ERATO
Reading edition
La Muse de l’Hyménée Debout, lève son plectrum. C’est une passionnée, Souvent nue. Amat virum. Mais sur le double coteau, Qui mieux m’accueille ? — Erato.
MA VOISINE
Quand le jour a brûlé sa chair grassette et blonde, — Poreuse alcarazas dont sue en perles l’onde, Pulpe que la brunette a d’un grain plus serré, — A sa fenêtre ma voisine au chef doré, Se fiant au feuillage, à la nuit ingénue, Apparaît languissante, et luit pâlement, nue. Nue ! elle ne sait pas la brèche en ses tilleuls, Et qu’aux poètes comme aux derniers faunes, seuls, Les dieux livrent encor la blanche proie hellène, Nymphe des monts ou de la mer à Mytilène ; Que du jardin nocturne et de lune trempé Ils nous font ou l’Hymette ou le val de Tempé ; Car les yeux bleus du rêve ont des vertus secrètes Que la Beauté convie à ses plus belles fêtes. De qui viens-tu parler, jeune femme à la nuit ? De l’amant qui te lasse ou de cil qui te fuit ? Sur cette rose est-ce une bouche que tu baises ? Qui mieux, sous l’éventail de ces branches, s’apaise De ton cœur frémissant ou de ta gorge en feu ? Adieu léger, regret moqueur, pudique aveu, Que murmure ta lèvre à l’ombre confidente ? L’abîme de la rue et la feuille abondante Séparent à jamais nos bras et nos destins ; Ma main seule t’envie à mes yeux clandestins. D’Amour, jeune ruffian qui bat des cartes fausses, Peu me chault ; seul dénoue encor mon haut-de-chausses, Seul débouche pour moi de magiques flacons, Le Plaisir, sûr valet, qui garnit les balcons… Il m’a de toi donné la part la plus suave : Voir, c’est avoir un peu, jouir, sans être esclave. Et voici que tes bras levés font sur ton dos De ta nuque crouler les fluides fardeaux, Que ton aisselle luit d’une touffe de plume. Mon nez bat ; dans le vent illusoire je hume En des moiteurs de blonde un âcre sauvagin. De tes feminités et de leur doux engin, Puisqu’une rampe me coupe ton ventre au cintre, Mon vers chaste et déçu ne peut être le peintre. A ta vaste toison — cette charge de blé Sur ton dos — ne s’oppose un crin plus crespelé. Je perds aussi tes longues jambes et leur lustre, Vague blancheur entre les galbes des balustres. O toi que je n’aurai jamais, ô toi qui m’eus, En désarmant de leur acier mes yeux émus, Reprends tes chastes lins et regagne ta couche, Maintenant que, cabré de volupté farouche, Dans une odeur de toile chaude et de couvain Je cours charger un flanc que raie un noir ravin. C’est la brunette au grain plus serré, c’est l’épouse. Quand mon baiser la brûlera de sa ventouse, Si t’arrivent là-bas des gémissements longs, Crois qu’un rauque bonheur déchire deux coulombs ; Et ne jalouse pont celle dont l’habitude Ravie, et s’étonnant de mon élan plus rude, Ne saura pas, mêlée au corps de son mari, Qu’une adultère ardeur la foule et la tarit, Que sa dévotion conjugale et câline Sert de traîtres désirs comme une Messaline. Mais je te dédierai la fougue où je connus Sur la brune Pallas une claire Vénus. Et toi-même vas-tu, te coulant sous tes toiles, Réveiller un amant remué jusqu’aux moelles Par ta jambe gélive et ton odeur d’été, Et ces jumeaux compacts de ta rotondité ? Peut-être projetant ma luxure lointaine T’ai-je touché le sein d’une invisible antenne ; Et ton maître, étonné de tes jeux assouplis Aux rites qu’il n’osait enseigner à tes lits, Va, dans la bouche et dans la conque autrefois prompte Aux refus, retrouver deux esclaves sans honte. Puisqu’Eros doit demain t’asservir, aujourd’hui Ne crains pas un peu de bassesse devant lui.
