TROISIÈME PARTIE L’IDÉALISME
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PRÉFACE POUR LA IIIe ET LA IVe PARTIES
On réimprime ici, parce que l’édition vient de s’épuiser, le petit volume intitulé avec une naïveté, qui n’était pas aussi ambitieuse qu’on pourrait le croire, l’Idéalisme.
Depuis dix ans les idées de l’auteur se sont modifiées sur plus d’un point. Vivre, c’est changer. Il espère que, pour lui, avoir vécu signifie, à cette heure, avoir grandi en sagesse et en scepticisme, — et il ne redoute pas les curieux qui voudraient opposer sa pensée d’hier à sa pensée d’aujourd’hui.
Plusieurs morceaux de la IVe partie sont également anciens ; cet avertissement leur est applicable.
Décembre 1901.
NOTICE
Ces articles furent imprimés, le dernier printemps, en diverses revues qui voulurent bien me laisser dire : les Entretiens, la Revue Blanche, les Essais d’Art libre, l’Ermitage, le Livre d’Art.
Les voici ensemble, liés par un seul fil, même les trois derniers dont le ton sera un peu discordant.
A cette heure, la théorie idéaliste n’est plus guère contestée que par quelques canards enclins à se plaire dans les vieux marécages. Les naturalistes les plus entêtés et les plus obtus ont cédé eux-mêmes à l’énergique pression intellectuelle qui, depuis quatre ans, depuis la mort de Villiers de l’Isle-Adam, pesa sur le monde où la pensée s’élabore en œuvres d’art.
La grande guerre est donc finie, mais selon le conseil de Machiavel, — le « maître bien-aimé de Tribulat Bonhomet » — il faut achever les blessés, afin qu’ils ne surgissent pas guéris et aptes à de nouvelles batailles. Si médiocre que soit un vaincu, sa colère est toujours à craindre : c’est pourquoi l’extermination est nécessaire.
J’espère que tant de férocité ne sera pas jugée contradictoire avec les principes de la liberté de l’art, que je préconise avant tout.
R. G.
25 mars 1893.
L’IDÉALISME
Ce mot traîne dans les journaux : des gens aussi vains que M. Filon se permettent de l’écrire, croyant le comprendre ; les néo-chrétiens en font usage avec l’aplomb de l’apprenti sorcier de Gœthe ; M. de Vogué chevauche ce manche à balai, — et de ce balai M. Desjardins balaie la sacristie ; c’est le mot à tout faire. Pour ces simplistes, un peu bornés, l’idéalisme est le contraire du naturalisme, — et voilà ; cela signifie la romance, les étoiles, le progrès, les pauvres bêtes, les phares, l’amour, les montagnes, le peuple, les pauvres gens, tout le sentimentalisme humanitaire, sexuel et social.
Autrement, ces sots s’imaginent qu’idéalisme est synonyme de spiritualisme et qu’un tel vocable relève de la judicature de M. Simon et de M. Déroulède ; qu’il clame une doctrine morale et consolatoire ; que les familles y puisent quelque vigueur à procréer ; les conscrits, de l’enthousiasme ; les misérables, de la résignation.
Mais non, — et il importe de cartonner à cette page le dictionnaire des lieux communs : l’idéalisme est une doctrine immorale et désespérante ; anti-sociale et anti-humaine, — et pour cela l’idéalisme est une doctrine très recommandable, en un temps où il s’agit non de conserver, mais de détruire.
En voici le sommaire.
Schopenhauer résume ainsi les principes de l’idéalisme posé par Kant : « Le plus grand service que Kant ait rendu, c’est sa distinction entre le phénomène et la chose en soi, entre ce qui paraît et ce qui est ; il a montré qu’entre la chose et nous il y a toujours l’intelligence, et que par conséquent elle ne peut jamais être connue de nous telle qu’elle est. » Théoricien de l’idéalisme, Kant n’en est pas le trouveur ; Platon fut rigoureusement idéaliste ; saint Denys l’Aréopagite proféra : « Nous ne connaissons pas Dieu tel qu’il est et Dieu ne nous connaît pas tels que nous sommes » ; enfin les réalistes du Moyen Age professaient, eux aussi, la douloureuse relativité de toute connaissance, que toute notion n’est que d’apparence, que la vraie réalité est insaisissable pour les sens comme pour l’entendement[51].
Les conséquences logiques de ces aphorismes sont nettes : on ne connaît que sa propre intelligence, que soi, seule réalité, le monde spécial et unique que le moi détient, véhicule, déforme, exténue, recrée selon sa personnelle activité ; rien ne se meut en dehors du sujet connaissant ; tout ce que je pense est réel : la seule réalité, c’est la pensée.
