CHAPITRE V.
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LES ÉCOLIERS MENDIANTS OU CHEVALIERS DE LA Tuna.
Même aux heures de grande nécessité la plupart des écoliers se bornent à ces espiègleries un peu fortes. Mais certains se laissent aller à de pires indélicatesses et, de chute en chute, ils en viennent à mener la vie de ces pícaros ou «mauvais garçons» qui, suivant le mot de Cervantes, semblent venus à Salamanque «moins pour apprendre les lois que pour les enfreindre». Ces étudiants faméliques et vagabonds, gorrones ou chevaliers de la Tuna 70, forment comme une vaste corporation, où règne l'égalité la plus parfaite, où s'efface toute distinction sociale et dont tous les membres sont indissolublement unis par les souvenirs de leurs communes misères et la complicité de cent méfaits 71. Parmi les sujets de ce royaume de gueuserie, on compte beaucoup d'anciens pages ou valets d'étudiants qui se sont lassés d'une telle dépendance; d'autres, dont le sort était plus doux et qui avaient jadis quitté leur famille pleins de nobles ambitions et de résolutions vertueuses, ont été gâtés par les mauvaises compagnies; d'autres, enfin, sont des jeunes gens riches qui, d'eux-mêmes, par fantaisie et par goût, ont préféré, dès le premier jour, à une condition paisible et à un bien-être assuré l'imprévu d'une existence errante et son inquiète liberté 72.
Tous, drapés dans un manteau troué ou serrés dans une vieille soutane «dont les pans déchirés pendent comme des bras de pieuvre 73», ils se promènent fièrement par les rues de Salamanque, espérant quelque heureux hasard ou méditant quelque «tour de main». On les voit dès le matin attendant sur le seuil des couvents la distribution des écuelles de soupe, et c'est de là que leur vient leur surnom de sopistas. Quand les frères leur apportent l'énorme marmite où nagent tous les légumes de la terre, choux, navets, courges et laitues, assaisonnés de noyaux d'olives, d'escargots et de têtes de poissons, quant apparaît le frère portier chargé de répartir l'aumône, à peine la prière dite, tous se bousculent et jouent des coudes pour n'être pas les derniers servis: quelquefois on en vient aux coups et, pour rétablir l'ordre, le fraile frappe de droite et de gauche avec sa grande cuiller 74. Dans la journée ils courent la campagne et, malgré les chiens de garde, dévalisent jardins et vergers 75, ou bien ils trompent leur faim en allant demander aux nonnes quelques gobelets d'une boisson rafraîchissante qu'elles fabriquent et dont elles ne sont pas avares, et souvent même ils emportent la tasse, au risque de décourager la charité 76. Mais, pour assurer le repas du soir, ils ne peuvent compter que sur la générosité d'un riche camarade, sur la crédulité d'un débutant et, plus sûrement, sur leur propre savoir-faire. Les pains du boulanger, les melons et les piments du marché aux légumes, les pralines et les nougats du confiseur, les outres de vin accrochées à la porte des tavernes, ce qui se mange et ce qui se boit, tout leur est d'une bonne prise: les marchands de marrons connaissent par de fâcheuses expériences la rapidité de leurs jambes et la dextérité de leurs mains 77; les rôtisseurs et les pâtissiers les voient avec inquiétude respirer l'odeur de leurs étalages.
S'ils paraissent rarement dans le cloître des Ecoles, s'ils sont mal renseignés sur les livres de «texte», ils connaissent parfaitement «cent manières et façons de soutirer l'argent d'autrui 78».
Tricher au jeu, faire l'office de spadassin ou d'entremetteur, jouer auprès des filles galantes le rôle du frère qui veille sur l'honneur du nom et duper ainsi l'amoureux novice, mendier sous le porche des églises, un emplâtre sur l'œil et le rosaire à la main, fabriquer de fausses clefs, rompre les cadenas, piller les dépenses des collèges et dévaliser les chambres des boursiers, transformer les cuartos 79 simples en cuartos doubles en les élargissant à coups de marteau, voilà le vrai fond de leur savoir.
Quoiqu'ils soient passés maîtres en de telles malices et dignes, comme dit Cervantes, «d'occuper une chaire en ces facultés 80», quoiqu'une lutte constante contre les incommodités de la fortune «aiguise leur entendement et rende tous les jours leur esprit plus subtil 81», il leur arrive pourtant plus d'une fois de se coucher sans avoir rien pu se mettre sous la dent. Ils vont passer la nuit dans le gîte que le hasard leur offre, quelquefois dans les hôpitaux 82, quelquefois dans un grenier, souvent à la belle étoile, et le bon sommeil, «les enveloppant comme d'un manteau 83», les console de leurs misères.
