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La Turque

PREMIÈRE PARTIE

Reading edition

I

Il y en avait trois sur le trottoir, place Clichy, à côté du bureau d’omnibus. Il faisait nuit, et il pleuvait. Elles étaient arrêtées sous le renfoncement d’une porte, devant un réverbère, et attendaient. De temps en temps, un tramway arrivait, le contrôleur sortait du bureau, suivi d’un groupe noir, puis le tramway repartait, et l’homme au capuchon regagnait son bureau en courant. On voyait en face l’éclairage du café Wepler, et au fond du boulevard, la lumière changeante des enseignes de Bostock.

Une femme avait tourné le coin de la rue de Douai, et suivait le trottoir, se dirigeant vers la rue de Clichy. Elle fut rouge, puis verte, devant la pharmacie de la place. Elle arrivait à la hauteur des trois : « Tiens ! dit l’une, tiens, la v’là la bath ! Ils ne vont donc pas l’emballer ! »

La passante ne fit aucun geste, mais elle pressa le pas ; elle courbait son dos étroit sous la pluie, on la sentait toute mouillée, frissonnante et lasse ; les trois filles la suivaient du regard. « Penses-tu qu’elle va faire quelqu’un ce soir !… Mais elle est enragée c’te môme-là ! On peut pas remuer sans se buter dans elle. Avec son air de pas vous regarder… »

La femme avait pris maintenant la rue de Clichy, elle descendait dans le noir. Il n’était pas tard, dix heures, mais avec cette pluie le trottoir était vide. Elle ne croisait, de loin en loin, qu’une ouvrière attardée, qui, la longue journée finie, rentrait, impatiente de sa chambre.

Elle longeait les boutiques fermées, le bas de sa jupe trempée battait ses jambes, une gêne vague lui serrait l’estomac. Le patron d’hôtel l’avait dit : si demain elle n’avait pas d’argent, il la mettrait dehors en gardant sa malle… Mon Dieu ! depuis qu’elle faisait ça, elle ne rencontrait que des hommes qui partaient sans rien lui donner ! Est-ce qu’elle était plus bête que les autres ? Demander, elle ne pouvait pas…

D’abord, elle avait eu de la chance — toujours la même chose : quand elle ne cherchait pas… — une fois, elle sortait d’une maison où l’on venait encore de lui répondre qu’on ne pouvait pas l’employer, un monsieur lui avait parlé, elle l’avait suivi, et il lui avait laissé vingt francs… Elle avait eu d’autres occasions… Toujours pas de travail… Et, lasse à la fin de monter des étages avec espoir pour les redescendre découragée, lasse de s’entendre faire la même réponse partout, elle n’avait plus cherché de travail ; maintenant elle ne sortait que pour trouver des occasions. Seulement, à présent qu’elle les désirait… Les hommes, auparavant, la regardaient, lui souriaient, ils la suivaient ; maintenant ils la regardaient rapidement et passaient. Et Sophie comprenait : avant, ils la voulaient, parce qu’elle ne les recherchait pas ; ils ne la voulaient plus, à présent, parce qu’elle les recherchait ; c’était à séduire qu’ils aimaient, c’était à vaincre. Devenue quelque chose à acheter, elle avait perdu pour eux son attrait… Et quand faire ça devient un métier pour une femme, c’est bien plus difficile. Alors, il faut savoir : elle, elle ne savait pas, elle n’avait pas la routine. Et puis elle avait peur ; s’arrêter, elle n’osait pas : les femmes lui en voulaient, elles l’auraient fait emballer. On dit aux mœurs : Et elle ! Pourquoi que vous n’y touchez pas ?… Et après il paraît qu’on écrit au maire chez vous, et c’est fini, tout le monde le sait…

Cependant il y avait une femme qui était bonne, P’tit-Jy, elle lui donnait bien des conseils.

P’tit-Jy faisait les boulevards et la Chaussée-d’Antin depuis cinq ou six ans, jamais on ne l’avait chauffée. Ce soir-là, Sophie la retrouva sous une porte, rue de Provence : « Eh bien ! dit P’tit-Jy, ça va ? » Sophie ne répondit pas. « Et hier soir ? » Sophie baissa la tête. « Je parie que tu t’es encore fait poser un lapin. — Oui, fit tout bas Sophie. — Ah ! ben vrai ! j’te cause pus, t’es trop gourde ! — Oh ! P’tit-Jy !… — C’est vrai, tu te dessaleras jamais alors ! »

P’tit-Jy avait un parapluie, elles remontèrent ensemble jusqu’au boulevard, et là, P’tit-Jy quitta Sophie : « Quand je te le dis, Fifi ! Fais-les payer d’avance… »

Le boulevard était presque désert. Quelques passants se hâtaient. Sous la marquise d’un café, deux agents et des camelots s’abritaient. Le trottoir mouillé, plein de reflets, indéfiniment s’allongeait sous les pas des filles. De temps en temps, au trot lourd de ses trois chevaux qui flaquaient dans les mares, un omnibus passait.

Sophie marchait, les bottines gonflées d’eau, elle avait froid. Devant elle, une femme posait sa main sur le bras d’un passant. « Tu viens, mon loup ? » Il ne répondait pas… Ah ! ce soir, c’était sûr ! elle ne trouverait rien — et demain : à la rue ! Que ferait-elle alors ?…

Mais un homme l’a regardée, au prochain réverbère, sous la lumière, il l’examine… « Eh bien ! oui, venez, venez donc ! »… Il s’en va ! Ce n’est pas ainsi alors qu’il fallait s’y prendre avec celui-là ; oui, il y a des hommes qui n’aiment pas qu’on soit trop hardie, oui, mais comment le savoir ? Il serait peut-être venu… Ah ! dire qu’il y a si peu d’hommes, et en rater un par bêtise ! Que je suis fatiguée, mon Dieu ! ah ! je suis malheureuse !… Tiens ! Mais cet homme-là qui me regardait, c’était peut-être un mœurs ? S’il me regardait pour me reconnaître un jour ? Un peut-être à qui une aura parlé !… Bon ! une voiture ! De la boue sur la joue !… Comme il pleut ! j’ai les cheveux mouillés et des gouttes dans le cou… froid… Celui-là, avec son mégot, qu’est-ce qu’il veut ? il rit. « Ça irait bien mieux, Fifi, si tu prenais un petit homme. » Laissez-moi tranquille !… Et celle-là qui vient, elle va me dire quoi ? — Elle ne m’a rien dit…

… Ah, quelqu’un ! oui, il me dépasse, il me regarde. — Mais il a l’air bien cet homme-là ! Il se retourne. Attention de ne pas le manquer celui-là, pas le regarder trop, je le laisse venir… Qu’est-ce qu’il fait ? Il ralentit : il va me parler. Non. Alors il veut que je le dépasse ?… Mais j’ai peut-être eu tort de ne pas lui parler, peut-être un pas comme l’autre, un avec qui il faut être hardie. Non : il est derrière moi. Quoi faire ?… Mais pourquoi me suit-il sans parler ? Un mœurs ! Dieu ! un mœurs ! Oh non ! il a l’air bien ; oui, mais les airs, on ne sait jamais, faut pas s’y fier… Je vais prendre à gauche, il aime peut-être les petites rues… On dirait qu’il hésite. Est-ce qu’il me laisserait là, oh ! pourvu qu’il ne s’en aille pas ! Non, ça y est ! il vient !

L’homme a rejoint Sophie. Maintenant c’est un couple, un homme et une femme qui marchent l’un à côté de l’autre, dans la rue ténébreuse. Il lui demande si elle rentre, si c’est bien loin, et Sophie ne sent plus qu’elle a l’estomac vide et qu’elle est trempée, la joie chante en elle, tout l’espoir. Elle est sauvée. Ah ! cette fois-ci ! je ferai comme dit P’tit-Jy, je lui demanderai d’avance ! « C’est trop loin, disait l’homme, si tu veux, nous irons par ici, dans un hôtel que je connais. » — « Je veux bien, mon chat. » Cependant elle pensait que s’il payait l’hôtel, il lui donnerait moins. C’est vrai que chez elle, ce n’était pas assez bien pour lui…

Arrivé sous la lanterne, il entrait le premier, cognait à la vitre de la loge, et le garçon ensommeillé sortait, prenait une bougie au râtelier et montait, les précédant dans l’escalier tournant au tapis café au lait. « Au premier, Monsieur, Dame », disait le garçon qui pénétrait dans une chambre, découvrait le lit, puis attendait. « C’est trois francs », faisait-il au bout d’un moment, l’air discret, et payé, il sortait. Le client mettait le verrou derrière lui.

Sophie pensait : Il faut que je lui dise… Elle n’osait pas. — Il faut, il faut que je lui dise… Impossible ! — Alors elle se donnait des raisons ; il était très bien cet homme-là, ça le fâcherait de lui demander avant, on dirait qu’on n’a pas confiance. Il était très bien, il n’était pas comme celui d’hier, qui n’avait pas l’air franc, et qui, après, était parti si précipitamment qu’il avait laissé ses bretelles.

« Qu’est-ce que tu attends pour te déshabiller ? » disait le Monsieur. — « Rien », faisait Sophie. — Puis elle s’étendait sur le lit froid… Oh ! comme elle avait froid !… Oh ! ses pieds glacés dans ses bas mouillés !… Oui, il avait de l’argent cet homme-là : le joli caleçon de couleur, et des bottines neuves… C’est un homme du grand monde. Sûr, il la paierait en la quittant… Et, après, il ne se dépêchait pas de se rhabiller pour être prêt avant elle, il l’attendait, il n’allait pas ouvrir la porte et descendre très vite, ayant bredouillé qu’il l’attendait en bas. Non, il l’aidait à passer son corsage. Il était très comme il faut vraiment. « Là ! tu es prête, tu n’oublies rien ; va, je prends la bougie. » Il descendait derrière elle. Il demandait le cordon, mais, aussitôt la porte ouverte, d’un mouvement brusque il poussait Sophie dehors, et la porte se refermait sur elle, sur elle toute seule dans la rue, dans la nuit.

II

Elle se réveillait. Elle voyait la fenêtre étroite et le mur sale de la petite cour, sur laquelle ouvrait sa chambre. Enfoncée dans son lit, la tête seule découverte et ses jolis yeux fripés, elle restait là, ne bougeant pas. Elle repassait sa soirée.

Quand la porte s’était refermée, elle avait eu un saisissement, puis elle avait voulu appeler, crier, dénoncer l’injustice dont elle venait d’être victime, mais elle s’était écroulée près de la porte et s’était mise à pleurer. Appeler !… Qui ?… Elle était là, couverte de boue, la tête dans les mains, échouée, et comme une épave lamentable. La pluie tombait, sombrement. Quelquefois un fiacre survenait, le cocher jetait un vague regard sur cette chose noire, inerte, et passait. Elle pleurait, pleurait, dans un désespoir infini.

Une main, tout à coup, lui toucha l’épaule, elle leva la tête ; au milieu de ses larmes, elle vit alors, éclairée par la lanterne de l’hôtel, une vieille barbe grise penchée sur elle. C’était une sorte de camelot misérable. « Reste pas là, petite, dit-il, ils t’emballeraient. » Et le vieux mit entre ses doigts une pièce de cinq sous, puis il s’éloigna d’un pas fatigué… Quand Sophie comprit, il était loin déjà. Oh ! elle aurait voulu courir après ! elle aurait voulu s’attacher à lui, ne pas le quitter, pareille au chien perdu qu’on a caressé. Il était loin. Elle se leva et rentra, machinalement, la tête vidée par les larmes. Elle s’était endormie tout de suite.

