DEUXIÈME PARTIE
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I
L’âme de Sophie fut sombre, sombre sans violence, sans fracas, sombre comme un pays dont le soleil décidément s’est exilé. Sophie ne poussa pas de cris, elle ne se révolta pas. Et cela était plus poignant. Aucun silence n’est morne comme celui des grandes plaines sur lesquelles s’étendent des cieux uniformément gris. P’tit-Jy lui avait refait une existence, elle l’avait ramenée à la surface ; P’tit-Jy morte, Sophie retomba au fond. Elle n’eut plus de force, ni pour se rebeller, ni pour fuir. Elle avait le sentiment que quelque chose de supérieur à elle-même la voulait douloureuse, qu’elle était faite pour le malheur, que la fatalité la poursuivait, qu’elle ne pouvait échapper. Et définitivement vaincue, elle s’abandonnait.
Elle s’était crue sauvée : sans doute elle allait pouvoir vivre sans souffrance, sa destinée s’éclairait… Mais non ! C’était une ruse de l’existence, qui, un instant, l’avait laissée libre, pour la rattraper ensuite et l’étrangler plus fort.
Il aurait mieux valu qu’elle ne rencontrât pas P’tit-Jy. Aujourd’hui elle aurait fini de souffrir. La Seine l’aurait guérie… Mais maintenant, elle ne pensait plus à faire cela ; le ressort était brisé, elle ne pouvait même plus réagir : elle cédait tout entière, elle tendait ses poings à la chaîne. Peu à peu elle devenait l’esclave, la bête de somme qui accepte tout sans ruades, qu’on a tellement battue, qu’on a tellement lassée, qu’elle est matée définitivement.
La jeunesse de Sophie disparaissait. Son espoir avait été trop souvent trompé, elle avait été trop déçue. Elle continuait à vivre par habitude, mais elle ne croyait plus à la vie, et ne comptait plus sur elle. Elle acceptait. Ce qui n’est pas la résignation de la raison, mais l’épuisement des facultés de lutte : la défaite.
Elle avait passé un triste jour de l’an… Les jours de fête sont tristes. Il y a tant de gens contents dans les rues. Et puis les hommes restent dans leur famille. Et après, c’est le mois de janvier qui est mauvais, parce qu’ils ont tout dépensé pour les étrennes.
Sophie avait dû quitter la mère Giberton : sa chambre était trop chère. Et elle était allé se loger dans un mauvais garni de la rue Saint-Roch, auquel attenait un caboulot, et qui ressemblait à l’hôtel où elle était descendue en arrivant à Paris. Ainsi, rien ne subsistait plus des trois mois qu’elle avait passés avec P’tit-Jy ; elle croyait quelquefois qu’elle avait rêvé, P’tit-Jy lui apparaissait alors comme une figure idéale, comme une création chimérique : elle était trop bonne, P’tit-Jy, pour être vraie !
Le patron de l’hôtel, en gilet de laine, fumant éternellement sa pipe en terre, se tenait derrière son comptoir. Quand on entrait dans l’hôtel, on frappait au carreau qui donnait sur le débit, et le patron sortait dans le corridor. Un bec de gaz éclairait avec hésitation l’escalier en tire-bouchon dont les marches étaient couvertes d’une toile cirée usée. Le mur était sale, couvert de traînées noires… Dans la chambre de Sophie, il y avait des rideaux de cretonne rougeâtre, une petite toilette, un lit dur, un fauteuil auquel manquait un pied, et, sur la cheminée, une misérable petite tête en plâtre ; même à midi, il y faisait à peine clair. L’hôtel, toute la journée, sentait le vin et le graillon. Quelquefois, des discussions s’élevaient chez le bistro, et les femmes sortaient sur le carré pour mieux entendre.
Sophie avait rencontré des types bien rigolos. L’un, surtout, l’avait étonné. Elle était sur le boulevard, après dîner. Un homme à cheveux roux, vêtu d’une sorte de lévite, était passé près d’elle, et il l’avait regardée en dessous d’un air honteux, tandis qu’un sourire nerveux relevait le coin de sa lèvre, pareil à la grimace d’un chien. Elle l’avait déjà remarqué tout à l’heure, ce type-là, il tournait, il rôdait autour des femmes, il lui avait fait un peu peur. Cependant elle lui avait souri machinalement, et il l’avait suivie chez elle, sans rien dire, en rasant les murs.
Quand il avait été dans la chambre, il avait poussé de profonds soupirs, ses yeux brillaient d’un feu extraordinaire, ses mains tremblaient. Il éclata de rire. « T’énerve pas, mon coco, t’énerve pas… », disait Sophie inquiète. Mais dès qu’il vit sa chair, il devint fou. Il se jeta sur elle avec une fougue inouïe, il soufflait comme un sanglier, il buvait, il aspirait, il possédait de tous ses sens. Et Sophie l’entendait mâcher entre ses dents des mots dont elle comprenait mal la signification : « Infâme ! infâme ! assouvis-toi ! »
Puis il retomba sur le lit, à côté d’elle, comme assommé. Il avait les yeux grands ouverts, et fixait dans le vide… Sophie, toute remuée par cette scène, ne savait pas si elle allait rire ou pleurer. Mais le profond silence de l’inconnu la glaça. Elle pensa qu’il devait être très malheureux, qu’il avait des peines de cœur, puis elle pensa qu’elle-même était très malheureuse.
L’homme roux s’était levé. Maintenant il s’habillait discrètement, pudiquement, avec une singulière modestie. Il approcha de Sophie la lumière, et il l’examina. Il était métamorphosé, il regardait Sophie doucement, il paraissait très bon. Il souriait avec tristesse. Il ne lui dit rien, mais il la baisa chrétiennement sur la joue, et lui donna tout son argent. Et comme il se retournait pour partir, Sophie vit qu’il avait une tonsure au sommet de la tête.
Un soir, vers cinq heures, Sophie qui allait à la Samaritaine, fut suivie par un jeune homme blond qui paraissait timide. Il s’approchait, et, croyait-elle, pour lui parler, mais il n’osait pas, et recommençait à marcher derrière elle. Sophie s’arrêta devant un magasin ; il s’arrêta ; mais comme elle l’avait regardé, il pensa sans doute qu’il était importun, car il se troubla et se détourna. Il fallut qu’elle laissât tomber son parapluie, et qu’elle le remerciât en souriant de l’avoir ramassé pour qu’il comprît que Sophie ne le repoussait pas. Sophie était flattée parce qu’on la prenait pour une personne sage, elle se sentait toute rajeunie. Sans qu’elle sût pourquoi, tout-à-coup, elle avait songé à Félix, à autrefois… Une impression très lointaine lui était revenue… Ils marchèrent l’un à côté de l’autre, au milieu de la foule, et sans faire attention à rien. Le jeune homme tournait des phrases embarrassées pour dire des choses simples. Il finit par l’inviter à dîner, avec beaucoup de précaution. Sophie disait : Mes parents… C’est bien difficile… Puis, à la fin, elle trouva une façon de s’arranger.
Sophie avait déjà dîné avec des michets. Elle s’était ennuyée. Elle était comme un soldat en service commandé, à un travail. Le michet est agaçant. Il faut se surveiller, faire attention à ce qu’on dit, à la manière dont on mange. Avec cela, tenir la personne à distance pour qu’elle n’ait pas l’idée de se conduire autrement qu’en michet. Ce n’est guère plaisant…
Ce soir-là, ce ne fut pas cela du tout. Sophie s’amusait, en jouant sa petite comédie. Et ce jeune homme était gentil ; un regard caressant, une jolie barbe blonde. Sa timidité avait disparu. Maintenant il parlait à Sophie très simplement, et avec confiance. Il lui faisait la cour. Il était tendre, et plein de tact. Il souriait. Il ne semblait pas du tout brutal comme les hommes… Il racontait sa vie : il était musicien, — Sophie lui demanda s’il connaissait la Polka des Trottins ? Non, il ne connaissait pas. Elle était étonnée : « Pour un musicien ! » — Il habitait avec son père, un petit vieillard têtu avec lequel il ne s’entendait pas toujours… Il demanda à Sophie comment elle s’appelait. Sophie trouvait que son nom n’était pas joli ; elle répondit : « Rolande. » Lui il s’appelait Gaston. Maintenant il se tenait contre elle, il avait pris sa main, la serrait, elle sentait qu’il était nerveux.
Quand ils furent sortis du restaurant, et que, dans la rue noire, Gaston embrassa Sophie, elle frissonna. Il lui parlait chaudement, tout près de l’oreille ; il parlait, parlait : il demandait. Elle ne voulait pas, et cherchait des prétextes… C’est qu’il n’était pas comme les autres, lui, ce ne serait pas la même chose : non, elle ne pouvait pas avec lui, comme ça, tout de suite… Cependant, il finit par la convaincre, et elle le conduisit chez elle…
Après, elle lui dit : « J’aurais voulu, pas ce soir, tu sais… Plus tard… » — « Pourquoi ? » — « Pour que tu me fasses encore la cour, mon chéri… »
Comme elle était dans ses bras, elle se sentit le cœur débordant, elle eut envie de tout lui dire : Pourquoi mentir ?… Elle lui dévoila donc sa vie, et elle faisait : « Tu comprends ?… Tu comprends, pas ? » Elle disait la mort de ses parents, les méchancetés de son tuteur, M. Bourdit. Elle ne parlait pas de Scholch… Elle décrivait son existence à son arrivée à Paris, puis P’tit-Jy et la mort de P’tit-Jy. Elle pleurait… Mais elle disait à travers ses larmes : « Maintenant que je t’ai dit tout ça, je ne vais plus te plaire ? »
Gaston était ému, il rassurait Sophie. D’ailleurs, avant ses aveux, il avait bien deviné. Il serrait sa petite amie contre lui, il essuyait ses yeux mouillés : « Pleure pas, ma gosse. » Mais elle se souvint que P’tit-Jy lui parlait ainsi, et repartit.
Le jeune homme ne s’était pas senti séparé de Sophie par ses confidences, au contraire il voyait là un cœur solitaire, avide d’affection, injustement dédaigné. Il voyait là beaucoup de souffrance. La pauvre chambre, où ils étaient couchés, l’apitoyait. Avant de quitter Sophie, il lui dit des paroles tendres et consolantes.
Gaston Pinson était un grand garçon pâle, d’âme maladive, sans mesure, ni équilibre. Il était très impressionnable, extrêmement nerveux, de nulle volonté, d’un cœur singulier par le raffinement et la fragilité. En sortant de chez Sophie, il était navré ; ce désarroi, cet abandon où il l’avait vue… Vraiment elle était tout à fait innocente ! La destinée s’était acharnée contre elle… Quel charmant petit être !… Et pourquoi le hasard s’était-il plu à la détourner de sa voie naturelle : une vie honnête, heureuse, avec quelque brave homme qui l’aurait aimée ? Gaston était indigné contre l’injustice du sort et sa stupidité.
Le lendemain, il courut chez Sophie. Sophie n’osait pas croire qu’il reviendrait. Elle se disait : « Je n’ai pas assez de chance. » Elle s’ennuyait. Elle pensait à lui ! Comme il était doux et gentil ! Comme il était bon !…
Quand il entra, elle se jeta dans ses bras.
Maintenant elle le regardait : il l’intimidait. Il était si distingué ! Un jeune homme, aussi bien, penser à une femme comme elle ! Non, c’était ou de la curiosité ou un caprice. Il était revenu par passe-temps… Il y avait une certaine question qu’elle brûlait de lui poser.
Longtemps elle hésita. Enfin :
— Vous n’avez pas une petite amie ? demanda-t-elle.