LA BELLE VIEILLE
C’est d’avoir tant aimé l’enfance de ses seins Qu’en son déclin je l’aime encore ; Et d’avoir vu, des bas de la fillette, éclore Deux globes d’un noble dessin. J’avais cet âge, où l’on n’est plus le jeune coq Qui plonge et retire sa lame, Où les arômes bus ramènent à la femme, Où l’amour prolonge le choc ; Où, las des fards, de lèvre peinte, et de faux blond, Las des rapides ariettes, L’on rêve du menton pudique où Juliette Presse son tendre violon. Et sous mes yeux l’adolescence pétrissait Ce très féminin bosselage, Fanfreluchait de mousse un joli coquillage, De myrrhe exaltait le gousset. Je reniflais aux courtes manches de l’été Le fil emmêlé des aisselles ; Et j’épiais la jupe aux hautes balancelles D’où béait sa féminité. Mon rêve demandait aux nattes d’un noir bleu Quelque image du tabernacle, Où frise un crin d’agneau, dont l’attouchement racle L’éréthisme des chairs en feu. Par baisers décochés sur ses dents closes, j’eus Les siens qui ne savaient répondre. Mais l’imparfait contact dont je me sentais fondre Prélibait son baume et son jus. Ma jeunesse barbare oubliait son destin De servir Mercure ou Minerve, Tantale du poison âcre et doux, dont s’énerve La soif, au flot proche et lointain. O bucher de la Longue Attente ! O noir ruisseau Des désirs qui coulent en lave ! Bonds cruels du marteau sur le cœur de l’esclave ! Et grésillement sous le sceau ! Ce long souci qui des chairs d’ambre m’a fait serf Aux brunes chaudes me consacre, Aux yeux d’or que traverse un reflet de massacre, Quand le spasme tire le nerf. Enfin elle mûrit : je conquis des chemins, Dont mes doigts étaient les couleuvres. Mais la chambre secrète étant close au grand œuvre, La clef en brûlait dans mes mains. — Non ! dit la bouche, mais dans les yeux confesseurs La chair défaille et s’humilie, Le jeune sein captif se débat en folie, Chevreuil lié par les chasseurs. C’est dans une île de roseaux, de prés herbus, Sous un vieux saule solitaire, Qu’un jour elle m’ouvrit le délicat mystère, Versa la tête, et je la bus. Cette heure-là, depuis, ne meurt plus. Ce raisin, J’en suce encor la grappe bleue ; Ces œillets vers mes dents se haussent sur leur queue ; Priape les cueille, et me ceint, Quand au giron, immaculé comme jadis, Dont Sarah fait Agar jalouse, En son dixième lustre, à longs traits, je l’épouse Parmi ses genoux arrondis. Vos belles comparez ! Conferte puellas ![7] Tel Paris morgua deux déesses, Quand Vénus éteignit d’un remûment de fesses Madame Jupin et Pallas ;
Tel Maynard, pour donner à la mienne le prix, Infidèle à sa belle Vieille, De sa stance eût tiré la couronne vermeille Dédiée à des cheveux gris. Car l’âge a respecté les siens ; de nul fanon Il n’injurie un cou d’ivoire, Ni ses pommes d’amour qu’à peine il mue en poires, Ni ses bras dignes de Junon. Et le plaisir ramène en ses yeux d’aujourd’hui Le trouble émouvant de la gosse Dont la chair est choyée avant l’âge des noces, Qui mord et repousse le fruit. Noces tardives ! qui pendant les plus beaux jours Laissent la jeune chair en friche ! Aimer, c’est vivre, et dans la saison la plus riche L’état de grâce, c’est l’amour.
LE VOYAGE
Quel plaisir, le départ vers la mer, vers l’amour, Avec l’Amie, intacte encor, qu’idéalise Parmi les grands manteaux et les fauves valises L’inconnu de la chair, à la chute du jour. Par un long soir doré partir vers le mystère Du Manoir dans les bois et du beau corps nouveau. Mais de doux regarder et de geste dévot Voiler le désir dur, et la voix qu’il altère. Songer au fruit suave, énorme et divisé, Charnellement assis aux rondeurs de la robe ; Imaginer le branle amoureux du beau globe, Que le rythme du train fait doucement danser. Voir se profiler sur les prés en débandade, Sur la berge qui court à contre-sens de l’eau, Le visage rayé d’ombre agile, pâlot Comme la lune sous le nuage nomade. Puis quand le Pays vert s’atteste en ses maisons Aux poutres brunes dans le plâtre en colombages, Si les yeux pérégrins ont loué nos herbages, Mercier d’un baiser les cils et les frisons. Enfin quand la Nuit douce, effaçant les collines, Nous cerne de son mur tout à l’heure infini, Désarmer la pudeur de son tendre Nenni, Ouvrir les bras au col qu’un songe