III (continued 2)
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O jeune adolescent! tu rougis devant moi. Vois mes traits sans couleur; ils pâlissent pour toi: C’est ton front virginal, ta grâce, ta décence; Viens. Il est d’autres jeux que les jeux de l’enfance[24].
Se rapprochant de Lorenzo et lui passant un bras derrière le cou: «Carino, lui dit-elle d’une voix caressante, qu’avez-vous donc? Regretteriez-vous de m’avoir consacré cette belle journée et voulez-vous que nous retournions à Venise pour tranquilliser la signora Beata sur votre sort?
—Je vous ai déjà dit, répondit Lorenzo avec vivacité, que la noble fille du sénateur Zeno n’a droit qu’à mon respect, et qu’elle ne s’inquiète guère de l’usage que je puis faire de mon temps.
—Pardonnez-moi, répliqua malicieusement la cantatrice, de supposer l’existence d’un sentiment bien naturel dans votre position. Toute grande dame qu’elle est, la signora Beata ne pourrait que se féliciter d’inspirer une affection qui ferait envie à bien des femmes.... car, mon cher Lorenzo, vous n’êtes pas un jeune homme ordinaire. J’ignore quels sont vos projets d’avenir et quelle carrière vous comptez embrasser; mais, avec votre esprit et vos connaissances, vous pouvez hardiment aspirer à vous faire un nom qu’on serait heureuse de porter.»
Ces paroles d’une fine coquetterie dissipèrent un peu l’embarras de Lorenzo, dont la vanité n’avait pas besoin d’être si adroitement excitée pour se prendre facilement à l’amorce qu’on lui jetait. Dans ce caractère encore indécis, où l’imagination et la sensibilité s’alliaient à des velléités précoces d’indépendance, un mot suffisait pour éveiller l’ambition de paraître moins timide et moins soumis qu’il ne l’était en effet. Cependant le nom de Beata, prononcé par la Vicentina dans une pareille situation, souleva dans le cœur de Lorenzo un trouble d’une nature différente. Une voix secrète lui disait que, pour mériter l’estime de la femme qu’il adorait, il ne prenait pas un bon chemin. Il comprenait vaguement qu’en se laissant aller à des relations si fragiles, il profanait le noble sentiment qui était à ses propres yeux le seul titre qu’il eût à l’amour de Beata. Pendant ce combat intérieur, le front de Lorenzo se couvrit de légers soucis dont la Vicentina devina promptement la cause. Experte comme elle l’était dans les artifices de la séduction, elle se garda bien de faire des questions importunes. Se penchant vers lui en souriant et sans proférer un mot, elle se mit à murmurer tout bas à son oreille une canzonetta dont les paroles exprimaient indirectement ce qu’elle ne voulait pas lui dire dans un langage plus familier:
Coi pensieri malincolici Non ti star a tormentar;
Vien con mi, montemo in gondola, Ce n’andremo in mezzo al mar.
Passeremo i porti e l’isole
Che contorna la città
E sul mare senza nuvole
La luna nascerà[25].
La voix de la Vicentina, tempérée par une émotion qui pouvait être sincère, exhalait lentement la mélodie suave qui servait de véhicule aux vers que nous venons de citer, et qui n’étaient que le commencement d’une longue litanie au plaisir. Formée de larges notes que reliait ensemble un rhythme flottant qui suivait le balancement de la gondole, la canzonetta exprimait admirablement cette volupté sereine mêlée d’un léger nuage de mélancolie, qui forme le caractère de l’art et de la poésie de Venise. Enlacé presque dans les bras de la jeune et belle prima donna, bercé par les molles cadences de la gondole qui effleurait les vagues comme un cygne amoureux, enivré par les sourds tressaillements de cette voix dont les vibrations sonores s’évaporaient et lui revenaient amorties comme un chant de sirènes s’égayant dans les profondeurs de la mer, Lorenzo s’oublia dans un rêve prestigieux, et la divine image de Beata se voila dans son cœur. Ce n’était plus l’humble fils de Catarina Sarti, écoutant d’une oreille pieuse les exhortations maternelles. Le nimbe de l’enfance bénie n’entourait plus sa tête; il avait secoué ses langes, et ses désirs, comme des coursiers impétueux, hennissaient d’impatience de franchir la carrière qui s’ouvrait devant