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Le chemin de velours; Nouvelles dissociations d'idées

QUATRIÈME PARTIE ANALYSES ET FRAGMENTS

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LE DERNIER DES SAINTS PSYCHOLOGIE D’UN HOMME DE DIEU

Au sor, quant il s’aloit couchier, En sa cote, sanz despoillier, Et sanz plus de dras, se gisoit. Une pierre a son chief metoit Ou .j. fut, en leu d’orelier. Il n’avoit pas à son couchier Iiij. serjanz qu’el dechauçassent, Et qui son lit li atornassent De linciaux ne de covertor. Avec li portoit son ator.

(Ancienne Chronique, XIIIe siècle.)

Quand un homme de génie se trompe, disait Barbey d’Aurevilly, il se trompe plus complètement qu’un autre, il se trompe absolument, il va jusqu’au bout de l’erreur, et ses absurdités sont des absurdités de génie. Il y eut un saint qui était la symbolisation de la niaiserie, l’idéalisation de tout ce qu’il y a d’abject dans les superstitieux lobes des cervelles déliquescentes et dévotes. En le canonisant, l’Église semblait avoir consacré la haine de l’Esprit et tenté, par l’apothéose de la bassesse, de justifier sa propre humilité intellectuelle. La glorification de ce curé paterne et bénin affirmait un tel mépris de la grandeur, une telle tendresse pour l’infime, pour le laid et pour le sale qu’elle en devenait, du coup, l’œuvre définitive et suprême de la dégénérescence religieuse, — et, après cela, de tristes fidèles s’étaient dit que la religion n’est plus qu’un souvenir historique, qu’elle gît dans les vieux légendaires, dans les Heures à images, dans la Patrologie, dans quelques architectures, dans quelques pierres taillées, dans quelques têtes de jadis, peintes sur fond d’or. Héros élu par l’Intelligence, insulte permanente à la Sagesse, il s’appelait Lepou, et ses prénoms, Jésus-Marie-Joseph, inauguraient en sa personne la Trinité nouvelle qui a remplacé celle du Credo ; Papa, Maman et le Petit, — abstraction la plus haute à laquelle puisse désormais s’élever le matérialisme animal des catholiques.

Il fut curé, et, dès qu’il le fut, imagina de se soumettre à des pénitences dont la médiocrité fait pitié, lorsqu’on se remémore l’héroïsme de la mère Passidée de Sienne, de Henri Suso ou de Dominique l’Encuirassé. Se nourrir de lait et de pommes de terre froides, ne jamais se laver, ne jamais changer de linge, telle fut sa règle : il donnait des puces comme un chien.

Cependant, la stupidité populaire se fit admirative. La plèbe, pour qui la joie suprême est la mangeaille, s’étonna d’une abstinence volontaire et, point répugnée par la sordidité, elle vint, regarda, flaira, fut charmée.

Peu à peu, sa clientèle s’élargit, accapara toute la dévotion élégante des environs. Des gens arrivaient, incrédules, tout à coup apercevaient autour de sa tête le halo d’une auréole. Les femmes se jetaient sur lui, le consultant sur leurs affaires, leurs migraines, l’avenir de leur dernier-né. Jamais à court, il répondait, prophétisait comme les almanachs, au petit bonheur, émettant des prédictions de cette force : « Vous réussirez, mais il y aura bien des obstacles à vaincre, bien des tourments à subir » ; ou bien : « Ne craignez rien, tout finira selon vos désirs. » Un paysan vint de soixante lieues, à cheval, lui demander « s’il n’y avait pas une somme d’argent de cachée dans la maison de son père, qui venait de mourir ». Une dame lui écrivait : « Mon mari est à toute extrémité. Sauvez-le, et il y a dix mille francs pour votre église. » Il ne décourageait personne et, faisant profession de tout savoir, dévoilait sans hésitation la dernière pensée de gens morts qu’il n’avait jamais connus, disait à une veuve inquiète : « Non, madame, Monsieur votre mari n’est pas en enfer. »

Il en arriva à ne pouvoir parler, sans pleurer, de Dieu qu’il appelait : « Mon bon Père ! » Sa niaiserie dépréciait jusqu’à l’Eucharistie : « Quand on a communié, l’âme se roule dans le baume de l’amour comme l’abeille dans les fleurs » ; et encore : « Communier, c’est prendre un bain d’amour. » De vieilles femmes s’extasiant sur la richesse des chapes d’or qu’on lui avait offertes, il répondit : « Oh ! c’est bien plus beau au ciel ! » Il n’eut, en toute sa vie, qu’un mot d’une noble humilité, répliquant à un sot qui l’appelait saint : « Moi, je ne suis qu’une charogne. »

C’était la curiosité locale, la richesse et la fierté du pays : on le vénérait à l’égal d’une source guérisseuse, car il faisait des miracles, épargnait aux gens des frais de médecin. Il suffisait, pour être libéré de plusieurs maux, tels que la paralysie et l’épilepsie, de toucher sa soutane ou son surplis. Une dame lui vola son chapeau, le remplaçant par un neuf, mais sans se préoccuper s’il convenait au genre de cône qui formait sa tête. Un marchand d’objets pieux déroba un de ses mouchoirs, le débita par petits carrés, tels que des reliques, mais garda la marque afin de pouvoir authentiquer indéfiniment d’autres mouchoirs sales, d’autres minuscules fragments de linge puce.

Son portrait se voyait partout, aux devantures des épiceries comme des cabarets : sur l’un, il avait l’air d’un vieillard coléreux et dyspepsique ; sur d’autres, une bouche énorme et lippue étalait le sourire d’une brute contente ; ou bien, c’était la face inquiétante d’un fou radieux ; ou bien encore, une tête de cadavre à longs cheveux pleureurs, avec des yeux caves orientés vers le zénith.

On vendait à foison sa biographie : par M. X., avocat à la cour impériale de N. ; par M. Z., auteur de plusieurs ouvrages d’éducation ; par M. B., licencié ès-lettres ; par M. D., membre de l’Université : et tous ces opuscules étaient semi-anonymes, les auteurs désirant concilier les exigences de leur foi avec la sécurité de leur position sociale. La notice de M. D. se débita à quatre cent mille exemplaires ; lorsqu’on en acquérait dix d’un coup, on avait droit à une « prime d’honneur », une belle image dentelée, la tête de cadavre à longs cheveux pleureurs. L’ouvrage était précédé d’une épître dédicatoire à N.-S. Jésus-Christ, finissant ainsi : « De votre suprême Majesté, — par l’entremise de votre si digne mère — le dernier des serviteurs. » Mme de C***, « auteur de diverses poésies », fit imprimer un poème où elle célébrait « son esprit dégagé des voluptés mondaines », comparait le vieil halluciné à « un météore égaré sur la terre, — descendu pour planter sa tente dans ces lieux ». Comme conclusion l’auteur se plaignait que la sainte poésie, cette fleur du premier Éden, « périt sous l’étau de la faim ».

Pour que toutes les tristesses fussent accumulées en cette dégradante histoire, le gouvernement impérial le décora « pour honorer la sainteté de sa vie », ce qui fut l’occasion à un ecclésiastique de rédiger une nouvelle biographie intitulée : « Vie du curé d’Ars, surnommé le Saint, membre de la légion d’honneur. » Le pauvre homme, pour stupide qu’il fût, ne méritait pas cette insulte ; il la reçut avec l’étonnement un peu chagrin de ces bonnes sœurs d’hôpitaux auxquelles les hommes d’État modernes attribuent des âmes puériles et vénales, des âmes de sous-officiers vaniteux.

De vastes pèlerinages s’organisaient. L’administration fit tracer une route nouvelle et spéciale : en une seule année les omnibus du chemin de fer transportèrent à Ars plus de quatre-vingt mille voyageurs, sans compter les gens du pays qui venaient à pied ou dans leur voiture. Des familles se mettaient en marche, mues par un ressort intérieur, sans trop savoir pourquoi, abandonnant pour des semaines leur maison, leurs travaux, leurs cultures, retrouvant, au retour, toutes économies mangées, la gêne et quelquefois la ruine, si vite tombée sur les malaisés, n’ayant acquis rien qu’une absolution hâtive et presque douteuse, — mais ils avaient vu le Saint, ils avaient baisé les marches de l’autel où il disait la messe, les pavés où il traînait la boue de ses souliers et c’était un grand réconfort pour ces âmes simples et crédules. La foi de ces gens auréolait leur sottise. Ils venaient vers la Délivrance, comme un troupeau d’esclaves, certains de trouver là la libération de leurs chairs rongées par le mal, de leurs âmes avilies par l’Ennemi, de leurs cœurs saignants des illusions que l’expérience en avait arrachées.

Les pèlerins pauvres campaient dans le cimetière, couchaient sur les tombes ; et, dans les promiscuités nocturnes, ivres d’encens, de sueur et de bruit, ces pénitents naïfs commettaient la moitié des péchés dont ils se confessaient le lendemain.

Les riches s’ingéniaient à acheter leur grâce par des excès de bassesses. On vit un officier, admis dans la chambre de l’homme de Dieu, s’agenouiller devant lui, baiser la putréfaction de ses pieds, se vautrer dans l’ordure amassée vers les coins, se frotter la figure avec le drap du lit, gratter sur le pavé la sainte crasse, la respirer avec délices, l’enfermer en un sachet.

A l’église, la cohue était violente, on se disputait, souvent avec des cris et des coups, les places autour du confessionnal : alors des marchands de billets s’établirent, recrutèrent un personnel de sans-le-sou qui se tenait là en permanence, ne cédant son tour aux robes de soie et aux redingotes que moyennant le petit carton acheté d’avance au cabaret. Certaines nuits, car les confessions commençaient à une heure du matin, ces parts de joies atteignirent un louis, et les familles opulentes, tout en criant au vol, versaient entre les mains des camelots les sommes requises par ces gardiens des portes du Paradis. Et rien n’était plus affligeant que le spectacle de ces lâches chrétiens venant mendier la protection d’un pauvre volontaire, croyant expier, tout d’un coup, au contact de ce misérable, leurs injustes jouissances, et, incapables de travailler eux-mêmes pour le ciel, exigeant du favori de la grâce l’immédiat partage de ses mérites et de ses bénédictions.

Cependant, le sanctuaire d’Ars eût été d’une incomplète abjection si l’on n’y eût vénéré non pas seulement un saint pitoyable, mais encore d’inauthentiques reliques.

