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Le Cœur chemine

DEUXIÈME PARTIE (continued 2)

Reading edition

Hardibert saisit la lettre, en regardant sa femme avec une soudaine attention. Il avait quitté la fenêtre, et vint s’asseoir à son bureau, pour placer le papier sous la lumière de la lampe.

Lentement, il lut, sans que sa figure, d’ailleurs habituellement impénétrable, changeât le moins du monde d’expression. Nicole se tenait assise sur une banquette, devant la cheminée encore close par la saison. Elle sentait son cœur battre à grands coups dans sa poitrine, et pétrissait l’étoffe de sa jupe avec des mains moites et tremblantes.

— « Eh bien, ma chère, que comptes-tu lui répondre, à ce monsieur ? » fit, après un silence qui lui sembla très long, la voix de son mari.

— « Mais, mon ami, c’est toi qui lui répondras.

— Moi ?…

— Certainement. Ne demande-t-il pas ton avis autant que le mien ?

— Crois-tu qu’il craigne pour moi l’émotion de le revoir, et juge indispensable de m’y préparer avec tant de précautions ?…

— Mais, » s’écria-t-elle, les nerfs soudain raffermis devant l’intention de cruel persiflage, « je n’interprète pas cette lettre dans un sens aussi offensant pour moi. Autrement, je n’en aurais même pas tenu compte, et l’aurais jetée sans seulement te la montrer.

— Oh ! » répliqua-t-il, « tu n’aurais pas fait cela. Les femmes sont trop friandes des occasions de franchise perfide, qui leur permettent de nous ennuyer un peu, tout en prenant d’héroïques attitudes.

— Qu’est-ce que tu veux dire ? » demanda Nicole.

Elle se tendait, maintenant, hostile, et le sang glacé. L’ironie dédaigneuse, et surtout l’exaspérante façon de généraliser, de la mettre dans le troupeau « des femmes », sans vouloir entrer dans le détail si personnel de sa propre sensibilité, la froissaient au point de suspendre tout ce qu’il y avait en elle d’intuitif, de doux, de compatissant, l’empêchaient de pressentir la réelle souffrance dont Raoul se trouvait soudain mordu, et que cet orgueilleux cachait sous l’injustice de son agression.

— « Ce que je veux dire… C’est que, si tu tiens absolument, Nicole, à ce que je m’occupe de tes affaires de cœur, tu me trouveras aujourd’hui moins naïf qu’autrefois.

— Toi, naïf !… » s’exclama-t-elle, si stupéfaite de l’expression qu’elle en perdit toute autre idée.

— « Parfaitement. Tu m’as fait jouer un rôle assez ridicule, il y a cinq ou six ans. Je t’aimais, j’ai eu l’air de tout croire, j’ai tout avalé, même les choses les plus pénibles et les plus invraisemblables. Tu me rendras cette justice que, lorsque la réflexion m’a mieux éclairé, je ne suis pas revenu là-dessus, je ne t’ai pas dit ma pensée, je ne t’ai adressé aucun reproche. Ce qui était fait, était fait. Ce qui était dit, était dit. J’ai traversé secrètement quelques mauvais quarts d’heure, en t’épargnant des récriminations inutiles. Mais aujourd’hui, c’est autre chose. Agis comme tu l’entendras, sans assaisonner tes petites machinations romanesques de ce piquant spectacle : la tête que je peux faire en écoutant des confidences superlativement désagréables pour moi. »

A ce discours, une intraduisible angoisse contracta Nicole. Terrifiée et révoltée à la fois par les insinuations qu’elle y saisissait, par la découverte de ce qui avait pu subsister, sans qu’elle s’en doutât, pendant si longtemps, derrière le silence de son mari, elle s’écria :

— « Mais, Raoul, quelle abominable arrière-pensée gardes-tu sur mon compte ?… Dis-la moi, que je puisse au moins me justifier. Comment, tu la conserves par-devers toi depuis six ans, et tu parles de la duplicité des autres !… Je n’ai eu qu’un tort envers toi, c’est d’avoir été trop franche !

— Voilà un tort, » repartit l’impassible Hardibert, « qui ne fermera pas le paradis aux femmes. Elles peuvent être tranquilles.

— Je ne t’ai pas dit la vérité ?…

— Mais si… mais si… C’était la vérité telle que tu voulais qu’elle fût, au moment où tu me la disais.

— Et quelle était la vérité vraie ?… Supposerais-tu que je t’avais trahi ?

— Oh ! ma chère, voyons… Même avec le minimum de tes aveux, c’était tout comme. »

Par un jeu bizarre des combinaisons psychologiques, cette phrase éclata terrible d’évidence dans l’esprit de Nicole. Ce qu’elle repoussait de toute sa force comme l’accusation la plus inique, retomba sur sa conscience, d’un poids accablant, irrécusable. Et pourtant elle le savait, elle le savait bien, elle s’était arraché le cœur pour ne pas devenir infidèle à l’époux, dont le noble caractère, tout à coup, l’avait reconquise. Mais alors, mon Dieu ?…

Elle s’affola. Un de ces mots lui vint aux lèvres, tels qu’en jettent comme une écume à la surface de l’être les convulsions désordonnées et incompréhensibles des profondeurs. Ils n’ont quelquefois pas plus de rapport avec le sens de notre émotion qu’une éclaboussure d’embrun avec les houles de l’abîme. Avant même d’y avoir réfléchi, Nicole répliquait à Raoul :

— « Tu mériterais que je me fusse conduite comme tu oses le prétendre. »

Il la cingla d’une sauvage riposte :

— « Peut-être ce risque m’était-il devenu indifférent. Quand on a cessé de croire à la valeur de ce qu’on possède, on ne prend plus la peine de le garder.

— Mon pauvre ami, » prononça Nicole, que la plus furieuse douleur mit hors d’elle-même, « que sais-tu de la valeur d’une femme ?… Tu la mesures à l’effacement de son caractère, à la platitude de son admiration pour toi. Tu ne lui demandes que des satisfactions d’orgueil. Avec suffisamment de bassesse ou de ruse, la première venue fait de toi ce qu’elle veut. Prends donc le bonheur où tu le trouves : auprès de quelque fille de rien. »

Hardibert, qui secouait la cendre de sa cigarette contre le bord d’une petite coupe en onyx, ne broncha pas. Seulement, un furtif sourire, d’une intraduisible insolence, tendit sa lèvre inférieure, la seule distincte sous la moustache, — une lèvre plate et d’une courbe baissante, découpée étonnamment pour l’ironie.

Quel devait être l’effet d’un tel sourire, répondant à une telle phrase, sur une femme qui avait observé ce que Nicole venait d’observer ce jour-là, qui saignait de soupçons, lesquels, malgré le détachement du lien conjugal, lui causaient une étrange souffrance ! Comment se serait-elle dit que, pour bizarre que fût chez Raoul la conception de l’amour, il ne se consolait pas de ne l’avoir point réalisée en elle, et ne rencontrerait ailleurs, — s’il en cherchait, — que des compensations faites pour aggraver son déboire. L’acuité de son amertume, la férocité même de ce sourire qui blessait d’un fer rouge la fierté de Nicole, auraient pu, et très justement, se traduire en hommages pour une amante qu’auraient satisfaite des triomphes raisonnés et secrets. Mais de semblables triomphes, quand parfois elle en avait l’intuition, semblaient non moins arides à ce cœur féminin que la pire misère sentimentale. Son rêve de bonheur était tellement contraire ! — tout d’expansion, de communion absolue, et du plus total désarmement, dans une passion où quelque coquette eût goûté surtout le plaisir de la petite guerre.

Avec sa façon excessive de sentir, Nicole crut toucher à la limite de ce qu’elle pouvait endurer, tandis qu’elle contemplait, d’une part, ce mari sans doute infidèle, et, à coup sûr, si distant, et, devant lui, ce papier, sujet de la cruelle scène, où s’inscrivait le définitif adieu d’un être trop follement cher, de celui qui, croyait-elle, l’aurait le mieux aimée.

Dans sa pensée, s’affirma, en un trait de foudre, la puissance terrible de la vie, qui, pour faire de nous de pauvres objets de torture, plus pitoyables et pantelants que l’opéré sur une table d’amphithéâtre, n’a pas besoin de mettre en œuvre ses ressorts de drame et ses péripéties d’horreur. Qu’y avait-il de plus effacé, de plus monotone, que son existence ?… Son frêle roman n’eût pas fourni la matière d’un de ces épisodes dialogués où Sérénis enfermait, en deux colonnes de journal, la quintessence de l’amour parisien au vingtième siècle. Qui donc eût vu, dans la tranquille petite Mme Hardibert, si correcte, d’une destinée si unie, si limpide, le type d’une victime passionnelle ?… Le contraste entre son découragement tragique et le paisible décor de ce cabinet de travail, où l’on n’avait même pas besoin d’entrer pour se représenter le spectacle du plus irréprochable et du moins agité des ménages, s’imposa, l’espace d’une seconde, à son âme désolée.

Puis, de son exaltation même, sortit pour elle une espèce de griserie morale anesthésiante, — quelque chose comme l’élan taciturne qui jette au danger un conscrit ivre de peur. Avec un calme surprenant, elle dit à son mari :

— « D’après ta manière d’envisager les choses, tu ne demanderas pas mieux, je pense, que de voir Toquette devenir madame Sérénis ?

— Voilà qui m’est égal, par exemple !

— Raoul, il est un fait que je te prie de considérer. Ces jeunes gens attendent notre réponse. Tu jugeras comme moi, je suppose, que notre dignité l’exige prompte, favorable, et exprimée de telle sorte que nul ne songe à mettre en doute notre parfait accord. »

Rien ne pouvait mieux adoucir le hérissement dont s’armait la nature âpre et secrètement meurtrie de Hardibert, que cette fière netteté à trancher la question. Le ton posé de sa femme détendit ses nerfs, frémissant jusque-là d’appréhension sous la menace des aigres doléances et des pleurs. Il regarda Nicole avec des yeux qu’elle connaissait bien, où luisait une approbation étonnée, un peu moqueuse, mais mâle et forte. Ce n’était pas la chaleur d’estime qui l’eût flattée, apaisée. De lui, elle n’aurait jamais, fût-ce aux minutes révélatrices, une parcelle de ces effusions spontanées qui font fumer le cœur comme d’un encens. Toutefois, il ne marchandait pas son acquiescement adouci quand il constatait l’effort victorieux de la volonté, la maîtrise de soi, le succès de la raison contre le sentiment, toutes manifestations morales qui le séduisaient au plus haut degré.

— « Du moment, ma chère amie, que tu laisses les ergotages inutiles, pour fixer si justement les convenances extérieures, tu me trouveras tout disposé à m’entendre avec toi.

— Je désire, » dit Nicole, « que tu répondes toi-même à monsieur Sérénis.

— Ce sera fait. »

Au fond, il éprouvait de ce résultat une satisfaction véritable. Ce dont il n’eût jamais convenu avec sa femme, ce qu’il se refusait à s’avouer, c’est que la lettre de l’écrivain avait frénétiquement réveillé sa jalousie. Mais la jalousie place trop un être dans la dépendance d’un autre, surtout quand elle se laisse voir, pour que Hardibert la trahît autrement que par d’indirectes attaques. Moins sûr qu’il n’avait eu soin de le faire paraître de la culpabilité ancienne de Nicole, il endurait de ses seuls soupçons des souffrances trop exaspérantes pour ne pas s’en venger en affichant une certitude. C’est en poursuivant cette cruelle représaille, qu’il dit encore, avant de se séparer ce soir de celle qui lui restait précieuse au delà de tout, et à qui nulle grâce ne manquait que de le savoir :

— « J’espère, Nicole, que ton expérience de la fragilité spéciale aux poètes t’inspirera le souci de ce que tu te dois à toi-même, dans les relations très sommaires, mais forcées, où ce mariage va nous mettre avec le futur mari de ta filleule. Il est dans son droit, ce garçon, de trouver qu’une femme de vingt ans et une dot mirifique valent toutes les romances chantées sous les balcons des dames incomprises, que la trentaine attendrit outre mesure. Tu ne peux que l’approuver. Moi aussi. Montrons-lui donc une vague bienveillance, aussi éloignée de l’empressement que du dépit, afin que ce petit monsieur ne se figure pas qu’il nous ait impressionnés en suspendant ses visites. »

Au cœur de la rêveuse de Bruges, ce fut comme un jaillissement enflammé de sang, sous les rudes lanières que maniait ce froid bourreau. Pourtant elle retint même l’habituel battement de ses cils pour lui souhaiter tranquillement le bonsoir.

