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La Turque

PROLOGUE

Reading edition

I

Sophie Mittelette arriva à Grenoble vers trois heures. Elle avait quitté Genève de bon matin. Selon son ordinaire, levée à l’aube pour achever le ménage pendant que son tuteur dormait, elle avait ouvert la porte de la maison, poussé les volets du rez-de-chaussée, et posé un balai contre le mur, dans la rue. Puis, panier au bras, elle avait été jusque chez l’épicière, encore toute ensommeillée, et — comme partant pour les provisions — lui avait emprunté une pièce de vingt francs. Elle courait alors à la gare, où elle retrouvait son petit baluchon, apporté déjà la veille pendant un tour de promenade de M. Bourdit, et montait dans le train. Aujourd’hui ce n’était pas elle qui réveillerait son tuteur.

Elle avait attendu une heure à Culoz, et deux à Chambéry, aux changements de train. Dans les salles, patiemment assise sur une banquette, à côté de son paquet enveloppé dans un torchon propre et de son panier, Sophie suivait sans bouger le tohu-bohu des arrivées et des départs. Elle mangea un peu de lard et de pain qu’elle avait emportés de la maison, et but de l’eau fraîche à la fontaine. Car il fallait économiser le trésor de l’épicière.

En arrivant à Grenoble, toute sa fortune montait donc à quatorze francs environ. Quant à son espoir, il s’appuyait sur une amie, Juliette, avec laquelle elle avait travaillé autrefois au couvent. Celle-ci s’était bien mariée, ayant épousé un coiffeur de la place Grenette… C’est vrai qu’elle était jolie, et puis, dame ! il y a la chance… Juliette — Madame Devaux — reçut Sophie non sans étonnement. C’était une blonde soignée, rose et inexpressive comme une des têtes de sa devanture. Sophie lui ressuscitait les jours pénibles, où elle taillait des chemises chez les sœurs, qui la payaient à peine et la nourrissaient mal. Elle menait maintenant une vie honorée et confortable. Par tous les clients, elle se sentait entourée d’hommages. Pour dire : « taille et shampoing… soixante-quinze… » en découvrant ses dents blanches d’un sourire mécanique, il n’y avait qu’elle. Un groupe important de bourgeois, qui faisaient chaque jour la manille au café du Grand-Hôtel, pensaient à elle avec amour et considération. Elle était connue dans la ville. Et vraiment, à sa caisse, dominant les trois garçons en manches de chemise et son mari frisé, elle était des plus distinguées.

Elle conduisit Sophie dans l’arrière-boutique où l’on voyait quelques crânes en bois supportant d’abondantes chevelures, et par terre, dans un coin, un tas de peignoirs et de serviettes sales. Sur une table, des pots de pommade vides et des fioles sans bouchon s’amassaient. Cela fleurait la parfumerie et un peu le rance. Sophie parlait : « J’entends encore mère Félicité quand elle disait : Cette Juliette, comme elle fait des gros points, elle a pourtant de tout petits doigts !… Dis donc, tu sais : Jeanne Grand ?… Elle est à Lyon… Tu te souviens d’elle qui suçait toujours des boules de gomme ?… » Madame Devaux se rappelait. Elle faisait oui de la tête… Cela lui paraissait drôle que cette espèce de bonne la tutoyât… Tout ça, c’était si vieux, d’une autre vie vraiment…

Sophie racontait maintenant ce qui lui était arrivé. Après la mort de ses parents dans la catastrophe de Saint-Gervais, elle avait été placée à Lyon chez un apprêteur. Mais, n’est-ce pas, elle était si jeune, elle ne savait pas… le fils du patron l’avait séduite… Le patron, alors, l’avait renvoyée à Genève à son tuteur. Mais M. Bourdit ne l’aimait pas, il lui donnait des gifles, et il lui rendait la vie dure. Pour être domestique, elle préférait l’être ailleurs, elle serait libre, au moins, pas battue, et aurait des gages… ou ouvrière… elle savait coudre… Elle s’était enfuie.

Madame Devaux souriait, d’une grimace. Le regard limpide et confiant de Sophie la troublait, tout à coup une bouffée de choses anciennes et oubliées était montée, elle avait revu un jour d’été dans une grande salle blanche, toutes, elles étaient penchées sur leur ouvrage, on ne parlait pas, et, par les fenêtres ouvertes, une rumeur de voix d’oiseaux et de chants de cigales entrait, envahissant le silence, — et des odeurs… Ah ! un grand soupir vous gonflait la poitrine !… Mais voyons, maintenant elle était la femme du coiffeur de la place Grenette, quelque chose d’inquiétant se levait avec cette réapparition subite du temps passé, avec cette Sophie… et puis, une fille pas trop convenable, à en juger par son histoire. Pourquoi venir troubler son existence ? Elle lui donna dix francs et une liste d’adresses où l’on aurait peut-être du travail pour elle. Et Sophie la quitta en lui disant vous et en l’appelant Madame.

