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Le chevalier Sarti

II (continued 2)

Reading edition

Pour Lorenzo et Beata, que leur âge mettait à l’abri de ces tristes prévisions de l’avenir, ils étaient tout entiers sous le charme de l’heure présente et des belles choses qui s’offraient à leurs regards. Tout ce qu’ils voyaient, tout ce qu’ils entendaient, servait à développer le sentiment qui les attirait l’un vers l’autre, comme deux notes qu’une attraction secrète dispose à former un accord mystérieux. Ils s’ignoraient encore eux-mêmes; aucun incident extérieur n’était venu troubler leur sécurité, et, si Beata se méprenait sur la nature de l’affection que lui inspirait le fils de Catarina Sarti, Lorenzo était encore moins en état de comprendre quel ferment dangereux se mêlait à la vive reconnaissance qu’il éprouvait pour sa noble bienfaitrice. Ils s’enivraient tous deux de la séve de la jeunesse; ils écoutaient avec ravissement le concert de leur cœur sans en comprendre le sens, et les beautés de l’art aussi bien que les magnificences de la nature, qu’ils rencontraient sur leur passage, prolongeaient pour eux l’illusion bienheureuse de cet instant unique de la vie. Beata, qui trouvait un plaisir secret dans ces promenades qui amusaient son esprit et son cœur sans en troubler la sérénité, promenades qui étaient d’ailleurs favorables à la santé de son père, cherchait à les multiplier par des raisons plus ou moins ingénieuses, que Marco Zeno acceptait volontiers. En quittant Padoue, elle le décida à visiter dans les environs quelques amis, parmi lesquels se trouvait la famille Grimani, dont la villa était située sur la rive gauche du canal de la Brenta.

La vaste et magnifique plaine sur laquelle est assise la ville de Padoue, et qui descend par des pentes ménagées des Alpes tyroliennes à l’embouchure de la Brenta, forme l’un des plus beaux pays qu’il y ait au monde. Couverte d’une végétation vigoureuse, d’un nombre considérable de petites villes, de bourgs et de hameaux pittoresques qui semblent y avoir été semés par la main d’une muse, cette terre grasse et forte donne tout ce qu’on exige d’elle, et, au moindre souffle de l’activité humaine, elle s’épanouit avec amour en produisant des moissons miraculeuses. L’olivier, le citronnier, le figuier, le mûrier, des fruits de toute espèce, des vins généreux et divers, tout y vient en abondance et presque sans efforts. Dans ces campagnes lumineuses que rafraîchissent incessamment les brises qui s’élèvent des montagnes et celles qui traversent l’Adriatique, la vigne étale sa magnificence en festons élégants qui égayent le regard et enchantent le cœur. Le blé, le seigle, le maïs à la tige élancée, croissent sans entraves au milieu de ces champs fortunés, dont l’horizon est successivement resserré par des collines adoucies qui versent autour d’elles l’ombre et la fraîcheur. Des pâturages abondants, de nombreux troupeaux de moutons, de bœufs à la haute encolure, des fermes joyeuses, une population active, tout révèle la force et la fécondité de cette terre de promission. Je ne sais plus quel poëte de l’antiquité a dit que le printemps semble avoir fixé son séjour dans cette heureuse vallée, dont le paysage enchanteur faisait dire également à un empereur grec que, si on n’avait la certitude que le paradis terrestre était situé en Asie, on pourrait croire que c’est dans ce coin de la Vénétie que Dieu a placé sa première créature pour lui donner une idée de la félicité suprême. Tout y est si frais et si joyeux, la nature y est si féconde et si charmante, que les nombreux poëtes qu’a produits le dialecte de Padoue n’ont rien pu imaginer de plus beau que la réalité puissante qu’ils avaient sous les yeux. Tous ont chanté les plaisirs de la vie champêtre et les épisodes de l’économie domestique. C’est la ferme et sa gaieté bruyante, c’est la moisson avec ses guirlandes de bluets et de pavots, ce sont les vendangeurs joyeux, couronnés de pampres et bondissant dans la plaine au son d’un instrument rustique; c’est un rendez-vous au clair de la lune; c’est un baiser donné sous une treille parfumée. Tels sont les sujets qu’aiment à traiter les poëtes qui se sont produits dans le dialecte de Padoue. On dirait, à les entendre, une fête perpétuelle de la nature sans douleur, sans mystère et sans idéal.

Dans cette plaine magnifique, au milieu de cette riche végétation qui présente partout les riants aspects d’un jardin fabuleux, les nobles de Venise avaient fait construire des palais élégants, où l’on retrouvait toutes les somptuosités et toutes les délicatesses de la civilisation. Les peuples du Midi, particulièrement les Italiens, aiment à transporter aux champs les plaisirs et les illusions de la ville. Comme les Grecs et comme les Romains, dont ils procèdent, ils n’ont pas de la nature ce sentiment profond et religieux qu’elle inspire aux peuples du Nord. Ce sont les conquêtes de l’esprit, ce sont les joies et les voluptés de la vie qui excitent avant tout leur admiration et qui stimulent leur activité. Les bois, les prés, les eaux et la terre bien-aimée, ne sont, pour les races méridionales, que des éléments propres à embellir l’existence de l’homme, des jouets de sa fantaisie, qui ne s’élève guère au-dessus de l’horizon visible qui borne ses regards. Les races du Nord, au contraire, dans leurs courses vagabondes à travers les steppes immenses et les vastes forêts où elles ont si longtemps séjourné avant d’aborder la civilisation méridionale, semblent y avoir puisé une connaissance plus approfondie de la nature et de ses mystères sacrés. Aussi leur imagination toute lyrique se plaît-elle à reproduire les harmonies diverses du monde matériel, qui est pour elles le symbole d’un monde supérieur et infini. Les Vénitiens, dont le génie tenait à la fois du génie politique des Romains et de la molle élégance des peuples helléniques, avaient transformé la vie des champs en une fête de l’art; du fond des bois solitaires où ils allaient se réfugier pendant les fortes chaleurs de l’été, ils aimaient à entendre les éclats de rire et les concerts de la sociabilité.

En quittant la plaine de Padoue pour se rendre à Venise, on trouve le canal de la Brenta, qui forme comme un trait d’union entre la terre ferme et la mer Adriatique. Ce canal, qui parcourt un trajet de six lieues, et dont on suivait le courant facile sur des barques légères qu’on appelait des péotes, présentait, à la fin du siècle dernier, un coup d’œil vraiment enchanteur. Les deux rives de ce fleuve étaient garnies de maisons, de casini et de villas délicieuses, où l’aristocratie de Venise avait étalé toute sa magnificence. Construits par les plus célèbres architectes vénitiens de la Renaissance, tels que Sanmicheli, Sansovino, Scamozzi et surtout Palladio, ces palais, tous ornés de statuettes élégantes et joyeuses qui semblaient danser sur le toit comme les heures d’un jour sans nuages, s’épanouissaient au soleil de distance en distance jusqu’à l’entrée des lagunes, et formaient ainsi un horizon magique, au bout duquel on voyait surgir lentement du sein des ondes ce rêve de poésie qu’on appelle Venise. Les plus célèbres de ces villas qui se miraient dans les eaux de la Brenta étaient celle qui appartenait aux Foscarini, et, plus que toutes les autres, la villa Pisani, qui avait coûté plus de quatre millions de francs. Le jardin de cette habitation princière s’avançait en amphithéâtre jusqu’aux bords du canal, d’où les passagers pouvaient admirer les fleurs les plus rares, les citronniers, les grottes artificielles, les doux ombrages où venaient s’abriter les gentildonne au crépuscule du soir. Les rives de la Brenta ont été chantées par tous les poëtes, surtout par les poëtes populaires de Venise, qui leur avaient donné le nom si bien mérité de nouvelle Arcadie, l’Arcadia de’ tempi nostri!

La villa Grimani, où se rendaient Marco Zeno et sa suite, était située à une lieue de Padoue, sur la rive gauche de la Brenta, où le jardin, terminé par une balustrade de marbre blanc, venait aussi aboutir. Une charmille ombreuse régnait le long de cette balustrade, d’où l’on voyait passer les barques chargées de voyageurs qui allaient à Venise ou qui en revenaient. Attendu par la famille Grimani, Marco Zeno fut reconnu de loin, et tout le monde fut bientôt au bas de l’escalier, où vinrent aborder les deux péotes qui contenaient les visiteurs. La famille Grimani, une des plus illustres de la république, était depuis longtemps alliée à la famille Zeno. Un fils du sénateur Grimani, qui pouvait avoir vingt-cinq ans, laissait entrevoir la possibilité de resserrer encore davantage les intérêts des deux nobles familles. La réception fut cordiale et splendide. Beata, entourée par la nombreuse compagnie qui se trouvait réunie à la villa, fut entraînée à parcourir le jardin, qui était magnifique, pendant que les deux vieux sénateurs s’entretenaient des affaires de la république. Après le dîner, qui eut lieu dans une vaste galerie où l’on remarquait de belles fresques de Paul Véronèse, galerie qui ouvrait sur un parterre émaillé de fleurs, ayant pour horizon les rives de la Brenta, l’abbé Zamaria, dont la bonne humeur était toujours prête à déborder, éleva tout à coup sa voix flûtée au-dessus de ce bourdonnement général qui forme la péroraison d’un joyeux festin.