Le pire était qu’elle ne pouvait le haïr, ce qui eût mis au moins quelque clarté dans l’obscur infini de sa peine. Mais non. Elle n’arrivait pas à cesser de percevoir, sous les méchancetés expertes, comme quelque chose qui gémissait enfantinement dans le lointain de cette âme altière. Elle avait, elle si simple, ce qu’il n’avait pas, lui si averti : une sensibilité intuitive à laquelle n’échappait point assez complètement la douleur éparse dans les autres. De sorte que nulle rancune ne lui offrait l’entière saveur de son fruit amer. Elle craignait trop les vibrations intolérables par lesquelles le mal qu’elle oserait rendre se répercuterait en elle-même. D’ailleurs, ne savait-elle pas ce que valait, au fond, Raoul, quel être de droiture, de générosité, d’intelligence, de fière indépendance, il était ? N’avait-elle pas désespérément essayé de rattacher sa vie intime à celle de ce compagnon de sa vie extérieure ?… Pourtant l’abîme s’élargissait davantage. Elle allait connaître désormais la hantise de la trahison. Comment supporterait-elle, jusqu’à la vieillesse, qui lui paraissait plus loin que la mort, l’hiver prématuré du cœur, dont tout son être frissonnait ?… Quelle conclusion donner à sa tristesse inutile ?… Était-ce donc vrai, ce que disait Berthe, que le bien peut engendrer le mal ?… Que nos morales savantes ne font que déplacer la somme inéluctable des iniquités ? Et que, dans l’incapacité de prévoir, nous devons répandre de la beauté et de la bonté, comme les fleurs épanchent leurs parfums, sans prétendre ajouter du mérite à nos actes ?…

Mais alors ?… La leçon des jours qui passent, de la vie qui se déroule, du cœur qui chemine, allait-elle lui apprendre qu’il eût été meilleur de goûter l’amour interdit, d’échanger un peu de beauté, un peu de tendresse, un peu de volupté, avec l’être le plus capable d’en recevoir d’elle et de lui en donner ? Au moins elle garderait à jamais un enivrant souvenir !…

« Et je vais revoir Georget !… » se dit Nicole, tandis qu’elle pleurait, cette nuit-là, sur son oreiller fiévreux, les larmes, ruisselantes éternellement, de l’humaine incertitude.

IV

Nicole et Ogier se revirent dans une circonstance tout officielle. Le père de Toquette donna un déjeuner en l’honneur des fiançailles. Comme les Mériel demeuraient à Paris dans un appartement meublé, où ils ne pouvaient recevoir avec toute l’élégance que comportait l’occasion, le repas eut lieu dans un des restaurants à la mode du Bois de Boulogne. Et l’on choisit l’heure du déjeuner, précisément à cause des Hardibert, pour la commodité de leur déplacement.

La petite fête, aussi fastueuse que possible, avec son luxe de fleurs, de menu, de service et de toilettes, manqua d’ailleurs d’animation. Il y avait là réunies vingt-cinq à trente personnes qui ne se connaissaient point : membres de la colonie américaine, amis d’autrefois qu’avait fait surgir la fortune de Paul Mériel, sans qu’il pût d’abord remettre un nom sur leur visage, bienfaiteurs des mauvais jours trop négligés ensuite dans la prospérité, tels que le parrain et la marraine de Victorine.

Une certaine gêne eût régné, même si des influences pénibles et secrètes n’avaient point plané dans cette salle, où, par les clairs vitrages, se reflétait la clarté fauve des feuillages d’automne.

La politesse glacée de Hardibert et le sourire gracieux, mais dans un visage si pâle, de sa jeune femme, n’étaient pas ce qui pouvait animer l’atmosphère d’un courant chaleureux. L’exubérance même de Toquette paraissait subir une atténuation. Elle ne manquait pourtant pas d’éclat, cette fille originale, avec ce mélange d’américanisme et de parisianisme, qui s’affirmait dans sa toilette blanche, trop chargée de dentelles, mais d’une rare séduction de lignes sur son corps souple et cambré, dans ses manières avenantes et brusques, dans son accent, dans la piquante vivacité de ses traits, auréolés d’une lumineuse et indocile chevelure.

— « Êtes-vous contente, ma petite marraine ? Aimez-vous un peu votre vilaine ingrate de filleule ? » disait-elle, accourue vers Nicole aussitôt qu’on se leva de table, et entourant d’un bras câlin la taille de Mme Hardibert.

Elle l’entraînait à l’écart, prise d’une velléité de confidence, dans la partie du jardin réservée aux invités de M. Mériel, et où, grâce à la douce journée d’octobre, on servait le café par petites tables.

— « Je suis contente si tu es heureuse, ma mignonne, » répondit Mme Hardibert.

— « Si je le suis !… Mais vous savez, marraine, c’est moi qui ai voulu ce mariage. Au fond, » ajouta-t-elle en riant, « Ogier n’y pensait pas du tout. Je ne suis pas sûre qu’il en soit encore très enchanté. Mais cela ne m’inquiète pas. Ce sera bien amusant de faire sa conquête, à monsieur mon mari. »

Toute sa jeunesse rayonnait dans la présomption charmante. Et, — il faut le croire, — les cœurs les plus largement généreux ne sont pas à l’abri des impulsions envieuses, puisque la fraîcheur de ce charme, si sûr de lui, fit un peu de mal à Nicole.

— « Tenez, » continua gaiement Toquette, « regardez s’il nous contemple avec un air morose, mon beau ténébreux ! Approchez, monsieur Sérénis… N’ayez pas peur !… Je n’ai pas encore de droits sur vous, » ajouta-t-elle, s’adressant à l’écrivain avec la plus séduisante coquetterie.

Il se tenait à quelque distance, et les considérait, en effet, d’un air que sa fiancée taxait fort exactement de morose. A peine avait-il encore échangé quatre mots avec Mme Hardibert. A table, elle se trouvait placée à la droite de M. Mériel, tandis que lui-même avait son couvert en face, à côté de Toquette, qui faisait vis-à-vis à son père.

Sur l’injonction de la jeune fille, maintenant, il s’approchait.

— « Venez, » répétait-elle, tout éclairée de joie, dans sa transparente physionomie de rousse, en parlant à l’homme qu’elle aimait. « N’ai-je pas raison de dire à marraine : ce que Toquette veut, Dieu le veut ? Qui de vous deux aurait deviné mon rêve de petite fille, et qui de nous trois aurait cru à sa réalisation, durant ces journées extraordinaires, là-bas, dans le Béguinage de Bruges ?… »

Les yeux de Nicole et ceux d’Ogier se croisèrent. Elle le vit aussi pâle qu’elle se sentait devenir elle-même. « Les extraordinaires journées de Bruges… » Des images un peu effacées flottèrent, s’éteignirent, s’accentuèrent de nouveau… Un coin de ciel avec le geste noir des moulins… La Grand’Place vide et ensoleillée sous la haute tour du Beffroi… Mais qu’était la nostalgie de ces souvenirs auprès de l’étourdissante impression dont ils se sentaient ressaisis ? Entre cette femme et cet homme existaient les mystérieuses concordances qui font de l’amour une passion fatale. La rupture soudaine, absolue, violemment irrévocable, avait suspendu l’attrait magique, avait pu le leur faire nier, oublier. Mais, dans l’émoi de la mutuelle présence, le prodige recommençait.

En accueillant les avances matrimoniales que Toquette lui fit ouvertement, dans une audace de sincérité que stimulait sa situation de fille riche, Ogier convint avec lui-même qu’il allait conclure un mariage d’intérêt. Le caractère de Mlle Mériel, qui l’eût peut-être amusé dans quelque intrigue de passage, ne le contentait qu’à demi chez la femme qui porterait son nom. Il avait trop de penchant au rêve imprécis et aux raffinements de la sensibilité, pour goûter cette façon désinvolte, aisée, de prendre l’existence. Flatté quand même de la ténacité déployée par Toquette dans sa prédilection pour lui, il n’en faisait pas crédit à une grande profondeur de sentiment chez la jeune fille, mais au plaisir qu’éprouvait cette nature volontaire à gagner une espèce de gageure contre le sort, sans compter l’exagération romanesque de ses souvenirs d’adolescente. En somme, la petite ne lui déplaisait pas, mais la dot inespérée lui plaisait encore davantage. Sans être l’arriviste que voyait en lui Berthe Raybois, Sérénis envisageait très bien le moment où sa conduite se conformerait avant tout aux nécessités pratiques. Ce moment survenait un peu plus tôt qu’il ne l’avait prévu. L’écrivain en subissait sans révolte la profitable suggestion.

Mais à peine eut-il écrit à Nicole la lettre dictée par sa délicatesse, qu’un nouvel élément s’interposa dans l’évolution, assez tranquille jusque-là, de sa pensée. L’image de la seule femme qui eût déchaîné en lui des ardeurs passionnelles, recommença de le hanter. Il connut de nouveau, quoique plus affaiblies, les angoisses délicieuses ou terribles dans lesquelles sa faculté de vivre s’était si magnifiquement épanouie il y avait six ans. La convalescence de cette secousse, finalement si douloureuse, avait été longue. Mais il croyait tout cela bien mort. Et voilà que, pour avoir écrit cette lettre, il retrouvait la fièvre et les anxiétés de jadis dans l’attente de la réponse.

Le mot, bref et correct, par lequel Hardibert lui avait communiqué l’accueil favorable fait au projet de mariage par sa femme et par lui-même, avait dissipé les obsédantes chimères. Il crut y distinguer la preuve, chez Nicole, d’une indifférence qui touchait au dédain. Le coup de fouet réveilla sa fierté. Aussi, ce matin était-il venu à ce déjeuner sans presque un battement de cœur. Mais il l’avait revue…

La vision, pour les amours mal guéries, est comme de l’éther versé sur un foyer mal éteint. Tout se rallume instantanément. La personne de Nicole bouleversa Sérénis, et à proportion du doute où elle était d’elle-même. Car, le sentiment des années écoulées qui, croyait-elle, laissaient leurs traces sur son visage, celui du contraste entre ses trente ans désenchantés et la radieuse jeunesse de Toquette, la déprimante idée que celle-ci l’emportait sur son souvenir même, prêtaient à Mme Hardibert la grâce un peu brisée qui seyait le mieux à sa suave figure. Et que cette grâce était loin de l’orgueil défensif dont Ogier s’attendait à la trouver armée !

Quand Toquette eut prononcé le nom fatidique de Bruges, quelque chose passa sur la physionomie de Nicole qui fit crier d’amour le cœur de Sérénis. Ce fut si subtil et si contenu : un battement des cils, un tremblement de la lèvre, et ce regard… tellement involontaire, aussitôt détourné !…

— « Je vous laisse refaire connaissance, » dit Toquette. « Je me dois aux invités de papa. »

Elle les quitta, dans un envol de sa robe blanche. Nicole sentit qu’elle serait ridicule d’imiter la course juvénile de l’impétueuse fille. Pourtant, elle se troublait doublement, et de ce tête-à-tête, et de l’opinion que Raoul en pourrait avoir, s’il s’en apercevait.

Quelques secondes s’écoulèrent, dans un silence impressionnant. Puis, de la bouche de Sérénis tomba une phrase à ce point inattendue, que toute la sage circonspection de Nicole en fut déconcertée.

— « Je suis un homme bien malheureux !… » dit-il.

— « Vous ?… »

Elle n’évitait plus de le regarder. La pitié servait de voile, cachait la palpitation de joie, le frémissant intérêt, qu’éveillait ce malheur d’où elle ne pouvait être absente.

— « Pourquoi ne m’avez-vous pas répondu vous-même ? » reprit le jeune homme. « Si j’avais reçu un mot de votre main, ce mariage ne se faisait pas. »

La terre oscilla sous les pieds de Nicole.

— « Je ne vous aurais pas répondu autre chose que mon mari, » balbutia-t-elle.

— « C’eût été votre écriture… J’y aurais lu en profondeur… comme dans vos yeux. Vos yeux non plus ne me disent pas autre chose. Et cependant !…

— Qu’osez-vous me donner à entendre ? Je vous interdis de continuer. Vous êtes le fiancé de ma filleule.

— Tant pis pour elle !… » fit Ogier d’un air sombre.

— « Comment ?

— Je ne l’aimais guère jusqu’ici, et maintenant je sens que je vais la haïr. »

Il exagérait sans peine, se laissant emporter par l’émotion vraie du moment, et surtout par la nécessité d’étourdir Nicole, pour qu’elle ne lui échappât pas tout de suite, — comme un fauve étourdit sa proie pour lui paralyser les ailes.

D’ailleurs tous deux étaient hors d’eux-mêmes, perdaient la notion des réalités immédiates.

Nicole, prise d’effroi, fit un mouvement pour s’éloigner.

— « Il faut… il faut… » prononça Ogier, dont l’agitation devenait dangereusement visible, « que j’aie un entretien avec vous. Jadis, vous m’avez traité comme un être sans honneur, avec qui l’on ne peut avoir une explication franche… »

Éperdue, elle secouait la tête.