Sophie, sortie de la boutique, suivit la rue au hasard. Ces maisons qu’elle ne connaissait pas, les passants indifférents… quelle solitude ! Elle avait le cœur gros. Arrivée place Victor-Hugo, elle s’assit sur un banc. Qu’allait-elle devenir ?… Elle qui croyait que Juliette se réjouirait de la revoir. Ainsi, Juliette ne se souvenait plus ! Ah ! comme sont les gens !… Mais elle ne lui en voulait pas, ses illusions étaient tombées dès son entrée dans la boutique, elle avait compris qu’il ne pouvait plus y avoir d’intimité entre ce que Juliette était devenue et ce qu’elle était restée. Juliette était riche, elle était pauvre : c’est tout naturel que les riches n’aillent pas avec les pauvres… Mais où se diriger maintenant ? Il n’y avait personne dans la ville, pas un cœur pour elle, pas une parole… Aussi, elle aurait dû s’y attendre. Elle n’avait pas bien réfléchi en partant… Ah ! jamais elle n’avait eu de chance ! Et elle repassait sa vie… la catastrophe, et ce détail horrible qu’on n’avait retrouvé de sa mère, de sa maman, qu’une main, reconnue à cause de l’alliance passée à l’un des doigts… depuis ce jour où elle avait perdu tout, les siens et sa maison, elle errait, pauvre être en deuil, trompé par les uns, battu par les autres… Elle avait connu un peu de joie avec celui qui l’avait prise, mais comme vite elle était retombée au malheur ! Elle se rappelait les détails. Le patron avait une fille, Marcelle, et un fils, Félix. Sophie étant gentille, on la traitait en amie plutôt qu’en ouvrière, elle couchait dans la chambre de Marcelle, — la chambre de Félix était à côté… Ça avait commencé à table, il lui faisait les yeux doux, puis il traqua son pied… Un soir, comme il y avait du monde, on les avait envoyés tous les deux, Sophie et lui, chercher des gâteaux ; dans l’escalier, il l’embrassa sur la bouche, et elle trouva que c’était bon. Puis il l’embrassa dans la rue pendant tout le chemin… Après, au magasin, il l’appelait toujours dans son bureau, et il l’embrassait… Un jour, il lui dit : « Ce soir, à dix heures, tu me rejoindras dans ma chambre. — Et Marcelle ? — Ça ne fait rien, Marcelle. » A dix heures, toutes les deux entrèrent à pas de loup dans la chambre de Félix. Il dit à sa sœur : « Toi, tu peux t’en aller. » Puis il porta Sophie sur son lit, et bientôt il la fit pleurer… Donc elle était sa maîtresse !… Cela dura deux mois, puis, un matin que le père, du dehors, avait appelé Félix — celui-ci dormait — il entra. Il les vit tous les deux couchés. Il restait là, les bras croisés. « C’est du joli ! » dit-il à son fils, et il renvoya Sophie chez son tuteur.

Assise sur un banc, dessinant des ronds dans le sable du bout de son parapluie, Sophie Mittelette retrouvait tout… M. Bourdit, depuis, la maltraitait, il l’insultait, ou bien il ne disait rien, et la regardait d’un air méprisant. Cependant la pauvre fille, maintenant, pensait qu’elle aurait mieux fait peut-être de rester avec lui, elle travaillait comme un cheval du matin jusqu’au soir, on n’avait jamais un mot agréable pour elle, mais du moins là-bas elle connaissait sa vie, elle y était pliée, elle n’avait pas d’imprévu à redouter, et puis dans la maison les choses lui étaient familières, et elle était habituée aux gens du quartier, et encore, par la ville, elle savait bien des endroits où elle passait avec plaisir…

Le jour tombait, elle se remit à marcher. Elle revenait sur ses pas. Heureusement il ne faisait pas encore froid, on n’était qu’au commencement d’octobre, mais à l’approche de la nuit, que tout était sinistre !… il lui vint un sanglot. Sur les quais de l’Isère, elle s’accouda au parapet, elle regardait couler l’eau… Oui, c’était bien simple… Et après, tout serait fini… Cependant, elle s’arracha à cette idée. Elle alla à la gare reprendre son paquet, trouva un logeur, mangea un peu de son pain et de son lard dans une petite chambre noire, et, très lasse, se coucha.

Le lendemain, elle se rendit aux adresses que Madame Devaux lui avait indiquées. Mais elle n’offrait pas de références, on lui demandait d’où elle arrivait, pourquoi elle venait à Grenoble, elle répondait qu’elle était de Lyon et racontait une histoire ; on l’examinait des pieds à la tête, et on ne la prenait pas. Enfin, au bout de deux jours qu’elle courait, elle se désespérait, on lui offrit un salaire dérisoire : un franc cinquante, sur lequel elle laisserait un franc pour sa nourriture : elle accepta. Ah ! travailler, causer, n’être plus seule ! Elle ne toucherait que quinze francs par mois, et sa chambre lui en coûtait douze… — mais elle n’avait rien à dépenser, puisqu’elle avait apporté de Genève son linge et ses effets.

II

Elle demeurait rue Saint-Laurent, sur la rive droite de l’Isère, où l’on ne voit qu’une ligne de maisons pauvres, adossées au pied de la montagne. Tous les matins elle traversait le pont en pressant le pas, car ça piquait, et elle se retournait pour regarder le Saint Eynard, pareil à une calotte râpée, et le fort Rabot. Il y avait les jours où la brume enveloppe tout, et les jours de temps clair… Elle se dépêchait, suivait la file d’ouvrières minces et vêtues de sombre qui couvrait le trottoir. A l’atelier les jeunes filles étaient aimables, et puis on bavarde, le temps passe. C’est l’après-midi qui paraît long. D’abord elle s’était sentie étrangère, elle l’était d’ailleurs, on s’occupait d’un tas de choses qu’elle ne connaissait pas, elle était là, bête, et personne ne lui parlait, ou bien on la plaisantait. Peu à peu elle s’y était mise… Mais, le soir, quand elle rentrait, les doigts piqués et le dos qui fait mal, elle était très triste. Seule dans sa petite chambre, avec sa pauvre bougie, elle avait toujours envie de pleurer. Elle se couchait tout de suite, et elle s’efforçait de s’endormir vite, de ne penser à rien…

C’est le dimanche qui était dur ! elle restait chez elle pour se raccommoder (et puis, où aller, toute seule ? — c’est encore plus mauvais quand on voit les autres qui sont heureux, deux par deux, ou en famille), et elle réfléchissait : Qu’est-ce qu’elle avait donc fait au bon Dieu pour être si malheureuse ? Il n’y avait eu au monde que sa mère pour l’aimer. Elle repassait son enfance, Saint-Gervais, les baigneurs en été — les jolies dames qu’elle venait regarder à la porte du casino — et l’hiver avec la neige dans les montagnes. Elle se rappelait la maison, la mère qui tricotait et parlait, le père qui fumait sa pipe et écoutait. Elle se rappelait comment sa mère la prenait dans ses bras, quand elle était petite, et la baisait doucement sur les yeux. Et un jour son père — elle avait treize ou quatorze ans — lui caressait les cheveux, il avait dit : « C’est une belle fille, notre Fifi »… Elle revoyait Félix quand il l’appelait ma chérie. Une fois il lui avait donné de l’odeur, elle avait encore le petit flacon, elle le plaçait sur sa table à côté d’elle. Puis elle pensait à son tuteur : rester chez lui, non, elle ne pouvait plus ! Il était glacé cet homme-là. Jamais un mot ! Elle conservait le poids de son regard sur la tête ; si elle s’arrêtait un instant, son ton dur pour dire : Eh bien Sophie !… Et comme il la surveillait ! Quand elle allait aux commissions, il ne pardonnait pas un retard d’une minute… Il n’avait donc pas vécu, M. Bourdit, pour ne pas comprendre qu’elle n’était pas si coupable qu’il le croyait ? Certainement, elle l’était — mais n’avait-elle aucune excuse ? Il était vertueux, oui, cependant ne peut-on pas être bon aussi ? Ah ! avec sa méchanceté, il l’aurait plutôt poussée au mal que retenue ; il l’exaspérait !

