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La Tulipe Noire

Table des matières (continued 2)

Reading edition · Edition 2

Van Baërle fut du nombre des tulipiers qui prirent l'idée; Boxtel fut au nombre de ceux qui pensèrent à la spéculation. Du moment où van Baërle eut incrusté cette tâche dans sa tête perspicace et ingénieuse, il commença lentement les semis et les opérations nécessaires pour amener du rouge au brun, et du brun au brun foncé, les tulipes qu'il avait cultivées jusque-là.

Dès l'année suivante, il obtint des produits d'un bistre parfait, et Boxtel les aperçut dans sa plate-bande, lorsque lui n'avait encore trouvé que le brun clair.

Peut-être serait-il important d'expliquer aux lecteurs les belles théories qui consistent à prouver que la tulipe emprunte aux éléments ses couleurs; peut-être nous saurait-on gré d'établir que rien n'est impossible à l'horticulteur qui met à contribution, par sa patience et son génie, le feu du soleil, la candeur de l'eau, les sucs de la terre et les souffles de l'air. Mais ce n'est pas un traité de la tulipe en général, c'est l'histoire d'une tulipe en particulier, que nous avons résolu d'écrire; nous nous y renfermerons, quelque attrayants que soient les appâts du sujet juxtaposé au nôtre.

Boxtel, encore une fois vaincu par la supériorité de son ennemi, se dégoûta de la culture et, à moitié fou, se voua tout entier à l'observation.

La maison de son rival était à claire-voie. Jardin ouvert au soleil, cabinets vitrés pénétrables à la vue, casiers, armoires, boîtes et étiquettes dans lesquels le télescope plongeait facilement; Boxtel laissa pourrir les oignons sur les couches, sécher les coques dans leurs cases, mourir les tulipes sur les plates-bandes, et désormais usant sa vie avec sa vue, il ne s'occupa que de ce qui se passait chez van Baërle; il respira par la tige de ses tulipes, se désaltéra par l'eau qu'on leur jetait, et se rassasia de la terre molle et fine que saupoudrait le voisin sur ses oignons chéris.

Mais le plus curieux du travail ne s'opérait pas dans le jardin.

Sonnait une heure, une heure de la nuit, van Baërle montait à son laboratoire, dans le cabinet vitré où le télescope de Boxtel pénétrait si bien, et là, dès que les lumières du savant, succédant aux rayons du jour, avaient illuminé murs et fenêtres, Boxtel voyait fonctionner le génie inventif de son rival.

Il le regardait triant ses graines, les arrosant de substances destinées à les modifier ou à les colorer. Il devinait, lorsque chauffant certaines de ces graines, puis les humectant, puis les combinant avec d'autres par une sorte de greffe, opération minutieuse et merveilleusement adroite, il enfermait dans les ténèbres celles qui devaient donner la couleur noire, exposait au soleil ou à la lampe celles qui devaient donner la couleur rouge, mirait dans un éternel reflet d'eau celles qui devaient fournir le blanc, candide représentation hermétique de l'élément humide.

Cette magie innocente, fruit de la rêverie enfantine et du génie viril tout ensemble, ce travail patient, éternel, dont Boxtel se reconnaissait incapable, c'était de verser dans le télescope de l'envieux toute sa vie, toute sa pensée, tout son espoir.

Chose étrange! tant d'intérêt et l'amour-propre de l'art n'avaient pas éteint chez Isaac la féroce envie, la soif de la vengeance. Quelquefois, en tenant van Baërle dans son télescope, il se faisait l'illusion qu'il l'ajustait avec un mousquet infaillible, et il cherchait du doigt la détente pour lâcher le coup qui devait le tuer; mais il est temps que nous rattachions à cette époque des travaux de l'un et de l'espionnage de l'autre la visite que Corneille de Witt, ruward de Pulten, venait faire à sa ville natale.

VII

L'HOMME HEUREUX FAIT CONNAISSANCE AVEC LE MALHEUR

Corneille, après avoir fait les affaires de sa famille, arriva chez son filleul, Cornélius van Baërle, au mois de janvier 1672.

La nuit tombait.

Corneille, quoique assez peu horticulteur, quoique assez peu artiste, Corneille visita toute la maison, depuis l'atelier jusqu'aux serres, depuis les tableaux jusqu'aux tulipes. Il remerciait son neveu de l'avoir mis sur le pont du vaisseau-amiral les Sept-Provinces pendant la bataille de Southwood-Bay, et d'avoir donné son nom à une magnifique tulipe, et tout cela avec la complaisance et l'affabilité d'un père pour son fils, et tandis qu'il inspectait ainsi les trésors de van Baërle, la foule stationnait avec curiosité, avec respect même, devant la porte de l'homme heureux.

Tout ce bruit éveilla l'attention de Boxtel, qui goûtait près de son feu.

Il s'informa de ce que c'était, l'apprit et grimpa à son laboratoire.

Et là, malgré le froid, il s'installa, le télescope à l'œil.

Ce télescope ne lui était plus d'une grande utilité depuis l'automne de 1671. Les tulipes, frileuses comme de vraies filles de l'Orient, ne se cultivent point dans la terre en hiver. Elles ont besoin de l'intérieur de la maison, du lit douillet des tiroirs et des douces caresses du poêle. Aussi, tout l'hiver, Cornélius le passait-il dans son laboratoire, au milieu de ses livres et de ses tableaux. Rarement allait-il dans la chambre aux oignons, si ce n'était pour y faire entrer quelques rayons de soleil, qu'il surprenait au ciel, et qu'il forçait, en ouvrant une trappe vitrée, de tomber bon gré mal gré chez lui.

Le soir dont nous parlons, après que Corneille et Cornélius eurent visité ensemble les appartements, suivis de quelques domestiques:

—Mon fils, dit Corneille bas à van Baërle, éloignez vos gens et tâchez que nous demeurions quelques moments seuls.

Cornélius s'inclina en signe d'obéissance.

Puis tout haut:

—Monsieur, dit Cornélius, vous plaît-il de visiter maintenant mon séchoir de tulipes?

Le séchoir, ce Pandémonium de la tuliperie, ce tabernacle, ce sanctum sanctorum était, comme Delphes jadis, interdit aux profanes.

Jamais valet n'y avait mis un pied audacieux, comme eût dit le grand Racine, qui florissait à cette époque. Cornélius n'y laissait pénétrer que le balai inoffensif d'une vieille servante frisonne, sa nourrice, laquelle, depuis que Cornélius s'était voué au culte des tulipes, n'osait plus mettre d'oignons dans les ragoûts, de peur d'éplucher et d'assaisonner le cœur de son nourrisson.

Aussi, à ce seul mot séchoir, les valets qui portaient les flambeaux s'écartèrent-ils respectueusement. Cornélius prit les bougies de la main du premier et précéda son parrain dans la chambre.

Ajoutons à ce que nous venons de dire que le séchoir était ce même cabinet vitré sur lequel Boxtel braquait incessamment son télescope.

L'envieux était plus que jamais à son poste.

Il vit d'abord s'éclairer les murs et les vitrages.

Puis deux ombres apparurent.

L'une d'elles, grande, majestueuse, sévère, s'assit près de la table où Cornélius avait déposé le flambeau.

Dans cette ombre, Boxtel reconnut le pâle visage de Corneille de Witt, dont les longs cheveux noirs séparés au front tombaient sur ses épaules.

Le ruward de Pulten, après avoir dit à Cornélius quelques paroles dont l'envieux ne put comprendre le sens au mouvement de ses lèvres, tira de sa poitrine et lui tendit un paquet blanc soigneusement cacheté, paquet que Boxtel, à la façon dont Cornélius le prit et le déposa dans une armoire, supposa être des papiers de la plus grande importance.

Il avait d'abord pensé que ce paquet précieux renfermait quelques caïeux nouvellement venus du Bengale ou de Ceylan; mais il avait réfléchi bien vite que Corneille cultivait peu les tulipes et ne s'occupait guère que de l'homme, mauvaise plante bien moins agréable à voir et surtout bien plus difficile à faire fleurir.

Il en revint donc à cette idée que ce paquet contenait purement et simplement des papiers et que ces papiers renfermaient de la politique.

Mais pourquoi des papiers renfermant de la politique à Cornélius, qui non seulement était, mais se vantait d'être entièrement étranger à cette science, bien autrement obscure, à son avis, que la chimie et même que l'alchimie?

C'était un dépôt sans doute que Corneille, déjà menacé par l'impopularité dont commençaient à l'honorer ses compatriotes, remettait à son filleul van Baërle, et la chose était d'autant plus adroite de la part du ruward, que certes ce n'était pas chez Cornélius, étranger à toute intrigue, que l'on irait poursuivre ce dépôt.

D'ailleurs, si le paquet eût contenu des caïeux, Boxtel connaissait son voisin; Cornélius n'y eût pas tenu, et il eût à l'instant même apprécié, en l'étudiant en amateur, la valeur des présents qu'il recevait.

Tout au contraire, Cornélius avait respectueusement reçu le dépôt des mains du ruward, et l'avait, respectueusement toujours, mis dans un tiroir, le poussant au fond, d'abord sans doute pour qu'il ne fût point vu, ensuite pour qu'il ne prît pas une trop grande partie de la place réservée à ses oignons.

Le paquet dans le tiroir, Corneille de Witt se leva, serra les mains de son filleul et s'achemina vers la porte.

Cornélius saisit vivement le flambeau et s'élança pour passer le premier et l'éclairer convenablement.

Alors la lumière s'éteignit insensiblement dans le cabinet vitré pour aller reparaître dans l'escalier, puis sous le vestibule et enfin dans la rue, encore encombrée de gens qui voulaient voir le ruward remonter en carrosse.

L'envieux ne s'était pas trompé dans ses suppositions. Le dépôt remis par le ruward à son filleul et soigneusement serré par celui-ci, c'était la correspondance de Jean avec M. de Louvois.

Seulement ce dépôt était confié, comme l'avait dit Corneille à son frère, sans que Corneille le moins du monde en eût laissé soupçonner l'importance politique à son filleul.

La seule recommandation qu'il lui eût faite était de ne rendre ce dépôt qu'à lui, sur un mot de lui, quelle que fût la personne qui vînt le réclamer.

Et Cornélius, comme nous l'avons vu, avait enfermé le dépôt dans l'armoire aux caïeux rares.

Puis, le ruward parti, le bruit et les feux éteints, notre homme n'avait plus songé à ce paquet, auquel au contraire songeait fort Boxtel, qui, pareil au pilote habile, voyait dans ce paquet le nuage lointain et imperceptible qui grandira en marchant, et qui renferme l'orage.

Et maintenant, voilà donc tous les jalons de notre histoire plantés dans cette grasse terre qui s'étend de Dordrecht à la Haye. Les suivra qui voudra, dans l'avenir des chapitres suivants; quant à nous, nous avons tenu notre parole, en prouvant que jamais ni Corneille ni Jean de Witt n'avaient eu si féroces ennemis dans toute la Hollande que celui que possédait van Baërle dans son voisin mynheer Isaac Boxtel.

Toutefois, florissant dans son ignorance, le tulipier avait fait son chemin vers le but proposé par la société de Harlem: il avait passé de la tulipe bistre à la tulipe café brûlé; et revenant à lui, ce même jour où se passait à la Haye le grand événement que nous avons raconté, nous allons le retrouver vers une heure de l'après-midi, enlevant de sa plate-bande les oignons, infructueux encore, d'une semence de tulipes café brûlé, tulipes dont la floraison avortée jusque-là était fixée au printemps de l'année 1673, et qui ne pouvaient manquer de donner la grande tulipe noire demandée par la société de Harlem.

Le 20 août 1672, à une heure de l'après-midi, Cornélius était donc dans son séchoir, les pieds sur la barre de sa table, les coudes sur le tapis, considérant avec délices trois caïeux qu'il venait de détacher de son oignon: caïeux purs, parfaits, intacts, principes inappréciables d'un des plus merveilleux produits de la science et de la nature, unis dans cette combinaison dont la réussite devait illustrer à jamais le nom de Cornélius van Baërle.