— Non, répondit Gaston…
Mais il disait cela. Naturellement, s’il en avait une, il n’allait pas lui raconter…
Elle lui dit, après :
— Dites ? Vous avez pensé à moi ? Qu’est-ce que vous avez pensé ?
— Que tu es très gentille…
— Et quoi encore ? Je veux savoir tout ce que vous avez pensé…
Mais Gaston aimait mieux l’embrasser que d’analyser ses sentiments.
Et d’abord, il voulait qu’elle lui dît « tu » comme hier… Et puis on allait aller se promener. Cette chambre l’assombrissait, il avait hâte de sortir.
Sophie était prête. Il faisait sec, on prit la rue de Rivoli pour gagner les Champs-Élysées. On voyait en face le jardin des Tuileries aux arbres noirs et sans feuilles. Gaston parlait, il disait sur tout, sur le soleil, sur les voitures, sur les passants, des choses délicates. Sophie ne savait pas comment répondre. Elle restait toute bête à côté de lui. Elle pensait seulement, avec un grand regret : « Il est trop bien, il est trop bien pour moi. » Puis, en regardant ses mains blanches et sa jolie barbe, elle murmurait : « Comme on doit vous aimer, vous ! »
Il récita des vers. Puis se tut. Sophie lui demandait : « A qui pensez-vous ? » Il répondait exprès, par taquinerie : « A personne. » Alors elle disait : « Monstre ! » en lui serrant le bras.
Il voyait tout cela. A propos d’une chose insignifiante, elle avait remarqué : « Hier, vous avez dit ceci ». Ainsi, elle se souvenait de tout ce qu’il avait dit, seule elle avait repassé toutes ses paroles, jusqu’aux moindres. Elle avait pensé à lui si fort ! Il la regardait : « Petite Sophie ! » Elle avait vraiment des yeux très purs, des yeux d’enfant. Il observait aussi que son visage était déjà un peu fané, cela l’émouvait. Ah ! la vie ! Comme le jour tombait, on y voyait à peine, il l’embrassa. Après un long baiser, elle restait silencieuse. « A quoi penses-tu quand je t’embrasse ? » demanda-t-il. — « Au ciel », répondit très doucement Sophie.
Ils dînèrent, et puis ils rentrèrent.
Sophie paraissait toute drôle, elle tournait dans la chambre, elle était agitée. Elle dit à Gaston : « Assois-toi là. » Elle mit les mains sur ses deux épaules, et le regarda comme si elle allait lui parler. Mais elle ne dit rien, et se remit à marcher dans la chambre. Il la considérait avec étonnement. Enfin elle s’approcha de lui : « Tu veux que je te montre quelque chose ? » — « Qu’est-ce que c’est ? » fit Gaston. Elle était penchée sur sa malle et l’ouvrait. Elle en sortit une vieille petite boîte en bois blanc, et revint près de son ami. Elle leva le couvercle, en tremblant, puis elle tira de là, lentement, une à une, plusieurs choses, un gant d’enfant en laine rouge, le portrait d’une femme jeune encore qui lui ressemblait, un petit livre de messe, et une alliance. C’était les reliques de son enfance : « Tu vois, dit-elle, je n’ai jamais montré cela à personne », et, les larmes aux yeux, elle l’embrassa. Elle était à la fois triste et joyeuse, triste de tous les souvenirs qui repassaient devant elle, joyeuse d’avoir un ami avec qui les regarder. Elle avait montré cela à Gaston, parce que c’était ce qu’elle possédait de plus précieux, les seules choses qui fussent bien à elle. Se donner à lui, ce n’était rien, puisqu’elle se donnait aux autres. Mais cela, son trésor, le montrer, c’était vraiment ouvrir, donner son cœur.
… C’était vrai que Gaston n’avait pas de maîtresse. Il avait vingt-sept ans, un âge difficile : on ne peut plus guère, par scrupule, être l’amant de cœur, — on ne peut pas encore, par défaut de fortune, être l’amant en titre ou le mari. On est un jeune homme. Cependant, on n’est plus le tout jeune homme pour qui l’amour se passe en plein ciel, sans conséquences, ni responsabilités ; on a plus de fierté qu’à dix-huit ans, on voit mieux : on s’interdit bien des choses… Gaston, sentimental, sensuel et voluptueux, n’avait pas de maîtresse. Et tandis qu’il rêvait de grandes amoureuses, de festins de chair magnifiques, de corps admirables, il se voyait réduit à la fille des rues. D’ailleurs, il y a chez celle-ci une mélancolie et une odeur de vice qu’il savourait.
Quand il connut Fifi, l’affreuse tristesse de sa vie le désola et le ravit. Il s’enchanta de la pureté de son cœur, comme de ses yeux cernés. Il eut de grands plaisirs, en confessant, dans une alcôve louche, une enfant. Il était passionné de sincérité. La spontanéité et le naturel de Sophie lui parurent délicieux… Cependant quand il la sentit prête à l’adorer, il commença à réfléchir, à s’examiner. Or, elle l’intéressait, elle lui plaisait, mais il ne l’aimait pas. Et elle se disposait à l’aimer !
Il craignit ce qui allait arriver. Il avait peur pour Sophie, et peur pour lui. Si elle s’attachait trop fortement à lui, quand il la quitterait, comme elle souffrirait ! Et n’était-elle pas déjà assez malheureuse ? Et lui, si devant l’amour et devant la misère de Sophie, il allait ne plus oser l’abandonner !
Un jour il la trouva en larmes. Elle était assise près de son lit, et pleurait, sans bruit, sans bouger. Il l’interrogea : « Quoi ? Qu’avait-elle donc ?… » — « Des ennuis… » répondit-elle. Mais il insistait. Elle finit par avouer que, comme il était en retard, elle avait cru qu’il ne reviendrait plus. Alors il fut tout à fait effrayé. Ces larmes !… Comme elle tenait à lui déjà, mon Dieu !…
Pour Sophie, Gaston c’était le Prince. Il était si bien ! Quand il partait, il disparaissait dans un monde inconnu, brillant, extraordinaire, terrible, un monde qu’elle imaginait mal. Il suivait les concerts. Il y jouait. Elle tremblait : on devait l’adorer. De jolies femmes décolletées, tout en blanc, l’entouraient sans doute, l’emprisonnaient, lui faisaient une chaîne de leurs frais bras nus. La pauvre Sophie rêvait…
Où était-il ? Que faisait-il ?… Hélas ! elle n’était pas, elle, une femme pour lui ! Il ne reparaîtrait plus… Sophie, alors, pleurait, elle ne rêvait d’aucune vengeance, car elle trouvait que cela était naturel ainsi, mais elle était accablée. Ah ! s’il avait voulu !… Pour rester avec lui, près de lui, elle l’aurait bien servi… Oui, devenir sa bonne ! Elle accepterait qu’il ne l’aimât pas, si elle pouvait seulement le voir toujours, le regarder, l’entendre.
Gaston, mal à l’aise, disait : « Écoute, Sophie ! il ne faut pas m’aimer… » — Sophie haussait les épaules. « Je ne veux pas que tu m’aimes. Tu sais bien que je ne peux pas vivre avec toi. »
Elle répondait :
— Tu pourrais si tu voulais.
— Tu ne me comprends pas, ma petite amie, c’est cependant simple.
— Peut-être alors que je comprends mieux les choses compliquées.
Elle ne voyait dans toutes ces paroles que ceci : il ne l’aimait pas. Elle lui disait : « C’est que tu es tiède pour moi ! » Puis : « Ah ! je suis ennuyée ! » Et, à la façon dont elle prononçait ce mot-là, on sentait que tout à coup, pour elle, la nuit s’était faite, que tout avait senti la mort. Mais elle ne voulait pas pleurer.
Gaston la regardait, et très doucement : « A quoi penses-tu ? A des vilaines choses sur moi ? »
Un sourire lamentable :
« Peuh ! je ne pense pas à toi, je pense à d’autres. »
Il souffrait du chagrin qu’il lui faisait, il l’embrassait, il eût voulu la consoler.
Mais ces entretiens lui étaient pénibles, il s’en lassait. Il s’était aperçu enfin qu’il n’éprouvait pour Sophie que de la pitié ! Trop peu pour un cœur d’amant… Le décor de vice où vivait Sophie, et qui lui avait plu d’abord, lui répugnait à présent. Il ne pouvait plus supporter ces murs sales, ces odeurs, la vue du patron, les gens qu’on rencontrait dans l’escalier ; tout l’écœurait. Il était résolu à la quitter. Cependant l’idée du désespoir dans lequel il allait la jeter lui en retirait le courage.
Il avait essayé d’expliquer qu’il ne pouvait pas continuer à la voir. Mais alors c’était des plaintes qui le navraient. Elle ne lui faisait pas de reproches, elle disait des choses simples : Elle n’avait jamais eu d’ami… il était le premier, le seul qui eût été bon pour elle… Et pendant qu’elle disait cela en pleurant, en l’embrassant, il la voyait dans cette misère, si petite, si humble et suppliante, il se trouvait dénaturé, il n’insistait plus, il se taisait…
Il remettait ainsi de jour en jour.
Cependant l’exécution eut lieu un soir de février.
Ils étaient dans la rue. Et elle ne voulait pas le quitter, car elle avait senti qu’elle ne le reverrait plus. Elle le suivait sans rien dire, doucement, comme un pauvre chien. Il se retournait de temps en temps, et il disait : « Sophie, laisse-moi. » Il ne parlait pas fort, le cœur lui manquait… Devant son insistance, il grossit la voix : « Allons, laisse-moi… Allons ! Allons ! va-t’en ! » Il était ému et ne voulait pas le laisser paraître : il fut plus dur. Il faisait des gestes brusques.
Elle crut voir qu’elle ne pourrait plus le fléchir ; elle s’arrêta… Elle le regardait s’éloigner d’elle, attendant encore qu’il la rappelât. Enfin, elle se décida : elle s’en alla.
Il s’était retourné.
Il la suivit des yeux, toute mince ; il la vit passer, un peu plus loin, dans le cercle de lumière d’un réverbère, elle avançait lentement, comme quelqu’un qui va sans savoir pourquoi ; il eut infiniment pitié. Il fut sur le point de courir après elle… Il put se contenir, il s’en alla.
Il pensait, avec une tristesse épouvantable, qu’il la replongeait dans le noir, qu’il la rejetait à l’enfer. Elle douce et sans défense ! Il lui avait tendu la main. Et maintenant il retirait sa main ; et il la laissait tomber au fond.
II
Sophie marchait maintenant avec une sorte de rage, montant et redescendant le boulevard plus de dix fois chaque soir. Elle allait à petits pas pressés, la jupe retroussée sur son jupon rose qui vraiment vivait, courant tout autour des jambes.
Soirées de février où le printemps déjà se laisse entrevoir ; il y a de l’orage dans l’air ; on a presque chaud ; on trouve que ce n’est pas un temps de saison… Les cafés avaient repris pour quelques jours leur vie extérieure : toutes tables dehors. Fifi longeait les terrasses, en lançant aux hommes des regards quêteurs… Et le boulevard vivait, avec ses agents qui font les cent pas sans rien regarder, attendant la relève en bâillant, avec ses camelots, avec ses gigolettes qui, deux par deux, passent vite, l’air puéril et canaille.
Le petit train-train avait recommencé… « Bonjour, ça va ? » en croisant les femmes de la maison et les autres qu’on connaît… A part soi, de vagues réflexions sur les choses, sur les gens : On l’a pas vue depuis longtemps celle-là ; mauvaise mine, elle doit sortir du ballon… Ah ! c’t’affiche ! la cafetière au Président !… Ils sont gentils ces petits souliers à 6,95… Sophie allait, regardant autour d’elle pour se distraire. C’est si barbant à faire le boulevard ! Elle aimait bien les camelots, ceux qui font des tours, ou ceux qui sont forts pour le boniment et qui se fichent des agents. Mais on ne peut pas trop s’arrêter, parce qu’on se fait remarquer.