Sophie entendait la pluie qui dégouttait sur le rebord de zinc de sa fenêtre, elle voyait ses vêtements couverts de boue sur la chaise, et, par terre, ses chaussures informes… Elle se trouvait dans une courte chambre, un cabinet. La logeuse la lui louait vingt francs par mois, et chaque fois que Sophie amenait quelqu’un, réclamait deux francs. Elle la volait. Sophie devait trente et un francs. Il n’y avait là pour meuble et ornement qu’une mince descente de lit tachée d’huile et usée, une table couverte de toile cirée, garnie d’une cuvette, et sur la commode deux ou trois fioles de pharmacie, un éventail réclame, le portrait de Scholch, et un bout de bougie.

Sophie pensait à Scholch. Elle n’y comprenait rien. Le lendemain de son arrivée là-bas, il avait écrit, puis, après, jamais plus. Elle avait attendu tous les jours une lettre, de plus en plus inquiète, de plus en plus anxieuse… Mais les journées s’étaient écoulées, rien n’était venu. Rien ! Scholch avait disparu comme s’il était mort… Que s’était-il passé ? Était-il malade ? L’avait-il oubliée ? Sa famille le forçait-elle au silence ?… Mais s’il avait voulu… Non, il fallait que, de lui-même, il se fût laissé vaincre, il fallait qu’il en fût arrivé à ne plus aimer Sophie, — davantage : à se reprocher de l’avoir aimée… Sans doute que son milieu l’avait ressaisi ; repris par une vie régulière, une vie de bourgeois, il avait détesté son existence passée. Il devait penser qu’avec sa maîtresse il avait couru un péril, et se montrer pour elle plus dur d’autant qu’il se sentait au fond moins fort contre elle…

Mais ne pas avoir pitié !… Il fallait donc qu’il ne l’eût jamais aimée !… Car il savait bien qu’elle n’avait que lui au monde, il savait que son abandon la tuerait… Hélas ! il ne l’avait pas aimée !… Non, Sophie s’était trompée : il n’y avait rien eu. Tandis qu’elle se donnait, lui se gardait, — ainsi pensait-elle… Et tous les délicieux souvenirs de l’amoureuse étaient gâtés, son rêve était ruiné par l’idée que Scholch ne l’avait pas partagé avec elle comme elle l’avait cru. Ah ! c’était affreux ! Cela ouvrait au centre d’elle-même une profonde blessure ! Elle ne pouvait plus croire à rien, aimer rien ; le monde n’était que mensonge et que méchanceté…

Rester à Grenoble, où tout lui parlait de Scholch… Elle était venue à Paris… On dit que dans ce grand Paris chacun trouve sa vie, cependant elle n’avait point trouvé la sienne. Et puis elle n’avait plus de courage. Alors, peu à peu, elle était tombée, elle s’était laissée aller… D’abord cela lui avait fait très mal, elle pensait que si Scholch la voyait !… En même temps, c’était comme une vengeance. Ah ! salir ce qu’elle lui avait donné de pur, ce qu’elle lui avait donné de bon ! Oui, perdre ça à jamais, n’être plus rien de la femme de Scholch !… D’ailleurs elle ne croyait plus à rien. Ah ! qu’importait !… Elle se serait tuée si, par une obscure contradiction, elle n’avait conservé au fond d’elle-même l’espoir vague et inavoué de le retrouver un jour.

Mais maintenant, ce matin, dans son lit, elle revoyait sa vie, sa vie lamentable depuis qu’elle était à Paris, sa vie de faim, de honte et de misère. Marcher, marcher, toujours ! Et les hommes qui ne la regardent point, parce qu’elle est mal habillée, et parce qu’elle ne sait pas les provoquer ! Quand un homme venait avec elle, il la volait ! Et combien de soirs elle avait marché, marché sans trouver personne, se sentant devenir folle, finissant par s’arrêter au coin d’une porte, attendant obstinément, comme une mendiante, étourdie, prête à tomber…

Ah ! non ! C’était fini ! Pour les pauvres la vie n’est qu’un supplice interminable. Quelle joie avait-elle eue ? Elle avait bien souffert aussi à Grenoble… Scholch seulement, — et c’était mensonge ! — Il valait mieux en finir. D’ailleurs on allait la jeter à la rue. Le sort décidait, on ne voulait plus d’elle nulle part : c’est la vie qui ne voulait plus d’elle. Dans ce grand Paris, il y a une rivière : voilà ce qu’on y trouve.

Sophie, sans bouger, réfléchissait. On faisait du bruit dans l’hôtel, des gens passaient dans le couloir, descendaient l’escalier, mais elle n’entendait pas. Cependant, à côté, il y eut un homme et une femme qui se disputèrent. — « Tu n’es qu’un mac ! » disait une voix plaintive. Une grosse voix éclata : « Veux-tu te taire, saleté ! j’te vas réveiller les sangs ! » — Puis un bruit de chaises qui tombent, un vacarme de coups. Sophie entendit cela, écouta… Ah ! elle enviait la femme dans la chambre voisine, la femme battue, celle-là, elle n’était pas seule ! Elle restait avec un homme qui la battait, c’est qu’elle l’aimait ; elle aimait, elle croyait ! Sophie l’entendait pleurer, des gros sanglots d’enfant ; l’homme s’était tu, et ne bougeait plus. Ça doit être bon de pleurer ainsi, près d’un homme violent qui vous prendra dans ses bras, tout à l’heure, et vous consolera. Jamais elle n’avait été battue par un homme, elle, — mais elle, elle serait toujours seule… Elle ressentait une immense fatigue de la vie… Elle allait donc enfin mourir !…

La porte s’ouvrit, et un homme roux, très haut, en pantalon de toile et chemise de flanelle, s’y encadra. C’était le garçon. Il avait à trimer dur, et on le voyait dans le même costume toute la journée. Il était le maître ici, on disait qu’il couchait avec la patronne. Il entra, l’air oblique et louche des hommes qui, le matin, au petit jour, pénètrent dans la cellule du condamné. Puis il se planta devant le lit de Sophie : « Ben quoi ! n’y a pus d’amour ? A quelle heure que vous allez vous en aller ?… »

Sophie le regarda, et docilement, sans rien dire, elle sortit un bras de son lit et tira à elle les bas qui se trouvaient sur la couverture.

L’homme parut étonné, il reprit un peu plus doucement : « Vous n’avez pas d’argent hein ? pas du tout ? Vous savez bien ce que la patronne a dit hier ? » Sophie fit signe de la tête que oui, et elle retourna ses bas.

Le garçon sortit, et Sophie se leva. Elle était en jupon, quand, à son tour, la logeuse entra. C’était une petite grosse, ronde comme une boule. Elle cria tout de suite : « Ah ! elle s’habille ! N’emportez rien, vous savez. Où qu’est la malle ?… Malheur ! Y en a pas seulement pour dix balles !… Trente et un francs qu’elle me doit !… Est-ce que vous pensiez que j’allais vous garder sans payer ? Dites donc, vous ne savez pas travailler, alors c’est moi qui dois pâtir ? » — Sophie ne répondait rien, et mettait son chapeau encore tout mouillé de la pluie d’hier. Son silence et cet air indifférent inquiétaient la logeuse. « Vous savez, quand vous me donnerez mon argent, je vous rendrai votre malle. Je ne veux rien vous prendre. » — « Sûrement », ajouta le garçon qui était revenu, et qui dépassait la patronne de tout le buste, « sûrement, mais on ne peut pas vous loger pour rien, pas ? »

Sophie prit sur la commode le portrait de Scholch. Puis elle descendit l’escalier sombre et gras.

III

« Fifi, où vas-tu ? cria P’tit-Jy. Comme t’es pâle ! Je vois ce que c’est, ils t’ont fichue dehors. T’as encore rien fait hier, hein, ma gosse ? Et où que t’allais à présent ?… Bien, me le dis pas, mais je veux pas que tu me quittes, t’entends ! D’abord, tu vas venir manger avec moi, y a combien de temps que t’as pas bouffé ?… Ah ! comme c’est bête ces mômes-là !… Allons, fais pas ta figure. J’te prends avec moi, tu ne t’en iras pas, ou j’te colle un jeton. Comme elle est mouillée ! Si c’est pas malheureux !… »

P’tit-Jy conduisait Fifi chez un marchand de vin, Chaussée-d’Antin : « Qu’est-ce que c’est pour ces dames ? » Elle lisait la carte : « Tu mangeras bien une gibelotte, Fifi, — avec une chopine de blanc… T’entends, Alfred ? »

Autour, c’était de bonnes gens, des cochers qui cassaient la croûte, au comptoir trois maçons qui prenaient un verre. Il faisait chaud, ça sentait bon la cuisine. Du gros tube en cuivre tout brillant, avec des robinets, où chauffe le café, une vapeur s’échappe. La patronne tricote un fichu. Fifi regardait P’tit-Jy, sa gueule de bon chien et de bonne fille, avec des grosses lèvres, un gros nez et des beaux yeux. Elle se sentait pénétrée de douceur, elle n’avait plus envie de mourir, elle aurait voulu embrasser P’tit-Jy, là, devant tout le monde. Elle lui prenait la main. « Eh bien ! qu’est ce que c’était ? demandait P’tit-Jy. On voulait se laisser glisser ? En v’là des bêtises !… » La pluie avait cessé ; dehors, le trottoir étincelait, couvert de soleil.

P’tit-Jy emmena Sophie chez elle, elle la coucha dans son lit. Sophie murmurait : « Oh ! P’tit-Jy ! Oh ! P’tit-Jy ! »

P’tit-Jy dit : « Bouge pas. Reste là. Roupille, ma gosse. Je rentrerai ce soir, t’entends. T’occupe pas… »

Un calme délicieux. L’aube… Une clarté pâle s’étend sur la campagne ; un champ de marguerites s’éveille, et, dans un buisson frais, du chèvrefeuille et des liserons. D’ailleurs des ramiers blancs s’envolent, et ils font un grand bruit d’ailes ; ils vont se poser près d’un rossignol qui songe, et le rossignol commence à chanter… Il chante si fort que Sophie ouvre les yeux : Comme il fait sombre ici ! Oh ! c’est qu’il y a des rideaux à la fenêtre, de beaux rideaux !… Et sur la cheminée ces machins en bronze. Et un grand lit. Et un couvre-pied de soie… Un tapis…

Où était-elle donc ? On l’avait enlevée, ou bien elle dormait encore ?… Dans la chambre, elle entendit respirer, et regarda du côté d’où cela venait. Il y avait sur la chaise longue une forme de femme enveloppée dans une couverture. Mais c’était P’tit-Jy. Oh ! P’tit-Jy !

Sophie se leva en chemise et alla embrasser P’tit-Jy. P’tit-Jy fit un mouvement, elle grommela : « Ah ! zut ! la barbe ! laisse-moi dormir. » Mais elle dit, tout de suite après, joyeusement : « Ah ! c’est toi, Fifi ? Bonjour, ma gosse ! T’as bien dormi ? »

— Oui, P’tit-Jy ! Oh ! oui ! Mais toi, pourquoi tu t’es mise là ? Pourquoi que tu ne t’es pas couchée dans le lit ?