—Je trouverai la grande tulipe noire, disait à part lui Cornélius, tout en détachant ses caïeux. Je toucherai les cent mille florins du prix proposé. Je les distribuerai aux pauvres de Dordrecht; de cette façon, la haine que tout riche inspire dans les guerres civiles s'apaisera, et je pourrai, sans rien craindre des républicains ou des orangistes, continuer de tenir mes plates-bandes en somptueux état. Je ne craindrai pas non plus qu'un jour d'émeute, les boutiquiers de Dordrecht et les mariniers du port viennent arracher mes oignons pour nourrir leurs familles, comme ils m'en menacent tout bas parfois, quand il leur revient que j'ai acheté un oignon deux ou trois cents florins. C'est résolu, je donnerai donc aux pauvres les cent mille florins du prix de Harlem. Quoique...

Et à ce quoique, Cornélius van Baërle fit une pause et soupira.

—Quoique, continua-t-il, c'eût été une bien douce dépense que celle de ces cent mille florins appliqués à l'agrandissement de mon parterre ou même à un voyage dans l'Orient, patrie des belles fleurs. Mais hélas! il ne faut plus penser à tout cela; mousquets, drapeaux, tambours et proclamations, voilà ce qui domine la situation en ce moment.

Van Baërle leva les yeux au ciel et poussa un soupir.

Puis, ramenant son regard vers ses oignons, qui dans son esprit passaient bien avant ces mousquets, ces tambours, ces drapeaux et ces proclamations, toutes choses propres seulement à troubler l'esprit d'un honnête homme:

—Voilà cependant de bien jolis caïeux, dit-il; comme ils sont lisses, comme ils sont bien faits, comme ils ont cet air mélancolique qui promet le noir d'ébène à ma tulipe! Sur leur peau les veines de circulation ne paraissent même pas à l'œil nu. Oh! certes, pas une tache ne gâtera la robe de deuil de la fleur qui me devra le jour... Comment nommera-t-on cette fille de mes veilles, de mon travail, de ma pensée? Tulipa nigra Barlænsis.

«Oui, Barlænsis; beau nom. Toute l'Europe tulipière, c'est-à-dire toute l'Europe intelligente tressaillira quand ce bruit courra sur le vent aux quatre points cardinaux du globe: la grande tulipe noire est trouvée!—Son nom? demanderont les amateurs.—Tulipa nigra Barlænsis.—Pourquoi Barlænsis?—À cause de son inventeur van Baërle, répondra-t-on.—Ce van Baërle, qui est-ce?—C'est celui qui déjà avait trouvé cinq espèces nouvelles: la Jeanne, la Jean de Witt, la Corneille, etc. Eh bien, voilà mon ambition à moi. Elle ne coûtera de larmes à personne. Et l'on parlera encore de la Tulipa nigra Barlænsis, quand peut-être mon parrain, ce sublime politique, ne sera plus connu que par la tulipe à laquelle j'ai donné son nom.

«Les charmants caïeux!...

«Quand ma tulipe aura fleuri, continua Cornélius, je veux, si la tranquillité est revenue en Hollande, donner seulement aux pauvres cinquante mille florins; au bout du compte, c'est déjà beaucoup pour un homme qui ne doit absolument rien. Puis, avec les cinquante mille autres florins, je ferai des expériences. Avec ces cinquante mille florins, je veux arriver à parfumer la tulipe. Oh! si j'arrivais à donner à la tulipe l'odeur de la rose ou de l'œillet, ou même une odeur complètement nouvelle, ce qui vaudrait encore mieux; si je rendais à cette reine des fleurs ce parfum naturel générique qu'elle a perdu en passant de son trône d'Orient sur son trône européen, celui qu'elle doit avoir dans la presqu'île de l'Inde, à Goa, à Bombay, à Madras, et surtout dans cette île qui autrefois, à ce qu'on assure, fut le paradis terrestre et qu'on appelle Ceylan, ah! quelle gloire! J'aimerais mieux, je le dis, j'aimerais mieux alors être Cornélius van Baërle que d'être Alexandre, César ou Maximilien.

«Les admirables caïeux!...»

Et Cornélius se délectait dans sa contemplation, et Cornélius s'absorbait dans les plus doux rêves.

Soudain la sonnette de son cabinet fut plus vivement ébranlée que d'habitude.

Cornélius tressaillit, étendit la main sur ses caïeux et se retourna.

—Qui va là? demanda-t-il.

—Monsieur, répondit le serviteur, c'est un messager de la Haye.

—Un messager de la Haye... Que veut-il?

—Monsieur, c'est Craeke.

—Craeke, le valet de confiance de M. Jean de Witt? Bon! Qu'il attende.

—Je ne puis attendre, dit une voix dans le corridor.

Et en même temps, forçant la consigne, Craeke, se précipita dans le séchoir. Cette apparition presque violente était une telle infraction aux habitudes établies dans la maison de Cornélius van Baërle, que celui-ci, en apercevant Craeke qui se précipitait dans le séchoir, fit de la main qui couvrait les caïeux un mouvement presque convulsif, lequel envoya deux des précieux oignons rouler, l'un sous une table voisine de la grande table, l'autre dans la cheminée.

—Au diable! dit Cornélius, se précipitant à la poursuite de ses caïeux, qu'y a-t-il donc, Craeke?

—Il y a, monsieur, dit Craeke, déposant le papier sur la grande table où était resté gisant le troisième oignon; il y a que vous êtes invité à lire ce papier sans perdre un seul instant.

Et Craeke, qui avait cru remarquer dans les rues de Dordrecht les symptômes d'un tumulte pareil à celui qu'il venait de laisser à la Haye, s'enfuit sans tourner la tête.

—C'est bon! c'est bon! mon cher Craeke, dit Cornélius étendant le bras sous la table pour y poursuivre l'oignon précieux; on le lira, ton papier.

Puis, ramassant le caïeu, qu'il mit dans le creux de sa main pour l'examiner:

—Bon! dit-il; en voilà déjà un intact. Diable de Craeke, va! entrer ainsi dans mon séchoir! Voyons à l'autre maintenant.

Et sans lâcher l'oignon fugitif, van Baërle s'avança vers la cheminée, et à genoux, du bout du doigt, se mit à palper les cendres qui heureusement étaient froides.

Au bout d'un instant, il sentit le second caïeu.

—Bon, dit-il, le voici.

Et le regardant avec une attention presque paternelle:—Intact comme le premier, dit-il.

Au même instant, et comme Cornélius, encore à genoux, examinait le second caïeu, la porte du séchoir fut secouée si rudement et s'ouvrit de telle façon à la suite de cette secousse, que Cornélius sentit monter à ses joues, à ses oreilles, la flamme de cette mauvaise conseillère que l'on nomme la colère.

—Qu'est-ce encore? demanda-t-il. Ah çà! devient-on fou céans?

—Monsieur! monsieur! s'écria un domestique se précipitant dans le séchoir avec le visage plus pâle et la mine plus effarée que ne les avait Craeke.

—Eh bien? demanda Cornélius, présageant un malheur à cette double infraction de toutes les règles.

—Ah! monsieur, fuyez, fuyez vite! cria le domestique.

—Fuir, et pourquoi?

—Monsieur, la maison est pleine de gardes des États.

—Que demandent-ils?

—Ils vous cherchent.

—Pour quoi faire?

—Pour vous arrêter.

—Pour m'arrêter, moi?

—Oui, monsieur, et ils sont précédés d'un magistrat.

—Que veut dire cela? demanda van Baërle en serrant ses deux caïeux dans sa main et en plongeant son regard effaré dans l'escalier.

—Ils montent, ils montent! cria le serviteur.

—Oh! mon cher enfant, mon digne maître, cria la nourrice en faisant à son tour son entrée dans le séchoir. Prenez votre or, vos bijoux, et fuyez, fuyez!

—Mais par où veux-tu que je fuie, nourrice? demanda van Baërle.

—Sautez par la fenêtre.

—Vingt-cinq pieds.

—Vous tomberez sur six pieds de terre grasse.

—Oui, mais je tomberai sur mes tulipes.

—N'importe, sautez.

Cornélius prit le troisième caïeu, s'approcha de la fenêtre, l'ouvrit, mais à l'aspect du dégât qu'il allait causer dans ses plates-bandes bien plus encore qu'à la vue de la distance qu'il lui fallait franchir:

—Jamais, dit-il.

Et il fit un pas en arrière.

En ce moment, on voyait poindre à travers les barreaux de la rampe les hallebardes des soldats. La nourrice leva les bras au ciel.

Quant à Cornélius van Baërle, il faut le dire à la louange, non pas de l'homme, mais du tulipier, sa seule préoccupation fut pour ses inestimables caïeux.

Il chercha des yeux un papier où les envelopper, aperçut la feuille de la Bible déposée par Craeke sur le séchoir, la prit sans se rappeler, tant son trouble était grand, d'où venait cette feuille, y enveloppa ses trois caïeux, les cacha dans sa poitrine et attendit.

Les soldats, précédés du magistrat, entrèrent au même instant.

—Êtes-vous le docteur Cornélius van Baërle? demanda le magistrat, quoiqu'il connût parfaitement le jeune homme; mais en cela, il se conformait aux règles de la justice, ce qui donnait, comme on le voit, une grande gravité à l'interrogation.

—Je le suis, maître van Spennen, répondit Cornélius en saluant gracieusement son juge, et vous le savez bien.

—Alors! livrez-nous les papiers séditieux que vous cachez chez vous.

—Les papiers séditieux? s'écria Cornélius tout abasourdi de l'apostrophe.

—Oh! ne faites pas l'étonné.

—Je vous jure, maître van Spennen, reprit Cornélius, que j'ignore complètement ce que vous voulez dire.

—Alors, je vais vous mettre sur la voie, docteur, dit le juge; livrez-nous les papiers que le traître Corneille de Witt a déposés chez vous au mois de janvier dernier.

Un éclair passa dans l'esprit de Cornélius.

—Oh! oh! dit van Spennen, voilà que vous commencez à vous rappeler, n'est-ce pas?

—Sans doute; mais vous parliez de papiers séditieux, et je n'ai aucun papier de ce genre.

—Ah! vous niez?

—Certainement.

Le magistrat se retourna pour embrasser d'un coup d'œil tout le cabinet.

—Quelle est la pièce de votre maison qu'on nomme le séchoir? demanda-t-il.

—C'est justement celle où nous sommes, maître van Spennen.

Le magistrat jeta un coup d'œil sur une petite note placée au premier rang de ses papiers.

—C'est bien, dit-il comme un homme qui est fixé.

Puis se retournant vers Cornélius.

—Voulez-vous me remettre ces papiers? dit-il.

—Mais je ne puis, maître van Spennen. Ces papiers ne sont point à moi: ils m'ont été remis à titre de dépôt, et un dépôt est sacré.

—Docteur Cornélius, dit le juge, au nom des États, je vous ordonne d'ouvrir ce tiroir et de me remettre les papiers qui y sont renfermés.

Et du doigt le magistrat indiquait juste le troisième tiroir d'un bahut placé près de la cheminée.

C'était dans ce troisième tiroir, en effet, qu'étaient les papiers remis par le ruward de Pulten à son filleul, preuve que la police avait été parfaitement renseignée.

—Ah! vous ne voulez pas? dit van Spennen voyant que Cornélius restait immobile de stupéfaction. Je vais donc l'ouvrir moi-même.

Et ouvrant le tiroir dans toute sa longueur, le magistrat mit d'abord à découvert une vingtaine d'oignons, rangés et étiquetés avec soin, puis le paquet de papiers demeurés dans le même état exactement où il avait été remis à son filleul par le malheureux Corneille de Witt.

Le magistrat rompit les cires, déchira l'enveloppe, jeta un regard avide sur les premiers feuillets qui s'offrirent à ses regards, et s'écria d'une voix terrible:

—Ah! la justice n'avait donc pas reçu un faux avis!

—Comment! dit Cornélius, qu'est-ce donc?

—Ah! ne faites pas davantage l'ignorant, M. van Baërle, répondit le magistrat, et suivez-nous.

—Comment! que je vous suive? s'écria le docteur.

—Oui, car au nom des États, je vous arrête.

On n'arrêtait pas encore au nom de Guillaume d'Orange.

Il n'y avait pas assez longtemps qu'il était stathouder pour cela.

—M'arrêter! s'écria Cornélius; mais qu'ai-je donc fait?

—Cela ne me regarde point, docteur, vous vous en expliquerez avec vos juges.