Il y en avait un qu’elle connaissait bien : l’Escalope. Elle savait son nom, parce qu’un jour — il était en train de travailler — dans la foule une voix avait dit : « Pet ! pet ! l’Escalope ! »… Il paraît que de ces messieurs de la maison à Lépine approchaient.
Il était rigolo, l’Escalope… Ce qui vous prenait tout de suite, c’était deux yeux hardis, vifs, moqueurs, qui vous regardaient droit et vite. L’Escalope, on sentait que rien ne pouvait l’intimider. Sur ses yeux, la visière de sa casquette baissée. Dessous, une bouche ouverte pour gouailler, pour blaguer, — et toujours le sourire. Une dent de moins devant, ce qui le rendait tout à fait sympathique ; cette dent-là, il avait dû la perdre dans une aventure pas ordinaire. L’air leste et malin, l’Escalope regardait à droite, regardait à gauche, très attentif, tout en parlant ; et le danger approchait-il, il se mêlait à la foule avec naturel, disant à mi-voix : « Me regardez pas, regardez par terre. »… Il en avait un bagout ! « Si vous voyez de loin s’abouler par ici un de ces vilains animaux, un de ces escargots du trottoir qui marchent toujours de long en large, enfin un agent, un petit signe, messieurs, dames, un coup d’œil, et je m’élance d’un bond, tel Jacquelin, le jour où il gagna son Grand Prix, et je me carapate. Je suis envoyé ici par la maison bien connue, Guipardot et Cie, afin de vous vendre à des prix étonnants… Regardez par terre, messieurs, regardez par terre… » Un agent fendait la foule. Mais l’Escalope avait disparu.
Tout le monde lui était favorable, parce qu’il risquait. Tandis qu’il faisait son boniment, comme on le sentait inquiet, guetteur, la foule était gagnée par l’inquiétude. Et c’était pareil au théâtre : on attendait qu’il se passât quelque chose. On attendait des émotions. On aurait voulu voir l’Escalope aux prises avec un agent, — voir l’Escalope… Il échappait ! On était à la fois satisfait et déçu. Car on désirait bien qu’il échappât, mais au moins après avoir cru un moment qu’il était pincé.
Sophie aimait bien l’Escalope. Il l’amusait. Il n’avait pas peur cet homme-là. Il était rigolo : tout à coup, plus personne ; ni vu, ni connu. Et, après, l’agent passé, on ne savait pas d’où il sortait, il était là, et il recommençait son boniment. Il était rigolo avec sa casquette sur les yeux et son foulard noir. Toujours bien rasé, la face fraîche, l’air bien portant. « Bonjour, la môme », disait l’Escalope à Sophie, quand il la rencontrait.
Et le boulevard vivait sa vie. Il y avait aussi une petite, Bertha, avec laquelle Sophie causait quelquefois. Elle était toute gosse, elle n’avait pas seize ans. Volage comme un moineau Elle venait deux jours, trois jours, et elle disparaissait.
Sophie marchait. En mars, le michet est incertain, comme le temps. On fait bien du chemin pour pas grand’chose. Il y avait des jours où elle ne mangeait qu’un petit pain. Mais le temps est meilleur, on n’a plus froid. On regarde les bourgeons sur les marronniers : les feuilles sortiront bientôt. Au commencement d’avril, on eut une série de beaux jours, le ciel était absolument pur ; la vie, tout à coup, devint joyeuse ; on se serait cru en été ; le soir, sur le boulevard, il y avait foule, et des bouffées de musique sortaient des cafés. Sophie se sentit plus malheureuse. Ah ! si P’tit-Jy avait été là !… Cependant elle retrouva son chapeau de paille de l’année dernière, et sortit en taille. Elle avait toujours son joli corps gracieux d’enfant.
Elle descendait, un après-midi, le faubourg Montmartre. « Ça va, la môme ? » fit quelqu’un à sa gauche. Elle se retourna : c’était l’Escalope ; debout contre la porte d’un bar, il la regardait en riant. Peut-être parce qu’elle s’ennuyait ce jour-là : sans réfléchir elle s’arrêta, et sourit. Ainsi on ne l’avait pas encore chauffé l’Escalope ! Ah ! les agents pouvaient bien courir, il la connaissait pour se faufiler ! Il était là, les deux mains dans les poches, pas bileux, en peinard ; il se reposait un peu, avant de repartir au milieu des hasards.
— On prend pas une petite grenadine au kirsch en passant ? dit-il.
Sophie entra. L’Escalope, quand elle le voyait, elle avait tout de suite envie de rire ; la vie, tout de suite, lui paraissait comique. Ils s’étaient assis au fond de la salle. Le camelot la fixait de ses deux yeux hardis.
— Alors c’est Fifi qu’on vous appelle ?
Et il commençait à lui faire des boniments sur ce qu’elle était gentille ; elle avait de petites mains, un petit nez, de petites oreilles et une coquine de petite bouche qui devait bien embrasser. Et puis ses mirettes ! Ah ! ces yeux bleus-là, il ne savait pas dire comme ils lui plaisaient… Et, à un petit bout d’homme, pas aussi haut que le comptoir, qui venait d’entrer :
— C’est pas vrai, Tom-Pouce, que je t’ai dit qu’elle était la plus gironde du boulevard ?
Tom-Pouce tourna la tête et regarda Sophie :
— I m’l’a dit, fit-il, et il cracha. Puis il ressortit en courant ; il vendait du Paris-Sport.
Maintenant l’Escalope parlait de lui. Aujourd’hui il avait fini sa journée… D’abord il n’avait pas le caractère ouvrier aujourd’hui, et puis justement, à cette heure-ci, c’était le quart d’un agent qui avait juré de l’avoir, lui, l’Escalope, et qui n’était pas trop bête, ma foi ; c’était pas franc. Cet agent-là, bon Dieu, il aurait presque pu faire un camelot ! Quelquefois l’Escalope y allait, exprès, histoire de s’amuser : ils jouaient au plus fin, tous les deux, avec l’agent. Mais aujourd’hui, il n’était pas en train. Il montrait à Sophie ce qu’il vendait : des cartes transparentes, des petits livres très curieux. Et il riait, à belles dents, de toutes ses dents, moins une. Sophie le regardait, regardait son cou rose, serré par le foulard noir.
Elle ne savait pas pourquoi, avec lui elle se sentait à l’aise. C’était un homme qui connaissait tout, il connaissait la vie. On pouvait parler avec lui. Et puis il était du trottoir aussi, il était chez lui dans la rue, on faisait des métiers un peu pareils, sur le boulevard… C’était un ami… Le michet, lui, est toujours si loin, si étranger.
— Et à part ça, dit l’Escalope, ça boulotte, vous ?
Ma foi non, ça n’allait pas fort ! C’était pourtant la saison, tous les hommes étaient en l’air. Seulement, voilà, il aurait fallu être mieux habillée. Elle avait son chapeau de paille de l’année dernière, — ce pauvre paillasson marron déteint par les averses ! — elle avait un corsage pas neuf. Mais pour se refrusquer, comment faire ? Quand on a mangé et payé sa chambre, on est déjà bien contente.
— Bougez pas, dit l’Escalope, pour la frippe on verra.
Et Fifi se mit avec l’Escalope.
Il logeait dans un garni, boulevard Clichy. De la fenêtre on voyait passer les tramways ; c’était gai. Et ce n’est plus la même chose quand on est avec un homme, le logeur est d’un poli !
Vraiment, ça avait étonné Sophie de revivre à deux. Involontairement, elle se rappelait Scholch, puis, très vite, elle écartait cela… L’Escalope ne lui plaisait pas entièrement. Il y avait des choses… Elle avait toujours aimé les garçons comme il faut. Mais qu’est-ce que vous voulez, elle aurait pu tomber plus mal aussi ! Depuis Gaston, elle avait compris que quelqu’un comme elle ne pouvait pas être avec un homme bien. Alors ? On ne peut pas rester toujours seule ! « Pas d’homme », répétait P’tit-Jy. Ah ben ! elle en avait assez ! — Et puisque les hommes bien ne sont pas pour nous !… D’ailleurs l’Escalope en valait d’autres. Il était intelligent, d’abord : il aurait causé avec n’importe qui. Quand il vous regardait, avec son sourire, on sentait combien il était supérieur. Quand il disait : « Tu viens ? » il n’y avait rien à dire, il fallait venir. Et puis joli garçon, avec son nez droit, ses yeux noirs, sa peau fraîche. Et robuste, et souple comme une bête : on ne l’entendait pas marcher.
Ça plaisait bien à Sophie de jouer encore au ménage ; servir un homme, lui obéir, penser à lui. Elle n’était plus malheureuse maintenant. Elle sentait peut-être qu’elle était tombée un peu plus bas, mais quoi, puisque maintenant elle se moquait de tout !
On restait au plumard jusqu’à midi ; il paraît qu’il n’y a rien à faire le matin pour le camelot… Le premier jour, il avait envoyé Fifi s’acheter tout ce qui lui manquait : chapeau, chemisettes, jupon, et il avançait de belles pièces toutes neuves. Il gagnait de l’argent l’Escalope… On risque un peu, dam ! mais ça rapporte. On s’habillait sans se presser, et on allait déjeuner dans un petit restaurant, rue Lepic. On y retrouvait des amis : « Tiens ! te v’là, toi, l’Artilleur !… » Après, on prenait le café, et on descendait tous les deux vers le Boulevard pour travailler. On se quittait ; ma foi ! on ne savait pas si on se reverrait le soir : l’un comme l’autre, on pouvait bien être fait !
On se retrouvait pourtant à l’apéritif, faubourg Montmartre, si Fifi était libre. On avait revu Tom-Pouce : « Te v’là, toi, tambour-major coupé en trois ! » avait crié l’Escalope ; « qu’est-ce tu prends ? »
— « Ça a collé, vous deux, alors ? Eh ! ben ! je suis content ! Et ça réussit à Madame : on dirait qu’elle a forci… » dit Tom-Pouce en remuant son nez. Car il avait un tic : son nez marchait tout le temps comme celui des lapins. Mais il sifflait son verre : « A revoir la compagnie ! » Et on l’entendait dans la rue, déjà loin : « Plet curses !… »
Le soir, l’Escalope était gentil : « Laisse donc, laisse donc, petite ponife, faut pas tout de même se claquer au turbin ; demain il fera jour. On va aller au Casino. » On allait au Casino de Montmartre ; là on est chez soi, on chahute, on reprend les refrains. On retrouvait là Pied-Mou, un copain à l’Escalope, un petit, carré, aux cheveux gras et collés sur les tempes. Il était serrurier, mais pour le moment, il cherchait du travail.
Pendant trois semaines, cela marcha bien. Fifi n’aimait pas à avoir d’argent sur elle, elle remettait sa monnaie à l’Escalope, elle avait plus confiance en lui pour la garder ; d’ailleurs il gagnait plus qu’elle. Il faisait beau temps, on fit une partie de campagne, on alla au Bois de Boulogne avec Pied-Mou et sa femme, Totote, une grande brune. On avait emporté son manger, du saucisson, du veau froid, du fromage, avec des litres. On chantait. L’Escalope se lança dans les imitations. Il était épatant dans les imitations !… Après, on s’allongea sur le dos, en plein gazon, et on roupilla.
Un matin, l’Escalope se leva avec mal à la tête : « Je ne suis pas en train, Fin, je crois bien que je n’irai pas sur le boulevard aujourd’hui ! »
Quand on eut déjeuné, on passa chez le père Léon, un bistro, près de Bostock. Il y avait des copains. Il y avait Pied-Mou.
