Table des matières (continued 5)
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—Écoutez donc, dit l'officier en riant, il est bien naturel que ce brave homme vous en veuille: il paraît que vous l'avez roué de coups.
—Mais, monsieur, c'était à mon corps défendant.
—Bah! dit le colonel en imprimant à ses épaules un geste éminemment philosophique; bah! laissez-le dire. Que vous importe à présent?
Une sueur froide passa sur le front de Cornélius à cette réponse, qu'il regardait comme une ironie un peu brutale, de la part surtout d'un officier qu'on lui avait dit être attaché à la personne du prince.
Le malheureux comprit qu'il n'avait plus de ressource, qu'il n'avait plus d'amis, et se résigna.
—Soit, murmura-t-il en baissant la tête; on en a fait bien d'autres au Christ, et si innocent que je sois, je ne puis me comparer à lui. Le Christ se fût laissé battre par son geôlier et ne l'eût point battu.
Puis, se retournant vers l'officier, qui paraissait complaisamment attendre qu'il eût fini ses réflexions:
—Allons, monsieur, demanda-t-il, où vais-je?
L'officier lui montra un carrosse attelé de quatre chevaux, qui lui rappela fort le carrosse qui dans une circonstance pareille avait déjà frappé ses regards au Buitenhof.
—Montez là-dedans, dit-il.
—Ah! murmura Cornélius, il paraît qu'on ne me fera pas les honneurs de l'esplanade, à moi!
Il prononça ces mots assez haut pour que l'historien qui semblait attaché à sa personne l'entendît.
Sans doute crut-il que c'était un devoir pour lui de donner de nouveaux renseignements à Cornélius, car il s'approcha de la portière, et tandis que l'officier, le pied sur le marchepied, donnait quelque ordres, il lui dit tout bas:
—On a vu des condamnés conduits dans leur propre ville, et, pour que l'exemple fût plus grand, y subir leur supplice devant la porte de leur propre maison. Cela dépend.
Cornélius fit un signe de remerciement.
Puis à lui-même:
—Eh bien, dit-il, à la bonne heure! voici un garçon qui ne manque jamais de placer une consolation quand l'occasion s'en présente. Ma foi, mon ami, je vous suis bien obligé. Adieu!
La voiture roula.
—Ah! scélérat! ah! brigand! hurla Gryphus en montrant le poing à sa victime qui lui échappait. Et dire qu'il s'en va sans me rendre ma fille!
—Si l'on me conduit à Dordrecht, dit Cornélius, je verrai, en passant devant ma maison, si mes pauvres plates-bandes ont été bien ravagées.
XXX
où l'on commence de se douter à quel supplice était réservé Cornélius van Baërle
La voiture roula tout le jour. Elle laissa Dordrecht à gauche, traversa Rotterdam, atteignit Delft. À cinq heures du soir, on avait fait au moins vingt lieues.
Cornélius adressa quelques questions à l'officier qui lui servait à la fois de garde et de compagnon; mais, si circonspectes que fussent ses demandes, il eut le chagrin de les voir rester sans réponse.
Cornélius regretta de n'avoir plus à côté de lui ce garde si complaisant qui parlait, lui, sans se faire prier.
Il lui eût sans doute offert sur cette étrangeté, qui survenait dans sa troisième aventure, des détails aussi gracieux et des explications aussi précises que sur les deux premières.
On passa la nuit en voiture. Le lendemain, au point du jour, Cornélius se trouva au-delà de Leyde, ayant la mer du Nord à sa gauche et la mer de Harlem à sa droite.
Trois heures après, il entrait à Harlem.
Cornélius ne savait point ce qui s'était passé à Harlem, et nous le laisserons dans cette ignorance jusqu'à ce qu'il en soit tiré par les événements.
Mais il ne peut pas en être de même du lecteur, qui a le droit d'être mis au courant des choses, même avant notre héros.
Nous avons vu que Rosa et la tulipe, comme deux sœurs et comme deux orphelines, avaient été laissées, par le prince d'Orange, chez le président van Herysen.
Rosa ne reçut aucune nouvelle du stathouder avant le soir du jour où elle l'avait vu en face.
Vers le soir, un officier entra chez van Herysen; il venait de la part de Son Altesse inviter Rosa à se rendre à la maison de ville.
Là, dans le grand cabinet des délibérations où elle fut introduite, elle trouva le prince qui écrivait.
Il était seul et avait à ses pieds un grand lévrier de Frise qui le regardait fixement, comme si le fidèle animal eût voulu essayer de faire ce que nul homme ne pouvait faire, lire dans la pensée de son maître.
Guillaume continua d'écrire un instant encore; puis, levant les yeux et voyant Rosa debout près de la porte:
—Venez, mademoiselle, dit-il sans quitter ce qu'il écrivait.
Rosa fit quelques pas vers la table.
—Monseigneur, dit-elle en s'arrêtant.
—C'est bien, fit le prince. Asseyez-vous.
Rosa obéit, car le prince la regardait. Mais à peine le prince eut-il reporté les yeux sur son papier qu'elle se retira toute honteuse.
Le prince achevait sa lettre.
Pendant ce temps, le lévrier était allé au-devant de Rosa et l'avait examinée et caressée.
—Ah! ah! fit Guillaume à son chien, on voit bien que c'est une compatriote; tu la reconnais.