De Genève, elle gardait l’impression d’avoir été comprimée, étouffée. Elle revoyait la maison silencieuse, les murs froids, et elle avait un serrement de cœur… Mais maintenant est-ce qu’elle n’était pas aussi malheureuse ?… Travailler, être pauvre, bien sûr ! mais vivre pour quelqu’un, avoir un but, ne pas se sentir seule… Hélas ! elle n’avait aucune affection, personne ne s’intéressait à elle. — Un grand découragement l’envahissait. Elle s’abandonnait sur sa chaise, ses yeux se brouillaient, elle aurait voulu mourir.

Elle alla ainsi trois mois, elle passa la Noël, puis le Jour de l’An où celles qui ont de la famille sont heureuses. On voyait maintenant de la glace dans les ruisseaux, il faisait un froid sec, les rues étaient nues, et quand le vent soufflait, on ne sentait plus sa figure. Sophie rencontrait quelquefois dans l’escalier une petite vieille proprette qui habitait dans la maison. Elle lui disait : « Bonjour, ma belle… Comme vous êtes courageuse ! » Sophie répondait : « Il le faut bien, Madame »… Le dimanche elle ne travaillait pas à l’atelier, donc n’était pas nourrie. Elle ne mangeait pas le dimanche. Elle avait dû acquérir une pèlerine chaude pour l’hiver, ce qui avait ruiné ses économies. Ses bas étaient tout reprisés et ses chaussures percées à la semelle. Elle se demandait comment elle allait payer son mois, elle n’osait pas penser à l’avenir.

Quand le premier arriva, aucun argent. Elle alla chez Madame Devaux qu’elle n’avait pas revue depuis son arrivée. Celle-ci n’écouta pas son récit, elle n’avait pas le temps, tira trois francs de sa caisse, les lui donna, et lui dit un au revoir très significatif. Sophie porta les trois francs au logeur, et lui demanda de patienter quinze jours, jusqu’à sa paye… Mais maintenant elle était en retard, elle ne remonterait jamais le courant, et il fallait encore absolument qu’elle s’achetât une paire de bottines !

Elle rencontra un jour dans la rue Lafayette, en revenant de l’atelier, la vieille de sa maison : « Vous rentrez, ma belle ? Moi aussi. » Et la vieille marcha à côte de Sophie. Elle la fit entrer dans sa chambre, elle avait du feu, elle l’invita à boire un peu de rhum et d’eau sucrée chaude pour se réchauffer. Elle la regardait : « Vous êtes jolie, petite. » Puis elle lui demanda si elle était contente… Sophie raconta ses misères. « Ah jeunesse !… marmotta la vieille. Moi aussi j’ai été comme vous, et je le regrette bien à présent. On laisse passer son beau temps, les années courent, on perd ses couleurs. Quand on est gentiment tournée et intelligente, on pourrait être si heureuse. » Puis elle laissa Sophie remonter chez elle.

Le hasard, sans doute, voulut que depuis ce jour-là la mère Rançon se trouvât à plusieurs reprises sur le chemin de l’ouvrière ; la petite l’intéressait, elle lui parlait chaque fois avec bienveillance, elle lui prêta cinq francs pour acheter des bottines. Puis un peu de temps passa. Puis elle réclama l’argent. Sophie était toujours gênée, elle ne pouvait pas rendre. « Cela vous serait facile, mon enfant, disait la vieille, on vous remarque beaucoup en ville. Je connais des Messieurs qui vous ont rencontrée… » Sophie rougissait… Elle ne s’étonna pas autrement cependant de trouver chez la vieille, un soir, un Monsieur d’un certain âge, bien habillé, en chapeau haut de forme, qui paraissait très convenable et qui la regardait avec bonté.

« Ah ! ma foi tant pis, j’en ai assez ! dit Sophie Mittelette un dimanche. Et puisque je ne peux pas arriver… »

Et elle quitta l’atelier.

III

Il avait une cinquantaine d’années. C’était un magistrat. Il était marié.

Il avait meublé d’un lit, d’une commode, et d’une toilette, une chambre, dans une rue écartée, et y avait installé l’ouvrière. Il venait la voir deux fois par semaine, le mardi et le samedi, et il lui remettait quatre-vingt-dix francs tous les mois.

Les premiers temps furent difficiles. Sophie, tout de suite, avait regretté son coup de tête. Ce fut en tremblant qu’elle vit M. Pampelin s’approcher d’elle, il avançait un visage poivre et sel, il souriait, avec des mouvements doux, épouvantables… Il la toucha, elle frissonna, éprouva une angoisse, un mal au cœur, et lorsqu’il la prit, toute contractée et suffocante, elle fondit en larmes.

