← Table of contents
Le Bourdeau des neuf pucelles

Vers pour LES SERVANTES

Reading edition

MARTEAU DE PORTE

Le dos tourné, grassette et ronde, le crin roux, La petite servante, avec un branle doux Qui fait rouler sa croupe et danser ses genoux, Frotte, à l’huis, le marteau dont je me sens jaloux. C’est un petit serpent en figure de guivre. Il s’éclaire, amoureux de la main qui délivre Le rayon endormi dans son âme de cuivre, Et l’on sent qu’en ces doigts de rose il voudrait vivre. Symbole du désir qui n’en vient pas au fait, Cependant qu’il demeure, amant insatisfait, A heurter comme on dit la porte du buffet, Je regarde la belle main qui le maltraite Et le choie ; et, rêvant que je suis de la fête, Sens un autre serpent qui dégage sa tête.

LES SERVANTES DE PÉNÉLOPE

Fuis la jeunesse des servantes, qui dénoue Le luxe insolent d’un beau crin. Il te sied de servir les seules Muses. Crains Une intendante aux belles joues. Lorsque tu dors, furtive, elle quitte ta couche, Et court se vendre à ton voisin, Qui parmi les baisers grapille sur sa bouche Tes secrets comme des raisins. Tel, sur son lit de peaux de brebis et de vaches, Ulysse, aux corridors obscurs, Méditant l’Arc sonore et la Joute des Haches, Surprit les commerces impurs Des servantes qui rient, en s’échappant des chambres, Et vont choyer les Prétendants De viandes, de vins, de leurs corps frottés d’ambre, Et de mensonge à belles dents. La nuit, les jeunes bras tannés par les lessives Se targuent de moire et de fleurs ; Car où rôde Vénus une fièvre offensive Emplit les misérables cœurs. Mais le fort de leurs mois ferait tourner les sauces Dont l’âge gourmand fait grand cas, Et tu dois préférer à leurs caresses fausses L’amitié d’un vin délicat. Tu fuiras la jeunesse, et prendras Euryclée Au pas lent, à l’agile main, Pour que de torches d’or et de sagesse ailée Minerve éclaire tes chemins.

MEILLEUR AVIS

Dans ta jeune servante admire le contraste Des beaux flancs, faits pour la luxure, et des yeux chastes, Et ce balancement sensuel des vaisseaux Que leur château-d’arrière assied bien sur les eaux. Je veux que la pudeur redresse un col farouche, Mais qu’un doux poids de chair s’incline vers ma bouche. Si près d’un jeune corps comment peux-tu dormir, Ces chaudes nuits de Juin, sans le faire gémir ? Sans t’en aller surprendre au lit tiède de baumes Sa bouchette qui baise en rêvant un fantôme, Et peut-être te nomme en un parc enchanté ? L’ombre ardente palpite à ses seins de clarté. De ses genoux, qu’un mol abattement sépare, Le nocturne rayon sculpte un marbre de Pare. Qui pourrait respirer sa fleur chaude et la voir, Sans trembler, faune, au bord du jardin rose et noir ? Car le jour elle est serve, et, nue, elle est déesse… — Que dis-tu ? qu’elle est pure, et tu crains sa sagesse ? Tu n’as pas deviné au miel de ses regards Que sera sans refus au jeune maître Agar ? L’aimes-tu mieux des jeux d’un butor avilie, Que tu ne cueilles point cet œillet d’Italie ? Elle apporte l’aiguière… Allons, rends d’une main Doucement promenée hommage au sang romain. L’émoi brûle sa joue, et loin qu’elle te boude Vois l’extase incliner sa tête sur son coude. Possède sur ses yeux le mystère des pleurs… Non, elle rit, l’oiselle ayant pris l’oiseleur.

SERVANTE D’AUBERGE

En bonhomme de rat qui joue au hobereau, S’il faut me retrancher un jour dans un fromage, — Mon large nez ne craint de tels parfums dommage — Que ce soit par fortune en un gras Livarot. Non pas que de ton nimbe et de ton faux douro Je cherche, ô Gloire ronde et rouge, quelque image. Bon pour les Muses de frontispice et les Mages. Je préfère à de secs lauriers un bon porreau, Du cidre blond pour boire en ma couleur… passée ! Et l’épais Livarot que me sert, haut troussée, Chauffe-plat, chauffe-lit, la rougeaude Lison. A ma barbe qui poisse, à ma main fourvoyée, Très précieusement fouettent à l’unisson Le fromage onctueux et la femme mouillée.

SERVANTE D’HOTEL

Tu ne sers pas Vénus, mais tu sers ses prêtresses, Tu regardes monter les sacrificateurs… Fais le lit du plaisir, mais crains que la froideur De tes mains de Vestale offense la Déesse. De ton sang nuptial tu lui dois les prémisses, O corps nouveau. Veux-tu ? j’affranchirai tes flancs. Pour ma tempe fanée et pour mes cheveux blancs Prends-moi, car un vieux maître est plus doux aux novices. Irrite par feu les nymphes. Dans ce vase — Tant le jour fut brûlant — lave ton corps laineux, Et fais l’ampoule éclore en un 8 lumineux, Qu’on te voie à cheval sur ce petit Pégase. Ah ! que de jougs avec ta chemise tu ôtes !… Je t’offre des plaisirs sans amour, goûte-les. La Passion veut des serments, fait des valets : La riche Volupté, elle, n’a que des hôtes. A ceux qui te jetaient une obole il faut prendre Un tribut, n’épargnant que moi qui t’enseignai. De ta vertu jamais tu n’auras un denier, Tu peux tirer bon prix de tes péchés à vendre.