— Je t’attendrai là, Fifi. Je vais faire la manille…
Sophie descendit toute seule… Quand elle revint, le soir, elle paya quatre tournées que l’Escalope avait perdues.
Et puis l’Escalope retourna chez le père Léon. D’ailleurs Fifi rapportait du pognon tous les jours. Et puis il pleuvait… On avait une table contre les carreaux. De temps en temps, on soulevait un peu le rideau, on jetait un regard sur le boulevard : « Ça dégringole toujours !… Alors tu dis : Trente-sept ?… »
Vers huit heures, les femmes arrivaient : Totote et Sophie, crottées : « Ah ! v’là, les mômes !… On va croûter ?… » Mais après dîner, l’Escalope embrassait Sophie sur le front : « Allons, petite femme, allons ! » Et elle repartait.
Le soir, l’Escalope allait avec Pied-Mou dans un bar, au bas de la rue Lepic. Là, en suçant, debout contre le comptoir, on causait. On voyait Anatole, une femme à cheveux courts comme un homme, toujours en complet cycliste avec une casquette anglaise. Elle fumait en buvant du marc. Elle aussi, Anatole, elle avait une petite femme qui travaillait. On voyait Patagon, un large d’épaules, qui mangeait énormément et qui s’en vantait tout le temps : « Moi je mange un kilo de bifteck en me levant, et ça ne me gêne pas pour manger un gigot à mon déjeuner. » Pied-Mou disait : « Ah ! m…! » C’était son mot à Pied-Mou, le mot qui exprime tout, joie et souffrance, mépris et admiration, triomphe ou défaite. Seule l’intonation variait.
On faisait des zanzis, et on causait. Quelqu’un parlait d’une bonne qui était assez bête pour ne pas vouloir faire la noce : « Elle a trente-cinq francs par mois. Dis donc, si ça lui plaît… » ricanait Pied-Mou.
Le garçon du bar servait les tables. Un petit, bossu : « Par ici, Lagardère, un champoreau ! » Et ailleurs : « Ben quoi ! la Cloque, t’es sourd ? »
Patagon tapait sur le zinc en disant à Anatole, fortement : « Ma gonzesse a qu’à recommencer… Ce qu’elle prendra !… J’y ferai venir la gueule grosse comme ça. J’ai l’amour vache, tu sais ! »
« Ben quoi ! Bombé ! et ma fine ! » C’était une petite femme en cheveux, mais coiffée soigneusement, avec de grands anneaux aux oreilles, et un ruban rose autour du cou, qui, sur le coin d’une table, écrivait. Elle copiait, en s’appliquant, une chanson pour une copine : le Retour du Déserteur. « Une chanson bath, celle-là ! » A la même table, deux autres parlaient ; elles avaient des figures sérieuses : « Qu’est-ce que tu fais demain ? — Je vais au vélodrome. — IL court ? — Penses-tu ! — IL ne court pas ? — Mais IL ne court plus… Penses-tu que je LE laisserais courir, jalouse comme je suis… » Encore une qui était chipée pour un homme de piste !… Totote et Fifi rappliquaient, et on allait se coucher.
Il arriva que, pendant quatre jours, Sophie n’eut pas de chance. Quatre jours passer à travers ! « Je ne sais pas comment tu fais ! » disait l’Escalope. Et ce sacré père Léon qui ne faisait l’œil à personne !… L’Escalope mit sur sa tête un vieux calot rouge, il prit un mauvais tapis qui couvrait la table de la chambre, et, son tapis sur l’épaule, il alla baragouiner du turc devant les cafés de la place Clichy. Un naïf provincial, qui admirait tout, acheta l’objet. Et l’Escalope arriva au bar avec quarante sous, fez sur la tête. Il raconta six fois son histoire. « Ah ! m…! » faisait chaque fois Pied-Mou en rigolant. Quand Sophie s’avança, vers minuit, tout le monde cria : « Tiens, v’là la Turque !… »
III
Le surnom lui resta. Maintenant c’était « la Turque ».
Un surnom, qu’est-ce que c’est ? — Peu de chose : un jeu de mots, le souvenir d’un instant remarqué… Mais c’est aussi des amis, c’est du monde qui vous connaît ; on a un surnom, c’est qu’on n’est plus seul et perdu dans la foule, on a fait attention à vous ; on a un surnom, donc son petit cercle : on peut causer. Dite « la Turque », Sophie Mittelette ne s’ennuya plus, elle avait désormais une existence complète : un homme, ses amis et leurs femmes. Elle ne fut plus triste, elle n’avait plus à ne penser qu’à soi.
Seulement, ne plus s’appeler Sophie, mais la Turque, c’est entrer dans une nouvelle peau. Fifi devint la Turque. Elle eut de nouvelles idées, de nouveaux sentiments… Dès qu’on fait partie d’une société, celle-ci fait partie de vous : bientôt la Turque vit le monde à la façon de l’Escalope et de Totote… Sophie était restée étrangère à son métier, elle était là-dedans par hasard, et toujours comme provisoirement. La Turque ne connut plus vraiment que le trottoir, on eût dit qu’elle y était née.
Oui, son ancien être avait disparu. Elle avait tout oublié… Il y a en nous des terrains mouvants, où ce que nous fûmes peut s’enfouir incroyablement… La Turque fut une fille comme les autres, une fille qui pense à son homme et qui travaille pour le nourrir. Elle ne comprit plus l’amour que physique ; un mâle qui vous domine et vous soumet. La vie c’était turbiner, boire, manger, être caressée par l’Escalope, et dormir. Avec cela, quelquefois, une romance… De temps en temps, on faisait des gueuletons avec Patagon qui s’y connaissait en nourriture. Y avait du veau, y avait du lapin, y avait de l’oie. Ah ! y en avait du manger !
… D’abord les manières de l’Escalope n’avaient pas beaucoup plu à Sophie. Elle n’était pas habituée aux hommes qui ne travaillent pas. Et puis il prenait tout ce qu’elle gagnait, elle avait déjà bien assez de mal à arriver quand elle était toute seule… Peu à peu, elle avait compris. Elle avait compris que c’est un luxe pour une femme d’avoir un homme à soi toute seule. Et puis, si elle faisait vivre l’Escalope, est-ce que, en échange, il ne lui donnait pas une existence agréable : société, amies, considération ?… C’est agréable d’être avec un homme comme ça, on peut être fière. Elle l’aurait quitté, il n’avait qu’à choisir : toutes, elles en demandaient, c’était même heureux qu’il n’était pas coureur… Et il n’y aurait pas eu de femme, il faisait son métier de camelot où il réussissait si bien… Ah ! il n’aurait pas été embarrassé !…
Et maintenant la Turque trouvait bien naturel de travailler pour un homme. Quand elle n’avait pas eu de chance, quand elle n’avait rien fait, elle revenait, la tête basse, ralentissant son pas, plus le garni approchait. Et pas tant parce que l’Escalope allait lui fiche un marron, non ! mais elle était honteuse, elle sentait qu’elle n’était pas une bonne femme, elle se disait qu’elle n’était pas digne de lui.
Oh ! des marrons, il ne lui en colla pas souvent ! Il n’avait pas besoin, Sophie le respectait sans ça. Et il savait bien qu’elle faisait tout ce qu’elle pouvait, on n’avait pas à l’encourager.
Aussi il l’aimait bien. Et on avait des bons moments, des soirs — des moments qui vous paient de bien des choses — quand, tous les deux dans la carrée, il était content et qu’il faisait le gentil. Alors il était joli, complaisant et lâche. Elle le regardait, il avait l’air d’une fille. Il était tout petit, il pouvait aller partout. O mon petit homme !… Ah ! comme elle désirait sa caresse !… C’était bon aussi quand la veille il avait un peu bu. Sans forces, les membres las, les yeux fermés, il était dans une délicieuse torpeur. Sophie l’embrassait doucement, et il se laissait faire sans remuer, poussant seulement de temps en temps de petites plaintes. Alors elle songeait avec orgueil qu’elle tenait dans ses bras le fier l’Escalope, et que celui-là que respectaient Pied-Mou, Anatole et Tom-Pouce, était avec elle comme un petit enfant.
Le samedi, on allait danser au Moulin de la Galette. C’est bath ! Au milieu de la salle, on voit un grand palmier avec, dedans, des lampes électriques de toutes les couleurs, comme des fleurs. L’orchestre, là-haut, dans une corbeille, fait énormément de pétard : on dirait la foire. Il y a du monde bien, souvent des femmes du quartier Monceau et de la Porte-Maillot qui viennent avec des types en habit. Tout autour de la salle, court un treillage vert, comme à la campagne. C’est frais. Dans la presse, des petites femmes passent, en suçant des sucres d’orge, d’autres fument des cigarettes et boivent des bocks avec les hommes. On a chaud. V’là des sous-offs et des couturières, des employés, des modèles, des rapins. A la bonne franquette. On fait pas de manières. On s’amuse, on rit, on crie.
Il y en a tant qui raffolent de la danse, elles valsent là comme des perdues. Chaque fois, on rencontrait la petite Bertha, une du boulevard, si jeune, si folle, qui n’était jamais deux jours de suite au même endroit, mais qu’on retrouvait toujours, par exemple, à la Galette. — « Bonjour, la Turque ! » et la mômiche éclatait de rire. Puis elle se mettait à courir pour bousculer le monde. Sophie l’aimait bien. Quelle gosserie ! Il y avait longtemps qu’elle n’était plus comme ça, elle ! On prenait quelque chose avec Bertha, quand on pouvait la saisir.
Ah ! c’était la vraie môme de Montmartre, Bertha ! Ça avait poussé dans une grande bâtisse, pleine de logements, sur la butte ; l’été, les fenêtres grandes ouvertes, la cour n’est que chansons, bruits de machines à coudre, conversations d’un étage à l’autre. — Le père était serrurier, la mère faisait des ménages. On l’avait mise à la crèche ; elles se promenaient, d’autres toutes petites et elle, en file, l’une derrière l’autre, dans un jardin étroit, en chantant en mesure des chansons enfantines. Une dame habillée en bleu les gardait. Après, elle avait été à l’école ; elle gaminait un peu dans la rue, sa mère n’avait pas beaucoup le temps de s’occuper d’elle…
Vers dix ans, elle avait commencé à remarquer des choses. Son père rentrait saoul tous les samedis, et c’était la mère qui trinquait. Il tapait comme un sourd sans rien dire. Vlan ! une tarte ! Vlan ! Vlan ! Vlan ! Et la mère sanglotait doucement. Tata se renfonçait dans son lit, terrifiée, le cœur battant. Là-dessus, ils se couchaient, et c’était des ronflements. Il n’était pas méchant à jeun. Mais pourquoi que sa mère n’en voulait pas à son père de la battre ?… Eh ben ! c’est qu’ils s’embrassaient la nuit !
Bertha s’amusait dans les terrains avec des petits du quartier. On jouait à cache-cache. Un jour, elle était cachée avec le petit Polyte, de la rue Tholozé. « Dis donc, Tata, dit Polyte, connais-tu la différence entre les garçons et les filles ? — Non, dit Tata. — Ah ! t’es rien bête ! » Alors il lui montra « le sien », puis il lui dit : « Montre-moi « le tien. »
Il y eut un immense secret entre elle et Polyte. Elle n’en dormait pas. Elle était impatiente de le revoir. Ils allaient tous les deux dans des coins où il n’y avait personne, et ils s’embrassaient.