Cette martyre qu’un faussaire inventa par esprit de lucre, afin de vendre de quelconques ossements puisés dans ces catacombes de Rome, où, sous la domination chrétienne, se firent à leur tour ensevelir les derniers païens, sainte Philomène régnait, presque l’égale du curé, dans la petite église vouée à tous les puérils sacrilèges. Elle reposait en une châsse gothique, une petite cathédrale en cuivre : on la voyait sous le vitrage, pareille aux poupées de cire des exhibitions physiologiques, couchée sur un coussin de velours rouge, vêtue de l’innocence d’une robe d’argent, — et plus d’un pèlerin s’étonnait de la bonne conservation de ce corps, adorant le Tout-Puissant qui préserve ainsi de la corruption la chair de ses martyrs. Des broderies symbolisaient les vertus de Philomène et la chlamyde d’or qui vêtait ses épaules était le signe de sa gloire éternelle ; une agrafe en diamant faux maintenait la ceinture au-dessus des reins purs, disant l’infrangible chasteté de la vierge.

Le curé d’Ars manifestait pour Philomène une tendresse un peu gâteuse. Il l’appelait « sa chère petite sainte », ou bien « la sainte entêtée », celle qui, à la cour du Paradis, là-haut, dans les coulisses du concert céleste, persécutait Dieu le Père jusqu’à l’obtention des faveurs les plus folles et les plus imméritées. « Priez, disait-il, priez et si vous n’êtes pas exaucés, menacez-la de dire partout que vous l’avez priée en vain ; elle est très sensible à de tels reproches, la sainte entêtée, et elle tient à conserver sa réputation. » C’était aussi la sainte irascible, car elle avait frappé de cécité un ecclésiastique qui la contrariait ; et aussi la sainte morte-vivante, car elle changeait de position dans sa châsse, s’asseyait, se mettait sur le côté, souriait, s’éventait avec ses palmes de martyre : il fut constaté que d’une année à l’autre ses cheveux avaient poussé notablement.

Une confrérie se forma pour exploiter le crédit de la sainte entêtée. Pour des sommes variant de cinq cents à deux mille francs, on acquérait les titres de fondateur, fondateur principal, fondateur insigne ; en dessous de ce tarif, on avait droit aux appellations minimes de donateur ou de zélateur ; au-dessus, le brevet de bienfaiteur était décerné ; on vous offrait par-dessus le marché l’inscription de votre nom sur une plaque de marbre « et au Livre des Élus » ; enfin le portrait « à l’huile » de tout bienfaiteur était suspendu dans la salle de réunion du Conseil.

Une image portait au verso cet alléchant prospectus. Paysage : à gauche, un arbre à feuilles de marronnier ; à droite, un olivier ; au fond, une colline lépreuse ; sur le devant, de l’herbe où étaient semés un croc, une araignée de fer, un fouet, un sabre japonais, un ciboire en forme de sucrier empire. La sainte était debout, couronnée de fleurs, très décolletée, habillée d’une chemise bleue, froncée au col et à la ceinture, terminée par une frange d’or, bordée et galonnée de croix pattées. D’une main, elle tenait une flèche, de l’autre une poignée de lys ; sur un manteau de cour éployé, ses cheveux tombaient dénoués, — et elle assumait, sous ce costume de féerie, un air épanoui et naïf.

Les deux grandes spécialités de la thaumaturge étaient : pour l’âme, la possession démoniaque ; pour le corps, les maladies secrètes. Tout miracle lui était possible, mais dans ces deux ordres de misères, la guérison était certaine, « à moins de mauvaises dispositions » de la part de l’implorant. On l’invoquait encore avec une presque absolue sécurité contre la stérilité, à condition toutefois de la promesse formelle que le produit du coït bénit portât, mâle ou fille, le nom de Philomène. O jeune vierge devenue un adjuvant d’alcôve !

Philomène était la consolation du curé d’Ars et Grappin son tourment. Délégué par l’enfer pour tenter et affliger le saint, ce démon, pendant vingt ans, obséda ses courtes nuits. Il prenait la forme d’un coussin très doux, tel que de ouate, et quand la tête s’y enfonçait, il en sortait un plaintif gémissement : c’était comme un écrasement de ventre de femme. Des souffleries se faisaient entendre pareilles aux renâclements d’un taureau exaspéré ; un galop de cheval secouait les planchers ; un troupeau de moutons piétinait dans le grenier ; des voix criaient en des langues inconnues ; de petites bêtes incessamment couraient le long de sa figure ; sa discipline se tordait sur la table comme un serpent.

« Nourrissez-vous mieux, lui disaient des confrères, dormez cinq ou six heures : c’est le moyen d’en finir avec toutes ces diableries. » Mais lui répondait par la parole de Bossuet, en son sermon sur les démons : « Le jeûne fortifie et engraisse l’âme. »

Parfois Grappin venait en chef de bande et quinze diables se mettaient à imiter dans sa chambre le bruit de la mailloche d’un cercleur de tonneaux sur le fût vide et retentissant. Ensuite ils reniflaient avec fureur, projetaient sur le lit par leurs naseaux du sable et du gravier, sortaient en contrefaisant les grognements du porc, les hurlements du loup, les jappements du chien.

Ingénieux, Grappin variait son supplice des insupportables bruits : il fendait du bois, rabotait des planches, battait du tambour, puis criait : « Viens donc, curé, j’ai une place pour toi ! » Une nuit, il y eut entre les deux ennemis une terrible lutte, et au matin on trouva le saint victorieux, mais évanoui, cruellement brûlé et mordu, à moitié enfoncé sous sa paillasse retournée.

Ces persécutions le crucifiaient et le tuaient. Le moment arriva, vers la soixantaine, où il dut restreindre l’activité de sa vie, et enfin tout travail lui devint impossible. Quand il garda la chambre, ce fut bref. Il mourut sans agonie, en disant à une dame qui voulait chasser avec un éventail les mouches qui lui couvraient la figure : « Non, laissez-moi avec les mouches. »

Quelques jours auparavant, il avait proféré : « Quand tout serait fini à la mort, une vie d’amour, ce serait encore un bonheur au-dessus des forces humaines. »

Et ce mot ingénu suffit pour consumer, comme une flamme invincible, toute la Niaiserie, toute la Bassesse, toute l’Abjection, toute la Honte, toute la Turpitude, toute la bêtise ; — et l’on se prend à trembler devant ce vieux somnambule qui, au fond de sa réelle stupidité, aima l’Infini, qui adora le Mystère, qui s’identifia avec la Cause, — et l’on se demande avec terreur si les plus humbles intelligences ne sont pas les privilégiées de l’Esprit, — et si le dernier des Saints n’est pas le premier des Hommes !

1894.

LA JEUNE FILLE D’AUJOURD’HUI

Παρθένος, puella, virgo, pulcella, pucelle, demoiselle, fille, jeune fille, et tous les noms de cet état en toutes les langues vieilles ou neuves : une idée commune et exclusive permet de les traduire l’un par l’autre ; mais la traduction, vraie pour le fond de l’idée, serait fausse pour l’aspect que prend cette idée selon les civilisations et leurs moments. Présentement, une femme de condition moyenne passe à l’état de jeune fille le tiers de sa vie sexuelle et quelques-unes des années le mieux faites pour l’amour, souvent presque toutes. Une fille qui se marie à vingt-huit ans a passé quatorze ans à ne pas vivre, car, hors de l’amour, il n’y a point de vie pour la femme. Ce délai entre la fin de l’éducation et le mariage était fort écourté sous l’ancien régime ; parfois nul. La fillette devenait femme sans avoir été jeune fille. Une pénible transition lui était épargnée ; car, cela est certain, pour la plupart des jeunes filles, leur état est un supplice dès qu’il se prolonge.

Il y eut cependant des jeunes filles jadis, et même au XVIIIe siècle. Toutes ne se mariaient pas au lendemain de leur nubilité, arrachées du couvent pour cette nouvelle communion où se confirme la première. On en voit passer quelques-unes dans les comédies, les romans, les mémoires ; mais leur caractère se distingue mal de celui des jeunes femmes. Elles n’ont jamais de pruderie, et parfois très peu de retenue. Dès qu’elles sont admises dans le monde, elles en vivent la vie ; on n’a souci de leur cacher ni les intrigues, ni les fugues, ni les plaisirs ; elles sont des convives qui attendent qu’on les serve, sans impatience, étant sûres d’être servies. Celles que l’on oublierait se serviraient elles-mêmes, et presque personne n’en serait surpris. A la veille de la Révolution, en ces années de paradis dont la douceur fit paraître plus cruels les premiers jours sombres, la virginité n’est pas d’un grand prix ; il y a un désir universel de céder à la nature. Aujourd’hui, un Casanova ne vaincrait que des femmes ou des filles ; la jeune fille lui échapperait. Il en mit à mal un grand nombre, et cela seul, précise coïncidence avec les mœurs du temps, affirmerait la véracité de ses admirables et délicieux mémoires. Un témoin de l’étage inférieur, Restif de la Bretonne, confirme cette facilité de la jeune fille du XVIIIe siècle. Elle se donne par sentiment et acquiert très vite le goût précieux de la sensualité, car tout ce qui l’entoure, mœurs, art, littérature, la pousse à une vie païenne, mais relevée d’un peu de rêverie. La jeune fille de Laclos est d’un monde qui touche à la cour ; elle diffère à peine de celle de Casanova et de celle de Restif.

A ce moment-là, il est bien évident que l’éducation ne dispose d’aucun moyen sérieux pour tenir la jeune fille. De là les mariages précoces. Les parents sont heureux d’être délivrés de leur responsabilité et les maris, sans illusions sur l’avenir, épousent une fillette pour s’assurer du moins un ou deux enfants légitimes. Cette pratique, en sauvegardant la partie essentielle des droits de l’homme, respectait autant qu’il se peut la liberté de la femme. On ne la laissait pas libre, ou bien rarement, de choisir son mari ; mais elle choisissait son amant, et à un âge où c’est un pur plaisir d’amour bien plus encore qu’une nécessité sexuelle. A vingt-deux ou vingt-trois ans, la femme du XVIIIe siècle avait épuisé ses devoirs naturels. Elle avait des enfants, souvent quatre ou cinq ; que lui demander de plus ? Son mari, fatigué d’elle, la laissait, lasse de lui, avec l’espoir de quinze ou vingt ans de vie amoureuse. A l’âge où une jeune fille d’aujourd’hui s’épuise à des études stériles, et pires, abêtissantes, la femme de jadis était en pleine floraison de maternité. En province et en des milieux sévères, cette floraison se continuait fort longtemps, ne laissant place à des plaisirs extérieurs ni pour la femme, ni peut-être pour le mari. On obtenait ainsi ces familles patriarcales dont l’idée nous effraie, et très justement, car l’état social n’en permet plus l’épanouissement. Des provinces, jusqu’aux premières années de ce siècle, gardèrent la tradition des unions précoces. J’ai connu dans mon enfance Mme de L… mariée à quatorze ans et Mme de M… mariée à quinze. L’une avait eu beaucoup d’enfants ; l’autre deux seulement. Ni l’une ni l’autre ne se souvenaient d’avoir été jeunes filles et elles considéraient avec une pitié tendre leurs petites filles qui, à vingt ans passés, rougissaient aux histoires galantes qu’elles contaient sans scrupule. Il n’y avait pas eu pour elles d’interrègne entre la vie des saints et les romans à la mode ; elles avaient passé, d’un saut, de la poupée au mari, de la puérilité à la maternité. Elles avaient eu la pudeur des jeunes femmes ; la pudeur des jeunes filles était pour elles tout à fait énigmatique.