«Signori, dit-il, il me vient une singulière idée! En regardant le beau jardin qui est devant nous, en regardant ce fleuve qui enferme l’horizon, les villas somptueuses qui témoignent si hautement du goût et de la grandeur de notre chère patrie, je pense à ces populations errantes que les Barbares chassèrent devant eux comme un troupeau de moutons, et qui, vers le commencement du ve siècle, vinrent chercher un refuge sur les îlots solitaires de la mer Adriatique. Que diraient-ils, ces pères conscrits de Venise, s’ils voyaient aujourd’hui la ville miraculeuse dont ils ont été les fondateurs, et s’ils pouvaient apprécier les changements que le temps et la main de l’homme ont fait subir à ces campagnes de la Brenta, dont ils fuyaient les rives désolées? Les fictions des poëtes ont-elles jamais égalé le tableau qui se déroule sous nos yeux? et la Grèce, dans ses rêves enchantés, n’a-t-elle pas été surpassée par le génie de Venise, qui a fait des bords de la Brenta un séjour digne vraiment des dieux de l’Olympe?

—Très-bien dit, mon cher abbé, et très-bien pensé, répliqua d’une voix grave le sénateur Zeno. Tu rends à notre patrie la justice qui lui est due; mais il ne faut pas oublier d’ajouter que c’est l’aristocratie qui a fait la grandeur de Venise, comme c’est le sénat de Rome qui a créé la puissance de la ville éternelle. Rome et Venise, qui ont eu à peu près la même origine, puisque ce sont des fugitifs, des fuorusciti, qui en ont posé les premiers fondements, auront aussi, je le crains bien, la même destinée, et, le jour où la plèbe jalouse qui aspire au pouvoir aura triomphé des obstacles qu’on lui oppose, ce jour-là la république de Saint-Marc aura cessé d’exister. C’est ainsi que la plèbe romaine, ameutée par des tribuns factieux, a ruiné l’empire qu’avait édifié la sagesse des patriciens.

—Que Votre Excellence me pardonne si je ne partage pas ses tristes prévisions, ajouta bien vite l’abbé Zamaria, qui craignait de voir la conversation tourner au sérieux de la politique; malgré les bavardages de quelques chiachieroni, les bons citadins de Venise n’ont pas l’humeur assez sombre pour revendiquer un pouvoir dont ils seraient fort embarrassés. Pourvu qu’ils vivent en paix, qu’ils chantent et qu’ils vendent leurs drogues, que leur importe d’où vient la lumière qui les éclaire et la justice qui les protége? Ils sont vraiment trop sages pour vouloir perdre leur temps à siéger dans le grand conseil et s’occuper des affaires de la république au lieu de veiller à leur négoce. Panem et circenses, demandait la plèbe romaine; du pain, des spectacles et una chichera di cafè, voilà tout ce qu’il faut aussi au peuple de Venise.

—Bravo, signor abate! s’écria le chevalier Grimani, jeune homme de vingt-cinq ans qui se trouvait assis près de Beata, dont il était tout préoccupé. Je partage entièrement votre sécurité, et je ne crois pas que nous soyons arrivés à la fin du monde, parce qu’il plaît à quelques bilieux de murmurer tout bas contre le gouvernement della Signoria. N’est-il pas juste que la tête commande au corps et que il maestro di capella, pour me servir d’un exemple que vous approuverez sans doute, dirige l’œuvre qu’il a conçue à la sueur de son front? Il ferait beau voir i bottegaj de la place Saint-Marc deviser de la politique de l’Europe! Mais laissons là ces craintes vaines et occupons-nous d’un sujet plus intéressant. Le temps fuit, e tu fuggir lo lasci, mon cher abbé, sans penser que nous serions heureux d’entendre la voix de la signorina Beata, qu’on dit être admirable. Aussi bien voilà le soleil qui pâlit et Vesper qui s’approche, continua le brillant chevalier, dont l’esprit ne manquait ni de grâce ni de culture, et la musique est le complément nécessaire d’une journée heureuse comme celle qui vient de s’écouler.»

En prononçant ces derniers mots, le chevalier jeta un regard dérobé sur Beata, qui lui répondit silencieusement par une inclination de tête. On se leva de table, et les convives, disséminés en groupes divers que le hasard ou l’instinct avaient formés, commencèrent à se promener dans le jardin qui conduisait à la charmille par une pente adoucie. Beata, Tognina et le chevalier Grimani se perdirent dans une allée solitaire, tandis que Lorenzo, que l’abbé Zamaria tenait par la main, écoutait d’une oreille distraite les interminables discours de son maître, qui pérorait au milieu de cinq ou six personnes qui le suivaient en riant aux éclats. La nuit cependant commençait à surgir du sein de la terre et à couvrir l’horizon de ses ombres transparentes. La lune se dégageait lentement d’une atmosphère brumeuse qui l’enveloppait comme un voile de gaze parsemé d’étincelles d’or, et son disque projetait cette lumière douce et mystérieuse qui touche les cœurs les plus endurcis et poétise les intelligences les plus ternes. La noble compagnie, après avoir erré çà et là en sens divers, s’était réunie sous la charmille autour d’une table demi-circulaire, sur laquelle il y avait quelques livres et une mandoline, instrument à cordes de la famille du luth, alors très-répandu en Italie. A voir cet essaim de belles dames armées de grands éventails coloriés et illustrés de légendes pittoresques et galantes, dont elles jouaient avec coquetterie, vêtues de longues robes à ramages de couleurs vives et diverses, causant, riant et se laissant aller à cette variété de poses qui trahit le bien-être du corps et la gaieté de l’esprit, on eût dit une grande volière remplie d’oiseaux au plumage d’or, de pourpre et d’azur, qui s’égayent, au déclin du jour, par un bisbiglio mélodieux.

Il faisait une de ces nuits sereines qui évoquent la fantaisie des natures les plus avares et les font s’épanouir en dégageant la note mystérieuse que Dieu a déposée au fond de tous les cœurs. Une lumière blanche et discrète s’infiltrait à travers le feuillage épais de la charmille, et les ombres vacillantes qui enveloppaient la noble compagnie faisaient mieux ressortir la façade de la villa Grimani, qui s’élevait au fond du paysage, sur lequel se dessinaient les statuettes élégantes qui en formaient le couronnement. L’air était doux, l’onda placida e tranquilla, lorsque le chevalier manifesta de nouveau le désir d’entendre la signora Beata, qui, après en avoir conféré avec l’abbé Zamaria, se leva ainsi que Tognina, son amie. Placées l’une à côté de l’autre et regardant la Brenta par-dessus la balustrade qu’elles dominaient, ces deux jeunes filles se mirent à chanter un duo de Clari qu’elles savaient par cœur, et que l’abbé Zamaria accompagnait sur la mandoline. C’était un morceau agréable, un frais madrigal parfaitement choisi pour la circonstance, et dont la mélodie légère flottait à la surface de l’âme comme une fleur à la surface d’un lac paisible:

Cantando un di sedea Laurinda al fonte.

«Un jour Laure chantait assise au bord d’une fontaine;» et ces paroles étaient emportées sur l’aile d’une phrase rapide que les deux voix répétaient tour à tour avec une extrême délicatesse. Arrivée à ce passage où Laure demande au zéphyr de «rafraîchir de son haleine l’air embrasé,» la voix de Beata fit ressortir avec un goût exquis cette modulation qui rend si bien l’affaissement qu’on éprouve pendant les fortes chaleurs de l’été; et, appuyant avec grâce sur la note de ré naturel qui ramène le motif au ton de la majeur, les deux voix recommencèrent leur charmant badinage, qu’on aurait pu comparer à une églogue de Virgile mise en musique par Cimarosa[12]. Ces deux jeunes filles aussi pures que les rayons de la lune qui les éclairait, debout en face d’une rivière dont les eaux limpides reflétaient leur image, chantant une mélodie suave que la brise disséminait comme un parfum dans l’espace, formaient un tableau qu’on ne voit qu’une fois dans la vie, et qui laisse dans l’imagination des souvenirs ineffaçables. Chaque note qui s’échappait de la bouche de Beata tombait dans le silence de la nuit comme une étoile d’or qui se détache de la voûte des cieux, et les deux voix, d’un timbre différent, se mariaient dans un accord harmonieux.

Un long silence succéda à ce morceau. Chacun semblait vouloir conserver le plus longtemps possible l’émotion exquise dont il était pénétré, lorsqu’on entendit au loin, sur le canal, un murmure de voix confuses. Les voix s’étant approchées de la villa Grimani, on reconnut que c’était une barque remplie d’ouvrières en soie qui retournaient à Venise après avoir achevé leur journée. Elles chantaient une mélodie populaire d’un accent mélancolique, dont les paroles, en dialecte vénitien, étaient la traduction libre d’une strophe de la Jérusalem délivrée[13]: «La fleur de la jeunesse ne dure qu’un instant et s’enfuit avec le jour qui passe. Le printemps reviendra, mais la jeunesse ne reviendra pas avec lui. Cueillons la rose de la vie qui perd si vite sa fraîcheur; aimons, aimons, tandis que nous pouvons être payés de retour.»

La barque glissa rapidement et disparut comme un rêve de bonheur.