lui. «Sonnez, sonnez la fanfare joyeuse, ô belles années de ma jeunesse! se disait-il dans son ravissement. Vivre, c’est jouir; les passions sont un feu divin qui échauffe et dilate l’intelligence. Vaines terreurs d’une éducation puérile, scrupules d’une piété étroite, sous lesquels on voudrait étouffer la nature humaine, vous avez disparu comme un nuage qui m’interceptait la lumière de la vérité! Je suis un homme enfin, je sens, je vois, je comprends que ce monde factice où j’ai été élevé est une fiction de l’ignorance et de l’hypocrisie intéressées à perpétuer l’enfance du genre humain. Mes yeux sont dessillés, l’infini est devant moi qui excite mon activité, et où il n’y aura obstacle à mon ambition que ceux de ma volonté. En avant donc, en avant, suivons nos désirs que je vois tourbillonner là-bas, dans la plaine lumineuse, en chantant l’hymne de la vie au milieu des belles passions de la nature humaine qui dansent en chœur et font retentir les airs d’harmonies ineffables!» Et son esprit s’élançait en effet, comme un cavalier intrépide qui
Dinanzi polveroso va superbo[26],
et s’évanouit dans l’espace. Après cette vision qui traversa l’imagination de Lorenzo comme un éclair de la sensibilité qui, en s’épanouissant brusquement, met en relief le fond du caractère, se sentant plus fort vis-à-vis de la Vicentina, il acheva la canzonetta interrompue, qu’il connaissait aussi depuis longtemps:
En rêvant l’autre jour que je voyais Vénus voguer sur la mer dans une conque d’or, n’était-ce pas toi, ô ma bien-aimée, qui m’apparaissais dans une gondole légère comme ton cœur?
Tu es belle, tu es jeune et fraîche comme une fleur; écarte les tristes pressentiments qui t’assiègent, ris et fais l’amour.
Ridi adesso E fa l’amor.
Sur ces dernières paroles qui terminaient la canzonetta, la mélodie plaintive qui les accompagnait s’épanouissait comme un sourire radieux de la volupté[27].
En voyant cette barque se balancer sur l’onde azurée, en voyant ce couple charmant que le hasard avait formé invoquer le plaisir en effeuillant à ses pieds les premières heures du jour, en écoutant leurs voix émues chanter alternativement une mélodie éclose sur les lèvres de je ne sais quel gondolier qui en avait combiné le rhythme sur les palpitations de son cœur; en plongeant le regard dans cet archipel d’îles fortunées qui semblent avoir été ainsi groupées par la nature, comme les notes diverses d’un accord harmonieux, ce n’est point une fiction de la fantaisie qui se déroule sous vos yeux enchantés, mais un épisode ordinaire de la vie vénitienne. On dirait une marine du Canaletto illustrée par le poëte Lamberti, qu’on a justement surnommé l’Anacréon des lagunes.
Arrivés à Murano, la Vicentina fit aborder la gondole à un palier de marbre sur lequel ouvrait une porte basse d’un accès mystérieux. C’était le jardin de Saint-Stephan, où les voluptueux, les amants discrets et les politiques allaient faire des parties fines à l’ombre des frais bocages qui, pour les Vénitiens, avaient l’attrait d’une chose rare. Autour d’un assez beau jardin, il y avait des camerini ou cabinets élégamment meublés, où l’on se faisait servir des collations et des soupers délicats. Abrités sous une treille touffue qui longeait une partie du jardin, ces cabinets, qui pouvaient contenir jusqu’à six personnes, donnaient sur la mer, qui présentait aux regards des convives un horizon varié d’incidents agréables. On ne pouvait y pénétrer qu’après avoir frappé trois coups à la porte, pour donner le temps à ceux qui voulaient se dérober à la curiosité des subalternes de se couvrir du masque qu’en pareilles circonstances on portait toujours avec soi. Du reste, la discrétion était la qualité non-seulement des gondoliers, qui s’en faisaient un point d’honneur, mais de tous les gens qui exerçaient une profession mercenaire. Sous un gouvernement soupçonneux, qui cachait sa faiblesse sous l’appareil d’une pénétration qu’on croyait infaillible, le silence et la réserve devenaient une loi nécessaire dans les relations de la vie. Aussi le caractère du peuple vénitien était-il un mélange de finesse et d’aimable étourderie.