Il s’était relevé. Elle pleurait silencieusement, étendue sur le lit, le bras gauche remonté et la main sur les yeux, inerte, la jupe retroussée, les jambes découvertes, lamentable, molle, comme une assassinée. Elle sentait un chagrin immense et que rien jamais ne pourrait consoler. Des sanglots la parcouraient… M. Pampelin, très contrarié, allait et venait à travers la chambre ; après son premier mouvement, qui avait été de ramener la jupe de Sophie sur ses bottines, il était resté indécis, il était pris de court. Que faire ? De temps en temps, il s’arrêtait, et la regardait avec inquiétude. Il se demandait comment endiguer ce déluge… Il avait toujours détesté les larmes. Au tribunal, quand un condamné se les permettait, il le faisait vivement enlever par les gardes…

Il prit la main de Sophie, la droite, et il la tapota en murmurant : « Allons ! allons !… mon enfant… » Sophie ne se calmait pas, rien sur la terre ne subsistait plus. Elle sentit seulement qu’on tenait sa main, et voulut la retirer. « Tu as donc tant de chagrin… ma Sophie ?… » articula pauvrement M. Pampelin. Maintenant, noyée dans ses larmes, étourdie, sans pensée, elle ne savait plus pourquoi elle pleurait, et continuait machinalement. Elle avait de la fièvre, les mains très chaudes, à ce contact M. Pampelin soupira. Puis il se pencha sur elle, la baisa dans les cheveux, et se mit à la déshabiller.

Mais c’était une vie nouvelle : elle ne travaillait plus ! Et quatre-vingt-dix francs ! Jamais elle n’avait tenu pareille somme. Elle acheta des bas et du linge. Un instant, son éloignement pour M. Pampelin s’atténua, elle éprouva de la gratitude. Elle possédait un poêle, il faisait bon dans sa chambre. En se levant, elle frottait (ses trois meubles brillaient comme glace) puis elle préparait son déjeuner, — et l’après-midi travaillait pour elle : elle se confectionnait des chemises. Elle jouissait d’un fauteuil Voltaire, où le magistrat s’asseyait quand il arrivait… Il désirait qu’elle n’interrompît pas son ouvrage ; vêtue d’une petite robe noire, elle était sous la lampe et tirait l’aiguille, tête baissée, attentive à son ourlet. Le réveil-matin faisait un fort tic-tac : elle était seule. Lui ne bougeait pas, épiait, comme caché, buvait son corsage vivant, son cou, ses doigts agiles, et tout son air honnête et laborieux. Puis, sans parler, il avançait une main et la promenait sur elle.

M. Pampelin venait dans le plus grand mystère, et la mère Rançon seule connaissait son secret.

Sophie voulut sortir, se promener… Mais dans les rues, il lui semblait que tout le monde la dévisageait… Elle alla sur les quais où presque personne ne passe. Cependant, le fleuve était gris, les montagnes sombres, le ciel couvert ; elle sentait peser son cœur, elle rentrait.

Alors elle s’ennuya. Ce n’était pas là ce qu’elle avait imaginé. Elle croyait qu’un changement dans sa vie serait la fin de son malheur. Mais non ! hors l’abattement de la misère, c’était toujours la même chose : pareil isolement, pareille absence d’affection… Elle eut un grand malaise. Elle n’eut plus l’idée au travail. Elle restait au lit jusqu’à midi. Elle avait beau se secouer, s’efforcer d’envisager froidement son existence, se répéter qu’à présent elle était tirée du besoin, elle n’arrivait pas à chasser sa tristesse…

Qu’était-elle devenue ? Une chose. Car elle n’avait pas un ami : elle avait seulement pris un maître. M. Pampelin restait toujours lointain, étranger, il ne parlait jamais de sa vie, il ne racontait rien. Et il ne lui demandait rien… Dès qu’il était là, elle ne se sentait plus vivre, son cœur s’arrêtait, ses idées tombaient, elle ne sentait que des yeux sur elle qui la violaient, qui lui faisaient mal : qu’une présence ennemie. Il avait des façons d’être là qui disaient qu’il était chez lui, et que tout était à lui. Il poussait la table, il dérangeait les meubles, il laissait son eau sale dans la cuvette. Elle lui disait vous et il la tutoyait… Sophie était offusquée par chacun de ses gestes. Et l’amour !… Ah !… Pour elle c’était comme si son père s’était glissé dans sa chambre la nuit. C’était sale et infâme… Baisers horribles !… Elle ne se donnait pas, elle se livrait.

Elle souffrait trop. Un jour, elle mit la clef sur la porte et s’en alla.

IV

Qu’allait-elle faire ?

Reprendre sa vie. Elle se remettrait au travail, le travail lui paraissait maintenant plein de bonheur. Elle redevenait pauvre. Misérable, non pas : puisqu’elle rentrait en possession d’elle-même, de ses sentiments, de tout son être. Elle se sentait délivrée, elle respirait.

Cependant, à la maison qui l’occupait naguère, on lui répondit qu’elle était remplacée, on ne pourrait plus l’employer à l’avenir… Elle se trouva, pour savoir, à la sortie des ouvrières : « Tiens ! v’là Sophie ! Ah ! Sophie !… s’écrièrent les jeunes filles. Comment ! mademoiselle nous connaît encore ! »

Elles entouraient leur ancienne compagne, elles la regardaient avec curiosité. Sophie, troublée, tout de suite les avaient senties loin d’elle.

« Enfin, si ça te plaisait… t’as bien fait… » disait une petite blonde d’une voix fausse, dans un rire aigrelet.

Et Sophie, soudain, saisissait qu’elle s’était séparée des honnêtes filles… Elle n’avait pas encore pensé à cela, c’est une idée qui lui venait maintenant. Alors elle eut une grande envie de pleurer… Elle aurait voulu parler, expliquer, mais ces sourires… Elle restait là, muette et toute pâle. On chuchotait : « Dis donc, elle s’en est fait des mains blanches ! » Elle avait tiré son mouchoir, le cœur gros ; on reniflait : « Ça sent bon ! »

Ah ! leur dire que cette vie, à elle plus qu’à personne, répugnait, leur dire tout ce qu’elle avait souffert !… leur dire qu’elle aussi elle était honnête, et qu’elle voulait travailler… et qu’elle ne pouvait que travailler !…

Mais Sophie se taisait, car on ne l’aurait pas comprise, elle le devinait ; on aurait dit : « Qu’est-ce que tu racontes ? Tu ne savais donc pas ce que tu faisais ? Mais tu es folle ! » Ou bien à part soi : « Ah ! voilà ! elle n’a pas réussi… » Non, les cœurs étaient prévenus, c’était fini… Quoiqu’elle fît, qu’elle le voulût ou non, maintenant, aux yeux de toutes celles-là, elle était devenue l’une de ces femmes pour lesquelles on éprouve à la fois envie et mépris, un mélange singulier de fascination et d’éloignement… Et tous ses efforts ne pourraient jamais aboutir qu’à amoindrir l’admiration sans diminuer le dégoût. C’était fini !