La scène que nous venons de retracer avait produit sur Lorenzo une très-vive impression. La voix de Beata, l’élégance de sa personne, la familiarité avec laquelle le chevalier Grimani lui avait adressé la parole, avaient excité dans son cœur un sentiment de peine qu’il n’avait pas encore éprouvé. De retour à Cadolce, il n’y avait pas retrouvé la joie paisible d’autrefois. Une distraction involontaire venait traverser ses études, un malaise indéfinissable altérait son caractère, jusqu’alors si doux et si humble. Qu’éprouvait-il donc? Était-ce le tressaillement de la jeunesse, ou bien un levain de jalousie qui mêlait déjà son amertume aux espérances de la vie naissante? Se trouvait-il humilié de ne point appartenir à ce monde d’élite où il n’était admis que par une faveur généreuse, ou était-ce le premier éveil d’un sentiment exquis qui le remplissait tout à coup de son ivresse, comme une essence qui s’échappe brusquement du vase qui la contenait? Il y avait de tout cela dans le trouble qu’éprouvait le jeune Lorenzo, dont le caractère commençait à se dessiner. Il en est des sentiments comme des autres facultés de l’homme: après un sommeil plus ou moins long destiné par la nature à en favoriser la germination, il suffit de la moindre secousse pour les faire sortir de terre. Jamais Lorenzo ne s’était encore trouvé au milieu d’un si grand nombre de personnes distinguées. La vie qu’il avait menée jusqu’alors, studieuse et recueillie, ne lui avait laissé entrevoir que le côté favorable de sa position. L’affection presque paternelle que lui témoignait l’abbé Zamaria, l’intérêt tendre et discret qu’il inspirait à Beata, la bienveillance des subalternes l’avaient ébloui et lui avaient dérobé la réalité du monde et des choses. Jusqu’au vieux Bernabò, le camérier de Zeno, qui se plaisait à lui dire quelquefois: «Bravo, Lorenzo; continuez à bien étudier; Son Excellence est très-contente de vous!» Ce premier enchantement s’était un peu dissipé depuis la soirée mémorable passée aux bords de la Brenta. La vue du chevalier Grimani et sa contenance auprès de la signora avaient donné l’éveil à son esprit. C’était comme une pierre qu’on eût jetée au fond d’une source limpide, et qui va remuer la vase amoncelée dans ses profondeurs.

Pourquoi l’avait-on laissé entièrement de côté pendant cette soirée de délices? Personne n’avait paru s’inquiéter de sa présence, pas même la charmante Tognina, qui se plaisait d’ordinaire à le poursuivre de ses agaceries mutines; pas un regard ne s’était fixé sur lui, et la signora Beata, qui l’enveloppait toujours de sa sollicitude, avait paru ignorer qu’il fût là, tout près d’elle, au milieu de cette société ravie de sa grâce et de sa voix touchante. N’était-il donc dans la maison de Zeno qu’un objet de distraction, qu’un témoignage vivant de la munificence d’un grand seigneur, qu’on repousse dans l’ombre aussitôt que le cercle de l’intimité s’élargit? Telles étaient les questions que se faisait sourdement ce jeune homme, et qui remplissaient son cœur d’un trouble infini. Saturé de lectures diverses, qui n’avaient pas toujours été dirigées par un goût très-sévère, puisant à la fois dans les romans à la mode, dans les poëtes, surtout dans les philosophes français que l’abbé Zamaria livrait à sa curiosité, la pâture dont il était avide, l’esprit de Lorenzo laissait apercevoir les symptômes d’une activité inquiète et prompte à s’alarmer. C’était une imagination ardente qui se plaisait aux combinaisons romanesques, une sensibilité extrême qui fermentait et cherchait une issue, un cœur rempli de tendresse, qui, après avoir été longtemps contenu par le respect et le sommeil de l’adolescence, se réveillait tout à coup et s’épanchait bruyamment, comme pour s’assurer de sa propre vitalité. Rien n’est moins simple que la jeunesse; tous les germes de la vie future se trouvent entassés dans le cœur d’un enfant, et c’est avec ces premières sensations, confusément perçues, que la destinée ourdit sa toile. Aussi prenez bien garde, et ne vous oubliez pas devant ces regards mobiles qui semblent glisser sur toutes choses! ne laissez rien apercevoir d’impur ou d’équivoque à cette petite créature qui s’exerce à comprendre les phénomènes qui se déroulent devant elle. Guidée par l’instinct et par une intuition divine, elle saisira plus tard le sens caché de vos actes et de vos paroles; comme cette plaque de métal préparée par l’art pour y réfléchir la lumière, l’âme d’un enfant se laisse pénétrer par les accidents du monde extérieur, qui s’y incrustent pour ainsi dire, et y dessinent des images que le temps viendra dégager.

Lorenzo lisait enfin dans son propre cœur; il se sentait ému à l’aspect de Beata, et il comprenait le sens de cette émotion, dont il était effrayé. Oserait-il jamais avouer un sentiment si téméraire? Que dirait-on si l’on venait à découvrir que le fils de Catarina Sarti avait osé lever les yeux sur une noble fille de Venise, qui avait recueilli son enfance et sa pauvreté? Il fuyait les occasions de la voir; il était timide, interdit en sa présence, il balbutiait en répondant aux questions bienveillantes qu’elle lui adressait. Il recherchait la solitude et les livres qui pouvaient nourrir et accroître ses illusions. La nature, le paysage et ses beautés mystérieuses, qui sont inaccessibles au vulgaire, et qui ne se révèlent qu’aux yeux éclairés par le foyer intérieur du sentiment, parlaient à son imagination un langage nouveau. Tout ce qu’il voyait, tout ce qu’il lisait et tout ce qu’il entendait, prenait la forme de l’objet aimable qui s’élevait dans son âme comme un astre radieux. Dans une telle disposition d’esprit, Lorenzo trouva sous sa main la Nouvelle Héloïse de Rousseau. Ce livre fameux, qui a ému le XVIIIe siècle, et qui a été traduit dans toutes les langues de l’Europe, exerça sur l’imagination de ce jeune homme une action puissante. Le monde un peu factice que s’était créé Rousseau, ce mélange d’idéal et de réalité où les sentiments éternels du cœur humain se mêlent aux sophismes de l’esprit, où les discussions philosophiques entravent souvent l’épanchement de l’âme, où les caractères semblent plutôt la personnification de principes abstraits que des êtres pris dans la nature, tous ces défauts, qui ont été souvent relevés dans le roman de Jean-Jacques, n’empêcheront pas qu’il ne soit recherché et lu avec avidité par les organisations tendres et poétiques. On a beau faire, la jeunesse n’écoute point les sermons et se rit des froids pédagogues qui parlent de l’amour comme d’un poison dont ils n’ont pu goûter les délicieuses amertumes. Loin de se laisser effrayer par le danger qu’on lui signale, elle s’y précipite, et ce n’est qu’après s’être sauvée du naufrage qu’elle est disposée à entendre les avis qu’on lui a prodigués avant l’heure. C’est ainsi que chaque génération recommence le même voyage et chante l’éternelle chanson du renouveau. La jeunesse d’ailleurs n’est point accessible à la vérité pure et sans alliage. Ce qui l’intéresse avant tout, c’est le spectacle de la grandeur morale aux prises avec le destin, c’est la lutte des sentiments contre les préjugés, c’est le triomphe de la passion sur l’égoïsme de famille. Telles sont aussi les qualités qui font de la Nouvelle Héloïse un livre d’un attrait singulier pour les cœurs tendres et les imaginations ardentes. Le caractère de Saint-Preux, sa position subalterne dans la famille de Julie, les moyens par lesquels il parvient à toucher son cœur, les obstacles qu’il rencontre, ces deux jeunes filles si étroitement unies et d’une tournure d’esprit si différente, les personnages secondaires qui se groupent autour des deux amants, les idées hardies que l’auteur soulève, l’admirable paysage où Rousseau a placé les rêves de son génie, tous ces détails de l’économie domestique et de la vie bourgeoise, où la musique et la poésie italienne occupent une si grande place, devaient frapper notre adolescent. Aussi se mit-il à dévorer ces pages éloquentes, qui semblaient traduire les émotions secrètes de son cœur. Il s’identifiait avec le héros dont il aurait voulu partager la destinée. Il le suivait dans les bosquets de Clarens, et se laissait conduire avec lui dans les bras de Julie, qui lui imprimait sur les lèvres le fatal et divin baiser. Tous les incidents de cette fable touchante, où Rousseau a esquissé comme un tableau de la société que pressentait son âme, excitaient d’autant plus l’intérêt de Lorenzo, qu’il y trouvait une certaine analogie avec sa propre situation dans la maison du sénateur.

Derrière le bois qui couronnait les hauteurs de la villa Cadolce, il y avait un petit chemin, un stradotto tortueux et solitaire, qui conduisait jusqu’au village de la Rosâ, et de l’autre extrémité allait aboutir à la grande route de Cittadella. Ce chemin était bordé d’un côté par le talus du parc et par un ruisseau qui en baignait les contours, et de l’autre côté par une haie vive, touffue et fort irrégulièrement plantée, qui déversait en tous sens sa riche végétation. Des rameaux d’aubépine et de mûrier sauvage s’échappaient de la haie, qui ne pouvait les contenir, et allaient s’entrelacer aux branches folles des arbres, formant ainsi une voûte de verdure qui préservait le chemin de l’ardeur du soleil. Une grande allée traversait le parc, et au fond de cette avenue on apercevait le toit de la villa, où les paons étalaient leur plumage d’or, remplissant les échos de leurs cris plaintifs.

Par une belle matinée de printemps, Lorenzo se promenait dans la grande allée du parc de la villa Cadolce. Le cœur rempli d’inquiétude et de cette fièvre de bonheur que donne la première atteinte du mal sacré, il avait quitté brusquement sa chambre, et marchait sans but devant lui, respirant à longs traits l’air fluide et chargé d’aromes que l’aurore répand autour d’elle, comme pour annoncer l’arrivée du jour. Les feuilles des arbres, encore trempées de rosée, jetaient mille reflets divers qui égayaient le regard et provoquaient une délicieuse sensation de fraîcheur. Les oiseaux babillaient dans les bocages, et du milieu de leur concert, toujours le même et pourtant toujours nouveau, s’élevaient quelques notes pénétrantes qui semblaient révéler une joie plus vive, une sensibilité plus exquise. Je ne sais quel poëte indien a dit que le langage des oiseaux fut compris un jour par un couple d’amants qui promenaient leur bonheur à l’ombre des forêts, et qu’ils parvinrent à s’entretenir avec les plus éloquents de ces chantres merveilleux. Cette fiction ingénieuse, comme toutes celles de la poésie primitive, renferme une observation profonde, et l’histoire touchante de Philomèle et de Progné nous offre, ainsi que toutes les métamorphoses de la fable antique, un témoignage de cette croyance universellement répandue, que l’amour est la source de la poésie, de la musique et de la science des choses divines.

