Une prévoyance avisée tempérait maintenant l’enthousiasme étourdi des années de chimère. Quelquefois il le constatait avec un sourire intérieur : « J’aurais été romanesque, » se disait-il, « si Nicole m’avait aimé. Elle seule m’aurait retenu dans le domaine du rêve. Puisqu’elle en a décidé autrement, j’ai toute liberté de m’apercevoir que la réalité n’est pas négligeable et de m’en assurer la jouissance. Peut-être dois-je bénir cette femme d’avoir si rudement secoué et dispersé les fleurs à l’arbre de ma vie, pour laisser les fruits y mûrir. Il ne me reste plus d’illusions, mais assez de délicatesse pour n’être pas un vulgaire jouisseur. La passion exaltée ne renaîtra plus en moi. Je suis dans les meilleures conditions pour savourer pleinement l’existence. »
Les réflexions de l’écrivain comportaient moins de sérénité quand il rentra, ce soir, de l’Exposition. Malgré l’espérance de les mieux démêler dans la solitude, il s’aperçut vite qu’il n’aurait rien à gagner à voir clair en lui-même. Ce qui s’y agitait de plus indistinct était peut-être d’essence supérieure aux raisonnements, aux résolutions, aux projets, qu’il arriverait à formuler. Souvenir, pitié, pardon, extases tendres, amour mal enseveli, voix de Bruges et du parc de la Martaude… c’était là ce qui tressaillait aux fibres profondes. Cependant que le langage précis des sens, de la vanité et de l’intérêt, ne se faisait pas faute d’évoquer la piquante Toquette, et son irritante coquetterie, et les millions de son père, — toutes choses qui pourraient contenir le bonheur, même si, pour les saisir, il fallait marcher un peu sur ces tronçons saignants que sont des rêves brisés, des caresses abolies et des espoirs déçus.
« D’Orlhac a raison, » se dit Ogier, tandis qu’il se retournait dans son lit sans trouver le sommeil. « Tous les jugements sur l’amour sont vains. Il n’y a que des façons de le sentir, soit, le plus souvent, d’en souffrir. Laissons-donc mon cœur malade être un champ de bataille aux regrets, aux scrupules et aux désirs. La victoire des uns et la défaite des autres se décideront en le meurtrissant. Mais ma pauvre sagesse psychologique n’y sera pas pour grand’chose, hélas ! »
II
Ogier Sérénis à Nicole Hardibert
Août 1900.
« Madame,
« Me pardonnerez-vous, obtiendrez-vous pour moi l’indulgence de Monsieur Hardibert, si je rentre dans votre vie après avoir paru m’en détacher si complètement ? Les circonstances qui m’y ramènent sont telles, que mon indiscrétion devient le plus strict des devoirs. Je n’ose vous exprimer la joie que j’éprouve de me rappeler à votre souvenir. Mon apparent oubli ne m’en donne pas le droit. Mais votre cœur, qui comprend tous les mystères, m’a peut-être trouvé quelque excuse pour tant d’absence et de silence. Il y aurait une véritable injustice de votre part à n’y pas reconnaître avant tout la profondeur de mon respect.
« Mademoiselle Victorine Mériel, qui vient de séjourner une semaine auprès de vous, Madame, ne vous a pas parlé de moi. Et je sais que, dans vos causeries avec elle, mon nom n’est pas venu sur vos lèvres. Je n’avais d’ailleurs aucune raison de l’espérer.
« Cependant votre filleule l’attendait un peu. Et peut-être, si vous l’aviez prononcé, eût-elle moins bien gardé le secret que, d’accord avec elle, je devais vous révéler le premier.
« Mademoiselle Victorine me fait le très grand honneur de souhaiter que je demande sa main. Sa bienveillance m’ouvre un espoir que m’interdirait — à défaut de raisons plus subtiles — la disproportion de nos fortunes. Je suis, vous le savez, un modeste écrivain, soumis au caprice du public, qui peut lui accorder plus de gloire que d’argent, et même ne lui octroyer ni l’un ni l’autre. Mademoiselle Mériel est riche. Pourtant son père lui-même m’a donné à entendre qu’elle comptera cette richesse pour peu de chose si je n’y ajoute, avec toute la dévotion dont je suis capable pour sa très charmante personne, mon petit brin de laurier.
« Ma fatuité serait extrême de vous écrire ces choses, Madame, si des sentiments auprès desquels la fatuité ne compte guère, ne devaient vous apparaître dans ma démarche.
« J’ai connu votre filleule auprès de vous, alors qu’enfant solitaire, elle n’avait de tous les biens de ce monde que le moins fastueux mais le plus inestimable, c’est-à-dire votre tendresse. Depuis le jour tout récent où le hasard m’a fait retrouver la petite compagne d’un autrefois que je ne saurais oublier, j’ai été témoin de son repentir pour ce qu’elle appelle son ingratitude envers vous. Hier, à son retour de la Martaude, j’ai constaté son bonheur profond de vous avoir retrouvée, si accueillante dans votre bonté inaltérable, et si prompte à effacer une faute dont elle ne s’accuse que plus sévèrement.
« Dans de telles conjonctures, ni elle, ni moi, ne saurions prendre sans votre consentement une résolution qui rendrait commun notre avenir. Si Mademoiselle Victorine ne s’en est pas ouverte à vous, Madame, c’est parce que je lui ai demandé la grâce d’apporter d’abord à vos pieds toute l’humble soumission que me dicte la mémoire d’un passé trop fugitif, et ma déférence pour votre volonté. Je ne lui ai pas caché que vous ne me pardonneriez peut-être pas si aisément qu’à elle-même des torts qui ne sont semblables aux siens que dans sa candide appréciation. Vous devez souhaiter pour votre filleule un mari que vous puissiez admettre sans déplaisir dans votre cercle familial. Et je n’ose me flatter que je sois celui-là.
« En m’adressant à vous, Madame, il est bien entendu que je ne sépare pas de votre décision celle de Monsieur Hardibert. Je la sollicite avec tous les égards auxquels a droit le parrain de Mademoiselle Victorine et le maître de cette Martaude, où je fus élevé, où mon père laissa sa vie.
« Malgré toutes les apparences, le meilleur de mon cœur n’a pas quitté cette maison, où le deuil me fut moins atroce que les joies ne m’y furent douces.
« Et c’est pourquoi, Madame, votre arrêt, quel qu’il soit, me trouvera reconnaissant.
« Veuillez croire à la fidélité de mes sentiments, dont le premier est le plus profond respect.
« Ogier Sérénis. »
Mme Hardibert reçut cette lettre comme elle descendait en voiture de la Martaude, pour aller, un matin, prendre le train de Paris. Le facteur ayant fait signe à Honoré, — un peu plus familier, un peu plus vieux que jadis, — celui-ci arrêta Capon et le Brûlé, — bien grisonnants et cassés d’allure, mais que les revers financiers de leur maître empêchaient de prendre leurs invalides.
— « Quelque chose pour Madame, » dit l’homme à la blouse de toile bleue passepoilée de rouge, en soulevant sa boîte sur son genou.
