CHAPITRE IV.
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LUTTES INTÉRIEURES DES UNIVERSITÉS ET DÉSORDRES DES ÉTUDIANTS.
Une dernière raison de la décadence des Universités ce sont les luttes et les désordres qui commencent dès la fin du seizième siècle à y désorganiser les études.
Ici, les maîtres et les docteurs ont de longs démêlés avec les Municipalités, les Évêques et les Chapitres. Là, les ordres religieux bataillent les uns contre les autres et se disputent des chaires. A Valence, à Valladolid, à Salamanque, les Thomistes et les Suaristes engagent des combats sans fin. A Saragosse, une chaire de philosophie, qualifiée d'«indifférente», et qui n'était réservée spécialement à aucune école, est convoitée également par toutes. Les Franciscains ou Scotistes, qui n'ont pas de cours à eux, la réclament assez justement. Mais les Jésuites 210
et les Dominicains, qui ont déjà un professeur, aimeraient bien en avoir deux. Tout le monde prend parti dans la querelle, les étudiants, les bourgeois, les autorités et même la Cour; elle ne se termine qu'au bout d'un siècle, par le triomphe des Franciscains 211.
Depuis que les bons emplois s'obtiennent surtout par la faveur et deviennent en quelque façon le monopole d'un petit nombre de privilégiés, les étudiants ne travaillent plus guère: ils aiment mieux jouir agréablement d'une vie indépendante, s'en remettant au hasard ou à leurs protecteurs du soin de leur fortune. Ils arrivent d'ailleurs de plus en plus jeunes aux Écoles, quelques-uns dès l'âge de treize ans. Ces adolescents ne sont guère capables de résister aux tentations. Ils deviennent de bonne heure grands donneurs de sérénades et, comme dit Cervantes, «grands escaladeurs de toute fenêtre où se montre une coiffe 212». A Alcalá, où le voisinage de la capitale exerce un attrait bien fort 213, les étudiants sont toujours sur la route: les jours où il y a à Madrid courses de taureaux ou de cañas, il n'y a plus un seul écolier dans les cloîtres 214.
La race entreprenante des pícaros croît en nombre et en audace. Le centre de leurs opérations est à Alcalá la porte de Madrid, à Salamanque le quartier des abattoirs; c'est là qu'ils méditent les bons coups et organisent les rapines. Leur conduite devient si intolérable qu'en 1645, on nomme une Commission chargée de suspendre pour eux les privilèges universitaires et de les soumettre au droit commun 215. Mais les mesures auxquelles elle s'arrête reçoivent à peine un commencement d'exécution et les chevaliers de la Tuna continuent à poursuivre leurs prouesses et à faire des prosélytes.
Par ces motifs, la Commission émet l'avis qu'on ne puisse se faire immatriculer sans présenter un certificat de grammaire, que les écoliers de plus de vingt ans soient tenus de passer un examen, de montrer leurs cahiers de cours et de prouver qu'ils savent le latin,—sous peine d'être livrés au Corregidor pour qu'il les arrête comme vagabonds et les envoie servir aux armées.
Cité par La Fuente, Historia de las Universidades, III, p. 95. Ces faits sont maintes fois confirmés par les lettres qu'écrivait alors de Salamanque le Père Jésuite Andrés Mendo au P. Pereira, de Séville.
D'autres étudiants, plus authentiques, provoquent de temps en temps de terribles scandales. En un pays où les passions sont si vives et l'amour-propre si irritable, tant de jeunes gens d'origines si différentes ne pouvaient toujours vivre en parfait accord. Dès que l'Université cesse d'être assez forte pour modérer leur ardeur turbulente, on voit se multiplier «les guerres de nations 216».
Les Andalous, querelleurs et vantards, ne peuvent jamais s'entendre avec les gens du Nord: leurs ennemis naturels sont les Biscayens, froids, lourds et rancuneux. Une plaisanterie, un méchant propos suffisent à mettre aux prises les écoliers des deux provinces: ils se battent pendant des journées entières; le lendemain, chaque parti recueille ses blessés, ensevelit ses morts, et souvent, au retour des funérailles, les deux troupes rivales en viennent encore aux mains.
Quelquefois aussi ce sont des révoltes générales qui éclatent. Il y en eut une à Salamanque, à la fin du seizième siècle, parce que le bruit avait couru qu'on allait transporter à Rome les dossiers des archives universitaires. Mais les faits les plus graves, ceux qui font le plus de tort aux Écoles, ce sont les luttes sanglantes des étudiants et des bourgeois.
Depuis des siècles, les étudiants vivaient en assez mauvais termes avec la population civile. On raconte que le vieil Estudio de Palencia avait jadis clos ses portes à la suite d'une bagarre entre les écoliers et les habitants. A Valence, à Saragosse, à Valladolid, cités riches et fortes, qui n'avaient pas besoin des Écoles pour prospérer, les étudiants n'auraient pas osé troubler trop ouvertement la tranquillité publique.
Mais à Salamanque et à Alcalá, où une bonne partie de la ville vivait de l'Université et bénéficiait de ses privilèges 217, ils se considéraient comme des maîtres absolus et leur insolence ne connaissait pas de limites. Au milieu du dix-septième siècle, quand rien ne les retint plus, ils allèrent si loin que l'on songea sérieusement, et à deux reprises, à fermer l'Université d'Alcalá. A Salamanque, les bourgeois, dont la patience n'était pas moins lassée, se résolurent à se défendre eux-mêmes. Ils répondirent assez brutalement aux ordinaires provocations. Les écoliers essayèrent de se venger et il arriva que, plusieurs jours de suite, on se battit dans les rues.
En 1644, les deux «nations» de Biscaye et de Guipúzcoa, traversant la Plaza Mayor, se prennent de querelle avec les gens de la ville. Le Corregidor intervient: il reçoit une balle dans une jambe. Les étudiants sont poursuivis par la foule jusqu'à la place de la Yerba et, de là, jusqu'au couvent de la Madre de Dios. Là ils s'arrêtent, font face à leurs adversaires et tuent deux bourgeois; mais un des leurs est saisi, entraîné en prison et soumis aussitôt à la torture.
Le lendemain, les habitants fort excités font sonner le tocsin: ils marchent sur les Écoles, pénètrent violemment dans le cloître, poursuivent sous le portique et jusque dans les salles de cours les étudiants surpris. Pour les calmer, l'Écolâtre se montre à une fenêtre: on tire sur lui plusieurs coups de pistolet. D'autres bandes, pendant ce temps, vont casser les vitres des Grands Collèges et font la chasse à tous les écoliers qui se risquent dans les rues.
L'étudiant pris dans la première échauffourée est livré en hâte à la justice civile, contrairement au privilège universitaire, et condamné à mort, malgré l'intervention de l'évêque. Le malheureux subit le supplice du garrot, sur le balcon du Corregidor, en présence d'une foule immense et sans qu'on lui ait voulu donner le viatique.
Un grand nombre de ses camarades s'arment pour le venger, tandis que les plus craintifs s'enfuient de Salamanque. Pendant toute une semaine, les deux partis continuent à échanger des coups de pistolet et des coups de couteau jusqu'à ce qu'arrive de Madrid un alcade de la Cour qui fait pendre ou fouetter de verges les batailleurs les plus acharnés et rétablit ainsi la paix.
On devine quel discrédit pouvaient jeter sur les Universités d'aussi graves désordres, bientôt connus dans tout le royaume. Les familles s'effrayaient de toutes ces scènes de violence et les Jésuites opposaient à de pareils tableaux la paix sereine de leurs maisons.