—Où cela?

—À la Haye.

Cornélius, stupéfait, embrassa sa nourrice, qui perdait connaissance, donna la main à ses serviteurs, qui fondaient en larmes, et suivit le magistrat qui l'enferma dans une chaise comme un prisonnier d'État, et le fit conduire au grand galop à la Haye.

VIII

UNE INVASION

Ce qui venait d'arriver était, comme on le devine, l'œuvre diabolique de mynheer Isaac Boxtel.

On se rappelle qu'à l'aide de son télescope, il n'avait pas perdu un seul détail de cette entrevue de Corneille de Witt avec son filleul.

On se rappelle qu'il n'avait rien entendu, mais qu'il avait tout vu.

On se rappelle qu'il avait deviné l'importance des papiers confiés par le ruward de Pulten à son filleul, en voyant celui-ci serrer soigneusement le paquet à lui remis dans le tiroir où il serrait les oignons les plus précieux.

Il en résulte que lorsque Boxtel, qui suivait la politique avec beaucoup plus d'attention que son voisin Cornélius, sut que Corneille de Witt était arrêté comme coupable de haute trahison envers les États, il songea à part lui qu'il n'aurait sans doute qu'un mot à dire pour faire arrêter le filleul en même temps que le parrain.

Cependant, si heureux que fût le cœur de Boxtel, il frissonna d'abord à cette idée de dénoncer un homme que cette dénonciation pouvait conduire à l'échafaud.

Mais le terrible des mauvaises idées, c'est que peu à peu les mauvais esprits se familiarisent avec elles.

D'ailleurs, mynheer Isaac Boxtel s'encourageait avec ce sophisme:

«Corneille de Witt est un mauvais citoyen, puisqu'il est accusé de haute trahison et arrêté.

«Je suis, moi, un bon citoyen, puisque je ne suis accusé de rien au monde et que je suis libre comme l'air.

«Or, si Corneille de Witt est un mauvais citoyen, ce qui est chose certaine, puisqu'il est accusé de haute trahison et arrêté, son complice, Cornélius van Baërle est un non moins mauvais citoyen que lui.

«Donc, comme moi je suis un bon citoyen, et qu'il est du devoir des bons citoyens de dénoncer les mauvais citoyens, il est de mon devoir à moi, Isaac Boxtel, de dénoncer Cornélius van Baërle.»

Mais ce raisonnement n'eût peut-être pas, si spécieux qu'il fût, pris un empire complet sur Boxtel, et peut-être l'envieux n'eût-il pas cédé au simple désir de vengeance qui lui mordait le cœur, si à l'unisson du démon de l'envie n'eût surgi le démon de la cupidité.

Boxtel n'ignorait pas le point où van Baërle était arrivé de sa recherche sur la grande tulipe noire.

Si modeste que fût le Dr. Cornélius, il n'avait pu cacher à ses plus intimes qu'il avait la presque certitude de gagner en l'an de grâce 1673 le prix de cent mille florins proposé par la société d'horticulture de Harlem.

Or cette presque certitude de Cornélius van Baërle, c'était la fièvre qui rongeait Isaac Boxtel.

Si Cornélius était arrêté, cela occasionnerait certainement un grand trouble dans la maison. La nuit qui suivrait l'arrestation, personne ne songerait à veiller sur les tulipes du jardin.

Or, cette nuit-là, Boxtel enjamberait la muraille, et comme il savait où était l'oignon qui devait donner la grande tulipe noire, il enlèverait cet oignon; au lieu de fleurir chez Cornélius, la tulipe noire fleurirait chez lui, et ce serait lui qui aurait le prix de cent mille florins, au lieu que ce fût Cornélius, sans compter cet honneur suprême d'appeler la fleur nouvelle tulipa nigra Boxtellensis, résultat qui satisfaisait non seulement sa vengeance, mais sa cupidité.

Éveillé, il ne pensait qu'à la grande tulipe noire; endormi, il ne rêvait que d'elle.

Enfin, le 19 août, vers deux heures de l'après-midi, la tentation fut si forte que mynheer Isaac ne sut point y résister plus longtemps.

En conséquence, il dressa une dénonciation anonyme, laquelle remplaçait l'authenticité par la précision, et jeta cette dénonciation à la poste.

Jamais papier vénéneux glissé dans les gueules de bronze de Venise ne produisit un plus prompt et un plus terrible effet.

Le même soir, le principal magistrat reçut la dépêche; à l'instant même il convoqua ses collègues pour le lendemain matin. Le lendemain matin ils s'étaient réunis, avaient décidé l'arrestation et avaient remis l'ordre, afin qu'il fût exécuté, à maître van Spennen, qui s'était acquitté, comme nous avons vu, de ce devoir en digne Hollandais, et avait arrêté Cornélius van Baërle juste au moment où les orangistes de la Haye faisaient rôtir les morceaux des cadavres de Corneille et de Jean de Witt.

Mais, soit honte, soit faiblesse dans le crime, Isaac Boxtel n'avait pas eu le courage de braquer ce jour-là son télescope, ni sur le jardin, ni sur l'atelier, ni sur le séchoir.

Il savait trop bien ce qui allait se passer dans la maison du pauvre docteur Cornélius pour avoir besoin d'y regarder. Il ne se leva même point lorsque son unique domestique, qui enviait le sort des domestiques de Cornélius, non moins amèrement que Boxtel enviait le sort du maître, entra dans sa chambre. Boxtel lui dit:

—Je ne me lèverai pas aujourd'hui; je suis malade.

Vers neuf heures, il entendit un grand bruit dans la rue et frissonna à ce bruit; en ce moment, il était plus pâle qu'un véritable malade, plus tremblant qu'un véritable fiévreux. Son valet entra; Boxtel se cacha dans sa couverture.

—Ah! monsieur, s'écria le valet, non sans se douter qu'il allait, tout en déplorant le malheur arrivé à van Baërle, annoncer une bonne nouvelle à son maître; ah! monsieur, vous ne savez pas ce qui se passe en ce moment?

—Comment veux-tu que je le sache? répondit Boxtel d'une voix presque inintelligible.

—Eh bien! dans ce moment, M. Boxtel, on arrête votre voisin Cornélius van Baërle, comme coupable de haute trahison.

—Bah! murmura Boxtel d'une voix faiblissante, pas possible!

—Dame! c'est ce qu'on dit, du moins; d'ailleurs, je viens de voir entrer chez lui le juge van Spennen et les archers.

—Ah! si tu as vu, dit Boxtel, c'est autre chose.

—Dans tous les cas, je vais m'informer de nouveau, dit le valet, et soyez tranquille, monsieur, je vous tiendrai au courant.

Boxtel se contenta d'encourager d'un signe le zèle de son valet. Celui-ci sortit et rentra un quart d'heure après.

—Oh! monsieur, tout ce que je vous ai raconté, dit-il, c'était la vérité pure.

—Comment cela?

—M. van Baërle est arrêté, on l'a mis dans une voiture et on vient de l'expédier à la Haye.

—À la Haye!

—Oui, où, si ce qu'on dit est vrai, il ne fera pas bon pour lui.

—Et que dit-on? demanda Boxtel.

—Dame! monsieur, on dit, mais cela n'est pas bien sûr, on dit que les bourgeois doivent être à cette heure en train d'assassiner M. Corneille et M. Jean de Witt.

—Oh! murmura ou plutôt râla Boxtel en fermant les yeux pour ne pas voir la terrible image qui s'offrait sans doute à son regard.

—Diable! fit le valet en sortant, il faut que mynheer Isaac Boxtel soit bien malade pour n'avoir pas sauté en bas du lit à une pareille nouvelle.

En effet Isaac Boxtel était bien malade, malade comme un homme qui vient d'assassiner un autre homme. Mais il avait assassiné cet homme dans un double but; le premier était accompli; restait à accomplir le second. La nuit vint. C'était la nuit qu'attendait Boxtel.

La nuit venue, il se leva.

Puis il monta dans son sycomore.

Il avait bien calculé: personne ne songeait à garder le jardin; maison et domestiques étaient sens dessus dessous.

Il entendit successivement sonner dix heures, onze heures, minuit.

À minuit, le cœur bondissant, les mains tremblantes, le visage livide, il descendit de son arbre, prit une échelle, l'appliqua contre le mur, monta jusqu'à l'avant-dernier échelon et écouta.

Tout était tranquille. Pas un bruit ne troublait le silence de la nuit.

Une seule lumière veillait dans toute la maison.

C'était celle de la nourrice.

Ce silence et cette obscurité enhardirent Boxtel.

Il enjamba le mur, s'arrêta un instant sur le faîte; puis, bien certain qu'il n'avait rien à craindre, il passa l'échelle de son jardin dans celui de Cornélius et descendit.

Puis, comme il savait à une ligne près l'endroit où étaient enterrés les caïeux de la future tulipe noire, il courut dans leur direction, suivant néanmoins les allées pour n'être pas trahi par la trace de ses pas, et, arrivé à l'endroit précis, avec une joie de tigre, il plongea ses mains dans la terre molle.

Il ne trouva rien et crut s'être trompé.

Cependant la sueur perlait instinctivement sur son front.

Il fouilla à côté: rien.

Il fouilla à droite, il fouilla à gauche: rien.

Il fouilla devant et derrière: rien.

Il faillit devenir fou, car il s'aperçut enfin que, dans la matinée même, la terre avait été remuée.

En effet, pendant que Boxtel était dans son lit, Cornélius était descendu dans son jardin, avait déterré l'oignon, et comme nous l'avons vu, l'avait divisé en trois caïeux.

Boxtel ne pouvait se décider à quitter la place. Il avait retourné avec ses mains plus de dix pieds carrés.

Enfin il ne lui resta plus de doute sur son malheur.

Ivre de colère, il regagna son échelle, enjamba le mur, ramena l'échelle de chez Cornélius chez lui, la jeta dans son jardin et sauta après elle.

Tout à coup il lui vint un dernier espoir.

C'est que les caïeux étaient dans le séchoir.

Il ne s'agissait que de pénétrer dans le séchoir comme il avait pénétré dans le jardin.

Là il les trouverait.

Au reste, ce n'était guère plus difficile.

Les vitrages du séchoir se soulevaient comme ceux d'une serre.

Cornélius van Baërle les avait ouverts le matin même et personne n'avait songé à les fermer.

Le tout était de se procurer une échelle assez longue, une échelle de vingt pieds au lieu de douze.

Boxtel avait remarqué dans la rue qu'il habitait une maison en réparation; le long de cette maison une échelle gigantesque était dressée.

Cette échelle était bien l'affaire de Boxtel, si les ouvriers ne l'avaient pas emportée.

Il courut à la maison, l'échelle y était.

Boxtel prit l'échelle et l'apporta à grand'peine dans son jardin; avec plus de peine encore, il la dressa contre la muraille de la maison de Cornélius.

L'échelle atteignait juste au vasistas.

Boxtel mit une lanterne sourde tout allumée dans sa poche, monta à l'échelle et pénétra dans le séchoir.

Arrivé dans ce tabernacle, il s'arrêta, s'appuyant contre la table; les jambes lui manquaient, son cœur battait à l'étouffer.

Là, c'était bien pis que dans le jardin: on dirait que le grand air ôte à la propriété ce qu'elle a de respectable; tel qui saute par-dessus une haie ou qui escalade un mur, s'arrête à la porte ou à la fenêtre d'une chambre.

Dans le jardin, Boxtel n'était qu'un maraudeur; dans la chambre, Boxtel était un voleur.

Cependant, il reprit courage: il n'était pas venu jusque-là pour rentrer chez lui les mains nettes.

Mais il eut beau chercher, ouvrir et fermer tous les tiroirs, et même le tiroir privilégié où était le dépôt qui venait d'être si fatal à Cornélius; il trouva étiquetées comme dans un jardin des plantes, la Joannis, la de Witt, la tulipe bistre, la tulipe café brûlé; mais de la tulipe noire ou plutôt des caïeux où elle était encore endormie et cachée dans les limbes de la floraison, il n'y en avait pas de traces.

Et cependant, sur le registre des graines et des caïeux tenu en partie double par van Baërle avec plus de soin et d'exactitude que le registre commercial des premières maisons d'Amsterdam, Boxtel lut ces lignes:

«Aujourd'hui 20 août 1672, j'ai déterré l'oignon de la grande tulipe noire que j'ai séparé en trois caïeux parfaits.»