Il approcha du marchepied et tendit l’enveloppe.
Nicole la considéra dans un léger trouble, tandis que la victoria repartait.
Elle croyait connaître cette écriture… Mais tout message imprévu lui causait maintenant une contraction d’inquiétude. Du fond mystérieux de la vie, rien d’heureux, croyait-elle, ne pouvait lui venir. Et elle en avait tant reçu, de ces billets anonymes, porteurs de menaces brutales ou d’insinuations perfides, — armes aveugles employées par la rancune des prolétaires contre ceux qu’ils croient les heureux !
« Allons, » se dit-elle, « est-ce la dynamite sur mon seuil, ou la trahison à mon foyer, que va me présager ce billet doux ? »
Un sourire désenchanté flotta sur ses lèvres. Sous l’ombrelle claire, qu’elle tenait ouverte, elle avait toujours ce teint translucide, d’une matité pâle, qu’imprégnait si chaudement la lumière. Les ondes obscures de ses cheveux descendaient encore en deux masses ondées assez bas sur ses tempes, car elle n’avait jamais adopté la coiffure élevée, en auréole. Ses longs cils noirs battaient comme jadis avec cette nervosité fréquente qui donnait à son regard un charme mobile et timide. Elle était restée la même. Les années qui venaient de passer sur elle représentaient la période, — d’ailleurs si courte, — où la beauté d’une femme semble n’avoir pas à tenir compte du temps. Car elle entrait à peine dans sa trentième année, sans qu’on pût cesser de lui en donner vingt-cinq. Seulement, la nuance incertaine de ses yeux charmants s’était foncée quelque peu. Leur gris si fin avait prédominé sur les reflets presque mauves qui faisaient penser à des pétales d’hortensia. Une ombre s’était glissée là, qui ne s’en allait plus. Le secret de l’âme en paraissait reculé, à de très lointaines profondeurs.
Cependant Nicole venait de décacheter sa lettre. Elle avait regardé la signature. Elle lisait.
Avant d’avoir parcouru la première page, ses mains tremblantes durent fermer son ombrelle, qu’elles ne soutenaient plus. Et ce ne fut pas trop de ces deux faibles mains pour fixer ce papier que tourmentait une agitation plus indocile que celle du vent.
Quand elle eut terminé, elle relut. Puis, appuyée aux coussins de sa voiture, elle dirigea vers l’horizon un regard si fiévreusement fixe qu’il suspendait l’habituelle palpitation des paupières. Rien, si ce n’est cette immobilité un peu hagarde des prunelles largement dévoilées, ne trahissait ce qui pouvait bien se passer en elle, ni quel tourbillon de sentiments y avaient soulevé ces phrases, signées d’un tel nom, avec — sous le sens officiel apparent — le mystère passionné qu’évoquaient leurs moindres syllabes.
Comme la voiture approchait de Sézanne, Nicole enferma la lettre d’Ogier dans le petit sac en daim gris brodé de perles d’acier qu’elle tenait à la main. Puis elle prit son billet, gagna le quai, sans voir des personnes de connaissance, qui la saluaient. De la même allure automatique, elle monta et s’assit dans un compartiment, lorsque stoppa l’express. Jusqu’à Paris, elle ne fit pas un mouvement et ne rouvrit pas le petit sac.
A l’arrivée, elle s’étonna d’apercevoir une toute jeune fille, de seize ans à peine, qui vint au-devant d’elle, sur le quai.
— « Comment, Yvonne ! Tu sors seule ?
— Il faut bien, ma tante. Je vais à mon cours. Je n’ai pas pu vous attendre pour déjeuner. Alors, j’ai dit à maman que je passerais ici pour vous dire bonjour.
— Et tu vas maintenant au Conservatoire ?
— Oui, ma tante.
— Je vais t’y mettre en voiture. »
Elle arrêta un fiacre. La jeune élève de tragédie y monta avec elle.
C’était la fille de Berthe Raybois. Cette enfant, qui l’appelait « ma tante », n’était que sa petite-cousine. Un affreux malheur laissait à Yvonne, ainsi qu’à ses trois frères cadets, la nécessité de se débrouiller dans la vie. Leur père, Gaston Raybois, le galant sous-directeur, était mort l’année précédente, d’une façon tragique. Comme il examinait une machine au repos, quelqu’un avait ouvert le robinet de mise en marche, et une bielle énorme, élancée brusquement, lui avait défoncé la poitrine. L’auteur du méfait fut inculpé, non d’assassinat, mais d’homicide par imprudence, et encore s’en tira-t-il avec quelques mois seulement de prison, parce qu’il ressortit des débats que sa femme avait été détournée de ses devoirs par le sous-directeur.
La malheureuse veuve, dévastée de douleur, avait fui la Martaude avec ses quatre enfants. Installée à Paris, dans un intérieur bien modeste, elle les élevait suivant ses ressources médiocres et la nonchalance de son caractère honnête mais sans ressort. Les charges écrasantes dont s’étaient grevés la Martaude et ses propriétaires, durant la crise traversée par l’usine, empêchaient M. et Mme Hardibert d’aider efficacement cette famille désemparée.
C’était pour leur rendre visite que Nicole venait à Paris ce jour-là. Elle devait déjeuner chez sa cousine. La fille aînée, ravie de circuler dans Paris sans être accompagnée, avait affirmé son indépendance en venant saluer sa pseudo-tante à la gare.
Mme Hardibert, le cœur serré, considérait cette fillette qui prenait des airs de femme, lui parlant de tout avec désinvolture, et si coquette, d’un gracieux visage, tout menu, entre deux bandeaux extravagants de cheveux oxygénés, qui lui descendaient plus bas que les oreilles. Une rose rouge, piquée sous la passe du grand chapeau noir, contrastait, par son ardeur provocatrice, avec l’innocence du profil. Et, lorsque la jeune fille eut sauté de la voiture, tous les regards masculins suivirent le frétillement de sa taille, mince à se briser, au-dessus des frêles hanches contre lesquelles elle plaquait sa jupe, tandis qu’elle franchissait la cour du Conservatoire.
— « Tu acceptes donc, dès maintenant, pour Yvonne, toutes les alternatives de la vie de théâtre ? » demanda Nicole à sa cousine, presque dès son entrée dans le petit appartement de la rue Lemercier, aux Batignolles.
Elle posait la question avec une gravité assombrie, qui la souligna trop. Et cependant l’inquiétude pour la future tragédienne ne rendait pas seule sa voix si sourde, son regard si morne.
Berthe regimba.
— « Tu en parles à ton aise ! J’accepte !… Certainement, j’accepte. Je n’ai jamais fait que cela dans la vie, accepter !… »
La veuve de Gaston Raybois avait perdu dans les larmes le peu de jeunesse que comportaient son teint blafard et ses traits indécis. Plus âgée que Nicole de huit à dix années seulement, elle aurait pu passer pour sa mère, à la dissemblance près.