— « Montrez-moi la confiance que je mérite. Je jure sur votre divine tête de vous obéir en tout. Mais je veux causer avec vous… Promettez-le-moi… Autrement, je fais un esclandre… Je vous en donne ma parole !… Je prends congé immédiatement, et d’une façon que Mlle Mériel pourra juger définitive. »

L’aurait-il fait ?… Peut-être… étant un de ces nerveux dont la volonté s’exalte tout à coup sous une suggestion trop intense, et qui, par faiblesse, accomplissent des actes de folle énergie.

Nicole n’osa pas en courir le risque. D’ailleurs, le refus, en cet instant, eût été au-dessus de ses forces.

— « Soit, j’y consens.

— Êtes-vous à Paris demain ?

— Je puis y rester. »

Elle passerait la nuit chez Berthe, où elle avait son costume de ville, car elle s’y était habillée.

— « Voulez-vous, » reprit Ogier, tout bas et précipitamment, « être dans ce Bois demain matin, vers dix heures… Entre les deux lacs.

— J’y serai, » murmura-t-elle.

Leur délire un peu calmé par cet engagement, ils se séparèrent. Leur causerie, d’apparence toute naturelle, n’avait pas été remarquée. Le seul convive qui aurait eu quelque raison d’en prendre ombrage, Hardibert, n’était plus là. Aussitôt après le déjeuner, il avait filé à l’anglaise, excédé par la banalité des conversations, et soucieux, étant donné son genre d’amour-propre, que Nicole ne pût le supposer jaloux au point de la surveiller. Il considérait sa sécurité d’époux comme suffisamment assurée par le prochain mariage de Sérénis, et par cette conviction, tout à fait absurde mais bien conjugale, que sa femme ne pouvait inspirer le désir à côté de ce fruit nouveau et d’une si fraîche acidité qu’était l’excitante Toquette.

Mme Hardibert se rapprocha du principal groupe. Un monsieur lui offrit une tasse de café, et, sans s’inquiéter de son refus, commença de lui faire la cour. Soudain amusée, elle le regarda. Il paraissait sous l’empire d’une impression très vive. Comme il n’appartenait pas à la société américaine des Mériel, mais était un Parisien de pur sang, fringant et piaffeur, il s’autorisait de deux rencontres précédentes pour risquer de ces déclarations fort claires, dont une Française jolie doit renoncer à s’offenser sous peine de rompre toutes relations avec ses compatriotes. En les accueillant avec cette moquerie légère, qui est la plus sûre et la plus élégante des armes féminines en pareil cas, Nicole en ressentait une griserie secrète. Ainsi, elle plaisait, elle se sentait belle… Si elle avait su combien !… Jamais elle ne l’avait été davantage. Un rayonnement mystérieux animait ses traits délicats, sa pâleur si fine, noyait d’une langueur rêveuse ses changeantes prunelles sous l’ombre palpitante des cils. A plusieurs reprises elle rencontra le regard d’Ogier s’arrêtant rapidement sur elle. Et quel regard !…

Mais quoi d’étonnant à ce qu’elle fût parée d’une séduction nouvelle. Avec la confiance revenue en son propre charme, se déchaînaient en elle ces flammes du sentiment qui transparaissent à travers les plus ternes visages. Des suavités, et aussi des férocités inconnues, lui gonflaient le cœur. Georget l’aimait toujours !… Il la préférait à Toquette, à la fiancée de vingt ans, éclatante, amoureuse et millionnaire !… Certes, elle le persuaderait d’épouser cette enfant. Oui… elle y était résolue. Mais n’importe !… elle avait la victoire… Et toute sa féminité s’en réjouissait éperdument, du fond sauvage où se réveillaient la ruse et les rivalités antiques, jusqu’à la fleur délicieusement tendre de son amour déchiré de scrupules.

Quand elle rentra chez Berthe, celle-ci, aussitôt après l’avoir examinée, lui dit :

— « Allons… Le subtil poète a dû trouver de ces mots capables de te faire accepter même son mariage.

— Son mariage… Un signe de moi peut l’empêcher ! » s’écria Nicole.

Le cri d’orgueil et d’amour jaillissait, irrésistible.

Sa cousine la regarda, intriguée, indulgente, avec un de ces sourires de complicité féminine, qui flotte aux lèvres des plus sages devant un aveu de passion.

Elle-même, quoique invitée avec sa fille au déjeuner des Mériel, s’était excusée, prétextant le deuil qu’elle quittait à peine, et refusant d’envoyer Yvonne avec les Hardibert, parce qu’il aurait fallu dépenser le prix d’une toilette pour la jeune élève du Conservatoire. Mais, à Nicole, elle n’avait pas caché le fond de sa pensée :

— « Je n’y serais allée dans aucun cas. Je trouve ce mariage odieux. Les deux fiancés me sont antipathiques, autant l’un que l’autre. Ta Toquette n’est qu’une étourdie et une ingrate. Et quant à monsieur Sérénis, je ne lui pardonne pas d’épouser ta filleule pour son argent, après avoir troublé pour jamais un cœur comme le tien. »

Maintenant, à l’ouïe de cette chose extraordinaire : que le soi-disant arriviste, l’homme incapable d’un sentiment fort, qui pouvait oublier une Nicole après s’être fait aimer d’elle, était prêt d’agir avec cette folie sentimentale dont s’émerveille toute femme, Berthe fut saisie d’un enthousiasme bien dangereux pour sa cousine :

— « Ah ! » s’exclama-t-elle, « il y en a donc un, capable, comme dit Musset, de déraisonner d’amour !… C’est gentil, ça !… La race en est bien perdue. Et je ne croyais certes pas que celui-ci la ressusciterait !… Nicole, ma petite… Je ne voudrais pas te donner de mauvais conseils… Mais quand je vois avec quelle brutalité autoritaire ou sensuelle, un Hardibert, un Raybois, malmènent nos pauvres cœurs, je me dis qu’il faudrait une vertu plus qu’humaine pour résister à un être de charme comme celui-là, qui, par-dessus le marché, se montre fidèle jusqu’à l’extravagance… La vie ne m’a pas donné la chance d’en rencontrer un, ou de pouvoir lui plaire… Sans cela, je ne réponds pas… ou plutôt je ne réponds que trop, de ce qui serait arrivé. »

Elle n’eut pas le loisir de continuer ce hasardeux discours, parce que ses enfants survinrent. Avec les irruptions intempestives des trois garçons, une conversation suivie n’était guère possible.

Berthe ne sembla pas fâchée d’être interrompue. Elle sentait le péril de son rôle auprès de cette frémissante Nicole, qu’elle se refusait à pousser davantage vers un bonheur coupable, et que cependant elle ne pouvait retenir, puisqu’elle trouvait en elle-même plus de raisons pour l’envier que pour la condamner. Aussi noya-t-elle son embarras et son commencement de remords dans les effusions de tendresse dont elle accueillit ses fils. Ils s’élancèrent impétueusement à l’assaut de ses caresses. Nicole vit émerger, presque belle d’expression ravie, la figure maternelle entre les trois houleuses têtes. Et elle entendit Berthe lui dire :

— « Vois-tu… Moi, j’ai ma part… »

D’un ton qui signifiait : « Prends la tienne où tu croiras la trouver, pauvre cœur en peine… Ce n’est pas moi qui pourrai te blâmer. »

Comme, ensuite, la soirée parut longue !

A dîner, Yvonne, la future tragédienne, attendrissante de confiance en la vie, avec un petit corps si gracile et mince qu’elle semblait un gentil roseau défiant les tempêtes où se brisent les chênes, accabla Mme Hardibert de questions sur le déjeuner du matin, sur les toilettes, sur les qualités extérieures de la fiancée et les cadeaux qu’elle avait déjà reçus.

— « Moi, » dit-elle, « je n’accepterai pas de diamants quand je me marierai. C’est horriblement vulgaire, et ça s’imite. Je ne veux que des bijoux d’art. »

Ce dédain pour les brillants, dans la médiocrité de ce cadre et de ce repas, ne manquait pas de crânerie. Et le cœur anxieux de Nicole, toujours effleuré d’inquiétude ou de regret, admira secrètement l’aptitude de cette fillette à s’équilibrer avec les indications pratiques de sa vocation et de son temps. Celle-ci n’aurait pas au fond de l’âme des pensées lourdes et anciennes comme les rêveries mortes des aïeules, pour l’empêcher de voltiger allègrement sur les champs nouveaux des joies humaines.

Et tout, durant cette soirée, et cette enfant même, avaient une signification suggestive et tentatrice. « Je n’ai souhaité qu’une chose sur la terre, » se disait Nicole. « C’est un grand amour. La destinée me l’accorde. Vais-je dire : « Non » ?… Non, à ce qui comble si merveilleusement le vœu de ma nature. Mais alors, c’est à moi-même que je mentirais. C’est la vie de ma vie que je trahirais. Une fois déjà j’ai commis ce crime contre mon cœur. Je n’ai semé que du chagrin, en moi, et autour de moi. Quelle leçon !… Et aujourd’hui, quel mystérieux retour !… Ah ! je le sens bien… Je n’ai plus la force austère de ma jeunesse. L’enseignement de la vie n’est pas bon. Je vaux moins qu’alors, ayant vu davantage. Et le vague espoir de mes vingt-quatre ans n’est plus là pour me soutenir. Au nom de quoi lutterais-je ?… Le sort, qui me tend le même piège délicieux, m’a ôté l’énergie et les motifs d’y résister. »

Nicole ne se disait pas tout cela avec autant de précision. Mais ce qui l’entraînait au doux abîme n’en avait que plus de puissance, pour être obscur et inexprimé.

La nuit, dans le petit lit d’Yvonne, qui lui avait cédé sa chambre et couchait avec sa mère, ce ne furent pas des raisonnements qui la poursuivirent jusque dans le sommeil, mais des images. Le sourire et les yeux de Georget… Le mouvement de ses lèvres quand il lui avait dit : « Si vous m’aviez écrit vous-même, ce mariage ne se faisait pas. » Puis, un paysage qu’elle connaissait bien, ce carrefour entre les deux lacs du Bois de Boulogne, où elle se voyait s’avançant, tandis que, là-bas, une grande silhouette tressaillait et se mouvait à sa rencontre.

V

Ce matin d’octobre offrait bien toutes les grâces frileuses, nostalgiques et défaillantes, qui suggèrent au cœur un désir éperdu d’amour.

Nicole, en marchant de la station de Passy jusqu’aux lacs, par les allées sèches où pleuvaient doucement les feuilles rousses, sentait une vie trop forte l’oppresser jusqu’au vertige, puis s’échapper d’elle et flotter dans la brume bleuâtre jusqu’à ce ciel, plus délicat de nuance qu’une rose de Bengale. La fraîcheur de l’air, qui fardait à peine ses joues mates, exaltait son âme. Elle ne réfléchissait plus à rien. Elle allait, grisée par l’heure, par l’émotion, dominée par des puissances secrètes.

Lorsque se découvrit l’espace entre les deux lacs, décor charmant d’eau vaporeuse entre les feuillages merveilleusement teintés par l’automne, sous un soleil hésitant, un effroi la prit. Des automobiles passaient, brutales et mal odorantes, et, de dessous les voilettes impénétrables et les masques, des regards se fixaient sur elle, sans qu’elle pût savoir s’ils ne la reconnaissaient pas. Mais ses relations à Paris étaient peu nombreuses. Et, sans doute, nul ne mit de nom sur la jolie silhouette en costume tailleur, dont la solitaire élégance piqua de passagères curiosités.

Déjà Sérénis accourait vers elle, l’entraînait du côté opposé.

— « Venez. Je sais un coin où nous n’aurons à craindre nulle rencontre. »

En silence, tous deux traversèrent le carrefour, puis s’enfoncèrent dans un sentier qui, parmi l’épaisseur d’une vaste futaie, conduit au Pré Catelan. Vers le milieu, ce sentier s’élargit en rond-point, et là, se trouve un banc, sur lequel, à une pareille heure et dans ce moment avancé de la saison, personne que deux amoureux ne devait songer à s’asseoir. Sous les arbres, qui se dégarnissaient à peine, et qui rougeoyaient ou se doraient au fond des taillis, dans le parfum du terreau nourri de feuilles humides, parmi les plaintes frêles des oiseaux attristés, c’était un endroit délicieux et mélancolique.

— « Vous ne prendrez pas froid ? » demanda Ogier.

Nicole secoua la tête. Elle s’était assise. Et lui, debout devant elle, il la regardait.

Que se dirent-ils tout d’abord ?… Et bientôt après, quand il eut mis un genou en terre, et qu’il lui eut pris les mains ?…

De ces choses qui ne se traduisent pas, qui ne se notent pas, car les paroles y sont trop peu. De ces choses qu’on appelle des aveux, et des reproches tendres, et des souvenirs, et qui ne sont pas cela encore, parce qu’elles prennent ces formes diverses pour exprimer ce qui ne s’exprime pas : le tourment et le désir, le regret et l’espoir, la palpitation des nerfs et l’affolement du cœur, toute l’extase de la tendresse, toute la fièvre de la passion. Elles n’ont leur valeur, ces paroles, que pour ceux qui les échangent, précisément parce qu’elles leur sont inutiles, et que, sans elles, ils se comprendraient.