La relativité de l’extérieur étant bien établie, nul besoin, théoriquement, pour le moi, de se mêler à de problématiques contingences ; il se suffit à lui-même, et il le faut, puisqu’il est isolé de ses semblables autant que deux planètes du système solaire. Convaincu que tout est transitoire, hormis sa pensée, qui est éternelle (en ce sens qu’elle capte la lumière) ; convaincu qu’il est seul et impénétrablement seul, comme une molécule douée seulement d’un pouvoir de cohésion ; convaincu enfin que tout est parfaitement illusoire, puisque, dans sa course à la connaissance, ce collin-maillard, il n’emprisonne jamais que son pérennel et fastidieux moi ; bien assuré qu’il ne peut sortir de l’état égoïste que pour retomber dans l’état per-égoïste, — l’idéaliste se désintéresse de toutes les relativités telles que la morale, la patrie, la sociabilité, les traditions, la famille, la procréation, ces notions reléguées dans le domaine pratique.
Un individu est un monde ; cent individus font cent mondes, et les uns aussi légitimes que les autres : l’idéaliste ne saurait donc admettre qu’un seul type de gouvernement, l’anarchie ; mais s’il pousse un peu plus avant l’analyse de sa théorie il admettra encore, avec la même logique (et avec plus de complaisance) la domination de tous par quelques-uns, ce qui, d’après l’identité des contraires, est spéculativement homologue et pratiquement équivalent.
L’idéalisme pessimiste de Schopenhauer aboutissait au despotisme ; l’idéalisme optimiste de Hégel se résout dans l’anarchie : il suffit d’évoquer la méthode des différenciations pour donner raison à Schopenhauer.
Tous les hommes, par cela seul que leur cerveau fonctionne, se représentent un monde ; mais peu d’hommes se représentent un monde original. Considéré comme une entité, l’ensemble des cerveaux humains est pareil à un four à porcelaine d’où sortent successivement des millions de pièces identiques et banales ; une sur un million apparaît bizarrement craquelée, roussie, fumée, rayée d’étranges dessins imprévus et fous, gondolée, creusée, soufflée, déformée, ratée[52], cette pièce de porcelaine, c’est la représentation du monde conçue par les esprits supérieurs, par les génies. C’est, en somme, pour cette pièce unique que le four chauffe et il importe peu que toutes les autres soient anéanties, si celle-là demeure.
Mêlé à la vie active (qu’il dédaigne, peut-être par inaptitude), l’idéaliste jugerait des hommes comme de ces pièces de porcelaine ; il les mettrait à leurs vraies places : les supérieurs en haut, les inférieurs en bas, — « le peuple étant fait pour obéir aux lois et non pour dicter des lois[53] ».
(La théorie anarchiste emporte à peu près les mêmes conséquences : en l’absence de toutes lois, l’ascendant des hommes supérieurs serait la seule loi et leur juste despotisme incontesté.)
En conclusion, ou bien l’idéalisme engage au désintéressement absolu de la vie sociale ; ou bien, s’il condescend à la pratique, il conclut à des formes de gouvernement que tous les esprits sains et nourris de doctrines prudentes n’hésiteront pas à qualifier d’immorales, de subversives, d’incompatibles avec nos mœurs démocratiques, — et ces formes sont : l’anarchie, pour que l’influence intellectuelle soit exercée par ceux qui sont nés pour cette fonction ; le despotisme, pour qu’il pourvoie les imbéciles de bonnes muselières, car, sans intelligence, l’homme mord.
La vie sociale étant écartée, il reste un domaine où il semble que l’idéalisme pourrait régner sans nuire au développement de la muflerie démagogique, l’art. Mais, parler de l’art, à cette heure, serait une ironie par trop cruelle : jadis, il fut libre ; ensuite, il fut protégé ; aujourd’hui, il est toléré ; demain, il sera interdit. Pratiquons-le encore, mais en secret, en des catacombes, comme les premiers chrétiens, comme les derniers païens.
LE SYMBOLISME
On croit le moment bon pour le dire avec sincérité et naïveté : à cette heure il y a deux classes d’écrivains, ceux qui ont du talent, — les Symbolistes ; ceux qui n’en ont pas, — les Autres.