Puis, se retournant vers Rosa et fixant sur elle son regard scrutateur et voilé en même temps:
—Voyons, ma fille, dit-il.
Le prince avait vingt-trois ans à peine, Rosa en avait dix-huit ou vingt; il eût mieux dit en disant «ma sœur».
—Ma fille, dit-il avec cet accent étrangement imposant qui glaçait tous ceux qui l'approchaient, nous ne sommes que nous deux, causons.
Rosa commença de trembler de tous ses membres, et cependant il n'y avait rien que de bienveillant dans la physionomie du prince.
—Monseigneur, balbutia-t-elle.
—Vous avez un père à Loewestein?
—Oui, monseigneur.
—Vous ne l'aimez pas?
—Je ne l'aime pas, du moins, monseigneur, comme une fille devrait aimer.
—C'est mal de ne pas aimer son père, mon enfant, mais c'est bien de ne pas mentir à son prince.
Rosa baissa les yeux.
—Et pour quelle raison n'aimez-vous point votre père?
—Mon père est méchant.
—De quelle façon se manifeste sa méchanceté?
—Mon père maltraite les prisonniers.
—Tous?
—Tous.
—Mais ne lui reprochez-vous pas de maltraiter particulièrement quelqu'un?
—Mon père maltraite particulièrement M. van Baërle, qui...
—Qui est votre amant.
Rosa fit un pas en arrière.
—Que j'aime, monseigneur, répondit-elle avec fierté.
—Depuis longtemps? demanda le prince.
—Depuis le jour où je l'ai vu.
—Et vous l'avez vu...?
—Le lendemain du jour où furent si terriblement mis à mort le grand pensionnaire Jean et son frère Corneille.
Les lèvres du prince se serrèrent, son front se plissa, ses paupières se baissèrent de manière à cacher un instant ses yeux. Au bout d'un instant de silence, il reprit:
—Mais que vous sert-il d'aimer un homme destiné à vivre et à mourir en prison?
—Cela me servira, monseigneur, s'il vit et meurt en prison, à l'aider à vivre et à mourir.
—Et vous accepteriez cette position d'être la femme d'un prisonnier?
—Je serai la plus fière et la plus heureuse des créatures humaines étant la femme de M. van Baërle; mais...
—Mais quoi?
—Je n'ose dire, monseigneur.
—Il y a un sentiment d'espérance dans votre accent; qu'espérez-vous?
Elle leva ses beaux yeux sur Guillaume, ses yeux limpides et d'une intelligence si pénétrante qu'ils allèrent chercher la clémence endormie au fond de ce cœur sombre, d'un sommeil qui ressemblait à la mort.
—Ah! je comprends.
Rosa sourit en joignant les mains.
—Vous espérez en moi, dit le prince.
—Oui, monseigneur.
—Hum!
Le prince cacheta la lettre qu'il venait d'écrire et appela un de ses officiers.
—M. van Deken, dit-il, portez à Loewestein le message que voici; vous prendrez lecture des ordres que je donne au gouverneur, et en ce qui vous regarde, vous les exécuterez.
L'officier salua, et l'on entendit retentir sous la voûte sonore de la maison le galop d'un cheval.
—Ma fille, poursuivit le prince, c'est dimanche la fête de la tulipe, et dimanche c'est après-demain. Faites-vous belle avec les cinq cents florins que voici; car je veux que ce jour-là soit une grande fête pour vous.
—Comment Votre Altesse veut-elle que je sois vêtue? murmura Rosa.
—Prenez le costume des épousées frisonnes, dit Guillaume, il vous siéra fort bien.
XXXI
HARLEM
Harlem, où nous sommes entrés il y a trois jours avec Rosa et où nous venons d'entrer à la suite du prisonnier, est une jolie ville, qui s'enorgueillit à bon droit d'être une des plus ombragées de la Hollande.
Tandis que d'autres mettaient leur amour-propre à briller par les arsenaux et par les chantiers, par les magasins et par les bazars, Harlem mettait toute sa gloire à primer toutes les villes des États par ses beaux ormes touffus, par ses peupliers élancés, et surtout par ses promenades ombreuses, au-dessus desquelles s'arrondissaient en voûte, le chêne, le tilleul, et le marronnier.
Harlem, voyant que Leyde sa voisine, et Amsterdam sa reine, prenaient, l'une, le chemin de devenir une ville de science, et l'autre celui de devenir une ville de commerce, Harlem avait voulu être une ville agricole ou plutôt horticole.
En effet, bien close, bien aérée, bien chauffée au soleil, elle donnait aux jardiniers des garanties que toute autre ville, avec ses vents de mer ou ses soleils de plaine, n'eût point su leur offrir.
Aussi avait-on vu s'établir à Harlem tous ces esprits tranquilles qui possédaient l'amour de la terre et de ses biens, comme on avait vu s'établir à Rotterdam et à Amsterdam tous les esprits inquiets et remuants, que possède l'amour des voyages et du commerce, comme on avait vu s'établir à la Haye tous les politiques et les mondains.
Nous avons dit que Leyde avait été la conquête des savants.
Harlem prit donc le goût des choses douces, de la musique, de la peinture, des vergers, des promenades, des bois et des parterres.
Harlem devint folle des fleurs, et, entre autres fleurs, des tulipes.