En résumé, il y eut des jeunes filles au XVIIIe siècle, et avant, et toujours. Il n’y eut pas « la jeune fille ». La jeune fille est une création du siècle dernier. Elle est née tout naturellement des mariages tardifs, comme les mariages tardifs sont nés de la suppression des situations héréditaires. La naissance de cette nouvelle unité sociale se marquerait, si on voulait bien la rechercher, à quelques années près. Les Lettres à Émilie sur la mythologie, de Demoustier, sont de 1798 ; les Contes à ma fille, de Bouilly, sont de 1809. Le premier de ces livres est destiné aux jeunes filles, à celles du XVIIIe siècle, à celles qui sont sensibles, qui parlent de l’amour et peut-être sans ignorance ; il ne convient pas à « la jeune fille ». Demoustiers prépare à la volupté ; Bouilly prépare au devoir ; il s’adresse à un être nouveau : « la jeune fille. » Vers cette date, les livres abondent dans le goût de ceux de Bouilly, qui est un mélange affreux de raison et de sentimentalisme. Des femmes, dont la Genlis est le type, travaillent pour la créature nouvelle, pour la vierge qui doit passer cinq ou six ans dans le monde à un âge où naturellement elle ne pense qu’à l’amour. Il faut tromper cette tendance, la dévier vers l’étude, vers la sentimentalité pieuse, vers le rêve éthéré. Tout sera bon qui détournera la jeune fille de l’amour, qui lui enseignera la résignation, la modestie, l’obéissance, le sentiment du devoir et une quantité innombrable de vertus dont la plupart ne sont que des paralogismes ou un assemblage de syllabes sans aucun sens appréciable.

Comment cette littérature a fructifié, on le sait. Le livre pour la jeune fille est l’objet d’un commerce important, encouragé annuellement par l’Académie et plusieurs autres sociétés de bienfaisance. C’est pour la jeune fille que l’on a traduit le triste roman des Comming et des Wood ; pour elle que l’on a transformé en manuel de morale les anciennes anthologies ; pour elle que les journaux et les revues qui veulent être « oubliés sur la table du salon » travestissent la vie en une répugnante berquinade ; pour elle que l’on a poursuivi Madame Bovary, et pour elle que l’on fait le silence sur des écrivains français qui n’ont pas montré une convenable réserve sur l’article des mœurs ; pour elle que l’on a ôté leurs poches aux robes des femmes (ceci est regardé comme une grande conquête par les dames pieuses qui ont lu en cachette les « Mémoires du comte Grammont ») ; pour elles que les théâtres subventionnés châtrent Shakespeare ; pour elle que l’on a fait du siècle de Louis XIV une époque de vertu et de dignité morale ; pour elle que se sont affadis l’art et la littérature et que l’homme a été blessé dans la première des libertés, la liberté des mœurs.

Si la jeune fille ne nous a pas fait plus de mal, tout le mal qu’elle a fait dans les pays protestants, c’est que la France comme l’Italie, étant de tradition païenne, une scission s’est produite dans notre littérature. Avec Gautier, Flaubert, dans le roman, avec Baudelaire dans la poésie, une littérature nouvelle s’est créée — qui ne tient plus compte de la jeune fille, ni de la famille dont elle est devenue l’âme et le centre. La littérature pouvait évoluer avec une aise suffisante si on ne lui avait demandé que de ménager les pudeurs de la femme ; mais on la pria de respecter la pudeur des vierges. Voilà l’origine de la révolte, et le prétexte de la préface de Mademoiselle de Maupin, qui est un des plus beaux morceaux de la libre littérature française. Parfois, depuis trente ans, la littérature « littéraire » a côtoyé la littérature licencieuse. C’est que l’écrivain se croit le droit de tout dire qui n’a plus qu’un public d’hommes. Ceux que la jeune fille a exclus de la « table du salon » (où je ne vis jamais, moi, que des fleurs, des cartes ou des bibelots) n’ont plus songé aux mains des jeunes femmes. D’aucunes se brûlèrent à cet enfer ; d’autres y trouvèrent un rafraîchissement. Il y a des jeunes femmes fort honnêtes dans le public de la littérature sensuelle ; il y a même des jeunes filles. Les unes et les autres ont préféré de la bonne littérature qui choque un peu leur cœur à de la mauvaise qui, satisfaisant leur sensibilité, souillerait leur intelligence. L’esprit aussi a sa pudeur.

Ces femmes courageuses sont rares. La plupart, engagées à choisir entre une œuvre moralisante, donc médiocre, et une œuvre belle, mais trop libre, n’ont pas voulu choisir. Le séjour de la jeune fille dans la famille en a chassé tous les livres. On ne lit plus en France. Non qu’il se publie moins de livres ou qu’il y ait un public moins disposé à lire ; mais il y a un désaccord profond entre les livres et ceux qui pourraient se plaire aux longues lectures. On s’est accoutumé, assez facilement, à d’autres activités, et même à l’ennui. La province s’ennuie, parce que M. Ohnet est stupide et M. Paul Adam immoral. La province voudrait un genre moyen et honorable où le génie de Balzac s’allierait à la candeur de Fénelon. Nourries de cette idée que le talent est une faveur de la divine providence, les familles chrétiennes attendent la venue de l’homme qui n’abusera pas, pour de vaines prouesses littéraires, des dons que Dieu lui aura départis, dans sa bonté.

Toutes les familles sont chrétiennes, même celles qui le nient à haute voix. Voyez M. Jaurès, dont on ne peut arriver à savoir si la fille est élevée au Sacré-Cœur ou au lycée Molière. Que de prudence en ces asiles de la Virginité ! Ni l’un n’a osé dire : je l’ai ! Ni l’autre : je ne l’ai pas. Les asiles attendent leur proie et la pension, qui se paie par trimestre, et d’avance. Mais qu’importe ! Pour une forte éducation chrétienne, pascalienne, évangélique, j’aurais plus de confiance peut-être au lycée Molière qu’au Sacré-Cœur. Il y a bien du paganisme et de la volupté mystique chez les religieuses vouées à l’amour de Jésus. Ce sont leurs mains pieuses et pures qui ont pétri le cœur des grandes amoureuses. La première communion est un mariage blanc, une préparation lointaine au sacrifice nuptial. Dans toutes les familles, quel que soit le degré de la foi, la morale est la même, parce que la jeune fille est là, toujours la même, morale vivante et gardienne aux grands yeux clairs. Dès qu’elle entre, un pacte muet s’établit entre la vierge et le milieu où elle respire. A défaut d’air pur, on lui fait respirer une douce atmosphère d’hypocrisie. Il est convenu qu’elle ne sait rien. Ce qu’on appelait le plaisir, quand elle n’était pas là, devient le mal. La jeune fille ignore le mal. Elle est un ange. Mais un ange terrestre et fragile qui peut se casser les ailes. On en a vu des exemples. A cette idée, il y a des frissons, et les voiles s’épaississent, car un ange qui s’est cassé les ailes n’a plus aucune valeur.

Tout ce que l’on dénomme chez la jeune fille : vertu, candeur, innocence, ignorance, modestie, pudeur, obéissance, timidité, piété, tous ces mots, dont presque aucun ne conviendrait à une jeune femme, ne sont que des euphémismes. Ils permettent de ne pas prononcer celui qui affirme trop brutalement l’idée nette d’intégrité corporelle. La jeune fille, qui crée la famille, est une création de l’homme, du mâle. Tant que les hommes désireront être les pères de leurs enfants, ils approuveront tous les moyens que l’expérience a suggérés pour préserver la virginité des filles. C’est pourquoi le politicien anti-clérical fait élever son Élodie chez les bonnes sœurs. Ainsi il donne à son produit une marque supérieure et qui en augmente le prix. Le lycée que patronne Sganarelle ou le Cocu imaginaire n’a pas encore fait ses preuves ; sa marque est inconnue ou suspecte. Les hommes demeurent fidèles aux conséquences d’une croyance atavique, longtemps après qu’ils ont brisé le principe même de la vieille croyance. Il est vrai que le procédé de culture, comme le sol, influe sur la qualité du produit. Le jus de la vigne est du vin, d’où qu’il vienne ; mais que de nuances ! En France nous sommes habitués à un type de jeune fille qui sera longtemps encore le type dominant. Ses caractéristiques, un livre récent nous les donne, formulées par la jeune fille elle-même[58].

Curieux d’apprendre de leur bouche si les jeunes filles d’aujourd’hui étaient devenues très différentes de celles d’hier, M. de Tréville (que ses occupations disposaient bien à cette tâche) en a interrogé, dit-il, « plusieurs milliers ». Ses questions, au nombre de soixante, portent sur des sujet fort variés, les parfums aussi bien que la religion, le bal aussi bien que la littérature. Les réponses, au nombre de deux mille, peut-être, ont un air parfait d’authenticité. Aucun génie n’aurait pu imiter avec cette perfection la délicieuse et fraîche sottise de ces charmantes petites âmes. C’est la candeur dans toute sa rouerie, le mensonge dans toute son innocence, l’ignorance dans tout son orgueil, le psittacisme avec tout son gonflement de plumes. Aucun livre documentaire ne m’avait tant réjoui depuis bien des années. Et quelle mine pour la psychologie des femmes ! C’est là-dessus qu’il faudra s’appuyer désormais pour établir la distinction entre la personnalité et le caractère. Il y a des mots pour nommer les différents caractères ; il n’y en a pas pour distinguer entre elles les personnalités. Cela serait inutile, puisqu’une personnalité ne ressemble à aucune autre, est unique. Le nom d’une personnalité, c’est le nom même de la personne.