P’tit-Jy avait eu peur de lui faire froid et de la réveiller. Elle qui était si fatiguée hier !…

— Tu ne vas pas rester là ?

P’tit-Jy alla se coucher près de Fifi. Elle la prit dans ses bras avec des petits mots : « Bonjour, bonjour, ma jolie gosse ; bonjour, ma choute… » Puis elle dit : « Je ne veux plus que tu pleures, Fifi. Quand on te fera des misères, tu viendras me le dire… »

Sophie se serrait contre P’tit-Jy :

— Comme c’est gentil ici !

— C’est un bath meublé, fit P’tit-Jy. Mais cher. Faut pas être manchote pour rester là. J’y ai pas toujours été, tu sais. J’ai couché sur les bancs. Tiens ! les commencements !

— T’as été bien malheureuse aussi ?

— Naturellement. On peut bien dire d’abord que je suis venue au monde dans les gifles, et ça se comprend. Pour une femme, c’est pas drôle de se voir enceinte. L’ouvrière qui se dit un matin : bon dieu, je suis pincée ! qui de mois en mois grossit, qui se serre pour qu’on ne s’aperçoive de rien, qu’est malade, et continue — faut bien — à turbiner, elle ne peut guère aimer le gosse qui lui arrive là, comme ça, en vrai malheur… j’ai été bien reçue !

— Et ton père ?

— Ton père ! Est-ce qu’on a un père, nous autres ? Tu ne connais donc pas encore les hommes !… Il n’y a rien de lâche et de cochon comme un homme, Fifi ! Ils vous plantent là, avec votre môme sur les bras, et ils se défilent. C’est toujours la même histoire.

— Pauvre P’tit-Jy !… Alors ta mère à toi t’aimait pas ?

— Pas des tas ! Quelquefois elle disait : j’aurais mieux fait de t’étrangler quand tu es venue au monde. Elle était comme ça, ma maman à moi.

— Y a-t-il des gens méchants quand même ! dit Sophie.

— Alors, dis donc, il y avait un jeune homme très gentil qui me faisait la cour. Je le rencontrais tous les jours, et il me répétait tellement que nous serions si heureux tous les deux, et qu’il m’aimait tant, un jour que maman avait encore été très méchante avec moi, je suis partie.

— Quel âge t’avais ?

— Seize ans ! J’avais seize ans, t’entends ! Pendant huit jours, ah ! une vie charmante ! théâtres, restaurants, promenades en voitures, et des toilettes et des chapeaux… P’tit-Jy, qui n’avait jamais rien vu, ouvrait de grands yeux, croyait rêver, et elle était en train de se répéter qu’elle était joliment bien tombée, qu’elle en avait une chance, quand un beau matin mon ami me dit : « Ma petite chérie, je n’ai plus d’argent, tu vas aller faire la petite fille aux Champs-Élysées. »

Sophie, étendue sur le ventre, la tête appuyée sur ses mains, écoutait P’tit-Jy. Elle était reposée. P’tit-Jy sourit à ses cheveux blonds, à ses jolis yeux… Sophie ne se sentait plus malheureuse. Ses yeux flânaient par la chambre, rencontrant sur le fauteuil la dépouille de P’tit-Jy, le jupon de soie rose, maniéré et provocant, la chemise, le pantalon, le corset qui, dans son étoffe à ramages et l’emmêlement de ses lacets, paraît toujours tiède ; un peu plus loin, il y avait une petite table, garnie de mousseline, sur laquelle les brosses, les peignes, les tubes, les boîtes à poudres et les flacons était alignés soigneusement. Par la porte entr’ouverte de l’armoire, apparaissaient des piles de linge frais. Le chapeau de P’tit-Jy coiffait tout le buste du chanteur florentin debout sur une console. Au-dessus de la chaise longue, sur une gravure très noire, Mazeppa, ficelé sur un cheval sauvage, subissait son affreux supplice, avec un visage sombre et deux yeux lançant des éclairs…

Sophie se retourna vers P’tit-Jy. P’tit-Jy bâillait et s’étirait paresseusement ; Fifi bâilla, elle aussi, et se sentit l’âme molle. On gratta à la porte ; une petite femme noiraude et maigre entra. Elle apportait le café au lait. « Bonjour, madame P’tit-Jy », dit-elle, elle tira les rideaux de la fenêtre, le grand jour envahit la chambre. Une boule de fourrure blanche, qui l’avait suivie, sauta silencieusement sur le lit, et vint se blottir en ronronnant contre l’épaule de P’tit-Jy : « Moute, fit P’tit-Jy, bouzou, gôsse bête » et elle souffla chaudement dans le ventre du chat.

Là-dessus, ayant déjeuné, P’tit-Jy allongea son bras brun vers la table de nuit, et y prit un jeu de cartes. Elle cueillit de même une cigarette, l’alluma, et elle en tira plusieurs bouffées, pendant qu’elle disposait les cartes sur le lit entre elle et Sophie. « Tous les jours, je me les fais pour savoir ma chance », dit-elle. Elle regarda le jeu d’un air de réflexion. « Me voilà, moi, la femme de cœur, pas mal entourée : trèfle et cœur. Valet de carreau : une lettre ; de qui donc ? Ah ! peut-être le type de l’autre jour, il a dit qu’il m’écrirait… Mais pas beaucoup d’hommes dans tout ça : y aura pas grand’chose à faire aujourd’hui, Fifi !… »

Elle détacha de l’ongle un léger brin de tabac collé à sa lèvre… Puis, les yeux clignés, à cause de la fumée de sa cigarette, elle prit le gros chat blanc et se mit à jouer avec lui. Sophie la regardait en rêvant.

— Tu veux que je te les fasse, Fin ? demanda tout à coup P’tit-Jy.

— Je veux bien.

— On ne te les a pas encore faites ?

— Jamais, dit Sophie.

P’tit-Jy, tout à fait grave, jeta sa cigarette. Elle demeura silencieuse un instant ; puis, subitement, elle éclata de rire et embrassa son amie. Elle s’écriait : « Quand je te le dis, Fifi, que tu réussiras !… Roi de cœur, dix de cœur, dix de trèfle. Et pas un carreau, ni un pique ! Quelles cartes ! Eh bien, tu en as une veine, ma choute !… » Cependant Sophie restait impassible. Elle murmura :

— Mais… il n’y a pas un jeune homme, là-dedans, P’tit-Jy ?

— Un jeune homme !

— Oui… à l’étranger ?

— Non, fit P’tit-Jy. Qu’est-ce que c’est que ce jeune homme-là ?

— Oh ! Une idée que j’avais…

Il y eut un silence ; puis P’tit-Jy dit, d’un ton sérieux. « Ne t’occupe pas des jeunes gens, va, Fifi. Le meilleur d’eux tous ne vaut rien, t’entends… J’espère bien que t’es chipée pour personne, Fifi ? »

Sophie fit non de la tête. Ses yeux étaient tristes. Elle pensait à Scholch. Elle venait de décider qu’elle ne parlerait pas de lui à P’tit-Jy.

D’ailleurs, P’tit-Jy n’insistait pas. Mais, après avoir allumé une autre cigarette, elle reprit :

— Bien sûr ! rester toute seule, c’est pas drôle. C’est bon d’avoir un petit homme. Seulement, quoi ! C’est la misère un homme. Il te sucera les moelles. Et il se fiche de toi par derrière. Et mets qu’il te trompe, tu souffres et tu fais des bêtises ! Faut rester seule, Fifi !

— Oh ! murmura Sophie involontairement, c’est dur quand on a goûté au ménage !

Alors P’tit-Jy se mit sur son séant, regarda Sophie, et dit :

— Raconte-moi donc un peu ta vie, ma choute.

Sophie, pour avoir repensé à Scholch, était triste, en outre elle était dominée à présent par une sorte d’étonnement, de stupeur… P’tit-Jy… Ce changement de vie… Elle ne s’était pas encore ressaisie : elle rêvait. Elle commença, pour plaire à son amie, à dire son histoire, mais elle parlait mollement. Pourtant, comme elle rapportait la mort de ses parents, elle s’anima… Puis, bientôt, elle ne sut plus où elle était — P’tit-Jy ne fut plus là — elle revivait dans le passé, et par toutes leurs pointes, ses malchances, ses désillusions, ses efforts stériles vers le plus honnête, de nouveau lui perçaient le cœur… Elle revoyait entière sa misérable existence de fille pauvre, le fils du patron à Lyon, Genève, la vie chez M. Bourdit, Grenoble, ses dimanches découragés dans sa petite chambre froide, et ses inquiétudes parce qu’elle n’avait plus de chaussures et pas d’argent, et la mère Rançon, et M. Pampelin…

Là, elle s’arrêta. Quelque chose l’étouffait, la serrait dans la poitrine. Ah ! avoir été toujours si seule et si abandonnée, toujours un tel objet d’indifférence ! elle revoyait la réalité, elle était reprise par son désespoir, elle regrettait de ne pas être morte hier… Cachant sa figure dans le traversin, elle se mit à sangloter ; tout son menu corps était secoué, en reprenant sa respiration, elle faisait le bruit de gorge désolé des petits enfants qui ont un gros chagrin. P’tit-Jy l’avait prise dans ses bras, elle baisait ses joues mouillées, sa bouche crispée : « Pauv’Fifi ! Pleure pas, pleure pas comme ça, mon mignon. Là ! là ! petit, petite choute… » Elle se sentait vers Sophie comme un élan maternel, elle avait envie de la protéger… Quelle jeunesse, quelle douceur ! un petit agneau ! Et en la voyant pleurer là, si malheureuse, voilà qu’elle pleurait aussi… Mais elle l’embrassait, disant d’une voix troublée : « Là ! là ! C’est fini, Fifi ! c’est fini !… »

Sophie, maintenant, rendait avec attendrissement ses baisers à P’tit-Jy. Sa peine perdait son âcreté. Elle éprouvait pour son amie une reconnaissance infinie, elle l’aimait de tout son cœur, elle n’osait pas croire à tant de bonté. Jamais personne, excepté Scholch — Scholch ! — ne s’était encore penché sur elle avec un pareil sentiment, jamais personne ainsi ne s’était intéressé à elle. Elle n’avait encore jamais raconté son histoire : nul n’avait désiré la connaître. Et P’tit-Jy l’écoutait, P’tit-Jy s’attristait avec elle et la réconfortait. Sophie prit la main de P’tit-Jy et la baisa.

— Tu vois, tu as été plus malheureuse que moi, Fifi… dit P’tit-Jy.

On entendait dans la rue un grand bruit de voitures ; les marchands des quatre saisons ne criaient plus, ils étaient passés depuis longtemps : il était midi. P’tit-Jy se leva. Et comme Sophie était à genoux sur le lit, ainsi qu’une petite qui fait sa prière, mince et frêle dans sa chemise blanche, toute blonde, pareille à une enfant de quinze ans, avec ses clairs jolis yeux bleus, elle la regarda avec attendrissement :

— Ce que t’es môme, Fifi !… dit-elle.

Elle avait ouvert l’armoire à glace, elle en sortait des bas de soie, une chemise fine avec un joli ruban rose, un cache-corset bleu ciel, elle avait tiré de la commode un jupon de soie et un corsage clair.