Oui, selon les précédentes formules, et selon une liberté différemment comprise, d’aucuns firent des œuvres ; mais ces Aucuns-là ne sont-ils pas enfin périmés ? Et les coraux qu’ils sécrétèrent, les îlots qu’ils érigèrent, un flot nouveau ne vient-il pas, tel qu’un orageux raz de marée, les secouer, les désagréger et ne permettre qu’aux indestructibles de maintenir au-dessus de l’asphyxie leur tête fleurie ? Ils meurent, ils s’émiettent, ils se pétrifient, l’orage passé, sous une couche de silence, ils s’enfoncent lentement, ils descendent vers la géologie qu’ils vont devenir.
Ces débris d’inconscients et microscopiques travaux, à peine s’ils inspirent encore quelque respect (si On nous le permet) ou quelque curiosité à des passagers en promenade autour du monde, et les chefs de ces défuntes colonies (un peu animales, peut-être ?) ne sont pas du tout des Chefs ; ils n’ont plus ni manœuvres, ni clients. Patrons démodés, Praticiens vieillis et sans influence, entrepreneurs de bâtisses entre les mains desquels et sous les yeux (les mauvais œils) desquels les moellons fondent comme les morceaux de sucre dans les romans de M. Daudet.
Les coraux rouges, nous les vîmes assez : qu’ils soient bleus !
L’un des éléments de l’Art est le Nouveau, — élément si essentiel qu’il institue presque à lui seul l’Art tout entier, et si essentiel que, sans lui, comme un vertébré sans vertèbres, l’Art s’écroule et se liquéfie dans une gélatine de méduse que le jusant délaissa sur le sable.
Or, de toutes les théories d’Art qui furent, en ces pénultièmes jours, vagies, une seule apparaît nouvelle, et nouvelle d’une nouveauté invue et inouïe, le Symbolisme, qui, lavé des outrageantes signifiances que lui donnèrent d’infirmes court-voyants, se traduit littéralement par le mot Liberté et, pour les violents, par le mot Anarchie.
La Liberté en Art, nouveauté si stupéfiante qu’elle est encore et demeurera longtemps incomprise. Toutes les révolutions advenues jusqu’ici en ce domaine s’étaient contentées de changer ses chaînes au captif et, généralement, c’était en de plus lourdes que les muait la douloureuse ingéniosité des novateurs. Mais, les chaînes, c’est-à-dire des règles, des grammaires, des formules, cela convient au peuple de l’Art, composé d’une majorité d’enfants et de vieillards, satisfaits — lit ou berceau — qu’un guide sûr les promène en petite voiture. Le haquet de Thespis brouetta ces résignés deux siècles durant ; puis ce fut le cabriolet romantique, puis la tapissière parnassienne, puis le tombereau naturaliste, puis le cab psychologique, puis le vélocipède néo-chrétien, — et ils étaient toujours soigneusement ligotés.
Si l’on veut savoir en quoi le Symbolisme est une théorie de liberté, comment ce mot, qui semble strict et précis, implique, au contraire, une absolue licence d’idées et de formes, j’invoquerai de précédentes définitions de l’Idéalisme, dont le Symbolisme n’est après tout qu’un succédané.
L’Idéalisme signifie libre et personnel développement de l’individu intellectuel dans la série intellectuelle ; le Symbolisme pourra (et même devra) être considéré par nous comme le libre et personnel développement de l’individu esthétique dans la série esthétique, et les symboles qu’il imaginera ou qu’il expliquera seront imaginés ou expliqués selon la conception spéciale du monde morphologiquement possible à chaque cerveau symbolisateur.
D’où un délicieux chaos, un charmant labyrinthe parmi lequel on voit les professeurs désorientés se mendier l’un à l’autre le bout, qu’ils n’auront jamais, du fil d’Ariane.
Ils voudraient comprendre, ils cherchent, quand parlent les harpes, à agripper au passage quelques clairs et nets lieux communs ; ils croient qu’on va leur redire les vieilles généralités qu’ils biberonnèrent à l’École, tout ce qui, définissant la Femme, définit la marcheuse et la gardeuse d’oies. Si le Symbolisme devait, comme d’aucuns l’ont annoncé, revenir à des concepts aussi simples, à des imaginations aussi naïves, il ne serait ni ce qu’il est, ni ce qu’il sera : — il continuerait tout simplement le classicisme, et alors à quoi bon ?
Sans doute, il apparaît, en un certain sens, comme un retour à la simplicité et à la clarté, — mais ces effets, il les demande au complexe et à l’obscur, au Moi où toutes les idées s’enchevêtrent, où toutes les lumières concourent à ne donner que de la nuit. On est toujours compliqué pour soi-même, on est toujours obscur pour soi-même, et les simplifications et les clarifications de la conscience sont œuvre de génie ; l’Art personnel — et c’est le seul Art — est toujours à peu près incompréhensible. Compris, il cesse d’être de l’art pur pour devenir un motif à de nouvelles expressions d’art.