Quand Bertha eut treize ans, elle fut arpète chez une modiste de la rue Auber. Elle trottait dans Paris, en jupe courte, son carton à la main ; elle avait toujours un vieux au derrière ; elle n’y faisait pas attention. Mais un jour, elle était en retard, elle accepta de monter dans un fiacre avec un bonhomme comme ça, qui la suivait. Eh bien ! rien que pour s’être laissé chatouiller un peu, il lui colla dix francs ! Alors elle ne pensa plus qu’elle serait modiste… Dans sa maison, il y avait une femme qui ne travaillait pas, ses persiennes restaient fermées jusqu’à midi ; elle descendait en savates et en peignoir pour aller déjeuner. Un jour, elle donna une pièce de dix sous à Tata, pour rien, comme ça… « Ah ! l’argent ne lui coûte pas cher à celle-là ! » dit la mère de Bertha. Tata comprit : on montre aux hommes sa différence, et ils vous paient. C’est pas malin et pas fatigant. Vrai ! il faut être bien tourte pour travailler, quand on peut avoir si facilement de la toilette et des plaisirs !…
« Tu viens, Fifi ? » L’orchestre avait entamé la mattchiche. L’Escalope serrait contre lui la Turque, et lentement, et lascivement, glissait le pas de la danse, en chantonnant à l’oreille de sa femme avec la musique : « C’est la danse nouvelle, Made-moi-selle… » Il dansait bien l’Escalope ! Et on était forcé de le reconnaître, avec son complet noir et son chapeau melon, c’était un des mieux du bal… Après la danse, il s’éventait de la main en se dandinant, tout rose, et il regardait Sophie. Les femmes lui envoyait des coups d’œil en passant, mais il ne les voyait seulement pas. Sophie était contente.
On se rasseyait, et l’Escalope, pour la faire rire, lui improvisait pour elle toute seule des boniments éblouissants.
Mais voilà Totote et Pied-Mou qui arrivaient… « A c’t’heure-ci ! »… Ah ! Pied-Mou racontait : « Je me suis chiqué dans le Métro… On s’a foutu des coups de poings… » Et il établissait sa masse carrée, guerrière, devant un café crème, en face de sa gonzesse, la Totote, qui le regardait avec amitié… Tiens, justement, à côté : un artilleur qu’on connaissait : — Eh ! Gustave ! ça va ? j’ai vu des copains à toi, du 8e… Eh ben, là-bas, à Épinal, t’as pas trop ramassé ?
— Non, j’ai pas de salle, tout de la consigne…
— Dis donc, c’est un peu mieux que le bal Florent, ici ; seulement là-bas vous rigolez peut-être plus ?
— Là-bas ! On peut rien faire, c’est plein de sous-offs. Et là-bas, tout pour les sous-offs, et encore plus pour les rengagés…
Le flot des couples enlacés roulait devant les tables. L’Escalope les chinait, tranquillement, en fumant. — « Ah ! c’te grande jument ! Dis, Pied-Mou, si elle tend les fesses ? — Et le mec ! répondait Pied-Mou. Ah ! j’t’en prie, fais pas des yeux comme ça ! Pire que Delcassé, alors ! — Et ces deux-là ! Tu parles si on s’aime ! Ah ! mon ange !… — Oh ! mais v’là du grand monde. Regarde-moi ça, Gustave, c’qu’ils sont bien mis !… on dirait des députés. — Tiens ! Georgette qui s’est expliquée avec son homme : elle a un placard sur l’œil… »
On se levait. On en suait une aussi. Et puis on faisait le tour de la salle. On entendait des bouts de phrase, en passant à côté des uns et des autres : — Il me dit comme ça : Mademoiselle… — … Ah ! pardon ! je l’appelle salaud, comme si je le connaissais… — … Il m’a plaquée, je m’en fiche, y a pas que lui sur la terre… Et puis… j’cause pus aux hommes !…
Bertha criait à un monsieur âgé en chapeau haut de forme : « Bonjour, vieux satyre ! t’en as du fiel ! » Et elle filait. Elle était à rigoler avec des étudiants.
Là-dessus — il était minuit — « on met les voiles, les amis ? » disait l’Escalope, et on sortait du bal. On redescendait par la rue Lepic, bras dessus, bras dessous, en chantant en chœur. On s’arrêtait un peu au bar de la rue Lepic, et on rentrait se coucher, chacun avec sa petite femme.
… Ainsi passèrent le joli mois de mai et le beau mois de juin. Le travail marchait tout seul, maintenant, si bien que Sophie ne descendait plus que l’après-midi, jamais le soir. Et par ce beau temps, avec la certitude de trouver tout de suite quelqu’un, c’était presqu’un plaisir de faire le boulevard. Il y avait foule, beaucoup d’étrangers. On n’avait qu’à se montrer pour être choisie. Tous les jours, Sophie remontait avec trente-cinq, quarante, vingt francs. Pas souvent vingt. Totote aussi tenait une bonne série. Les hommes étaient contents. L’aisance et le bonheur régnaient dans les foyers. Dans ces moments-là, on trouve qu’il vaut mieux avoir une petite femme qu’une maison de banque : on a moins de responsabilités.
Les dimanches d’été, on allait au bal de l’Artilleur, à la Jatte. Là, c’est famille. Dans toute l’île, des gosses montent et redescendent les talus en courant, les balançoires volent dans les arbres, des jeunes filles courent, rouges et excitées, dans une odeur de crêpes et de frites. Un chien mouillé aboie sur la berge, tandis que, dans une barque qui suit le fil de la rivière, une femme, avec des jeunes gens, rit aux éclats, parce qu’elle essaie de ramer. On entend la cliquette d’un marchand de plaisir.
A l’Artilleur, c’est deux sous la danse. On s’en donnait tant qu’on pouvait. Et on revenait le soir, après avoir dîné au bord de l’eau…
Au mois d’août, le boulevard était vide. Il n’y avait plus rien à faire à Paris. L’Escalope et la Turque partirent aux bains de mer. Ils s’installèrent au Tréport. Sophie se rappelait ce que lui avait dit P’tit-Jy : c’est vrai que la mer, ce n’était pas beau… L’Escalope, qui n’avait pas de copains, ne savait pas quoi faire, pendant que sa femme travaillait. D’abord il dormit toute la journée. Et puis ça l’embêta. Alors il se remit à faire un peu le camelot. Cela rendait bien, surtout le dimanche, avec les trains de plaisir…
On revint à Paris vers le milieu de septembre. Mais maintenant la Turque et l’Escalope s’entendaient moins bien. D’abord, il y avait cinq mois déjà qu’on était ensemble. Et puis, l’Escalope avait peut-être eu tort de travailler, au bord de la mer. A présent, Sophie trouvait qu’il pouvait bien gagner aussi ; elle ne voulait plus le nourrir à rien faire. Il avait perdu de son prestige ; elle, au contraire, elle avait pris de l’assurance. Ce qui fait que, maintenant, il ne l’avait plus à la bonne tous les jours. Des fois, il fichait des gifles à Fifi. A présent, elle ne lui remettait plus tout son pèze, elle planquait. Il s’en aperçut, il devint sévère ; elle eut des marques… Et puis maintenant, il regardait les femmes ; ça énervait Sophie, aussi.
Un jour, l’Escalope était descendu au boulevard ; il ne remonta pas. L’agent l’avait fait. Ce n’était rien, sauf pour son orgueil… Seulement, il arriva qu’on lui ressortit une vieille histoire, je ne sais pas quoi, un coup, il y avait dix-huit mois, à Neuilly. Avec ce M. Bertillon, c’est jamais fini ! Paraît qu’on recherchait l’Escalope pour ça. Fallait qu’on lui en veuille !… Enfin, il en prit pour trois ans.
Cela attrista un peu la Turque. Trois ans ! Pauvre l’Escalope ! Il n’était pas méchant gars, au fond… Mais tout de même, elle en avait plein le dos d’un homme. P’tit-Jy avait raison. Elle poussa un soupir de soulagement… Et aux propositions :
« Non, messieurs, je vais vivre seule », répondit-elle.
Ils faisaient :
« A ton aise, Thérèse ! »
IV
Pied-Mou était parti au régiment. Totote était veuve aussi. Totote était un peu mollasse, un peu gnangnan, mais bonne fille. La Turque et elle habitèrent toutes les deux ensemble.
C’est beaucoup les hommes qui vous donnent votre genre. Quand elles ne furent plus, ni l’une, ni l’autre, avec des hommes du boulevard Clichy, elles quittèrent le trottoir, elles firent les cafés. Elles avaient de la toilette, elles pouvaient se lancer comme les autres. Il suffit d’être un peu intelligente et pas trop voyou. A présent qu’elles étaient seules, il leur semblait que rien ne pourrait plus les arrêter. Avoir l’expérience des michets, savoir travailler, et n’avoir plus derrière soi quelqu’un pour vous manger tout, — pourquoi, avec du travail et de la conduite, qu’elles ne mettraient pas de l’argent de côté, et qu’elles n’arriveraient pas, elles aussi ?
Elles faisaient des rêves d’avenir, elles se voyaient déjà propriétaires d’un petit chalet à La Garenne ou à Bécon. On aurait élevé des poules, planté de l’oseille et du persil, avec des géraniums, et toutes les deux, le soir, avant de se coucher, fait une partie de cartes, tranquillement…
… En attendant, c’était la vie, la nuit, à l’électricité, la fumée et les bocks, des Anglais, des gens saouls en habit, des jockeys et des chauffeurs, tout le monde qui vit tard et en désordre dans les tavernes surchauffées.
Il y avait des soirs mornes, où les heures se traînaient, où les garçons bâillaient, où ça n’en finissait pas. Ces soirs-là, il n’y avait que des hommes qui venaient là par habitude, par devoir, pour ne pas se coucher. Alors un ennui dense enveloppait tout. Les femmes se taisaient, elles n’avaient même plus la force de bavarder. Chacun regardait l’heure. Les arrivants n’excitaient pas la curiosité, on savait qu’ils seraient pareils à ceux qui étaient déjà là : la nuit était mauvaise.
D’autres fois, au contraire, on sentait que le vent était à la fête. On était soi-même en train. Et à peine l’escalier aux glaces descendu, le nègre de fer, sur lequel on essaie sa force, à peine dépassé, des voix, des rires vous entouraient. La galerie orientale illuminée était pleine d’agitation. Des habits noirs circulaient, et des femmes vêtues de soies multicolores. On causait fort, d’une table à l’autre. Le barman en veste blanche se hâtait, débouchait, versait, mélangeait des boissons, servait. Sur les hauts tabourets, devant le comptoir d’acajou, des femmes en robes blanches, dont les jupes pendaient comme celles des amazones, des femmes décolletées, brillantes, éblouissantes, riaient. Une volière : des petits cris, un bruit pressé de voix. De mille ampoules, une lumière sèche éclatait, toutes les couleurs violentes.
Ces soirs-là, tout conspirait pour faire de la vie quelque chose d’amusant et de singulier. Il arrivait à la fois des choses drôles de quoi distraire quinze nuits. Un monsieur promenait un petit serpent dans une boîte en carton. Tout à coup il soulevait le couvercle : on était saisi, on avait peur, on criait. Mais tout le monde voulait avoir peur. « Tu l’as vu, le type avec son serpent ?… » Ces soirs-là le baron était là. Le baron avait accoutumé de prendre des cuites au kummel. Le chapeau sur l’oreille, il se tenait debout, au milieu du passage, serrant d’une main son petit verre, son parapluie de l’autre. Il engueulait par phrases entrecoupées, l’interprète du Grand-Hôtel : « Tu es un… grec, tu es d’une… race… méprisable…, un salaud…, tu es… le… rebut… de l’Orient…, tu es un… menteur… et un… rhéteur… » L’autre, avec un fort accent allemand, répondait, de temps en temps, très calme : « Laissez-moi dranquille, che n’ai rien à faire avec fous. »
Le gros baron allait faire un tour dans la taverne. Il tapotait gaiement les joues d’une femme qui passait. Elle lui échappait en criant : « Ah ! j’aurai de la veine ce soir, j’ai mis ma tête entre les pattes d’un cochon ! » Il ne répondait rien. Il avait l’air ivre et satisfait.