— En v’là des jolies affaires !… dit Sophie.

Tu vas te frusquer avec ça, Fifi… répondit P’tit-Jy.

IV

Le repas tirait à sa fin. Trempant dans son verre un biscuit, P’tit-Jy le mangeait avec gourmandise. Elle venait de commander au garçon deux cafés filtre et de la fine ; elle se sentait dans le bien-être.

Le restaurant, à cette heure un peu avancée, s’était tout à fait vidé. Mais, à travers les rideaux de la baie, on voyait tout le mouvement de la rue, les voitures et les passants, le trottoir qui vivait, avec ses chances et ses hasards. P’tit-Jy considérait en face d’elle Fifi, gentille, discrète, et remplie du désir de bien faire. Vraiment elle était charmante Fifi ! elle devait réussir… Elles prirent leur café tranquillement.

Cependant le garçon, ayant demandé si ces dames désireraient une voiture, P’tit-Jy, magnifique, répondit oui, puis, laissant un bon pourboire, se leva.

— Tiens, Fifi ! s’écria-t-elle dans le fiacre, aujourd’hui, en dépit des cartes, on ferait quelque chose. C’est quand on est comme ça, quand on s’en fiche, qu’on a la veine. Mais zut ! on ferme ! Aujourd’hui, vacances en l’honneur de Fifi !

L’été, on serait allé au Bois. Mais c’était novembre. P’tit-Jy avait pris une voiture, pour le seul plaisir de se croire riche et de mener grand train. Dans la voiture elle s’étala, elle lançait aux passants des regards de triomphe, elle trouvait qu’on n’allait pas assez vite. Sophie, à côté d’elle, n’osait pas bouger de peur de se salir. On gagna les Champs-Élysées. Au milieu des beaux équipages insolents, Cocotte allait son petit train. P’tit-Jy regardait à droite, regardait à gauche, et réfléchissait tout haut à ces types du grand monde qui dépensent mille francs par jour, et qui ne connaissent pas leur fortune. Sophie n’écoutait pas, elle ouvrait ses yeux, admirait la mêlée des voitures, était étourdie, et se rappelait que, pendant quinze jours, à son arrivée à Paris, elle n’avait pas pu dormir, un rien l’éveillait, tout ce bruit, tout ce tohu-bohu, il fallait venir ici pour s’imaginer ça !

Mais bientôt P’tit-Jy s’ennuya… D’ailleurs il faisait beau, c’était une de ces jolies journées d’automne qui ressemblent aux tristes sourires des poitrinaires qui se voient. Tout dans le ciel et sur les choses est regret, tout sent l’adieu. On est enveloppée d’une mélancolie dorée… Elles descendirent et revinrent à pied vers la Concorde.

P’tit-Jy tout à coup montra un fiacre :

— Tu l’as vue ? Chichinette !… Depuis un mois elle ne se balade qu’en sapin !… T’as remarqué le beau garçon qui est avec elle ? Un caprice : elle a le moyen…

Et P’tit-Jy raconta que Chichinette, au mois de septembre, avait rencontré un Américain ; ils étaient partis ensemble rigoler à Londres, chez les Englishes. Après, le type voulait emmener Chichinette en République Argentine. Mais elle avait eu peur du mal de mer, et elle était restée. L’Américain lui avait laissé trois mille balles… Depuis, elle était en bombe. Un jour elle avait voulu louer une auto : le chauffeur lui avait plu, maintenant elle faisait la noce avec lui. C’était le beau brun qui était dans le fiacre.

— Mais, dit Sophie, son argent ne durera pas toujours. Elle aurait mieux fait de le mettre de côté pour si elle tombait malade.

La nuit était venue très vite. Sur la chaussée, ce ne fut plus qu’une course de lumières dans un bruit de sonnettes, au milieu de deux lignes de réverbères.

On traversa la place de la Concorde, suivit la rue Royale, et l’on arriva aux boulevards.

Il semblait à Sophie qu’elle voyait Paris pour la première fois. Jusqu’à ce jour, tout lui était resté vague et brumeux ; perdue dans un dédale de rues, pressée par une foule sans nom, elle éprouvait de l’angoisse, était enveloppée de misère. Aujourd’hui, à côté de P’tit-Jy si belle et elle-même si bien habillée, elle ne se sentait plus toute humilité et crainte ; elle était redevenue une personne.

— Tu vois, Fifi, par ici c’est bon, dit P’tit-Jy devant le café de la Paix. C’est par ici les Américains. Ça vaut la peine.

Et P’tit-Jy raconta :

— Je m’en rappelle toujours, c’est là que j’ai trouvé mon meilleur micheton, ça m’a donné du cœur. C’était comme toi, à présent, c’était dans les commencements… Il pleuvait à verse… Comme je passais devant le café, le gérant — il avait le béguin pour moi, il me parlait chaque fois (il aurait été d’un autre café, j’aurais peut-être marché, mais c’était pas un café pour moi ce café-là) — le gérant me dit : « Abritez-vous un peu là, les femmes doivent pas s’asseoir à la terrasse, mais mettez-vous dans le coin. » Il y avait un Américain, il m’offre quelque chose. Et il fait : « Volez-vô venir prendre un bouteille champêgne hôtel Continental ? » Et le chasseur va chercher un sapin. On nous regardait. J’entendais les femmes : elle en fait un chopin ! L’Américain donne dix francs au cocher. « Oh !!! » que je me dis. A l’hôtel, dans une chambre superbe, il fait monter du champagne, des cigarettes. On boit, il commence à m’embrasser ; il me mordait, il me pinçait, je ne disais rien, je me cramponnais : c’était son plaisir à c’t’homme-là. Après, je me rhabille, et j’allais m’en aller, tellement saoule que je ne pensais plus à rien demander. Il m’arrête « le petit cado », qu’il dit — il savait dire ça — et il me met deux cents francs dans la main, du papier, et des francs, un tas de pièces, pour la voiture. En fiacre, j’étais malade. Mais je n’ai rendu que chez moi. Puis je me suis couchée. Mais c’est le lendemain que j’ai été contente en voyant mes billets et toute ma monnaie ! Deux cents balles !

— Ce qu’il fallait qu’il soit riche ! fit Sophie.

— Tiens, dit P’tit-Jy, tiens, on les voit tout de suite celles qui ne savent pas travailler… Celle-là, elle devait tourner rue Taitbout. Le bonhomme qui la suit va pas l’accoster sur le boulevard, ça se voit ça : c’est un homme marié.

Elle ajouta :

« C’est pas une mauvaise heure avant le dîner : on a les hommes mariés… Tu vois, par ici, c’est toujours assez bon. Y a du boursier. Ça a de l’argent et ça ne flâne pas. Seulement ils sont à passions. Ah ! dame ! y a le pour et le contre ! C’est comme les juifs. Le fameux Drumont qu’est antisémite !… C’est pourtant des bons clients, les juifs ; tout ronds : c’est ça, c’est ça. T’as pas à discuter : c’est agréable. »

On arrivait rue Drouot, et P’tit-Jy fit demi-tour en disant : « Oh ! on ne va pas plus loin, par là, c’est le pays du gigolo ! »

Elle avait souri à une grande femme qui passait :

— C’est Tartine… En v’là une qui connaît le truc ! Elle suivra pas tout droit quand il faut tourner, Tartine… Dame ! les boulevards, c’est comme autre chose, c’est bon et c’est pas bon : faut savoir faire.

Elle réfléchit :

— Au fond, voilà. Le client ose pas. D’abord il croit toujours un peu que tu lui as fait de l’œil parce qu’il est beau. Ça le flatte, il tient à ça. Il voit bien que tu ne marches pas pour la rigolade, il t’a numérotée, eh ben ! tout de même !… Alors il ose pas t’aborder, — ah ! c’est tordant ! — tu comprends, ça l’embêterait que tu le rembarres, là, devant le monde… Il te suit, mais il attend la petite rue.

Sophie écoutait en regardant de loin les étalages flamboyants. P’tit-Jy lui donnait le bras… Le temps était sec, on n’était pas encore aux grands froids, et les terrasses des cafés restaient peuplées. P’tit-Jy mena Sophie dans un endroit du boulevard qui tenait le milieu entre le caboulot et la brasserie, on voyait à l’intérieur un comptoir comme chez les marchands de vins, mais dehors c’était une terrasse comme devant un café. P’tit-Jy commanda un vermouth fraisette, et conseilla la même chose à Fifi. Puis, bien posées, les jupes étalées, toutes les deux regardèrent la vie qui défilait sous leurs yeux… C’était tout un mouvement qui surgissait, éclairé soudain, dans un rectangle lumineux pour retomber quelques pas plus loin, dans la nuit ; foule qui se faisait et se défaisait sans cesse : des couples… un passant seul… tout à coup un groupe compact… puis rien… puis beaucoup de monde… et encore… et encore… Cela n’arrêtait jamais.

Sophie, étourdie, suivait distraitement tout ce brouhaha, elle entendait le tumulte des gros attelages courant sur le pavé de bois, accompagné de toutes les voix mutines des petites sonnettes. Et le long du trottoir, comme au bord d’une berge, un fleuve de voitures dévalait, roulement et galopade… Sophie ne disait rien. Ses yeux étaient tirés par une annonce lumineuse, qui, en face, à la hauteur d’un deuxième étage, par intervalles réguliers, mécaniquement s’allumait, peu à peu, lettre à lettre, pour, complète, s’éteindre subitement. Elle avait mal à la tête… Elle se sentait toute petite, elle se sentait faible, le découragement qui vous abat devant les choses immenses ou magnifiques la prenait. Et maintenant tout ce que disait P’tit-Jy ajoutait à sa fatigue ; tant de conseils et de réflexions nouvelles lui montraient difficile et compliquée la vie où elle allait entrer. Toutes les femmes qui passaient lui semblaient supérieures à elle : tout ce qu’elles savaient celles-là ! à combien de choses elles avaient pensé !

Elle dit, d’une voix triste :

— Ah ! P’tit-Jy, je ne saurai jamais ! J’ai pas assez de présence d’esprit.

— Laisse donc, ça viendra. On travaillera ensemble, répondit P’tit-Jy.

V

Sophie eut chez Mme Giberton une jolie chambre ; pas si jolie que celle de P’tit-Jy, pas si grande, on n’y voyait ni chaise longue, ni armoire à glace, mais il y avait un beau tapis, des rideaux épais à la fenêtre, un lit de milieu, et, à la place de la gravure qui représentait chez P’tit-Jy le malheureux Mazeppa, on trouvait chez Fifi un tableau en tapisserie, figurant un bouquet de roses, avec, en exergue, cette inscription, tracée d’une laine appliquée et naïve :

Offert à la plus tendre des mères. Elisa Iridon, âgée de onze ans.

Jamais Sophie n’avait été si bien logée. Elle se rappelait son triste trou de Grenoble, puis le sale cabinet qu’elle avait habité jusqu’ici à Paris, et son cœur se fondait de reconnaissance pour P’tit-Jy.

Elle passa une heure à admirer le dessin compliqué de son tapis, et le motif en cuivre de la pendule posée sur la cheminée et qui représentait Mars et Vénus. Elle ouvrit et referma cinq ou six fois chaque tiroir de la grande commode qui était à côté de la fenêtre. Elle se regarda dans la glace.