Mais, si personnel que soit l’Art symboliste, il doit, par un coin, toucher au non-personnel, — ne fût-ce que pour justifier son nom ; et il faut toujours être logique. Il doit s’enquérir de la signification permanente des faits passagers, et tâcher de la fixer, — sans froisser les exigences de sa vision propre, — tel qu’un arbre solide émergeant du fouillis des mouvantes broussailles ; il doit chercher l’éternel dans la diversité momentanée des formes, la Vérité qui demeure dans le Faux qui passe, la Logique pérennelle dans l’Illogisme instantané, — et néanmoins, planter un arbre qui soit si spécial, si unique de ramure, d’écorce, de fleurs et de racines, qu’on le reconnaisse entre tous les arbres comme un arbre dont l’essence n’a ni sœurs ni frères.
Je sais bien que[54] par la définition même de l’Idéalisme, le Permanent lui-même ne peut être conçu que comme personnel, c’est-à-dire comme transitoire, et que ce qu’il y a d’Absolu vraiment est incogniscible et hors d’être formulé en symboles ; ce n’est donc qu’au relatif absolu que vise le Symbolisme, à dire ce qu’il peut y avoir d’éternel dans le personnel.
Cette manière de comprendre l’Art exclut l’artiste médiocre qui ne détient, cela va sans dire, rien d’éternel dans son personnel et qui ne saurait exprimer une idée un peu humaine (ou divine) que par démarquage ; mais cette sorte d’être a régné assez longtemps grâce aux tuteurs qu’on lui tolérait : que son règne finisse (si c’est possible ?) et soyons intolérants.
Pratiquement il importe que le Symbolisme, art libre, acquière dans l’estime générale une valeur qu’on lui a, jusqu’à ce jour, déniée ; il importe qu’à côté des formes connues on tolère des formes inconnues et que de la serre chaude de la Littérature on n’expulse pas les plantes, nées de graines de hasard, ignorées des catalogueurs et des jardiniers. Pour cela nulle concession ne doit être faite ; c’est aux intellects rudimentaires à se développer et non aux larges intelligences à se rétrécir pour permettre à l’œil distrait de parcourir plus facilement une moindre surface.
Et les tuteurs, les règles, les lois, il faut les couper et les hacher et qu’à la place de ces chênes pourris, piqués de trous de vermine, le lierre qui s’accrochait aux troncs s’accroupisse en une ridicule désolation.
L’ART LIBRE ET L’ESTHÉTIQUE INDIVIDUELLE
Les modèles ont, de tout temps, devancé les préceptes. Cette pensée de M. de Laharpe simule un lieu commun, mais seulement peut-être par sa forme démodée et l’étroitesse des termes où elle se base. En un langage plus philosophique, plus général et plus solide, on obtiendrait un aphorisme tel que : « L’Art est antérieur à l’Esthétique », ce qui apparaît non plus un lieu commun, mais une vérité éternelle.
Les Vérités éternelles, — il n’y a de vraie plaisante dialectique qu’à se battre sur leur dos. Elles sont patientes, souffrent les coups maladroits, les insultes, les caresses, et, l’ironie de leurs yeux immuables étant tournée vers le ciel, les protagonistes n’ont pas à rougir ou à trembler sous un regard qui pourrait être médusien.
Les Vérités éternelles, — elles sont de toute morphologie. Il y en a de blondes avec des chairs laiteuses qui nous leurrent de la nubilité d’une prenable vierge ; il y en a qui ont les quatre pieds d’une bête et dont le front angulaire contient, en sa géométrie, toute l’inquiétude humaine ; il y en a dont les ailes, plus larges que les ailes des condors, abritent sous leurs plumes un peuple de pensées…
Celle dont je parle est un des plus modestes Éons ; elle fréquente la Terre et fait plus volontiers son nid syllogistique en tel cabinet d’étude que dans la barbe de Jupiter.
Donc : l’Art est antérieur à l’Esthétique.
Lemme : l’Esthétique doit être une explication et non une théorie de l’Art.
Plusieurs ayant contesté, non l’aphorisme, qui est indiscutable, mais son lemme, qui l’est moins, quelques arguments nouveaux seront peut-être bien accueillis par quelques lecteurs de bonne volonté.