—Ces caïeux! ces caïeux! hurla Boxtel en ravageant tout dans le séchoir, où les a-t-il pu cacher?

Puis tout à coup se frappant le front à s'aplatir le cerveau.

—Oh! misérable que je suis! s'écria-t-il; ah! trois fois perdu Boxtel, est-ce qu'on se sépare de ses caïeux? Est-ce qu'on les abandonne à Dordrecht quand on part pour la Haye? Est-ce que l'on peut vivre sans ses caïeux, quand ces caïeux sont ceux de la grande tulipe noire? Il aura eu le temps de les prendre, l'infâme! il les a sur lui, il les a emportés à la Haye!

C'était un éclair qui montrait à Boxtel l'abîme d'un crime inutile.

Boxtel tomba foudroyé sur cette même table, à cette même place où quelques heures avant l'infortuné Baërle avait admiré si longuement et délicieusement les caïeux de la tulipe noire.

—Eh bien! après tout, dit l'envieux en relevant sa tête livide, s'il les a, il ne peut les garder que tant qu'il sera vivant, et...

Le reste de sa hideuse pensée s'absorba dans un affreux sourire.

—Les caïeux sont à la Haye, dit-il; ce n'est donc plus à Dordrecht que je puis vivre. À la Haye pour les caïeux! à la Haye!

Et Boxtel, sans faire attention aux richesses immenses qu'il abandonnait, tant il était préoccupé d'une autre richesse inestimable, Boxtel sortit par son vasistas, se laissa glisser le long de l'échelle, reporta l'instrument de vol où il l'avait pris, et, pareil à un animal de proie, rentra rugissant dans sa maison.

IX

LA CHAMBRE DE FAMILLE

Il était minuit environ quand le pauvre van Baërle fut écroué à la prison du Buitenhof.

Ce qu'avait prévu Rosa était arrivé. En trouvant la chambre de Corneille vide, la colère du peuple avait été grande, et si le père Gryphus s'était trouvé là sous la main de ces furieux, il eût certainement payé pour son prisonnier.

Mais cette colère avait trouvé à s'assouvir largement sur les deux frères, qui avaient été rejoints par les assassins, grâce à la précaution qui avait été prise par Guillaume, l'homme aux précautions, de fermer les portes de la ville.

Il était donc arrivé un moment où la prison s'était vidée et où le silence avait succédé à l'effroyable tonnerre de hurlements qui roulait par les escaliers.

Rosa avait profité de ce moment, était sortie de sa cachette et en avait fait sortir son père.

La prison était complètement déserte; à quoi bon rester dans la prison quand on égorgeait au Tol-Hek?

Gryphus sortit tout tremblant derrière la courageuse Rosa. Ils allèrent fermer tant bien que mal la grande porte, nous disons tant bien que mal, car elle était à moitié brisée. On voyait que le torrent d'une puissante colère était passé par là.

Vers quatre heures, on entendit le bruit qui revenait, mais ce bruit n'avait rien d'inquiétant pour Gryphus et pour sa fille. Ce bruit, c'était celui des cadavres que l'on traînait et que l'on revenait pendre à la place accoutumée des exécutions.

Rosa, cette fois encore, se cacha, mais c'était pour ne pas voir l'horrible spectacle.

À minuit, on frappa à la porte du Buitenhof, ou plutôt à la barricade qui la remplaçait.

C'était Cornélius van Baërle que l'on amenait.

Quand le geôlier Gryphus reçut le nouvel hôte et qu'il eut vu sur la lettre d'écrou la qualité du prisonnier:

—Filleul de Corneille de Witt, murmura-t-il avec son sourire de geôlier; ah, jeune homme, nous avons justement ici la chambre de famille; nous allons vous la donner.

Et enchanté de la plaisanterie qu'il venait de faire, le farouche orangiste prit son falot et les clefs pour conduire Cornélius dans la cellule qu'avait le matin même quittée Corneille de Witt pour l'exil tel que l'entendent, en temps de révolution, ces grands moralistes qui disent comme un axiome de haute politique:

—Il n'y a que les morts qui ne reviennent pas. Gryphus se prépara donc à conduire le filleul dans la chambre du parrain. Sur la route qu'il fallait parcourir pour arriver à cette chambre, le désespéré fleuriste n'entendit rien que l'aboiement d'un chien, ne vit rien que le visage d'une jeune fille.

Le chien sortit d'une niche creusée dans le mur, en secouant une grosse chaîne, et il flaira Cornélius afin de le bien reconnaître au moment où il lui serait ordonné de le dévorer.

La jeune fille, quand le prisonnier fit gémir la rampe de l'escalier sous sa main alourdie, entr'ouvrit le guichet d'une chambre qu'elle habitait dans l'épaisseur de cet escalier même; et la lampe à la main droite, elle éclaira en même temps son charmant visage rose encadré dans d'admirables cheveux blonds à torsades épaisses, tandis que de la gauche elle croisait sur la poitrine son blanc vêtement de nuit, car elle avait été réveillée de son premier sommeil par l'arrivée inattendue de Cornélius.

C'était un bien beau tableau à peindre et en tout digne de maître Rembrandt que cette spirale noire de l'escalier illuminée par le falot rougeâtre de Gryphus avec sa sombre figure de geôlier; au sommet, la mélancolique figure de Cornélius qui se penchait sur la rampe pour regarder au-dessous de lui, encadré par le guichet lumineux, le suave visage de Rosa, et son geste pudique un peu contrarié peut-être par la position élevée de Cornélius, placé sur ces marches d'où son regard caressait vague et triste les épaules blanches et rondes de la jeune fille.

Puis, en bas, tout à fait dans l'ombre, à cet endroit de l'escalier où l'obscurité faisait disparaître les détails, les yeux d'escarboucles du molosse secouant sa chaîne aux anneaux de laquelle la double lumière de la lampe de Rosa et du falot de Gryphus venait attacher une brillante paillette.

Mais ce que n'aurait pu rendre dans son tableau le sublime maître, c'est l'expression douloureuse qui parut sur le visage de Rosa quand elle vit ce beau jeune homme pâle monter l'escalier lentement et qu'elle put lui appliquer ces sinistres paroles prononcées par son père: «Vous aurez la chambre de famille.»

Cette vision dura un moment, beaucoup moins de temps que nous n'avons mis à la décrire. Puis Gryphus continua son chemin, Cornélius fut forcé de le suivre, et cinq minutes après il entrait dans le cachot, qu'il est inutile de décrire, puisque le lecteur le connaît déjà.

Gryphus, après avoir montré du doigt au prisonnier le lit sur lequel avait tant souffert le martyr qui dans la journée même avait rendu son âme à Dieu, reprit son falot et sortit.

Quant à Cornélius, resté seul, il se jeta sur ce lit, mais ne dormit point. Il ne cessa d'avoir l'œil fixé sur l'étroite fenêtre à treillis de fer, qui prenait son jour sur le Buitenhof; il vit de cette façon blanchir par-delà les arbres ce premier rayon de lumière que le ciel laisse tomber sur la terre comme un blanc manteau.

Çà et là, pendant la nuit, quelques chevaux rapides avaient galopé sur le Buitenhof, des pas pesants de patrouilles avaient frappé le petit pavé rond de la place, et les mèches des arquebuses avaient, en s'allumant au vent d'ouest, lancé jusqu'au vitrail de la prison d'intermittents éclairs.

Mais quand le jour naissant argenta le faîte chaperonné des maisons, Cornélius, impatient de savoir si quelque chose vivait à l'entour de lui, s'approcha de la fenêtre et promena circulairement un triste regard.

À l'extrémité de la place, une masse noirâtre, teintée de bleu sombre par les brumes matinales, s'élevait, découpant sur les maisons pâles sa silhouette irrégulière.

Cornélius reconnut le gibet.

À ce gibet pendaient deux informes lambeaux qui n'étaient plus que des squelettes encore saignants.

Le bon peuple de la Haye avait déchiqueté les chairs de ses victimes, mais rapporté fidèlement au gibet le prétexte d'une double inscription tracée sur une énorme pancarte.

Sur cette pancarte, avec ses yeux de vingt-huit ans, Cornélius parvint à lire les lignes suivantes tracées par l'épais pinceau de quelque barbouilleur d'enseignes:

«Ici pendent le grand scélérat nommé Jean de Witt et le petit coquin Corneille de Witt, son frère, deux ennemis du peuple, mais grands amis du roi de France.»

Cornélius poussa un cri d'horreur, et, dans le transport de sa terreur délirante, frappa des pieds et des mains à sa porte, si rudement et si précipitamment que Gryphus accourut furieux, son trousseau d'énormes clefs à la main.

Il ouvrit la porte en proférant d'horribles imprécations contre le prisonnier qui le dérangeait en dehors des heures où il avait l'habitude de se déranger.

—Ah çà mais! est-il enragé, cet autre de Witt! s'écria-t-il; mais ces de Witt ont donc le diable au corps!

—Monsieur, monsieur, dit Cornélius en saisissant le geôlier par le bras et en le traînant vers la fenêtre; monsieur, qu'ai-je donc lu là-bas?

—Où, là-bas?

—Sur cette pancarte.

Et tremblant, pâle et haletant, il lui montrait, au fond de la place, le gibet surmonté de la cynique inscription. Gryphus se mit à rire.

—Ah! ah! répondit-il. Oui, vous avez lu... Eh bien! mon cher monsieur, voilà où l'on arrive quand on a des intelligences avec les ennemis de M. le prince d'Orange.

—MM. de Witt ont été assassinés! murmura Cornélius la sueur au front et en se laissant tomber sur son lit, les bras pendants, les yeux fermés.

—MM. de Witt ont subi la justice du peuple, dit Gryphus; appelez-vous cela assassinés, vous? Moi, je dis: exécutés.

Et, voyant que le prisonnier était arrivé non seulement au calme, mais à l'anéantissement, il sortit de la chambre, tirant la porte avec violence, et faisant rouler les verrous avec bruit.

En revenant à lui, Cornélius se trouva seul et reconnut la chambre où il se trouvait, la chambre de famille, ainsi que l'avait appelée Gryphus, comme le passage fatal qui devait aboutir pour lui à une triste mort.

Et comme c'était un philosophe, comme c'était surtout un chrétien, il commença par prier pour l'âme de son parrain, puis pour celle du grand pensionnaire, puis enfin il se résigna lui-même à tous les maux qu'il plairait à Dieu de lui envoyer.

Puis, après être descendu du ciel sur la terre, être rentré de la terre dans son cachot, s'être bien assuré que dans ce cachot il était seul, il tira de sa poitrine les trois caïeux de la tulipe noire et les cacha derrière un grès sur lequel on posait la cruche traditionnelle, dans le coin le plus obscur de la prison.

Inutile labeur de tant d'années! destruction de si douces espérances! sa découverte allait donc aboutir au néant comme lui à la mort! Dans cette prison, pas un brin d'herbe, pas un atome de terre, pas un rayon de soleil.

À cette pensée, Cornélius entra dans un sombre désespoir dont il ne sortit que par une circonstance extraordinaire.

Quelle était cette circonstance?

C'est ce que nous nous réservons de dire dans le chapitre suivant.

X

LA FILLE DU GEÔLIER

Le même soir, comme il apportait la pitance du prisonnier, Gryphus, en ouvrant la porte de la prison, glissa sur la dalle humide et tomba en essayant de se retenir. Mais la main portant à faux, il se cassa le bras au-dessus du poignet.

Cornélius fit un mouvement vers le geôlier; mais comme il ne se doutait pas de la gravité de l'accident:

—Ce n'est rien, dit Gryphus, ne bougez pas.

Et il voulut se relever en s'appuyant sur son bras, mais l'os plia; Gryphus seulement alors sentit la douleur et jeta un cri. Il comprit qu'il avait le bras cassé, et cet homme, si dur pour les autres, retomba évanoui sur le seuil de la porte, où il demeura inerte et froid, semblable à un mort. Pendant ce temps, la porte de la prison était demeurée ouverte, et Cornélius se trouvait presque libre. Mais l'idée ne lui vint même pas à l'esprit de profiter de cet accident; il avait vu, à la façon dont le bras avait plié, au bruit qu'il avait fait en pliant, qu'il y avait fracture, qu'il y avait douleur; il ne songea pas à autre chose qu'à porter secours au blessé, si mal intentionné que le blessé lui eût paru à son endroit dans la seule entrevue qu'il eût eue avec lui.