Rare chez les hommes, la personnalité n’existe presque pas chez les femmes, et jamais chez la jeune fille. On distingue des caractères, des tempéraments : voici des genres, des espèces et des variétés : d’individus, point. C’est très curieux. Non, comme le dit l’enquêteur, elles n’ont point d’idées subversives. Ah ! qu’elles sont sages, qu’elles sont obéissantes, qu’elles sont jeunes filles ! Je les aime ainsi, je l’avoue, n’ayant jamais demandé aux femmes que d’être de belles fleurs. Il y a des fleurs qui ont des yeux si doux ! La personnalité n’est aucunement nécessaire à la perfection de la vie sociale ; au contraire, elle serait plutôt anti-sociale, car deux personnalités ne peuvent vivre en contact permanent sans se déclarer la guerre. La personnalité qui n’implique pas l’égoïsme le crée très souvent. Il est donc tout naturel que la femme, l’être social par excellence, soit, et très peu égoïste et très mal douée de personnalité. Mais le caractère s’affirme en elle avec d’autant plus de force, comme à l’état d’exemple, de synthèse. L’homme à demi chaste est commun. La femme va vite à l’extrême. Les demi-vertus féminines ne sont peut-être que des hypocrisies audacieuses.

La première question posée a précisément permis à plusieurs jeunes filles d’affirmer leur caractère. Elles l’ont fait avec une simplicité passionnée. C’est que la question était bien ingénieuse : « Type idéal de la jeune fille. Comment la voudriez-vous, la jeune fille moderne ? » Chacune a fait son propre portrait. Nous avons là une trentaine d’images de miroirs des plus amusantes, — parce qu’elles sont presque toutes semblables. Ou bien si on voulait les classer, il faudrait le faire selon des types ; on aurait : la jeune fille douce et affectueuse ; la jeune fille énergique ; la sérieuse et la rieuse ; la ménagère et la coquette ; celle qui met avant tout la piété ou l’instruction, etc. Il vaut mieux essayer d’une autre méthode. Par exemple, quelles sont les qualités les plus estimées des jeunes filles et dans quel ordre ? La statistique des mots sera ici conforme avec les plus vieilles associations d’idées. La classe des mots les plus fréquents (31) sont : bonté, dévouement, charité, affection, sensibilité. Voilà pour le sentiment. La jeune fille se reconnaît donc ou se souhaite un cœur tel que tout homme le voudrait rencontrer en elle. Vient ensuite (30), et c’est logique, la classe : bien élevée, respectueuse, modeste, douce, simple. L’accord continue avec la troisième classe (19) : aimable, gracieuse, un peu coquette. Ici, il faudrait peut-être décomposer : aimable (8), gracieuse (7), un peu coquette (4). La religion n’est pas oubliée. Aucune n’y est hostile, mais ce qu’il leur faut maintenant c’est « une religion éclairée », « une piété solide ». Si l’on avait donné un chiffre particulier à chacun des mots, au lieu de les grouper par classes, la religion l’emporterait sur tous les autres (14). L’instruction a presque autant de partisans (13) ; mais sept d’entre elles ajoutent : sans pédantisme (7). Voilà une crainte salutaire. Le clan des femmes fortes est important (13) : énergie, volonté, courage, force, dignité, fierté, tel est son langage. Sérieuse, aspirations élevées (13) ; franchise et gaieté (11) ; femme d’intérieur, bonne ménagère (8) ; intelligence, jugement, curiosité d’esprit (7). On voit qu’elles ont plus de souci de leur cœur que de leur cerveau et aussi que la charité les exalte davantage que la cuisine. Elles sont tout en amour, ces jeunes créatures ; elles sont comme on voudrait qu’elles fussent, décidément. La musique a beaucoup baissé dans l’estime de la jeune fille (2) ; quelques-unes préfèrent la peinture (4) ou même la poésie (6). Deux d’entre elles disent : un peu de sport ; et deux autres : pas de sport. Et tout cela est si peu révolutionnaire que cela pourrait se passer sous la reine Amélie ou du temps que la reine Berthe filait.

Il resterait à savoir de quel milieu viennent ces réponses. Elles sont si ternes, si convenables, si « jeune fille » que je n’ai pu m’en faire une idée précise. Il est français, traditionnel et provincial. Il est celui, très probablement, que l’on atteindrait avec les adresses d’un bon journal de modes répandu en province. Les deux mille et six jeunes filles de M. de Tréville, ce don Juan de l’Enquête, ont toutes reçu une excellente éducation et une instruction sérieuse. Elles sont lettrées, hélas ! Elles l’ont prouvé en répondant avec abondance à plusieurs questions touchant le style, la poésie nouvelle, les littératures du nord. Je ne voudrais avoir l’air de m’égayer de l’innocence littéraire de tant d’êtres charmants, et dont la destinée heureuse est de vivre loin de toute littérature. Mais elles affectent sur ces sujets un pédantisme vraiment bien ridicule. Qu’on enseigne donc de singulières choses à la jeunesse ! Sans doute, cela est sans importance, puisqu’il s’agit seulement de passer le temps, d’occuper l’activité bizarre de l’âge ingrat.

Puisque cela est sans importance, ne pourrait-on varier un peu cet enseignement suranné ? Est-il nécessaire de cultiver avec tant de soin dans les jeunes esprits la haine du nouveau ?

Cette haine du professeur contre ce qui est venu au monde depuis qu’il a conquis ses diplômes est très naturelle. Peu d’hommes maintiennent leur instruction au courant de la science. Un professeur âgé de cinquante ans enseigne ce qu’on lui enseigna il y a trente ans ; mais cette science, qui lui fut donnée par un vieillard, était déjà ancienne quand il la reçut. L’orientation des esprits change à peine deux fois par siècle. La philosophie universitaire, par exemple, ayant secoué la tradition de l’éclectisme, explique depuis cela le catéchisme de Kœnigsberg et récuse toute idée nouvelle. On n’apprend un peu de science fraîche que dans les livres, dans les revues, dans les laboratoires. Il y a aussi des laboratoires de littérature et de philosophie. Les jeunes gens dans les collèges ne reçoivent que de vieilles notions, que les leçons des littératures mortes ; quant aux jeunes filles, on ne leur fait pas même voir les momies sous leurs bandelettes ; il ne leur est permis que d’en contempler l’image ou d’en apprendre par cœur la description. Leurs idées littéraires ne sont pas nulles, elles sont vagues ; ce sont des reflets. Et ces reflets, avec quel soin elles en ont fait un calque, un décalque et une mise au net ! On devine des cahiers de littérature propres et sages avec un titre en gothique mouchetée. Il y a là dedans tout ce qu’il faut pour n’avoir pas l’air effaré quand le receveur de l’enregistrement raconte qu’il a vu Mounet-Sully dans le Cid, à sa dernière fugue à Paris. Cet homme grave, qui est un lettré, s’il se tait au whist, dit volontiers, à l’écarté : Rodrigue, as-tu du cœur ? C’est tout ce qu’il resterait de Corneille, avec deux ou trois autres centons, s’il n’y avait pas le « cahier de littérature » de la jeune fille. Ayant entendu cela, elle repasse l’analyse du Cid, dictée par son professeur pour le brevet, et elle fait une réponse qui attire l’attention et peut-être décide de son mariage. La vie de province est assez unie pour que de telles futilités fassent anecdote.

Elle est donc lettrée, elle aussi, la jeune fille de M. de Tréville, et elle déteste ce que l’enquêteur appelle, d’un mot bien vieilli, « l’écriture artiste ». Il y a là une suite de réponses dont il faut tirer quelques phrases. Cela servira moins pour la psychologie de la jeune fille que pour celle du professeur de la jeune fille. La question est celle-ci : « L’Écriture artiste. — Sous prétexte de rajeunir les vieux moules de notre musicale langue, certains écrivains, rompant avec le passé et pensant sans doute qu’il en est du style comme de la mode capricieuse, se sont mis à bouleverser la syntaxe et à tourmenter à un tel point la période qu’en les lisant on marche le plus souvent dans l’obscur, l’incompréhensible. On appelle cela « l’écriture artiste ». « Votre avis, s’il vous plaît ? » Cette question est déjà une réponse et, adressée à des écolières à peine libérées, une réponse comminatoire. Cependant la femme, c’est la forme de sa liberté intellectuelle, a l’esprit de contradiction. Voici les gazouillements :

« — Laissons au style son gracieux naturel.

— Si les auteurs modernes veulent rajeunir les vieux moules, c’est que tout tend vers le progrès… à reculons.

— N’imitons pas ces soi-disant écrivains, phraseurs éloquents, griffonneurs de papier, qui se croient autorisés à bouleverser, à corrompre notre belle langue française.

— Je n’admets pas ce renouveau dans l’art littéraire ; les écrivains qui marchent sur les traces de leurs ancêtres et puisent dans notre dictionnaire seront encore les plus sentis et les mieux goûtés.

— Hélas ! qu’est devenu le style des grands maîtres ?

— Aristote, Quintilien, Cicéron ne sont rien pour ces libres génies ; les vieilles règles tant préconisées sont des hochets passés de mode : en un mot, tout est sacrifié à l’effet.

— Que vois-je dans les œuvres de la nouvelle école ? De menues fantaisies qui s’égrènent ou s’effeuillent suivant le caprice de l’imagination et des sens.

— A la porte ! à la porte ! Gâter ainsi notre belle langue française, amie jurée du naturel !

— Oh ! ces pauvres auteurs modernes, qui vous font parcourir le labyrinthe inextricable de leurs nouvelles locutions !

— Le style de nos écrivains modernes est un cliquetis brillant.

— Clarté et simplicité, telles sont les qualités qui constituent le génie de notre belle langue.

— Il me semble que le style simple, facile, naturel…

— Le naturel et la simplicité…

— En souvenir des heures ou plutôt des minutes de franche gaieté que m’ont fait passer ce pauvre Stéphane Mallarmé et ses disciples…

— Le beau n’est jamais vieux, pourquoi vouloir le rajeunir ?

— Et du style !… je pense qu’il est frère de celui des Vadius, Trissotin, and Co.

— Ce que je pense de l’écriture artiste ? que le mot est aussi horrible que la chose.

— Ce que je pense de la langue moderne ? Oh ! pas beaucoup de bien.

— Le naturel, la simplicité…

— Sarcey avait raison d’être l’ennemi…

— … Marchandise bonne tout au plus pour l’exportation.

— Puisse donc cette période de décadence…

— Le style grand et simple…

— Un jargon de convention.

— Si Corneille et Racine n’avaient jamais existé…

— Que nous sommes loin de Corneille !

— Vous voulez rectifier nos vieux moules ? Inutile !

— La précision, le naturel et la clarté.

— Le plus grand mérite d’un écrivain est de pouvoir être compris de tout le monde.

— La simplicité… Voyez Bossuet et Chateaubriand.

— Ce style bizarre, aujourd’hui en vogue…

— Il n’y a pas à dire, notre belle langue s’en va.

— Rien de plus agréable qu’une lecture facile et intéressante.

— Ce charme discret de simplicité et de naïveté…

— Siffler la nouvelle école des poètes ratés. »

J’ai résumé vingt pages extrêmement compactes.