P’tit-Jy, dès qu’elle s’était sentie éveillée, était entrée, en peignoir, dans la chambre de Fifi, et jouissait de son bonheur. Sophie lui avait sauté au cou. Mais pour couper court aux émotions, P’tit-Jy, qui avait apporté son Petit Parisien, commençait à Fifi la lecture du feuilleton, quand Mme Giberton entra pour savoir si sa nouvelle locataire était satisfaite.

La mère Giberton dit les nouvelles : « La femme du fruitier qui faisait le coin avait accouché cette nuit. Un garçon. C’était son huitième. Avoir tant d’enfants ! Quand on n’est pas riche, c’est la misère ! En v’là un avec un sabot, l’autre avec un soulier… Le dix-huit avait ramené quelqu’un qui n’était pas encore parti… Il y avait un grand enterrement à la Trinité, on posait des tentures noires dans tout l’intérieur, ça allait être superbe, on disait dans le quartier que c’était un général… »

P’tit-Jy et Sophie déjeunèrent de bonne heure, et à une heure et demie, elles étaient devant la Trinité au milieu de la foule. Des soldats occupaient la place ; tout rouge ; des lieutenants passaient d’un air affairé ; quand le cercueil sortit, porté par quatre hommes, avec un bruit de grandes orgues venant du fond de l’église, que des commandements furent jetés, que des éclairs de sabre tiré jaillirent, que des chevaux d’officiers se cabrèrent… un petit monsieur barbu, derrière Sophie, qui déjà l’avait regardée beaucoup, dit : « Mademoiselle, pardon, le nom du militaire ? » P’tit-Jy poussa le coude de Sophie. Sophie sourit gentiment et répondit : « Je ne sais pas, monsieur… » — « Ah ! ah ! dommage ! dommage ! » répéta plusieurs fois le petit monsieur barbu avec un sourire nerveux… On le sentait timide et un peu bizarre. Il avait des yeux bleus clairs de rêveur dans un visage encore jeune, mais creusé de rides, hâlé, tanné et bruni. Il était vêtu d’une redingote démodée, mais parfaitement propre ; le col qui bordait son cou était très blanc. « Province, souffla P’tit-Jy dans l’oreille de Sophie. Très bon. » Puis P’tit-Jy dit tout haut avec cérémonie : « Ah ! mais ! voilà l’heure ! Au revoir, je ne dois pas faire attendre mon amie Marguerite… » et, avant salué le petit homme timide, elle s’en alla. Elle ne voulait pas gêner Sophie, elle était contente qu’elle eût déjà trouvé quelqu’un…

« Mademoiselle, si vous permettez, voulez-vous que nous nous promenions, voulez-vous que nous allions au Bois de Boulogne ? » dit le petit homme avec hésitation. Ils restaient là tous les deux en face l’un de l’autre. Enfin il se décida et fit signe à un cocher.

Dans la voiture, il s’épongeait le front. Le silence de Sophie le gênait, et il était troublé par son parfum. Tout à coup il s’approcha d’elle et la baisa dans le cou, puis il se recula d’un air craintif. Sophie aurait voulu parler pour être aimable, mais les manières de son compagnon la déroutaient. Maintenant il regardait par la portière. Il dit : Bon sang ! que de voitures !… Sophie approuva, elle remarqua que c’était incroyable le mouvement qu’il y avait à Paris. Puis elle lui demanda s’il venait de loin. — « Oh oui ! fit-il, de loin ! » Il garda le silence un instant, puis ajouta : « Je suis marin. »… Alors il raconta qu’il était toujours en mer, qu’il commandait un cargo-boat : La Ville de Cette, qui faisait le service entre Marseille et Tunis, et qu’il avait un congé d’un mois, et qu’il était venu à Paris pour prendre un peu de bon temps. Puis il se mit à rire, et il embrassa Sophie.

Le fiacre entrait dans le bois, on ne croisait plus que, de temps en temps, une voiture au pas, quelque cycliste, ou bien une troupe de jeunes anglaises coiffées de casquettes-bérets et vêtues d’amples manteaux verts. Quand on fut au bord de la Seine, le capitaine voulut marcher ; la vue de l’eau l’animait. Sophie descendit. Le fiacre suivait. Il y avait du vent, des feuilles tournoyaient sur la chaussée, on en écrasait d’autres qui étaient collées dans la boue, les arbres étaient jaunes et le ciel gris. Le petit homme en redingote marchait à côté de Sophie en la tenant par la taille. Maintenant il était apprivoisé, un bon sourire nichait dans son collier de barbe. « Tu ne ressembles pas aux autres femmes. » — « Pourquoi donc ? » demanda Sophie. — « Tu n’as pas encore dit miel », dit le capitaine, et il réfléchit.

Il était surpris de la douceur de Sophie, il n’avait pas envie d’être brutal avec elle, comme avec celles qu’il rencontrait dans les brasseries, dans ses bombes, après ses jours de solitude et de silence, quand il avait envie de vin, de bruit et de violence. Çà, elle était bonne ! Il la raconterait à son second. Il n’y a qu’à Paris qu’on trouve des femmes comme ça. — Sophie s’intéressait à son compagnon. Elle lui demanda s’il avait fait de grands voyages. — Ah ! pour sûr ! il avait navigué dix ans dans l’Océan Indien et dans les mers d’Orient. C’est là qu’il y en avait des sales coups de temps et qu’on reconnaissait les matelots ! Il avait vu des hommes et des poissons de toutes les couleurs, les Chinois qui sont mous comme des chiques et qu’on fait travailler à coups de pied. Il avait fumé l’opium. Il avait roulé dans les sales rues de Canton, et s’était battu avec des Anglais et des Allemands saouls, pour de toutes petites femmes jaunes aux yeux bridés. Et puis il avait vu tous les nègres de l’Afrique, des forêts vierges, des grands déserts et des grands lacs. Il avait entendu chanter des oiseaux gros comme le petit doigt. Il avait vu sur la Fille des Indes (un trois-mâts barque, capitaine Ploumach) un singe grand comme un homme, qui servait à table, et qui frappait avant d’entrer, et qui comprenait tout ce qu’on lui disait.

Sophie songeait à ces pays auxquels jamais elle n’avait pensé. Elle marchait à côté du capitaine, sans mot dire, et tout étonnée comme un petit enfant.

Le capitaine voulut remonter en voiture, il était grisé par l’évocation de tous ces souvenirs étonnants, il prit Sophie dans ses bras et l’embrassa goulûment. Elle se laissait faire, sans révolte et sans dégoût, reprochant seulement à cette barbe rude de la gratter un peu fort. On descendit à la Cascade et on commença à boire. Le capitaine tapait sur la table criait : « Eh ! le mousse ! un verre de schnick ! » Il fit boire le cocher. Il était gai et embrassait Sophie sans vergogne. Le garçon raide et solennel le dévisageait d’un air méprisant. Mais le capitaine lui donna deux francs de pourboire, et le garçon le reconduisit jusqu’à la voiture, en le saluant au moins dix fois.

Maintenant le capitaine se taisait. Il avait pris dans sa grosse patte la main de Sophie, et touchait chacun de ses doigts avec précaution : comme elle avait une petite main ! Il considérait cela avec étonnement. Ça lui rappelait une nuit à Buenos-Ayres, où il avait été chez une femme, et, dans un coin de la chambre, il y avait un petit lit où dormait un bébé… Il demanda : « Comment vous appelez-vous ? » Elle dit : « Sophie »… Ah ! quel joli nom ! Et il dit que, d’ailleurs, de toutes les choses qu’il avait vues, il n’avait jamais rien vu d’aussi joli que Sophie. Puis il lui baisa la main maladroitement et avec émotion. Sophie était flattée, elle était contente. A ce moment, le capitaine pensa qu’il avait une vie bête, que c’était bête d’être toujours sans femme, comme un vieux loup.

Mais il voyait un café, on descendit et on but. Il entrait le premier d’un pas balancé, comme s’il s’était promené sur un quai, les mains dans ses poches sur le ventre, et coiffé de sa casquette de capitaine marchand… On reprit la voiture, on repartit, et on s’arrêta sur le boulevard dans un café à musique ; on resta là une heure, le capitaine fredonnait avec l’orchestre ; le fiacre attendait à la porte… Il faisait nuit depuis longtemps, on alla donc dans une brasserie pour dîner. Il y avait pour treize francs de voiture, le capitaine donna un louis au cocher, et l’on s’installa devant une belle nappe blanche parée de fleurs…

Quand il sortit du restaurant, le capitaine était gai comme un pinson, il avait acheté un gros cigare à bague, et il en tirait de larges bouffées. Il avait envie de courir sur l’avenue de l’Opéra. Il avait pris Sophie par le bras et l’entraînait. D’habitude quand il partait en bombe, il passait toute la nuit dans les brasseries, à boire, et il échouait à la fin, saoul et misérable, dans le lit de n’importe quelle sale fille où il s’endormait d’un sommeil de plomb. Mais, ce soir, ce n’était pas cela du tout, il ne désirait plus boire. Il se sentait plein de tendresse, il voulait se trouver tout seul avec son amie. Il était d’ailleurs, assez gris. Il racontait maintenant les bonnes blagues de la dernière guerre de Chine, quand les Français, mal chaussés, s’embusquaient le soir dans des coins à Pékin, pour attendre les cipayes, qui portaient de bons godillots anglais. On leur fichait un coup de fusil dans les jambes, ils tombaient, on sautait dessus et on leur barbottait leurs godasses. Ah ! elle était bonne, il riait fort et il pinçait Sophie. Mais Sophie sentait qu’il n’était pas méchant, il avait un peu bu, voilà tout.

D’ailleurs, chez elle, il redevint subitement silencieux. Il regardait autour de lui. C’est là qu’elle vivait… Que c’était charmant ! Et il rêvait, comme la nuit, à bord, sur la passerelle, dans son fauteuil de toile. Il la prit dans ses bras : « Petite Sophie ! Petite Sophie ! » et il osait à peine l’embrasser, il avait peur de la chiffonner. Elle se déshabillait. Il la regardait, il était attendri. Oh ! son corsage !… et son corset !… il aurait voulu les tenir dans ses mains, et appuyer son oreille, et puis ses lèvres, là où ce petit cœur avait battu. Elle était en chemise, et il voyait sa jeune chair et ses seins naïfs et gracieux comme des fleurs de printemps. Mon Dieu !… Il dépouilla ses vêtements, dans un coin, sans bruit, tout doucement. Puis il se glissa timidement entre les draps, à côté de Sophie, et il se mit à pleurer quand il la sentit dans ses bras.

… Alors il raconta sa vie, mais maintenant c’était de sa vraie vie qu’il parlait. Il se décrivait, tout seul toujours, au milieu de la mer, il rapportait ses grandes rêveries pendant les longs jours, quand il réfléchissait aux femmes, aux arbres, aux fleurs, à toutes les belles choses bonnes qu’ils ont à terre, et dont il était si loin, errant gravement, avec austérité, parmi le désert océan. Il disait tout ce dont il était privé, il n’avait jamais eu une femme, lui, une femme pour lui murmurer des paroles douces et délicieuses, pour mener autour de lui sa petite existence adorable ! Il respirait le parfum de Sophie et se grisait, car il n’avait dans la mémoire que les fortes odeurs marines, il écoutait parler Sophie, cette petite voix l’enchantait : il n’avait dans les oreilles que le grand mugissement des vagues. Ah ! c’était exquis une femme ! Elle, comme elle avait une jolie bouche, et un joli nez, et des jolis yeux, des jolis yeux ! Ses cheveux ! et sa peau ! ah ! quelle peau douce ! Oh ! si elle voulait parler encore, dire n’importe quoi !… Et puis qu’elle le regarde en souriant, comme ça, oui comme ça, petit colibri !