Au bruit que Gryphus avait fait en tombant, à la plainte qu'il avait laissé échapper, un pas précipité se fit entendre dans l'escalier, et à l'apparition qui suivit immédiatement le bruit de ce pas, Cornélius poussa un petit cri auquel répondit le cri d'une jeune fille.

Celle qui avait répondu au cri poussé par Cornélius, c'était la belle Frisonne, qui voyant son père étendu à terre et le prisonnier courbé sur lui, avait cru d'abord que Gryphus, dont elle connaissait la brutalité, était tombé à la suite d'une lutte engagée entre lui et le prisonnier.

Cornélius comprit ce qui se passait dans le cœur de la jeune fille au moment même où le soupçon entrait dans son cœur.

Mais ramenée par le premier coup d'œil à la vérité, et honteuse de ce qu'elle avait pu penser, elle leva vers le jeune homme ses beaux yeux humides et lui dit:

—Pardon et merci, monsieur. Pardon de ce que j'avais pensé, et merci de ce que vous faites.

Cornélius rougit.

—Je ne fais que mon devoir de chrétien, dit-il, en secourant mon semblable.

—Oui, et en le secourant ce soir, vous avez oublié les injures qu'il vous a dites ce matin. Monsieur, c'est plus que de l'humanité, c'est plus que du christianisme.

Cornélius leva ses yeux sur la belle enfant, tout étonné qu'il était d'entendre sortir de la bouche d'une fille du peuple une parole à la fois si noble et si compatissante.

Mais il n'eut pas le temps de lui témoigner sa surprise. Gryphus, revenu de son évanouissement, ouvrit les yeux, et sa brutalité accoutumée lui revenant avec la vie:

—Ah! voilà ce que c'est, dit-il, on se presse d'apporter le souper du prisonnier, on tombe en se hâtant, en tombant on se casse le bras, et l'on vous laisse là sur le carreau.

—Silence, mon père, dit Rosa, vous êtes injuste envers ce jeune monsieur, que j'ai trouvé occupé à vous secourir.

—Lui? fit Gryphus avec un air de doute.

—C'est si vrai, monsieur, que je suis tout prêt à vous secourir encore.

—Vous? dit Gryphus; êtes-vous donc médecin?

—C'est mon premier état, dit le prisonnier.

—De sorte que vous pourriez me remettre le bras?

—Parfaitement.

—Et que vous faut-il pour cela, voyons?

—Deux clavettes de bois et des bandes de linge.

—Tu entends, Rosa, dit Gryphus, le prisonnier va me remettre le bras; c'est une économie; voyons, aide-moi à me lever, je suis de plomb.

Rosa présenta au blessé son épaule; le blessé entoura le col de la jeune fille de son bras intact, et faisant un effort, il se mit sur ses jambes, tandis que Cornélius, pour lui épargner le chemin, roulait vers lui un fauteuil.

Gryphus s'assit dans le fauteuil, puis se retournant vers sa fille.

—Eh bien! n'as-tu pas entendu? lui dit-il. Va chercher ce que l'on te demande.

Rosa descendit et rentra un instant après avec deux douves de baril et une grande bande de linge.

Cornélius avait employé ce temps-là à ôter la veste du geôlier et à retrousser ses manches.

—Est-ce bien cela que vous désirez, monsieur? demanda Rosa.

—Oui, mademoiselle, fit Cornélius en jetant les yeux sur les objets apportés; oui, c'est bien cela. Maintenant, poussez cette table pendant que je vais soutenir le bras de votre père.

Rosa poussa la table. Cornélius posa le bras cassé dessus, afin qu'il se trouvât à plat, et avec une habileté parfaite, rajusta la fracture, adapta la clavette et serra les bandes.

À la dernière épingle, le geôlier s'évanouit une seconde fois.

—Allez chercher du vinaigre, mademoiselle, dit Cornélius, nous lui en frotterons les tempes, et il reviendra.

Mais au lieu d'accomplir la prescription qui lui était faite, Rosa, après s'être assurée que son père était bien sans connaissance, s'avançant vers Cornélius:

—Monsieur, dit-elle, service pour service.

—Qu'est-ce à dire, ma belle enfant? demanda Cornélius.

—C'est-à-dire, monsieur, que le juge qui doit vous interroger demain est venu s'informer aujourd'hui de la chambre où vous étiez; qu'on lui a dit que vous occupiez la chambre de M. Corneille de Witt, et qu'à cette réponse, il a ri d'une façon sinistre qui me fait croire que rien de bon ne vous attend.

—Mais, demanda Cornélius, que peut-on me faire?

—Voyez d'ici ce gibet.

—Mais je ne suis point coupable, dit Cornélius.

—L'étaient-ils, eux, qui sont là-bas, pendus, mutilés, déchirés?

—C'est vrai, dit Cornélius en s'assombrissant.

—D'ailleurs, continua Rosa, l'opinion publique veut que vous le soyez, coupable. Mais enfin, coupable ou non, votre procès commencera demain; après-demain vous serez condamné: les choses vont vite par le temps qui court.

—Eh bien! que concluez-vous de tout ceci, mademoiselle?

—J'en conclus que je suis seule, que je suis faible, que mon père est évanoui, que le chien est muselé, que rien par conséquent ne vous empêche de vous sauver. Sauvez-vous donc, voilà ce que je conclus.

—Que dites-vous?

—Je dis que je n'ai pu sauver M. Corneille ni M. Jean de Witt, hélas! et que je voudrais bien vous sauver, vous. Seulement, faites vite; voilà la respiration qui revient à mon père, dans une minute peut-être il rouvrira les yeux, et il sera trop tard. Vous hésitez?

En effet, Cornélius demeurait immobile, regardant Rosa, mais comme s'il la regardait sans l'entendre.

—Ne comprenez-vous pas? fit la jeune fille impatiente.

—Si fait, je comprends, fit Cornélius; mais...

—Mais?

—Je refuse. On vous accuserait.

—Qu'importe? dit Rosa en rougissant.

—Merci, mon enfant, reprit Cornélius, mais je reste.

—Vous restez! Mon Dieu! mon Dieu! N'avez-vous donc pas compris que vous serez condamné... condamné à mort, exécuté sur un échafaud et peut-être assassiné, mis en morceaux comme on a assassiné et mis en morceaux M. Jean et M. Corneille? Au nom du Ciel, ne vous occupez pas de moi et fuyez cette chambre où vous êtes. Prenez-y garde, elle porte malheur aux de Witt.

—Hein! s'écria le geôlier en se réveillant. Qui parle de ces coquins, de ces misérables, de ces scélérats de de Witt?

—Ne vous emportez pas, mon brave homme, dit Cornélius avec son doux sourire; ce qu'il y a de pis pour les fractures, c'est de s'échauffer le sang.

Puis, tout bas à Rosa:

—Mon enfant, dit-il, je suis innocent, j'attendrai mes juges avec la tranquillité et le calme d'un innocent.

—Silence, dit Rosa.

—Silence, et pourquoi?

—Il ne faut pas que mon père soupçonne que nous avons causé ensemble.

—Où serait le mal?

—Où serait le mal? C'est qu'il m'empêcherait de jamais revenir ici, dit la jeune fille.

Cornélius reçut cette naïve confidence avec un sourire; il lui semblait qu'un peu de bonheur luisait sur son infortune.

—Eh bien! que marmottez-vous là tous deux? dit Gryphus en se levant et en soutenant son bras droit avec son bras gauche.

—Rien, répondit Rosa; monsieur me prescrit le régime que vous avez à suivre.

—Le régime que je dois suivre! le régime que je dois suivre! Vous aussi, vous en avez un à suivre, la belle!

—Et lequel, mon père?

—C'est de ne pas venir dans la chambre des prisonniers, ou, quand vous y venez, d'en sortir le plus vite possible; marchez donc devant moi, et lestement!

Rosa et Cornélius échangèrent un regard.

Celui de Rosa voulait dire:

—Vous voyez bien.

Celui de Cornélius signifiait:

—Qu'il soit fait ainsi qu'il plaira au Seigneur!

XI

LE TESTAMENT DE CORNÉLIUS VAN BAËRLE

Rosa ne s'était point trompée. Les juges vinrent le lendemain au Buitenhof et interrogèrent Cornélius van Baërle. Au reste, l'interrogatoire ne fut pas long; il fut avéré que Cornélius avait gardé chez lui cette correspondance fatale des de Witt avec la France.

Il ne le nia point.

Il était seulement douteux aux yeux des juges que cette correspondance lui eût été remise par son parrain, Corneille de Witt.

Mais, comme depuis la mort des deux martyrs, Cornélius van Baërle n'avait plus rien à ménager, non seulement il ne nia point que le dépôt lui eût été confié par Corneille en personne, mais encore il raconta comment, de quelle façon et dans quelle circonstance le dépôt lui avait été confié.

Cette confidence impliquait le filleul dans le crime du parrain.

Il y avait complicité patente entre Corneille et Cornélius.

Cornélius ne se borna point à cet aveu: il dit toute la vérité à l'endroit de ses sympathies, de ses habitudes, de ses familiarités. Il dit son indifférence en politique, son amour pour l'étude, pour les arts, pour les sciences et pour les fleurs. Il raconta que jamais, depuis le jour où Corneille était venu à Dordrecht et lui avait confié ce dépôt, ce dépôt n'avait été touché ni même aperçu par le dépositaire.

On lui objecta qu'à cet égard il était impossible qu'il dît la vérité, puisque les papiers étaient justement enfermés dans une armoire où chaque jour il plongeait la main et les yeux.

Cornélius répondit que cela était vrai; mais qu'il ne mettait la main dans le tiroir que pour s'assurer que ses oignons étaient bien secs, mais qu'il n'y plongeait les yeux que pour s'assurer si ses oignons commençaient à germer.

On lui objecta que sa prétendue indifférence à l'égard de ce dépôt ne pouvait se soutenir raisonnablement, parce qu'il était impossible qu'ayant reçu un pareil dépôt de la main de son parrain, il n'en connût pas l'importance.

Ce à quoi il répondit: que son parrain Corneille l'aimait trop et surtout était un homme trop sage pour lui avoir rien dit de la teneur de ces papiers, puisque cette confidence n'eût servi qu'à tourmenter le dépositaire.

On lui objecta que si M. de Witt avait agi de la sorte, il eût joint au paquet, en cas d'accident, un certificat constatant que son filleul était complètement étranger à cette correspondance, ou bien, pendant son procès, lui eût écrit quelque lettre qui pût servir à sa justification.

Cornélius répondit que sans doute son parrain n'avait point pensé que son dépôt courût aucun danger, caché comme il l'était dans une armoire qui était regardée comme aussi sacrée que l'arche pour toute la maison van Baërle; que par conséquent il avait jugé le certificat inutile; que, quant à une lettre, il avait quelque souvenir qu'un moment avant son arrestation, et comme il était absorbé dans la contemplation d'un oignon des plus rares, le serviteur de M. Jean de Witt était entré dans son séchoir et lui avait remis un papier; mais que de tout cela il ne lui était resté qu'un souvenir pareil à celui qu'on a d'une vision; que le serviteur avait disparu, et que quant au papier, peut-être le trouverait-on si on le cherchait bien.

Quant à Craeke, il était impossible de le retrouver, attendu qu'il avait quitté la Hollande.

Quant au papier, il était si peu probable qu'on le retrouverait, qu'on ne se donna pas la peine de le chercher.

Cornélius lui-même n'insista pas beaucoup sur ce point, puisque, en supposant que ce papier se retrouvât, il pouvait n'avoir aucun rapport avec la correspondance qui faisait le corps du délit.

Les juges voulurent avoir l'air de pousser Cornélius à se défendre mieux qu'il ne le faisait; ils usèrent vis-à-vis de lui de cette bénigne patience qui dénote soit un magistrat intéressé par l'accusé, soit un vainqueur qui a terrassé son adversaire, et qui étant complètement maître de lui, n'a pas besoin de l'opprimer pour le perdre.