Ces misères d'ailleurs leur paraissent bien plus supportables que la monotonie d'une existence consacrée au travail. «Sans la faim et sans la gale, fléau commun des étudiants 84», ils s'estimeraient les plus heureux des hommes. «Ni le froid, ni la chaleur ne les gênent: toutes les saisons de l'année sont pour eux comme un doux printemps; ils dorment d'aussi bon cœur sur des gerbes de blé que sur un matelas; ils s'enfoncent dans la paille des auberges avec autant de volupté que si leur lit était fait de fine toile de Hollande 85.» Comme Estevanille González, ils sont tous «garçons de bonne humeur», et cette naturelle gaîté les rend insensibles à bien des maux. On retrouve en eux ce fatalisme presque oriental et cette admirable conformidad qui ont aidé les Espagnols de tous les temps à tout supporter et à se résigner à tout. Pourquoi s'indigneraient-ils contre des maux que leur a imposés le destin? Pour eux-mêmes, ils sont persuadés, comme la vieille Célestine, qu'ils sont «comme Dieu l'a voulu». Ils n'ont par conséquent ni regret ni remords et ils ne désespèrent pas de pouvoir, quand viendra l'heure fatale, «crocheter la porte du Paradis 86» comme ils en ont crocheté bien d'autres.
Ces gueux sont d'ailleurs fiers de leur condition et se tiennent les uns les autres en très haute estime, se traitant avec considération et ne s'appelant jamais que Votre Grâce ou Votre Seigneurie. Il n'est pas de métier qui vaille à leurs yeux «cette glorieuse liberté auprès de laquelle tout l'or et toutes les richesses de la terre sont de peu de prix».
Ils sont donc enivrés de leur indépendance, orgueilleux de leur paresse, et ils ont aussi la prétention et la fierté de rester des étudiants, du moins par le costume et par le nom, d'être encore «immatriculés» dans le corps glorieux de l'antique Université.
Quoique leurs vies soient presque pareilles, ils rougiraient d'être confondus avec les mendiants du Zocodover de Tolède, les coupeurs de bourses de la Plaza Mayor de Madrid, les portefaix de Séville ou les rufians de Zahara.
Lorsque, à la suite d'une bataille avec le guet ou de quelque grave friponnerie, l'air de la ville leur paraît malsain, ils s'en vont courir la campagne, emportant tous, pendue à leur ceinture, la hortera, l'écuelle de bois qui ne les quitte guère 87. Les uns chantent dans les bourgs au sortir des offices 88 et tendent le bonnet aux personnes charitables; les autres s'associent à des montreurs de singes, à des joueurs de gobelets ou à des porteurs de fausses bulles. Certains, qui savent autant d'oraisons que de vieux aveugles 89, les récitent à un demi-maravédis la pièce, et celle de sainte Lucie qui guérit les maux d'yeux 90, comme celle de saint Blas qui guérit les maux de gorge 91, leur sont surtout d'un merveilleux profit. Quelques-uns font métier de connaître les propriétés et vertus des plantes et des racines, et, pour se donner plus de crédit, ils assaisonnent leurs ordonnances de quelques mots latins qui leur sont restés dans la mémoire; d'autres font des pronostics, tirent des horoscopes, lisent l'avenir dans les lignes de la main 92. D'autres portent toujours soigneusement roulé dans leur collet «ce livre non relié, qu'ont coutume de lire les Espagnols de toute condition», à savoir un jeu de cartes 93, cartes sales et crasseuses, il est vrai, usées des quatre coins, «mais qui ont, pour qui sait s'en servir, cette admirable vertu qu'on ne coupe jamais sans laisser un as par dessous 94»; comment mourir de faim avec cela quand il y a à la porte des hôtelleries tant de muletiers passionnés pour le vingt-et-un, le lansquenet et le quinola? De ces gorrones en rupture de ban, on en voit même qui se déguisent en captifs échappés des bagnes d'Alger: ils attendrissent les villageois en leur faisant voir sur un tableau grossièrement enluminé quels tourments endurent les pauvres chrétiens quand ils tombent aux mains des Maures infidèles 95.
De Como los escolares demandan por Dios.
Sennores, dat al escolar, Que vos bien demandar, Dat limosna, o raçion, Faré por vos oraçion, Que Dios vos de salvaçion, Quered por Dios a mi dar..., etc. (Ed. Rivad., pp. 278b, 279a, 281, 282.)
Dès qu'ils croient pouvoir affronter impunément les regards du Corregidor, ils rentrent à Salamanque avec quelques blancas dans leur poche et ne tardent point à y reprendre le «métier», le «saint et bon métier», qui finira peut-être par les conduire aux galères, à la prison ou même aux finibus terræ, c'est-à-dire à la potence.