L’essence de l’Art est la liberté. L’Art ne peut admettre aucun code ni même se soumettre à l’obligatoire expression du Beau[55]. Non seulement il se refuse au joug d’une formule passagère, mais il dénie la domination de l’absolu humain, — lequel n’est d’ailleurs que la moyenne des goûts, des jugements, des plaisances de la moyenne humanité. Il peut violenter cet absolu, il peut balafrer la Beauté, — et répondre : « Votre Absolu n’est pas le Mien », et : « Il me plaît de balafrer la Beauté. »
L’Art est libre de toute la liberté de la conscience ; il est son propre juge et son propre esthète ; il est personnel et individuel, comme l’âme, comme l’esprit : et, l’âme libérée de toute obligation qui n’est pas morale, l’esprit libéré de toute obligation qui n’est pas intellectuelle, l’Art est libéré de toute obligation qui n’est pas esthétique. C’est en vain qu’il chercherait le Vrai que l’intelligence seule peut connaître, ou le Moral que la conscience seule distingue ; il est inapte à ces opérations, il ne comprend et ne s’assimile que ce qui est adéquat à son sens unique : le Sens esthétique.
C’est même pour cela qu’il est libre. Il se développe du dehors au dedans, sans préoccupations d’avoir à partager son espace avec d’autoritaires entités ; il se développe et s’enroule sur lui-même, se complique à loisir, multiplie ses fibres, ses feuilles, ses fleurs intérieures ; il se développe et croît dans l’obscurité du Moi, et s’il vient, au jour de l’explosion vitale, à projeter impérieusement ses végétations, elles étonnent comme des conséquences anormales, illogiques, incompréhensibles.
L’individu est anormal : on ne le classe que par les limitations imposées à ses manifestations extérieures ; intérieurement, il est anormal, il est un être dissemblable des êtres qui lui ressemblent le plus. L’Art (que je considère ici comme une des Facultés de l’âme individuelle) est donc, de même que l’individu lui-même, anormal, illogique et incompréhensible.
Or si la différenciation est évidente (ou tout au moins microscopiquement possible à établir) entre tous les individus humains doués de l’âme, — cette différenciation devient bien plus évidente (et incontestablement notoire) entre le petit nombre des individus humains doués d’une âme supérieure. Selon l’échelle de la vie, les membres de tel groupe d’êtres sont dissemblables de plus en plus, à mesure qu’ils se sont davantage perfectionnés : les atômes plasmiques et quasi-mécaniquement oscillants qui composent les primitives colonies animales[56] ne diffèrent pas entre eux ; leur forme est souvent cristallique, rhombes ciliés, polyèdres poilus. En montant, on distingue, à un point donné, le frère du frère, — et enfin, dans l’humanité, les individus identiques sont extrêmement rares et de négligeables exceptions. Doués d’une âme supérieure, les individus sortent du groupe formel ; ils vivent à l’état de mondes uniques ; ils n’obéissent plus qu’aux lois très générales de la gravitation vitale dont Dieu est le centre et le moteur. A ce degré animique, la prédominance de l’Amour fait les grands saints, la prédominance de l’Esprit, les grands philosophes, la prédominance de l’Art, les grands artistes, — et différentes variétés de génies selon que ces prédominances sont absolues ou mélangées.
Donc, si les êtres supérieurs diffèrent radicalement, essentiellement, les uns des autres, la production esthétique des uns différera non moins radicalement, non moins essentiellement de la production esthétique des autres. En conséquence, nulle commune mesure entre deux œuvres d’art, nul jugement de comparaison possible, nulle théorie critique qui puisse les capter dans ses filets, nulle esthétique, qui, applicable à la première de ces œuvres soit encore applicable à la seconde, — nulle règle fabriquée d’avance, sous laquelle puisse se courber ni la première ni la seconde de ces œuvres d’art, ni aucune œuvre d’art[57].
Mais, l’Art étant « anormal, illogique et incompréhensible », on peut tolérer que des gens très intelligents et capables de l’effort d’objectivité, en éclairent un peu — oh ! très peu, — les obscurités et dévoilent au public distrait les secrets de la magique Lanterne. C’est l’esthétique d’après coup, la critique explicative, le commentaire, — et il en faut refondre les principes à chaque artiste nouveau exhibé devant la foule stupide qui n’admet pas que l’on puisse différer de la médiocrité moyenne enseignée par l’État.
C’est aussi, l’Art étant libre dans la limite des organes dont il dispose, la liberté de l’esthétique, l’individuelle, la personnelle esthétique, le droit de juger d’après des règles individuelles et personnelles, au mépris des étalons, des patrons et des parangons.
… Les Vérités éternelles : l’ironie de leurs yeux immuables se tourne vers le ciel…
CELUI QUI NE COMPREND PAS
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Elle dira, lisant ces vers tout remplis d’elle : Quelle est donc cette femme ? — Et ne comprendra pas.