Ces soirs-là, un jeune aide-major, très excité, criait d’un ton de commandement : « Gérant, les chiottes !… Vous foutrai quatre jours, nom de Dieu ! » et l’idée fixe d’un type était d’accrocher son chapeau aux ailes du ventilateur… « Rien que des affolés, ce soir ! »
Une bande arrivait, en plastrons chiffonnés, qui chantait :
Meunier, meunier, tu es cocu ! Tu es cocu, car je l’ai vu, En passant par ton moulin Et rin tin tin…
Et celui qui marchait en tête portait un écriteau au bout de sa canne : « Je suis le Cocu sanguinaire. »
Il y avait des gens saouls. On cassait des verres. Une femme était affalée sur une banquette : « Qu’est-ce que t’as, ma crotte ? — J’suis saoule. »
La voix tonitruante de l’aide-major perçait le tumulte : « Une tisane à sept francs !… Une !… Au trot !… »
Et des femmes passaient sans cesse au milieu des tables, des grosses blondes, une longue fille en rouge, diabolique ; une autre tout en noir, aux traits durs. Un monsieur seul à une table mâchait un sandwich. Les garçons circulaient, portant leurs plateaux chargés de bocks… La bouquetière s’approchait, vous offrait ses fleurs. Le baron l’engueulait : « Tu fais toujours des rapports à la Préfectance, saleté ! Veux-tu t’en aller ! » — « Oh ! un homme si riche ! » disait la bouquetière.
Totote et la Turque s’étaient assises à une table : « Vous nous payez un bock ? » Ces messieurs avaient dit oui.
Ils semblaient très gais. Ils commençaient des phrases et ne les achevaient pas, étouffant de rire au milieu. Deux visages glabres. « Tu as vu le coup où je leur ai pris cinquante louis ? » Celui qui parlait se mit à rire intérieurement avec une profonde allégresse concentrée :
« J’avais senti… que la main… était bonne… »
L’autre riait plus fort. « Du whisky ! du whisky ! du whisky ! » Avec leurs cannes ils tapaient bruyamment sur la table, en fumant à bouffées hâtives des cigares noirs. On les servit. Ils burent. Puis ils demandèrent du champagne. Le joueur avait fait asseoir Sophie à côté de lui sur la banquette, et il la tenait par la taille en la regardant amoureusement.
— Veux-tu que je mette quelque chose dans ton bas ? dit-il.
Il tira de sa poche une poignée d’or, de monnaie et de billets chiffonnés, il choisit deux louis, puis, relevant la jupe de Sophie, il lui caressa la jambe, remonta lentement jusqu’à la chair, et glissa les pièces dans son bas. Sophie riait aux éclats… Il avait soif : il but un grand verre de Champagne. Puis il s’appuya contre la banquette, et regarda le plafond en riant tout seul.
Son ami, au teint basané, racontait à Totote qu’il arrivait de Madagascar : il y avait longtemps qu’il n’avait pas fumé l’opium, et cela le rendait malheureux. Pour se consoler, il buvait. Il parlait aussi de son boy qu’il regrettait.
A la table voisine, était assis un Anglais à monocle, qui promenait sur tout ce qui l’entourait un œil froid et infiniment dédaigneux. Il était accompagné d’un jeune Français bavard, auquel il répondait quelquefois par un hochement de tête. L’Anglais s’était fait servir un grand verre d’absinthe pure. Son compagnon disait avec exubérance :
— Il n’est pas fort ce type-là ! Avec la gifle qu’il m’a donnée, il aurait dû me casser deux dents. Je ne lui ai pas répondu à cause de ma famille,… et puis mon parapluie me gênait… Mais je regrette maintenant de ne pas lui avoir montré ma connaissance de la boxe !… »
L’Anglais hochait la tête.
— Il fallait l’assommer ! cria le colonial.
— Nom de Dieu ! Quand je le rencontrerai, je l’assommerai ! fit l’autre avec furie.
La bouquetière était venue. Le joueur lui avait donné un louis. Il demanda du tabac, puis il tira de sa poche un billet de banque, et en roula une cigarette qu’il alluma. Mais la fumée le fit tousser. Il jeta cela. « Mauvais ! » Le billet n’était brûlé qu’au quart. Trois femmes qui passaient se jetèrent par terre pour le ramasser. Elles se battaient. Il y eut des cris, un brouhaha, de toutes parts on désertait les tables, on accourait. Mais déjà elles s’étaient relevées. L’une saignait du nez, la deuxième était échevelée, corsage déchiré, la troisième s’enfuyait vers la sortie en courant.
L’Anglais sourit et dit « Very well ! » puis il but une gorgée d’absinthe… Une petite femme s’assit à sa table en jacassant comme une pie. Tiens ! c’était la môme Bertha !
— Comme il y a longtemps qu’on ne t’a pas vue ! lui cria Sophie.
— Tu ne sais donc pas, la Turque ? j’ai été enceinte… J’étais pas plus grosse que maintenant, mais ça y était tout de même. J’ai entré à l’hôpital. Ah ! ce qu’on s’y embête ! Je disais tous les jours à l’interne : M’sieur l’interne, je veux accoucher… Enfin c’est arrivé. Ah ! il était rigolo mon gosse, si t’avais vu ! Seulement il était mort… Je suis bien maintenant, tu sais. J’ai un petit ami qui est gentil avec moi, il me paie ma chambre, il me paie tout.
On débouchait une nouvelle bouteille de champagne.
Il était tard maintenant, quatre ou cinq heures. La nervosité des femmes augmentait : elles passaient et repassaient avec plus d’impatience, plus d’inquiétude… L’une, entre autres, était saisissante. Elle était vieille, flétrie, fardée, funèbre. Elle s’avançait en silence au milieu des autres, jetant à chacun des regards avides…
Deux femmes parlaient fort :
— On est mieux à Londres, tu sais. On fout une livre au policeman, il vous laisse faire ce qu’on veut.
— Ah ! oui, ici, toujours Saint-Lazare ! Les agents vous disent : Qu’est-ce que ça te fait, tu vas être huit jours tranquille, et tu peux bien être sûre que pendant ce temps-là, la machine n’aura pas remplacé ton turbin !
Cependant, Bertha montrait ses pieds à Totote :
— Est-ce que tu t’y connais en chaussures ? Elles sont jolies celles-là, pas ?
L’Anglais était devenu tout à fait raide. Il avait les dents serrées, l’œil fixe et morne. De temps en temps, son compagnon l’appelait :
— Hé ! Chamberlain !
Il ne répondait pas. Enfin, tout à coup, il s’effondra sur la table, écrasa son verre et s’endormit.
Sophie mangeait des œufs durs. Son joueur ne riait plus, il était muet et paraissait très fatigué ; maintenant que son visage n’était plus éclairé par la joie, on le voyait comme il était, usé et ridé, blême.
La nuit finissait, l’excitation générale était tombée, et le vacarme s’était apaisé. Soudain on avait senti sa lassitude. Beaucoup de gens étaient partis. Ceux qui restaient encore, affaissés sans gestes sur les banquettes, ne parlaient plus. Seul, un homme ivre disait très haut des phrases sans suite que personne n’écoutait. L’électricité même semblait épuisée, elle éclairait plus faiblement. On entendait le ronflement régulier du ventilateur, et, de temps à autre, des chocs de soucoupes. Les garçons, sur des chaises, la serviette pendante, sommeillaient.
Une femme singulière était assise à côté d’un Allemand endormi. Elle portait une robe crème toute garnie de dentelles, et, sur ses cheveux teints, une couronne de lierre. Sa figure était fanée et ridée, mais un sourire d’enfant la parait, et des yeux d’une douceur infinie. Elle se leva et fit le tour des tables. Elle ne s’approchait pas, quémandeuse, à la manière des filles, mais avec le sourire innocent et charmant d’une petite fille, comme en jouant. Elle était incohérente et incompréhensible avec sa couronne sur ses cheveux rouges, avec son âme d’enfant dans sa face vieille, et cet air égaré.
Alors toutes les femmes s’éveillèrent, elles s’attroupèrent. Elles regardaient l’inconnue. Elles se mirent à la railler sournoisement :
— Il y a une femme qui dit que tu as soixante ans, moi je dis que tu en as vingt-sept ou vingt-huit.
— Laissez mon âze, répondit une jolie voix avec un accent étranger puéril, laissez mon âze, ze souis touzours belle.
— Madame a été dans le monde ce soir… Madame a été au spectacle… fit une autre.
— Oui, zoustement, à l’Opla.
— Mais madame va nous donner des billets pour son théâtre, car madame joue…
— Mais oui, tu vois pas, c’est Sarah Bernhardt !
Elle les regardait avec des yeux étonnés, gracieux. Mais la taverne fermait : on allait éteindre. Chacun se levait, gagnant l’escalier. La Turque avait pris le bras du joueur. On portait Chamberlain, qui se laissait aller comme un mort, tout le corps en zigzags. C’était un lent défilé devant les tables souillées.
On se trouva dehors, et l’air froid de l’aube vous glaça les os. Les femmes, en sortant, donnaient des cigarettes au chasseur. A la porte, attendaient des cochers, un marchand de nougat, et un vendeur du Soir : Tom-Pouce. Il dit tout bas à Fifi : « Ça va ? »… Et il s’approcha du michet en tendant ses journaux :
— M’sieur l’baron, une demi-douzaine ?… Non ?… Eh ben, prêtez-moi dix sous, M’sieur l’baron, je vous les rendrai demain matin.
Le joueur fit signe à un cocher, et monta en fiacre avec Sophie.
Sur le trottoir, devant la taverne, les femmes entouraient la folle, la chinaient encore : — « Dis, tu viens avec moi ? j’habite rue Marbeuf… Tu feras bien une passe sur un banc des Champs-Élysées… »
V
Sophie habitait maintenant dans une de ces petites rues paisibles qui se trouvent derrière la Madeleine, et à distance égale de la taverne de l’Olympia et des cafés de la gare Saint-Lazare. L’hôtel était très bien. C’était, ma foi ! mieux tenu que chez la mère Giberton, et c’était plus comme il faut. Si la pauvre P’tit-Jy avait pu revenir, elle aurait trouvé que sa Fifi — elle le disait bien — n’avait pas mal réussi. Oui, maintenant, la Turque avait de la toilette, et elle avait bon genre, ce n’était plus comme dans le temps, où elle n’aurait pas pu entrer dans un café, parce qu’elle était trop mal nippée. Elle possédait un petit chien : Kiki ; Kiki passait toute sa vie dans la chambre de sa maîtresse, et chaque fois que celle-ci rentrait, elle le retrouvait avec attendrissement. Ce pauvre petit qui était resté enfermé tout seul si longtemps !… Il était derrière la porte, il l’avait entendue, elle ouvrait, il sautait sur elle en poussant des jappements aigus ; elle le prenait dans ses bras et le caressait. « Ah ! Kiki ! petit Kiki ! Kikikikikikiki ! » Elle jouait beaucoup avec lui, il la désennuyait.
Sa chambre était gentille, et, à elle en somme, bien qu’elle fût encore en meublé. Elle avait un jeu de brosses en ébène qu’un Monsieur très chic lui avait donné (probablement un marquis ou un duc : on voyait une grande couronne brodée sur tous ses caleçons). Elle avait des bibelots, une ombrelle japonaise, des éventails, deux lampes : elle s’était arrangé un intérieur.