POUR LA GROSSE MARGOT

Ayant tollu d’un muguet La bourse avecques prestesse, Villon et les gens du guet Sont lors en délicatesse. Ains, quand maigrit son magot, Aux famines chez Margot L’Escholier veult se soustraire. Beaux vers ne sont beaux ducatz ; Villon vient conter son cas Marloupeulx et littérayre. La ribaulde est au taudis, Jouxte un lict fané, de serge, Où, sur ses reins rebondis Jeune après vieulx se goberge. Un clerc vient de luy bailler Un rondel pour tout loyer. Le diable arde l’honoraire ! Margot lave à grand fracas, A pleine escuelle, son cas Marloupeulx et littérayre. — « Poète, maulvais chaland ! » Villon riposte : « — Eh ! donzelle, « Gare, avec moi pour galant, « Aux oublieux d’escarcelle. » Adonc pour son chevalier La garce eslut l’escholier. Chez la Vénus usuraire Muse vescut sans tracas. Ains point n’est rare ce cas Marloupeulx et littérayre. Viennent clercs, laïcs, souldards. Villon, la mine narquoise, Jauche au gousset les pendards, Es hanaps verse cervoise. Et dict : « — Beaux fils, deux escus ! « Vénus aime moult Bacchus. « A l’amour soëf est contraire. » Or mainct béjaune escroquas, Villon, lui citant ce cas Marloupeulx et littérayre. Puis : « — Seigneurs, nous reviendrez, Si liesse eurent vos braguettes ». D’autres temps mauclers madrés Bourse vuyde font goguettes. Adextre à férir un coup, Maistre Eschollier en découd. — « Livre lu, frustrer libraire ! « Tost réglez, indélicats, « Paravant d’yssir, ce cas « Marloupeulx et littérayre. » Quant sur le tribut prescrit Aucuns soirs triche la gouge, Villon lui signe un escript Sur son nez camus, en rouge. « Tu me veux réduire à jeun, « Comme en la geôle de Meung, « D’où me fit le Roy extraire. » Margot lave ès vins muscats Et bande en geignant son cas Marloupeulx et littérayre. Ta gloire, inclyte filou, Porte dans l’histoire prude La casquette du marlou : La chose au bourgeois est rude. Sur ton front injurié Je ne vois que le laurier. La gent critique peut braire ; Peu te chaille des choucas Qui croassent sur ton cas Marloupeulx et littérayre.

RONDEL

Je muse souvent à l’entrée De l’appartement féminin. Quand Madame fait sa nonnain, Une chambrière m’agrée. Je joue en sa robe échancrée ; Mais j’ai si grand peur du venin ! Je muse souvent à l’entrée De l’appartement féminin. Je ne me rue à la curée Des cœurs fiers et des beaux hennins. Petit chasseur, petit connin. Des palais que le rêve crée Je muse souvent à l’entrée.

JOUR DE MARASME Du Vieux peintre amant de sa bonne

Les écoliers de cinquante ans, et de soixante ! Toujours en quête, en vain fessés, d’autres leçons, Rêvant de lac limpide où tremper leurs cuissons, Se vont noyer aux yeux d’une fausse innocente. Quand, leurs écus palpés, une main commerçante Arme le vieux mousquet qui crache à leurs chaussons, Qu’ont-ils pris ? Un chat maigre et qui sent le poisson. Ils tiennent gros butin un connin de servante. Une lourde gothon, sur leur bouche, que tord Le malfaisant plaisir comme une affre de mort, Flaire l’eau des vieux puits et la cendre de l’âtre. Peintre, on voit sur ton lit deux coulombs s’épouser. Plutôt, d’un ton cruel charge l’aile bleuâtre D’un corbeau qui te creuse avec son bec rusé.

NUIT DE VICTOIRE Du Vieux peintre avec son modèle

L’aurore s’étonnait que ruisselle un crin fauve Près de mon poil chenu sur le même oreiller. Or, Vénus qui me tint cette nuit éveillé Au quatorzième lustre a fleuri mon front chauve. Ma vigueur a goûté, des défaillances sauve, Aprement cet amour, peut être le dernier ! J’ai bu le sang des dieux sur un corps printanier. Qui sent la rose et fait un verger de l’alcôve. Penché sur l’or moussu qui voile un antre frais, J’ai respiré l’automne et les rouges forêts, Où de l’aubier vivant s’étire la faunesse… Ce n’est pas l’heure encor qu’à mes tempes de dieu Le déclin menaçant ma trop longue jeunesse Efface l’œillet pâle et cette rose feu !

FIN

Explore with AITake your curiosity a little further.

Reading settings