— « Vois-tu, ma petite, » reprit-elle, « moi, j’ai toujours été honnête, parce que, ni moralement, ni physiquement, je n’étais destinée à autre chose. Si j’avais eu le choix, peut-être aurais-je découvert que je faisais un métier de dupe.
— Ne dis pas cela, ma pauvre chérie. Ne le dis surtout pas devant ta fille.
— Pour qui me prends-tu ?… Suis-je femme à pervertir mes enfants ?… »
Nicole la savait très aigrie, ne s’offusquait pas de ses ripostes.
— « Tu as découvert le sens de la vie, toi, Nicole ? » questionna âprement Mme Raybois. « Tu es tout à fait sûre de la façon dont il faut la vivre ? »
Sa cousine la regarda sans répondre, avec un incertain battement de cils sur ses beaux yeux tristes.
— « Puisque nous ne savons pas pour nous-mêmes, » continua la veuve, « autant laisser nos enfants trouver pour eux. Surtout quand les circonstances ne nous permettent pas de leur offrir un chemin tout battu.
— Comme c’était mieux de croire à un au-delà !… » murmura Nicole.
— « Certainement !… Car, pour ne pas conclure suivant l’effroyable logique de l’existence terrestre, nous devons la concevoir suivie d’une autre où tout serait renversé. Mais y crois-tu, à cette autre existence ?
— Je le voudrais.
— Moi aussi. Pourtant, du train dont vont les choses, cette volonté même manquera à ceux qui marchent sur nos talons. »
Elles s’interrompirent. Les fils aînés de Berthe faisaient irruption dans la pièce où elles se tenaient. C’étaient deux gamins de onze et treize ans, qui revenaient de leurs classes, au collège Chaptal. Quant au troisième, presque un bébé encore, il ne quittait pas les jupes de sa mère. Son jeune âge permettait qu’on parlât librement devant lui.
A cause des autres, il n’en fut pas de même durant le déjeuner. Mais quand l’unique bonne eut servi l’omelette, les côtelettes aux pommes et le dessert, les deux cousines retournèrent s’enfermer dans le salon. Un besoin réciproque de se confier l’une à l’autre gonflait leurs cœurs, si peu semblables, mais d’une sympathie coutumière et d’une discrétion assurée.
— « Vois-tu, ma petite Niclou, » commença l’étrange femme vertueuse qu’était Berthe. (Elle avait fini, à la Martaude, par emprunter le diminutif habituel à Raoul)… « Vois-tu, ma petite Niclou, quand Yvonne m’a demandé d’être actrice, après que la mort de son père nous eut laissés dans si précaire position, j’ai réfléchi.
— Je le sais bien. Nous avons même réfléchi ensemble.
— Pas sur tous les points. Tu envisageais qu’elle pût entrer dans une carrière sans en subir les conséquences. Comme si les exceptions n’étaient pas partout destinées à souffrir.
— Cependant…
— Écoute-moi. Je ne te cache pas que, chez moi, comme mère, quelque chose ne se révolte à l’idée qu’Yvonne vivra peut-être dans cette liberté qui, pour nous autres bourgeoises, apparaît scandaleuse…
— Pour nous… bourgeoises ?… Tu veux dire : pour nous… honnêtes femmes.
— Les actrices aussi sont honnêtes, » affirma Berthe. « Mais pas au sens où tu l’entends. Elles ont l’honnêteté qu’on réclame d’elles. Et, comme tout n’est que convention, vive la convention qui ouvre aux femmes un domaine où, travaillant comme les hommes, elles ont la même liberté qu’eux !
— La liberté de mal faire ?…
— Mais non, Niclou. La liberté de vivre toute leur vie, noble ou basse, suivant leur nature.
— Elles sont déclassées.
— Tu trouves ?… Je dirais, moi, qu’elles sont surclassées, étant d’une classe plus favorisée que toute autre, et où ce qui est crime pour nous devient peccadille pour elles. D’ailleurs, veux-tu que nous ne comparions pas l’actrice à la femme du monde dotée, — entends-tu bien, dotée, tout est là, — mais à la femme qui gagne sa vie. Accomplir un travail rémunérateur est tellement plus dur et plus difficile pour nous autres que pour les hommes ! Et cela se complique d’une morale tellement anti-naturelle, que la malheureuse qui surmonte tous les obstacles, est la martyre, dans sa chair, dans son cœur, dans son honneur conventionnel, de la bouchée de pain qu’elle conquiert. Si, dans toutes les professions, le travail affranchissait la femme, comme sur les planches, j’aurais peut-être préféré pour Yvonne un art moins hasardeux.
— Affranchir de quoi ? De la morale, qui fait notre dignité, » objecta Nicole.
— « Ou qui fait notre honte et notre désespoir, quand l’hypocrisie sociale nous l’oppose trop injustement. Tiens ! » s’écria Berthe, « tu vas me trouver cynique. N’importe ! Je prends un exemple. Crois-tu que moi, pour qui la maternité représente la joie suprême de ce monde, j’aurais pu renoncer à la connaître, même si ta générosité et celle de Raoul ne m’avaient pas facilité un mariage que ma pauvreté rendait peu probable. N’est-ce pas une chose divinement haute et belle que d’être mère ?… Eh bien, suppose-moi l’institutrice que je devais être, cette aspiration si haute en elle-même, et si naturelle, me jetait à la déchéance et à la misère. Suppose-moi cabotine, elle me devenait une parure, une coquetterie, une vertu. Yvonne peut avoir hérité de moi la passion maternelle, et, de son père, hélas !… la passion… tout court. Qu’elle suive donc la carrière où de telles cartes, si dangereuses au jeu ordinaire de la vie, seront des atouts et non des bûches. Si elle peut gagner la partie autrement, tant mieux ! Elle ne la commence, en tous cas, qu’avec le minimum des risques. »
Nicole se taisait. Mme Raybois reprit :
— « Te dirai-je que moi, me rappelant les rêves angoissés de mes vingt ans trop studieux, mes désespoirs de fille laide et pauvre, devant l’aride perspective d’une existence à côté de la vie, je vois dans la situation des actrices un espoir de délivrance normale pour la femme. La situation des actrices est la démonstration de ceci : que la morale peut devenir identique pour les deux sexes sans que toutes les catastrophes sociales s’ensuivent. Les actrices sont souvent d’admirables épouses, ou d’admirables amantes, et d’admirables mères. Leur cœur reste ouvert, pitoyable, généreux, parce que rien d’injuste ni d’oppressant ne le fait se replier sur lui-même pour y étouffer la nature. Celles qui ne sont que des courtisanes, l’auraient été partout. Et du moins gardent-elles la petite aigrette artistique qui leur permet de relever la tête et les sauve du dissolvant le plus abominable : du mépris.
— Mon Dieu ! » soupira Nicole, « où est la vérité ?
— Dans notre cœur, » répondit Berthe. « C’est lui qui distille, en splendeur ou en bassesse, les lois, les morales, les religions, comme la fleur distille en parfums suaves ou amers une atmosphère égale pour toutes les plantes. La violette reçoit la même rosée que l’ortie, et le lys que le chardon. Il n’y a, vois-tu, malgré les greffes, les espaliers, les forceries et les principes, sauf quelques modifications de détail, que la beauté individuelle des corolles et des âmes.