dodeline. Et dès qu’elle acquiesce en un faible gémir, Poser sur ses genoux, avant qu’elle se garde, Une main innocente, et comme par mégarde, Sur les genoux, première étape du plaisir. Murmurer en des mots frêles, comme d’un songe : « Votre corps chaud exhale un parfum de fruit mûr. « Qu’il est doux le baiser du premier soir, et pur ! « Il laisse aux vieux amants la ruse et le mensonge. « Aide mon chant le Vendosmois mélodieux. « L’aide ce beau tétin qu’eût jalousé Cassandre : « Et l’écho des baisers de nos bouches en cendre « Nouera les couples nus sur les draps radieux. » Ainsi de bouche active et de main ocieuse, — Mais dont l’effluve s’insinue au long des os — Comme aux jeux d’Olympie une vierge de Cos, Oindre d’une huile d’or la claire voyageuse. Et savoir que de nous l’aube va faire un dieu, Qui saisit la dryade au creux buisson, la perce D’un dard multiplié, heureux du sang qu’il verse, Lui arrache un long cri, et la cloue au milieu. Mais attendre le lit, ne forcer que l’enceinte Des dents, tant qu’au cristal ciselé des flacons N’a la Nymphe ondoyé le Pinde et l’Hélicon, N’ont clapoté les lacs de rose et de jacinthe ; Qu’un peigne de Cypris n’a mordu les cheveux. Et pour toute la chair, tout le crin dûs au maître, — Le linge à bas, provocateur qui s’est fait traître, — N’attendre que du lit l’absolu des aveux. Du lit, profonde nef, dont les voiles captives Cinglent joyeuses vers l’infini de la chair. Pélerin du plaisir, repars sur cette mer, Pleine aussi de remous et d’oiselles plaintives.
Conseil à une petite Courtisane
Tes dix-sept ans n’ont pu, dévêtus sans chicane, Ni ton ventre, émouvant de si peu d’ombre au coin Qu’il semble d’une enfant sous sa houppe de foin, Le pur émail n’a pu de tes yeux de Persane, Ni ces pommes qu’à s’infléchir déjà condamne Le Vice qui trop tôt y planta son groin, Ni ta cuissette, dépliée avec un soin De Ghesha, n’auront pu, petite Courtisane, Sur sa corde roidir le joujou des fillettes. Et tu dis que les ans m’ont noué l’aiguillette… Nenni ! mais il y faut pudeur avec mystère. Pleure, ou résiste un peu. Nomme ta sainte mère, Et, la joue enflammée, appelle-moi bourreau… Pour me sentir entrer dans toi comme un taureau.
Réponse de la petite Courtisane
Taureau peu digne encor du beau fessier d’Europe, Je tâte un serpent mou qui n’a rien d’un Python, Et je trouve une corde où je cherche un bâton. Mais je vais t’éveiller de l’indigne syncope. Je rapproche mes seins, que ma paume enveloppe. J’en fais saillir la proue, et du double bouton Laboure au bon endroit ta chair de molleton ; Et, plus bas, mon genou te racle et te varlope. Puis je donne à flairer l’aisselle chaude au mâle, Où le crin d’astrakan me fait plus animale… Ah ! tu renais, nourri d’effluves opportuns. Baudelaire savait le ressort poétique : Comme des autres l’âme erre sur la musique, Le poète a le cœur gonflé par les parfuns.
A la Fleur de Lis
La Pudeur sous ta coiffe, ô Nonne du Verger, S’incline, et va prier pour la Rose charnelle. Mais le pistil tendu branle en toi comme en elle, Et bat tes pâles chairs de son marteau léger. Sur son fifre moqueur le merle bocager Te siffle, car le dard qui rôde en la venelle Macule de safran ton calice, et son aile Te froisse comme un lit par l’amour saccagé. Quand ces stigmates nous révèlent qu’Aphrodite En ses secrètes lois ne t’est plus inédite, Sur l’écu losangé des vierges que fais-tu ? Loin des chastes blasons, sur le sein qui te fane, Sers d’ironique enseigne à ces froides vertus Que dévaste en secret un roide manche d’âne.
Réponse de la Fleur de Lis au vieux Poète
Dans le jardin du grand Séminaire
Tu as médit de moi, mais mon arôme épars, Et ma robe déclose, et Pudeur renoncée, Suscitent une touffe ardente en ta pensée, Emmêlent des fils d’or qui brûlent tes regards. Tes désirs étirés comme des léopards Font battre ta narine, et de ta force usée Tu ressurgis Daphnis ! — L’âme aux lèvres sucée, Sens-tu fondre Chloé, gorgé de ses nectars ? Donc sur ma chair dorée et ma blessure fraîche Honore Eros archer, et reconnais sa flèche, Si ton flanc en gémit autrefois, autrefois ! De l’odeur de l’amour ta narine altérée Ores ne boira plus qu’en mes calices froids La proie adolescente et sa mousse sucrée.