— « Ah ! Nicole, nous avons perdu six ans… Six belles années de notre jeunesse !… Comme il faudra nous aimer pour regagner le temps perdu !…

— Nous aimer… » dit-elle avec un divin sourire. « Mais nous n’avons fait que cela.

— C’est vrai… C’est vrai… Que vous êtes bonne de le reconnaître !… »

Elle devint grave.

— « Bonne ?… Oh ! non… Comment vais-je nous défendre, l’un et l’autre, contre la vilaine action qu’il ne faut pas commettre ?…

— Quelle vilaine action ?…

— La rupture de vos fiançailles. »

Il dit avec feu :

— « Elles sont rompues déjà, dans ma volonté, dans mon cœur, sinon de fait. Serais-je près de vous s’il en était autrement ?… »

Puis, comme Nicole gardait un silence de détresse, il ajouta :

— « Mais vous-même, mon amie adorée, croyez-vous qu’un devoir quelconque puisse nous séparer encore ? Ce que vous avez fait il y a six ans, aurez-vous le courage de le refaire ? »

Elle prit une voix humble, une voix d’esclave amoureuse :

— « Le courage, non… Et pas même le droit… Puisque je suis venue à vous, ce matin, puisque je vous ai dit : « Je vous aime… je n’ai pas cessé de vous aimer… » Comment reprendrais-je mon rôle si fier d’autrefois ?… Ce ne serait plus qu’une impuissante comédie. Mais je fais appel à vous, mon Georget, à votre conscience, à votre honneur… Je ne suis plus la Nicole infaillible de jadis… Je ne suis qu’une pauvre femme qui vous supplie… »

Tremblante invocation, peu résolue à être exaucée, et qui, dans son abandon passionné, devait suggérer plus de folie que de sagesse. Et c’est ce qui arriva. Car, sans la laisser finir, Ogier prit Nicole entre ses bras et la fit taire avec un baiser. La jeune femme frémit tout entière. L’ardent souvenir d’une étreinte semblable, dans le soir lointain, sous les catalpas de la Martaude, vint aiguiser l’ivresse présente. Les années de résignation disparurent. La force invincible de l’amour renoua les minutes intenses par-dessus la durée abolie. Et les lèvres de Nicole fondirent de délices sous la caresse inoubliée.

— « Oh ! Georget… » murmura-t-elle en se dégageant. « Que faisons-nous ?… Et la pauvre Toquette !… »

Il y a, dans les puériles syllabes où se transforment les noms familiers, des échos mystérieux. Nicole avait une façon de prononcer : « Georget, » qui faisait courir dans les veines du jeune homme un frisson de volupté tendre. Et quand elle dit : « Toquette, » ce fut comme le son d’une petite cloche de cristal, qui mourut très tristement.

— « Toquette ! » s’exclama-t-il sur un tout autre ton. « C’est une fille fantasque et volontaire, qui s’est mis en tête de m’épouser, je ne sais par quel caprice… Un peu comme elle s’était mis en tête d’être la première femme qui jouerait au polo. Aimer ?… Sait-elle seulement ce que c’est ? Elle ne souffrira que dans sa vanité… » (Il se reprit :) « Pas même, parce que, non, elle n’est pas vaniteuse… Mais dans sa fantaisie contrariée… dans le sentiment que sa volonté n’est pas irrésistible. D’ailleurs, » continua-t-il avec vivacité, comprenant que la persuasion s’insinuait en Nicole, « Toquette ne sera pas étonnée. Elle sait que je l’épousais sans enthousiasme. Chaque fois que nous nous séparons, je sens bien qu’elle appréhende vaguement de ma part une retraite définitive. Elle se demande toujours si elle me reverra le lendemain. »

Nicole eut un léger rire.

— « Eh !… quelle confiance vous inspirez !…

— Ne soyez pas méchante… Vous savez bien que, pour les femmes, nul serment ne compte, s’il n’est ratifié par leur divination secrète. »

Ils se turent. Des feuilles tombaient, lentes… détachées par on ne sait quel arrachement suprême. Pourquoi celle-ci, qui semblait verte et vivante encore ?… D’où venait le souffle imperceptible et fatal qui l’avait condamnée ?… Toutes descendaient de la même chute égale, abandonnant, avec la branche, la place où leur frêle existence s’était agitée dans les brises et consumée sous le soleil, leur part trop brève du songe merveilleux de la vie, que toute l’éternité ne leur rendrait jamais.

— « Mais, » reprit Nicole, qui cherchait ses mots, très troublée par ce qu’elle voulait dire, « ce n’est pas seulement Toquette… »

Ogier leva les sourcils, ne voulant même pas avoir l’air de soupçonner ce qui la préoccupait.

Elle s’embarrassa dans les circonlocutions, les réticences… Puis, brusquement, dévoila sa pensée. Elle n’aurait pas l’égoïsme de ramener à un niveau médiocre la destinée qui se faisait si brillante pour celui qu’elle aimait.

Sérénis eut un mouvement de révolte.

— « Oh ! comprenez-moi, » implora-t-elle. « Je n’ai pas la pensée de mêler à nos sentiments des considérations d’intérêt. Encore moins de vous y supposer accessible. La fortune à laquelle vous renonceriez, n’importe pas en elle-même. Seulement, pour un écrivain, quel levier de succès !… La faculté de ne produire qu’à vos heures, de n’admettre aucune nécessité en dehors de l’art… de faire jouer vos pièces quand vous voudrez, comme vous voudrez… Que vous dire, mon ami ?… Pardonnez-moi… Mais puis-je ignorer que vous vous disposez à accomplir, à cause de moi, un immense sacrifice ?… »

Ogier l’écoutait de haut, avec un sourire ambigu, comme s’il s’amusait de ses précautions oratoires.

— « Voilà donc le grand mot lâché ! » s’écria-t-il. « Et si je vous prouvais que je n’ai même pas ce pauvre mérite ! Si je vous démontrais qu’en me préservant de ce mariage vous me rendrez un incalculable service. Vous sauverez le peu que je vaux, comme homme et comme artiste. »

Elle le regarda, sincèrement étonnée.

— « Oui… Écoutez-moi, Nicole… Ma chérie… Ma chère inspiratrice retrouvée. Je vais être sans orgueil devant vous. Pourquoi votre tendre cœur ferait-il de moi le héros que je ne suis pas ?… Daignez me voir en la réalité de ma nature, pleine de faiblesse et de défauts… »

Quelque chose, dans l’enthousiasme de l’amante, se froissa d’un tel préambule, s’effaroucha de la confession qui allait suivre. Pourquoi ce pressentiment ?… Une inflexion de voix, peut-être, un changement de visage, moins que rien, suffit à lui faire craindre qu’en effet Ogier ne se diminuât en s’expliquant. Presque aussitôt, ses yeux enivrés perçurent, dans ce regard qui la troublait si profondément, sur ces traits où semblait s’inscrire la douceur passionnée de son destin, une expression qu’elle ne reconnut pas. Les six années enfuies avaient donc, malgré tout, accompli leur œuvre ?… Et, si pareil que semblât le Georget d’aujourd’hui au Georget d’autrefois, le cœur insondable qui battait dans cette mâle poitrine, ce cœur qu’elle avait tant regretté, qu’elle ne se défendait plus de ressaisir, avait perdu, comme elle-même, beaucoup d’idéal, en cheminant sur les sentiers de la vie. Brusquement, — sut-elle pourquoi ? — à cette seconde précise, sa méditation de la nuit, où elle avait constaté la défaillance de ses nobles chimères, l’œuvre endurcissante des jours, lui revint, avec l’idée terrible : « Mais alors… lui aussi !… » Et voilà qu’un frisson glacé lui hérissa la chair, tandis qu’elle écoutait le jeune homme, dans la contraction d’une irrésistible inquiétude.

Quelle ne fut pas sa stupeur quand, sur les lèvres chères, elle entendit l’écho de son amère et si secrète expérience ! Oui, lui aussi s’avouait désennobli, matérialisé par le travail des jours.

— « Ah ! Nicole, sur le rempart de Bruges, quelle ivresse de poésie !… Quelle exaltation de sentiments et de pensée ! Quel rêve entraînant et sublime !… J’en suis sûr, vous m’auriez gardé sur ces hauteurs, dans l’étreinte de votre belle âme, si vous m’aviez pris tout entier, comme je me donnais, si follement, si complètement. Mais vous m’avez rejeté à la solitude, hors de notre atmosphère surhumaine, au contact des réalités déprimantes. Alors, au lieu d’écrire pour vous enivrer, ce qui m’eût inspiré des chefs-d’œuvre, j’ai fait mon métier d’amuseur, j’ai épié le goût médiocre de la foule, afin d’obtenir le succès et l’argent. Oui, l’argent… auquel je ne pensais guère alors, et que j’ai apprécié de plus en plus à mesure que je l’ai conquis. La ferveur de l’art me reste, Nicole. Chaque jour, je me dis : « Après cette pièce, après ce roman, qui me rapporteront un résultat matériel, je ferai mon œuvre, à moi, celle que je sens confusément dans ma personnalité la plus profonde, celle qui me donnera peut-être la vraie gloire… et qui sait ?… un peu d’immortalité. » Mais le temps passe, ma résolution s’affaiblit… la difficulté de l’exécution m’accable… Le doute me prend… L’ai-je vraiment en moi, cette œuvre ?… A quoi bon me tourmenter ?… puisque j’ai tout ce qui rend la vie agréable, et que les camarades me jalousent, — même, et surtout peut-être, ceux qui valent mieux que moi, qui ont persisté dans la recherche de l’absolu, mais qui sont incompréhensibles pour le vulgaire, et dont le public s’écarte.

— Oh ! » s’écria Nicole avec une flamme dans les yeux, « ne vous calomniez pas, Georget. Vos tourments sont ceux d’un grand artiste. Avec eux, vous ferez de la beauté. »

Il la regarda, comme ébloui.

— « Avec eux ?… Avec vous plutôt, ma divine chérie. Voyez comme d’un mot vous me rendez à moi-même. Votre amour me sauvera de l’enlizement dans la platitude, dans la paresse et le luxe affadissant. Sauvez-moi, car je me sens lâche. Si j’épouse Victorine Mériel, je deviendrai un impuissant et un repu… Et je veux, oui… je veux un triomphe littéraire, l’éclat de mon nom, l’affirmation chez moi d’une originalité que l’on commence à contester cruellement… »

Quelque chose comme une fumée légère passa sur la splendeur élargie des yeux de Nicole. Elle eut un imperceptible recul des épaules. Ogier ne le remarqua pas. Il s’animait, parlant sans chercher ses mots, sans en observer l’impression, comme s’il eût refait un monologue déroulé déjà en lui-même, et bien réfléchi point à point.

— « La fortune ?… Pourquoi ?… Ses satisfactions ne dépassent qu’illusoirement celles de l’aisance, que j’ai atteinte. Mais le bonheur, la vaillance et l’inspiration… voilà ce qu’il me faut, pour remplir vraiment ma destinée. Et c’est cela que vous tenez entre vos chères petites mains, ma Nicole. »

S’il voulait effacer en elle des scrupules de délicatesse, lui prouver que l’intérêt de sa carrière ne perdrait rien au sacrifice qu’il lui faisait d’un mariage riche, il n’avait que trop réussi. Ce bilan si nettement établi, cette balance exacte des profits et des pertes, même en la supposant destinée à vaincre de généreuses résistances, décelait une force de vérité, une acuité de vues, trop contraires à l’impétueux aveuglement de l’amour. C’était le calcul d’une ambition supérieure, d’un cœur et d’un esprit sans vulgarité, mais c’était un calcul. Et les quantités en étaient pesées trop rigoureusement pour ne pas surgir de méditations circonspectes, pour n’être que l’improvisation hasardeuse et ardente d’une passion qui veut se faire persuasive.