Sophie n’était pas malheureuse. C’était une des mieux de l’hôtel, elle y était très bien vue, tous ses amis étant sérieux. Elle était devenue raisonnable, elle n’était plus enfant comme autrefois : elle ne pensait plus à l’amour. Elle considérait que ceux qui lui donnaient le plus étaient ceux qui l’aimaient le mieux. D’ailleurs, elle ne les chérissait ni les uns, ni les autres, et n’était attachée à personne.
Un soir, elle ramena du Mollard un petit jeune homme, qui avait peut-être dix-sept ou dix-huit ans. Elle avait peu de goût pour les tout jeunes gens : généralement c’est sans le sou, — mais on voyait que celui-là était d’une famille riche. Elle s’était comportée avec lui comme avec tout le monde, elle avait fait sa petite affaire avec la complaisance et l’amabilité impersonnelles qui étaient dans ses habitudes. Au bout d’une heure il était parti, et elle n’avait rien remarqué de particulier en lui, sinon qu’il était encore maigre comme une mineure. D’ailleurs, maintenant, elle était tellement habituée aux hommes qu’elle ne faisait plus attention à eux. Le michet, c’est le michet : c’est toujours la même chose ; tous à peu près pareils. Elle s’était endormie après son départ : en se réveillant elle l’avait oublié.
Elle fut assez étonnée quand, le surlendemain — il était une heure, et elle venait de se lever — elle le vit entrer dans sa chambre. Il lui apportait un bouquet. Il avait l’air embarrassé, il se mit sur le bord d’une chaise encombrée de jupons, se fit tout petit, et la regarda.
La Turque n’aimait guère qu’on vînt dans la journée. Comme elle se couchait tard, elle était fatiguée, elle sentait un cercle de plomb autour de sa tête, elle avait les idées vagues, l’haleine chaude, — et elle n’avait pas encore fait sa figure : elle était pâle et défaite. Toute la journée, elle se traînait. Elle ne recommençait à vivre que la nuit, à la lumière électrique.
« Et qu’est-ce qui t’amène ? » demanda-t-elle.
Il ne savait pas quoi répondre. Enfin il dit :
« J’avais une grande envie de vous voir. »
Sophie comprit mal. Et déjà docile, passive, elle s’apprêtait. Mais lui ne s’approchait pas d’elle, il continuait à la regarder de loin, avec une muette admiration. Il aurait voulu lui dire tout ce qu’il éprouvait. Il n’osait pas. Avant de frapper à sa porte, il était resté là un bon moment, le cœur battant, tout tremblant. Puis il s’était décidé. Il était encore ému… Il avait rêvé à elle tout hier.
La Femme !
Il avait rêvé à tous ses gestes, à son peignoir, à son petit chien, à la voix douce dont elle lui parlait. Et dans cette chambre, bourrée de choses féminines, de dessous, de rubans, et dans cette odeur musquée, il était profondément troublé, toute son adolescence s’agitait… La Femme !… Tout le touchait, il aurait voulu adorer Sophie, lui parler longuement à l’oreille, l’embrasser avec infiniment de délicatesse et de respect, ou bien vivre à ses pieds, comme un héros de roman, en jouant de la guitare en sourdine, ou en disant des vers ; son cœur débordait de tendresse.
Sophie, tout ébouriffée, s’était mise à sa toilette, elle se faisait les ongles. Il l’agaçait un peu, elle détestait qu’on lui fît perdre son temps. Il avait commencé à lui parler, avec hésitation : « Mais tutoie-moi donc, mon gros, dit Sophie. — Oui ! vous voulez bien ? Oh ! que vous êtes gentille ! » Maintenant il était content ; il croyait qu’elle l’aimait. Il se lança aussitôt dans de grandes déclarations. Il disait qu’il irait pour elle au bout du monde.
— Oh ! dit la Turque, arrête-toi à Asnières et donne-moi la différence !
Puis elle attendit.
Mais ça continuait. Il lui parlait toujours de son amour, de son cœur, d’un tas de choses qui n’intéressaient plus du tout Sophie. Elle levait les épaules. Enfin, elle l’interrompit :
— C’est pas tout ça. C’est pour coucher avec moi que tu es venu, mon petit ?… Non ?… Alors, qu’est-ce que tu viens faire ?
Il se taisait, décontenancé par le ton brusque de son amie. Il avait eu subitement le cœur gros. Il allongea la main, et posa sur les genoux de Sophie son bouquet de fleurs, en disant presque tout bas : « Je vous aime. »
La Turque éclata d’un rire énervé, et elle s’écria : « Ah non ! tu sais ! le boniment, c’est ça qui ne me tombe pas ! J’ai pas le temps. Et puis, on n’en vit pas. Si c’est pour ça que tu es venu, c’est pas la peine de revenir. Au revoir : il faut que je m’habille… Et puis tu peux remporter ton bouquet, tu aurais bien mieux fait de me donner les quarante sous qu’il t’a coûtés. »
… Cependant, vers le soir, une grande tristesse envahit Sophie. Elle réfléchit. Il y avait longtemps qu’elle ne s’était sentie aussi triste. Tout à coup elle vit clair, elle vit ce qu’elle était devenue. Mon Dieu ! Oh ! mon Dieu !…
Avant l’Escalope, elle eût été si heureuse de rencontrer ce qu’elle avait repoussé aujourd’hui ! Oui, c’était cela qu’elle avait cru trouver en Gaston, et qu’elle avait amèrement regretté quand il était parti… Qu’était-elle devenue ? Elle n’avait plus de cœur… Alors, jamais elle n’aimerait plus personne ? Nulle tendresse ne l’émouvait plus… Quand ce petit était là devant elle, si doux, si troublé, elle n’avait pensé qu’une chose : que le boniment, c’est un truc pour poser des lapins aux femmes. Elle était pire que la dernière des dernières : elle se rappelait qu’il y en avait une qui avait été en maison au Transvaal, celle-là racontait que là-bas, chaque femme, parmi les clients, en choisissait un pour l’aimer, pour causer avec lui. Ces femmes-là, elles avaient encore du cœur. Elle, Sophie, n’en avait plus.
Elle était désolée. Elle se rendait compte de l’honneur que le gentil petit lui faisait. Tandis que tous les hommes la considéraient comme un instrument, comme une chair à plaisir anonyme, il avait vu en elle une femme. Elle restait pour lui lointaine et charmante. Si elle l’avait compris, elle aurait pu se relever à ses propres yeux, redevenir en quelque façon ce qu’elle avait été.
Mais elle n’avait pas compris ! Ce soir-là elle ne sortit pas, elle se coucha, écœurée. Elle ne caressa même pas Kiki.
VI
(A l’entrée de la taverne, elles attendent, assises côte à côte sur la banquette. Il est tôt ; elles causent. Chapeaux à panache, figures faites, sous les armes. En face d’elles, derrière son comptoir, et sous ses bouteilles de toutes les couleurs, le garçon du bar, en veste blanche, attend aussi le coup de feu et les regarde sans les voir. Une lumière crue. Ça empeste le tabac froid. De temps en temps, un homme qui a descendu l’escalier, pousse la grande porte de verre, et entre au milieu des glaces. Mais ce n’est pas encore l’heure. Elles causent.)
— Crois-tu que c’est bête ! Avec cet assassinat de la rue Duperré, j’ai pas pu fermer l’œil jusqu’au départ de mon type. Chaque fois qu’il remuait, j’avais peur. Il s’est levé une fois, et j’ai cru que c’était fini. Je ne savais pas s’il valait mieux crier, ou bien avoir l’air de dormir. J’hésitais. Pourtant, je me disais : si je me laisse voler sans bouger, il ne me touchera pas. Mais il est revenu se coucher : il avait simplement été à ses besoins. Vrai, on devient folle !
— Moi j’y pense jamais. S’il fallait qu’on pense à ça, on ne pourrait pas vivre.
— Oui, mais cet homme-là, tu sais, il avait une figure qui ne me revenait pas… Et puis il ne parlait pas… Enfin, je m’étais fait des idées.
— Oh ! on voit toujours à peu près avec qui qu’on se trouve, et celui dont on se méfie, on ne l’emmène pas !
— Tu sais, ça !… Des fois on est encore bien contente de trouver… On ne choisit pas : on n’a pas toujours le moyen de regarder à la figure et au genre… Et pour savoir qui l’on a avec soi, on se trompe bien aussi ; tu sais, Joseph, l’avocat, les premières fois, je le prenais pour un entraîneur.
— Dame ! bien sûr, c’est moins dangereux d’être la femme à Fallières ! Mais qu’est-ce tu veux, Carmen, on l’a raté, ce vieux-là !… Dis donc, comment trouves-tu mon chapeau ?
— Il est bien… Il est très bien… Il te va bien… Je trouve que tu le mets trop en avant.
— Comme ça ?… Il est bien, hein ?
— Oui, Lucie. T’es belle. Ce soir, tu vas décrocher le rupin des rupins.
— C’est vrai qu’il vous va bien votre chapeau. Qu’est-ce qui vous l’a fait ?
— C’est Mme Lisette.
— Eh bien, elle fait bien.
— Tiens ! v’là la Suzanne qui arrive.
— J’peux pas la voir, cette femme-là. Elle me pue au nez.
— Elle a une robe neuve.
— La regarde pas, va, ça lui ferait trop de plaisir.
— Elle veut nous la faire à l’épate, ici. Ça ne prend pas. Elle passe comme ça, une minute, sans s’arrêter, avant d’aller dans les grands bars, et elle ne connaît personne.
— Elle n’est pas si bien que ça, d’abord. Elle n’a pas du tout le grand genre.
— C’est comme Madeleine.
— Encore une épateuse ! Mais Madeleine, ce n’est pas un nom de femme chic.
— Laisse donc, elles habitent en meublé comme nous. C’est Victor qui me l’a dit. Et elles ne font pas tous les jours cinq louis, va.
— Enfin, zut pour elles !… Dis donc, Lucie, toi qui t’y connais dans les rêves, j’en ai fait un drôle cette nuit… J’étais assise dans l’herbe à la campagne. Tout à coup, il y a un oiseau énorme qui descend sur moi, il me prend dans ses pattes, et il s’envole. Je n’avais pas peur du tout, je regardais en bas, — et c’était comme en chemin de fer : des champs, des maisons, des rivières qui défilaient… On est arrivé au bord de la mer. On est descendu sur une plage. L’oiseau s’est posé devant moi, il m’a regardée, et ça s’est trouvé une négresse.
— T’as rêvé oiseau, t’as rêvé voyage, t’as rêvé négresse. C’est un voyage la nuit en bateau à voile.
— Comme c’est bête de rêver comme ça !
— Ah ! barbe ! Ah ! encore une nuit à tirer ! Ce que j’ai la flemme ce soir, Georgette ! Quand je pense que je vais peut-être rester là jusqu’à quatre ou cinq heures, et qu’il va falloir tourner cinquante fois autour des tables avant de trouver quelqu’un, ah ! j’en ai mal au cœur !… Pour un peu, malgré les frais que j’ai déjà faits, mon fiacre, mon coiffeur, je rentrerais chez moi !… Il y a des jours où le métier vous dégoûte.
— Tu rentrerais, et puis tu sais bien que tu ne pourrais pas dormir. Alors tu t’embêterais encore plus qu’ici. Moi, maintenant, je ne peux plus m’endormir que quand il fait jour. J’ai déjà voulu passer toute une nuit chez moi, toute seule, comme les rentières, pour dormir : je ne peux pas. A minuit, il faut que je me lève et que je vienne ici. Y a pas, j’en ai besoin. J’ai ça dans la peau maintenant.
— Oui, mais c’est quand il faut rentrer seule, après avoir attendu ici toute la nuit pour rien !… Moi, ça me rend folle.