Du Sonnet d’Arvers.
De tous les plaisirs que peut procurer la Littérature, le plus délicat est certainement : « Ne pas être compris ! » Cela vous remet à votre place, dans le bel isolement d’où l’inutile activité vous avait fait sortir : réintégrer la Tour et jouer du violon pour les araignées qui — elles — sont sensibles à la musique.
« Celui qui ne comprend pas » n’est sensible ni à la musique ni à la logique ; il est sourd, mais non muet, car il va clamant partout : « Je ne comprends pas ! » Comme d’autres de leur talent ou de leurs idées, il est fier de son inintelligence et des loques verbales dont il vêt sa nudité spirituelle, — et il s’exhibe, il fait le beau et dès qu’on flatte sa vanité, qui est « Ne pas comprendre », un éventail de plumes de paon lui sort du derrière et sur chaque plume, en guise d’œil, il y a un rond où est écrit : « Moi, je ne comprends pas ! »
Cette faculté fait qu’on l’estime. Il est recherché de ceux qui, ne comprenant pas, ont un peu honte ; son aplomb leur donne du courage et ils se disent les uns aux autres, dès que la roue révélatrice esquisse son orbe : « Voyez, celui-ci, non plus, ne comprend pas, — et pourtant il n’en rougit pas, au contraire ! »
Au contraire : il connaît sa valeur et n’hésite jamais à se mettre en avant. D’ailleurs, sa queue de paon aux précieux ronds est un drapeau commode et de loin visible. Il ne l’a ramassé sur aucun champ de bataille, il ne l’a ni chipé ni conquis : il l’a sorti de son derrière, et quand il le déploie, ce n’est pas pour conduire des ombres à l’assaut de vaines entités.
« Celui qui ne comprend pas » est, en effet, un homme pratique. Doué d’une si belle vertu, il l’exploite rationnellement et s’en fait des rentes. Tous les journaux lui sont ouverts ; sa queue magique force toutes les portes : il gagne ce qu’il veut, rien qu’à écrire — avec de fins sous-entendus : « Je ne comprends pas. »
C’est un accapareur : la « grande Presse » ne lui suffit pas ; il délègue à la « petite » ses lieutenants ; mais ceux-ci, beaucoup plus bornés que le Maître, dépassent souvent la mesure, étalent une stupidité qui jette le décri sur des fonctions pourtant bien honorables et bien lucratives.
Moi, je ne me plains pas ; je rencontre journellement « Ceux qui ne comprennent pas », et ils font ma joie. Je les aime : ils m’incitent à me retirer dans ma vraie vocation : le Silence.
* * *
Il est à supposer, car je ne suis ni inspiré ni visionnaire, que cette figuration de « Celui qui ne comprend pas » m’a été suggérée par telle bévue dont je fus victime :
Oh ! bien peu, — et bien volontiers, si cela doit distraire quelques amateurs ; je m’offre en spectacle : amusez-vous ! Mais vous amuserez-vous jamais autant que moi devant la parade de « Celui qui ne comprend pas » ?
Or, en de précédents articles, j’exposai quelques idées, ou — si l’on veut — quelques fantômes d’idées (mais lumineux, comme il sied à des fantômes, et d’une évidence phosphorescente) touchant l’Art que je désire libre, la rénovation du mot Symbolisme qui pourrait, je le redis, servir de dénomination commune (à l’usage du public lisant) à une dizaine d’écrivains âgés de moins de trente-cinq ans et clairement stimulés vers un but commun, touchant enfin (ou d’abord mais c’est mon α et mon ω) l’Idéalisme dont je tentai, non sans présomption, d’établir la signifiance vraie.
Cette très modeste clameur en trois notes, cette primitive mélodie, si simple qu’un écolier se la serait assimilée instantanément, tomba dans l’oreille de « Celui qui ne comprend pas », celui qui est sourd mais non muet. Il perçut un vague son pareil aux bruissements des peupliers et, glorieux, cria : « Je ne comprends pas ! »
Oserais-je dire que ces syllabes complaisamment et vaniteusement répétées me semblent surérogatoires — et que l’attitude, la démarche, le front et l’œil de « Celui qui ne comprend pas » suffisent à indiquer son essentielle non-intelligence ? Il n’a même pas besoin de sortir et de hochéner sa queue hiéroglyphique ; — d’écrire, encore moins.