Harlem proposa des prix en l'honneur des tulipes, et nous arrivons ainsi, fort naturellement comme on voit, à parler de celui que la ville proposait, le 15 mai 1673, en l'honneur de la grande tulipe noire sans tache et sans défaut, qui devait rapporter cent mille florins à son inventeur.
Harlem ayant mis en lumière sa spécialité, Harlem ayant affiché son goût pour les fleurs en général et les tulipes en particulier, dans un temps où tout était à la guerre ou aux séditions, Harlem ayant eu l'insigne joie de voir fleurir l'idéal de ses prétentions et l'insigne honneur de voir fleurir l'idéal des tulipes, Harlem, la jolie ville pleine de bois et de soleil, d'ombre et de lumière, Harlem avait voulu faire de cette cérémonie de l'inauguration du prix une fête qui durât éternellement dans le souvenir des hommes.
Et elle en avait d'autant plus le droit que la Hollande est le pays des fêtes; jamais nature plus paresseuse ne déploya plus d'ardeur criante, chantante et dansante que celle des bons républicains des Sept-Provinces à l'occasion des divertissements.
Voyez plutôt les tableaux des deux Teniers.
Il est certain que les paresseux sont de tous les hommes les plus ardents à se fatiguer, non pas lorsqu'ils se mettent au travail, mais lorsqu'ils se mettent au plaisir.
Harlem s'était donc mise triplement en joie, car elle avait à fêter une triple solennité: la tulipe noire avait été découverte; puis le prince Guillaume d'Orange assistait à la cérémonie, en vrai Hollandais qu'il était; enfin, il était de l'honneur des États de montrer aux Français, à la suite d'une guerre aussi désastreuse que l'avait été celle de 1672, que le plancher de la république batave était solide à ce point qu'on y pût danser avec accompagnement du canon des flottes.
La société horticole de Harlem s'était montrée digne d'elle en donnant cent mille florins d'un oignon de tulipe. La ville n'avait pas voulu rester en arrière, et elle avait voté une somme pareille, qui avait été remise aux mains de ses notables pour fêter ce prix national.
Aussi était-ce, au dimanche fixé pour cette cérémonie, un tel empressement de la foule, un tel enthousiasme des citadins, que l'on n'eût pu s'empêcher, même avec ce sourire narquois des Français, qui rient de tout et partout, d'admirer le caractère de ces bons Hollandais, prêts à dépenser leur argent aussi bien pour construire un vaisseau destiné à combattre l'ennemi, c'est-à-dire à soutenir l'honneur de la nation, que pour récompenser l'invention d'une fleur nouvelle destinée à briller un jour et destinée à distraire pendant ce jour les femmes, les savants et les curieux.
En tête des notables et du comité horticole, brillait M. van Herysen, paré de ses plus riches habits.
Le digne homme avait fait tous ses efforts pour ressembler à sa fleur favorite par l'élégance sobre et sévère de ses vêtements, et hâtons-nous de dire à sa gloire qu'il y avait parfaitement réussi.
Noir de jais, velours scabieuse, soie pensée, telle était, avec du linge d'une blancheur éblouissante, la tenue cérémoniale du président, lequel marchait en tête de son comité, avec un énorme bouquet pareil à celui que portait, cent vingt et un ans plus tard, M. de Robespierre, à la fête de l'Être-Suprême.
Seulement, le brave président, à la place de ce cœur gonflé de haine et de ressentiments envieux du tribun français, avait dans la poitrine une fleur non moins innocente que la plus innocente de celles qu'il tenait à la main.
On voyait derrière ce comité, diapré comme une pelouse, parfumé comme un printemps, les corps savants de la ville, les magistrats, les militaires, les nobles et les rustres.
Le peuple, même chez MM. les républicains des Sept-Provinces, n'avait point son rang dans cet ordre de marche; il faisait la haie.
C'est, au reste, la meilleure de toutes les places pour voir... et pour avoir.
C'est la place des multitudes, qui attendent, philosophie des États, que les triomphes aient défilé, pour savoir ce qu'il en faut dire, et quelquefois ce qu'il en faut faire.
Mais cette fois, il n'était question ni du triomphe de Pompée, ni du triomphe de César. Cette fois, on ne célébrait ni la défaite de Mithridate ni la conquête des Gaules. La procession était douce comme le passage d'un troupeau de moutons sur terre, inoffensive comme le vol d'une troupe d'oiseaux dans l'air.
Harlem n'avait d'autres triomphateurs que ses jardiniers. Adorant les fleurs, Harlem divinisait le fleuriste.
On voyait au centre du cortège pacifique et parfumé, la tulipe noire, portée sur une civière couverte de velours blanc frangé d'or. Quatre hommes portaient les brancards et se voyaient relayés par d'autres, ainsi qu'à Rome étaient relayés ceux qui portaient la mère Cybèle, lorsqu'elle entra dans la ville éternelle, apportée d'Étrurie au son des fanfares et aux adorations de tout un peuple.
Cette exhibition de la tulipe, c'était un hommage rendu par tout un peuple sans culture et sans goût, au goût et à la culture des chefs célèbres et pieux dont il savait jeter le sang aux pavés fangeux du Buitenhof, sauf plus tard à inscrire les noms de ses victimes sur la plus belle pierre du panthéon hollandais.
Il était convenu que le prince stathouder distribuerait certainement lui-même le prix de cent mille florins, ce qui intéressait tout le monde en général, et qu'il prononcerait peut-être un discours, ce qui intéressait en particulier ses amis et ses ennemis.