S’étant fait servir une merenda ou goûter, composé de fruits, de pâtes diverses, et un excellent vin de Chypre, qui était pour les Vénitiens ce que le vin de champagne est pour nous, l’assaisonnement nécessaire d’un rendez-vous galant:
«Je voudrais bien savoir, dit Lorenzo d’un air dégagé, en buvant à petites gorgées dans un verre de Murano qu’il tenait de ces deux mains comme un calice, les coudes appuyés sur la table, ce que ton protecteur Zustiniani dirait s’il nous voyait ici ensemble! Penses-tu qu’il fût disposé à nous donner sa bénédiction?
—Eh! pourquoi pas? répondit la Vicentina, un peu surprise de la désinvolture avec laquelle il lui adressait une pareille question. Je ne suis ni sa femme, ni sa fiancée, et mon cœur n’appartiendra qu’à celui qui saura me plaire.
—Je veux bien croire, répondit Lorenzo avec plus de malice qu’il ne pensait, que Zustiniani n’a pas la prétention de t’épouser, et qu’il est assez raisonnable pour ne pas exiger l’impossible; mais enfin tu lui dois beaucoup, et, n’eût-il que le droit de surveiller ta conduite comme cantatrice, il serait vraisemblablement peu édifié de nous savoir seuls et soletti dans ce camerino, d’où nous voyons comme d’une loge de théâtre poindre à l’horizon le campanile de Saint-Marc qui nous regarde comme un curieux qu’il est.»
La prima donna ouvrit de grands yeux étonnés à cette repartie; toute bonne comédienne qu’elle pouvait être, elle ne s’était pas attendue à une métamorphose aussi prompte de la part d’un jeune homme dont elle venait, pour ainsi dire, de délier la langue. Dissimulant la peine que lui faisaient les paroles de Lorenzo, pour qui elle aurait voulu être aussi pure maintenant que Vénus sortant de la mer, car il n’y a pas de femme, quelque déchue qu’elle soit, qui ne désire capter l’estime de celui qui possède ses faveurs du moment, et qui ne s’efforce au moins de jeter un voile sur un passé douloureux:
«Si vous connaissiez ma vie, lui dit-elle avec une émotion concentrée, vous seriez plus indulgent pour une pauvre fille qui, dès l’âge de six ans, a dû mendier son pain sur des grandes routes en chantant des chansons. Je n’ai pas été élevée par une fée bienfaisante comme la Ballerina, ni sur les genoux d’une mère jalouse de mes douleurs. Ainsi qu’un oiseau, il m’a fallu quitter le nid ayant à peine des ailes pour chercher ma pâture dans les chants du bon Dieu. Que j’ai souffert et combien j’ai pleuré intérieurement pendant que sur mes lèvres endolories errait un sourire trompeur! il me fallait bien simuler la joie et l’insouciance qui n’étaient pas dans mon âme, pour attirer les regards du monde, qui ne s’intéresse guère qu’à ceux qui paraissent heureux. C’est ainsi qu’à travers mille vicissitudes je suis arrivé à Venise, où j’ai trouvé dans Zustiniani un protecteur généreux. Je ne veux pas me faire meilleure qu’une autre, ajouta-t-elle d’une voix moins émue, en me donnant à vos yeux pour une victime sans tache de la destinée. Si j’ai failli, c’est que des péagers cruels ont prélevé sur mon innocence un droit que je ne pouvais acquitter autrement. Hélas! j’ai bien expié ces fautes involontaires, puisque mon cœur n’a jamais connu l’amour!»
Lorenzo fut touché du simple récit de la Vicentina, qui est, à peu de chose près, l’histoire de la plupart de ces pauvres reines de théâtre que les froids moralistes jugent avec tant de rigueur. N’ayant aucune expérience de la vie et des cruelles nécessités qu’elle impose, c’était bien plus la vanité de paraître au-dessus de la nouvelle position qui lui était faite que l’intention de mortifier la charmante prima donna qui lui avait arraché les paroles blessantes que nous venons de rapporter.
«Idolo mio, lui dit-il en se levant précipitamment de table et en attirant la Vicentina auprès de la fenêtre, dissipe la tristesse qui ternit l’éclat de tes beaux yeux, et pardonne-moi les suppositions gratuites qui me sont échappées. Je ne voudrais pas payer d’ingratitude le bonheur dont tu m’as comblé aujourd’hui. Que veux-tu? continua-t-il en lui pressant la taille et en s’appuyant avec abandon sur le rebord avancé de la fenêtre encadrée de verdure. Je suis trop jeune encore pour mesurer la portée de mes paroles, et tes baisers troubleraient l’esprit à de plus forts que moi.»