Cornélius n'accepta point cette hypocrite protection, et dans une dernière réponse qu'il fit avec la noblesse d'un martyr et le calme d'un juste:

—Vous me demandez, messieurs, dit-il, des choses auxquelles je n'ai rien à répondre, sinon l'exacte vérité. Or, l'exacte vérité, la voici. Le paquet est entré chez moi par la voie que j'ai dite; je proteste devant Dieu que j'en ignorais et que j'en ignore encore le contenu; qu'au jour de mon arrestation seulement, j'ai su que ce dépôt était la correspondance du grand pensionnaire avec le marquis de Louvois. Je proteste enfin que j'ignore et comment on a pu savoir que ce paquet était chez moi, et surtout comment je puis être coupable pour avoir accueilli ce que m'apportait mon illustre et malheureux parrain.

Ce fut là tout le plaidoyer de Cornélius. Les juges allèrent aux opinions.

Ils considérèrent que tout rejeton de dissension civile est funeste, en ce qu'il ressuscite la guerre qu'il est de l'intérêt de tous d'éteindre.

L'un d'eux, et c'était un homme qui passait pour un profond observateur, établit que ce jeune homme si flegmatique en apparence, devait être très dangereux en réalité, attendu qu'il devait cacher sous le manteau de glace qui lui servait d'enveloppe un ardent désir de venger MM. de Witt, ses proches.

Un autre fit observer que l'amour des tulipes s'allie parfaitement avec la politique, et qu'il est historiquement prouvé que plusieurs hommes très dangereux ont jardiné ni plus ni moins que s'ils en faisaient leur état, quoiqu'au fond ils fussent occupés de bien autre chose; témoin Tarquin l'Ancien, qui cultivait des pavots à Gabies, et le grand Condé, qui arrosait ses œillets au donjon de Vincennes, et cela au moment où le premier méditait sa rentrée à Rome et le second sa sortie de prison.

Le juge conclut par ce dilemme:

Ou M. Cornélius van Baërle aime fort les tulipes, ou il aime fort la politique; dans l'un et l'autre cas, il nous a menti; d'abord parce qu'il est prouvé qu'il s'occupait de politique et cela par les lettres que l'on a trouvées chez lui; ensuite parce qu'il est prouvé qu'il s'occupait de tulipes. Les caïeux sont là qui en font foi. Enfin—et là était l'énormité—, puisque Cornélius van Baërle s'occupait à la fois de tulipes et de politique, l'accusé était donc d'une nature hybride, d'une organisation amphibie, travaillant avec une ardeur égale la politique et la tulipe, ce qui lui donnerait tous les caractères de l'espèce d'hommes la plus dangereuse au repos public et une certaine ou plutôt une complète analogie avec les grands esprits dont Tarquin l'Ancien et M. de Condé fournissaient tout à l'heure un exemple.

Le résultat de tous ces raisonnements fut que M. le prince stathouder de Hollande saurait, sans aucun doute, un gré infini à la magistrature de la Haye de lui simplifier l'administration des sept provinces, en détruisant jusqu'au moindre germe de conspiration contre son autorité.

Cet argument prima tous les autres, et pour détruire efficacement le germe des conspirations, la peine de mort fut prononcée à l'unanimité contre M. Cornélius van Baërle, coupable et convaincu d'avoir, sous les apparences innocentes d'un amateur de tulipes, participé aux détestables intrigues et aux abominables complots de MM. de Witt contre la nationalité hollandaise et à leurs secrètes relations avec l'ennemi français.

La sentence portait subsidiairement que le susdit Cornélius van Baërle serait extrait de la prison du Buitenhof pour être conduit à l'échafaud dressé sur la place du même nom, où l'exécuteur des jugements lui trancherait la tête.

Comme cette délibération avait été sérieuse, elle avait duré une demi-heure, et pendant cette demi-heure, le prisonnier avait été réintégré dans sa prison.

Ce fut là que le greffier des États lui vint lire l'arrêt.

Maître Gryphus était retenu sur son lit par la fièvre que lui causait la fracture de son bras. Ses clefs étaient passées aux mains d'un de ses valets surnuméraires, et derrière ce valet, qui avait introduit le greffier, Rosa, la belle Frisonne, s'était venue placer à l'encoignure de la porte, un mouchoir sur sa bouche pour étouffer ses soupirs et ses sanglots.

Cornélius écouta la sentence avec un visage plus étonné que triste.

La sentence lue, le greffier lui demanda s'il avait quelque chose à répondre.

—Ma foi, non, répondit-il. J'avoue seulement qu'entre toutes les causes de mort qu'un homme de précaution peut prévoir pour les parer, je n'eusse jamais soupçonné celle-là.

Sur laquelle réponse le greffier salua Cornélius van Baërle avec toute la considération que ces sortes de fonctionnaires accordent aux grands criminels de tout genre.

Et comme il allait sortir:

—À propos, M. le greffier, dit Cornélius, pour quel jour est la chose, s'il vous plaît?

—Mais pour aujourd'hui, répondit le greffier, un peu gêné par le sang-froid du condamné.

Un sanglot éclata derrière la porte.

Cornélius se pencha pour voir qui avait poussé ce sanglot, mais Rosa avait deviné le mouvement et s'était rejetée en arrière.

—Et, ajouta Cornélius, à quelle heure l'exécution?

—Monsieur, pour midi.

—Diable! fit Cornélius, j'ai entendu, ce me semble, sonner dix heures il y a au moins vingt minutes. Je n'ai pas de temps à perdre.

—Pour vous réconcilier avec Dieu, oui, monsieur, fit le greffier en saluant jusqu'à terre, et vous pouvez demander tel ministre qu'il vous plaira.

En disant ces mots, il sortit à reculons, et le geôlier remplaçant l'allait suivre en refermant la porte de Cornélius, quand un bras blanc et qui tremblait s'interposa entre cet homme et la lourde porte.

Cornélius ne vit que le casque d'or aux oreillettes de dentelles blanches, coiffure des belles Frisonnes; il n'entendit qu'un murmure à l'oreille du guichetier; mais celui-ci remit ses lourdes clefs dans la main blanche qu'on lui tendait, et, descendant quelques marches, il s'assit au milieu de l'escalier, gardé ainsi en haut par lui, en bas par le chien.

Le casque d'or fit volte-face, et Cornélius reconnut le visage sillonné de pleurs et les grands yeux bleus tout noyés de la belle Rosa.

La jeune fille s'avança vers Cornélius en appuyant ses deux mains sur sa poitrine brisée.

—Oh! monsieur, monsieur! dit-elle.

Et elle n'acheva point.

—Ma belle enfant, répliqua Cornélius ému, que désirez-vous de moi? Je n'ai pas grand pouvoir désormais sur rien, je vous en avertis.

—Monsieur, je viens réclamer de vous une grâce, dit Rosa tendant ses mains moitié vers Cornélius, moitié vers le ciel.

—Ne pleurez pas ainsi, Rosa, dit le prisonnier; car vos larmes m'attendrissent bien plus que ma mort prochaine. Et, vous le savez, plus le prisonnier est innocent, plus il doit mourir avec calme et même avec joie, puisqu'il meurt martyr. Voyons, ne pleurez plus et dites-moi votre désir, ma belle Rosa.

La jeune fille se laissa glisser à genoux.

—Pardonnez à mon père, dit-elle.

—À votre père! fit Cornélius étonné.

—Oui, il a été si dur pour vous! mais il est ainsi de sa nature, il est ainsi pour tous, et ce n'est pas vous particulièrement qu'il a brutalisé.

—Il est puni, chère Rosa, plus que puni même par l'accident qui lui est arrivé, et je lui pardonne.

—Merci! dit Rosa. Et maintenant, dites, puis-je, moi, à mon tour, quelque chose pour vous?

—Vous pouvez sécher vos beaux yeux, chère enfant, répondit Cornélius avec son doux sourire.

—Mais pour vous... pour vous...

—Celui qui n'a plus à vivre qu'une heure est un grand Sybarite s'il a besoin de quelque chose, chère Rosa.

—Ce ministre qu'on vous avait offert...?

—J'ai adoré Dieu toute ma vie, Rosa, je l'ai adoré dans ses œuvres, béni dans sa volonté. Dieu ne peut rien avoir contre moi. Je ne vous demanderai donc pas un ministre. La dernière pensée qui m'occupe, Rosa, se rapporte à la glorification de Dieu. Aidez-moi, ma chère, je vous en prie, dans l'accomplissement de cette dernière pensée.

—Ah! M. Cornélius, parlez, parlez! s'écria la jeune fille inondée de larmes.

—Donnez-moi votre belle main, et promettez-moi de ne pas rire, mon enfant.

—Rire! s'écria Rosa au désespoir, rire en ce moment! Mais vous ne m'avez donc pas regardée, M. Cornélius?

—Je vous ai regardée, Rosa, et avec les yeux du corps et avec les yeux de l'âme. Jamais femme plus belle, jamais âme plus pure ne s'était offerte à moi; et si je ne vous regarde plus à partir de ce moment, pardonnez-moi, c'est parce que, prêt à sortir de la vie, j'aime mieux n'avoir rien à y regretter.

Rosa tressaillit. Comme le prisonnier disait ces paroles, onze heures sonnaient au beffroi du Buitenhof. Cornélius comprit.

—Oui, oui, hâtons-nous, dit-il, vous avez raison, Rosa.

Alors tirant de sa poitrine, où il l'avait caché de nouveau depuis qu'il n'avait plus peur d'être fouillé, le papier qui enveloppait les trois caïeux:

—Ma belle amie, dit-il, j'ai beaucoup aimé les fleurs. C'était le temps où j'ignorais que l'on pût aimer autre chose. Oh! ne rougissez pas, ne vous détournez pas, Rosa, dussé-je vous faire une déclaration d'amour. Cela, pauvre enfant, ne tirerait pas à conséquence; il y a là-bas sur le Buitenhof certain acier qui dans soixante minutes fera raison de ma témérité. Donc j'aimais les fleurs, Rosa, et j'avais trouvé, je le crois du moins, le secret de la grande tulipe noire que l'on croit impossible, et qui est, vous le savez ou vous ne le savez pas, l'objet d'un prix de cent mille florins proposé par la société horticole de Harlem. Ces cent mille florins—et Dieu sait que ce ne sont pas eux que je regrette—, ces cent mille florins je les ai là dans ce papier; ils sont gagnés avec les trois caïeux qu'il renferme, et que vous pouvez prendre, Rosa, car je vous les donne.

—Monsieur Cornélius!

—Oh! vous pouvez les prendre, Rosa, vous ne faites de tort à personne, mon enfant. Je suis seul au monde; mon père et ma mère sont morts; je n'ai jamais eu ni sœur ni frère; je n'ai jamais pensé à aimer personne d'amour, et si quelqu'un a pensé à m'aimer, je ne l'ai jamais su. Vous le voyez bien d'ailleurs, Rosa, que je suis abandonné, puisque à cette heure vous seule êtes dans mon cachot, me consolant et me secourant.

—Mais, monsieur, cent mille florins...

—Ah! soyons sérieux, chère enfant, dit Cornélius. Cent mille florins feront une belle dot à votre beauté; vous les aurez, les cent mille florins, car je suis sûr de mes caïeux. Vous les aurez donc, chère Rosa, et je ne vous demande en échange que la promesse d'épouser un brave garçon, jeune, que vous aimerez, et qui vous aimera autant que moi j'aimais les fleurs. Ne m'interrompez pas, Rosa, je n'ai plus que quelques minutes...

La pauvre fille étouffait sous ses sanglots.

Cornélius lui prit la main.

—Écoutez-moi, continua-t-il; voici comment vous procéderez. Vous prendrez de la terre dans mon jardin de Dordrecht. Demandez à Butruysheim, mon jardinier, du terreau de ma plate-bande nº 6; vous y planterez dans une caisse profonde ces trois caïeux, ils fleuriront en mai prochain, c'est-à-dire dans sept mois, et quand vous verrez la fleur sur sa tige, passez les nuits à la garantir du vent, les jours à la sauver du soleil. Elle fleurira noir, j'en suis sûr. Alors vous ferez prévenir le président de la société de Harlem. Il fera constater par le congrès la couleur de la fleur, et l'on vous comptera les cent mille florins.