Le soleil s’élevait sur l’horizon et commençait à traverser ces légers nuages du matin qui l’entourent comme une auréole. Une atmosphère déjà tiède, toute saturée de parfums, d’étincelles et de bruits joyeux, remplissait l’âme du jeune Lorenzo d’un bien-être ineffable. Arrivé au bout de la grande allée, il franchit le ruisseau qui servait de limite au parc, prit le chemin qui conduisait à la Rosâ, et se perdit sous des arceaux de verdure. La fleur blanche des cerisiers jonchait le chemin, et dans les éclaircies des buissons lumineux on voyait reluire et s’agiter des myriades d’insectes, de papillons et de timides fauvettes qui voltigeaient autour de leur couvée nouvelle. L’ombre, la fraîcheur et le silence conviaient à la rêverie, et laissaient errer l’esprit au milieu de ce pétillement sourd et mystérieux qui est la vie de la nature, et que le génie de Beethoven a pu seul reproduire dans la deuxième partie de la Symphonie pastorale. Lorenzo cheminait lentement, savourant en lui-même les plus douces espérances, lorsqu’une voix un peu fruste se fit entendre au loin. Trà, là là.... Et ce refrain, qui terminait une cantilène villageoise, se répandit dans les sinuosités du chemin comme la vibration prolongée d’un instrument rustique.

Après un instant de silence, la voix reprit son élan et fit entendre de nouveau les mêmes notes, là.... là, ... lesquelles, suspendues longtemps dans les airs, exhalèrent un parfum de gaieté franche et naïve qui fixa l’attention de Lorenzo, parce qu’il crut reconnaître la voix de Giacomo. C’était lui, en effet, qui s’en venait à califourchon sur un âne en chantant comme un bienheureux. «Eh! viva, il nostro caro Lorenzo! lui dit-il en l’apercevant. Qu’il y a longtemps qu’on ne vous a vu, per Bacco! et comme vous voilà grandi! Pourquoi donc oubliez-vous ainsi vos amis de La Rosâ, où nous parlons si souvent de vous? Hier encore je disais à Zina, que vous connaissez: «Que je voudrais voir ce brave Lorenzo depuis qu’il est devenu un bel signore et aussi savant, dit-on, que le curé de Cittadella!—Ah! répondit-elle, il ne pense guère à nous, povera gente; nous n’avons ni le langage ni les belles manières des cavalieri parmi lesquels il vit.»

—Vous me faites injure, mon cher Giacomo, en me prêtant de tels sentiments, répliqua vivement Lorenzo. Je ne suis point un signore, comme vous voulez bien le croire, et je suis loin d’avoir oublié les bonnes gens qui m’ont vu naître et qui ont entouré mon enfance d’une affection si cordiale.

—Il ne faut pas vous fâcher de mes paroles, répondit Giacomo avec bonhomie, car je ne pensais point à mal en vous rapportant les caquetages de cette mauvaise langue de Zina, qui vous aime bien pourtant, et qui est toute fière d’avoir été pour quelque chose dans votre bonheur. Vous rappelez-vous, caro Lorenzo, cette belle nuit de Noël où nous fûmes introduits pour la première fois à la villa Cadolce? Avec quelle présence d’esprit Zina répondit aux questions que lui faisait la signora sur votre compte! Dame!... il y a déjà quelques années de cela, et vous avez bien changé depuis lors, per Bacco! Vous voilà comme le fils de Son Excellence, et, puisqu’on a vu des rois épouser des bergères, pourquoi donc la fille du sénateur n’épouserait-elle pas....

—Est-ce que tu t’imagines, Giacomo, que les choses de ce monde se passent comme dans la belle histoire de Silvio et de Nisbé, que je t’ai entendu raconter si souvent? répondit Lorenzo en coupant brusquement la parole à son interlocuteur. Ce sont là des folies qu’il faut laisser dans les contes de nourrices où tu les as puisées. La signora Beata est trop grande dame pour penser à un pauvre garçon comme moi, sans autre avenir que la protection que lui accorde son père. La fille d’un sénateur de Venise est bien autrement difficile que la fille d’un roi, fût-elle née, comme la charmante Nisbé, du baiser d’une immortelle.

—Bah! bah! dit Giacomo, on a vu des choses moins surprenantes, et san Pietro e san Paolo disent positivement qu’il n’y a que les montagnes qui ne se rencontrent jamais. Addio, signor Lorenzo, voilà le jour qui s’avance, et il faut que j’aille au marché de Cittadella. Au revoir, arri malandrino,» dit-il en frappant des deux talons sur sa piteuse monture, qui trottinait conformément au proverbe: Chi va piano, va sano.

Et Giacomo s’éloigna en lançant par-dessus les arbres son joyeux refrain, qui retentit dans les airs et s’éteignit peu à peu comme le frais gazouillement de l’alouette matinale «qui se balance dans l’espace, puis s’interrompt tout à coup pour s’écouter elle-même et jouir de la douceur de ses propres concerts.»

Qual lodoletta che ’n aere si spazia Prima cantando, e poi tace contenta Dell’ ultima dolcezza che la sazia[14].

Tout ému de la conversation qu’il venait d’avoir avec Giacomo, qui avait touché à la corde sensible de son cœur, Lorenzo, au lieu de poursuivre son chemin et d’aller à La Rosâ ainsi qu’il en avait l’intention, s’en retourna tristement au château. La matinée était déjà fort avancée, et le soleil radieux inondait la grande allée du parc de ses rayons pénétrants, qui faisaient rechercher les coins ombreux, propices au recueillement. Arrivé près du palais, il se détourna à main gauche et prit une petite allée transversale qui aboutissait à un bosquet où Beata avait l’habitude de se réfugier pendant certaines heures de la journée. Ce bosquet, entouré de bancs de repos, était formé par un taillis épais entremêlé d’arbres fruitiers de toute espèce, qui donnaient à ce réduit l’aspect d’un verger délicieux où l’utile se mêlait à l’agréable, conformément à la poétique de Palladio sur les maisons de plaisance. Un treillis tapissé de chèvrefeuille et de plantes grimpantes ne laissait pénétrer dans ce sanctuaire qu’une lumière attiédie, qui colorait le feuillage sans le traverser. Des statues représentant les muses avec leurs différents attributs longeaient l’avenue, au bout de laquelle le regard se reposait sur un parterre où des roses, des œillets et des citronniers encadraient un bassin de marbre que remplissait bruyamment un jet d’eau intarissable. Ce lieu semblait avoir été disposé pour convier aux doux épanchements de l’âme, pour évoquer cette fantaisie aimable qui est le rayonnement des natures bien douées. Contenue ainsi dans des limites qui la charmaient sans l’étonner, l’imagination satisfaite n’entrevoyait pas de plus vastes horizons ni un monde meilleur.

Lorenzo, qui s’avançait lentement vers le bosquet où il s’était trouvé tant de fois avec Beata, crut apercevoir à travers le feuillage les reflets d’une robe blanche qui le firent tressaillir. Il n’osait plus faire un pas, ses jambes tremblaient sous lui, et son cœur battait violemment dans sa poitrine. Il essaya de se raffermir et de passer à côté sans y jeter les yeux, feignant une indifférence et une tranquillité dont la passion s’enveloppe souvent pour mieux dissimuler sa faiblesse; mais il ne put aller plus loin et resta immobile derrière un bouquet de lilas qui, fort heureusement, le dérobait à la vue.

Quelle est donc cette mystérieuse puissance d’une première affection qui transfigure tout à coup l’objet aimé et l’enveloppe d’une atmosphère magique qui se communique à tout ce qui l’approche? Cette robe blanche, dont les reflets lointains font tressaillir Lorenzo, il l’avait vue bien souvent sans aucune émotion et sans se douter qu’elle pût jamais devenir pour lui un signe d’ineffables souvenirs. Maintenant il ne l’oubliera jamais, et jusqu’à son dernier soupir elle flottera devant ses yeux comme un symbole de sa jeunesse et de ses divines espérances. O savants qui ne croyez point aux miracles, pas même à ceux que Dieu accomplit chaque jour par vos mains, qu’est-ce donc que l’amour, si ce n’est un miracle permanent qui est aussi vieux que le cœur de l’homme?

Son trouble s’étant un peu calmé, Lorenzo regarda timidement à travers les interstices du treillis; il vit Beata et Tognina, qui causaient ensemble. Beata était vêtue en effet d’une robe blanche un peu traînante qui lui dessinait la taille, et un fichu de soie noire, jeté négligemment sur ses belles épaules, couvrait imparfaitement d’inappréciables trésors, en faisant ressortir l’éclat et la morbidesse de son teint. Une rose fixée au milieu du sein, deux boucles de cheveux qui descendaient sur son cou gracieux, donnaient à sa physionomie pleine de charme je ne sais quel air sérieux et attendri qui se combinait heureusement avec la gaieté du jour et la fraîcheur printanière du paysage. Elle tenait à la main une ombrelle de soie à ramages, qui la préservait de ces mille petits insectes qui tourbillonnent follement à la suite d’un rayon de soleil. Tognina, moins grande et plus vive dans ses allures, portait une robe à fond blanc varié d’arabesques aux couleurs saillantes, et sa belle chevelure noire était ornée d’une petite branche de jasmin qui s’inclinait sur l’oreille gauche. Ces deux jeunes filles, dont la mise révélait assez bien le caractère, formaient une de ces légères dissonances d’esprit et de mœurs avec lesquelles il semble que la nature se plaise à nouer les affections les plus douces et les plus durables. A les voir se promener ainsi nonchalamment au milieu d’un paysage enchanteur que l’art avait soumis à ses lois, ces deux charmantes personnes, dont l’ombre se dessinait par intervalles dans l’allée solitaire, où l’on n’entendait que le bruit de l’eau jaillissante, présentaient une scène exquise de la société polie dans un siècle de loisirs. Pour rendre toute la suavité d’un pareil tableau, pour exprimer l’harmonie qui résulte du contraste de deux femmes élégantes et bien nées, qui livrent à l’heure qui passe le secret de leurs cœurs, il faudrait la musique de Mozart, par exemple le duo du Mariage de Figaro entre la comtesse et Suzanne, lorsque, sur une phrase aussi transparente que le plus beau jour, elles chantent en badinant:

Che soave zefiretto Questa sera spirerà!