En effet, dans les discours les plus indifférents des hommes politiques, les amis ou les ennemis de ces hommes veulent toujours y voir reluire et croient toujours pouvoir interpréter par conséquent un rayon de leur pensée.
Comme si le chapeau de l'homme politique n'était pas un boisseau destiné à intercepter toute lumière.
Enfin, ce grand jour tant attendu du 15 mai 1673 était donc arrivé, et Harlem tout entière, renforcée de ses environs, s'était rangée le long des beaux arbres du bois, avec la résolution bien arrêtée de n'applaudir cette fois ni les conquérants de la guerre, ni ceux de la science, mais tout simplement ceux de la nature, qui venaient de forcer cette inépuisable mère à l'enfantement, jusqu'alors cru impossible, de la tulipe noire.
Mais rien ne tient moins chez les peuples que cette résolution prise de n'applaudir que telle ou telle chose. Quand une ville est en train d'applaudir, c'est comme lorsqu'elle est en train de siffler, elle ne sait jamais où elle s'arrêtera.
Elle applaudit donc d'abord van Herysen et son bouquet, elle applaudit ses corporations, elle s'applaudit elle-même; et enfin, avec toute justice cette fois, avouons-le, elle applaudit l'excellente musique que les musiciens de la ville prodiguaient généreusement à chaque halte.
Tous les yeux cherchaient, après l'héroïne de la fête, qui était la tulipe noire, le héros de la fête, qui, tout naturellement, était l'auteur de cette tulipe.
Ce héros paraissant à la suite du discours que nous avons vu le bon van Herysen élaborer avec tant de conscience, ce héros eût produit certes plus d'effets que le stathouder lui-même.
Mais, pour nous, l'intérêt de la journée n'est ni dans ce vénérable discours de notre ami van Herysen, si éloquent qu'il fût, ni dans les jeunes aristocrates endimanchés croquant leurs lourds gâteaux, ni dans les pauvres petits plébéiens, à demi nus, grignotant des anguilles fumées, pareilles à des bâtons de vanille. L'intérêt n'est même pas dans ces belles Hollandaises, au teint rose et au sein blanc, ni dans les mynheer gras et trapus qui n'avaient jamais quitté leurs maisons, ni dans les maigres et jaunes voyageurs arrivant de Ceylan ou de Java, ni dans la populace altérée qui avale, en guise de rafraîchissement, le concombre confit dans la saumure. Non, pour nous, l'intérêt de la situation, l'intérêt puissant, l'intérêt dramatique n'est pas là.
L'intérêt est dans une figure rayonnante et animée qui marche au milieu des membres du comité d'horticulture, l'intérêt est dans ce personnage fleuri à la ceinture, peigné, lissé, tout d'écarlate vêtu, couleur qui fait ressortir son poil noir et son teint jaune.
Ce triomphateur rayonnant, enivré, ce héros du jour destiné à l'insigne honneur de faire oublier le discours de van Herysen et la présence du stathouder, c'est Isaac Boxtel, qui voit marcher en avant de lui, à sa droite, sur un coussin de velours, la tulipe noire, sa prétendue fille; à sa gauche, dans une vaste bourse, les cent mille florins en belle monnaie d'or reluisante, étincelante, et qui a pris le parti de loucher en dehors pour ne pas les perdre un instant de vue.
De temps en temps, Boxtel hâte le pas pour aller frotter son coude à celui de van Herysen. Boxtel prend à chacun un peu de sa valeur, pour en composer une valeur à lui, comme il a volé à Rosa sa tulipe, pour en faire sa gloire et sa fortune.
Encore un quart d'heure, au reste, et le prince arrivera, le cortège fera halte au dernier reposoir, la tulipe étant placée sous son trône, le prince, qui cède le pas à sa rivale dans l'adoration publique, prendra un vélin magnifiquement enluminé sur lequel est écrit le nom de l'auteur, et il proclamera à haute et intelligible voix qu'il a été découvert une merveille; que la Hollande, par l'intermédiaire de lui, Boxtel, a forcé la nature à produire une fleur noire, et que cette fleur s'appellera désormais tulipa nigra Boxtellea.
De temps en temps cependant Boxtel quitte pour un moment des yeux la tulipe et la bourse et regarde timidement dans la foule, car dans cette foule il redoute par-dessus tout d'apercevoir la pâle figure de la belle Frisonne.
Ce serait un spectre, on le comprend, qui troublerait sa fête, ni plus ni moins que le spectre de Banco troubla le festin de Macbeth.
Et, hâtons-nous de le dire, ce misérable, qui a franchi un mur qui n'était pas son mur, qui a escaladé une fenêtre pour entrer dans la maison de son voisin, qui, avec une fausse clef, a violé la chambre de Rosa, cet homme, qui a volé enfin la gloire d'un homme et la dot d'une femme, cet homme ne se regarde pas comme un voleur.
Il a tellement veillé sur cette tulipe, il l'a suivie si ardemment du tiroir du séchoir de Cornélius jusqu'à l'échafaud du Buitenhof, de l'échafaud du Buitenhof à la prison de la forteresse de Loewestein, il l'a si bien vue naître et grandir sur la fenêtre de Rosa, il a tant de fois réchauffé l'air autour d'elle avec son souffle, que nul n'en est plus l'auteur que lui-même; quiconque à cette heure lui prendrait la tulipe noire la lui volerait.