La haine du nouveau y chante sans répit et sans esprit. Un seul joli mot : « Le beau n’est jamais vieux, pourquoi vouloir le rajeunir ? » Seulement, cela conduit au nirvâna, — et au surmoulage. Une de ces jeunes filles a échappé au fléau. Sa réponse est d’une ingénuité presque divine : « J’ai voulu analyser ce qu’on nomme l’écriture artiste. J’ai lu plusieurs pages des Goncourt, qui sont, m’a-t-on dit, les maîtres de cette école. Je ne vois ni période tourmentée, ni phrase travaillée, ni absence de naturel, le style est joli, fin, brillant, nouveau sans doute ; les termes sont clairs, la phrase nette. On me l’avait dépeint obscur, je l’ai trouvé lumineux. Aucun mot n’est resté dans l’ombre : tous parlent. » Voilà peut-être ce qu’on a dit de mieux sur le style des auteurs de Renée Mauperin. Il est d’une jeune fille inconnue qui pourrait ouvrir pour ses maîtres d’hier une classe de jugement et de bonne foi.

Mais si elles détestent la littérature nouvelle, quelles sont leurs amours ? Les jeunes filles d’aujourd’hui aiment en littérature ce qu’on leur a dit d’aimer ; et, obéissantes, elles adorent, comme elles détestent, de confiance et les yeux clos. J’ai recueilli et classé leurs aveux. Ce catalogue de noms, suivi du nombre exact des adoratrices, n’est pas sans intérêt.

Racine 19

Corneille 17

Bossuet 11

Sévigné 10

Molière 9

Lamartine 8

Chateaubriand 7

Boileau 6

La Fontaine 5

Hugo 4

Fénelon 3

Maintenon 3

Malherbe 3

Ronsard 2

Staël 2

Jules Verne 2

Musset 2

Rostand 2

Nommés une fois seulement : Walter Scott, Eugénie de Guérin, Madame de Ségur, Perrault, Andersen, Michelet, Montaigne, Zénaïde Fleuriot, Tolstoï, Buffon, Daudet, Sarcey, B. de Saint-Pierre, les Goncourt, Joinville, Coppée, Pascal, Charles d’Orléans, — et un poète nouveau « mort récemment ».

Ce tableau nous renseigne sur les limites de l’instruction donnée aux jeunes filles. Elle porte uniquement sur le XVIIe siècle français. Quelques professeurs doivent y joindre deux ou trois noms romantiques. Sur le reste, le silence semble complet. L’ignorance, du moins, est totale, ou à peu près : sur l’antiquité (quoique une espiègle ait cité d’affilée cinq ou six poètes et orateurs grecs) ; sur la littérature du Moyen Age et du XVIe siècle ; sur celle du XVIIIe siècle ; sur celle du XIXe, principalement à partir de 1850. Du grand siècle lui-même, la plupart de ces jeunes cœurs n’ont gardé le souvenir que des poètes qui parlent de l’amour. Corneille, pour elles, c’est Chimène ; et Racine, c’est Iphigénie et Bérénice. Celle qui a eu le courage d’entr’ouvrir Goncourt n’en a lu que des pages. Celle qui a découvert « un poète mort récemment » n’en a lu que « cinq ou six poésies ». La mieux partagée n’a donc pas reçu une véritable culture littéraire, ni même une méthode de culture littéraire. Il semble que tous les efforts de leurs maîtres aient tendu à leur imposer une rigoureuse discipline de préservation. On les a imperméabilisées avant de les lancer sur les flots du siècle. Ni la pluie du ciel, ni l’écume des vagues ne toucheront leur peau. Elles s’en iront vers la mort, douces, souriantes ou en larmes, sans avoir éprouvé, de l’école à la tombe, une seule impression esthétique. Il n’y a de vraie beauté que la beauté nouvelle ; c’est dans l’œuvre d’aujourd’hui et dans celle de la veille qu’il faut chercher l’émotion pure, celle qui n’est déterminée par aucun préjugé d’éducation. Qui oserait s’avouer à soi-même, sans précautions, qu’il s’est ennuyé à Shakespeare, à Racine, à Chateaubriand ? N’est-ce point un signe d’intelligence et de haute spiritualité que de se plaire en ces œuvres où n’ose entrer la multitude ? La péronnelle qui veut me faire accroire qu’elle prend plus de plaisir à Corneille qu’à Verlaine ne fait que m’avouer son ignorance ou son obéissance excessive. Elle ne sait pas, ou bien elle répète pieusement une leçon trop bien comprise. Quand aurons-nous des maîtres qui, ayant enseigné une méthode et des principes, ajouteraient : « Lisez vous-même et jugez. L’art n’a de valeur que comme source d’émotions intellectuelles. Ne confondez pas cela avec l’émotion sentimentale. Ce qui touche d’abord la sensibilité n’est pas toujours de l’art ; ce qui ne touche que la sensibilité n’est jamais de l’art. Ce qui ne touche que l’intelligence n’est pas de l’art non plus. Tenez-vous-en à l’expression d’émotion intellectuelle. Ce qu’elle a d’incorrect vous aidera à la retenir et ainsi vous pourrez mesurer la qualité de vos tressaillements. »

La jeune fille d’aujourd’hui, jugée d’après l’enquête de M. de Tréville, n’a aucune culture littéraire, ni aucune curiosité d’esprit ; elle ne souffre donc pas de l’infériorité où la laissent ses années de pension.

Persuadée d’avoir atteint le plus haut degré d’instruction qui soit permis aux femmes, elle n’est pas sans vanité intellectuelle. La femme aime à juger ; son esprit est vif ; elle est prompte aux décisions. Des études incomplètes, mais prolongées, très appuyées en de certaines directions, ne peuvent avoir qu’une influence très mauvaise sur les jeunes filles elles-mêmes et sur leur entourage.

Sans doute il faut que la femme soit conservatrice, mais non rétrograde. La jeune fille, c’est la maison ; or, le moyen de faire entrer une idée nouvelle dans une maison où l’on croit que toute pensée française depuis un demi-siècle n’a été que démence ou acrobatie ? Au moindre contact, la sensitive va se replier ; la lumière même, si elle est trop vive, resserre ses fibres. La jeune fille pourvue d’une bonne et solide éducation est aussi peureuse et aussi prompte à rentrer ses antennes. On n’a obtenu la sécurité matérielle qu’en dressant les organes du contact à se dérober à la moindre alerte. De tous les contacts superficiels, de tous les frôlements, le plus difficile à obtenir d’une jeune fille, c’est le contact intellectuel. Elle donne beaucoup au bal et rien à la causerie. La main, les cheveux, ceci ou cela, il y a toute une hiérarchie de jeux sans perversité ; mais le jeu intellectuel est impossible. Il semble bien que cela soit par l’intelligence qu’on les dompte bien plus que par le sentiment. La religion amollit les jeunes filles, tout en leur fournissant certaines armes délicates et assez solides ; le cœur a trop de part en des croyances qui font appel à l’amour. Longtemps, on s’était contenté de cette prison douce ; elle n’est tout à fait bonne qu’entourée d’un fossé profond. La culture de l’intelligence consiste à faire creuser ce fossé par l’intelligence elle-même. Ce sera un fossé ou ce sera une muraille ; ce qui importe c’est le travail bien plus encore que la forme de la défense. On remuera de la terre ou des pierres ; on bourdonnera autour d’une littérature ou d’une histoire. Le chantier se croit occupé d’un travail utile. Telles, les abeilles qui, depuis des milliers d’années, ne savent pas encore qu’on leur vole leur miel, — et qui ne le sauront jamais. Il s’agit de creuser une douve ou d’élever un mur qui ait exigé des ouvrières un tel labeur qu’elles ne puissent douter de l’importance de leur œuvre. Ce sera l’œuvre, celle qui seule existe, celle qui annihile toutes les autres, celle qui s’étend comme une conquête sur la nature. Ainsi l’on creuse dans les pensionnats la littérature du XVIIe siècle français.

Le choix est bon. A cette période, la langue est assez obscure pour que l’on puisse donner, sans être suspect, le sens le plus convenable à toute expression équivoque ; elle est assez claire pour n’être pas rebutante ; et la pensée est assez morale et assez religieuse pour que l’on puisse soutenir sans démence que son seul but est d’exalter la religion et la morale. Ainsi on incorpore à l’intelligence les notions qui lui sont le plus étrangères. La morale devient la floraison naturelle d’un grand esprit et la religion la forme supérieure de la raison. Cinq ou six ans de ces inhalations méthodiques suffisent à dompter les natures les plus sauvages. Elles se plient au joug de l’uniformité parce qu’il leur est offert comme le signe de l’élection et de la noblesse. De jeunes âmes, qui consentiraient à n’être pas tout à fait semblables à des âmes voisines dont elles connaissent les faiblesses, rougissent qu’on les suppose incapables d’égaler, au moins d’intention, les belles âmes de jadis. La vie des saints leur a donné des modèles d’amour ; la vie des poètes leur donnera des modèles d’intelligence. Corneille n’enseigne-t-il pas le sacrifice ? Ne voit-on pas en Bossuet unies la raison à la piété ? C’est ainsi que la littérature devient un mur ou une cave. La tour d’où sœur Anne regarde au loin les actions des hommes est rentrée sous terre et devant les fenêtres ouvertes à notre prison une prodigieuse muraille s’est épaissie, qui nous cache le ciel et la vie.

Ces réflexions ne veulent pas dire que l’on ait tort d’utiliser comme un caveçon la littérature dans l’éducation des jeunes filles. On ne blâme pas la méthode, mais son hypocrisie ; et encore tout bas, car il est clair qu’elle n’est efficace qu’en demeurant secrète. La vérité est qu’il est impossible d’instruire une jeune fille sans la déflorer. Ce mot est mis à dessein. Les natures délicates se corrompent par la tête, comme les roses qui commencent à se faner par la pointe des feuilles. Une intelligence cuirassée assure la défense de l’organisme tout entier. Ouverte et libre, elle semble inviter l’ennemi. La curiosité sensuelle est très rare chez les vierges, et les émois de leurs cœurs superficiels et fugitifs. Quand elles succombent, c’est par ignorance ou par sottise. C’est pourquoi on leur donne des principes. Ils ne seront jamais trop sévères et, en vérité, tous les moyens sont bons qui cultivent leur défiance et fortifient leur esprit.