«Sais-tu bien, ma chère, dit Tognina en jouant avec son éventail, que Lorenzo devient, ma foi, un beau garçon, et qu’il n’est plus permis de le traiter sans cérémonie?

—Je ne le sais que trop, répondit Beata avec un accent de tristesse.

—Je ne vois pas qu’il y ait lieu à prendre le deuil pour un fait aussi simple, répondit Tognina, et tu n’as pu croire que ton pupille resterait toujours un agneau de Pâques à la toison immaculée!

—Non, sans doute, répondit Beata, mais je vois arriver avec peine le moment où il faudra me séparer de lui.

—Te séparer de Lorenzo! et pourquoi donc? Tu es riche, fille unique, maîtresse de faire tout ce que tu veux: il faudrait être furieusement mélancolique pour gâter une si belle existence.

—Tu en parles bien à ton aise, chère Tognina, et tu ignores les difficultés de ma position. La fille d’un sénateur de Venise appartient d’abord à la république, et puis à sa famille, qui en disposent selon les intérêts de l’État ou les convenances de la société. Tu es cent fois plus libre que moi, et il y a des jours où j’envie le sort de Teresa, ma camériste, qui peut, du moins, suivre les inspirations de son cœur.

—On dirait, à t’entendre, que Lorenzo a pénétré fort avant dans le tien, répliqua Tognina avec malice. Après tout, où serait le mal que tu fusses touchée par les qualités d’un jeune homme que tu as élevé et qui a répondu à tes espérances? Tu n’as guère que quatre ans de plus que lui, et on surmonte bien des difficultés quand on aime, témoin l’histoire de la fameuse Bianca Capello.»

Sans répondre directement à cette dernière observation, qui touchait à la plus vive de ses préoccupations, Beata feignit de prendre le change et détourna la conversation sur un autre sujet. Les jeunes amies les plus intimes ne se laissent pas ravir sans défense le mot suprême qui résume leurs plus chères pensées, et ce n’est que par distraction ou par le besoin qu’elles éprouvent de se voir encouragées dans leurs sentiments qu’elles trahissent leur secret. Beata surtout était d’une grande réserve, et l’idée qu’elle avait de sa dignité la rendait très-circonspecte dans ses paroles. Après un instant de silence que Tognina se garda bien d’interrompre, Beata, entraînée malgré elle vers le sujet qui remplissait son cœur, ajouta négligemment:

«J’ai eu hier un long entretien avec mon oncle, dont tu sais l’affection pour Lorenzo.

—Eh bien! que t’a dit le saint abbé?

—Qu’il était temps de s’occuper de l’avenir de ce jeune homme, et qu’on ferait bien de l’envoyer à l’université de Padoue y terminer ses études. «Nous allons partir pour Venise, lui ai-je répondu, et là, nous prendrons un parti définitif.—Que ce soit le plus tôt possible, ma nièce,» a-t-il dit en m’étreignant doucement la main.»

Quelques jours après ce dialogue significatif, dont Lorenzo n’avait pu saisir que quelques mots sans suite, il y eut grande réception à la villa Cadolce. La famille Grimani était venue rendre visite au sénateur Zeno, et Guadagni se trouvait au nombre des invités. Le célèbre virtuose pouvait avoir alors soixante et quelques années. Après avoir parcouru l’Europe, après avoir visité successivement Paris, Londres, Lisbonne, Vienne, Munich, Berlin et les principales villes de l’Italie, en excitant partout la plus vive admiration, Gaetano Guadigni, qui était né à Lodi vers 1725, était venu se fixer à Padoue en 1777, où il s’était fait admettre parmi les chanteurs de la chapelle, et où il devait mourir en 1797. Sa voix, qui avait eu jadis le caractère et l’étendue d’un mezzo soprano d’une douceur extrême, avait perdu quelques notes dans le registre supérieur; mais l’âge avait épuré son goût, et sa grande manière de dire le récitatif et de chanter les morceaux expressifs en faisait encore le premier virtuose de son temps. On allait à Padoue tout exprès pour l’entendre, et il se montrait aussi facile au désir des dilettanti qu’il était magnifique dans l’usage qu’il faisait de sa grande fortune. Guadagni avait connu les plus illustres compositeurs du XVIIIe siècle. Il avait connu Haendel lors de son premier voyage en Angleterre, en 1749, et ce maître lui avait confié une partie dans l’exécution de ses deux grands oratorios, le Messie et Samson. Il avait eu aussi des relations avec Piccini, qui avait composé pour lui plusieurs opéras, et surtout avec Gluck, dont le mâle et vigoureux génie sut trouver des chants pleins de tendresse pour la voix exceptionnelle et le talent extraordinaire de son virtuose de prédilection. Doué d’une belle figure, comédien assez distingué pour avoir mérité les éloges de Garrick, qui lui donna même des conseils, musicien excellent, puisqu’il s’était composé plusieurs scènes qu’il intercalait souvent dans les opéras qui lui étaient confiés, Guadagni avait un caractère irascible, et il était quelquefois d’une insolence extrême envers les impressarii et les pauvres compositeurs sans renommée dont il daignait chanter la musique. Piccini, malgré l’extrême douceur de son caractère, sut imposer à Guadagni sa volonté, et jamais il ne lui permit de changer une note aux rôles qu’il lui confiait. Quant à Gluck, qui préludait déjà à la grande révolution qu’il devait opérer dans le drame lyrique, il n’était pas homme à souffrir qu’un chanteur osât modifier la pensée dont il était l’interprète.

D’une taille moyenne, chargé d’embonpoint comme l’étaient presque tous les sopranistes après la première jeunesse, Guadagni, avec son teint de cire jaune, sa poitrine grasse et son cou enfoncé dans les épaules, avait un peu l’air d’une vieille marquise. Il tenait toujours à la main une magnifique tabatière d’or, enrichie de diamants, qu’il roulait entre ses doigts et qu’il montrait avec complaisance. C’était un cadeau du grand Frédéric, et le plus riche qu’eût jamais fait ce roi, aussi économe que mélomane. Guadagni avait eu l’honneur de chanter devant lui à Potsdam en 1776. Il était fort curieux à entendre quand il se mettait à parler des grands personnages qu’il avait approchés, et ses jugements sur les compositeurs, les artistes célèbres de son temps, étaient d’une parfaite justesse.

«De tous les maîtres que j’ai connus dans ma longue carrière, disait-il à l’abbé Zamaria, qui le harcelait de questions, les deux plus illustres ont été Haendel et Gluck. Allemands tous les deux, ils avaient dans le physique, dans le caractère, aussi bien que dans le génie, de nombreux traits de ressemblance. Grand et fort comme un Turc, Haendel avait une figure pleine de noblesse et un caractère d’une violence extraordinaire. Il ne fallait pas lui résister, ni se permettre le moindre changement à sa musique, si on ne voulait pas avoir avec lui de terribles discussions. Un jour il faillit jeter la Cuzzoni par la fenêtre, et sa lutte avec le célèbre Senesino a partagé la haute société de Londres en deux camps ennemis. Pour moi, je n’ai eu avec ce grand musicien que de très-bons rapports. Appelé à Londres pour chanter dans ses deux magnifiques oratorios, le Messie et Samson, dont je n’oublierai jamais l’effet prodigieux, je me suis acquitté de ma tâche à la grande satisfaction du maître, qui me dit un jour avec la rude familiarité qui lui était propre: «A la bonne heure, voilà comment il faut dire ma musique! Tu n’es pas un asino d’orecchiante, toi; tu connais la composition, et tu comprends qu’on ne chante pas un morceau d’un style sévère et religieux comme un air de Bononcini, avec le sourire sur les lèvres et la bouche en cœur.» J’avoue cependant, ajouta Guadagni, que je n’aimais pas beaucoup à chanter les airs et les duos de Haendel, qui manquent de charme et qui sont constamment écrits, je parle des duos, dans un style fugué, où l’expression des paroles n’est qu’un prétexte à la science des imitations; mais ses récitatifs, et particulièrement ses chœurs, sont admirables, et je n’oublierai jamais l’émotion que me fit éprouver le Messie, lorsque j’entendis pour la première fois, au théâtre de Covent-Garden, ce chef-d’œuvre qui a été composé dans l’espace de vingt-quatre jours!

—Cela est peut-être moins extraordinaire que vous ne le croyez, mon cher Guadagni, répondit l’abbé Zamaria, dont l’érudition et le patriotisme n’étaient jamais en défaut. Haendel, que nous pourrions presque revendiquer comme un élève de l’école de Venise, puisqu’il a été le disciple et l’imitateur de l’abbé Steffani, notre compatriote, qui était maître de chapelle à la cour de Hanovre, Haendel a fait entrer dans l’oratorio que vous admirez avec juste raison un grand nombre d’idées mélodiques qu’il avait déjà émises sous une autre forme. Accueilli avec bonté par l’abbé Steffani, qui jouissait à la cour de Hanovre d’une grande considération, Haendel a publié dans cette ville, vers 1711 ou 1712, un recueil de dix-huit duetti et terzetti avec accompagnement de basse continue, qu’il a dédiés à la princesse Caroline, et dont il existe plusieurs éditions. Dans ces duos remarquables, dont les paroles sont aussi d’un abbé italien, Ortensio Mauro, on reconnaît la manière de l’abbé Steffani, et l’on trouve le germe de presque toutes les grandes compositions que Haendel a produites plus tard. En voulez-vous la preuve? ajouta l’abbé Zamaria. Cela n’est pas sans intérêt, suivez-moi.»