Elle ne disait rien ; elle éprouvait un deuil affreux. Il y avait, au milieu de ces sourires aigus, son pauvre sourire douloureux. — « Adieu », murmura-t-elle, et elle partit. « Amuse-toi bien, Sophie ! » lui cria une voix… Mais elle ne se retourna pas, elle avait les larmes aux yeux.

Au milieu de son chagrin, la mère Rançon arriva. Visiblement la vieille était envoyée par M. Pampelin ; elle commença par reprocher son ingratitude à Sophie : Un homme si généreux et distingué, qui l’avait mise dans ses meubles ! Parole, elle était folle ! Profiter de cette façon-là d’une chance pareille !…

Quand Sophie, frissonnant encore au souvenir de M. Pampelin, lui apprit qu’elle voulait travailler, elle tomba des nues : Travailler ! Mon Dieu ! mais c’était du délire ! Voyons, Sophie savait pourtant bien que ça ne remplit pas le ventre de travailler !… Voulait-elle encore marcher sur ses bas, porter des chemises trouées, et jeûner tous les dimanches ? Elle savait bien qu’elle ne s’en tirerait jamais sans un ami ; ce n’était pas possible… Alors… M. Pampelin… est-ce que ce n’était pas le rêve pour une petite femme raisonnable ?…

La mère Rançon partit, convaincue qu’on avait fait des propositions à sa protégée et que le magistrat allait être remplacé.

Aussi, trois jours après, quand elle revint, fut-elle profondément étonnée de retrouver Sophie en train de sangloter. Sophie, depuis trois jours, cherchait du travail, et n’en trouvait pas. Au spectacle de ces larmes, une idée traversa Mme Rançon : elle est amoureuse… « Mon enfant, allons, est-il possible de se mettre dans des états pareils ! dit-elle en la cajolant. Ah là ! là ! les hommes n’en valent pas la peine !… » Sophie la regarda avec étonnement. La mère Rançon continua… « Mais oui, ma chatte… Comment ! quitter M. Pampelin pour ça ! Oh !… Bien sûr, vous trouverez peut-être plus jeune, mais aussi bon ?… Voilà un homme qui me disait hier : « Tenez, Madame Rançon, elle a peut-être envie de petites choses qu’elle ne me dit pas ; je connais bien les femmes… ah ! je ne voudrais pas qu’elle se refusât rien, cette chère enfant… eh bien, si elle pensait, des fois, que quatre-vingt-dix francs par mois ce n’est pas assez, je ferais un sacrifice, ma foi ! je lui en donnerais cent. »

De l’œil elle guettait Sophie, Sophie insensible répéta seulement qu’elle voulait travailler.

Une semaine passa. Et la mère Rançon proposa une place de bonne dans une brasserie. La pauvre fille, qui n’avait rien trouvé, accepta.

V

Elle descendait le matin, encore presque assoupie, et fatiguée des quatre membres comme si on l’avait battue, car on se couchait tard et après être resté toute la journée sur ses pieds. On commençait à nettoyer ; mettre les chaises sur les tables, arroser, balayer ; cela sentait le tabac froid, la sciure et les crachats. Un jour sombre entrait par les vitraux, de l’air sur glissait par la porte, ouverte. On avait le patron sur le dos : « Un coup de foulard ici ! Et ce que vous laissez dans les coins, ma fille ! » On mettait les mégots dans un sac.

A onze heures, les premiers clients arrivaient. Il y avait le bon homme : « Bonjour, mon enfant ; et les amours ? » Il y avait celui qui veut toujours toucher, qui vous prend à la taille, ou vous caresse la main, le commis voyageur : « Oh ! là ! là ! t’en fais des yeux cochons ! » Et l’employé… Parler, s’approcher et s’échapper, servir, sourire.

Le soir c’était des cris dans la fumée, des manilles, coups de poing sur la table, discussions, jurons… Dans le coin des étudiants, on chantait… Sophie était étourdie, avec un mal de tête horrible ; ses jambes pliaient sous elle ; mais il fallait s’empresser, et de l’adresse.

Pendant deux semaines, elle ne sentit rien. Elle était abrutie de fatigue et comme stupéfiée. Et tout de suite debout, à l’aube, et occupée, elle n’avait pas le temps de penser. Quand, enfin faite un peu à toute cette nouveauté, elle commença à en prendre conscience, elle fut désespérée.

Elle se sentait déchue.

D’abord, quel travail ! Quand elle cousait, elle avait l’orgueil de ses doigts ; ils usaient d’habileté, d’intelligence. Mais porter des chopes sur un plateau !…

Et ces hommes qui lui donnaient des sous en disant lâchement une saleté ! Les autres bonnes prêtes à tout !… Et coucher là, être comme une brute attachée à la maison, ne plus avoir de vie à soi !… Et encore, dans la brasserie, il y avait une atmosphère énervante. Ah ! Rien que des hommes !… Des regards d’hommes, des bouches et des mains d’hommes ! Elle dormait mal… Des hommes qui vous plantent un regard dans le cœur comme un couteau, ou qui parlent doucement avec une furieuse envie, on le sent bien, de se ruer… Ces yeux, ces yeux qui se collent à votre corsage ! Les autres bonnes riaient, riaient, roucoulaient, riaient, hennissaient…

Un matin, le patron bouscula Sophie dans la cave, sur un sac de charbon. Alors elle oublia tout, elle ne voulut plus se souvenir d’elle-même ; elle eut une folie, vécut dans un vilain rêve. Elle le rejoignait, là, dans le noir, elle sentait des mains sur elle, elle entendait haleter un souffle, une bouche humide et chaude la parcourait, une flamme la pénétrait, l’embrasait, et dans un éclair, elle s’évanouissait… L’homme disparaissait dans l’ombre… Sophie était seule ; elle avait honte. Mais remontée aux lumières, au bruit, elle ne savait plus rien ; tout s’effaçait, elle se remettait à circuler à travers les tables en portant ses bouteilles.