Mais il y faut mettre de l’indulgence et surtout il faut savoir que « Celui qui ne comprend pas » a pour clients d’inepticules snobs, incapables, tout seuls, de se hausser à un degré si éminent d’imbécillité cérébrale ; c’est pour eux qu’il écrit, et, comme je l’ai déjà noté, son écriture est fructueuse.
« Celui qui ne comprend pas » est-il méchant ou envieux ? Comme tous les sots, il est méchant et envieux, mais accessoirement, et d’une méchanceté si petite, d’une envie si mesquine, que c’est piqûre de puce. Cela ne fait pas souffrir, cela n’incite ni à la colère, ni à la vengeance, c’est agaçant et voilà tout. Agaçant, et inévitable, l’omnibus de la littérature étant, comme les autres, infesté de parasites.
« Celui qui ne comprend pas » est donc inoffensif. Même ses morsurettes parfois sont des chatouilles ; on rit, cela décongestionne le cerveau, c’est salutaire, — et si ensuite on écrase la bestiole, avec quelle pitié !
« Celui qui ne comprend pas » est donc surtout passif, et négatif ; il est celui qui « ne… pas » ; la borne qui ne remue pas, le pavé qui ne se révolte pas, etc… Passive, sa faculté d’incompréhension est illimitée et toujours égale à elle-même ; négative, elle se façonne, elle se modèle comme cire, sur le sujet qu’il faut « ne pas comprendre », et spécialement elle excelle en les questions abstraites comme à peu près les « gardes » de la chanson :
Ils nous parlent de la gloire, Nous qui n’y comprenons rien ; Mais s’ils nous parlaient de boire, Tous les gardes, ils le savent bien.
« Ne pas comprendre » l’idée pure, et « ne pas comprendre » l’idée désintéressée, invendable et immonayable, c’est le triomphe de l’homme à la queue magique. Pour lui, et pour les intellects rudimentaires, l’idée ne se perçoit que concrète et figurée. Donnez-lui des explications ; dites-lui que la littérature est un mode d’activité ; que le génie est une réalisation ; que la poésie est une floraison d’âme ; que le symbolisme est l’expression esthétique de l’idéalisme ; que la musique est la langue de l’inconscient, etc. ; dites-lui tout cela et commentez vos dires, — il répondra (n’ayant perçu que de vagues sons, pareils aux plaintes des mélèzes) en ouvrant à vos paroles une bouche souriante et satisfaite.
Voilà pourquoi « celui qui ne comprend pas » engendre autour de lui — et jusqu’aux confins du monde connu — tant de jovialité ; c’est le jeu des propos interrompus, du coq-à-l’âne, — innocentes distractions, plaisirs quasi champêtres, plaisirs les plus délicats.
« N’être pas compris », cela vous remet à votre place : réintégrer la Tour et jouer du violon pour les araignées !
— Et quant à moi, me retirer dans ma vraie vocation : le Silence.
L’IVRESSE VERBALE
Les mots m’ont donné peut-être de plus nombreuses joies que les idées, et de plus décisives ; — joies prosternantes parfois, comme d’un Boër qui, paissant ses moutons, trouverait une émeraude pointant son sourire vert dans les rocailles du sol ; — joies aussi d’émotion enfantine, de fillette qui fait joujou avec les diamants de sa mère, d’un fol qui se grise au son des ferlins clos en son hochet : — car le mot n’est qu’un mot ; je le sais, et que l’idée n’est qu’une image.
Ce rien, le mot, est pourtant le substratum de toute pensée ; il en est la nécessité ; il en est aussi la forme, et la couleur, et l’odeur ; il en est le véhicule : et bai ou rubican, isabelle ou aubère, pie ou rouan, ardoise ou jayet, doré ou vineux, cerise ou mille-fleurs, zèbre ou zain, le front étoilé ou listé, peint de tigrures ou de balzanes, de marbrures ou de neigeures, — le mot est le dada qu’enfourche la pensée.
Mais ce n’est pas pour cela que j’aime les mots : je les aime en eux-mêmes, pour leur esthétique personnelle, dont la rareté est un des éléments ; la sonorité en est un autre. Le mot a encore une forme déterminée par les consonnes ; un parfum, mais difficilement perçu, vu l’infirmité de nos sens imaginatifs.
Si complexe que soit l’impression que donne un mot, elle est subie néanmoins en bloc, et il en est des vains vocables comme des vaines femmes, ils plaisent ou déplaisent : le pourquoi ne se trouve qu’au retour à l’état d’indifférence.
Des mots exquis peuvent signifier des choses laides et sales, ce qui prouve bien que leur charme est indépendant du sens que le hasard et l’articulation leur ont départis. Amaurose : cela ne semble-t-il pas, tout d’abord, un mot d’amour ? Et quel poète, en même temps que les lauroses et les lorioses, ne voudrait cueillir pour ses vers les couperoses et les madaroses ?