Quand ils furent rendus à la bibliothèque, l’abbé dit à Lorenzo: «Prends ce gros cahier que tu vois là-haut, c’est la partition du Messie, et voici le recueil de duetti dont je parlais tout à l’heure.»

S’étant assis au clavecin, l’abbé Zamaria se mit à feuilleter le recueil qu’il avait à la main en disant:

«Tenez, du premier motif du second duo que voici:

No, di voi non vuò fidarmi,

Haendel en a fait le chœur de la première partie du Messie: Un enfant nous est donné. Le troisième motif de ce même duo:

Sò per prova i vostri inganni.

est devenu le thème principal du chœur de la seconde partie: Nous sommes dispersés comme un faible troupeau. Dans le troisième duo, pour deux voix de soprano, le motif qui accompagne ces paroles:

Quel fior che all’alba ride,

n’est-il pas exactement le même que celui du chœur qui termine la première partie du Messie? Avec le quatrième motif de ce même duo, Haendel a composé le premier duo de son oratorio, Judas Machabée. Je pourrais poursuivre cette vérification, et il me serait facile de vous prouver encore que le thème de la première fugue qu’on trouve dans la Fête d’Alexandre, et d’autres morceaux de cette admirable cantate, sont aussi indiqués dans ce recueil de duetti que Haendel a composés sous l’influence incontestable de l’abbé Steffani. Du reste, ajouta l’abbé Zamaria, Haendel, dont le génie n’est pas sans quelque ressemblance avec celui de notre Benedetto Marcello, son contemporain, a procédé comme tous les hommes supérieurs, qui puisent dans les souvenirs et dans les émotions naïves de la jeunesse le thème des savantes conceptions de leur maturité. N’est-ce pas ainsi, après tout, que se développe toute chose en ce monde, et la civilisation n’est-elle pas comme un arbre séculaire dont la séve, renouvelée sans cesse par la culture, porte des fruits toujours nouveaux?

—A l’appui de votre observation aussi profonde que judicieuse, répondit Guadagni, je puis vous citer aussi l’exemple de mon illustre ami, il cavaliere Gluck. Les ouvrages qui lui ont valu en France une si grande renommée ne sont, pour ainsi dire, que la transformation de ceux qu’il avait composés dans sa jeunesse. L’ouverture d’Armide, par exemple, est la même que celle de son opéra de Telemaco, qu’il a écrit pour moi il y a de cela une trentaine d’années, et avec le motif d’un chœur de ce même opéra il a fait l’introduction de l’ouverture d’Iphigénie en Aulide. Je n’ai pas besoin de vous apprendre que l’Alceste et l’Orphée, qu’il a arrangés pour l’Académie royale de musique de Paris, sont, à peu de chose près, les mêmes ouvrages qu’il a composés à la cour de Vienne de 1762 à 1764. Ah! que de souvenirs réveille en moi l’année mémorable de 1762 qui vit naître la partition d’Orfeo[15], dont je puis me flatter d’avoir au moins inspiré l’idée! J’étais jeune alors, ajouta Guadagni en poussant un gros soupir, dans la plénitude de mes facultés, et je pouvais affronter sans crainte les regards d’un public avide de m’entendre. Il me semble voir encore la belle Marie-Thérèse dans sa loge impériale, entourée de sa cour, passant son mouchoir sur ses yeux remplis de larmes pendant l’exécution de cette musique divine! Gluck était dans le ravissement, il m’embrassait dans les coulisses comme un enfant, et lorsque après la huitième représentation l’impératrice le fit appeler dans sa loge pour lui témoigner sa satisfaction en lui disant: «Où avez-vous donc trouvé, maestro, toutes les belles choses que nous venons d’entendre?—Dans le désir de plaire à Votre Majesté et là,» dit-il en posant la main sur son cœur.»

Pendant que l’attention de l’abbé Zamaria était tout entière concentrée sur Guadagni, Beata, qui faisait les honneurs de sa maison avec une grâce parfaite, réservait tous ses soins pour la famille Grimani. Le chevalier ne la quittait pas d’un instant, et elle paraissait écouter avec plaisir les propos agréables qu’il lui adressait avec cette aisance et ce contentement de soi-même que les gens bien élevés comptent parmi leurs priviléges. Lorenzo, en voyant Beata, si attentive pour son hôte, incliner la tête pour mieux entendre ce qu’il lui disait et répondre par un sourire aux paroles du chevalier, éprouvait un sentiment confus de jalousie et d’humiliation qu’il faut avoir ressenti pour en connaître l’amertume. Ni l’esprit ni même le génie reconnu et proclamé de tous ne peuvent tenir lieu, dans un certain monde, de cette grâce de manières, de cette urbanité de langage que vous donnent l’éducation et la naissance. Il y a tel homme médiocre qui marche sans efforts et foule d’un pied léger le parquet d’un salon où tremble dans un coin le poëte ou le penseur illustre. Voyez-vous ce jeune homme aux formes délicates qui indiquent la race, à l’intelligence débile qui effleure toutes choses sans rien pénétrer, au cœur tempéré par les convenances, et qui laisse tomber de ses lèvres de rose quelques rares monosyllabes sans accent et sans vie? C’est le fils de famille, c’est le héros des femmes de haut lieu, qu’il séduit par la coupe de son habit et une imperturbable assurance. Le chevalier Grimani appartenait à cette lignée des Léandre, des Lindor et des don Ottavio, qui devient si nombreuse dans les sociétés défaillantes, et dont le type, d’une grâce suprême, a troublé le repos de la Grèce. Oui, c’est le faible Pâris qui a tourné la tête de la belle Hélène et qui l’a enlevée à ses dieux domestiques, et c’est également à ce débile rejeton de la race du vieux Priam que les trois immortelles ont soumis le jugement de leur querelle. Ah! les femmes, pour être des déesses, n’en restent pas moins de leur sexe, et la sage Minerve elle-même n’a jamais pardonné au beau Pâris son verdict en faveur de Vénus.

Le chevalier Grimani, qui était jeune et de haute naissance, avait toutes les qualités aimables d’un homme du monde. D’un extérieur agréable, l’esprit assez cultivé et d’une parfaite distinction, il était digne assurément d’attirer l’attention de Beata. Aussi Lorenzo ne pouvait le voir sans en être douloureusement affecté, et, sans se rendre bien compte de ce qu’il éprouvait, il regardait d’un œil d’envie ce noble et brillant Vénitien qui venait troubler par sa présence les rêves innocents de son cœur. Soit que Beata fût réellement sensible aux soins empressés que lui rendait le chevalier, soit qu’elle voulût rompre des habitudes qui lui paraissaient maintenant dangereuses, il est certain qu’elle était depuis quelque temps d’une extrême réserve avec Lorenzo, et c’est à peine si devant le monde elle avait l’air de s’apercevoir qu’il était là, dans un coin, épiant ses moindres mouvements. Il faut avoir été pauvre et jeté par la destinée au milieu d’une société jalouse de ses priviléges, il faut avoir aimé une femme que le prestige de quelques années de plus, celui de la naissance et de la beauté, dérobaient à toutes vos espérances, pour comprendre la situation pénible du jeune Lorenzo. Il se sentait mal à l’aise dans ce palais où il avait été accueilli avec tant de bonté; il était humilié de la place qu’il occupait dans la famille Zeno, et son caractère, aigri par un sentiment qu’il n’osait avouer à personne, commençait à développer les idées amères qu’il avait puisées dans les livres, et surtout dans ceux de Rousseau.

Les personnes de distinction qui habitaient les environs de Cadolce furent invitées à venir passer une journée au château. On voulait fêter dignement la famille Grimani, qui partait le lendemain, et clore d’une manière brillante la saison de villégiature. On savait que, la santé du sénateur Zeno s’étant raffermie, il devait quitter bientôt la terre ferme et retourner à Venise, où l’appelaient de graves intérêts politiques. Aussi personne ne manquait au rendez-vous, et c’était un beau coup d’œil que de voir le parc de Cadolce parsemé de belles dames et de cavalieri qui portaient leurs ombrelles et les divertissaient par des propos galants qui les faisaient rire aux éclats. Il existe un joli tableau de Tiepolo qui représente une scène pareille de galanterie aimable et de doux far-niente, au bas duquel le comte Algarotti a placé ces deux vers qui renferment à peu près toute la morale de la société vénitienne à la fin du siècle dernier:

Vario è il vestir, ma il desir è un solo, Cercan tutti fuggir tristezza e duolo.

«Sous des costumes différents, ils n’ont tous qu’un même désir: c’est de fuir la tristesse et la douleur.» Oh! que les temps sont changés! et que nous sommes loin de cette sérénité d’esprit qui ne s’occupe que de l’heure présente et s’attarde à goûter le bonheur sous un frais ombrage, sans souci du lendemain!

La soirée venue, toute la compagnie s’était réunie dans le salon, qui était fort spacieux et qui donnait de plain-pied dans le jardin. En face de la porte étaient le jet d’eau, la grande allée et le bois qui fermait l’horizon. En attendant le souper, qui ne devait avoir lieu qu’à minuit, selon les habitudes de la noblesse vénitienne, qui aimait à prolonger ses veilles jusqu’à l’aurore, on se reposait en respirant la fraîcheur du soir. La journée avait été très-chaude, et l’atmosphère, traversée par une brise qui venait des montagnes du Tyrol, conservait encore cette douce moiteur qui vous dispose à la volupté. Le sénateur Zeno, la tête couverte d’un large chapeau de paille d’Italie, ses deux mains appuyées sur une longue canne à pomme d’or, était assis en face de la porte, au centre d’un demi-cercle que formaient les nombreux invités. Beata causait avec le chevalier, ayant à sa gauche son amie Tognina, tandis que l’abbé Zamaria s’entretenait avec Guadagni, dont il s’efforçait d’évoquer les souvenirs.