Dans le coin des étudiants, trois Allemands venaient tous les jours. Ils ne jouaient pas aux cartes, et ils ne chantaient pas. Presque sans rien dire, ils fumaient des pipes. L’un d’eux, quelquefois, se mettait à parler : il parlait longtemps, et les deux autres l’écoutaient, en faisant par moments un signe de tête. Le plus grand et le plus large, le plus blond, appelait toujours Sophie « Fraulein » ; il la regardait d’un air rêveur et sérieux. Sophie ne l’aimait pas, parce qu’il était trop poli… Qu’est-ce qu’il veut, cette choucroute-là ! pensait-elle… Avec sa tête fadasse, il l’effrayait un peu… Il parlait doucement, timidement.

Celui-là se mit à arriver chaque matin à dix heures, avant tout le monde. Il s’asseyait à l’une des tables de Sophie… Le v’là encore ! murmurait-elle, de mauvaise humeur. « Bonchour, Fraulein », faisait-il. Là-dessus, il s’arrêtait, il était gêné… Elle s’adossait à la boiserie ; la serviette au bras, debout, de ses mignons yeux bleus, cernés de noir, elle le regardait, indifférente. Alors, tout troublé, il tirait un journal de sa poche et se cachait derrière.

Elle s’amusait maintenant tous les matins à l’embarrasser ainsi. Elle le trouvait si bête et si ridicule. Il avait pris l’habitude de ne pas parler. Il s’asseyait, lisait, la regardait parfois à la dérobée et rougissait. Un imbécile… Cependant, un jour qu’elle toussait, il leva les yeux sur elle avec une expression d’inquiétude si singulière qu’elle en resta tout étonnée. Et comme une bonne lui disait en déjeunant : « Et ta gourde de Boche ? — Quoi ! ta gourde ! » fit Sophie.

Une idée nouvelle, extraordinaire, tout d’un coup l’avait frappée, et la rendait comme grise. Ça l’avait prise subitement ; subitement elle avait eu le cœur à l’envers, tremblante. Il m’aime !… Il y avait quelqu’un qui pensait à elle, pas pour monter dans sa chambre la nuit, pas comme à une bête, quelqu’un qui rêvait en pensant à elle !

Toute la journée elle fut absente ; elle n’entendait pas les clients l’appeler, elle se trompait en servant… Quand enfin elle remonta pour se coucher, la journée finie, elle tomba sur son lit et pleura. Elle pleurait à sanglots, à chaudes larmes, avec des soupirs profonds, ah ! de tout son cœur à vider !

Le lendemain, le commencement de la matinée fut interminable. Dix heures ne sonneraient donc jamais ? Enfin l’instant arriva, mais Scholch n’était pas là… Mon Dieu ! est-ce que maintenant il allait ne plus venir, avait-elle compris trop tard !… Cependant il parut. Alors elle le servit, n’osa pas le regarder, puis alla se cacher.

Cela dura plusieurs jours, le pauvre garçon se désolait. Il avait bien senti qu’il ne plaisait pas à Sophie, mais lui était-il devenu si insupportable qu’elle ne pût même plus souffrir sa vue ? Avant, au moins, si elle ne l’encourageait guère, elle restait là, près de sa table, il pouvait de temps en temps se risquer, d’un œil. Pourquoi fuyait-elle à présent ? Il aimait encore mieux quand elle avait l’air de se moquer de lui, mais qu’elle était là.

Un jour, un samedi, Scholch se montra seulement à dix heures et demie, Sophie depuis longtemps ne vivait pas. « Vous êtes bien en retard », fit-elle, malgré soi. « Comment donc ! vous avez recardé cela, Matemoiselle ? » demanda-t-il… Elle se tenait devant lui, mince, avec sa figure douce et ses jolis yeux d’enfant. Elle le regardait comme jamais elle ne l’avait regardé. Il se sentit bouleversé. Que se passait-il ?… Comme elle le regardait, mein Gott !! « Sophie ! » balbutia-t-il. Elle recevait sa voix avec ravissement, il n’avait plus d’accent, ou bien il était joli son accent… Il avait l’air troublé, des yeux éperdus : Sophie se sentait heureuse… Ils se mirent à parler par petites phrases, à mots détachés, des mots timides, des mots rougissants, puis, peu à peu, le cœur ouvert, il aurait voulu parler, parler, parler pendant toute sa vie… Sophie écoutait, délicieusement. Ah ! ce langage jamais entendu encore et désiré toujours !… Il lui disait qu’il avait bien compris qu’elle n’aimait pas le voir, et cela lui était si douloureux ! Il disait comme elle l’avait intimidé, qu’il voulait lui parler et n’osait pas, que tous les mots l’abandonnaient quand elle était là… Il disait comme il pensait à elle, qu’il n’avait tous les jours qu’un désir, venir ici et la voir, qu’il ne travaillait plus et ne pouvait plus travailler, que la seule pensée dans sa tête c’était elle, et que, ces derniers jours, quand il avait remarqué qu’elle le fuyait, il était devenu trop malheureux, et il ne savait plus comment faire, et il souffrait, et il l’aimait…

Sophie avait envie de pleurer en entendant cela. Elle aurait voulu baiser la main de Scholch. Elle se sentait les jambes molles. Elle ne disait rien. Elle écoutait, elle soupirait… Oh ! c’était bon, mais cela remuait trop ! Elle manquait défaillir.

VI

C’était son dimanche de sortie.

D’habitude, elle restait dans sa chambre, elle dormait toute la journée. Aujourd’hui, à huit heures, elle était prête, elle avait mis du beau linge blanc, passé un ruban bleu ciel autour de son cou ; et elle ne tenait plus en place… Comme, afin de n’être pas en retard, elle s’était levée tôt, elle était très en avance. Ils avaient rendez-vous à neuf heures : ce n’était pas la peine de déjà descendre pour attendre sur la place. Elle aurait voulu s’occuper, ranger, pour tuer le temps, mais elle était trop énervée, elle aurait cassé tout ce qu’elle eût pris dans ses mains ; elle s’assit. Elle était là, dans sa toute petite chambre, sur une chaise au pied de son lit, regardant un bout de ciel bleu qui passait par la tabatière. Elle était là, en chapeau, en gants de fil blanc, comme une petite fille bien sage que sa mère a habillée le dimanche pour aller à la messe, et qui attend l’heure, rangée dans un coin de la salle à manger, et ne bougeant pas du tout, de peur de se salir.