Impression légère d’ailleurs, qui ne pouvait contracter qu’une âme subtilement sensible comme celle de Nicole. Le langage était noble. Des magnifiques yeux bleu sombre d’Ogier irradiaient de hautains désirs. Parfois aussi les vertigineuses prunelles se voilaient de cette gravité singulière, plus poignante que la caresse ou la langueur, et qui faisait frissonner, comme des cordes gémissantes, les fibres de l’amoureuse. Pourtant une très fine amertume, une vapeur de tristesse, montait en elle, tandis que lui parlait, — si proche, si délicieusement son maître déjà, — celui qui la voulait avec une contagieuse ardeur. Dans un trouble d’une douceur telle que jamais elle n’eût imaginé rien de plus irrésistible, une espèce de lucidité mélancolique lui montrait le Passé adorable, meurtri et rabaissé par le brûlant Aujourd’hui. Que faisaient-ils tous deux ?… Ne détruisaient-ils pas quelque chose de merveilleux, de sacré ?… Une pointe aiguë de regret la perçait dans son délire même. Ah ! c’était sa faute, pensait-elle. Trop longtemps elle avait attendu l’amour. N’est-ce pas en elle-même qu’elle l’avait glacé par trop de résistance et de raisonnements ?… Idée horrible !… Serait-elle maintenant impuissante à le goûter ?…

Sous ce dernier souffle d’angoisse tombèrent ses hésitations suprêmes…

— « Ne parlez plus… n’ajoutez rien… » dit-elle soudain à Georget, dans une supplication défaillante. Et, d’un mouvement involontaire, elle se rapprocha de lui, avec un frémissement de tout son être. Sans qu’elle pût s’en rendre compte, tant elle obéit à une souveraine impulsion, c’était le rêve éperdu de son amour qui fuyait vers un asile de vertige la refroidissante influence de l’analyse et des discours. L’asile s’ouvrit… entre les bras, contre la poitrine de l’homme adoré. Pendant quelques secondes, elle y resta blottie… Mais une émotion tellement profonde tremblait dans sa prière et dans son élan, il y avait sur ses joues pâles, en son incertain sourire, tant de tendresse irrésistible et désespérée, que Georget se sentit étreint par quelque chose de presque solennel. Nulle pensée hardie ne glissa de son regard sur ce visage où les paupières mi-closes mettaient une ombre d’énigme. Vaguement il eut l’intuition que toute sa fougue d’amoureux, que toute sa ferveur de poète, et que même le flot impétueux de sentiments qui lui gonflait le cœur, ne valaient pas ce qu’exprimait le muet abattement de la créature charmante réfugiée contre son épaule. Il se contenta de l’y retenir, d’un enveloppement immobile. Elle lui était sacrée. Quelle fierté d’éprouver ce respect et d’en donner la preuve, alors qu’un autre, moins chevaleresque, aurait gâté cette communion divine par sa maladroite impatience.

Ainsi, tout sincèrement épris qu’il fût, le fin metteur en scène se regardait sentir et agir. Quant à Nicole, entre ses cils abaissés, elle voyait une chose : des feuilles tombaient, détachées par un souffle de mystère. Et leur légère chute alanguissait davantage son âme triste et enivrée. Il eût été doux de se laisser glisser comme elles dans le néant, à cet instant même. Comment s’arracher, autrement que par la mort, au terrible bonheur qu’elle goûtait à aimer, à se savoir aimée ?… Ah ! maintenant, quelle puissance, quel remords ou quelle crainte, la défendraient contre ces bras, qui l’enserraient pourtant d’une étreinte si soumise ?… Un mot d’elle, un ordre, une prière, et ils s’ouvriraient… Non… non !… Elle ne pouvait pas… Ah ! qu’ils la gardent encore !… qu’ils la gardent toujours !… Combien son amour était ombrageux et fort, pour avoir tout à l’heure, frissonné si farouchement à la première discordance entre ses sentiments et ceux qu’elle devinait chez Ogier !… Elle ne voulait plus éprouver cela. Son doute était absurde, indigne d’elle et de lui. A quoi bon craindre, lutter encore ?… N’était-il pas ici, seul avec elle, seul dans ce bois exquis d’automne comme dans l’univers immense, celui dont le cœur répondait à son cœur ?… Oui, seul avec elle dans l’univers. Qu’était-ce, en dehors d’eux, que le tourbillon des êtres et des choses ? Quelle pensée l’inquiétait au prix de la pensée veillant sous ce cher front ?… Quelle lumière l’éclairait comme ce profond regard bleu ? Savait-elle seulement à quoi ressemblait le bonheur avant d’avoir appuyé son épaule, comme en ce moment, sur cette poitrine aux palpitations si douces, qui la berçait dans une extase inconnue ?…

— « Nicole… ma chérie…

— Georget…

— A quoi réfléchissez-vous ?… »

Elle leva les yeux avec une tendresse infinie. Mais elle n’eut pas de réponse. Puis elle s’écarta de lui, et, lentement, sourit, avec une expression qu’il ne lui connaissait pas, fatale, ambiguë, insidieuse et enivrée…

Lui, s’affolant, voulut aspirer sur ses lèvres la saveur de ce sourire. Mais déjà, Mme Hardibert s’était redressée, reprise.

— « Allons-nous-en, Georget. Nous sommes à notre amour, mais notre amour n’est pas encore à nous.

— Que voulez-vous dire ?

— Que nous devons conquérir, non pas le droit, — hélas ! nous nous en passerons, — mais la liberté, de nous aimer sans mensonge. »

Il sembla surpris, puis, tout aussitôt, joyeux.

— « Quel espoir ? Viendriez-vous à moi, toute ?… O mon aimée !… »

Elle eut un sursaut, et ferma les yeux, comme devant un abîme.

— « Je ne mentirai pas. Je ne pourrais pas, je ne saurais pas mentir.

— Mais alors ?…

— Que puis-je vous dire ?… Venez, Georget. Partons. Ce n’est pas ici que je trouverai le sang-froid d’une résolution… Ici !… »

Elle regardait en arrière, vers le banc déjà quitté, vers la clairière retombée à la solitude, entre les arbres fauves.

— « Ah !… » soupira-t-elle, comme avec une gratitude pénétrée pour la grâce inoubliable de ce lieu.

Cependant Georget relevait son dernier mot.

— « Une résolution ?… La mienne est prise. Je vais rompre mes fiançailles. »

Elle se tut. Ils achevèrent de parcourir le sentier en silence. Ogier se déconcertait, n’osant lui demander le sens précis de ce qu’elle venait de dire. Pensait-elle au divorce ?… Mais lui-même, quelle situation lui créerait un pareil coup de théâtre ?… Hâtivement, il envisageait l’alternative, se gardant bien de laisser voir qu’il n’y avait pas un instant songé.

Quand tous deux quittèrent le sous-bois, et parvinrent à la route qui contourne le lac, leur unisson passionné subissait la sourde pression des choses vécues, accumulées si diversement dans leurs âmes. Chacun de son côté se trouvait ressaisi par les nécessités, les souvenirs, et par ces millions de sentiments morts, qui se déposent en nous pour modifier notre sensibilité, comme les feuilles que ce couple ardent et triste foulait aux pieds et dont les débris se superposent peu à peu au sol naturel de la forêt.

A mesure qu’on s’éloigne de la jeunesse, l’amour absolu se fait plus rare, mais prend plus de force lorsqu’il triomphe. Car, plus les cœurs ont de choses à mettre en commun, moins ils ont de chance de n’en pas trouver qui les sépare. Mais aussi, quand une flamme inattendue dévore tout, fait table rase, efface la tyrannie d’un double passé, quelle résurrection merveilleuse, quelle affinité puissante, quel lien !…

Nicole et Ogier n’en étaient pas là. Ils s’interrogeaient trop. Les voix anciennes, écho des jours nombreux, gardaient en eux trop de résonances. Lui, tout absorbé par d’involontaires combinaisons en face des conjonctures nouvelles que les dernières paroles de son amie lui faisaient entrevoir. Elle, dans son besoin de loyauté, préoccupée déjà d’accorder son amour, fût-ce par de désastreuses imprudences, avec cette intransigeante noblesse de son âme, qui ne voulait rien savoir des compromis mondains ni de la morale des five o’clock.

Hors des taillis, par les larges avenues, dans la trouée bleuâtre du lac, la délicate matinée d’octobre s’achevait dans une grâce tiède, à peine voilée. Des voitures, des cavaliers, des cyclistes circulaient. Ogier dit :

— « Nous sommes imprudents. »

Elle, en femme que l’amour tient, et non la coquetterie ou le caprice, ne voyait rien autour d’eux. Rappelée à elle-même, elle murmura :

— « Quittons-nous. Adieu, Georget. »

Il prit sa main.

— « Quand vous verrai-je ?

— Bientôt.

— Vous m’écrirez, ma Nicole ?

— Oui.

— Vous m’aimez… Vous êtes bien à moi ?…

— Je vous aime… Je suis bien à vous. »

Il plongea ses yeux tenaces au fond des doux yeux si tendres. Et très bas :

— « Quand serons-nous heureux ?… »

Elle rougit, sourit, et avec un peu de malice :

— « Toujours…

— Méchante chérie !… Quand commencera-t-il, ce « toujours »-là. N’oubliez pas que je l’attends, que je mourrai, à toutes les minutes, d’impatience et d’espoir… »

Ils durent se séparer, avec, maintenant, sur leurs lèvres, un instant muettes, tout un flot de protestations et de questions enfiévrées, qu’ils ne pouvaient plus se dire. On les regardait. Un passant avait ralenti le pas pour les observer. Tous deux de taille haute, mais de proportions si élégantes, avec leurs deux visages éclatants de beauté, d’amour, ils attiraient trop l’attention. Et lui était connu. Ils ne purent s’attarder ensemble plus longtemps.

Alors ce fut, dans leurs deux cœurs, la secousse déchirante, la chute froide dans l’isolement, et pour leurs yeux, tout à l’heure fondus ensemble, la désolation de ne plus se voir…

Nicole s’en alla vers la station de Passy, sans oser retourner la tête.

VI

Pendant les jours qui suivirent, Nicole Hardibert fut véritablement la proie de l’amour, le cœur assailli de flèches brûlantes que représente la mythologie grecque, — cette religion de la nature humaine, où règne souverainement le plus fatal et le plus fort des sentiments humains.

Une seule image la hantait, un seul souvenir, une seule sensation, un seul désir… Leur enlacement sur le banc solitaire, dans la fauve profondeur des bois, sous la pluie légère des feuilles mortes. Oh !… être là encore !… S’y retrouver bientôt !… Comme elle avait été lâche, hésitante et froide !… Pouvait-il se douter combien elle l’aimait ?… En se rappelant ses bras autour d’elle, la tiédeur un peu rude du drap de son pardessus tandis qu’elle y appuyait la joue, une souffrance délicieuse lui traversait la chair, une aspiration avide, une sorte de soif de toutes les fibres. Oh ! goûter cela encore !… Il existe donc, entre les êtres, des puissances d’attraction pareilles ?… Elle en demeurait confondue. Car, dans l’ensorcellement de l’évocation, elle perdait la faculté de prévoir, de réfléchir. Pourtant elle devait prendre un parti, savoir où elle allait, se placer en un suprême face à face avec elle-même. Elle s’y efforçait, en des rêveries interminables. Et quand elle en sortait, tout étourdie et chancelante, ayant peine à reprendre pied dans le réel, Nicole s’apercevait que les heures s’étaient passées à revivre une éternelle minute, dans le silence incompréhensible de sa conscience.

Mais aussi, quelle complicité dans les circonstances et les choses !… Octobre, avec l’aiguillon de ses parfums sauvages, attristait magnifiquement le parc de la Martaude. A travers les feuillages éclaircis, des lointains vaporeux apparaissaient tout alentour, de cette hauteur. Et c’était comme un élargissement mystérieux, des perspectives ouvertes, qui reculaient jusqu’aux confins du rêve la palpitation de la vie. Plus de limites, plus de barrière. Le regard et l’âme s’enfonçaient d’un élan démesuré vers l’inconnu, tandis que des souffles âpres s’engouffraient entre les lèvres haletantes. Vivre !… vivre !… C’était la suggestion aiguë qui volait dans la brise fraîche avec les aromes excitants et amers. Les marronniers d’or flambaient, sur les pelouses d’un vert mouillé. Jamais les jardiniers n’avaient fini de balayer sur le gravier rosâtre la rouille des hêtres et des chênes. Sans cesse, on entendait le grincement de leurs brouettes. Dans les parterres, autour de la maison, par milliers, fleurissaient les chrysanthèmes. Jaunes ou roux, pâles ou de pourpre sombre, ils avaient les nuances des feuilles mourantes, comme ils en avaient dans leurs pétales crispés, les recroquevillements convulsifs, et, dans leur âcre odeur, les effluves exaspérés. L’âme végétale s’affirmait plus violente au moment de s’endormir, exhalait de toutes parts, dans la même tonalité farouche, une clameur monotone, un long cri sans fin de passion.

Toutefois, au bord de l’allée descendant vers le pays, le groupe des catalpas restait vert. Leurs larges feuilles, si tardives au printemps, persistaient les dernières à l’automne. Nicole venait s’asseoir sur le banc voisin, et regardait ces beaux arbres. Jamais ils n’avaient cessé de lui rappeler le soir d’amour, de sacrifice et de douleur. Maintenant, avec la fierté de leur feuillage intact dans le désastre des futaies, elle leur trouvait des airs de triomphe et de revanche, qui la faisaient sourire. Et, dans ce furtif sourire, glissait le peu que son âme contenait de perversité.