«Mon cher Guadagni, s’écria tout à coup l’abbé, les plus belles paroles du monde ne valent pas, quand il s’agit de musique, un petit exemple. Pour nous faire mieux apprécier la différence qui existe entre l’Orfeo de Gluck et celui que notre compatriote Bertoni a fait représenter à Venise avec tant de succès en 1776, et dans lequel opéra vous avez intercalé un air de votre composition qui a été remarqué par les connaisseurs, dites-nous quelque chose de la belle partition de l’illustre Tedesco. Ce sera pour la noble compagnie une bonne fortune que d’entendre un virtuose qui a fait les délices de l’Europe pendant quarante ans.»

Après s’être fait un peu prier et avoir beaucoup insisté sur l’insuffisance de ses moyens, Guadagni, qui n’était pas fâché qu’on lui fît une douce violence, se rendit à l’invitation de l’abbé. Il s’assit au clavecin qui était placé à droite de la porte qui conduisait au jardin. Le salon n’était point éclairé; les étoiles scintillaient et projetaient sur le fond bleuâtre de la nuit ces lueurs incertaines qui ouvrent à l’imagination des perspectives infinies. L’arome des citronniers, le murmure de l’eau jaillissante, je ne sais quelle douce langueur et quel mystérieux silence, donnaient à cette scène improvisée un caractère presque religieux qui s’harmonisait admirablement avec le génie de Gluck. Au fond du bois, sur la cime de l’arbre le plus élevé, un rossignol faisait éclater sa touchante mélopée qui formait un heureux contraste avec l’art merveilleux du virtuose. Après un prélude insignifiant, Guadagni, dont on ne pouvait distinguer les traits, se mit à déclamer d’une voix nasillarde et un peu chevrotante l’admirable récitatif qui précède l’air du troisième acte d’Orfeo. A mesure que le récitatif développait les plaintes immortelles de l’époux infortuné, la voix du virtuose se raffermissait aussi, et les défaillances de l’âge semblaient disparaître sous les magnificences d’un style incomparable. Avec quelle émotion profonde Guadagni poussa le cri lamentable d’Euridice! Euridice! ... qui retentissait dans le silence de la nuit comme s’il eût été répercuté par les échos des lieux ténébreux! Et lorsqu’à la fin de cette belle invocation Orfeo s’écrie: Son disperato! ... chacun se sentit tressaillir au fond du cœur. Il serait impossible d’exprimer par des paroles la manière dont l’artiste sut rendre le cantabile sublime qui suit le récitatif:

Che farò senza Euridice? Dove andrò senza il mio bene?

Ce vieillard ridicule, dont les manières efféminées étaient plutôt de nature à exciter le dégoût que l’admiration, paraissait un dieu inspiré en chantant cette mélodie pathétique, ce qui fit dire à l’abbé Zamaria qu’après avoir entendu un pareil morceau, il n’y avait plus qu’à s’écrier avec le poëte:

Ah! miseram Eurydicen, anima fugiente vocabat, Eurydicen toto referebant flumine ripæ.

Lorenzo avait écouté Guadagni avec le double intérêt de la curiosité et de la passion qui trouvait dans les plaintes d’Orphée un aliment à ses propres sentiments. Debout sur le palier de la porte, les yeux fixés sur Beata dont il épiait les mouvements, refoulant la jalousie qui le dévorait, il s’identifiait avec le personnage, et la musique de Gluck ainsi que le talent de son interprète excitèrent son émotion jusqu’aux larmes. Il s’enfuit de honte et alla se cacher derrière un gros citronnier pour donner un libre cours à sa douleur. Inquiète de cette disparition, retenue par les convenances et la crainte de se trahir, Beata se leva lentement, et, feignant d’avoir besoin de marcher un peu, elle prit le bras de Tognina et s’en alla dans le jardin. Elle aperçut Lorenzo qui sanglotait dans un coin. Sans oser l’aborder, comme elle le faisait autrefois, elle errait autour de lui comme une âme indécise qui hésite à franchir le dernier degré qui sépare la pudeur de l’amour. Elle l’observait de loin, jetant sur lui un regard plein d’inquiétude et de tendresse.

Le lendemain de cette soirée, la famille Grimani quitta la villa. On était au mois d’octobre. Le départ du sénateur pour Venise était irrévocablement fixé et devait avoir lieu sous peu de jours. Lorenzo, qui était resté quelque temps sans voir sa mère, préoccupé qu’il était par le nouveau sentiment qui remplissait son âme, résolut d’aller lui faire ses adieux et de passer une journée à La Rosâ, où il n’avait fait que de rares apparitions depuis son entrée dans la famille Zeno. Le bruit de l’arrivée de Lorenzo s’étant répandu dans le village, une foule de curieux accourut bientôt et remplit la petite maison de Catarina Sarti. Zina, qui était mariée depuis quelques mois, son père Battista Groffolo, et Giacomo furent invités à partager un repas modeste que Catarina avait préparé pour fêter la présence de son fils. Au milieu de la joie et de la cordialité qui présidaient à cette réunion presque de famille, chacun des convives adressait à Catarina des compliments sur Lorenzo, sur ses belles manières, sur l’instruction qu’il avait acquise et le brillant avenir qui l’attendait. La pauvre mère, toujours craintive dans ses prévisions, n’accueillait ces compliments qu’avec tristesse: elle ne pouvait pas se dissimuler que le départ de Lorenzo allait la priver de la plus grande joie de sa vie, et que, si elle avait déjà beaucoup souffert depuis qu’il avait été adopté par le sénateur Zeno, elle souffrirait encore davantage d’une séparation dont elle n’entrevoyait pas le terme. Sans doute il lui serait facile d’aller de temps en temps le voir à Venise; Lorenzo, de son côté, pourrait accourir auprès de Catarina au moindre désir qu’elle lui en manifesterait; mais de pareilles raisons ne sont jamais suffisantes pour dissiper les inquiétudes d’une mère. Aussi est-ce les larmes aux yeux qu’elle écoutait toutes les belles choses qu’on disait de son fils, et c’est en vain que Giacomo lui citait doctoralement l’autorité de saint Pierre et de saint Paul, pour lui apprendre à se soumettre avec résignation à la volonté de Dieu: elle ne répondait rien et pleurait en silence.

Après le dîner, qui se prolongea assez tard dans l’après-midi, après le départ des convives et leurs joyeuses félicitations, Catarina, prenant Lorenzo par la main, le fit asseoir auprès d’elle, sur le banc de pierre qui était sous la treille, devant sa maison. Une belle soirée d’automne commençait à peine, et le soleil couchant dardait sur la treille, et sur le figuier qui en était le soutien, ces rayons dorés et affaiblis qui donnent à tous les objets un aspect doux et mélancolique. La porte de la maison entr’ouverte laissait apercevoir un intérieur modeste, mais d’une propreté exquise. Au chevet du lit, on voyait un christ d’ivoire avec un bénitier au-dessous et une branche de buis; sur la cheminée, une image de la Madonna avec l’enfant Jésus, un portrait du sénateur Zeno et une vieille gravure représentant un doge de la république de Venise. Une mandoline était suspendue avec un tambour de basque du côté opposé, et le plafond était garni de grappes de raisin attachées par un fil, en prévision des besoins de l’hiver. Tenant Lorenzo par la main, assise sur ce banc de pierre où elle l’avait si souvent couvert de ses baisers, Catarina, d’une voix émue, lui adressa de simples paroles qui restèrent gravées dans la mémoire du chevalier, et qui eurent sur sa vie une grande influence:

«Mon fils, vous allez partir, vous allez quitter ce beau pays où votre enfance a été si heureuse et si sereine, loin de cette maison où Dieu me fit la grâce de vous donner le jour. Je ne sais combien de temps nous serons séparés l’un de l’autre, ni s’il me sera donné de vous revoir encore une fois avant de mourir; mais, quelle que soit la volonté de Dieu à cet égard, je m’y soumettrai sans murmures, si ce n’est sans douleur. Vous avez été et vous serez jusqu’à mon dernier soupir l’unique objet de mes plus vives préoccupations. Ayant eu le malheur de perdre, trop tôt, hélas! votre père, j’ai concentré sur vous toutes les tendresses de mon âme. J’ai pris un soin particulier de votre éducation, j’ai versé dans votre cœur la semence des plus pures doctrines, je l’ai nourri du pain fortifiant de l’Évangile, et ces pieux sentiments, qui vous ont déjà valu des protecteurs si généreux, vous attireront partout la bénédiction de Dieu et l’estime des honnêtes gens. Conservez donc précieusement, mon fils, ce trésor toujours inaltérable au fond de l’âme. Que la religion soit le guide de toutes vos actions: c’est le moyen le plus sûr d’être heureux dans ce monde et dans l’autre; car «mon joug est léger, a dit le Seigneur, et quiconque me confessera devant les hommes, je le confesserai devant mon Père, qui est aux cieux.»

«Restez humble de cœur, rendez aux grands le respect qui leur est dû, et n’enviez aucune supériorité, car c’est la volonté de Dieu qu’il y ait dans ce monde des riches et des pauvres, des faibles et des puissants. Je ne prétends pas vous dire qu’il faille supporter l’injustice sans se plaindre, ni voir avec indifférence le triomphe de l’iniquité. Au contraire, il est bon que la conscience ne tombe jamais dans un lâche engourdissement, et qu’elle flétrisse, au moins en silence, les actes coupables qui échappent pour un jour à la justice des hommes; mais il faut prendre garde de confondre l’indignation que doit toujours exciter le mal avec l’orgueil qui, en troublant la sérénité de l’âme, empêche de voir la vérité. Tout se tient en nous, mon fils, et un vice du cœur produit bientôt une erreur de l’esprit. N’est-ce pas ainsi que les anges rebelles, pour n’avoir pu supporter la gloire de Dieu, ont méconnu sa toute-puissance et ont dû à la plus mauvaise des passions la perte de la félicité suprême?