Elle pensait qu’il allait faire très beau. Quand elle s’était levée, elle avait vu, étendue sur les toits, une brume blanche qui se dissipait peu à peu, paresseusement. Il est des matins pareils à ces femmes qui ne se décident que lentement à découvrir leur corps magnifique.

Sophie entendait les cris des moineaux qui jouaient sur les toits, et toutes les voix fraîches de la journée nouvelle montant de la rue. Elle ne s’était jamais sentie ainsi. Son cœur était gonflé de petits sanglots, elle avait une âme attendrie et neuve, elle souriait. Elle sentait venir pour elle un grand bonheur. Avant de descendre, elle se regarda dans la glace, et elle eut envie de s’embrasser.

Scholch l’attendait. Il lui prit la main, il la regarda, et devint pâle. Il aurait voulu parler, il ne pouvait ; il eut un soupir profond qui parut à Sophie plus doux qu’aucune parole.

Maintenant ils marchaient à côté l’un de l’autre, sagement, d’un pas égal, et sans regarder autour d’eux… Tout le dimanche les croisait : des dames en noir avec des chapeaux à brides et un livre de messe à la main, des petits garçons vêtus en marins, des petites filles en rose, des Messieurs rasés de frais dans des redingotes boutonnées. Mais tous les deux ne voyaient rien ; ils allaient, innocents, au milieu du monde, et la main du Seigneur était sur eux.

Quand ils furent arrivés au cours Saint-André, dans la large et superbe avenue d’où l’on découvre un si beau paysage, Sophie se mit à rire. Elle avait des chansons plein les veines, elle eût voulu danser, sauter, en marchant elle se levait sur ses pieds et se dandinait, et elle balançait ses mains, comme une pensionnaire contente.

Ils s’arrêtèrent pour regarder le soleil sur la montagne ; un éblouissement de lumière glorifiait l’espace, c’était un triomphe, une allégresse énorme, un chant radieux de renaissance qui montait de la terre jusqu’au ciel, et tout semblait paré d’une éternelle jeunesse. Ils contemplaient, aspirant ce bonheur, sentant glisser dans leur sang un peu de cette lumière… Tout près, on voyait le vert tendre et nouveau des arbres, et la rosée de l’herbe.

Ils prirent un sentier qui menait au bord de l’eau ; Scholch, à cause de la main de Sophie sur son bras, frissonnait. Elle poussa des cris de joie, tout à coup, parce qu’un gros insecte précautionneux faisait d’un air pressé le tour d’un petit arbre. Puis elle partit en courant : « M’attrapera pas, m’attrapera pas ! » Scholch l’avait rejointe, il la tenait, et il n’osait pas l’embrasser. Alors elle dit. « Je ne veux pas que vous m’embrassiez ! » Il l’embrassa donc, mais gentiment, sur la joue, bien que déjà elle eût fermé les yeux, frémissante.

Ils avançaient maintenant dans le sentier, enlacés, parmi les louanges des fleurs et des oiseaux. Enivrée, respirant le ciel, elle laissait sa tête aller sur l’épaule de son ami, et marchait comme dans un rêve.

Des parfums flottaient dans l’air pur, mêlés à une légère odeur qui montait du corsage et des cheveux de Sophie, odeur de blonde, odeur de chair claire et douce. Il la regardait : elle était rose, les yeux alanguis, la bouche entr’ouverte, et ses lèvres étaient délicates comme des pétales. De sentir si près de lui, si à lui, toute cette petite vie ardente et fragile, il fut alors pris d’une angoisse et d’un attendrissement délicieux. Il eût voulu l’absorber, l’entrer en lui-même, vivre toutes ses sensations, tous ses gestes, toutes ses faiblesses. Il était amoureux d’une veine qu’il voyait sur son poignet, entre son gant et sa manche, de l’ambre de son cou, de la cernure de ses yeux, d’un pli qu’elle avait au front, du bruit que faisait sa jupe ; il l’adorait.

Comme ils s’étaient assis, il murmura, toute son âme murmura : « Je t’aime ! » et elle crut qu’elle mourait de bonheur.

VII

Ce fut une saison en paradis… Elle habita avec Scholch. Il avait vingt ans, il avait une âme tendre. Il l’aima de toute son adolescence et de tout son exil.

Envoyé de Mulhouse par son père pour faire son droit à Grenoble, il s’y ennuyait profondément. Il se donna à Sophie entièrement, de son cœur vierge et solitaire, parce qu’elle était blonde et qu’il l’avait devinée rêveuse comme une Allemande. Il était à l’âge ou la femme est un ange, à l’âge où dans toutes les caresses on caresse l’âme. Il ne s’éleva pas un nuage entre eux, l’un pour l’autre ils étaient clairs comme une source. Ils se disaient tout.

Sophie s’était senti naître. On eût dit un éveil. D’elle, tout son passé récent était tombé. Elle avait retrouvé son âme d’enfant, son âme vraie. Elle existait enfin selon elle-même, voilà ce qu’elle avait toujours pressenti, la vie de tendresse vers laquelle elle tendait si fort, et dont la privation jusqu’alors l’avait désespérée ! Scholch lui apportait la vie. Elle fut dans le ravissement, dans l’extase. La fleur d’elle-même s’était épanouie, elle vivait de tout l’être. Quel bonheur !… Jusque-là elle avait existé dans un rêve, inconsciemment, sans vérité. Elle se rappelait comme un cauchemar les jours passés. Ces matins sombres de la brasserie : des moments dans une caverne, et le soir avec la fumée, et ces ombres brutales, ah ! l’enfer !… Et la cave !… Elle frissonnait… Elle se tournait vers Scholch, elle lui passait ses bras autour du cou, elle l’embrassait. Il était là ! Il était là !… Rien de tout cela n’était vrai.