Rosa poussa un grand soupir.

—Maintenant, continua Cornélius en essuyant une larme tremblante au bord de sa paupière et qui était donnée bien plus à cette merveilleuse tulipe noire qu'il ne devait pas voir qu'à cette vie qu'il allait quitter, je ne désire plus rien, sinon que la tulipe s'appelle Rosa Barlænsis, c'est-à-dire qu'elle rappelle en même temps votre nom et le mien, et comme ne sachant pas le latin, bien certainement, vous pourriez oublier ce mot, tâchez de m'avoir un crayon et du papier, que je vous l'écrive.

Rosa éclata en sanglots et tendit un livre relié en chagrin, qui portait les initiales de C. W.

—Qu'est-ce que cela? demanda le prisonnier.

—Hélas! répondit Rosa, c'est la Bible de votre pauvre parrain, Corneille de Witt. Il y a puisé la force de subir la torture et d'entendre sans pâlir son jugement. Je l'ai trouvée dans cette chambre après la mort du martyr, je l'ai gardée comme une relique; aujourd'hui je vous l'apportais, car il me semblait que ce livre avait en lui une force toute divine. Vous n'avez pas eu besoin de cette force que Dieu avait mise en vous. Dieu soit loué! Écrivez dessus ce que vous avez à écrire, M. Cornélius, et quoique j'aie le malheur de ne pas savoir lire, ce que vous écrirez sera accompli.

Cornélius prit la Bible et la baisa respectueusement.

—Avec quoi écrirai-je? demanda-t-il.

—Il y a un crayon dans la Bible, dit Rosa. Il y était, je l'ai conservé. C'était le crayon que Jean de Witt avait prêté à son frère et qu'il n'avait pas songé à reprendre.

Cornélius le prit, et sur la seconde page—car, on se le rappelle, la première avait été déchirée—, près de mourir à son tour comme son parrain, il écrivit d'une main non moins ferme:

«Ce 23 août 1672, sur le point de rendre, quoique innocent, mon âme à Dieu sur un échafaud, je lègue à Rosa Gryphus le seul bien qui me soit resté de tous mes biens dans ce monde, les autres ayant été confisqués; je lègue, dis-je, à Rosa Gryphus trois caïeux qui, dans ma conviction profonde, doivent donner au mois de mai prochain la grande tulipe noire, objet du prix de cent mille florins proposé par la société de Harlem, désirant qu'elle touche ces cent mille florins en mon lieu et place comme mon unique héritière, à la seule charge d'épouser un jeune homme de mon âge à peu près, qui l'aimera et qu'elle aimera, et de donner à la grande tulipe noire qui créera une nouvelle espère le nom de Rosa Barlænsis, c'est-à-dire son nom et le mien réunis.

«Dieu me trouve en grâce et elle en santé!

«Cornélius van Baërle.»

Puis, donnant la Bible à Rosa:

—Lisez, dit-il.

—Hélas! répondit la jeune fille à Cornélius, je vous l'ai déjà dit, je ne sais pas lire.

Alors, Cornélius lut à Rosa le testament qu'il venait de faire.

Les sanglots de la pauvre enfant redoublèrent.

—Acceptez-vous mes conditions? demanda le prisonnier en souriant avec mélancolie et en baisant le bout des doigts tremblants de la belle Frisonne.

—Oh! je ne saurais, monsieur, balbutia-t-elle.

—Vous ne sauriez, mon enfant, et pourquoi donc?

—Parce qu'il y a une de ces conditions que je ne saurais tenir.

—Laquelle? je crois pourtant avoir fait accommodement par notre traité d'alliance.

—Vous me donnez les cent mille florins à titre de dot?

—Oui.

—Et pour épouser un homme que j'aimerai?

—Sans doute.

—Et bien! monsieur, cet argent ne peut être à moi. Je n'aimerai jamais personne et ne me marierai pas.

Et après ces mots péniblement prononcés, Rosa fléchit sur ses genoux et faillit s'évanouir de douleur.

Cornélius, effrayé de la voir si pâle et si mourante, allait la prendre dans ses bras, lorsqu'un pas pesant, suivi d'autres bruits sinistres, retentit dans les escaliers accompagnés des aboiements du chien.

—On vient vous chercher! s'écria Rosa en se tordant les mains. Mon Dieu! mon Dieu! monsieur, n'avez-vous pas encore quelque chose à me dire?

Et elle tomba à genoux, la tête enfoncée dans ses bras, et toute suffoquée de sanglots et de larmes.

—J'ai à vous dire de cacher précieusement vos trois caïeux et de les soigner selon les prescriptions que je vous ai dites, et pour l'amour de moi. Adieu, Rosa.

—Oh! oui, dit-elle, sans lever la tête, oh! oui, ce que vous avez dit, je le ferai. Excepté de me marier, ajouta-t-elle tout bas, car cela, oh! cela, je le jure, c'est pour moi une chose impossible.

Et elle enfonça dans son sein palpitant le cher trésor de Cornélius.

Ce bruit qu'avaient entendu Cornélius et Rosa, c'était celui que faisait le greffier qui revenait chercher le condamné, suivi de l'exécuteur, des soldats destinés à fournir la garde de l'échafaud, et des curieux familiers de la prison.

Cornélius, sans faiblesse comme sans fanfaronnade, les reçut en amis plutôt qu'en persécuteurs, et se laissa imposer telles conditions qu'il plut à ces hommes pour l'exécution de leur office.

Puis, d'un coup d'œil jeté sur la place par sa petite fenêtre grillée, il aperçut l'échafaud, et à vingt pas de l'échafaud, le gibet, du bas duquel avaient été détachées, par ordre du stathouder, les reliques outragées des deux frères de Witt.

Quand il lui fallut descendre pour suivre les gardes, Cornélius chercha des yeux le regard angélique de Rosa; mais il ne vit derrière les épées et les hallebardes qu'un corps étendu près d'un banc de bois et un visage livide à demi voilé par de longs cheveux.

Mais, en tombant inanimée, Rosa, pour obéir encore à son ami, avait appuyé sa main sur son corset de velours, et même dans l'oubli de toute vie, continuait instinctivement à recueillir le dépôt précieux que lui avait confié Cornélius.

Et en quittant le cachot, le jeune homme put entrevoir dans les doigts crispés de Rosa la feuille jaunâtre de cette Bible sur laquelle Cornélius de Witt avait si péniblement et si douloureusement écrit les quelques lignes qui eussent infailliblement, si Cornélius les avait lues, sauvé un homme et une tulipe.

XII

L'EXÉCUTION

Cornélius n'avait pas trois cents pas à faire hors de la prison pour arriver au pied de son échafaud.

Au bas de l'escalier, le chien le regarda passer tranquillement; Cornélius crut même remarquer dans les yeux du molosse une certaine expression de douceur qui touchait à la compassion.

Peut-être le chien connaissait-il les condamnés et ne mordait-il que ceux qui sortaient libres.

On comprend que plus le trajet était court de la porte de la prison au pied de l'échafaud, plus il était encombré de curieux.

C'étaient ces mêmes curieux qui, mal désaltérés par le sang qu'ils avaient déjà bu trois jours auparavant, attendaient une nouvelle victime.

Aussi, à peine Cornélius apparut-il qu'un hurlement immense se prolongea dans la rue, s'étendit sur toute la surface de la place, s'éloignant dans les directions différentes des rues qui aboutissaient à l'échafaud, et qu'encombrait la foule.

Aussi l'échafaud ressemblait à une île que serait venu battre le flot de quatre ou cinq rivières.

Au milieu de ces menaces, de ces hurlements et de ces vociférations, pour ne pas les entendre, sans doute, Cornélius s'était absorbé en lui-même.

À quoi pensait ce juste qui allait mourir?

Ce n'était ni à ses ennemis, ni à ses juges, ni à ses bourreaux.

C'était aux belles tulipes qu'il verrait du haut du ciel, soit à Ceylan, soit au Bengale, soit ailleurs, alors qu'assis avec tous les innocents à la droite de Dieu, il pourrait regarder en pitié cette terre où on avait égorgé MM. Jean et Corneille de Witt pour avoir trop pensé à la politique, et où on allait égorger M. Cornélius van Baërle pour avoir trop pensé aux tulipes.

—L'affaire d'un coup d'épée, disait le philosophe, et mon beau rêve commencera.

Seulement restait à savoir si, comme à M. de Chalais, comme à M. de Thou et autres gens mal tués, le bourreau ne réservait pas plus d'un coup, c'est-à-dire plus d'un martyre, au pauvre tulipier.

Van Baërle n'en monta pas moins résolument les degrés de son échafaud.

Il y monta orgueilleux, quoiqu'il en eût, d'être l'ami de cet illustre Jean et le filleul de ce noble Corneille que les marauds amassés pour le voir avaient déchiquetés et brûlés trois jours auparavant.

Il s'agenouilla, fit sa prière, et remarqua non sans éprouver une vive joie qu'en posant sa tête sur le billot et en gardant ses yeux ouverts, il verrait jusqu'au dernier moment la fenêtre grillée du Buitenhof.

Enfin l'heure de faire ce terrible mouvement arriva: Cornélius posa son menton sur le bloc humide et froid. Mais à ce moment malgré lui ses yeux se fermèrent pour soutenir plus résolument l'horrible avalanche qui allait tomber sur sa tête et engloutir sa vie.

Un éclair vint luire sur le plancher de l'échafaud: le bourreau levait son épée.

Van Baërle dit adieu à la grande tulipe noire, certain de se réveiller en disant bonjour à Dieu dans un monde fait d'une autre lumière et d'une autre couleur.

Trois fois il sentit le vent froid de l'épée passer sur son col frissonnant.

Mais, ô surprise! il ne sentit ni douleur ni secousse.

Il ne vit aucun changement de nuances.

Puis tout à coup, sans qu'il sût par qui, van Baërle se sentit relevé par des mains assez douces et se retrouva bientôt sur ses pieds, quelque peu chancelant.

Il rouvrit les yeux.

Quelqu'un lisait quelque chose près de lui sur un grand parchemin scellé d'un grand sceau de cire rouge.

Et le même soleil, jaune et pâle comme il convient à un soleil hollandais, luisait au ciel; et la même fenêtre grillée le regardait du haut du Buitenhof, et les mêmes marauds, non plus hurlants mais ébahis, le regardaient du bas de la place.

À force d'ouvrir les yeux, de regarder, d'écouter, van Baërle commença de comprendre ceci.

C'est que monseigneur Guillaume prince d'Orange craignant sans doute que les dix-sept livres de sang que van Baërle, à quelques onces près, avait dans le corps ne fissent déborder la coupe de la justice céleste, avait pris en pitié son caractère et les semblants de son innocence.

En conséquence, Son Altesse lui avait fait grâce de la vie. Voilà pourquoi l'épée, qui s'était levée avec ce reflet sinistre, avait voltigé trois fois autour de sa tête comme l'oiseau funèbre autour de celle de Turnus, mais ne s'était point abattue sur sa tête et avait laissé intactes les vertèbres.

Voilà pourquoi il n'y avait eu ni douleur ni secousse. Voilà pourquoi encore le soleil continuait à rire dans l'azur médiocre, il est vrai, mais très supportable des voûtes célestes.

Cornélius, qui avait espéré Dieu et le panorama tulipique de l'univers, fut bien un peu désappointé; mais il se consola en faisant jouer avec un certain bien-être les ressorts intelligents de cette partie du corps que les Grecs appelaient trachelos, et que nous autres Français nous nommons modestement le cou.

Et puis Cornélius espéra bien que la grâce était complète, et qu'on allait le rendre à la liberté et à ses plates-bandes de Dordrecht.

Mais Cornélius se trompait, comme le disait vers le même temps madame de Sévigné; il y avait un post-scriptum à la lettre, et le plus important de cette lettre était renfermé dans le post-scriptum.

Par ce post-scriptum, Guillaume, stathouder de Hollande, condamnait Cornélius van Baërle à une prison perpétuelle.

Il était trop peu coupable pour la mort, mais il était trop coupable pour la liberté.

Cornélius écouta donc le post-scriptum, puis, après la première contrariété soulevée par la déception que le post-scriptum apportait:

—Bah! pensa-t-il, tout n'est pas perdu. La réclusion perpétuelle a du bon. Il y a Rosa dans la réclusion perpétuelle. Il y a encore aussi mes trois caïeux de la tulipe noire.