Il avait à peine prononcé ces mots, qu’un masque passa la tête hors d’un cabinet voisin et se retira brusquement après les avoir observés tous deux un instant. Ils étaient trop préoccupés l’un de l’autre pour remarquer cette apparition qui les aurait rendus sans doute plus circonspects. Penchée sur la fenêtre, et le regard éperdu sur le front de son jeune amant, qui lui tenait toujours la taille enlacée:
«Que la vie me serait un paradis, dit la Vicentina d’une petite voix caressante, si je pouvais la passer avec toi! Tu serais mon maître et mon conseil, et nous irions à travers le monde, moi en chantant les œuvres de ton génie, qui puiserait peut-être dans ma tendresse des inspirations qui feraient ta gloire. Tous les jours je reçois de magnifiques propositions d’engagement pour Londres, Madrid, Saint-Pétersbourg et les principales villes de l’Italie, et rien ne s’oppose à ce que je les accepte, si tu voulais me suivre et partager ma fortune. Eh bien! mon ami, lui dit-elle après un moment de silence, que penses-tu de mon projet? La perspective d’agrandir ton esprit en voyant sans cesse des pays et des hommes nouveaux ne te paraît-elle pas une compensation suffisante à l’ennui de quitter Venise, où nous pourrions revenir riches et indépendants?
—Il ne manque à ton beau rêve pour devenir une réalité, répondit Lorenzo en posant ses lèvres sur celles de la Vicentina, que le génie que tu m’accordes avec tant de générosité. Je ne suis encore qu’un écolier, et si l’on décide que je dois parcourir la carrière si difficile de compositeur, il me faudra apprendre bien des choses que j’ignore.
—Ne peux-tu étudier ailleurs qu’à Venise, et n’y a-t-il que l’abbé Zamaria au monde pour t’enseigner ce fastidieux contrapunto dont je vous entends parler si souvent? Est-il bien nécessaire de passer sa jeunesse à grouper de grosses notes sans bécarres ni bémols, pour savoir écrire un de ces duetti qui excitent l’enthousiasme du public et font la réputation d’un maestro? Les Cimarosa, les Paisiello, les plus grands compositeurs de l’Italie n’ont pas commencé autrement, et si tu veux m’en croire, tu laisseras là ces gros livres de grimoire que je te vois toujours entre les mains, et qui doivent être aussi inutiles à l’inspiration du compositeur que le sont aux chanteurs modernes les réflexions savantes et abstruses de Pacchiarotti. Je le laisse dire et n’ai garde de perdre mon temps et ma peine à écouter ces dissertations à perte de vue sur des nuances d’expression que les anges peuvent seuls apprécier. Moi, je chante avec mon cœur et ne vais pas demander à saint Augustin la permission de lancer un’occhiata ou une volatine qui plaisent au public que je veux charmer. Pacchiarotti et Zamaria sont vieux, et nous sommes jeunes; ils ont les soucis de l’expérience de leur âge, ayons les caprices, l’imprévu et l’espérance du nôtre. Viens, partons ensemble, cher Lorenzo, soyons heureux avant d’être sages, et nous pourrons chanter un jour avec Lamberti, ce poëte de l’amour et des joies faciles:
Dov’è quei dì beati
Che un merendin bastava Che ambrosia el deventava
Solo da tè tocà?
Ne ranghi, ne tesori
Te dava allora el cielo Ma el fresco, el bon, el bello
E un cuor inzucherà[28].»
En distillant ces jolis petits vers du bout des lèvres comme un rayon de miel, la Vicentina rapprocha sa bouche de celle de Lorenzo, et leur âme se fondit dans un long baiser harmonieux. Pendant ce court instant d’ivresse, le masque reparut à la fenêtre du cabinet voisin, comme s’il eût été inquiet du silence qui avait succédé au dialogue qu’on vient de lire. Il regarda les deux amants, et s’évanouit à un mouvement que fit Lorenzo pour se dégager des étreintes de la prima donna.