Sa solitude était complète. Hardibert passait les journées entières à l’usine, et les soirées, quelquefois les nuits, dans son cabinet de travail. A peine était-il exact aux heures des repas, qu’il abrégeait le plus possible. La fièvre d’une découverte scientifique, dont il espérait beaucoup pour son industrie, le tenait jusqu’aux moelles. Moins que jamais, en ce moment, lui importaient les crises de sensibilité que pouvait traverser Nicole, et pas davantage, à coup sûr, ce qui se passait à Paris, dans un petit appartement de couturière, coquet à souhait, grâce à sa générosité, et où peut-être une jolie ouvrière aux fins yeux retroussés se lassait de l’attendre. Cette amusette ne pouvait que remplir les intervalles de court désœuvrement entre les grandes poussées intellectuelles qui l’absorbaient tout entier dans le seul fonctionnement de son cerveau. Cet homme appartenait à la science comme d’autres appartiennent à l’amour, à la cupidité, à l’ambition. Il devenait, durant des périodes plus ou moins longues, aveugle et sourd à tout ce qui n’était pas sa passion. Pour l’instant, il croyait tenir la solution d’un problème tel que s’il en venait à bout, non seulement il relèverait la Martaude, mais il en ferait un établissement unique au monde.

Dans cet état d’âme, Raoul Hardibert montrait à sa femme une humeur plus âpre, plus agressive que jamais. Car la seule vue de Nicole lui rappelait les prétentions insupportables de créatures inférieures, qui, pour vous garder fidèlement une somme de satisfactions médiocres, exigent qu’on s’occupe d’elles sans cesse. Hé quoi !… pour s’assurer la propriété exclusive de ce que ces gentilles poupées appellent « leurs faveurs », il fallait sacrifier à des soins puérils, humiliants, et d’ailleurs codifiés par les plus déconcertants caprices, un temps et des facultés que réclamaient le raisonnement, la logique et le progrès ?… Rien n’avait de prestige sur elles, assez pour les fixer : pas même le mariage. La loi intelligente du mâle aurait dû s’en tenir aux clefs, aux verrous et aux grilles du harem. Fallait-il, parce qu’on avait autre chose en tête que l’art de débiter des fadeurs, renoncer à posséder avec quelque sécurité une épouse, ou même une maîtresse ?… Le malheur voulait que toute la philosophie de Raoul ne l’en consolât pas, quand il y pensait. Et il n’y pensait guère qu’en présence de Nicole. Celle-ci ne prenait donc conscience de cette sensibilité bizarre que par le dédain, l’ironie ou l’acidité de propos, toujours les mêmes, moins froissants, mais plus énervants, par la répétition.

Elle avait, dans le pays, peu de relations de son monde. Aucune intimité féminine n’avait compensé pour elle l’absence de Berthe Raybois. Elle essaya d’aller visiter, comme elle le faisait si souvent, les familles ouvrières. Mais, plus que jamais, à travers la vibrance du sentiment qui l’emplissait toute, sa finesse d’impression devinait l’antagonisme obscur, l’impossibilité d’une sympathie réelle entre la « dame » qu’elle était et ces êtres qu’elle essayait de traiter en amis, en égaux. Depuis la crise où faillit sombrer l’usine, Mme Hardibert avait dû restreindre le bienfait matériel. Et quant au bienfait moral, où donc sa pauvre âme vacillante en eût-elle trouvé la ressource ?… Victime, comme ces humbles, de l’universelle incertitude, elle n’osait leur avouer par quel lien de convoitise et de révolte elle devenait vraiment leur sœur. Eux, désillusionnés d’une espérance éternelle, demandaient brutalement à la Société le droit de manger à leur faim, de boire à leur soif, de s’amuser à leur guise, en un mot de vivre pleinement la vie du corps, puisqu’ils ne croyaient plus à celle de l’âme. Elle, dans la même déroute des croyances immortelles, demandait à la Nature, à cette Nature enflammée et défaillante de l’automne, toute chuchotante de mystères, toute décomposée en véhéments parfums, son droit d’aimer jusqu’à la plénitude de ses sens et de son cœur, puisque leur fougue effrayante et délicieuse est peut-être le seul frisson de l’au-delà dont puisse tressaillir la périssable argile humaine.

Qu’est-ce que Nicole Hardibert, plus tremblante qu’une brebis oubliée par le troupeau en marche au bord d’un précipice, aurait dit à l’indépendance audacieuse de ces moutons sans berger ?… « Où donc est la vérité ?… » pensait-elle. Car, pour flottantes et indécises que fussent, dans sa faible pensée, des questions si formidables, elle ne négligeait pas de se les poser.

D’ailleurs, quelle énigme de conscience, même chétive et toute personnelle, ne se fût élargie dans un tel cadre. Quand tombaient les rapides crépuscules, et que les fumées noires de l’usine, les fumées bleuâtres du village, montaient à la rencontre des vastes brumes surgies des horizons lointains ; quand des ciels tragiques, semblables à des champs de violettes traversés par des ruisseaux de sang, se découvraient à l’issue d’une allée déjà ténébreuse ; quand des souffles crépitaient parmi les feuillages secs, avec un son déchirant qui lui étreignait le cœur, il ne lui était plus possible de méditer égoïstement sur sa seule angoisse d’amour. L’universelle inquiétude de toutes les tentations suaves s’engouffrait dans son âme pensive. Et lorsque Nicole se demandait : « Où vais-je ?… Que faire ?… » elle entendait sa question tomber dans un abîme plus profond que sa destinée. Des échos d’éternité s’éveillaient. Mais si distants, si voilés, qu’elle n’en distinguait pas le sens.

Quelques jours passèrent, qui lui semblèrent sans fin. Elle ne reçut rien de Georget. Mais il ne pouvait lui écrire à la Martaude. L’initiative devait venir d’elle. C’était chose convenue qu’elle lui enverrait un mot la première, pour lui indiquer un moyen de correspondre. Car chaque subterfuge lui semblait vilain et dangereux. Elle les avait repoussés tous, promettant d’y réfléchir. Et son hésitation durait encore.

Ce qu’elle attendait, avec une appréhension qui l’empêchait de préciser son attente, c’était la rupture officielle des fiançailles de Sérénis avec Toquette. Ce petit événement serait notoire, et quelque bruit lui en reviendrait avant même que les intéressés l’en informassent. Les journaux n’avaient pas encore annoncé le mariage du jeune auteur, et Mlle Mériel n’appartenait pas au monde parisien. Mais, si ce n’était par la voix publique, la nouvelle en arriverait à la Martaude par des relations communes, par Berthe Raybois, tout au moins.

« Georget ira d’abord la trouver, » pensait Nicole, supposant à l’homme qu’elle aimait des subtilités de délicatesse qui l’empêcheraient de lui apprendre un fait dont elle devait être sûre, et dont il ne voudrait pas aviser directement Hardibert.

Quant à Toquette, savait-on quelle attitude prendrait la fantasque fille ? Son orgueil sauf, — car Ogier lui laisserait l’initiative apparente de la brouille, aurait-elle une autre idée que d’arrêter son passage sur le premier paquebot à destination de New York ?… Trop franche pour jouer sérieusement le rôle d’inconstance dédaigneuse qu’il offrirait de lui prêter, trop fière pour trahir du dépit, et encore moins du regret, elle ne parlerait guère, et se garderait bien d’écrire. La correspondance n’était pas son fort. Sa marraine, à qui, pendant des années, elle n’avait pas donné signe de vie, et qu’elle s’était rappelée seulement dans l’intérêt de son espoir romanesque, lui redeviendrait indifférente aussitôt cet espoir brisé. Si, décemment, elle avait pu épouser Sérénis sans renouer avec les Hardibert, l’ingrate aurait-elle retrouvé le chemin de cette Martaude, où son enfance d’orpheline dénuée avait pourtant reçu asile et s’était blottie en une si chaude affection ?…

« Ah ! je n’ai pas de scrupules à son égard. Celle-là ne souffrira jamais par le cœur !… »

Ainsi songeait Nicole, tandis que la férocité furtive de la jalousie l’aidait aussi, de ce côté, à supprimer tout remords.

Un après-midi, comme elle venait de sortir après déjeuner, la pluie la chassa du parc. C’en était fait des promenades sans but et des rêveries sans conclusion, où elle écoutait à la fois la rumeur de son cœur troublé et le gémissement si doux des feuilles sèches remuées par la traîne de sa robe. L’humidité glaciale où s’effondre la beauté de l’automne jetait son suaire gris sur les choses. Elle en sentit le froid s’insinuer jusqu’à son âme. Alors ce fut la révolte décisive de sa vie, à elle, de sa jeune vie frémissante et avide de bonheur. Elle n’écouterait pas les suggestions de l’eau désastreuse et monotone, ni le renoncement du grand parc blême, elle secouerait l’engourdissement de cette odeur mortelle et triste qui se répandait dans la maison sans intimité, sans joie, sous la désolation ruisselante du dehors, derrière les vitres dépolies de brume. Elle était aimée, elle aimait !… Un délire la prit. Sans ce temps effroyable, elle aurait couru là-bas, le retrouver, lui… Comment avait-elle pu attendre ?… A l’instant même, elle allait écrire à Georget.

Nicole monta au premier étage, dans un boudoir attenant à sa chambre, où elle se tenait le plus volontiers. Son petit bureau de noyer incrusté d’étain l’attendait. Ses bibelots préférés étaient tous à leur place. Son âme ordonnée et claire aimait autour d’elle l’ordre et la clarté. Comme elle eût souhaité que sa violente tendresse ne fût qu’une note plus haute, plus merveilleusement sonore dans son harmonie intérieure !…

Mais elle était à la minute où ce contraste même lui devenait insensible. Une impulsion souveraine l’entraînait. Avant de jeter sur le papier toute la folie de son cœur, elle s’arrêta pourtant, puis se détourna, pénétra dans sa chambre à coucher, se plaça devant une glace.

Elle se vit belle… Plus belle qu’elle n’avait jamais été… Le visage spiritualisé par une flamme mystérieuse, par ce feu cher et secret qui, depuis la rencontre d’Anvers, ne s’était jamais éteint. Elle s’étonna de la profondeur de ses yeux. Elle les interrogea avec une espèce d’effroi mêlé de compassion. En même temps, elle se réjouissait de voir leur splendeur si fraîche sous l’arc frémissant et velouté des cils.

Et tout à coup, elle se rappela qu’elle s’était regardée ainsi, avec la même fierté anxieuse, dans un miroir d’hôtel, le jour du départ pour Bruges. Elle pensa : « Nous autres femmes, nous ne goûtons notre beauté que par l’amour. Mais d’ailleurs, tout est dans l’amour… Rien n’a de prix en dehors lui. »

Elle crut entendre qu’on frappait à la porte extérieure de son boudoir. Elle retourna dans cette pièce, l’oreille aux écoutes. Un second coup.

— « Entrez ! »

La femme de chambre surgit, avec un peu d’effarement.

— « Madame !… Mademoiselle Mériel ! »

Nicole tressaillit, pâlit. Mais, ne s’expliquant pas l’émotion de la domestique, elle dit sèchement :

— « Eh bien ?…

— Madame ne se doute donc pas du temps qu’il fait ?… Et Mademoiselle n’a pas trouvé de voiture à la gare !…

— Priez-la de monter. C’est ici qu’elle aura le plus chaud. »

Machinalement, pendant la minute qui suivit, Nicole arrangea le feu, le fit flamber, y ajouta des bûches. Ses mains frémissaient. Son cœur bondissant arrêtait le souffle dans sa poitrine.

— « Marraine !… »

La grande fille impulsive et franche, décidée et puérile, se jetait dans ses bras, plongeait le visage entre sa joue et son épaule, et répétait le mot d’appel dans une espèce de sanglot qui la secouait toute :

— « Marraine !… »

La confiance, l’abandon sincère, le jaillissement tumultueux d’une jeune douleur, émanaient de l’élan, de la voix, de l’étreinte, de toute la fougue immobilisée du souple corps que Nicole sentait trembler contre le sien. Elle fut bouleversée. Que signifiait cela ?… Et qu’est-ce qui allait suivre ?…

Mais ses mains, errant dans une caresse vague sur la jaquette de drap, rencontrèrent des places ruisselantes.

— « Tu es trempée !… C’est de la folie !… Qu’arrive-t-il ?… Comment es-tu venue ?… Seule ?… »

Naturellement. Est-ce qu’une indépendante comme Toquette, et américanisée encore, s’embarrassait d’une femme de chambre ?

— « Eh ! qu’importe un peu de pluie !… Mais je vous inonde, marraine… Pardon… »

Elle s’écarta. Nicole, avec une crispation secrète, la vit singulièrement embellie et émouvante, transfigurée par une expression nouvelle, ses yeux d’or brun alanguis d’une tristesse délicate, et le teint si éclatant, rosé par l’air vif et humide, sous la chaude auréole des cheveux fauves, où frisaient des mèches folles, perlées de bruine.