— Il est vrai que l’ortie, cultivée ou non, ne produirait jamais de violettes, » reconnut Nicole.
— « Tu vois bien !… tout dépend de la souche… de l’accumulation ancestrale… Et encore, le mystère de l’atavisme diversifie les êtres. Sans cela, pourquoi seraient-ils différents dans un milieu unique ? J’ai trois garçons. Chacun a dû prendre ses qualités et ses défauts dans le même fonds héréditaire. Mais les proportions de tels éléments donnent la personnalité à chacun. Quoique élevés de même, ils se conduiront diversement dans des circonstances analogues. »
Il y avait, dans cette façon de parler, quelque chose de déconcertant pour la timide conscience de Nicole, et aussi pour son ignorance des questions générales. Jamais sa cousine ne s’était exprimée devant elle avec tant d’énergie. Et la douce créature n’en revenait pas qu’une femme pût conclure avec indépendance, en partant des données fournies par la vie, et non d’après les enseignements traditionnels. Mais Berthe Raybois, d’une trempe plus solide et plus rêche, avait, en outre, à son acquit, d’autres expériences que le rêve délicat dans lequel s’hypnotisait la femme de Raoul. Les sévères débuts de son existence, ses secrètes tortures d’épouse dédaignée, et surtout l’éducation qu’est pour une mère intelligente l’éclosion et le développement de quatre âmes enfantines, l’avaient mûrie, dans le sens raisonneur, positif, et tant soit peu révolté, que comportait sa nature. Tout au fond d’elle-même un âcre besoin de revanche soulevait, comme un ferment, la substance de ses revendications. Sa fille ne souffrirait pas comme elle par l’humiliation d’attendre longtemps l’amour, de le subir sans choix et d’en recueillir les trahisons. Trop douloureux est le dénuement sentimental de la vierge pauvre, et trop suggestif de défaillances affolées. Et l’opinion, qui pourtant prend aujourd’hui conscience d’un si monstrueux martyre, ne consent encore à lui accorder, au lieu de justice, que des pitiés et des pardons où se retrouve l’avilissement des flétrissures iniques d’autrefois.
— « Non, non, » s’écria Berthe, « ma fille n’acceptera pas cette part abominable. Elle est d’accord avec la société, qui favorise si extraordinairement les femmes de théâtre, et d’accord avec l’Église, qui ne les repousse plus de ses sanctuaires. Pourquoi lui demanderais-je d’être au-dessus de son temps, de sa religion et de sa nature ?… Qu’elle soit heureuse, avec des chances égales à celles de ses frères, puisqu’elle travaillera comme eux. »
Il y eut un silence. Mme Raybois considéra le visage pâle et légèrement égaré de sa cousine. Une telle causerie, c’était visible, remuait en Nicole des choses troubles et profondes. L’avenir d’Yvonne n’était pas la seule préoccupation qui rendait son regard anxieux et sa lèvre tremblante. Parfois son expression devenait distraite, et elle semblait ne s’intéresser que par un effort au sujet qu’elle-même avait abordé.
— « Je t’assomme, avec mes théories, ma pauvre Niclou ?
— Oh ! non…
— Je sais que ta façon de penser n’est pas la mienne. Tu es une résignée. Tu le serais peut-être moins pour ta fille, si tu en avais une.
— Je me résigne, » dit Nicole, « parce que j’accepte les conséquences de mes actes. Il le faut bien. N’ai-je pas détaché de moi Raoul, par mon absurde confession ?… Jamais l’orgueil de mon mari n’a oublié que sa femme avait pu craindre d’aimer un autre homme.
— Craindre d’aimer ?… » répéta Berthe, avec un regard et un sourire.
— « Tu as raison… Mon cœur était pris plus que je ne le savais moi-même. Et c’est cela que Raoul a senti, » murmura Nicole, dont les cils frémirent et s’abaissèrent, tandis qu’un flot rose animait ses joues. Elle ajouta, haletante, et sans relever les paupières : « Je viens de recevoir une lettre d’Ogier Sérénis.
— Une lettre de Sérénis !… » s’exclama Berthe, dans une stupeur.
Des années s’étaient écoulées depuis que Mme Raybois n’avait entendu prononcer ce nom par sa cousine. Quelquefois, porté par une célébrité croissante, il avait traversé, en leur présence, des conversations générales. Jamais Nicole ne l’avait relevé, n’avait même paru l’entendre. Berthe n’ignorait pas le secret de cette réserve. Au lendemain du soir où Ogier, immobile dans le taillis, sous la voûte des catalpas, avait écouté son arrêt avec un horrible battement de cœur, la femme de Raoul s’était évanouie de douleur dans les bras de sa cousine, et, sur les questions dont celle-ci la pressait ensuite, lui avait dit en sanglotant :
— « J’ai éloigné Georget. Mais c’est seulement à cette heure que je découvre, par ce qu’il m’en coûte, combien c’était nécessaire. »
Alors elle avait raconté, dans tous les détails, la suppliciante exécution.
— « Quelle faute d’avouer à ton mari !… »
Telle fut la conclusion suggérée à Berthe par une sagesse amère.
— « Je n’avais que ce moyen de me sauver, » déclara Nicole.
Aujourd’hui, point n’était, entre elles deux, besoin de beaucoup de phrases pour ressusciter une aventure cependant si brève, si radicalement dénouée, si prudemment ensevelie. Ni la confidente, ni l’héroïne, ne s’étonnèrent de s’y retrouver tout à coup, et dans la même fièvre que jadis. Au premier mot de l’une, révélant qu’elle n’avait jamais cessé d’y songer, l’émotion de l’autre montra qu’elle pressentait la survivance d’un sentiment trop obstiné dans le mutisme pour être tout à fait éteint.
— « Que t’écrit-il ?… Et pourquoi ?… » demanda Berthe.
Nicole, d’une main mal assurée, ouvrit le fermoir du petit sac brodé de perles. Entre le mouchoir minuscule et la mignonne bourse en or, un papier, trop à l’étroit, se roulait sur lui-même. Elle le tendit à sa cousine.
Berthe le lut, méditant sur chaque ligne, tandis que Mme Hardibert, la tête inclinée, suivait de mémoire ces phrases toutes gonflées par le souvenir, et aussi par le mystère des cœurs impénétrables.
« Que cache-t-il, » se demandait Nicole, « sous ses correctes formules ?… La satisfaction de la revanche ?… Une indifférence polie ?… Ou bien l’appel d’un amour qui palpiterait encore et qui voudrait m’arracher un cri de jalousie, l’interdiction peut-être d’un tel mariage, interdiction pour laquelle je lui devrais ensuite la plus folle des compensations ?… »
Savoir !… oh ! savoir ce qui demeurait d’elle dans cette pensée, traversée sans cesse par tant d’autres images qu’elle ignorait !… Au fond de ces yeux, dont la gravité caressante pénétrait encore son âme, à travers la distance, le temps, du même frisson de délice et de détresse !…
Cependant Berthe achevait sa lecture. Elle repliait la lettre, sans parler. Une ironie subtile faisait fléchir sa bouche.