Cependant la journée s’avançait, et le soleil pâlissant avertit la Vicentina qu’il était trop tard pour aller dîner à Venise. «Finissons cette fête improvisée par l’amour, dit-elle à son ami, en prenant un léger repas qui nous permettra d’attendre les ombres propices du soir. Trempons encore une fois nos lèvres dans ce vin généreux à qui je dois le premier instant de bonheur que j’aie goûté dans ma vie. Toi qui es savant, continua-t-elle en appuyant ses bras sur les épaules de Lorenzo, dis-moi donc si ce vin exquis n’est pas la liqueur consacrée à Vénus. Je ne sais plus où j’ai lu que l’île de Chypre avait appartenu autrefois à la blonde fille de Jupiter, qui ne l’a cédée aux Vénitiens qu’à la condition d’être toujours dévoués à son culte charmant. Voilà pourquoi, assure-t-on, elle est si souvent chantée par nos poëtes et nos musiciens; voilà pourquoi il n’y a pas un peintre de Venise qui n’ait reproduit plusieurs fois sur la toile le type radieux de la mère des plaisirs.»
On fit servir un dîner substantiel et délicat; puis l’on attendit ainsi, entre de joyeux propos et des brindisi provoquants, que les heures du jour eussent entièrement disparu derrière l’horizon qui se couvrait peu à peu de teintes plus adoucies.
La nuit s’approchait en effet avec son cortége d’étoiles d’or, qui scintillaient au firmament, comme pour l’éclairer dans sa course mystérieuse; un léger zéphyr sillonnait les vagues et poussait hors de Venise un essaim de gondoles qu’on voyait s’ébattre au milieu de la mer, chargé de gentildonne et de cavalieri qui venaient respirer la fraîcheur du soir. Des bruits divers, des éclats de voix, le salut joyeux qu’échangeaient entre eux les mariniers, les cloches de Murano et des îles voisines qui disaient au jour un mélancolique adieu, tout cela disposait l’âme au plus douces contemplations. Accoudés à la fenêtre du camerino, Lorenzo et Vicentina admiraient ce spectacle sans dire un mot, laissant leur esprit errer à l’aventure et s’emplir de rêves féconds. Cependant les ombres grandissaient et couvraient la mer d’une obscurité moins transparente, les bruits s’éteignaient comme des dissonances à l’approche d’un accord qui les résout en les absorbant, et le calme de la nuit succéda enfin aux efforts du jour. Pendant ce court intervalle d’une obscurité complète qui sépare le soir de la nuit sereine, au milieu du recueillement qui précède le réveil des plaisirs, la lune apparut discrètement aux bords de l’horizon, élargissant peu à peu son disque argenté, comme une divinité coquette qui aurait voulu s’assurer qu’aucun astre jaloux n’épiait sa course vagabonde. Alors, du fond de la mer qui présentait à l’œil la transparence et les contours d’un lac paisible, on entendit s’élever de différents côtés des concerts de voix et d’instruments qui se mêlaient, s’entre-croisaient et se répandaient dans l’espace et le silence en bouffées sonores d’un charme infini. On ne distinguait d’abord que quelques syllabes mieux accentuées que les autres dans ce murmure harmonieux qu’on aurait dit être l’écho lointain d’une fête prestigieuse. Étaient-ce les Muses qui, assises en cercle dans la voûte céleste, faisaient entendre cette harmonie des sphères qui ravit Pythagore et le divin Platon, ou bien les Néréides avaient-elles quitté leurs grottes profondes pour venir s’égayer à la surface des flots? Non: c’était Venise, Venise tout entière qui voguait sur les lagunes en chantant le bonheur de vivre et de respirer. Aussi, en prêtant une oreille plus attentive à ce bourdonnement mystérieux, on y discernait bientôt des rhythmes et des sonorités joyeuses qui berçaient l’imagination, et lui ouvraient des perspectives moins grandioses que charmantes. Des violons, des guitares et des mandolines entremêlées de quelques instruments à vent jouaient des symphonies, et les voix dialoguaient entre elles et se répondaient d’une barque à l’autre de ces mots simples qui laissaient sous-entendre plus de choses qu’ils n’en expriment: Vieni nice, viens respirer le frais sur la lagune, la fresc, aura a respirar. Et ces paroles heureuses d’une langue bénie s’envolaient des lèvres comme une essence de poésie qui vous pénétrait d’une douce langueur.