Savoir la signification des mots est souvent attristant : la pompe des sedors s’éteint sous l’eau où on les traîne, et les erminettes fraîches comme des joues de petite fille s’ébrèchent en les entailles, et se rouillent de la sueur du charpentier.
Aussi les mots que j’adore et que je collectionne comme des joyaux sont ceux dont le sens m’est fermé, ou presque, les mots imprécis, les syllabes de rêve, les marjolaines et les milloraines, fleurs jamais vues, fuyantes fées qui ne hantent que les chansons de nourrice.
O princesse d’antan glorifiée de menu-vair, est-ce d’émaux ou de fourrures, et voulut-on alléguer votre robe ou votre blason ?
Si la jaune chélidoine a fleuri, en est-elle moins la pierre des philtres et des surprises ?
Quelles réalités me donneront les saveurs que je rêve à ce fruit de l’Inde et des songes, le myrobolan, — ou les couleurs royales dont je pare l’omphax, en ses lointaines gloires ?
Quelle musique est comparable à la sonorité pure des mots obscurs, ô cyclamor ? Et quelle odeur à tes émanations vierges, ô sanguisorbe ?
LE PARACLET DES POÈTES
Il y a encore des hérésies et, sur le trouble océan des indifférences spirituelles, quelques nacelles où des sectaires, plutôt doux, fébriles tout au plus, se laissent bercer par le flot en rêvant de rénovations religieuses.
L’une de ces sectes attend le Paraclet, c’est-à-dire le Messie des derniers jours, l’homme divin en qui s’incarnera l’Esprit Saint, comme en Jésus de Nazareth s’incarna le Fils : ces temps advenus, une joie s’épandra au-dessus du monde et descendra dans tous les cœurs ; ce sera le règne tant espéré de la Justice et de la Bonté, de l’Amour et de l’Intelligence, — de l’Esprit, en un mot, lequel est tout cela et bien plus encore puisqu’il est la Spiritualité la plus parfaite.
Une telle hérésie n’est pas neuve : elle commença de se manifester peu de temps après l’Ascension du Christ et fut propagée par des hommes simples, étonnés de ce qu’après la purification du monde par le Fils le monde, cependant, ne fût guère devenu plus habitable.
Les siècles s’en allèrent, et il y avait toujours des Paraclétistes occupés à regarder si un signe n’allait pas paraître au ciel, annonçant la naissance du Roi juste ; ils en virent parfois, des signes, mais faux, ce qui ne les décourageait pas. Ils ne cessèrent de crier, ces crédules charmants, et ils crient encore :
« Il va venir ! il vient ! le règne va s’inaugurer ! Les temps sont proches ! » Les événements qui n’arrivent jamais ont toujours été prédits avec les mêmes formules.
Les clameurs des Paraclétistes, je les ai entendues, — mais il ne s’agissait ni de religion, ni de rénovation spirituelle : il s’agissait de littérature.
Il y a, parmi les écrivains, un groupe de naïfs entêtés, lesquels, fermant obstinément leurs yeux au présent, regardent, eux aussi, dans l’avenir, guettant la survenance du Génie.
Le Génie, pour eux, est l’homme qui viendra sûrement, prochainement, afin d’exprimer très haut les idées — bien que contradictoires — du groupe, et de revêtir d’une forme imposante les imprécises imaginations de ces orphelins. Ce Génie, en effet, sera comme leur père, leur tuteur, leur guide, leur accoucheur, leur Socrate, et il les soutiendra de sa force et de son amour dans les labeurs de l’enfantement, qu’ils redoutent — mais qu’ils ne connaîtront jamais.
Quant au Paraclet, quant au Génie, il viendra peut-être — et ceux qui l’auront appelé le plus souvent seront les premiers à le nier et à railler sa providentielle mission.
Il viendra, ce Génie, car il est déjà venu, et beaucoup de ceux qui l’attendent encore l’ont connu et l’ont méconnu ; à sa mort quelques-uns se convertirent ; d’autres s’endurcirent dans leur crime d’espérer en vain.
O Paraclétistes, regardez donc autour de vous, parmi vous : il est peut-être là ; il est toujours là. Il y en a toujours un, il y en a souvent plusieurs, l’Esprit est multiforme.
Prenez garde de l’avoir laissé passer inconnu, pauvre et blessé ; prenez garde de l’avoir flagellé ; prenez garde de le crucifier ; prenez garde de n’être que des Gentils et des Philistins.