— Qu’est-ce que vous voulez ! Il y a tant de femmes, il n’y a que de ça, sur les boulevards, dans les cafés, partout !
— Et puis on commence si jeune, maintenant !
— Enfin, pour les soirs qu’on s’embête, on a du bon temps… Vois-tu qu’on redeviendrait ouvrière ! Ah mince ! j’aime mieux travailler sur le dos ! On gagne plus de pognon et c’est moins fatigant. Ah non ! travailler ! se lever de bonne heure ! sortir le matin !… et gagner trois francs par jour !
— C’est possible. Mais quelquefois aussi on a un petit homme qu’on aime bien. On croit à tous ses boniments. On est jeune.
— Oui, seulement ton petit homme te plaque salement en te laissant un souvenir.
— Des fois. En tous cas, j’aimerais encore mieux en être là qu’où j’en suis. Non, il a bien raison celui qui dit que quand on veut se mettre putain, faut s’établir Chaussée-d’Antin ! Moi je m’ennuie. Je ne peux plus aimer personne.
— La blague ! T’en trouveras cinquante pour un pour te laisser faire.
— Ah non ! merci ! je ne veux pas d’un mec ! Ces hommes-là, ça me dégoûte ! Je ne comprends pas qu’une femme paie pour un homme, et un homme qui ne fait rien, et qui vit de la femme, c’est pas un homme.
— Oh ! quand on aime bien un homme, c’est tout naturel de lui donner ce qu’on a !
— Eh bien non ! j’en aurais peut-être envie, mais s’il se laissait faire, il me dégoûterait.
— A ce compte-là, pourquoi que t’aimes pas tes michets, alors ? Ils te paient, eux, ils se conduisent en hommes… T’es bête, Georgette, on ne gobe pas quelqu’un parce qu’il fait quelque chose pour vous, parce qu’il est chic. On l’aime parce qu’on l’aime, parce qu’il est comme il est. Hein, Lucie ?
— Et puis ! Tous les hommes sont mecs !
— Ça !… Moi je dis que ce sont les femmes qui les rendent maquereaux. En v’là un, par exemple, il était employé, la femme que je connais l’a fait lâcher sa maison, elle ne voulait pas qu’il travaille, elle voulait l’avoir tout le temps à elle, son petit homme. Eh bien ! sa place perdue, il faut pourtant qu’il vive. Et en v’là un de plus.
— Mais toi la Turque ? Tu ne dis rien ?
— Ah ! les hommes me dégoûtent ! tout me dégoûte ! J’ai envie de boire et de faire la bombe ! On s’embête trop autrement… Voilà le monde qui arrive. A tout à l’heure.
— Toi aussi, Lucie, tu t’en vas ?
— Je vais faire un tour.
— Eh bien, reste avec moi Georgette, on est aussi bien à l’entrée qu’ailleurs. On va voir venir. Tiens ! Deux bossus !… il va pleuvoir !…
VII
Elle sortait d’un bar de la rue Caumartin, où elle allait quelquefois l’après-midi, pour rejoindre les femmes, pour tuer le temps.
Ce jour-là, elle avait l’âme très lasse. L’automne, de nouveau,… à peine s’il était cinq heures, et la nuit tombait sur le boulevard ; et toute la journée avait été grise.
Absorbée, Sophie marchait, sans faire attention aux passants. Elle allait droit devant elle, elle ne regardait rien. Tout à coup — elle traversait la rue Auber — elle eut un coup au cœur… Ah ! Un monsieur qui l’avait croisée !… Elle se retournait, chancelante, elle regardait de tous ses yeux… Lui !… Mais oui, c’était lui ; oh ! c’était Scholch !… Elle restait là, immobile, indécise, dans un arrêt subit, absolu, de sa vie. Puis un grand mouvement la poussa en avant, elle s’élança et courut…
Ils étaient maintenant face à face. Elle l’avait arrêté. Il avait un peu grossi, mais c’était toujours lui… C’était lui, sa bouche, ses yeux, cette petite moustache blonde, toujours, toujours, comme hier… Oh ! c’était hier !… Oh ! tout le présent s’abolissait !…
Lui, en la voyant, avait violemment pâli, il avait eu un moment d’égarement, il allait crier ; puis, aussitôt, il était redevenu semblable à lui-même. On aurait dit, — c’est drôle ! — qu’il n’avait pas d’émotion. C’est que le fait de retrouver Sophie, au bout d’une seconde, lui était apparu comme un prodige naturel, il avait trop attendu cela, toujours, à tout instant : l’impossible eût été que cela n’arrivât jamais.
Ils étaient entrés dans un petit café désert. Ils causaient. Ils se tutoyaient, — comme hier… Toi ! toi !…
Et « Toi… Mimi… Fine… » ces mots-là, se retrouvaient intacts, sans une tache, sans une écornure, et tout — toute leur vie à eux deux — se retrouvait, comme dans quelque caveau d’eux-mêmes, où jamais, depuis longtemps, ils ne seraient plus descendus, mais qui fidèlement, irréprochablement, aurait gardé leur trésor.
Et les mots leur montaient du cœur comme la flamme monte du feu.
Les gestes aussi, les gestes d’autrefois, revenaient immédiatement. Il y avait en eux des habitudes que tout eût fait croire perdues, qu’ils ne se connaissaient plus, dont ils n’avaient plus aucun souvenir : au premier signal, elles s’étaient retrouvées, elles avaient rallié.
Et Sophie mettait sa main dans la manche de Scholch, d’un mouvement familier d’autrefois, qui était remonté du passé, comme cela, tout de suite…
A présent, il parlait, il parlait d’une voix douce et grave, sans hésitation, d’abondance, avec une certitude infinie ; il disait des choses qu’il savait si bien, qu’il s’était si souvent répétées à soi-même ! « Il avait eu, hélas ! un moment de faiblesse — il était jeune ! — il avait été repris par sa famille, par son père qu’il avait toujours respecté, par sa mère, si bonne, par ses sœurs. Tous les siens, qu’il retrouvait là-bas, lui avaient fait considérer Sophie — sa Fine ! — d’abord comme une étrangère, puis comme une femme qui le détournait de sa vie,… et remué, retourné, ne sachant plus, loin d’elle — il était si jeune ! — comme son père avait dit qu’il lui pardonnerait, s’il promettait de ne pas la revoir, de ne pas lui écrire,… il avait promis, hélas !… Seulement, voilà que, peu à peu, il s’était repris, qu’il s’était dégagé, qu’il s’était remis à l’aimer : il voyait qu’elle ne lui avait donné que du bonheur… Et il était devenu malheureux : il avait été si heureux… Et un jour, à la fin, il avait fui, il avait pris le train, et il était venu à Grenoble… Trop tard ! elle n’y était plus ! Il n’avait pas pu retrouver sa trace… Il se serait mis avec elle, aurait travaillé… Elle était partie !… Alors il était retourné chez lui. On l’avait marié ; il avait laissé faire. Il n’était pas heureux, le paradis était perdu, jamais il n’avait retrouvé la vie d’autrefois, la seule, celle de son premier et unique amour. — Il était à Paris pour affaires… »
Elle ne savait pas ce qu’il disait. Cela lui était bien égal. Elle entendait sa voix, elle regardait ses lèvres : elle aurait voulu s’endormir ah ! s’endormir avec lui en souriant !… C’était comme un rêve, c’était une minute profonde et irréelle, une apparition dans un autre monde.
Et ils étaient là, tous les deux et ne formant qu’un, intimes d’une unique intimité, — comme hier. Oui, c’était comme si rien, depuis, ne s’était jamais passé…
Il la regardait. Il la voyait changée, fanée, flétrie, — mais il ne s’attardait pas à cela. Il retrouvait ses yeux, sa peau, un certain pli de sa narine, les veines bleues de son poignet, et le grain de beauté qu’elle avait au menton, un peu à gauche. Il la retrouvait comme on retrouve son pays d’enfance, où chaque pierre, chaque brandie d’arbre, chaque ornière vous arrête et réveille cent souvenirs. Il la parcourait lentement… Elle l’examinait de même… Et comme elle disait : « Personne, vois-tu, personne que toi ne m’a eue ; oh ! mon Mimi ! tu es resté mon amant ! » il pensa : « Je le sais. »
Il ne l’interrogeait pas. Ils sentaient qu’ils s’étaient aimés par-dessus toutes choses, et que rien ne les avait touchés que leur amour, tout le reste étant plus bas. Elle était toujours belle et toujours pure… On a son âme une fois pour toutes, et sous toutes les boues ou tous les triomphes, elle, au fond, demeure. Il savait cela… Il savait que la seule vie qu’elle eût vécue, c’était avec lui, et que le reste n’avait été que simulacre et apparence. Tous les deux s’étaient reconnus et s’adoraient.
Cependant, si liés l’un à l’autre, au fond, qu’ils se sentissent, pas un moment ils ne songeaient à remêler leurs jours. Ils pensaient bien qu’ils n’avaient continué à vivre jusqu’à présent que pour arriver à cette minute-là : en même temps ils avaient conscience qu’ils se voyaient pour la dernière fois. Cela était certain, inévitable. Ils n’essayaient même pas de lutter. Car on ne remonte pas le courant de la vie, quand le fleuve a coulé, il faut suivre. Car une voix leur disait tout bas que si leur fond était le même, le dessus, ce qui paraît dans la quotidienneté de l’existence, était changé. Ainsi, ils ne se seraient retrouvés que dans des heures sublimes comme celle-ci, dans le tous-les-jours, ils se seraient tués. Et ils étaient à la fois très proches et très lointains, unis et séparés.
Ils allaient partir chacun de son côté, ils ne se reverraient jamais, et toute autre chose était impossible, et ils le savaient… Aussi se regardaient-ils dans l’âme, et s’aimaient-ils surhumainement.
Et puis ils se levèrent.
Alors elle eut une immense envie de l’embrasser. Elle disait d’une voix suppliante, très faiblement : « Oh ! permets-moi !… » Il repoussa ses lèvres, c’était trop, ou c’était trop peu, ce n’était pas cela. Mais, simplement, il l’entoura de ses bras, et la serra contre son cœur.
Tous les deux pleurèrent.
Il murmura : adieu, — et partit.
Elle le suivait des yeux. Il disparut. Alors elle se mit à marcher dans le sens opposé. Elle marchait sans voir. Elle ne voyait, ni n’entendait rien.
Elle arriva ainsi, sans savoir comment, au pont Alexandre, et s’y engagea. Elle n’avait pas remarqué l’endroit où elle se trouvait. Au milieu du pont, les lumières d’un bateau qui glissait sur la Seine la frappèrent. Elle se souvint alors que, de l’autre côté, il y a un escalier par où l’on gagne le petit quai. Un jour, elle était descendue par là, avec Gaston, pour regarder des pêcheurs à la ligne. Elle traversa, puis descendit. Il faisait noir, elle manqua une marche et faillit tomber. Elle se rattrapa à la rampe.
Elle était arrivée en bas. Elle courut vers le bord, ferma les yeux, et se jeta.
FIN
1904-1906.
Extrait du Catalogue de la BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER à 3 fr. 50 le volume EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR, 11, RUE DE GRENELLE
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Sébastien Roch (Illustrations de H.-G. Ibels) 1 vol.
MICHEL PROVINS
Les Sept Cordes de la Lyre 1 vol.
ÉDOUARD QUET
En correction 1 vol.
ÉDOUARD ROD
L’Indocile 1 vol.
LÉON TOLSTOÏ
La Foi universelle (Tr. Halpérine-Kaminsky) 1 vol.
ÉMILE ZOLA
Vérité 1 vol.
ENVOI FRANCO PAR POSTE CONTRE MANDAT
2511. — Imp. Motteroz et Martinet, rue Saint-Benoît, 7, Paris.