Mais il n'aperçut point Rosa.
Il en résulta que la joie de Boxtel ne fut pas troublée.
Le cortège s'arrêta au centre d'un rond-point dont les arbres magnifiques étaient décorés de guirlandes et d'inscriptions; le cortège s'arrêta au son d'une musique bruyante, et les jeunes filles de Harlem parurent pour escorter la tulipe jusqu'au siège élevé qu'elle devait occuper sur l'estrade, à côté du fauteuil d'or de Son Altesse le stathouder.
Et la tulipe orgueilleuse, hissée sur son piédestal, domina bientôt l'assemblée, qui battit des mains et fit retentir les échos de Harlem d'un immense applaudissement.
XXXII
UNE DERNIÈRE PRIÈRE
En ce moment solennel et comme ces applaudissements se faisaient entendre, un carrosse passait sur la route qui borde le bois, et suivait lentement son chemin à cause des enfants refoulés hors de l'avenue d'arbres par l'empressement des hommes et des femmes.
Ce carrosse, poudreux, fatigué, criant sur ses essieux, renfermait le malheureux van Baërle, à qui, par la portière ouverte, commençait de s'offrir le spectacle que nous avons essayé, bien imparfaitement sans doute, de mettre sous les yeux de nos lecteurs.
Cette foule, ce bruit, ce miroitement de toutes les splendeurs humaines et naturelles, éblouirent le prisonnier comme un éclair qui serait entré dans son cachot.
Malgré le peu d'empressement qu'avait mis son compagnon à lui répondre lorsqu'il l'avait interrogé sur son propre sort, il se hasarda à l'interroger une dernière fois sur tout ce remue-ménage, qu'au premier abord il devait et pouvait croire lui être totalement étranger.
—Qu'est-ce cela, je vous prie, M. le lieutenant? demanda-t-il à l'officier chargé de l'escorter.
—Comme vous pouvez le voir, monsieur, répliqua celui-ci, c'est une fête.
—Ah! une fête! dit Cornélius de ce ton lugubrement indifférent d'un homme à qui nulle joie de ce monde n'appartient plus depuis longtemps.
Puis, après un instant de silence et comme la voiture avait roulé quelques pas:
—La fête patronale de Harlem? demanda-t-il, car je vois bien des fleurs.
—C'est en effet une fête où les fleurs jouent le principal rôle, monsieur.
—Oh! les doux parfums! oh! les belles couleurs! s'écria Cornélius.
—Arrêtez, que monsieur voie, dit avec un de ces mouvements de douce pitié qu'on ne trouve que chez les militaires, l'officier au soldat chargé du rôle de postillon.
—Oh! merci, monsieur, de votre obligeance, repartit mélancoliquement van Baërle; mais ce m'est une bien douloureuse joie que celle des autres: épargnez-la-moi donc, je vous prie.
—À votre aise; marchons, alors. J'avais commandé qu'on arrêtât, parce que vous me l'aviez demandé, et ensuite parce que vous passiez pour aimer les fleurs, celles surtout dont on célèbre la fête aujourd'hui.
—Et de quelles fleurs célèbre-t-on la fête aujourd'hui, monsieur?
—Celle des tulipes.
—Celle des tulipes! s'écria van Baërle; c'est la fête des tulipes aujourd'hui?
—Oui monsieur; mais puisque ce spectacle vous est désagréable, marchons.
Et l'officier s'apprêta à donner l'ordre de continuer la route.
Mais Cornélius l'arrêta; un doute douloureux venait de traverser sa pensée.
—Monsieur, demanda-t-il d'une voix tremblante, serait-ce donc aujourd'hui que l'on donne le prix?
—Le prix de la tulipe noire, oui.
Les joues de Cornélius s'empourprèrent, un frisson courut par tout son corps, la sueur perla sur son front. Puis, réfléchissant, que, lui et sa tulipe absents, la fête avorterait sans doute faute d'un homme et d'une fleur à couronner.
—Hélas! dit-il, tous ces braves gens seront aussi malheureux que moi, car ils ne verront pas cette grande solennité à laquelle ils sont conviés, ou du moins ils la verront incomplète.
—Que voulez-vous dire, monsieur?
—Je veux dire que jamais, dit Cornélius en se rejetant au fond de la voiture, excepté par quelqu'un que je connais, la tulipe noire ne sera trouvée.
—Alors, monsieur, dit l'officier, ce quelqu'un que vous connaissez l'a trouvée; car ce que tout Harlem contemple en ce moment, c'est la fleur que vous regardez comme introuvable.
—La tulipe noire! s'écria van Baërle en jetant la moitié de son corps par la portière. Où cela? où cela?
—Là-bas, sur le trône, la voyez-vous?
—Je vois!
—Allons! monsieur, dit l'officier, maintenant, il faut partir.
—Oh! par pitié, par grâce, monsieur, dit van Baërle, oh! ne m'emmenez pas! laissez-moi regarder encore! Comment, ce que je vois là-bas est la tulipe noire, bien noire... est-ce possible? Oh! monsieur, l'avez-vous vue? Elle doit avoir des taches, elle doit être imparfaite, elle est peut-être teinte en noir seulement; oh! si j'étais là je saurais bien le dire, moi, monsieur, laissez-moi descendre, laissez-moi la voir de près, je vous prie.