— « Tu vas retirer cette jaquette. Je te mettrai un châle sur les épaules. Et tu boiras quelque chose de bouillant. Tu n’avais donc pas de parapluie ?…

— Si, mais avec ce vent…

— Voyons tes chaussures… Oh ! ces souliers minces !… La femme de chambre va te les ôter tout de suite. »

Elle sonna. Son âme s’amollissait à ces soins. N’était-ce pas, dans cette chambre familière, la petite Toquette d’autrefois, revenue de quelque équipée à travers le parc noyé d’averses ?…

Ah ! Nicole… cœur mal fortifié, trop ouvert à la sensibilité des autres, que vous êtes peu faite pour les revendications où il faut de l’égoïsme, et pour les rivalités où il faut de la haine !

Mme Hardibert regarde cette pauvre grande fillette, dont les yeux s’embrument, non pas de la vapeur du thé qu’elle boit, mais de vraies larmes, tandis que, suivant l’ordonnance formelle, Toquette avale une pleine tasse brûlante avant de parler. Par-dessus le bord de cette tasse, le regard ingénu, ardent, désolé, va vers cette marraine, qui se demande encore ce qu’elle doit y lire, mais qui, déjà, n’en peut supporter la supplication.

— « Voyons… Tu es réchauffée ?… C’est bien vrai ?… Parle maintenant. »

La voix se défend de toute cordialité. Nicole se raidit. Sa filleule est-elle venue en accusatrice ?… Elle n’acceptera pas d’explication. D’abord il n’y en a pas de possible entre elles deux. Elles ne sont pas dans la même région de la vie. La vierge aurait trop d’avantage contre celle dont l’amour est un péché. Mais cet amour, coupable ou non, il peut ici demander, plutôt que de rendre, des comptes. N’est-ce pas Toquette qui l’a réveillé en flamme dévorante parce qu’elle a commis l’imprudence de s’attaquer à lui ?… Cet amour… il existait bien avant que la jeune inconsciente connût seulement le sens du mot aimer.

— « Marraine, il m’arrive quelque chose d’affreux. Je suis trop malheureuse !… Alors je viens à vous… Je n’ai pas toujours été gentille… Mais vous m’avez pardonné… Puis vous me plaindrez tellement !… Et d’ailleurs, à qui aurais-je recours ?… »

Elle parlait à petites phrases hachées, les lèvres tremblantes de sanglots contenus. Toute sa turbulence joyeuse était tombée. Ce n’était plus l’adolescente à l’imagination et au sang en effervescence, grisée de sa propre sève, et marchant sur terre comme en pays conquis. C’était la jeune fille en qui s’éveille une souffrance de femme. D’ailleurs, elle s’intimida, — chose non moins neuve chez elle. La manifeste froideur de Mme Hardibert la consterna.

Celle-ci lui disait :

— « Mais, Victorine, avant toute confidence, je dois te suggérer que ton père te guiderait mieux que moi. Il a toujours été en désaccord avec les conseils que je te donnais. Et je ne voudrais pas…

— Oh ! marraine… Il s’agit de circonstances où un homme ne saurait que faire des maladresses… Et aussi de quelqu’un que vous connaissez mieux que lui.

— Quelqu’un ?… Qui cela ? »

Toquette balbutia, comme si le nom, maintenant, lui faisait mal :

— « Ogier Sérénis.

— Ton fiancé ?…

— Il ne le sera peut-être plus demain ! »

Un silence suivit ce cri, où tremblait une si réelle et si naïve douleur que Nicole en fut atrocement remuée. Mais son trouble se compliqua. Le « peut-être » et le « demain » sonnèrent étrangement à son oreille. Comment ! Georget n’avait pas encore franchement, loyalement, rompu !… Qu’attendait-il ?… Doutait-il d’elle ?… Ou traversait-il les mêmes hésitations ?… Mais elle ne luttait qu’à cause de son devoir… Tandis que lui ?…

— « Que se passe-t-il donc ? » demanda Mme Hardibert, avec une anxiété où sa filleule crut voir l’émoi soudain de la sollicitude.

— « Ah ! marraine… C’est inexplicable… Ou plutôt, si… Je ne comprends que trop. Monsieur Sérénis ne m’aime pas. J’ai voulu ce mariage… Il s’est trouvé touché, flatté, un peu pris même… qui sait ? Mais aujourd’hui, Ogier s’aperçoit que ce léger entraînement n’est pas l’amour. Et alors, comme il est fier… que je suis riche… »

Sa voix se brisa.

Nicole, stupéfaite, regardait ce visage de clarté, où tout se lisait avant la parole. Ce visage, d’une si triomphante jeunesse que le chagrin n’y effaçait pas les touffes rosées, nourries d’un sang frais et pur, épanouies tout à l’heure sous la caresse cinglante de l’air, dans la marche hâtive. Ainsi Toquette n’avait pas un soupçon !… n’imaginait seulement point, entre son fiancé et elle-même, l’intervention d’une autre femme… Nulle jalousie, pas même indécise…

Fut-ce un soulagement ?… Sans doute. Pourtant un âcre regret mordit Nicole en plein cœur.

Elle se serait sentie plus forte pour défendre son amour devant une agression, directe ou sournoise, que dans l’enveloppement de cette confiance, qui la liait, la désarmait. Puis il y avait quelque chose d’humiliant pour elle dans cette maîtrise de soi qu’avait pu conserver Georget. Son sentiment n’avait donc rien d’indomptable, de fulgurant ?… Celle-ci qui l’aimait, ne le soupçonnait pas d’aimer !… De quelles habiles phrases il avait dû parer sa retraite !… Ah ! quelle circonspection il avait acquise depuis le soir lointain où il accourait se cacher dans les taillis de la Martaude !…

Un éclair traversa l’âme de Nicole. Est-ce que, ces derniers jours, sans le savoir elle-même, elle ne s’était pas attendue à quelque délicieuse folie semblable ?… Mais les feuilles pleuvaient sur son passage, sans rien dévoiler que la solitude au fond des bosquets dévastés.

— « Voyons, Toquette… Que t’a dit Ogier ?… Que s’est-il passé entre vous ? Est-ce que ton caractère ?…

— Mon caractère n’a rien à voir avec son changement d’attitude. Ah ! marraine… mon caractère !… Mais je n’en ai pas avec lui… Je n’ai plus de volonté en sa présence… Je l’aime. »

Comment ne pas la croire ?… Elle trouvait les mots et les pensées que seul un sentiment dominateur inspire. Sa logique d’enfant gâtée n’eût pas découvert ces choses. Elle était bien dans le miracle de la tendresse. Devant les yeux effarés de Nicole tombait la légende d’un impérieux et vaniteux caprice.

— « Depuis que je pressens mon malheur, j’ai beaucoup réfléchi, marraine. J’ai pensé que, peut-être, un écrivain — surtout nerveux et impressionnable comme Ogier Sérénis — redoutait de se dépayser, de s’exiler dans une atmosphère différente de la sienne. Je ne lui ai pas assez caché combien la vie américaine me plaît, les idées de là-bas, tout… et quel plaisir j’aurais à l’emmener dans ce Nouveau Monde qui nous a faits ce que nous sommes, père et moi. A-t-il eu peur d’y être circonvenu, retenu, d’y perdre un peu de sa subtilité légère, de son alerte facilité française ?… »

Elle s’interrompit devant la stupeur évidente de Nicole.

— « Croyez-vous que j’aie mal vu, marraine ? » demanda-t-elle avec une soudaine humilité.

— « Vu ?… Tu n’as pas pu voir… Tu es trop inexpérimentée, trop jeune… Il t’a parlé dans ce sens, n’est-ce pas ?

— Non.

— Ce n’est pas possible !

— J’ai tâché de le comprendre. J’avais un tel désir de le rendre heureux ! »

« Moi aussi, » pensa Mme Hardibert, « j’aurais voulu le rendre heureux. Mais je ne l’eusse pas diminué en lui supposant tant de préoccupations en dehors de l’amour et une si singulière méfiance de son inspiration. Il a fallu qu’il m’en fît part. Je lui prêtais une âme si magnifique !… Cette petite fille, avec son sens plus modeste du réel, le comprendrait-elle mieux que moi ?… »

Quelque chose de douloureux jusqu’à l’égarement crispa les beaux traits de Nicole, cerna ses yeux, troubla la suavité des prunelles, claires et veloutées comme des pétales d’hortensia. L’enfant qui lui faisait tant de mal n’en vit rien. Cette jeunesse ardente et maladroite ne se disciplinait jusqu’à l’attention que pour pénétrer un cœur adoré qui lui échappait. Mais, à l’épier, ce cœur incertain, elle apportait une finesse sauvage. Celle qui l’écoutait, confondue, bouleversée, en eut tout de suite une autre preuve.

— « Je crois, » poursuivait Toquette, « que j’ai regagné un peu de terrain. Hier… tenez, Ogier me parlait d’une façon si catégorique, que j’ai vu la minute où il allait rompre, là, définitivement, prononcer quelqu’une de ces paroles après lesquelles la fierté d’une femme ne peut tergiverser, discuter. Oh ! marraine… Le cœur me tombait dans la poitrine, le parquet fuyait sous mes pieds, à voir la froideur de son regard, à écouter sa voix indifférente… Non, voyez-vous… Il ne m’aime pas… Si je l’épouse malgré tout… » (Nicole tressaillit) « je sais bien que je finirai par lui plaire… J’y mettrai tant du mien !… » (Le visage rose et blanc resplendit sous la jeune auréole d’or, les yeux de métal incandescent se noyèrent de sombre douceur. Une irrésistible magie fut en elle.) « Mais l’épouserai-je ?… Et pourtant je suis encore sa fiancée !…

— Quel est ce terrain regagné hier ? » interrogea Nicole, lui rendant le fil du récit, comme elle aurait remis au bourreau l’instrument même de sa torture.

— « Voilà… Sans avoir l’air de comprendre où il essayait de m’amener, je lui ai exposé tout un plan d’existence pour après notre mariage, en faisant une part très large à son travail. Je lui ai demandé ce qu’il penserait d’un long séjour en Italie. — « Si vous y cherchiez, » lui ai-je dit, « un sujet de drame, dans quelqu’une de ces petites cités tragiques ?… Ou bien quelque histoire de mystère et d’amour, dans un cadre adorable, que vous évoqueriez en poète… » Il m’a considérée, tout surpris, comme s’il me voyait pour la première fois. — « Vous me laisseriez donc travailler ?… — Comment !… mais je vous y forcerais, » ai-je fait en riant. — « Dans un coin solitaire de l’Italie, loin du monde ?… — De quel monde ?… Vous seriez le monde pour moi. » Je ne sais comment cela m’est venu, ni avec quel accent… Il a semblé ému. — « Et votre Amérique ?… » m’a-t-il demandé. — « Elle ne sera plus « mon » Amérique s’il ne vous agrée pas qu’elle soit la vôtre. » Vous comprenez, marraine, je prenais le ton du flirt gai, je ne voulais pas paraître trop inquiète. Mais il a bien vu à quel point j’étais sincère, et combien je l’aimais pour lui…

— Ah ! comment ne l’aurait-il pas vu ! » gémit Nicole. « Et que viens-tu donc me demander, toi que l’amour fait plus rusée et plus savante qu’une femme ?…

— Vous me blâmez, marraine, » balbutia Toquette. « Vous trouvez que j’ai manqué de dignité ?… Non… Quoi ?… de réserve ?… Ah ! c’est que vous ne savez pas… »

Elle se leva, s’approcha, et, désolée, câline, suppliante, se jeta à genoux sur le tapis, enveloppa Nicole de ses bras, coula sa tête contre ce cœur, dont elle ne comprenait ni la résistance, ni la sévérité.

— « Vous ne savez pas, marraine… Je l’aime !… Je ne vis plus, depuis huit jours qu’il est devenu une énigme pour moi. Il se retire… Je le sais… Je le sens… Demain il rompra nos fiançailles. Hier, il l’aurait fait si je n’avais trouvé ces paroles qui l’ont touché, fait hésiter peut-être. Mais qu’a-t-il ?… Pourquoi ?… Je ne sais plus. Je ne vois pas autre chose. Alors je suis venue à vous… Marraine, vous le connaissez… Il était votre ami d’enfance. Il vous admire par-dessus tout. Ah ! si… Vous ne vous doutez pas à quel point !… Je suis certaine que vous seule pourriez le ramener à moi… Ou alors, dites-moi ce qu’il faut faire… Oh ! marraine, marraine… Sauvez-moi !… Ne me tenez pas rigueur d’avoir été une méchante ingrate !… Vous ne me condamneriez pas à mort pour cela, n’est-ce pas ? Eh bien, votre petite Toquette mourra de chagrin si vous ne venez pas à son secours… »

Nicole tourna vers ce jeune désespoir des yeux où s’amassaient d’indicibles larmes. Était-ce là, dans ce souple et chaud abandon, dans cette détresse candide, et qu’elle mesurait si profonde, dans cette enfantine posture, et tellement à sa merci, la rivale qu’il lui fallait combattre ?… Ah ! du moins, cette enfant secouée de sanglots pouvait crier son mal. Elle, l’épouse insoupçonnable, qui, dans la vie, n’avait pour perspective de bonheur que d’enlever le fiancé de cette jeune fille, de l’enchaîner à elle en brisant aussi son propre foyer, et qui, pourtant, ne souffrait pas moins à l’idée de le perdre, eût souhaité, à son tour, de hurler sa douleur comme une bête blessée. Une clameur farouche montait du fond de son être et venait s’éteindre au bord de ses lèvres, qui, cependant, tremblaient à peine. Oh ! comme elle souffrait, d’une souffrance compliquée et barbare !… Mais, par-dessus tout, de sa pitié, qui la violentait, qui lui arrachait sa part de joie humaine, qui décontractait ses bras crispés autour de sa chimère, et qui la forcerait, — elle commençait à en être sûre, — de livrer son pauvre trésor d’amour à celle dont la véhémence l’implorait.