— « Eh bien ?… » demanda la tremblante Nicole, en reprenant le papier.
— « Mon Dieu, » fit sa cousine, « je trouverais cruel de m’écrier : « Comme j’avais bien vu ! »
— Quoi donc ? Qu’avais-tu vu ?
— Que ton poète possédait un fonds de caractère très positif, très pratique. Combien tu dois te féliciter, ma petite Nicole, de ne pas t’être laissé prendre aux belles phrases de ce jeune arriviste ! Si tu avais eu le malheur de lui céder, il épouserait quand même aujourd’hui sa petite millionnaire. Seulement il ne t’en demanderait pas la permission. Imagine où tu en serais !… »
Sous le cinglement de ces réflexions, d’autant plus cruelles qu’elles paraissaient plus justes, quelque chose éclata dans le cœur de Nicole. Une effervescence douloureuse, qui la surprit elle-même, fit jaillir le fiel et le sang de son mal. Avant même d’avoir pesé la portée de ses paroles, elle s’écria :
— « Où j’en serais ?… Pas dans un isolement ni un chagrin plus irrémédiables. Au contraire. Coupable, j’eusse été plus adroite. Raoul n’aurait rien su. Je n’aurais pas subi son éloignement toujours accentué, sa rancune secrète… Peut-être pire… »
Quand ce dernier mot glissa, comme involontairement, et à peine articulé, entre les lèvres de Nicole, sa cousine cligna des yeux pour la regarder d’une façon plus aiguë.
Mme Raybois ne conservait guère de doute sur ce fait que Raoul Hardibert entretenait une liaison à Paris. Elle croyait même savoir quelle sorte de femme avait su capter et retenir un homme aussi incapable d’éprouver de l’amour, et qui, par orgueil, sentimentalité inavouée mais réelle, besoin de possession despotique, s’acharnait, sans en convenir, à vouloir l’inspirer.
Dès le premier jour, Berthe avait compris l’erreur commise par Nicole en laissant apercevoir à un mari de cette trempe qu’il pouvait un instant cesser d’être l’unique objet de son aveugle dévotion. Cette froideur, cette attitude dédaigneuse pour la fragilité romanesque des femmes, cette constante parade de raison et de logique, tous ces traits qui encourageaient la hasardeuse confidence, auraient dû l’arrêter dans la bouche de l’imprudente épouse. Plus pénétrante, elle se fût méfiée du paradoxe offert par cette nature si compliquée, où dominait un redoutable orgueil. Jamais, par la suite, Raoul ne lui fit un reproche. Au contraire. Pendant les premiers temps surtout, il affecta l’oubli complet d’une telle vétille. Car son amour-propre lui interdisait d’en prendre souci ouvertement. Surtout il se garda bien de jamais paraître s’inquiéter de son rival, le méprisant trop en apparence pour demander son nom. Mais une preuve que ses soupçons lui désignaient Ogier Sérénis, fut qu’il ne posa jamais une question sur le nouveau caprice du jeune homme, qui, après tant d’empressement succédant à tant d’indifférence, redevint de nouveau un étranger pour la Martaude.
La situation morale du ménage Hardibert ne changea donc pas extérieurement, sinon pour une observatrice aussi proche et avertie que Berthe Raybois. Celle-ci ne se trompa point sur les suites de la scène d’exaltation que lui raconta sa cousine. Le fait de cette exaltation même, les impétueux mouvements d’âme auxquels, dans la soirée décisive, avait, par instants, cédé la froideur de Raoul, devaient laisser un hostile souvenir à celui-ci. Une vague humiliation, traduite plus tard par des doutes ironiques, lui en demeurait certainement. Dès la première heure du lendemain, Nicole dut constater la démence de son espoir. En vain avait-elle cru que les résolutions généreuses acceptées en commun pour la Martaude, et la sincérité éperdue de sa confession, leur ouvriraient, à elle et à son mari, une région d’intimité très haute, moins ardente que l’amour, mais supérieure peut-être. Elle avait trop jugé le cœur de Raoul d’après le sien, qui, parmi les déchirements, les pleurs, le repentir, le pardon, l’enthousiasme, fondait, se donnait, et trouverait la force de ne pas se reprendre. L’émotion ne violentait que passagèrement celui de Hardibert, en défense contre tout entraînement, et qui, après le passage de la flamme, se contractait avec plus de rudesse dans la logique, le scepticisme, et une singulière méfiance de ce qu’il appelait « les emballements féminins ».
Berthe Raybois ne s’étonna donc pas outre mesure lorsqu’elle entendit Nicole jeter le cri que la force des choses devait amener un jour : cri d’inverse repentir, trahissant le regret de l’impulsion loyale, de la bonne action maladroite, expiée plus douloureusement que ne l’eût été la faute astucieuse, dont elle n’ignorerait pas, du moins, à jamais, les délices.
— « Non, non… » hasarda la veuve, troublée par la logique pervertissante de la vie, qu’invoquait souvent sa propre amertume, et que cependant elle se résignait mal à reconnaître pour cette tendre femme, « ne dis pas cela, ma petite Niclou. Tu as agi dans la vérité de ta nature. Tu n’aurais pu faire autrement sans souffrir encore davantage. Le mensonge t’aurait brûlé le cœur et les lèvres. Et ton dégoût serait atroce, aujourd’hui. »
Nicole eut un vague mouvement des épaules et de la tête. Elle ne savait plus, chavirée parmi les obscurs tourbillons des réminiscences, les réveils effarés de sensations, les échos du passé pleins de gémissements nostalgiques. Et cette lettre, sous ses doigts !… Cette lettre, signée d’un nom dont le sens n’avait guère changé pour son cœur, et qui, cependant, apparaissait, — déconcertant par les lointains intervenus, — comme celui d’un étranger.
— « Mon Dieu !… » murmura Berthe, devant un désarroi si évident. « Tu l’aimes donc toujours, ton Georget ?…
— Le sais-je ?… » dit la femme de Raoul.
— « Alors, je le sais, moi, » fit sa cousine, avec un demi-sourire compatissant.
La visite prit fin sur ces mots trop explicites. Nicole eût vainement tenté de ramener sur son secret le voile d’ignorance. Et comment parler ouvertement avec une autre, fût-ce avec cette confidente unique, de ce qu’elle ne voulait pas sonder en elle-même ?
Machinalement, elle accomplit, à travers la fièvre des rues, qui augmentait la sienne, les démarches qu’elle s’était proposé de faire ce jour-là dans Paris. Assise dans le fiacre découvert, elle regardait, sans trop les voir, la multitude des visages défilant autour d’elle avec une rapidité de cinématographe. Tous ces gens-là, dans une telle hâte, les traits tirés de fatigue, se précipitaient vers l’avenir, hantés par le passé, portant sous leurs vêtements, comme l’enfant de Sparte, quelque bête dévoratrice, ayant un nom d’amour, de désir ou de regret. Elle se sentait avec eux tous une fraternité désolée.