S’IL FAUT DE LA MOUSSE AU SILLON
I
Dame ou Soubrette de jadis Qui s’allait baigner aux étuves, Avant de se tremper aux cuves, Se faisait plumer la perdrix, (J’entends l’oiselle de Cypris), Pourvu que le nid en fût sec, Car dans la mousse blonde ou brune L’oiseau, quand l’ordonne la lune, Casse un œuf, et mouille son bec D’eau plus rousse que le Robec. Sur l’herbe noire ou sur le foin, Au crû de la dernière tonte, La chemise trousse la honte Ou l’orgueil, sous le rire en coin Du joyeux barbier de maujoinct. L’huis non troué par le cousin Ferme à secret ses grosses lèvres, Tandis que de béantes Bièvres Etendent jusqu’au trou voisin L’ourlet d’un rire sarrasin.
II
Dans les couvents un fer cruel Dévaste la nuque à l’Epouse ; S’il fauche aussi l’autre pelouse, C’est qu’on est moins jaloux au ciel Des mains du barbier que du poil. Dame ! Il tient chaud ; dans un lit froid Il sert de manchon à la nonne ; La main s’égare, et puis s’étonne Arrêtée au petit endroit Du grand bien né d’un petit doigt.
III
Au harem, le Mamamouchi Qui fait aux chats fourrés la guerre Lève la toile à la moukère, Et pour le Pacha la blanchit… Ou bien pour le godemichy.
IV
L’art grec n’a pas, — religieux — , D’un sexe béant qui pantelle Blessé le flanc des immortelles. Humains, il soustrait à nos yeux Le sillon creusé pour les dieux. Des bords du féminin palus Il élague le beau feuillage ; Un peu d’algue à son coquillage A Vénus ne rappelle plus Qu’elle est née aux flots chevelus. Maître Gautier en a gémi, Qui voit sur la touffe embrasée De Cypris, la tête frisée D’un Cupidon fauve, parmi L’or clair de sa mère endormi.
V
Mais Vénus est morte, et Byblis ! Vains regrets d’un flocon de laine A des hanches, même d’Hélène, Puisque ne hantent plus nos lits Berthe au grand pied, Biétrix, Allis. Ce n’est pas moi qu’on a volé Sur l’airain, la toile, ou le Pare ; Mon hamadryade se pare D’une toison d’or crespelé, Souvent à ma barbe emmêlé. Seul fut déçu Pygmalion, Qui, forant sa Nymphe sculptée, N’avait pas feutré Galatée. Mais d’un frottis de vermillon Il mit de la mousse au sillon.
ENIGME
Ce n’est mont ni coteau, rien qu’éminence mince, Mais, dessus, l’on se sent gros sire en sa province. Ce n’est val ni ravin, rien qu’un sillon étroit, Mais l’on prise un vrai bien qu’on peut toucher du doigt. On le cultive, mais le semeur — ô démence ! — S’il croyait récolter, garderait sa semence. Est-il rose de fleurs qu’aussitôt on le fuit, C’est un verger qu’on veut sans boutons et sans fruit. Là n’est rû ni ruissel dont s’humecte une grive, Mais toujours sous la lèvre y naît la source vive. Ce n’est ombre où musser un nid de roitelet, Pourtant sous des fils d’or passe un bec d’oiselet. L’herbelette plus haut pousse ses petits glaives Que cet îlot de mousse entre deux blanches grèves. Ayez bien garde à l’huis et le tenez célé, Car la serrure tente, et tous en ont la clef.
A UNE DAME ÉTRANGÈRE
La Couronne de Vénus
Des bourdeaux évadée en la Littérature, De monstrueux morpions t’ont taraudé la pel. Tu fis — j’en jure le conin de Jézabel ! — Largesse de poulains aux camps d’Estramadure. Puisqu’on t’a recousu le ventre et la nature, Appends en ex-voto le bienfaisant scalpel. Et qu’on dise : « Autrefois, Nymphe au grec Archipel, « Apollo la connut sous le nom de Mercure. » Pour les ruts douloureux ton squelette allongé Punit son chevaucheur, à chaque ahan, d’un jet ; Et de tes yeux trop mûrs chavirent les opâles. Sur ton front, par le suint des mèches fustigé, — Juste couronne due aux tempes triomphales, — Vénus Dolorosa saigne en ces roses pâles.