Tant que la civilisation européenne n’aura pas été profondément modifiée, la jeune fille devra rester ce qu’elle est et maintenir son état dans un rapport sans équivoque avec l’idée qu’éveille le nom même qu’elle porte. C’est là l’obstacle aux progrès du féminisme. Même sur les bancs de la Sorbonne, et mêlée à six mille jeunes gens sans mœurs, il faut que l’étudiante ait des mœurs. Il faut qu’elle reste une jeune fille. Elle doit craindre un contact, un regard trop prolongé, une parole douteuse. Elle est libre, comme une perdrix dans le chaume ; elle est une proie. L’homme aussi est une proie ; mais sa capture ne lui enlève qu’un peu de force absolue. Sa force relative n’est pas atteinte, puisque tous ses frères tombent aux mêmes rets. Mais la jeune fille, si elle est prise, se perd toute. Elle n’a plus de valeur ; ou sa valeur, de sociale, devient anti-sociale. Ce jeune homme, même le plus sérieux et le moins sensuel, n’aura-t-il pas eu quelque liaison, n’aura-t-il pas fait quelques visites aux amours faciles ? Mais le contraire même lui serait une tare et le rendrait ridicule, ce qui, en France, est pire que d’être odieux. Cette jeune fille, son camarade d’études : oh ! la sagesse même ! En quatre ans, elle n’a eu qu’un amant et cinq ou six passades. Voilà la limite du féminisme, et posée par la société elle-même. Bref une jeune fille est une jeune fille — ou une fille.

Si la civilisation pourrait s’arranger d’un dilemme moins strict, il est tout à fait inutile de le rechercher. Sans doute, une classe de courtisanes instruites, savantes même, et habiles en tous les arts et dans la poésie, on peut rêver cela. Une civilisation dégagée du christianisme verrait sans peur l’amour élégant devenir pour quelques jeunes filles une profession charmante. Le spectacle d’ailleurs ne serait pas nouveau ; des sociétés qui valaient bien les nôtres ne méprisèrent pas plus les courtisanes que nous ne méprisons aujourd’hui les actrices et les danseuses. Mais ceci même ne supprimerait pas la jeune fille. Au contraire, la distinction n’en serait que plus marquée entre la fille vivant à sa guise dans le monde et la fille confinée dans sa famille. Bien entendu que je ne fais aucune allusion à ce libertinage universel que des sociologues déments appellent « l’amour libre ».

Tout en restant très fidèle aux vieux principes qui caractérisent et garantissent son état, la jeune fille d’aujourd’hui se réjouit qu’on lui ait enfin accordé une plus grande liberté d’allures. Elle ne rêve ni de féminisme ni d’émancipation totale. La femme n’a aucun goût pour l’émancipation. Elle se veut esclave, au contraire, esclave nominale, pour acquérir ainsi le droit de tyranniser l’homme qui lui est échu par le sort. Il ne semble pas que l’on ait bien compris ce dessous du caractère féminin. La jeune fille rêve ce qui sera le bonheur de la femme. Elle veut être la maîtresse d’une maison. Prête à subir les charges du commandement, elle en exige les charmes ; il faut qu’on lui obéisse. La femme française mènerait la politique même, si la politique ne se faisait en dehors de la maison. Elle n’y a la main qu’à demi. Toute décision prise à la maison est l’œuvre de la femme : c’est pourquoi les lycées de garçons se dépeuplent ; les lycées de filles seraient vides s’ils n’étaient des externats. Les jeunes filles ne demandent donc pas à être libres ; « Une liberté relative », dit l’une ; « la fenêtre entr’ouverte », dit l’autre. Aucune n’est féministe. Comme tout le monde en France, elles croient que les jeunes Anglaises et surtout les Américaines sont élevées dans une liberté extrême ; elles ignorent que, dans les pays anglo-saxons, il y a un tyran plus dur que toutes les lois, tous les règlements, un tyran de toutes les minutes, l’opinion. Et ce tyran, qui prend plus de formes que n’en connaissait Protée, fait de la liberté anglo-saxonne une chose mystérieuse et fugitive qu’aucun homme de civilisation latine n’a jamais pu ni voir ni comprendre. En réalité, les jeunes filles sont élevées en France d’une façon fort libérale, la confiance que l’on a dans les principes de plus en plus solides, dont elles sont pourvues, a remplacé partout les barrières matérielles. Les seules libertés qu’elles n’aient pas sont celles-là mêmes que leurs principes leur défendent de prendre. Quelques-unes semblent regretter qu’on surveille leurs lectures. Mais cela, c’est le caveçon ; c’est la clef du système.

On pourrait, en suivant l’énorme tome de M. de Tréville, faire encore bien des remarques curieuses sur la psychologie de la jeune fille moderne. Mais ce qu’on en a dit doit suffire à donner une impression générale et exacte de ses « aspirations ». Elle aspire à l’amour, tout simplement. On lui demande : « La fortune fait-elle le bonheur ? » Et c’est comme un jaillissement : Non ! non ! non ! Elles ont eu peur, tout d’un coup, qu’on ne leur arrache les ailes. Le chapitre est bien intéressant. Il suffirait seul à montrer combien la jeune fille de France est restée naïve et saine. A lire leur littérature et surtout leurs opinions littéraires, on éprouve un véritable agacement. Ce sont des cruches, — de délicieuses cruches, des amphores ! Mais dès qu’il est question de tout ce qui est l’essence de la féminité, l’amphore redevient une belle jeune fille à la gorge émue et aux yeux inquiets. On dirait que l’intelligence n’a été donnée à la femme que comme le don du miel a été donné à l’abeille : don funeste à leur liberté. Mais l’amour leur appartient, et rien ne peut l’arracher de leur cœur, — de ce cœur qui a tant aimé les hommes.

1901.

FRAGMENTS

I SUR LA HIÉRARCHIE INTELLECTUELLE

Il ne s’agit pas d’affirmer une série de grades ou de fonctions caractérisés par des différences sensibles. Dans le monde de l’intelligence on se meut librement, sans mot d’ordre que celui chuchoté par l’infini, et on ne reconnaît de supériorités qu’élues par un jugement personnel. L’expression hiérarchie intellectuelle signifie seulement ceci : les hommes sont divisés en deux castes, les Énergétiques et les Énergumènes, ceux qui agissent et ceux qui sont agis (ou devraient être agis), ceux qui détiennent l’Esprit, c’est-à-dire la Force, et ceux qui subissent (ou devraient subir) l’action de l’Esprit, ou de la force, — οὶ ἐνργητιχοὶ, οὶ ἐνεργούμενοι. Hiérarchie donc à deux degrés, ou plutôt à deux cercles dont l’un, inscrit dans l’autre, a l’étroitesse, mais la solidité, d’une île de pierre surgie au milieu d’une solitude océane.

C’est sur ce récif que se groupent — et parfois se réfugient — les êtres doués de la pensée. Ils sont peu, — si la pensée n’a droit à ce nom que lorsqu’elle est accompagnée de la conscience. L’homme, en effet, le premier venu, est inconscient ; sa vie est purement automatique ; les gestes par lesquels il a l’air d’affirmer sa différenciation lui sont dictés parle roulement de son organisme, et ce même jeu l’oblige à proférer certaines paroles, celles-là seules et non d’autres.

Il n’y a pas d’imparité bien sensible entre les sociétés humaines et les sociétés animales ; la comparaison s’est toujours imposée de l’homme avec la fourmi, l’abeille, le castor, le pécari ou le chien des prairies. Après avoir réfléchi assidûment, et lu différents traités d’histoire naturelle et de psychophysiologie, je suis arrivé à cette conclusion : l’homme est une sorte de castor. Ces deux animaux bâtissent des maisons et des ponts, vivent en société, font la guerre, font l’amour, sont à la fois constructeurs et destructeurs ; à toutes ces œuvres ils procèdent naïvement, avec un courage infini.

Pour le castor, comme pour l’homme, la chose en soi est un pont : scier un arbre, le faire tomber en travers d’une rivière, — et sur cette poutre passer fièrement. Vers quel but ? Le castor n’a pas d’autre but que de passer la rivière ; pourtant, quand il est de l’autre côté, il voudrait bien revenir, pour « repasser », mais il est trop tard : la foule des castors le presse et le pousse ; on ne passe qu’une fois sur le pont des castors.

M. Ribot, avec quelques autres philosophes, en concluant à un automatisme relatif, dénie à la conscience un rôle important. Conscient ou inconscient, l’homme agirait de même ; il n’y aurait rien de changé dans ses rapports avec ses semblables ; la civilisation en serait au même point. Si le monde varie si peu, si Hérodote comme le dit Schopenhauer, a pu raconter toute l’histoire future en écrivant l’histoire d’un petit moment et d’un petit coin de terre, — c’est que les inutiles évolutions humaines ont été l’œuvre d’êtres inconscients, acharnés à suivre leur nature, à toujours recommencer la même chose, à toujours scier des arbres pour passer de l’autre côté de la rivière.

Pourtant l’esprit parle, l’esprit souffle — jusqu’à rebrousser le poil des castors ! Oui, mais l’action de l’esprit sur le castor n’est pas perçue par l’intelligence du castor, et sitôt que son poil retombe, sitôt que l’esprit se tait, l’animal reprend sa stérile besogne : il lui reste seulement la sensation d’avoir eu le poil rebroussé et, contre le Souffle, une animosité qui, très souvent, devient de la haine.

Que ceux donc à qui de mystérieux mots ont été dits dans l’oreille gardent ces mots pour eux, ou s’ils les redisent, que ces mots ne sortent de leurs lèvres qu’enveloppés de l’impénétrable buée du symbole ; qu’ils restent sur leur île de pierre, d’où, grâce à leur vue pénétrante, ils suivront, pour se distraire, les inconscients gestes des lamentables « pontifes » ; et que leur égoïste prière soit celle qui est écrite dans l’« Upanishad du grand Aranyaka » :

« Fais-moi aller du non-être à l’être, fais-moi aller de l’obscurité à la lumière, fais-moi aller de la mort à ce qui ne meurt pas. »

… en attendant les jours où la parole pourra s’affirmer selon sa signification essentielle et où l’énergie spirituelle se résoudra en lumière.

Mais, que nous importe l’avenir, et si l’intelligence est vraiment sans action, si ceux qui devaient être imprégnés jusqu’à l’âme ne le sont que jusqu’au derme, si l’animal secoue la tête et se reprend à pétrir son mortier, si l’énergumène enfonce au delà des oreilles son museau dans la boue, s’il refuse les caresses intellectuelles, si, après des milliers d’années et de remontrances, il en est encore, pitoyable fétichiste, à vénérer une série de dieux inférieurs, pensons au phénomène de l’impénétrabilité : cela nous évitera l’étonnement.

1894.