Sophie l’écoutait, elle était attendrie. C’est vrai qu’il était gentil, cet homme-là, et il lui disait des choses touchantes. C’est malheureux qu’il n’était plus jeune. Certainement elle pourrait bien l’aimer, oui, mais pas l’aimer d’amour. Cependant le capitaine avait une idée. Il n’osait pas la dire. Tout à coup il se lança : « Voilà ! Eh bien voilà !… Vous devriez venir avec moi… »

Sophie répondit tout doucement :

— Je ne peux pas…

Elle pensait : S’il est gentil avec moi… Mais s’il n’est pas gentil, qu’est-ce que je ferais là-bas dans tous ses pays ?… Et elle se disait surtout : Je ne veux pas quitter P’tit-Jy.

— Pourquoi ? Pourquoi ? faisait le capitaine, et il insistait, il suppliait.

« Non, non, répétait gentiment Sophie, non, non, non ! » Alors quand il vit qu’elle était bien décidée, il la prit dans ses bras et l’embrassa longtemps sans rien dire.

Le matin, il partit, triste, mais souriant et reconnaissant. Il emportait des provisions de rêve pour des mois.

Il avait laissé cent francs à Sophie.

VI

P’tit-Jy entra chez Sophie, presque immédiatement après le départ du capitaine.

Elle embrassa son amie, si petite dans son grand lit, et regarda maternellement ses yeux un peu battus. « Eh bien, ma choute ? » Elle aperçut le billet bleu sur la table de nuit : « Ah ! Fifi ? t’es contente ? Tu vois : je te l’avais dit qu’il était bon le micheton ! Ah ! épatant tout de même ! embrasse-moi encore, ma gosse… » Puis Sophie dut raconter tout, en détail, chaque chose après l’autre, et P’tit-Jy assise sur le bord du lit, l’écoutait. « Eh ! le mousse ! un verre de schnick ! » la fit rire, et quand Sophie en fut au singe qui servait à table, elle s’émerveilla : « Ah, Fifi ! ah ! tu parles !… »

Elle, elle avait eu affaire aussi à un bonhomme pas ordinaire : « Sur le boulevard, il arrive sur moi directement, je ne l’avais même pas vu, et je crois qu’il ne m’avait seulement pas regardé : rigolo des clients comme ça ! Un beau garçon avec une moustache noire… Il vient jusqu’ici sans parler… J’allume ma lampe, je me retourne : il avait les larmes aux yeux. Je vais pour le caresser : « Ah ! je vous en prie, laissez-moi ! » Après il me dit : « Si vous saviez ce qu’elle est méchante ! Tout pour me faire souffrir ! Elle me rend fou de jalousie… » Bon ! il avait des peines de cœur ce joli garçon-là ! A ce que j’ai compris, il était venu avec moi pour lui rendre les paillons qu’elle lui fait ; mais elle l’avait trop pris, il ne pouvait pas. Il ne m’a pas seulement embrassée : « Je vois bien que je ne pourrai jamais la tromper. Si j’allais avec vous, ce n’est pas elle que je tromperais. Je fermerais les yeux et je vous tromperais avec elle. » Il m’a donné un louis et il est parti. J’en voulais pas de son argent, je sais bien qu’il m’avait fait perdre mon temps, mais c’était pas un client comme les autres, et puis, si ça avait pu le consoler… Mais il n’a rien voulu savoir. Alors, ça m’avait tellement fait drôle, que je ne suis pas redescendue, je n’étais plus en train de travailler. »

Sophie avait écouté son amie sans rien dire. Elle pensait à Scholch. Chaque fois qu’on parlait d’amour, elle pensait à lui. Alors elle rêvait. Mais P’tit-Jy, ayant quitté le bord du lit, où elle était assise, pour prendre une allumette sur la commode, elle la regarda, debout près de la fenêtre, et allumant sa cigarette, et ses réflexions changèrent d’objet. Elle revit son navigateur, et dit, lentement :

— La mer, comment c’est ? Tu y as été, toi P’tit-Jy ?

— Oh ! c’est vilain ! répondit P’tit-Jy. Tu verras, un dimanche, on ira à Dieppe. J’y ai été avec un ami. C’est pas gentil comme par ici, dans les gazons, vers la Jatte ou Enghien. D’abord ça sent rien mauvais. Et puis, c’est grand, ça remue… La mer, ça signifie rien du tout, ça vous embête…

P’tit-Jy tira quelques bouffées en marchant dans la chambre. Puis elle s’assit. Sophie, dans son lit, songeait à la lassitude qui endolorissait légèrement ses membres. Elle murmura :

— C’est drôle d’aller comme ça chez les femmes… Tu ne trouves pas que c’est drôle pour un homme, P’tit-Jy ? Tu ne trouverais pas cela drôle, s’il y avait des hommes comme nous chez qui les femmes iraient ?

— Bien sûr, dit P’tit-Jy. Mais tous les hommes ne vont pas chez les femmes. Il n’y a que le michet. Le michet, c’est un homme à part.

— Pourquoi ça ? demanda Sophie.

— Oh ! tous des hommes à qui il manque quelque chose ! Les hommes sans femmes ! Ou bien pas riches, ou bien pas jeunes, ou bien bêtes, ou des cochons.

— Comment ! t’as jamais vu de michets vraiment gentils ?

— Rare. Pas l’habitué. Quelquefois un vadrouilleur. Non, les gentils, ils sont mecs.

— Alors, les michets, c’est comme un hospice, dit Sophie en bâillant.

— Bah ! ma choute, il y en a encore qui ne sont pas mauvais… Mais tu parles d’hôpital… A propos de ça, une fois il m’est arrivé quelque chose de crevant…

Un jour, comme P’tit-Jy passait devant le Grand Hôtel, un garçon en tablier, qui, arrêté au milieu du trottoir, cherchait des yeux parmi les femmes qui passaient sur le boulevard, lui avait dit : « Vous ne faites rien ? Venez donc. Il y a le 29 qui voudrait voir une femme. Et c’est pas purée. » Sans doute que le garçon l’avait distinguée, parce que ce jour-là elle était vêtue discrètement, et qu’elle pouvait entrer dans l’hôtel sans se faire remarquer. En effet, on n’avait pas fait attention à elle, et elle avait gagné l’ascenseur.

Le 29, c’était un jeune homme de Lille, de passage à Paris, tombé malade ici depuis quelques jours…

Le pauvre 29 ! Quand il était petit, autrefois, quelle fête pour lui d’être malade ! Il se souvenait, dans ces longues journées de solitude… Quand il était petit garçon, et qu’il était malade, il restait à la maison au lieu d’aller au lycée… Au lieu de partir le matin par le froid d’hiver, s’étant levé à la bougie, et de passer des heures tristes et frileuses, de la classe à l’étude, de l’étude à la gymnastique, et de la gymnastique au réfectoire, il restait dans son lit, et c’était comme un dimanche : on lui apportait son chocolat… Sa maman se penchait sur lui avec ses beaux yeux inquiets, et le regardait d’un air pensif en lui demandant où il avait mal. On le levait, on le mettait dans un fauteuil au coin du feu, il feuilletait des grands livres à images, ou bien sa collection de timbres, ou bien il jouait tout seul aux billes sur le tapis.

Il avait la fièvre, sa tête était tout endolorie, ça ne fait rien, il était content, il se sentait protégé, aimé, soigné, sa mère lisait, en le regardant souvent, et souvent elle s’approchait de lui, elle lui tâtait le pouls, ou bien mettait sa jolie main sur le front de son chéri pour voir s’il n’avait pas trop chaud. Il aimait le doux contact de la peau fine, et se laissait faire comme si on le caressait.

Aujourd’hui, il était malade comme autrefois, mais ce n’était plus comme autrefois, dans sa maison : il était en voyage, seul, à l’hôtel ! Couché dans une grande chambre, il entendait tout le va-et-vient des voyageurs, étendu quelque part, n’importe où, comme un blessé abandonné au milieu de l’agitation d’un camp. Il regardait, l’un après l’autre, les meubles de sa chambre, — mais il ne les connaissait pas, ces meubles ! Ses regards se perdaient dans cette pièce anonyme, comme dans un désert. Il grelottait de fièvre, il se sentait dans une grande détresse. Il sonnait le garçon de temps en temps, quand rester seul lui était devenu tout à fait insupportable. Mais ce garçon insouciant, pressé, le décevait chaque fois, le blessait. Ah ! son impatience, qu’il dissimulait à peine ! Et tout à coup, le pauvre 29 avait eu le désir infini d’une présence féminine…

Après un long couloir, où deux Anglais avaient croisé P’tit-Jy suivant le garçon, on était arrivé devant une porte. P’tit-Jy était entrée. Elle ne s’étonnait pas souvent, P’tit-Jy, mais ça, ça lui en avait bouché un coin ! Il y avait dans un grand lit une pauvre figure pale qui, se tournant vers elle, essayait de sourire. Le fiévreux tout brûlant avait rejeté ses couvertures, et son long corps maigre était moulé par le drap ; des mains de squelette sortaient de ses manches ; son linge livide, ses cheveux ébouriffés sur l’oreiller, sa barbe pas faite, sa sueur, ses lèvres blanches, et les fioles sur la table de nuit, tout cela avait saisi P’tit-Jy. Il la regardait avec des yeux de bête malade, en silence, comme pour demander aide… « Ça va pas, mon petit ? » avait fait P’tit-Jy, tout émue de pitié. Et elle lui avait parlé, tout de suite trouvant dans son cœur des mots caressants de mère. Elle qui n’avait jamais eu personne à soigner, qui n’avait jamais eu à se dévouer, voilà que son instinct de femme se réveillait tout entier, et aussitôt, tout naturellement, elle s’était installée à ce chevet, elle n’avait plus quitté ce malheureux qui avait besoin d’elle. Comme elle portait une jupe neuve, elle l’avait retirée. Et dans cette chambre de malade allait et venait une infirmière en jupon vert pâle, des froufrous avec un violent parfum de chypre. Elle le veillait… Elle disait après, racontant l’histoire : « Ce n’était pas la passe avec lui, c’était pour la nuit. » Lui, adouci, calmé, ne la quittait pas des yeux. Dans sa chambre, un grand apaisement était entré avec P’tit-Jy. Elle mettait ses doigts frais sur les paupières du malade et le rafraîchissait. Il ne savait plus, il était heureux, il murmurait : ma-man, ma-man… Et, un soir, tout doucement, comme on s’endort, il mourut…

Oh ! cela commençait si bien, si joliment, et d’une façon étonnante, comme les belles histoires qui finissent par des mariages ! Sophie, surprise par l’affreux dénouement, restait immobile dans son lit, silencieuse, avec une grosse envie de pleurer.

P’tit-Jy vit cela, se reprocha d’avoir attristé sa petite amie, s’approcha d’elle et l’embrassa.