—Êtes-vous fou, monsieur? Le puis-je?
—Je vous en supplie.
—Mais vous oubliez que vous êtes prisonnier?
—Je suis prisonnier, il est vrai, mais je suis un homme d'honneur; et sur mon honneur, monsieur, je ne me sauverai pas; je ne tenterai pas de fuir; laissez-moi seulement regarder la fleur!
—Mais, mes ordres, monsieur?
Et l'officier fit un nouveau mouvement pour ordonner au soldat de se remettre en route. Cornélius l'arrêta encore.
—Oh! soyez patient, soyez généreux, toute ma vie repose sur un mouvement de votre pitié. Hélas! ma vie, monsieur, elle ne sera probablement pas longue maintenant. Ah! vous ne savez pas, monsieur, ce que je souffre; vous ne savez pas, monsieur, tout ce qui se combat dans ma tête et dans mon cœur; car enfin, continua Cornélius avec désespoir, si c'était ma tulipe à moi, si c'était celle que l'on a volée à Rosa. Oh! monsieur, comprenez-vous bien ce que c'est que d'avoir trouvé la tulipe noire, de l'avoir vue un instant, d'avoir reconnu qu'elle était parfaite, que c'était à la fois un chef-d'œuvre de l'art et de la nature et de la perdre, de la perdre, à tout jamais? Oh! il faut que j'aille la voir, vous me tuerez après si vous voulez, mais je la verrai, je la verrai.
—Taisez-vous, malheureux, et rentrez vite dans votre carrosse, car voici l'escorte de Son Altesse le stathouder qui croise la vôtre, et si le prince remarquait un scandale, entendait un bruit, c'en serait fait de vous et de moi.
Van Baërle, encore plus effrayé pour son compagnon que pour lui-même, se rejeta dans le carrosse, mais il ne put y tenir une demi-minute, et les vingt premiers cavaliers étaient à peine passés qu'il se remit à la portière, en gesticulant et en suppliant le stathouder juste au moment où celui-ci passait.
Guillaume, impassible et simple comme d'ordinaire, se rendait à la place pour accomplir son devoir de président. Il avait à la main son rouleau de vélin, qui était, dans cette journée de fête, devenu son bâton de commandement.
Voyant cet homme qui gesticulait et qui suppliait, reconnaissant aussi peut-être l'officier qui accompagnait cet homme, le prince stathouder donna l'ordre d'arrêter.
À l'instant même, ses chevaux frémissant sur leurs jarrets d'acier firent halte à six pas de van Baërle encagé dans son carrosse.
—Qu'est-ce cela? demanda le prince à l'officier qui, au premier ordre du stathouder, avait sauté en bas de la voiture, et qui s'approchait respectueusement de lui.
—Monseigneur, dit-il, c'est le prisonnier d'État que, par votre ordre, j'ai été chercher à Loewestein, et que je vous amène à Harlem, comme Votre Altesse l'a désiré.
—Que veut-il?
—Il demande avec instance qu'on lui permette d'arrêter un instant ici.
—Pour voir la tulipe noire, monseigneur, cria van Baërle en joignant les mains, et après, quand je l'aurai vue, quand j'aurai su ce que je dois savoir, je mourrai, s'il le faut, mais en mourant je bénirai Votre Altesse miséricordieuse, intermédiaire entre la divinité et moi; Votre Altesse, qui permettra que mon œuvre ait eu sa fin et sa glorification.
C'était, en effet, un curieux spectacle que celui de ces deux hommes, chacun à la portière de son carrosse, entouré de leurs gardes; l'un tout-puissant, l'autre misérable; l'un près de monter sur son trône, l'autre se croyant près de monter sur son échafaud.
Guillaume avait regardé froidement Cornélius et entendu sa véhémente prière. Alors, s'adressant à l'officier:
—Cet homme, dit-il, est le prisonnier rebelle qui a voulu tuer son geôlier à Loewestein?
Cornélius poussa un soupir et baissa la tête. Sa douce et honnête figure rougit et pâlit à la fois. Ces mots du prince omnipotent, omniscient, cette infaillibilité divine qui, par quelque messager secret et invisible au reste des hommes, savait déjà son crime, lui présageaient non seulement une punition plus certaine, mais encore un refus.
Il n'essaya point de lutter, il n'essaya point de se défendre: il offrit au prince ce spectacle touchant d'un désespoir naïf bien intelligible et bien émouvant pour un si grand cœur et un si grand esprit que celui qui le contemplait.
—Permettez au prisonnier de descendre, dit le stathouder, et qu'il aille voir la tulipe noire, bien digne d'être vue au moins une fois.
—Oh! fit Cornélius près de s'évanouir de joie et chancelant sur le marchepied du carrosse, oh! monseigneur!
Et il suffoqua; et sans le bras de l'officier qui lui prêta son appui, c'est à genoux et le front dans la poussière que le pauvre Cornélius eût remercié Son Altesse.
Cette permission donnée, le prince continua sa route dans le bois au milieu des acclamations les plus enthousiastes. Il parvint bientôt à son estrade, et le canon tonna dans les profondeurs de l'horizon.
XXXIII
CONCLUSION
Van Baërle, conduit par quatre gardes qui se frayaient un chemin dans la foule, perça obliquement vers la tulipe noire, que dévoraient ses regards de plus en plus rapprochés.