II L’HOPITAL

On se souvient du mot doux proféré, il y aura un an tantôt, par un riche et vieux journaliste (on ne sait plus lequel), à propos de Verlaine : « Quel dommage qu’il ne soit pas mort à l’hôpital ! »

L’hôpital est, en effet, dans l’esprit de la solide bourgeoisie, « le couronnement » naturel et d’une vie désintéressée de poète et d’une vie laborieuse de pauvre homme. Ceux qu’on n’a pu jeter dans les bagnes ou faire crever de faim sur la paillasse, on les envoie là finir leurs tristes jours. La civière, les râles et les crachats de la salle commune, les expériences de fer et de poison, l’amphithéâtre, le lit de chaux : voilà ce que réservent ceux qui restent debout à ceux qui tombent.

L’hôpital, tel qu’organisé par les sociétés modernes, est une prison pour malades et un laboratoire pour médecins. Parmi les gardiens et les opérateurs, il en est de pitoyables ; il en est de féroces ; mais les uns comme les autres doivent songer qu’ils sont d’abord les régents et les professeurs d’une école : le malade est le livre qu’on ouvre à la curiosité des petits carabins.

A Paris, l’hôpital est la terreur du pauvre. Entre malheureux on se conte des légendes. Presque toutes les filles publiques jetées à l’hôpital en sortent le ventre barré d’une large couture : on les fend pour essayer sur de la chair, prostituée même au bistouri, de lucratives opérations. Mais que les belles dames y songent, qui sont gênées par leurs ovaires : cela déforme et cela marque ; on n’est plus propre qu’aux adultères de coupé ou de canapé, en toilette de ville. Qu’elles se fassent tailler ; elles sont maîtresses de leurs corps. Il ne faut demander aux médecins que le respect de la chair pauvre et sans défense.

Je songe à l’hôpital parce qu’une vieille dame vient de mourir, ayant donné beaucoup d’argent pour de telles fondations qui pourraient être pieuses, c’est-à-dire humaines. Elle a fondé ou alimenté des hôpitaux pareils aux autres, des écoles de clinique et non de vrais asiles où la misère et la maladie trouveraient un abri sacré, entreraient comme dans un hâvre de grâce.

L’hôpital devrait être le prolongement du logis, une chambre seulement plus calme, plus claire, plus saine, et le malade traité non comme un prisonnier, mais comme un voyageur. Oui, une grande hôtellerie de la souffrance et le malade un hôte et l’objet de toutes les attentions, un être humain maître de sa demeure passagère et non pas le numéro sinistre sous lequel les gens à pendules et à bronze d’art sourient que meurent les vieilles gens dont ils ont dévoré la vie.

Mais je n’attends rien de tel, ni d’aujourd’hui ni de demain. Peut-être un jour l’individu se respectera-t-il assez pour être en droit d’exiger qu’on le respecte lui-même, jusqu’en ses caprices, jusqu’en des fantaisies d’enfant malade. Si, au lieu d’être des états, les sociétés étaient ce que dit le mot, des associations, on pourrait espérer beaucoup et tenter beaucoup ; l’État est la faux qui fauche, sitôt sortie de terre, l’herbe des bonnes volontés.

Demain, c’est peut-être le socialisme, la torpeur, la fin de toute énergie, de toute initiative, de toute liberté…

Mais se vouloir libre, c’est se faire libre. La pensée est plus forte que tout. Il faut toujours dire ; il faut même crier : peut-être qu’au loin un cerveau, comme une cloche, va sonner à l’unisson.

1896.

III EN RÉPONSE A CETTE QUESTION : Quel sera l’idéal de demain ?

Puis-je vous avouer, Monsieur, que je ne m’inquiète pas plus de l’idéal de demain que du temps de demain ? Beau, mauvais, variable, avec toutes les nuances et toutes les modifications que ces mots subissent selon les intérêts, les désirs, les illusions de chacun. Cela regarde le baromètre. Quel que soit l’état social, l’individu s’accommode à cet état, puisqu’il y vit et s’y reproduit. Je trouve seulement que l’homme a une tendance fâcheuse à tyranniser la nature : grisé par la passivité des choses, il est probable qu’il voudra de plus en plus substituer ses propres lois aux lois naturelles et tenter de faire régner l’idée de justice qui n’est que l’idée de logique mal comprise.

Vous savez qu’il y a une notion commune à beaucoup de religions, celle d’un Paradis terrestre situé au commencement du monde. Or, au siècle dernier, des penseurs hardis imaginèrent de transporter ce paradis à l’autre bout, à la fin. Une hardiesse plus grande serait de le situer au milieu, en un milieu oscillant, au milieu même où nous sommes aujourd’hui : on l’essaya ; c’était l’optimisme, mais la chose parut un peu forte, même aux plus naïfs. Paradis-passé, paradis-futur, je classe les deux notions côte à côte dans le chapitre des superstitions hédonistes : c’est de la matière à littérature.

Pourtant je voudrais vous dire quelque chose qui paraisse important, et voici : la vie serait, je crois, rendue beaucoup meilleure pour tous et pour chacun, si l’on admettait cette idée que la société est faite pour l’individu et non l’individu pour la société. C’est l’individu qui souffre et non la collectivité ; c’est lui, et non la totalité, qui est la pièce importante. Sacrifier les individus au bien public me semble aussi absurde que si, lors d’un incendie, on sacrifiait les locataires d’une maison pour sauver la maison. Mais cet idéal apparaît très opposé à celui qui peut-être s’élabore et qui serait, dit-on, l’unification, selon la moyenne, de toutes les intelligences et de toutes les forces. Idéal (si l’on ose dire) bien difficile à réaliser. On compte sans le génie ou bien l’on espère que le génie consentira à être médiocre : c’est peut-être aller un peu loin.

Voilà. J’ai très mal répondu à vos questions, mais c’est que je vois très mal dans l’avenir. Si pourtant je vous envoie cette note, c’est par sympathie pour votre œuvre et parce que vous défendez, comme j’ai quelquefois essayé de le faire, l’individualisme et la liberté contre la tyrannie et les vilaines entreprises de l’État et des Lois.

1898.

IV EN RÉPONSE A UNE QUESTION Sur le rôle de l’art.

Il y a dans le livre de Tolstoï une définition — ou une explication — de l’art qui n’est pas mauvaise ; on peut dire en la prenant pour point de départ : L’art est l’expression de la Beauté. — L’Art est de la beauté exprimée par une œuvre humaine. — Une œuvre d’art est une œuvre où l’homme a traduit, au moyen de formes sensibles ou intellectuelles, l’idée ou la sensation du beau.

On peut dire encore plusieurs choses, toutes parfaitement inutiles, quoique justes et vraies ; mais on ne peut pas dire :

« L’art constitue un moyen de communion entre les hommes s’unissant par les mêmes sentiments, » car, cette définition s’appliquerait indifféremment à la religion, à la morale, au patriotisme, à la science, à toutes les activités qui ont une valeur sociale.

L’art a un but particulier et tout à fait égoïste : il est son but à lui-même. Il ne se charge volontiers d’aucune mission, ni religieuse, ni sociale, ni morale. Il est le jeu suprême de l’humanité ; il est le signe de l’homme ; il est la marque du désintéressement intellectuel. Il affirme le divin ; il tend à sortir des contingences ; il se veut libre, il se veut inutile, il se veut absurde, c’est-à-dire en désaccord avec les forces mêmes de la nature qui tiennent l’homme dans une étroite servitude.

Si l’on donne à l’art un but de moralité, il cesse d’être, puisqu’il cesse d’être inutile. Il est impossible qu’une œuvre soit voulue en même temps d’art et de moralité ; l’antinomie est absolue.

Cependant la tendance des hommes est de faire servir à leurs besoins même l’inutile. C’est ainsi que l’on attribue à telles œuvres d’art pur une signification seconde, surajoutée arbitrairement et tellement factice qu’on peut l’ôter, la remettre, la changer — comme ces robes des idoles espagnoles — sans que l’œuvre ait rien perdu de son caractère désintéressé : elle y gagne parfois un nouveau sourire d’ironie et de pitié.

Il arrive aussi que tel grand écrivain, comme Tolstoï, croyant faire à la fois de l’art et de la morale, a fait de l’art pur, malgré son désir et malgré sa volonté. Cela est rare et les hommes de génie eux-mêmes sont punis, le plus souvent, et réduits à la médiocrité, quand ils ont voulu se servir de l’art, au lieu de le servir. Je ne demande pas que, dans le désarroi futur, on respecte ce refuge suprême. Si tous les sanctuaires doivent être détruits, celui-là ne sera pas épargné et il est très probable que les prochaines civilisations, entièrement utilitaires, matérialistes, scientifiques et morales, se soucieront peu de jouer à faire des tableaux, des poèmes ou des dômes. Si elles admettent encore une sorte d’art, cela sera de l’art « social », — pour que l’art soit nié sous son propre nom.

Ainsi Tolstoï, dont les paroles m’épouvantent, aura raison dans l’avenir, — à moins que l’avenir échappe aux constructeurs de sociétés, à moins qu’il ne ressemble, tout bonnement, et au présent et au passé.

1899.

V LE MARBRE ET LA CHAIR

Au maître Rodin.

Un atelier de sculpture affirme la supériorité de l’art sur la vie, combien la chair est triste près de la joie lumineuse des marbres, modeste près de la gloire des bronzes. A première vue, l’impression du nu féminin parmi le nu marmoréen est plutôt pénible ; on est contrarié par le ton de la peau, ce mélange de rose et de jaune, par la mobilité de la face et des muscles de tout le corps, brisé souvent en une attitude sans grâce, par les cheveux, par d’autres ombres, par l’absence de calme et de lignes fixes et, aussi, par ce que l’on sent de fugitif, de personnel, en l’académie correcte de cet être qui s’érige bêtement, nu et ennuyé, sur une table.

C’est bien vraiment là que l’on comprend à quel point existe peu, en soi, la beauté individuelle et extérieure, à quel point une créature quelconque, pierre ou arbre, bête ou homme, est incapable de se réaliser par ses seuls moyens naturels, ses seuls moyens de vie : en somme, elle n’arrive à la réalité qu’après avoir été manipulée, recréée, évoquée par l’Art ou par le Désir (qu’on peut ainsi appeler l’Amour).

Ces petits modèles que l’on voit partout, multicolores dans les rues, unicolores dans les ateliers, ces petites Italiennes sont fort insignifiantes, d’un charme médiocre, guère jolies et souvent lourdes en leur sérieux de madones : mais qu’elles soient désirées par l’Artiste ou désirées par l’Amant, et les voilà égales peut-être aux plus hautes divinités.

La matière, telle que créée ou telle que née, est essentiellement amorphe sous une apparence formelle, sous l’illusion d’un contour précis, et c’est à l’intelligence de lui donner sa forme vraie, c’est-à-dire sa destination et sa place dans la hiérarchie des œuvres d’art ou d’amour.