— Allons, ma Fifi, il est onze heures, faut se lever, dit-elle.

Obéissante, Sophie se dressait sur son séant, mais triste et muette.

P’tit-Jy chercha à la distraire : « Dis donc, Choute, on va en acheter des affaires avec tout cet argent-là ! » fit-elle en touchant le billet.

— Ah ! il faut que je retire ma malle ! dit Sophie.

Elles s’habillèrent et déjeunèrent. Puis elles prirent une voiture pour aller chercher la malle. Ensuite elles visitèrent les magasins, et choisirent un chapeau et un manteau pour Fifi. Le soir, Sophie tint absolument à payer à dîner à P’tit-Jy.

Après cela, rien ne lui restait plus de l’argent du capitaine.

— Mais t’inquiète pas, dit P’tit-Jy. On travaille bien quand on est nouvelle. Il y a des hommes qui les font toutes.

VII

Il était midi, et P’tit-Jy n’était pas encore entrée chez Sophie. Elle avait pris cette habitude-là, et tous les matins, en se levant, avant de commencer sa toilette, elle venait s’asseoir un quart d’heure dans la chambre de son amie. Cela semblait très bon à Sophie : c’était une gâterie. Il était midi… « Vrai ! il reste tard, celui-là ! » pensa Sophie ; elle gagna le couloir, et s’approcha de la porte de P’tit-Jy ; elle écouta, on n’entendait rien : « Il doit dormir. » (On a des michets comme ça, ceux qui, vivant seuls, ne sont pas accoutumés à dormir avec une femme ; ceux-là, toute la nuit, ils se tournent dans le lit, se retournent, et ils s’endorment au petit jour.)

Sophie, ayant écouté, rentra dans sa chambre et se mit à s’habiller. Mais quelqu’un passait devant chez elle : elle ouvrit sa porte. C’était la mère Giberton : « Dites donc, madame Giberton, il n’est pas du matin le monsieur de P’tit-Jy ! » fit Sophie. « Quel monsieur, madame Fifi ? Mme P’tit-Jy est rentrée seule hier soir. »

Comment ! P’tit-Jy était toute seule ! Mais alors qu’est-ce qu’il y avait ? Pourquoi ne bougeait-elle pas ?… Inquiète, Sophie se précipita chez son amie. Il y faisait nuit, les rideaux étaient fermés, et dans l’obscurité, s’élevait un ronflement de mauvais sommeil. P’tit-Jy se réveilla au bruit, et remua. « T’es donc malade ? » dit Sophie, en se penchant sur elle. « Rien… fit P’tit-Jy. Suis enrhumée… » Et elle referma les yeux. Sophie l’embrassa. Oh ! elle brûlait ! « Ce que tu as chaud ! Qu’est-ce que t’as pris là, bon Dieu ! » Mais P’tit-Jy répétait : « Rien du tout. Le rhume. » En effet elle toussa. Une petite toux sèche. Et elle respirait très court, très vite…

Elle ne se leva pas de l’après-midi. Fifi joua aux cartes avec elle pour tuer le temps. Moute était couchée sur le lit, mais elle était étonnée, elle était inquiète, elle se passait la patte sur l’oreille, comme quand il va pleuvoir… P’tit-Jy avait bien soif. Sophie lui versait du vermouth qu’elle avait acheté l’autre jour, pour quelqu’un qui était venu dans la journée. P’tit-Jy buvait et s’arrêtait pour tousser. Là-dessus, elle fit une mauvaise nuit avec des cauchemars et un peu de délire. Il y avait une colonne qui partait de son front et qui montait jusqu’au plafond, cela tournait, tournait, avec une rapidité vertigineuse. Et cela l’étourdissait et l’épuisait.

Le lendemain matin, elle était abattue. Sophie demanda à la mère Giberton d’aller chercher un médecin dans le quartier.

Le médecin vint, il ausculta P’tit-Jy : « Respirez bien. » Puis il regarda autour de lui, puis il dit : « Est-ce que vous voulez entrer à l’hôpital ? » En entendant dire cela à P’tit-Jy, Sophie devint pâle. Elle prit la main de son amie. Le médecin continuait : « Oh ! ce n’est pas grave ! Ce ne sera pas long, mais vous seriez mieux là-bas, vous savez. »

… L’après-midi, une voiture d’ambulance attendait dans la rue devant la maison. Sophie et Mme Giberton habillèrent P’tit-Jy. On l’assit d’abord sur la chaise longue, elle était oppressée, elle ne pouvait pas parler. Elle jetait sur tout ce qui l’entourait des regards tristes, jamais sa chambre ne lui avait semblé si à elle, si précieuse, elle était attendrie par chaque chose. Elle regardait machinalement Mazeppa : son supplice tout à coup lui parut épouvantable, et elle eut du remords de ne pas avoir éprouvé plus tôt une grosse pitié pour lui. Elle demanda son chat et le caressa ; puis elle dit : « Fifi, c’est aujourd’hui que la teinturière doit rapporter mon cache-corset rose. » On lui mit ses bas ; ses jambes avaient déjà maigri. Elle fut prise de frissons et toussa. Sophie l’embrassait ; P’tit-Jy, les yeux brillants, parlait d’une voix saccadée : « Choute, ma Choute, t’inquiète pas, mon petit. Je vais bientôt revenir. Et toi, Choute, fais bien attention, fais bien attention à toi, prends pas froid. » Le cocher de la voiture d’ambulance était monté pour aider la malade à descendre l’escalier, chacun de ses pas lourds sur le plancher frappait au cœur Sophie : on aurait dit qu’il venait, cet homme, pour emporter pour toujours P’tit-Jy !… P’tit-Jy, appuyée sur lui, descendit lentement, reprenant son souffle à chaque marche… Quand elle fut couchée dans la voiture, elle tint la main de Sophie dans sa main, elle ne dit plus rien, elle avait des larmes plein les yeux et un sourire infiniment triste.

Fifi regarda la voiture s’éloigner, comme frappée de stupeur.

« Allons, faut pas rester là, madame Fifi », dit la mère Giberton, et elle la fit rentrer.

Que la maison fut vide tout à coup, et la vie morne ! Comme tout ce qui parait et déguisait cette vie s’effaça soudain ! Sophie se retrouva dans la réalité de son existence. Dans une chambre meublée, toute seule, livrée à des hommes qui passent : une fille dont le cœur fut déjà déchiré. Cela, P’tit-Jy l’avait entouré de son existence à elle-même, de sa façon confiante et heureuse de vivre, de ce qu’elle racontait, de son amitié. Mais maintenant Sophie se retrouvait seule, seule avec sa tristesse, avec les déceptions et les malheurs de son passé. Elle traversa une période de dégoût.

La vie, à côté de P’tit-Jy, ne l’ennuyait pas : P’tit-Jy l’encourageait, et Sophie, s’appliquant, cherchait à comprendre et à bien faire, afin de reconnaître toute la bonté de son amie. Ainsi, elle avait un but qui dépassait ses actions quotidiennes, qui la forçait à voir plus loin qu’elle et hors d’elle. Quand P’tit-Jy fut partie, tout cela disparut.

Pour P’tit-Jy, son métier était un métier comme les autres. Aucune idée particulière de déconsidération ne s’y attachait. D’ailleurs être considérée, qu’est-ce que c’est ? Et peut-on désirer de l’être universellement ? La juste et bonne P’tit-Jy était estimée de sa corporation. Ce n’est pas un regard méprisant de quelque grosse boutiquière qui allait la toucher ; on sait bien que tous les corps d’état se dédaignent et se jalousent : les charcutiers méprisent les tripiers, dans la vie chacun passe son temps à mettre ce qu’il fait au-dessus de ce que fait le voisin.

P’tit-Jy avait intéressé Sophie au métier, et le lui avait bien appris. Maintenant Fifi savait sortir, et ce n’est pas si ennuyeux, même les jours où l’on ne fait rien, on cause avec les copines en traversant, on se distrait à voir les boutiques (sans s’arrêter, et de loin, à cause des mœurs), on remarque les changements, les nouvelles et celles qui manquent ; en passant on dit bonjour à l’une, à l’autre. Fifi connaissait maintenant le boulevard, ses heures, l’heure de la Patrie, l’heure de la fermeture de la Bourse, l’apéritif, la Presse, enfin la sortie des ouvrières où il n’y a plus rien à faire, soit que le michet aille dîner, ou bien parce qu’il est perdu dans l’affluence des femmes qui surviennent tout à coup. Fifi connaissait les jours, les jours où l’on a la veine, où l’on ne peut pas faire un pas : ça y est, — où ils en veulent tous. Et les autres jours, les jours monotones et qui n’en finissent pas. C’est la pêche : ça mord à tous coups, ou l’on peut bien rester là une journée sans rien prendre. Il y a des jours où le poisson reste au fond, il n’a pas faim, et d’autres jours où même ceux qui ne savent pas pêcher en prennent un plein panier…

Sophie connaissait maintenant le plaisir du travail qui ressemble à celui du jeu, l’écœurement et la ruine de rentrer seule, semblable à l’affaissement d’avoir perdu, la joie de revenir accompagnée, qui est un triomphe comme d’avoir gagné ! Elle connaissait aussi les clients, elle savait ce qu’on dit : « Comme t’es beau de figure, toi !… » et « T’es pas comme y en a » et « Ça me fait plaisir avec toi. » Et elle savait qu’ils n’y croient pas, et qu’ils y croient tout de même.

P’tit-Jy partie, tout cela disparut, la vie s’éteignit. Le boulevard devint morne, fatigant, les jours gris, les michets rares ou bien brutaux…

Ce qui, entre autres, décourageait Sophie, c’était de manger seule. A table avec P’tit-Jy, c’était gai ; on causait, on blaguait. Elle se retrouva comme une abandonnée en face des vagues poulets marengo et des bœufs mode à longue sauce. Elle tomba dans l’atonie, et rien ne l’intéressa plus. Avec cela, on était au commencement de décembre, il pleuvait, il faisait nuit à quatre heures. Sophie eut le dégoût de tout.

Ce qui la faisait souffrir encore, c’est qu’une autre femme eût pris la chambre de P’tit-Jy, cela avait été comme si P’tit-Jy ne devait plus revenir. Et la vie continuait dans la maison, indifférente à l’absente. Sophie entendait le bruit de clé introduite dans la serrure, à côté, et la femme qui allume la lampe, pendant que le monsieur retire son chapeau et son par-dessus. Et cela, auquel elle ne faisait pas attention quand c’était P’tit-Jy, lui semblait maintenant d’une tristesse affreuse — elle ne savait pas pourquoi — et lui faisait mal.

Elle restait dans sa chambre, assise, les mains vides, regardant la petite flamme de sa bougie, et songeant, infiniment triste et sombre. Elle entendait le bruit d’un fiacre dans la rue : le pauvre cheval qui trottine misérablement, aveuglément, dans la nuit, sans savoir pourquoi, comme les femmes. Elle ne bougeait pas, elle rêvait. Quelquefois la mère Giberton ouvrait la porte et disait : « Eh bien, madame Fifi, vous ne sortez pas ? » La mère Giberton, maintenant que P’tit-Jy n’était plus chez elle, en parlait avec assez d’insouciance, comme d’une parmi les innombrables locataires qui s’étaient succédées dans la maison. Et Sophie, ayant compris que l’amitié de la mère Giberton pour P’tit-Jy était toute superficielle, pensait que personne ne vous aime, n’est occupé de vous, et qu’on est toujours seule.