Il la vit, enfin, la fleur unique qui devait, sous des combinaisons inconnues de chaud, de froid, d'ombre et de lumière, apparaître un jour pour disparaître à jamais. Il la vit à six pas; il en savoura les perfections et les grâces; il la vit derrière les jeunes filles qui formaient une garde d'honneur à cette reine de noblesse et de pureté. Et cependant, plus il s'assurait par ses propres yeux de la perfection de la fleur, plus son cœur était déchiré. Il cherchait tout autour de lui pour adresser une question, une seule. Mais partout des visages inconnus; partout l'attention s'adressant au trône sur lequel venait de s'asseoir le stathouder.
Guillaume, qui attirait l'attention générale, se leva, promena un tranquille regard sur la foule enivrée, et son œil perçant s'arrêta tour à tour sur les trois extrémités d'un triangle formé en face de lui par trois intérêts et par trois drames bien différents.
À l'un des angles, Boxtel, frémissant d'impatience et dévorant de toute son attention le prince, les florins, la tulipe noire et l'assemblée.
À l'autre, Cornélius haletant, muet, n'ayant de regard, de vie, d'amour, que pour la tulipe noire, sa fille.
Enfin, au troisième, debout sur un gradin parmi les vierges de Harlem, une belle Frisonne vêtue de fine laine rouge brodée d'argent et couverte de dentelles tombant à flots de son casque d'or; Rosa, enfin, qui s'appuyait défaillante et l'œil noyé, au bras d'un des officiers de Guillaume.
Le prince, alors, voyant tous ses auditeurs disposés, déroula lentement le vélin, et, d'une voix calme, nette, bien que faible, mais dont pas une note ne se perdait, grâce au silence religieux qui s'abattit tout à coup sur les cinquante mille spectateurs et enchaîna leur souffle à ses lèvres:
—Vous savez, dit-il, dans quel but vous avez été réunis ici.
«Un prix de cent mille florins a été promis à celui qui trouverait la tulipe noire.
«La tulipe noire!—et cette merveille de la Hollande est là exposée à vos yeux—; la tulipe noire a été trouvée, et cela dans toutes les conditions exigées par le programme de la société horticole de Harlem.
«L'histoire de sa naissance et le nom de son auteur seront inscrits au livre d'honneur de la ville.
«Faites approcher la personne qui est propriétaire de la tulipe noire.»
Et en prononçant ces paroles, le prince, pour juger de l'effet qu'elles produiraient, promena son clair regard sur les trois extrémités du triangle.
Il vit Boxtel s'élancer de son gradin.
Il vit Cornélius faire un mouvement involontaire.
Il vit enfin l'officier chargé de veiller sur Rosa, la conduire, ou plutôt la pousser devant son trône.
Un double cri partit à la fois à la droite et à la gauche du prince.
Boxtel foudroyé, Cornélius éperdu, avaient tous deux crié:
—Rosa! Rosa!
—Cette tulipe est bien à vous, n'est-ce pas, jeune fille? dit le prince.
—Oui, monseigneur! balbutia Rosa, qu'un murmure universel venait de saluer en sa touchante beauté.
—Oh! murmura Cornélius, elle mentait donc, lorsqu'elle disait qu'on lui avait volé cette fleur. Oh! voilà donc pourquoi elle avait quitté Loewestein! Oh! oublié, trahi par elle, par elle que je croyais ma meilleure amie!
—Oh! gémit Boxtel de son côté, je suis perdu!
—Cette tulipe, poursuivit le prince, portera donc le nom de son inventeur, et sera inscrite au catalogue des fleurs sous le titre de tulipa nigra Rosa Barlænsis, à cause du nom de van Baërle, qui sera désormais le nom de femme de cette jeune fille.
Et en même temps, Guillaume prit la main de Rosa et la mit dans la main d'un homme qui venait de s'élancer, pâle, étourdi, écrasé de joie, au pied du trône, en saluant tour à tour son prince, sa fiancée et Dieu qui, du fond du ciel azuré, regardait en souriant le spectacle de deux cœurs heureux.
En même temps aussi tombait aux pieds du président van Herysen un autre homme frappé d'une émotion bien différente.
Boxtel, anéanti sous la ruine de ses espérances, venait de s'évanouir.
On le releva, on interrogea son pouls et son cœur; il était mort.
Cet incident ne troubla point autrement la fête, attendu que ni le président ni le prince ne parurent s'en préoccuper beaucoup.
Cornélius recula épouvanté: dans son voleur, dans son faux Jacob, il venait de reconnaître le vrai Isaac Boxtel, son voisin, que dans la pureté de son âme, il n'avait jamais soupçonné un seul instant d'une si méchante action.
Ce fut, au reste, un grand bonheur pour Boxtel que Dieu lui eût envoyé si à propos cette attaque d'apoplexie foudroyante, qu'elle l'empêcha de voir plus longtemps des choses si douloureuses pour son orgueil et son avarice.
Puis, au son des trompettes, la procession reprit sa marche sans qu'il y eût rien de changé dans son cérémonial, sinon que Boxtel était mort et que Cornélius et Rosa, triomphants, marchaient côte à côte et la main de l'un dans la main de l'autre.