De toutes les créatures amorphes, la femme (à quelques exceptions près où l’âme mâle s’est logée en enveloppe femelle) est idéalement la plus malléable et la plus inconsistante, celle qui subit le mieux les empreintes, mais aussi celle qui les garde le moins profondément : elle ne s’épanouit en sa réelle et définitive nature que sous la mainmise incessante et impérieuse de la Force. La statuaire, où il faut du génie et des muscles, de l’intrépidité et de l’endurance, est évidemment l’art qui la domine le mieux et la réalise le plus sûrement : en pierre, en marbre, en bronze, elle est vraiment éternelle, elle est vraiment l’indestructible Idée.

1893.

VI SUR LE CHRISTIANISME

… C’est pourquoi il n’y eut jamais de peuples chrétiens. L’Europe, depuis qu’elle a été nominalement christianisée, ne vit que des quelques gouttes d’élixir païen qu’elle a sauvées de la jalousie de ses convertisseurs. On parle d’obscurantisme ; il est dans la morale chrétienne et non dans un cérémonial et des usages hérités de la religion gréco-romaine. Ce cycle néo-chrétien, dont on ne peut prévoir la fermeture, est navrant. On voit l’humanité s’abrutir toujours de plus en plus, à mesure qu’elle s’éloigne du romanisme pour essayer de réaliser les chimères d’un rêve asiatique. L’heure est chrétienne, et elle est sonnée à toute volée par des hommes qui se croient anti-chrétiens. Ne soyons pas dupes des mots. La théologie s’est sécularisée ; elle est parlementaire et électorale. Elle tend à l’action politique. Jésus a réfléchi — ceci pourrait tenter quelque socialiste — et il s’est dit qu’après tout, ce monde vaut bien l’autre et qu’il s’y pourrait tailler un royaume. Je ne crois pas qu’il réussisse, parce que l’on conçoit difficilement une société anti-sociale. Mais plus l’entreprise est vaine, plus la bataille sera longue et pénible. Il est possible que, s’étant mis, une fois pour toutes, l’idée du paradis évangélique dans la tête, l’humanité ne veuille plus jamais en démordre. Du moins cela durera jusqu’à ce qu’un autre grand courant, peut-être tout contraire, emporte les hommes vers une autre chimère, une autre étoile aussi inaccessible que toutes les étoiles.

En ce moment, nous en sommes au point que tout ce qui n’est pas chrétien semble obscène. On ne peut plus dire que généralement les loups mangent les agneaux et que c’est leur devoir de loups, sans faire passer dans la foule un frisson d’horreur. Il faut mettre ordre à cela et ranger le monde sous la houlette de Berquin. On confond l’équité, qui est l’ordre, avec la justice, idée chrétienne. Justitia pour Cicéron et pour les juristes, c’est la loi, l’attribution à chacun de ce qui lui est dû ; pour Tertullien, le mot signifie douceur, bonté. Nous en sommes à Tertullien. C’est une manière de sentir. Elle a sa valeur. Seulement ceux qui répètent le beati mites, et qui pratiquent l’évangile de la pitié sont destinés à devenir les esclaves de ceux qui osent dire : ma justice, c’est ma force, et qui le prouvent. Ils le sont déjà. Je comprends bien que ceux qui sont les faibles veuillent devenir les forts ; mais l’inverse me révolte comme une lâcheté. Je n’aime pas ces patriciens romains qui se rangèrent à la religion des esclaves ; ils furent les apostats de leur caste et de leur race. En France, dès que les aristocrates militaires eurent reçu quelque culture, dès qu’ils comprirent le sens des prières chrétiennes, ils refusèrent de les prononcer et laissèrent au peuple une religion d’humilité. Les orateurs chrétiens du XVIIe siècle viennent du peuple ; leur occupation est de convertir les grands ; chacun est le saint Remi de quelque Clovis. Le grand Condé résista longtemps ; un jour, comme Bourdaloue montait en chaire, à Saint-Sulpice, il cria : « Silence, voici l’ennemi ! » On n’a jamais cité ce mot qu’en l’honneur de Bourdaloue. Soit ; mais il établit très bien aussi la position d’un Condé devant un Jésuite.

Aujourd’hui l’aristocratie intellectuelle se peut juger d’après la même pierre de touche. Elle est incompatible, je ne dis pas seulement avec la foi, avec la sentimentalité chrétienne. Il faut vivre plus haut que cela et ne point s’occuper du bonheur des autres, alors que l’on dédaigne le sien propre. Le christianisme a promulgué une morale unique, obligatoire pour tous. Ceux qui semblent le plus violents contre le christianisme ont le plus grand soin de respecter cette morale ; plutôt que de l’alléger, ils la rendraient volontiers plus lourde. Il faut être heureux, et c’est l’obéissance qui conduit par la main les hommes vers le bonheur. Ainsi l’humanité sacrifie tout ce qui n’est pas essentiel à l’idéal moyen qu’elle veut atteindre. Le premier sacrifice est celui de la liberté. Penser selon les ordres d’un directoire religieux ou politique, qu’importe au peuple, qui ne pense pas ? Se soumettre : qu’importe à une masse qui vit déjà dans l’esclavage ? Le choix des plaisirs : elle est habituée à les subir. La joie de se grandir par un acte difficile : qui comprend cela ? Enfin le bonheur moyen écarte tout ce qui peut faire moins laide la vie humaine ; et il englobe tout ce qui la rabaisse. L’idéal terrestre de l’humanité sent la porcherie, comme son idéal céleste sentait l’étable. Ni le paradis chrétien ne peut convenir à la partie supérieure de l’humanité, ni le paradis socialiste. Les hommes dignes de ce nom ne connaissent qu’une manière d’exercer la vie : par la lutte pour la liberté.

Cependant le monde est chrétien et il se christianise tous les jours. Ceux qui se retranchent de la communion en avouant leur incroyance devront se résigner à une vie inharmonieuse et pénible. Les non-conformistes seront de plus en plus bafoués et haïs. Leur position va devenir plus difficile que ne le fut, sous le règne de la foi, la position des incrédules. Il faut déjà ruser pour dire sa pensée, quand elle blesse la morale chrétienne.

Cependant, à condition de ne prétendre qu’à l’approbation du très petit nombre des esprits libres, il est encore temps de parler. Si le cercle des auditeurs est étroit, la voix est mieux entendue. Je relis des pages où M. Victor Brochard a eu le courage de montrer[59] que l’idée de Dieu, telle que la philosophie orthodoxe croit la trouver chez les Grecs, est une idée purement chrétienne. « Jamais, dans la philosophie grecque — la chose est hors de doute, — et pas plus chez les Stoïciens que chez Platon, l’infini n’a été considéré autrement que comme une imperfection, un non-être. » Notre Dieu moderne n’est pas le produit d’une évolution normale de la pensée humaine ; il représente la substitution brutale d’une croyance religieuse à une conception philosophique. A l’idée religieuse d’un Dieu-volonté se joint nécessairement l’idée d’obligation morale. Le bien c’est la volonté de Dieu, soit qu’il l’ait formulée directement (révélation), soit qu’il l’ait inscrite à jamais dans la conscience de chaque homme (Kant). « Nombre de moralistes, dit M. Brochard, acceptent sans hésiter de définir la morale, la science du devoir, et notre esprit moderne ne conçoit pas même une morale qui ne tracerait pas à chacun sa ligne de conduite, ne lui formulerait pas certains préceptes auxquels il est tenu d’obéir. Cependant, si l’on veut bien y prendre garde, cette idée est totalement absente de la morale ancienne. Elle est si étrangère à l’esprit grec que pas plus en grec qu’en latin, il n’y a de mot pour l’exprimer. Jamais les anciens n’ont conçu l’idéal moral sous la forme d’une loi ou d’un commandement. » La morale pour les anciens c’est la coutume, l’usage. Leurs moralistes donnent des conseils, jamais des ordres. Sans doute ils voulaient, eux aussi, aider les hommes à trouver le bonheur ; mais cette attitude était toute fraternelle. Ils ne mêlaient pas l’idée de devoir à la recherche du « souverain bien ». Et comme ils ne concevaient pas de devoir, ils ignoraient la conscience morale. La vertu était donc pour les anciens toute différente de ce qu’elle est pour nous. « Au point de vue moderne, dit M. Brochard, la vertu est l’habitude d’obéir à une loi nettement définie et d’origine suprasensible. Au point de vue ancien, elle est la possession d’une qualité naturelle. » Les idées de libre-arbitre, de responsabilité morale sont également ignorées de la philosophie grecque ; quant à l’immortalité de l’âme, ce fut une des rêveries de Platon, mais elle ne tient pas étroitement à sa philosophie.

En descendant au détail de la morale, on trouverait presque toutes nos coutumes en opposition avec les coutumes des anciens, tellement le christianisme nous a façonnés sans pitié pour notre liberté et pour la pureté de notre race. Je ne dis pas qu’il faille rejeter définitivement et toute la morale chrétienne, et toute la philosophie chrétienne ; cela pourrait produire un précipice fâcheux et qu’il serait difficile de combler. On pourrait cependant écarter, à titre provisoire, ces diverses notions, véritables intruses dans l’intelligence occidentale. Suivons l’exemple du catéchisme qui débute par : « Êtes-vous chrétien ? » Ainsi on interrogerait toutes les prescriptions morales, tous les dogmes métaphysiques, et on les écarterait doucement, après s’être bien assuré de leur origine. C’est de l’empirisme ; sans doute, mais pour qui ne croit pas la vérité, l’empirisme est la seule méthode. Que, pendant ce travail des philosophes, les hommes continuent à faire semblant de pratiquer l’une des formes du christianisme, cela n’a aucune importance, pourvu que les mœurs soient libres, pourvu que l’intelligence demeure intacte.

On verrait ensuite ce que l’on pourrait reprendre parmi l’écart. Non pas l’idée de Dieu, sans doute, ni l’impératif catégorique ; peut-être entre les plus basses cartes, un peu de cette sentimentalité perverse sans laquelle nous ne comprendrions plus rien à notre art et à notre littérature. Le christianisme n’a pas apporté au monde que des mensonges et des poisons. Nietzsche l’a trop méprisé. Une religion qui a conquis l’humanité, c’est qu’elle s’adaptait au moins à certains de ses besoins. Aujourd’hui même, on ne voit à lui opposer que des principes qui révoltent presque tous les hommes. Aussi l’enquête que je propose serait-elle un jeu purement philosophique ; elle fournirait quelques flèches à la critique, mais peut-être pas une seule arme vraie. N’ayant plus de position intellectuelle, le christianisme est inaccessible aux arguments intellectuels. La raison n’y peut rien ; peut-être mourra-t-il un jour empoisonné par la ciguë de son triomphe ?…

1901.

Notes in this chapter

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