Ah ! si seulement elle pouvait se croire indispensable à Georget !… Peut-être s’armerait-elle, ivre et aveugle, jusqu’à la férocité de la conquête. Mais le doute s’infiltrait en elle, perfide, glacial. Si plus tard elle devait surprendre en lui quelque regret !… Plus tard ?… Était-elle bien certaine de n’en pas déjà trouver la trace dans ses tergiversations étranges, révélées par les confidences de Toquette.

— « Ah ! marraine, marraine… Vous n’avez donc rien à me dire ?…

— Mais… je réfléchis… ma pauvre petite. N’est-ce pas préparer un double malheur que de t’aider à ramener un fiancé récalcitrant ?… »

Une amertume fait fléchir les douces lèvres qui prononcent l’ironique parole. C’est la plus extrême cruauté dont elles sont capables.

— « Je l’aime… Je l’aime… » gémit Toquette.

— « Tu l’aimes ?… Enfin !… Connaît-on son propre cœur, à ton âge ?… Cet amour est venu bien vite !… Tu ne sais pas ce que c’est… garder le même sentiment pendant des jours, des mois, des années… Comprendre que ce sentiment est rivé à votre chair et à votre âme, et qu’on n’existe pas en dehors de lui… »

Toquette la sent frémir tout entière.

— « Ah ! oui… marraine… Vous, dès l’enfance, on vous élevait dans l’idée d’épouser monsieur Hardibert… Comme c’est beau !… Appartenir à celui qui eut toutes vos pensées depuis l’éveil de votre cœur, qui fut le héros de vos songes d’enfant… C’est bien ce bonheur-là que je souhaite…

— Comment ?… Tu es arrivée à Paris il y a trois mois, et il y en a deux que tu es fiancée. »

Toquette, toujours blottie contre celle qu’elle embrasse et qu’elle déchire, lève ses yeux d’or fondu, désormais si beaux de langueur et de flamme.

— « Et Bruges ?… marraine… Vous ne vous rappelez pas… Bruges ?…

— Bruges !!… »

Le mot passe comme un souffle dans la bouche soudain convulsive et blêmie. Est-ce que l’enfant énamourée va lui disputer aussi ce souvenir ?…

— « Vous ne vous en doutiez guère, marraine. Je n’étais qu’une petite fille… Eh bien, pourtant, j’ai commencé alors de l’aimer. Oui… oui… Je l’ignorais… Mais c’était bien de l’amour… Je le sais aujourd’hui. Qu’il me semblait beau, et grave !… Comme il parlait bien !… Je serais morte sur un signe de lui… J’ai pleuré follement toute une nuit parce qu’il avait jeté une rose que je lui envoyais… Le lendemain, j’ai demandé que vous me rameniez à la pension… »

Les larmes se sont séchées dans les yeux de Nicole. Un souffle de désastre brûle ses paupières, chasse le sang de son visage, lui contracte affreusement le cœur. Il lui semble que son inconsciente et innocente rivale fait, à chaque parole, un pas de plus dans la prairie close de son âme et piétine les fleurs de son secret, de son rêve, de sa longue tendresse. Tout s’écrase, saigne et se flétrit sous la marche dansante de cette petite nymphe allègre. N’est-ce pas le domaine de cette libre jeunesse, un si frais parterre d’amour, où elle affirme son droit de s’élancer hardiment ?…

Pourtant la pauvre femme proteste. Si elle doit s’effacer, du moins veut-elle emporter l’assurance que son sentiment fut incomparable.

— « Allons donc… Victorine !… De l’amour ?… à treize ans !… tu l’as vite oublié, et pour longtemps… avec tes flirts, en Amérique.

— Vous êtes méchante, marraine, » dit l’autre, en se redressant, blessée. (Et la rudesse enfantine d’autrefois restitua un peu de force combative à la malheureuse Nicole.) « Je n’ai pas vu un jeune homme m’approcher sans faire une comparaison avec Ogier. Son souvenir s’interposait entre moi et les autres, m’eût à tout jamais empêchée d’aimer complètement. Mais que pouvais-je faire ?… Je le croyais marié, ou pris non moins irréductiblement. — Je connais la vie, marraine, » — ajouta Toquette avec toute l’assurance de son ingénuité. — « Un homme célèbre, adulé, flatté… Pensez donc !… Et moi, une petite fille, et qui lui avait déplu encore !… Tenez, il est bien tard pour vous le confesser, vous ne me croirez pas… qu’importe ! Mais si je n’osais vous écrire, c’est que j’avais peur d’entendre parler de lui. »

Ah ! que tout cela était parfumé de vérité ! Ce virginal, ce farouche amour, exhalait sa senteur verte et sauvage, comme une touffe de menthe et de thym sur un escarpement inviolé. Nicole en subissait la fascination avec un attendrissement mêlé d’horreur. Elle ne pouvait pas plus s’empêcher d’admirer la grâce incomparable de ce sentiment fier et pur, qu’elle ne fût restée indifférente à celle de jasmins et de lis respirés pour en mourir.

Mais l’épreuve suprême allait venir. Toquette reprit :

— « Ah ! marraine… Quand je pense à ma folie d’enfant, dans ce voyage de Bruges !… J’aurais tout donné pour être grande et pour vous ressembler… Il vous admirait tant !… C’était tellement visible, même pour des yeux de fillette, comme les miens ! Croyez-moi… Toute petite sotte que j’étais, j’ai deviné quelque chose que vous ne voyiez pas, ou que peut-être vous ne vouliez pas voir… Rien ne m’ôtera de l’idée qu’à cette époque-là Ogier était amoureux de vous… »

Et sur un mouvement de Mme Hardibert.

— « Oh ! ne vous fâchez pas, marraine… Vous, si haute dans la vie, et qui aviez votre part… »

Elle s’interrompit.

— « Tais-toi !… » ordonnait Nicole, et du geste, du regard, plus impérieusement que de la voix.

Il y eut un silence. L’après-midi si bref de ce jour sombre et noyé glissait déjà aux lividités du crépuscule. Toquette, assise en face de sa marraine depuis le mot vif qui les avait désenlacées, cessa de tendre son jeune buste avec anxiété vers la déconcertante conseillère. Est-ce que, vraiment, elle avait perdu l’affection de celle qui fut si bonne pour son enfance ? Pourtant elle ne méritait pas cela. Maintenant moins que jamais, puisque tout était expliqué. Comment un cœur de femme, aussi tendrement subtil que celui-ci, ne comprenait-il pas, à présent, l’ombrageuse réserve où s’enfermait au loin l’adolescente, qui craignait de ne pas vivre sa vie si elle n’arrivait à oublier ?… Jalousie, terreur, pudeur… tout cela fut instinctif sans doute, mais d’une si violente sincérité !… « Ah ! elle ne m’aime pas… Et Ogier, non plus, ne m’aime pas… Qui donc m’aimera ?… » pensa désespérément Toquette. Toute la frénésie des chagrins de la jeunesse, moins amers, mais plus emportés qu’en la suite de la vie, la dévasta avec une fureur d’ouragan. Ses sanglots éclatèrent, non plus contenus et assourdis comme tout à l’heure, mais déchaînés, suffocants, lugubres… toute la pitoyable explosion d’un pauvre cœur qui se brise.

— « Ah ! je veux mourir !… Je veux mourir…

— Non, ma petite Toquette… Non… Tu ne mourras pas. Assez… assez !… Ne pleure pas ainsi… Mignonne, écoute… Tu m’as appelée à ton secours… Tu as bien fait… Me voilà. Je t’aiderai… Le miracle est aisé, je t’assure… L’époux de ta jeunesse sera à toi… »

Toquette sent autour d’elle des bras qui l’enveloppent et qui tremblent. Une voix, qui vient d’une insondable profondeur d’âme, chuchote à son oreille l’espoir avec un accent de solennité. Quelque chose a changé… Quoi donc ?… La jeune fille ne comprend pas. Mais c’est comme une résurrection délicieuse… On la caresse, on la console, on lui restitue les perspectives enchantées. Elle se presse contre le tendre cœur qui lui est merveilleusement rouvert. Elle goûte la douceur et la chaleur du refuge. Elle y reste, apaisée déjà, balbutiante et souriante de joie, tandis que sa jeune poitrine halète encore parmi les dernières convulsions de sa souffrance qui s’éteint.

....... .......... ...

Un moment plus tard, Victorine Mériel, dans le coupé bien clos qu’assaille la pluie persistante, et accompagnée d’une femme de chambre, retournait prendre le train pour Paris.

— « Pars, » lui avait dit sa marraine, avec une espèce de hâte singulière, — comme si sa présence lui causait, non plus l’énervement raidi du début, mais une insoutenable oppression. « Pars sans inquiétude. Il me semble savoir ce qui trouble ton fiancé… Un scrupule de délicatesse… Je le dissiperai. Je puis presque t’en répondre. Surtout maintenant… J’ai vu combien tu l’aimes… Je crois… je suis sûre que vous serez heureux l’un par l’autre. Va… rentre… et sois tranquille. Tu peux avoir confiance en moi. »

Énigmatique adieu, terminant une énigmatique entrevue. Toquette en emportait un malaise. Mais pas un instant elle ne douta, ni de la sagesse, ni de l’influence, ni de la résolution, de Mme Hardibert. Son mariage, de nouveau, lui apparut certain. C’était le bonheur revenu, radieux et complet comme on l’imagine à cet âge. Et pourtant un peu de mélancolie restait à la jeune fille, à cause du mystère qu’elle avait effleuré.

VII

Nicole Hardibert à Ogier Sérénis.

« Georget, mon cher Georget,

« Aujourd’hui encore je vous appelle de ce nom… Aujourd’hui encore… Et puis… jamais plus !… Oui, vous lisez bien… C’est un adieu que je vous envoie.

« J’espère, je crois, que vous l’accepterez sans révolte, avec le sentiment qu’il est, cette fois, irrévocable. Vous y verrez l’arrêt même de notre destin, non plus une incertaine alternative de nos vouloirs.

« Interrogez-vous sincèrement, Georget. Sans doute vous trouverez en vous-même l’intuition de ce qui me fut révélé il y a quelques heures, de ce que vous n’avez pu manquer d’entrevoir depuis nos résolutions insensées. Si vous vous défendez contre le regret d’avoir pris de telles résolutions, si vous craignez de l’éprouver plus tard, sachez que ce n’est pas moi, hélas ! qui pourrais vous en préserver. J’en aurais trop grand’peur… Je vous le suggérerais rien qu’à trembler toujours de le lire dans vos yeux.

« Ah ! Georget… L’amour m’est apparu… Et il n’est pas entre nous. Il est dans le jeune cœur intact, innocemment passionné, de celle qui sera votre femme.

« Moi, je me suis trompée… Je ne vous aime pas comme cette enfant, puisque je ne sais pas dire, comme elle : « Je suis sûre de le rendre heureux ! » Et puisque j’ai rencontré en moi-même quelque chose de plus irrésistible que mon amour. Cette puissance à laquelle je cède, n’est pas le devoir… — Hélas ! je l’oubliais. — Ce n’est pas la crainte de l’au delà… Mon salut — (ce blasphème me soit pardonné !) — me semblait moins précieux que le paradis de notre chimère. C’est un sentiment contre lequel s’anéantissent tous les assauts désespérés de mon désir. Appelons-le la pitié… à défaut d’un nom plus auguste. Une invincible pitié pour Elle… qui vous a aimé aussi longtemps que moi, mieux que moi — oui, mieux que moi ! — et dont la jeune vie ne doit pas aboutir au gouffre de notre crime. Et aussi une tendre pitié pour Vous, que je priverais, par mon égoïsme, d’un bonheur éblouissant. Croyez-moi… Je l’ai bien vu… J’en ai les yeux pleins de lumière. Ouvrez les vôtres, et vous me remercierez quand vous reconnaîtrez ce que j’ai découvert.

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