Quand on fut rentré à l'hôtel de ville, le prince, montrant du doigt à Cornélius la bourse aux cent mille florins d'or:
—On ne sait trop, dit-il, par qui est gagné cet argent, si c'est par vous ou si c'est par Rosa; car si vous avez trouvé la tulipe noire, elle l'a élevée et fait fleurir; aussi ne l'offrira-t-elle pas comme dot, ce serait injuste. D'ailleurs, c'est le don de la ville de Harlem à la tulipe.
Cornélius attendait pour savoir où voulait en venir le prince. Celui-ci continua:
—Je donne à Rosa cent mille florins, qu'elle aura bien gagnés et qu'elle pourra vous offrir; ils sont le prix de son amour, de son courage et de son honnêteté. Quant à vous, monsieur, grâce à Rosa encore, qui a apporté la preuve de votre innocence—et en disant ces mots, le prince tendit à Cornélius le fameux feuillet de la Bible sur lequel était écrite la lettre de Corneille de Witt, et qui avait servi à envelopper le troisième caïeu—, quant à vous, l'on s'est aperçu que vous aviez été emprisonné pour un crime que vous n'aviez pas commis. C'est vous dire, non seulement que vous êtes libre, mais encore que les biens d'un homme innocent ne peuvent être confisqués. Vos biens vous sont donc rendus. M. van Baërle, vous êtes le filleul de M. Corneille de Witt et l'ami de M. Jean. Restez digne du nom que vous a confié l'un sur les fonts de baptême, et de l'amitié que l'autre vous avait vouée. Conservez la tradition de leurs mérites à tous deux, car ces MM. de Witt, mal jugés, mal punis, dans un moment d'erreur populaire, étaient deux grands citoyens dont la Hollande est fière aujourd'hui.
Le prince, après ces deux mots qu'il prononça d'une voix émue, contre son habitude, donna ses deux mains à baiser aux deux époux, qui s'agenouillèrent à ses côtés.
Puis, poussant un soupir:
—Hélas! dit-il, vous êtes bien heureux vous, qui peut-être rêvant la vraie gloire de la Hollande et surtout son vrai bonheur, ne cherchez à lui conquérir que de nouvelles couleurs de tulipes.
Et jetant un regard du côté de la France, comme s'il eût vu de nouveaux nuages s'amonceler de ce côté-là, il remonta dans son carrosse et partit.
De son côté, Cornélius, le même jour, partit pour Dordrecht avec Rosa, qui, par la vieille Zug, qu'on lui expédia en qualité d'ambassadeur, fit prévenir son père de tout ce qui s'était passé.
Ceux qui, grâce à l'exposé que nous avons fait, connaissent le caractère du vieux Gryphus, comprendront qu'il se réconcilia difficilement avec son gendre. Il avait sur le cœur les coups de bâton reçus, il les avait comptés par les meurtrissures; ils montaient, disait-il, à quarante et un; mais il finit par se rendre, pour n'être pas moins généreux, disait-il, que Son Altesse le stathouder.
Devenu gardien de tulipes, après avoir été geôlier d'hommes, il fut le plus rude geôlier de fleurs qu'on eût encore rencontré dans les Pays-Bas. Aussi fallait-il le voir, surveillant les papillons dangereux, tuant les mulots et chassant les abeilles trop affamées.
Comme il avait appris l'histoire de Boxtel et qu'il était furieux d'avoir été la dupe du faux Jacob, ce fut lui qui démolit l'observatoire élevé jadis par l'envieux derrière le sycomore; car l'enclos de Boxtel, vendu à l'encan, s'enclava dans les plates-bandes de Cornélius, qui s'arrondit de façon à défier tous les télescopes de Dordrecht.
Rosa, de plus en plus belle, devint de plus en plus savante; et au bout de deux ans de mariage, elle savait si bien lire et écrire, qu'elle put se charger seule de l'éducation de deux beaux enfants, qui lui étaient poussés au mois de mai 1674 et 1675, comme des tulipes, et qui lui avaient donné bien moins de mal que la fameuse fleur à laquelle elle devait de les avoir.
Il va sans dire que l'un étant garçon et l'autre une fille, le premier reçut le nom de Cornélius, et la seconde, celui de Rosa.
Van Baërle resta fidèle à Rosa, comme à ses tulipes; toute sa vie, il s'occupa du bonheur de sa femme et de la culture des fleurs, culture grâce à laquelle il trouva un grand nombre de variétés qui sont inscrites au catalogue hollandais.
Les deux principaux ornements de son salon étaient dans deux grands cadres d'or, ces deux feuillets de la Bible de Corneille de Witt; sur l'un, on se le rappelle, son parrain lui avait écrit de brûler la correspondance du marquis de Louvois; sur l'autre, il avait légué à Rosa le caïeu de la tulipe noire, à la condition qu'avec sa dot de cent mille florins elle épouserait un beau garçon de vingt-six à vingt-huit ans, qui l'aimerait et qu'elle aimerait, condition qui avait été scrupuleusement remplie, quoique Cornélius ne fût point mort, et justement parce qu'il n'était point mort.
Enfin pour combattre les envieux à venir, dont la Providence n'aurait peut-être pas eu le loisir de le débarrasser comme elle avait fait de mynheer Isaac Boxtel, il écrivit au-dessus de sa porte ce vers, que Grotius avait gravé, le jour de sa fuite, sur le mur de sa prison:
«On a quelquefois assez souffert pour avoir le droit de ne jamais dire: Je suis trop heureux.»