Qu’est-ce donc que la musique et qu’exprime-t-elle? Est-ce un désir, un pressentiment, la réminiscence d’une béatitude éprouvée, ou bien l’intuition d’un avenir promis à nos espérances? Êtres finis que nous sommes, pourquoi le fini ne nous suffit-il pas, et pourquoi, au sein de la satiété et des plaisirs, quelques accords rustiques entendus de loin nous font-ils tressaillir, et remplissent-ils notre âme d’un trouble sans objet? En écoutant ce concert de la vie joyeuse, en écoutant ces bruits, ces chants et ces mélodies limpides qui semblaient glisser sur les vagues et s’y confondre avec les rayons de la lune dont elles imitaient le tremolo mystérieux, en laissant errer sa pensée à travers ces méandres d’étoiles qui peuplaient la profondeur des cieux, Lorenzo fut saisi d’une vague mélancolie qui emplit son cœur de rêves charmants. Oh! qu’il est doux de rêver ainsi au départ de la vie et de se laisser bercer par de folles espérances! Elles sont bien heureuses, les natures qui aiment à s’attarder le soir au coin d’un bois ou sur une plage solitaire, à écouter le murmure de la brise, à suivre le nuage qui passe, à interroger l’étoile qui brille, à se perdre dans l’infini de leurs désirs et à se nourrir d’immortelles chimères! les rêves d’or de la jeunesse se transforment en sources de poésie où s’alimente l’inspiration des hommes supérieurs. Le génie ne serait-il pas un rêve qui se perpétue, et le monde l’éclosion d’un rêve divin?
Une voix douce et sonore, qui s’épanouit peu à peu et s’éleva comme un soupir au-dessus de ces bourdonnements joyeux, fixa tout à coup l’attention de Lorenzo, et vint dissiper les fantaisies de son imagination. Il écouta d’abord avec quelque distraction cette voix dont le timbre pénétrant ne lui était pas entièrement inconnu; mais à une note prolongée et pleine d’émotion qui retentit sur la mer et traversa le silence comme une clarté fugitive, il se sentit tressaillir à ce lamento d’une âme solitaire qui disait à la nuit: «O nuit, prolonge ton cours et laisse-moi rêver encore! Que je ne voie pas, que je ne voie jamais ce que tu caches peut-être sous ton ombre, et emporte avec toi, si c’est possible, mes tristes pressentiments!»
A ce chant large et plaintif qui formait un si grand contraste avec ce qui avait précédé, Lorenzo, se réveillant comme d’un long sommeil, dit brusquement à la Vicentina: «Allons-nous-en, il ne fait pas bon ici.
—Tu as raison mon ami, lui répondit-elle, il vaut mieux aller nous mêler à ces joyeuses gondoles qui dansent là-bas au clair de la lune.»
Je ne sais quel philosophe d’Alexandrie, Plotin, je crois, a comparé la vie humaine à un concert de voix diverses qui s’élèvent en même temps. Au milieu de ces bruits confus qui l’assaillent de toutes parts, l’âme n’entend plus cette voix divine qui retentit au fond de son être. Il lui faut résister au charme qui l’entraîne et fermer quelquefois l’oreille aux sonorités du monde extérieur, pour écouter le chant che nell’anima risuona. C’est ce chant de l’âme que Lorenzo venait d’entendre à travers l’enivrement où il était plongé depuis le matin.
Descendus dans la gondole qui les attendait au bas du petit escalier de San-Stefano, Lorenzo et la Vicentina s’acheminèrent lentement vers Venise. Le temps était magnifique, la lune éclatante, et sur la mer endormie on voyait errer çà et là des barques nombreuses qui se rapprochaient, s’éloignaient les unes des autres, et se lutinaient comme des hirondelles qui rasent les flots et se poursuivent de leurs gazouillements joyeux. C’étaient des éclats de rire, des addio et des felice notte à n’en plus finir. Les gondoliers se provoquaient, s’appelaient de leur nom patronymique et se renvoyaient des lazzi où respiraient l’insouciance et la gaieté bénigne de ce peuple charmant.
«Guarda sta furbetta, dit Giuseppe, l’un des deux gondoliers de la Vicentina, regarde cette petite fourbe de lune, comme elle nous fait de l’œil, come ci fa l’occhietto!
—Ne t’y fie pas, compare, car elle est presque aussi trompeuse que la mer, che il mare infido.