Alors le michet la dégoûtait. Elle disait d’une voix colère : « Ah ! dis donc ! tu me fais mal ! » Si on l’embrassait sur la bouche, elle crachait. Eux pensaient : « C’est une rosse. » Certains lui disaient : « Tu cherches un marron ? » Elle avait envie aussi de les mordre et de les griffer, tous. « Me serre pas comme ça, hein ! »… « Me lèche pas comme ça !… »

D’ailleurs, elle n’avait plus de chance. C’était sans doute le temps. Avec ces mauvais temps-là, on ne travaille pas. Elle restait des trois jours sans ramener personne. Elle en était malade d’énervement, d’attente vaine, de fatigue.

Il fallait pourtant de l’argent. Il fallait payer la chambre, et puis il en fallait pour P’tit-Jy, pour la gâter un peu là-bas.

Sophie était allé voir P’tit-Jy le jeudi qui avait suivi son entrée à l’hôpital. Cela lui avait fait un drôle d’effet. Elle était entrée sous une grande voûte froide. On se trouve ensuite devant un immense monument sombre, avec une horloge au milieu, et beaucoup de fenêtres. Elle avait traversé une cour plantée de petits arbres. Et alors l’odeur du phénol, le cœur serré : elle était dans la salle où P’tit-Jy était couchée. Il y avait là un parquet très ciré et brillant, Sophie avait eu peur de salir. Et puis ses pas faisaient du bruit sur le parquet, tandis qu’on n’entendait pas du tout les infirmières en chaussons. Tout le monde la regardait. Elle s’était sentie honteuse.

Elle était passée devant toutes les malades rangées dans leur lit, immobiles, et était arrivée devant P’tit-Jy… Oh ! pauvre P’tit-Jy ! qu’elle avait mauvaise mine !… Et comme c’était triste de la voir là, dans ce petit lit blanc, pauvre, elle qui était si bien chez la mère Giberton ! P’tit-Jy avait essayé de sourire, elle avait pressé la main de Fifi, quand celle-ci avait posé sur le lit du chocolat et des oranges. L’infirmière s’était approchée : « Il ne faut pas parler, numéro 17. Il ne faut pas s’agiter. »

… Les deux lits voisins, c’était un cancer et une cirrhose du foie. La cirrhose, une femme assez jeune, à la longue figure jaune creusée, avait aussi des visiteurs. Un homme, l’air d’un ouvrier, en complet noir bien propre, tournant entre ses doigts son chapeau melon, et regardant sa pauvre femme sans mot dire d’un air apitoyé, et un petit garçon en tablier bleu examinant tout, bouche ouverte, et yeux écarquillés… Le cancer, c’était une vieille à cheveux gris qui respirait fort… Sophie parlait à P’tit-Jy à voix basse. Elle lui donnait des bonnes nouvelles de tout, de Mme Giberton, du boulevard, du travail. Elle lui disait : « Tu as bonne mine », et qu’elle allait vite guérir, et qu’il ne fallait pas se faire de mauvais sang, que c’était un petit moment à passer. P’tit-Jy entendait à moitié. Elle souriait vaguement. Elle était affaiblie et devenue enfant. Ses mains maigres, longues sur le drap, Sophie les regardait, et cela lui mettait le cœur à l’envers.

… Quand P’tit-Jy était arrivée à l’hôpital, lundi dernier, il faisait déjà nuit. On l’avait couchée aussitôt. Tout ce qu’elle vit alors fut extraordinaire. Sa fièvre sans doute grossissait tout. Une femme qui s’approcha de son lit, pour la faire boire, lui sembla une apparition. Une petite lampe à essence, placée sur une table au milieu de la salle, répandait une lumière vacillante qui faisait danser, s’étirer, et s’écraser des ombres fantastiques sur le mur… On respirait : oh ! une foule de respirations bruyantes ! cela se changea en un bruit de soufflet de forge, et les malades crachaient, et d’autres remuaient dans leurs draps… au fond de la salle s’élevait une plainte, un gémissement très régulier…

Quand le jour parut, ce fut la salle cirée, brillante et froide comme une glace, l’alignement des lits blancs, le silence, le repos, l’air engourdi de toutes les choses. En face d’elle, P’tit-Jy voyait sur un oreiller une tête pâle, deux yeux qui la regardaient dans un visage muet. Et c’était deux longues séries de malades, couchées les unes en face des autres, et se regardant sans parler. Par la fenêtre sans rideaux, on voyait sous un ciel sale une rangée de platanes amputés, qui tordaient leurs moignons comme des suppliciés. Puis une haute maison à sept étages, aux étages tous pareils. Muette, P’tit-Jy, les yeux ouverts, écoutait le silence, regardait l’immobilité. Des figures étaient venues près de son lit, avaient parlé, P’tit-Jy dans une torpeur, n’avait perçu cela qu’à moitié. C’était trois convalescentes qui étaient levées… Le médecin était passé avec ses élèves et l’avait examinée. Il ressemblait à un homme chic, qu’elle avait fait l’été dernier aux Champs-Élysées. Alors elle pensa à l’été. Elle se rappela les fleurs, les soirs où les équipages glissent dans une poussière d’or, les marronniers couverts de feuilles, et quand il y a tant de monde aux terrasses des cafés. Elle revit aussi le ciel bleu de Meudon, et elle entendit dans un bois un concert d’oiseaux. On lui avait donné de la quinine, sa fièvre tomba un peu. Alors elle sentit que la chemise de grosse toile, la chemise d’hôpital qu’on lui avait mise, la grattait. Elle pensa qu’elle aurait la peau rouge. Puis elle pensa qu’elle devait être laide, et elle demanda une glace à l’infirmière, elle se fit donner un petit paquet que Fifi lui avait préparé, il contenait des rubans, de la poudre de riz, du rouge, et un polissoir à ongles. Elle noua un ruban bleu dans ses cheveux, elle se mit de la poudre sur les joues et du rouge aux lèvres. Les trois convalescentes étaient revenues près de son lit. Elles regardaient les mains blanches de P’tit-Jy, ses ongles soignés. Elles se sentaient pour elle un peu de répugnance et beaucoup d’admiration. « Vous êtes bien chez vous, hein !… Où donc que vous habitez ? » Mais P’tit-Jy ne répondait pas, elle était fatiguée, elle s’endormit, son ruban bleu sur l’oreiller…

Sophie rentra chez elle découragée. P’tit-Jy, si pleine de vie toujours, lui avait paru bien éteinte, bien faible, bien changée.

Cependant P’tit-Jy avait pensé à demander du chypre.

Fifi ne mangea pas, et n’eut pas le courage de sortir. Elle se coucha, appelant le sommeil de toutes ses forces, elle souffrait trop quand elle ne dormait pas.

Elle n’avait pas d’argent. Et il fallait manger, et il fallait apporter à P’tit-Jy du chypre, des oranges, des fleurs ; il fallait que P’tit-Jy ne devinât rien, il fallait aussi que les autres malades ne soupçonnassent pas qu’on était sans argent à la maison, car elles respectaient P’tit-Jy parce qu’elles la croyaient riche : si P’tit-Jy avait été pauvre, elles auraient trouvé son métier tout à fait honteux… Sophie voyait maintenant que la situation de son amie, qui l’avait tant éblouie naguère, n’était guère brillante en réalité. C’était le dénûment doré. Elle vivait bien, mais elle ne mettait rien de côté : au premier accroc, c’était la misère.

Ce jour-là, le froid avait commencé, il gelait, les rues étaient arides, nettes et droites comme des lignes géométriques. Les gens passaient, à petits pas pressés, se dépêchant, en soufflant. Les agents se promenaient sur les trottoirs vides, la tête dans leurs capuchons, et, aux stations de voitures, les cochers battaient la semelle. Sur le boulevard, rien à faire, qu’à prendre mal.

Il restait le linge de P’tit-Jy et deux robes assez bonnes. Sophie pensa qu’on pouvait lui prêter quelque chose dessus, et alla au clou avec un paquet… Des bancs où l’on s’asseoit pour attendre son jugement. La salle est sombre, par les vitres dépolies entre une lumière de pauvre. Plusieurs commis, assis derrière un comptoir, griffonnent. Un autre annonce les prêts. Les petites gens, sur les bancs, sont minces et prennent très peu de place. On entend : quatre francs, six francs, des sommes infimes. Les têtes sont baissées. On répond timidement au commis brusque…

Fifi, coiffée d’un chapeau, des perles fausses aux oreilles, était la misère fardée au milieu de misères en tablier et camisole. Elle s’était glissée le long du mur, timide, humble, les yeux tristes. Mais on la regarda sans méchanceté, car les autres, sous sa friperie moins sombre que leurs pauvres costumes, distinguaient la même âme que la leur, une âme pitoyable de hasard et de malheur.

On lui donna quinze francs. C’était après-demain dimanche. Hier elle avait mangé, en prenant un petit pain aujourd’hui, et un bon repas demain à midi, elle irait bien jusqu’à la visite à P’tit-Jy. Après, elle ferait peut-être quelqu’un. Elle acheta un flacon de chypre de six francs. Et le dimanche six belles oranges et des fleurs. Il lui restait une pièce de cinq francs, elle la gardait pour P’tit-Jy, pour l’infirmière…

Le dimanche, en allant à l’hôpital, Fifi avait un peu mal à l’estomac. Pour ne pas avoir trop envie de manger les oranges, elle les avait enveloppées dans un journal, et en les portant, elle se forçait à se figurer que c’était des boules de n’importe quoi. D’ailleurs, elle y pensait à peine : elle pensait qu’elle allait voir P’tit-Jy, et qu’elle voudrait bien que P’tit-Jy fût guérie.

P’tit-Jy ne parlait plus. Elle était oppressée ; la fièvre l’avait abattue. Elle vit les oranges, les fleurs, le flacon, avec indifférence. Tout autour du lit, c’était une odeur de sueur. P’tit-Jy avait des étouffements, des suffocations. Sophie la regarda, et fut consternée. C’était fini !… Le soir, chez la mère Giberton, elle eut une faiblesse. On lui donna du bouillon, qui la remit un peu.

« Mon Dieu ! Mon Dieu ! P’tit-Jy allait mourir ! » Angoisse ! Cette pensée pourtant ne la surprenait pas ; depuis que P’tit-Jy était partie, Sophie savait qu’elle ne reviendrait pas, elle l’avait senti, rien en elle ne s’était formulé, mais elle avait eu une chute, puis une immobilité, un refus devant la vie qui venait bien de ce qu’elle savait.

P’tit-Jy allait mourir ! P’tit-Jy qui était si bonne ! P’tit-Jy qui l’avait sauvée ! Sophie n’eut plus qu’une seule idée : avoir beaucoup de fleurs… Il faisait moins froid ; elle sortit. Qu’est-ce donc qui lui portait bonheur ? Jamais elle n’avait tant travaillé. Dès qu’elle était dans la rue, elle trouvait quelqu’un !

Le jeudi elle alla à l’hôpital. Elle avait de l’argent. Mais on lui dit que P’tit-Jy était morte. Elle avait été emportée à l’amphithéâtre, et il n’y avait pas d’enterrement.

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