Et voilà que, soudain, comme elle revenait vers la gare de l’Est, une physionomie connue surgit de la foule incessante et anonyme. A l’angle d’une place, au bord d’un trottoir, une femme se tenait debout, qui semblait suivre des yeux quelqu’un. Le regard de Nicole s’éclaira brusquement, s’empara, avant même que l’esprit en fût avisé, de la scène tout entière.
C’était devant l’église de Saint-Vincent-de-Paul. Au croisement de deux rues, une gentille silhouette bien parisienne, celle de Fanny Coursol, devenue couturière dans la capitale, faisait retourner les passants, par ce mouvement de prompte jalousie masculine qu’éveille toujours la visible préoccupation amoureuse d’une jolie femme. Celle-ci venait certainement de rencontrer, peut-être d’accompagner, quelqu’un qui l’intéressait fort. Elle cherchait encore à l’apercevoir, immobile et comme fascinée, le visage vers la rue des Petits-Hôtels. Nicole, se soulevant sur les coussins de son fiacre, crut distinguer dans cette direction, parmi le compacte va-et-vient de ce quartier d’affaires, une haute taille d’homme, et les larges bords d’un feutre gris. Elle eut un tressaillement, mais se reprit aussitôt, honteuse de l’idée qui, en un éclair, venait de lui traverser la cervelle.
— « Cocher, arrêtez là… Oui… au coin… à droite. »
Sans quitter la voiture, elle attendit que la jeune ouvrière se retournât.
La fille de Coursol était venue vivre à Paris de son travail quand le meneur socialiste, après une rupture violente avec le patron, avait quitté la Martaude. Coursol, emporté par sa passion politique, et surtout grisé d’ambition, se croyant capable de jouer un rôle, espérant peut-être obtenir un siège à la Chambre, comme tel cabaretier du Nord ou tel perruquier du Midi, avait pris une attitude d’opposition féroce lorsque Hardibert, privé des commandes de l’État, dut réduire le nombre de ses ouvriers ou leur salaire. Malgré les héroïques sacrifices du maître de la Martaude, un jour vint où il n’eut que le choix entre ces mesures, navrantes pour la population usinière. Coursol, à ce moment, récompensa bien mal son patron d’avoir risqué la ruine plutôt que de le sacrifier. La seule excuse du subordonné fut qu’il ne se rendit jamais compte d’une générosité dont le chef ne se vanta pas. Peut-être n’y eût-il pas cru. De bonne foi, sans doute, il établit dans la contrée une abominable légende, prétendant que M. Hardibert s’était mis d’accord avec le Gouvernement pour punir les ouvriers d’une élection fort pénible au Ministère d’alors. L’animosité de cet homme, très influent sur ses camarades, mit la Martaude à deux doigts d’un désastre. Et Berthe Raybois eut beau jeu pour développer son acide philosophie, exposant à Raoul que le bien porte de mauvais fruits tout autant que le mal, et que, pour être sage, il faut mettre dans la balance de ses résolutions, comme poids compensateur, les détestables passions humaines. « Faire le bien, en croyant au bien, c’est sauter d’un cinquième étage en se figurant que l’air vous portera, » déclarait cette raisonneuse. « Et c’est tout aussi vain, parce que l’excellence des résultats n’est jamais en rapport avec la beauté du geste. »
Coursol avait donc quitté la Martaude, entraînant avec lui un groupe de travailleurs, qu’il décidait à un essai de collectivisme appliqué, dans le genre du Familistère de Guise. Ils devaient, parmi leurs partisans politiques, recueillir l’argent nécessaire à l’établissement d’une usine qu’ils exploiteraient en commun. L’expérience n’avait guère séduit les députés du parti, gens prodigues de bonnes paroles et prêts à se pousser dans le Parlement aux dépens de tels illusionnistes, mais beaucoup moins disposés à leur confier des capitaux. L’entreprise vivotait médiocrement. Elle n’était pas encore sur pied, que la propre fille de l’initiateur, dépourvue de foi socialiste, ou navrée peut-être que son père se fût si brutalement conduit avec leurs patrons, se séparait de lui, pour se créer à Paris une situation indépendante, grâce à son habileté de couturière.
Mme Hardibert, quand son fiacre accosta le trottoir, n’attendit pas longtemps avant d’être aperçue par Mlle Coursol. Celle-ci, s’étant retournée presque aussitôt dans sa direction, la vit, et chancela presque. Une pâleur mortelle décolora ce fin visage aux doux yeux légèrement obliques, d’un charme délicat et bizarre, et que le séjour dans la grande cité fébrile avait encore affiné de contours aussi bien que d’expression. Son effarement fut si visible que Nicole se pencha, gracieuse, et dit, — sans employer toutefois le tutoiement de jadis :
— « Eh bien, Fanny… Est-ce que je vous fais peur ?… »
La jeune couturière s’approcha aussitôt.
— « Non, madame, » répondit-elle, avec une crispation des traits, montrant le passage de l’appréhension à l’embarras, dans une ébauche convulsive de sourire.
« Allons, » pensa son interlocutrice, « elle vient sans doute de dire au revoir à quelque amoureux, et elle craint que je ne l’aie vue. »
Dans l’amollissement de sa propre faiblesse, elle se sentit pleine d’indulgence.
— « Voyons, Fanny, ne soyez pas ainsi gênée avec moi. Nous n’avons jamais pensé, à la Martaude, vous rendre responsable des extravagances de votre père, et nous savons parfaitement que vous en avez eu beaucoup de chagrin. Je vous garde autant d’affection que par le passé, ma bonne petite. »
Bienveillante, elle avançait vers Fanny, debout auprès du marchepied, son aimable visage, que l’arrière-pensée de sympathie dans le mystère d’amour faisait plus engageant encore que ses paroles.
— « Je le sais… Je vous en suis bien obligée, madame… » dit la jeune fille, dont la confusion ne se dissipait point.
— « Êtes-vous contente ?… Le travail marche-t-il ?… » questionna Mme Hardibert.
— « Oui, vraiment bien. Je n’ai pas à me plaindre.
— Je désirais vous confier un de mes costumes, Fanny, » reprit Nicole, sans vouloir remarquer l’évident désir qu’avait l’autre de s’échapper, « mais ma cousine, madame Raybois, m’a dit que vous ne prenez de l’ouvrage que pour les magasins. C’est vrai ?… Vous ne cherchez pas de clientèle particulière ?
— Non, madame.
— Cependant vous avez fait une exception pour madame Raybois. J’ai des droits au même privilège, » insista Nicole gentiment.
— « Oh ! j’ai cessé aussi de travailler pour madame Raybois. »
Mlle Coursol ne se détendait point. Son mince visage restait glacé, avec une pâleur anormale aux lèvres et des ombres fuyantes sous les longues paupières trop courbes. Allons ! il ne fallait pas songer à l’apprivoiser davantage. Sans doute son père l’avait reconquise, lui insufflant à la longue la haine et la méfiance de ces bourgeois, que la distance, maintenant, lui montrait sous un autre jour.