—Oh! on n’en conte pas à Giuseppe Fieramosca, répliqua le premier interlocuteur en riant.
—Taci, bricone, tais-toi donc, répondit Antonio d’une voix discrète, tu vas réveiller nos deux jeunes gens, qui dorment, je crois, comme deux oiseaux dans leur nid.
—Che bella vita! répondit le premier d’une voix encore plus basse, et qu’ils sont heureux, per Bacco! de pouvoir lire sans lunettes dans le livre d’amour.
—Et toi, birbante, répliqua Antonio en se penchant sur la rame avec un air de mystère, est-ce que tu as besoin d’un cannocchiale ou lunette d’approche pour observer les deux beaux yeux de ta blondine que je t’ai vu cocolare ce matin, comme si tu avais dû t’embarquer pour le pays du gingembre et de la cannelle!»
Ces saillies innocentes d’un peuple d’improvisateurs qui jouait au naturel cette comedia dell’arte que les Italiens ont colportée dans toute l’Europe, et dont notre ancien théâtre de la Foire n’est qu’une pâle imitation, n’empêchaient pas des conversazioni et des monologues d’un ordre plus élevé.
«Che vita beata! disait-on plus loin, et que Venise est heureuse de posséder un ciel aussi pur! C’est ici qu’est il paradiso, et nous n’avons que faire de l’aller chercher dans l’autre monde.
—Est-ce qu’il y a un autre monde que celui où nous avons le plaisir de vivre? est-ce que le bon Dieu a pu créer quelque chose de plus beau que nos lagunes?»
A ces propos sans suite, qui s’échappaient des lèvres comme d’un vase qui déborde, se mêlaient des soupirs, des aveux, des déclarations, des agaceries et des rimproveri aussi légers que l’air qui effleurait les gondoles de sa fraîche haleine. Il n’y a que Paisiello qui, dans son introduction du Roi Théodore, ait su rendre il dolce mormorio et le flou harmonieux de l’une de ces nuits voluptueuses de Venise, qui faisait dire à Sansovino dès le XVIe siècle: «La musique avait véritablement son siége dans notre ville!» (La musica aveva la sua propria sede in questa città!)
Ces barcarolles et ces arie di batello, qui formaient la musique populaire de Venise, se divisaient en deux familles très-distinctes. Les unes étaient des mélodies larges et flottantes, d’un caractère mélancolique, et qui étaient au moins aussi anciennes que la république. Écrites presque toutes dans les tons mineurs, on les croyait des lambeaux de la musique des Grecs que le temps avait épargnés. Marcello s’en est inspiré dans plusieurs de ses psaumes, et Rossini en a imité le caractère dans l’admirable canzone que chante le gondolier au troisième acte d’Otello. Les autres, plus gaies, plus vives, mieux rhythmées et beaucoup plus modernes, étaient le fruit de l’instinct ou de quelques compositeurs aimables qui ont cultivé ce genre facile. Tels étaient il Chiozzetto (Jean Croce), Bassani, Bonagiunta, chanteur de la chapelle ducale, Angelo Colonna, et ce barbier Apollini, qui maniait le violon non moins dextrement que le rasoir, et qui au commencement du XVIIIe siècle eut une vogue étonnante que M. Perruchini, le dernier des Vénitiens, a presque renouvelée de nos jours. Ces deux genres de mélodies étaient comme les deux éléments qui composaient la société vénitienne. Les unes reflétaient le caractère noble et sérieux de l’aristocratie; les autres, la gaieté et l’insouciance d’un peuple qui vivait de rêves, de sorbets et de concerts.
Enveloppée d’une sorte de vapeur sonore qui s’élevait de toutes ces gondoles joyeuses, celle de la Vicentina s’approchait de Venise sans que Lorenzo eût osé proférer un mot. Silencieux, triste et mécontent de lui-même, il cherchait à retenir l’accent de cette voix solitaire qui avait retenti au fond de son cœur. Déjà les lumières du Grand-Canal brillaient dans le lointain, déjà le bisbiglio et les frémissements de la ville devenaient plus distincts, lorsqu’au passage d’un traghetto Lorenzo crut reconnaître Beata, qui fuyait dans une gondole et disparut comme un rayon de l’idéal.
............Ave Maria, cantando; e cantando vanio Come per acqua cupa cosa grave[29].