Ils habitèrent une petite maison aux Ponts-de-Claix, avec un jardin. Le matin elle descendait en peignoir, le tenant par la taille, pressée contre lui, et ils flânaient en regardant les fleurs au doux soleil. Des moucherons, des poussières d’or, tournaient dans l’air limpide. Devant une toile d’araignée tendue dans un rosier, et où des gouttes de rosée semblaient des perles prises dans le filet d’une fée, on s’arrêtait longtemps. On ne parlait presque pas. C’était un muet émerveillement, que tout était joli !… « Regarde, ma Fine », murmurait-il. « Regarde, Mimi », murmurait-elle.

Quelquefois, dans leur grand lit, ils se réveillaient en même temps. « Bonjour toi ! » disait Fine. — « Bonjour, bonjour ! » disait Mimi. Il l’embrassait. Puis, sous prétexte que les cheveux de Fine l’avaient frôlé, et qu’ils l’avaient fait exprès, il la chatouillait. Alors, elle riait, mais bientôt elle se défendait, elle criait « Laissez-moi ! Voulez-vous !… mais je vous défends ! Horreur !… » Quand il se réveillait avant elle, il ne bougeait pas : il la regardait dormir. Il arrivait qu’elle faisait semblant, et à travers ses cils baissés, elle le regardait qui la contemplait.

Ils allaient se promener dans les champs. Au village, tout le monde les voyait passer en souriant, on les trouvait si gentils… Ils longeaient souvent le bord de l’eau. Ils aimaient les nuées blanches des beaux matins, les légères nuées qui roulent sur le fleuve et s’accrochent aux roseaux des rives, et qui, tout à coup, comme un rideau qu’on a tiré, se dispersent pour découvrir la splendeur renouvelée des choses. Ils suivaient du regard le vol des libellules, ils s’amusaient du saut des poissons ; et des oiseaux qui boivent d’un plongeon soudain, à ras d’eau… Ils connaissaient un terrain semé de pierres, couvert de broussailles, où abondaient les lézards. Sophie s’exclamait à leurs fuites instantanées, au bruissement subit et au court frisson des feuilles. On marchait dans les labours, au milieu des grands paysages, et le soleil vous entrait dans le cœur, et s’y étalait, éblouissant comme à la surface d’un lac.

Et puis, le déjeuner. C’était toujours la dînette. Ils étaient à côté l’un de l’autre, ils s’embrassaient, ils ne savaient pas ce qu’ils mangeaient. Déjeuner, c’était plutôt jouer. « Veux-tu des fraises, monsieur Mimi ? disait Fine… Ah ! oui ! bien sûr ! vous êtes un vieux gourmand ! »

Après, ils retournaient au jardin. Sophie paraissait travailler à quelque broderie, Scholch paraissait lire. Leur repos n’était troublé par rien. Le soleil, filtré par les feuilles, tombait en petite pluie sur le gazon, et l’inondait de gouttes d’or. Un merle sautillait dans l’allée. La voix fraîche d’une fontaine voisine qui bavardait dans le silence, faisait sentir toute la joie et le calme du village assoupi. Quelquefois, un bruit de grelots passait sur la route, ou la trompe d’un marchand ; Sophie levait la tête et disait entre haut et bas : « Tiens ! voilà Cagny ! »

Cette vie-là dura un an. Ce fut un bonheur délicieux, le bonheur d’êtres très jeunes, très purs, qui s’aiment sans soucis et sans arrière-pensées, qui ont des âmes d’enfant, et qui entrent dans le monde en chantant la plus jolie de toutes les chansons.

Mais Scholch n’étudiait plus. Par les Allemands, ses camarades à Grenoble, son père sut la vie qu’il menait et lui coupa les vivres. Il fallut revenir à Mulhouse.

La catastrophe éclata soudainement. Ce fut pour Sophie comme si, marchant paisiblement au milieu d’une plaine verdoyante, la terre tout à coup, devant ses pieds, s’était ouverte. Elle se sentit prise d’un vertige, l’abîme l’attirait, le malheur l’appelait… Elle n’était surprise qu’à demi ; vraiment, elle était trop heureuse, ce n’était pas naturel d’être si heureux. Malgré tout, et jusque dans le ciel où elle planait, elle avait une appréhension sourde ; elle s’était étourdie, elle avait fermé l’oreille aux voix qui lui disaient que ce bonheur ne durerait pas toujours, mais maintenant elle se répétait : je le savais bien, il fallait un jour que tout s’écroulât… Scholch, en pleurant, lui avait dit qu’il reviendrait ; elle le sentait, elle en était sûre, elle ne le reverrait jamais.

Elle quitta la gare, le cœur en lambeaux… Elle se retrouvait seule ! Il était parti ! Elle pensa à se tuer… Elle errait dans la ville comme une bête perdue. Solitude ! visages durs. Elle marchait, marchait, pour se fuir !… Elle se disait tout à coup : mais non ! croyait qu’elle avait rêvé, et pour le retrouver rentrait en courant dans la chambre qu’il avait louée, et où il avait mis ses meubles… Si ! c’était vrai ! elle était bien toute seule ! Sur cette chaise il ne s’assiérait plus, ces rideaux-là jamais plus il ne les verrait ! Tout cela était abandonné… Elle aurait voulu, alors, ne toucher à rien, pour conserver aux choses tout ce qui restait de son amant sur elles.

Ah ! s’il lui avait laissé quelque chose de lui ! une chose vivante à regarder, à embrasser, en se rappelant tout !… Un petit !… Si elle avait eu un enfant de Scholch !… Elle rêvait à cela en pleurant.

Le soir, elle allait au jardin public. C’était, l’été, la musique jouait. Elle s’accoudait au balcon qui domine l’orchestre, et elle écoutait, devenue absente. Elle ne voyait pas la foule qui passait devant elle, sous les arbres. La musique avait pris son âme, la musique lui faisait revivre toute sa vie d’amour. Là, accoudée, immobile, elle était toute en elle-même… Et quand la musique était finie, elle continuait à écouter…

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