— « Eh bien, Fanny, je n’ai qu’à vous souhaiter bonne chance.
— Merci, madame… Et adieu, » dit la jeune couturière, qui tout de suite s’éloigna d’un pas preste, comme délivrée.
« Cette Berthe !… Elle n’avait que trop bien vu, cette fois, » songeait mélancoliquement Mme Hardibert, qui se rappela certaines attitudes étranges de sa cousine, tandis que son fiacre se remettait en route. « Je l’avais trouvée si drôle quand elle m’empêchait, sous un tas de prétextes, de visiter cette petite Coursol. « N’y va pas. Tu la trouveras changée. Quand ces filles-là viennent à Paris, la tête leur tourne… Tu auras un déboire… D’ailleurs elle ne fait pas de clientèle mondaine… » Et ceci… et cela… Pauvre Berthe, son pessimisme est si naturel, avec l’existence qu’elle a eue ! Et je le reconnais, au moins ici, tristement justifié. »
La voiture s’arrêta devant la gare de l’Est.
« Avec tout cela, n’ai-je pas manqué mon train ?… »
Nicole fila droit au quai, ayant déjà son billet de retour. Quand elle ouvrit son petit sac pour tendre le carton au timbre de l’employé, ses doigts effleurèrent la lettre de Georget, et un long frisson l’ébranla toute.
— « En voiture, madame !… en voiture !… »
Les portières claquaient. Elle se mit à courir pour atteindre les premières classes. Son jeune corps, oublieux des émotions paralysantes, eut un élan d’enfance, d’une vivacité élastique.
— « Nicole !… Par ici !… Nicole !… »
Un feutre gris, à larges bords, surgissait hors d’un carreau précipitamment abaissé.
D’un leste bond, elle s’éleva sur le marchepied. Quelqu’un saisit son bras. La strideur du coup de sifflet jaillit. Et, dans la secousse du départ, Nicole s’assit à côté de Raoul.
— « Tu étais donc à Paris ?… » demanda celui-ci, baissant la voix à cause de deux autres voyageurs.
— « Tu sais bien que je déjeunais chez Berthe.
— Tiens, c’est vrai, je n’y avais plus pensé. Pourquoi ne me l’as-tu pas rappelé ? J’aurais été te prendre.
— Voyons, Raoul… Souviens-toi que tu as décidé ton départ à l’usine, hier, et que tu m’as envoyé prévenir, en me demandant ton nécessaire de toilette. Tu n’es pas remonté me voir. »
Elle dit cela d’une voix indifférente, sans intention de reproche. Ne s’habituait-elle pas de plus en plus aux mille petits manques d’égards de son mari ? La personnalité de cet homme, — et non pas seulement son égoïsme, car il y avait une nuance, — était trop impérieuse pour se plier aux sentiments d’autrui. Quand on les exprimait, ces sentiments, Hardibert ne mettait pas à leur céder une irréductible mauvaise grâce. Mais il lui était impossible de les percevoir par lui-même, dédaignant trop de s’assimiler des états d’âme étrangers aux siens. Or, depuis longtemps, la fierté de Nicole interdisait à celle-ci de réclamer ce qu’on ne lui offrait pas. Elle laissait donc le compagnon de sa destinée en sortir de plus en plus. D’ailleurs, avait-il jamais partagé son existence ?… Raoul ne pouvait que côtoyer la vie d’une autre créature. Il vivait trop fortement la sienne pour palpiter d’un autre souffle, et il se fermait, d’une volonté trop rétive, à toute impression née dans une sensibilité extérieure.
Déjà, depuis quelques années, ses affaires l’obligeaient à des absences, qui ne se prolongeaient guère, mais se répétaient souvent. C’était devenu une circonstance courante qu’il partît pour vingt-quatre heures, comme il l’avait fait hier, en avertissant Nicole d’un mot, que, s’il se décidait à l’usine, il ne venait même pas toujours lui dire en personne. Cette fois-ci, pas plus qu’une autre, il ne s’expliqua, ni ne s’excusa. Et la causerie entre les deux époux n’eut pas de suite, parce que Raoul, pour marquer son horreur des épanchements dans les endroits publics, déplia presque aussitôt un journal.
Un instant plus tard, il se leva, désirant chercher une brochure qu’il avait jetée dans le filet. Afin de lui laisser plus de liberté de mouvements, et peut-être aussi pour mieux s’absorber dans ses rêveries, sa femme abandonna la place qu’elle occupait à son côté, pour s’asseoir en face, près de la portière.
Elle le vit alors de dos, debout devant elle, tandis qu’il fouillait dans un copieux bagage de paperasses. La ligne des épaules, la nuance du feutre gris, et cet autre gris plus foncé des cheveux, qui s’éclaircissait d’une tache de neige vers la tempe… tous ces détails, inobservés depuis longtemps, réveillèrent toutefois une image récente, et s’y juxtaposèrent avec une précision qui frappa Nicole d’une brusque stupeur.
Mais qu’était-ce que cette image ? D’où venait-elle ? A quelle seconde s’était-elle enfoncée dans le cerveau de celle qui s’étonnait ainsi ?… Quoi !… tout à l’heure… rue des Petits-Hôtels ?… Cette mâle silhouette dominant la foule… et suivie par des yeux humbles et fervents de femme ?… Un nuage embruma la pensée de Nicole. Puis, tout à coup, un souvenir creva ce voile, comme un éclair. Une scène bien ancienne apparut. C’était le jour de la visite des Chabrial, le jour qui avait décidé tant de choses désormais entrées dans le domaine des réalités ineffaçables. Près de la source, dans l’ombre fraîche… Ils étaient plusieurs réunis là. Et cette enfant se tenait debout, regardant le maître avec ce même regard d’esclave amoureuse…
« Non, non !… » cria au fond de Nicole une voix récalcitrante. « A quoi vais-je penser là ?… C’est abominable ! »
Mais d’autres voix s’élevèrent :
« Rue des Petits-Hôtels, à deux pas de la gare de l’Est. Il allait prendre le train. De sa démarche allongée, il a eu le temps d’arriver pendant que je causais avec… »
Le raisonnement s’arrêta, buté contre un nom qui, déjà, provoquait une évocation déformée, projetait une ombre vilaine.
« Et l’embarras de cette fille !… »
Ce fut comme un éclat de vérité. Puis, de nouveau, tout dévia.
« Mais, quand même, elle pouvait le suivre du regard sans qu’il y eût rien entre eux, sans seulement qu’il l’eût vue et saluée… »
Alors, la voix adverse :
« Pourquoi se fût-elle trouvée là, précisément ? Une femme qui travaille chez elle, que ses occupations retiennent à son atelier ?… »
Ensuite, après une minute de tâtonnements éperdus dans d’opaques ténèbres :
« Berthe en a l’idée !… C’est pour cela qu’elle m’empêchait d’aller chez Fanny Coursol !… Quels drôles d’airs elle prenait en m’en détournant !… Oui, certes, voilà ses soupçons… Mon Dieu !… sa certitude peut-être !… »
En face de Nicole, Hardibert s’absorbait dans sa lecture. A un moment, quelque intuition confuse lui fit lever les yeux vers sa femme. Il ne remarqua rien sur ce visage, où il n’avait guère l’habitude de lire. Mais, sensible au charme fin de l’élégante créature, aux lignes jolies de sa toilette, flatté dans sa vanité de mari, il lui adressa, des yeux, un clignement amical.