«Je ne suis qu’une simple femme et n’ai reçu qu’une instruction modeste; mais votre père, qui était fort éclairé et qui avait beaucoup étudié pour se rendre digne des emplois de la république, me disait souvent que ce qu’on appelle la science est d’un bien faible secours dans les épreuves de la vie. C’est par le caractère que les hommes sont grands et forts, disait-il, et le caractère se forme lentement par la discipline et les bons exemples. Il importe donc de s’habituer de bonne heure à aimer le bien et surtout à le pratiquer, car des principes qui n’aboutissent pas à des actions efficaces ressemblent à cet arbre stérile dont parle l’Évangile, qui n’est bon qu’à être jeté au feu. Aussi défiez-vous des belles paroles, «n’ouvrez pas votre âme à toutes sortes de personnes,» comme dit l’Ecclésiaste: soyez prudent et réservé avec les inconnus. Une page de la vie d’un homme vous en apprendra plus sur son caractère que les plus beaux discours. L’esprit est un flambeau qui a besoin d’un support, et dont la lumière ne projette qu’une clarté douteuse, si elle n’est alimentée par le souffle du sentiment.

«Jésus se trouvant un jour assis à table dans la maison d’un nommé Simon, il survint une jeune femme portant un vase d’albâtre tout rempli de parfums exquis qu’elle versa sur la tête du Seigneur. Les disciples se récrièrent contre cet élan irréfléchi, disant qu’on aurait pu faire un meilleur emploi d’une chose aussi précieuse. Jésus, qui les avait entendus, leur répondit: «N’affligez pas cette femme, qui a bien agi envers moi.» Par cet exemple, Notre-Seigneur a voulu confondre la prudence des sages et montrer combien la raison est impuissante à comprendre les miracles de l’amour. Oui, mon fils, «il n’y a rien au ciel et sur la terre de plus doux et de plus fort que l’amour...,» et nous serions bien peu de chose sans la grâce qui suscite et féconde nos volontés.

«En déposant au fond de notre cœur la notion du bien et du mal, Dieu l’a mise à la portée de la plus humble de ses créatures et à l’abri de toute controverse. Écoutez donc cette voix intérieure qui accompagne comme un écho chacune de vos actions: elle ne vous trompera jamais. Il importe à notre bonheur autant qu’à notre salut de préserver le cœur de toute souillure et de purifier la volonté par la prière, comme la flamme purifie l’or de tout faux alliage. C’est là qu’est notre force, c’est là qu’est la source de notre grandeur morale. C’est dans ce grand foyer que vous puiserez, mon fils, l’inspiration pour vous guider dans la vie et celle qui communique au génie le germe des plus belles conceptions, car le royaume de Dieu est au-dedans de nous, dit l’Évangile.

«Ayez toujours présente à l’esprit cette grande vérité, qui est le fondement de toutes les autres, qu’il y a un Dieu tout-puissant, créateur du ciel et de la terre, dont la Providence veille sur nous et juge nos cœurs. Si nous n’avions la certitude de l’existence d’un être suprême par la révélation, par l’Évangile et par l’Église vivante, nous en trouverions la preuve dans le spectacle de l’univers, dans les nobles sentiments que nous inspire la vertu, dans l’horreur que nous fait éprouver le vice triomphant, dans l’enthousiasme qu’excitent en nous les belles actions et les œuvres du génie. Ce sont là les diverses manifestations d’une âme immortelle qui se ressouvient de son origine céleste. Nés dans le péché, nous avons été rachetés par le sang de Jésus-Christ, dont l’intercession divine nous a reconquis notre libre arbitre. Maître de choisir maintenant entre le bien et le mal, l’homme est d’autant plus responsable de ses actes qu’il peut fortifier sa volonté par le secours de la grâce qui descend dans le cœur de tous ceux qui l’invoquent avec sincérité.

«Soyez ferme dans vos bonnes résolutions, mon fils; marchez hardiment dans le droit sentier de Jésus-Christ, et, quoi qu’il arrive, ne vous laissez intimider ni par les railleries des esprits forts, ni par les menaces des méchants. «Que votre paix intérieure ne dépende pas de la langue des hommes.» Faites le bien, et comptez sur la justice de Dieu. «S’il y a quelque joie en ce monde, elle est le partage d’un cœur pur, et, s’il y a un endroit où règnent l’affliction et l’inquiétude, c’est dans une mauvaise conscience.» Attendez-vous à des revers, à des mécomptes dans vos projets; préparez votre âme à subir l’injustice et votre corps à supporter la douleur. Cette vie n’est qu’une préparation à une vie supérieure, une épreuve qui nous est imposée pour essayer notre courage. Tout ce qui vient des hommes est imparfait et transitoire; les plaisirs des sens s’épuisent vite et passent comme une ombre; il n’y a d’infini que les plaisirs de l’esprit, qui cherche à se prouver à lui-même les grandes vérités que nous tenons de la foi et du sentiment.

«Avant de finir cet entretien où mon cœur s’épanche avec tant d’abandon, comme si j’avais le pressentiment que je vous vois pour la dernière fois, et où il me semble que Dieu m’ait inspiré des idées et un langage fort au-dessus de mon intelligence, comme s’il eût voulu vous parler par ma voix, laissez-moi vous prémunir encore contre un danger sans doute imaginaire, mais qu’il est de mon devoir de vous signaler. Ai-je besoin de vous dire combien doit être respectée par vous la noble fille qui vous a recueilli et qui vous a honoré d’une affection de sœur? Vous lui devez tout, l’instruction que vous avez reçue, le bien-être dont vous jouissez, et le brillant avenir qui vous attend. Si jamais vous sentiez votre cœur envahi par des rêves impossibles, j’aime à croire que vous repousseriez loin de vous une idée coupable qui ferait votre honte et votre malheur. Je ne m’explique pas davantage,» ajouta Catarina en jetant sur son fils un regard scrutateur qui le fit pâlir.

Après un moment de silence qui parut bien long à Lorenzo:

«Et maintenant je n’ai plus rien à vous dire, mon fils, reprit-elle, si ce n’est de garder le souvenir de cette soirée. Restez fidèle à la foi de votre mère, méditez sur les belles maximes de votre père, honorez sa mémoire. N’oubliez jamais que, sous cette terre bénie que vous foulez d’un pied si distrait, gémissent les méchants dans la nuit éternelle, et qu’au-dessus de votre tête, par delà ce soleil qui nous éclaire et nous inonde de sa clarté, est le séjour des bienheureux, celui des anges et du Seigneur.»

Catarina se leva alors, et, après avoir béni son fils, elle le pressa contre son cœur avec effusion. Ayant fermé la porte de sa petite maison et mis la clef dans sa poche, ils sortirent tous deux de dessous la treille où le pauvre chardonneret aveugle ne chantait plus depuis longtemps. Arrivés aux dernières maisons du village, ils quittèrent la grande route et prirent un chemin qui conduisait à travers champs à la villa Cadolce. C’était la saison des vendanges. La population de La Rosâ était répandue dans les vignes hautes et touffues qui sillonnent ces belles campagnes, et qui s’enroulent amoureusement autour d’arbres vigoureux plantés de distance en distance, comme les colonnes d’une arcade. Du milieu de cette verdure déjà ternie et jaunissante s’élevaient des bruits, des éclats de rire et des chants joyeux qui attristaient la pauvre mère, dont le cœur était si rempli d’angoisse. Les passants, qui s’en retournaient au village, saluaient Catarina et s’arrêtaient pour féliciter Lorenzo de son départ, dont tout le monde était instruit; c’étaient des addio et des souhaits de bonheur à n’en plus finir. La soirée était avancée; le soleil ne lançait plus que ces lueurs intermittentes et rougeâtres qui donnent au paysage une teinte sombre et religieuse. La terre, dépouillée de ses fruits, exhalait un parfum salutaire et doux au cœur du laboureur. Catarina et Lorenzo marchaient sans se dire un mot, sans oser interrompre ce silence éloquent qui s’établit entre deux âmes quand elles se sentent à l’unisson l’une de l’autre. Ils étaient arrivés ainsi, sans s’en apercevoir, dans une grande plaine remplie de chaume, où un troupeau de moutons errait et broutait çà et là jusqu’au pied d’une colline qui en limitait l’horizon. L’Angelus venait de sonner au clocher de La Rosâ, et aucun bruit humain ne se faisait plus entendre au milieu de ces champs où l’infini de la nuit s’ajoutait à l’infini du silence, lorsque s’éleva la voix monotone d’un pâtre qui était couché nonchalamment sur le penchant de la colline, d’où il observait son troupeau: il charmait ses loisirs par un de ces chants traditionnels dont personne ne connaît l’origine. Composée de quelques notes qui n’accusaient aucune tonalité bien précise, cette mélodie agreste, que le pâtre laissait échapper de ses lèvres indolentes, se dilatait comme un soupir de la nature sur des paroles qui en exprimaient la poésie: «Oiseau, bel oiseau, où vas-tu si loin de moi? Tu t’envoles vers l’aurore, emportant sous tes ailes ma jeunesse et mon amour.» Et la canzone se terminait par ce refrain mélancolique:

Ahi!... partenza amara!

«Ah! s’écria le chevalier Sarti après m’avoir raconté cette première partie de sa vie, quels tristes et doux souvenirs vous avez réveillés en moi!»

Notes in this chapter

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