Alors, un flot de détresse noya le cœur de Nicole. Elle aurait pu, avec si peu, avec quelque souplesse, quelque abandon dans ce mâle caractère, aimer uniquement cet homme, qui offrait tant de nobles traits à son admiration. Et lui-même, si seulement il avait lu en elle, s’il l’avait aidée à guérir, à oublier le rêve trop tendre, quand, avec une si folle sincérité, elle l’avait appelé à son secours !… Elle valait bien cet effort. Sa conscience le lui attestait. Mais non… Ces très petites choses, pour se réaliser, eussent demandé une intervention de miracle plus prodigieuse que n’en réclamerait le déplacement des montagnes. Et les discours s’y avéraient plus impuissants que tout. Nulle parole humaine ne traverse les remparts des âmes, quand celles-ci ne sont pas organisées pour l’unisson. Et, certes, rien n’est plus tragiquement insondable que les frêles mystères de leurs malentendus.
« Ah ! lui… il m’aurait comprise… »
Tel fut le cri profond qui monta en Nicole, tandis que l’image de Georget s’imposait à elle, avec la suavité divine des graves yeux bleus, sur le rempart de Bruges. Éternel cri, où se lamente la solitude des cœurs, et qui fait sourire ou pleurer, suivant qu’on raille le sentimental mirage, ou qu’on saigne soi-même dans la torture de sa poursuite.
III
« Raoul, tu ne sais pas ?… On nous demande Toquette en mariage. »
C’était Nicole qui parlait. Les deux époux avaient regagné la Martaude. Ils avaient dîné. Le soir s’avançait. Un soir presque d’automne, déjà brouillé au dehors d’une pluie fine, qui venait de s’établir. Le chef d’usine, regagnant son cabinet de travail, sa femme l’y avait suivi. — « J’ai une nouvelle à t’apprendre. » Avec une bonne grâce inaccoutumée, il se déclarait tout oreilles. — « Attends seulement que j’allume une cigarette. » Maintenant, il s’adossait à l’appui de la fenêtre, contre le gris brumeux de la nuit, tandis que, sur son bureau, la clarté d’une lampe électrique glissait sous un abat-jour de soie verte.
Un instant à peine auparavant, Nicole avait pris la résolution de lui montrer la lettre de Sérénis.
Et pourquoi ne la lui aurait-elle pas communiquée, puisque, en somme, l’épître était pour lui, du moins officiellement, presque autant que pour elle ? C’est que, à tort ou à raison, la jeune femme soupçonnait Ogier de n’avoir mis que par simple précaution respectueuse les phrases concernant Hardibert. Quel motif aurait l’écrivain pour solliciter l’agrément d’un parrain et d’une marraine sans autorité sur sa fiancée, alors qu’il avait le consentement du père ?… Non, c’était son aveu, à elle, qu’il souhaitait. Par cette démarche, il voulait lui prouver que le passé n’était pas mort, que, sans elle, il ne se croyait pas le droit de disposer irrévocablement de son cœur, ni surtout de le donner à celle qui fut mêlée à leur fragile roman. C’était aussi la permission de la revoir, qu’il implorait, puisque ce mariage le remettrait forcément en relation avec elle… Peut-être était-ce autre chose… Mais, à la dernière alternative, Nicole se refusait de songer. De toutes façons, la réponse qu’attendait son ancien ami d’enfance, c’était un mot d’elle à lui, une entente secrète, pleine d’une douceur amère, effaçant d’un commun accord le rêve d’autrefois, mais avec la mutuelle assurance que nulle rancune ne restait pour en empoisonner le souvenir.
Voilà comment Mme Hardibert interprétait la démarche de celui qu’elle ne pouvait oublier. Les subtiles délicatesses de son commentaire concordaient-elles absolument avec les intentions d’une nature masculine, d’où son hypothèse éliminait l’intérêt et l’égoïsme, — éléments dont elle ne voulait pas tenir compte ?… Berthe Raybois en eût douté. Mais cette impitoyable logicienne n’était plus là. Et, depuis que sa cousine avait repris le chemin de la Martaude, trop d’impressions avaient noyé la remarque, vaine à force d’exagération, où la veuve montrait Ogier sous le jour d’un arriviste brutal.
« La réponse la plus prudente et la plus digne que je puisse lui faire, » venait de conclure Nicole, « est de comprendre sa lettre comme elle est écrite, de la soumettre à Raoul, et de faire connaître à Georget notre décision par mon mari. »
Il y avait, chez cette femme, au cœur toujours à vif, d’autant plus de courage à prendre un tel parti que, malgré l’adroite rédaction de la missive, Hardibert ne manquerait pas de lire entre les lignes. Elle ne pouvait pas croire qu’il n’eût jamais soupçonné Ogier d’être le héros de sa demi-aventure. Il n’en douterait plus après avoir pris connaissance de ce que l’auteur dramatique écrivait. Sans doute, il y trouverait une preuve de sa sincérité, à elle. Mais ces sortes de preuves ne sont pas pour enchanter un mari. Le sien aurait une façon plutôt dure d’apprécier la valeur de celle-là. N’importe ! Toutes les réflexions de Nicole ne l’en amenaient pas moins à cette nécessité. Et qui sait, si, parmi ses mobiles inconscients, ne se glissait pas un peu de ce besoin de défensive à tout prix qui, déjà, lui avait indiqué la franchise envers Raoul comme la plus urgente sauvegarde.
— « Comment !… On nous demande Toquette en mariage ?… » s’exclamait Hardibert. « Mais c’est à son père d’accorder sa main. Et d’ailleurs, la jeune personne nous a trop complètement lâchés depuis longtemps pour que je la suppose très soucieuse de notre opinion.
— Voyons… Sois indulgent… Elle a si gentiment fait sa paix avec nous.
— Soit. Mais, quant à son mariage, nous en a-t-elle seulement soufflé mot ?… Ça s’est donc décidé depuis la semaine dernière ?
— Rien n’est décidé, justement.
— Ah ! on nous attend pour cela ? » dit la voix mordante de Raoul. (Il avait une manière éminemment sardonique de prononcer des phrases de ce genre, qui, fussent-elles plus inoffensives encore de signification, les affilait en lames tranchantes.) Il ajouta : « Et quel est l’heureux mortel ?…
— Une de nos anciennes connaissances, » prononça Nicole avec un accent trop simple pour sembler tout à fait naturel. Et, s’efforçant de rire : « Un lâcheur aussi, suivant ton expression. Mais qui s’en excuse. Lis ceci… Tu verras… C’est le fait de la plus élémentaire politesse. »