Mais Cornélius oubliait que les sept provinces peuvent avoir sept prisons, une par province, et que le pain du prisonnier est moins cher ailleurs qu'à la Haye, qui est une capitale.

Son Altesse Guillaume, qui n'avait point, à ce qu'il paraît, les moyens de nourrir van Baërle à la Haye, l'envoyait faire sa prison perpétuelle dans la forteresse de Loewestein, bien près de Dordrecht, hélas! mais pourtant bien loin.

Car Loewestein, disent les géographes, est situé à la pointe de l'île que forment, en face de Gorcum, le Wahal et la Meuse.

Van Baërle savait assez l'histoire de son pays pour ne pas ignorer que le célèbre Grotius avait été renfermé dans ce château après la mort de Barneveldt, et que les États, dans leur générosité envers le célèbre publiciste, jurisconsulte, historien, poète, théologien, lui avaient accordé une somme de vingt-quatre sous de Hollande par jour pour sa nourriture.

—Moi qui suis bien loin de valoir Grotius, se dit van Baërle, on me donnera douze sous à grand'peine, et je vivrai fort mal, mais enfin je vivrai.

Puis tout à coup frappé d'un souvenir terrible:

—Ah! s'écria Cornélius, que ce pays est humide et nuageux! et que le terrain est mauvais pour les tulipes! Et puis Rosa, Rosa qui ne sera pas à Loewestein, murmura-t-il, en laissant tomber sur la poitrine sa tête qu'il avait bien manqué de laisser tomber plus bas.

XIII

CE QUI SE PASSAIT PENDANT CE TEMPS-LÀ DANS L'ÂME D'UN SPECTATEUR

Tandis que Cornélius réfléchissait de la sorte, un carrosse s'était approché de l'échafaud.

Ce carrosse était pour le prisonnier. On l'invita à y monter; il obéit.

Son dernier regard fut pour le Buitenhof. Il espérait voir à la fenêtre le visage consolé de Rosa, mais le carrosse était attelé de bons chevaux qui emportèrent bientôt van Baërle du sein des acclamations que vociférait cette multitude en l'honneur du très magnanime stathouder avec un certain mélange d'invectives à l'adresse des de Witt et de leur filleul sauvé de la mort.

Ce qui faisait dire aux spectateurs:

—Il est bien heureux que nous nous soyons pressés de faire justice de ce grand scélérat de Jean et de ce petit coquin de Corneille, sans quoi la clémence de Son Altesse nous les eût bien certainement enlevés comme elle vient de nous enlever celui-ci!

Parmi tous ces spectateurs que l'exécution de van Baërle avait attirés sur le Buitenhof, et que la façon dont la chose avait tourné désappointait quelque peu, le plus désappointé certainement était certain bourgeois vêtu proprement et qui, depuis le matin, avait si bien joué des pieds et des mains, qu'il en était arrivé à n'être séparé de l'échafaud que par la rangée de soldats qui entouraient l'instrument du supplice.

Beaucoup s'était montrés avides de voir couler le sang perfide du coupable Cornélius; mais nul n'avait mis dans l'expression de ce funeste désir l'acharnement qu'y avait mis le bourgeois en question.

Les plus enragés étaient venus au point du jour sur le Buitenhof pour se garder une meilleure place; mais lui, devançant les plus enragés, avait passé la nuit au seuil de la prison, et de la prison il était arrivé au premier rang, comme nous avons dit, unguibus et rostro, caressant les uns et frappant les autres.

Et quand le bourreau avait amené son condamné sur l'échafaud, le bourgeois, monté sur une borne de la fontaine pour mieux voir et être mieux vu, avait fait au bourreau un geste qui signifiait:

—C'est convenu, n'est-ce pas?

Geste auquel le bourreau avait répondu par un autre geste qui voulait dire:

—Soyez donc tranquille.

Qu'était donc ce bourgeois qui paraissait si bien avec le bourreau, et que voulait dire cet échange de gestes? Rien de plus naturel; ce bourgeois était mynheer Isaac Boxtel, qui depuis l'arrestation de Cornélius était, comme nous l'avons vu, venu à la Haye pour essayer de s'approprier les trois caïeux de la tulipe noire.

Boxtel avait d'abord essayé de mettre Gryphus dans ses intérêts, mais celui-ci tenait du bouledogue pour la fidélité, la défiance et les coups de crocs. Il avait en conséquence pris à rebrousse-poil la haine de Boxtel, qu'il avait évincé comme un fervent ami s'enquérant de choses indifférentes pour ménager certainement quelque moyen d'évasion au prisonnier.

Aussi, aux premières propositions que Boxtel avait faites à Gryphus, de soustraire les caïeux que devait cacher, sinon dans sa poitrine, du moins dans quelque coin de son cachot, Cornélius van Baërle, Gryphus n'avait répondu que par une expulsion accompagnée des caresses du chien de l'escalier.

Boxtel ne s'était pas découragé pour un fond de culotte resté aux dents du molosse. Il était revenu à la charge; mais cette fois, Gryphus était dans son lit, fiévreux et bras cassé. Il n'avait donc pas admis le pétitionnaire, qui s'était retourné vers Rosa, offrant à la jeune fille, en échange des trois caïeux, une coiffure d'or pur. Ce à quoi la noble jeune fille, quoique ignorant encore la valeur du vol qu'on lui proposait de faire et qu'on lui offrait de si bien payer, avait renvoyé le tentateur au bourreau, non seulement le dernier juge, mais encore le dernier héritier du condamné.

Ce renvoi fit naître une idée dans l'esprit de Boxtel.

Sur ces entrefaites, le jugement avait été prononcé; jugement expéditif, comme on voit. Isaac n'avait donc le temps de corrompre personne. Il s'arrêta en conséquence à l'idée que lui avait suggérée Rosa; il alla trouver le bourreau.

Isaac ne doutait pas que Cornélius ne mourût avec ses tulipes sur le cœur.

En effet, Boxtel ne pouvait deviner deux choses:

Rosa, c'est-à-dire l'amour; Guillaume, c'est-à-dire la clémence.

Moins Rosa et moins Guillaume, les calculs de l'envieux étaient exacts.

Moins Guillaume, Cornélius mourait.

Moins Rosa, Cornélius mourait, ses caïeux sur son cœur.

Mynheer Boxtel alla donc trouver le bourreau, se donna à cet homme comme un grand ami du condamné, et moins les bijoux d'or et d'argent qu'il laissait à l'exécuteur, il acheta toute la défroque du futur mort pour la somme un peu exorbitante de cent florins.

Mais qu'était-ce qu'une somme de cent florins pour un homme à peu près sûr d'acheter pour cette somme le prix de la société de Harlem?

C'était de l'argent prêté à mille pour un, ce qui est, on en conviendra, un assez joli placement.

Le bourreau, de son côté, n'avait rien ou presque rien à faire pour gagner ses cent florins. Il devait seulement, l'exécution finie, laisser mynheer Boxtel monter sur l'échafaud avec ses valets pour recueillir les restes inanimés de son ami.

La chose au reste était en usage parmi les fidèles quand un de leurs maîtres mourait publiquement sur le Buitenhof.

Un fanatique comme l'était Cornélius pouvait bien avoir un autre fanatique qui donnât cent florins de ses reliques.

Aussi le bourreau acquiesça-t-il à la proposition. Il n'y avait mis qu'une condition, c'est qu'il serait payé d'avance.

Boxtel, comme les gens qui entrent dans les baraques de foire, pouvait n'être pas content et par conséquent ne pas vouloir payer en sortant.

Boxtel paya d'avance, et attendit.

Qu'on juge après cela si Boxtel était ému, s'il surveillait gardes, greffier, exécuteur, si les mouvements de van Baërle l'inquiétaient. Comment se placerait-il sur le billot? Comment tomberait-il? En tombant n'écraserait-il pas dans sa chute les inestimables caïeux? Avait-il eu soin au moins de les enfermer dans une boîte d'or, par exemple, l'or étant le plus dur de tous les métaux?

Nous n'entreprendrons pas de décrire l'effet produit sur ce digne mortel par l'empêchement apporté à l'exécution de la sentence. À quoi perdait donc son temps le bourreau à faire flamboyer son épée ainsi au-dessus de la tête de Cornélius au lieu d'abattre cette tête? Mais quand il vit le greffier prendre la main du condamné, le relever tout en tirant de sa poche un parchemin, quand il entendit la lecture publique de la grâce accordée par le stathouder, Boxtel ne fut plus un homme. La rage du tigre, de l'hyène et du serpent éclata dans ses yeux, dans son cri, dans son geste; s'il eût été à portée de van Baërle, il se fût jeté sur lui et l'eût assassiné.

Ainsi donc, Cornélius vivrait, Cornélius irait à Loewestein; là, dans sa prison, il emporterait les caïeux, et peut-être se trouverait-il un jardin où il arriverait à faire fleurir la tulipe noire.

Il est certaines catastrophes que la plume d'un pauvre écrivain ne peut décrire, et qu'il est obligé de livrer à l'imagination de ses lecteurs dans toute la simplicité du fait.

Boxtel, pâmé, tomba de sa borne sur quelques orangistes mécontents comme lui de la tournure que venait de prendre l'affaire. Lesquels, pensant que les cris poussés par mynheer Isaac étaient des cris de joie, le bourrèrent de coups de poing, qui certes n'eussent pas été mieux donnés de l'autre côté du détroit.

Mais que pouvaient ajouter quelques coups de poing à la douleur que ressentait Boxtel?

Il voulut alors courir après le carrosse qui emportait Cornélius avec ses caïeux. Mais dans son empressement, il ne vit pas un pavé, trébucha, perdit son centre de gravité, roula à dix pas et ne se releva que foulé, meurtri, et lorsque toute la fangeuse populace de la Haye lui eut passé sur le dos.

Dans cette circonstance encore, Boxtel, qui était en veine de malheur, en fut donc pour ses habits déchirés, son dos meurtri et ses mains égratignées.

On aurait pu croire que c'était assez comme cela pour Boxtel.

On se serait trompé.

Boxtel, remis sur ses pieds, s'arracha le plus de cheveux qu'il put, et les jeta en holocauste à cette divinité farouche et insensible qu'on appelle l'Envie.

Ce fut une offrande sans doute agréable à cette déesse qui n'a, dit la mythologie, que des serpents en guise de coiffure.

XIV

LES PIGEONS DE DORDRECHT

C'était déjà certes un grand honneur pour Cornélius van Baërle que d'être enfermé justement dans cette même prison qui avait reçu le savant M. Grotius.

Mais une fois arrivé à la prison, un honneur bien plus grand l'attendait. Il se trouva que la chambre habitée par l'illustre ami de Barneveldt était vacante à Loewestein, quand la clémence du prince d'Orange y envoya le tulipier van Baërle.

Cette chambre avait bien mauvaise réputation dans le château depuis que, grâce à l'imagination de sa femme, M. Grotius s'en était enfui dans le fameux coffre à livres qu'on avait oublié de visiter.

D'un autre côté, cela parut de bien bon augure à van Baërle, que cette chambre lui fût donnée pour logement; car enfin, jamais, selon ses idées à lui, un geôlier n'eût dû faire habiter à un second pigeon la cage d'où un premier s'était si facilement envolé.

La chambre est historique. Nous ne perdrons donc pas notre temps à en consigner ici les détails. Sauf une alcôve qui avait été pratiquée pour madame Grotius, c'était une chambre de prison comme les autres, plus élevée peut-être; aussi, par la fenêtre grillée, avait-on une charmante vue.

L'intérêt de notre histoire d'ailleurs ne consiste pas dans un certain nombre de descriptions d'intérieur. Pour van Baërle, la vie était autre chose qu'un appareil respiratoire. Le pauvre prisonnier aimait au-delà de sa machine pneumatique deux choses dont la pensée seulement, cette libre voyageuse, pouvait désormais lui fournir la possession factice:

Une fleur et une femme, l'une et l'autre à jamais perdues pour lui.

Il se trompait par bonheur, le bon van Baërle! Dieu qui l'avait, au moment où il marchait à l'échafaud, regardé avec le sourire d'un père, Dieu lui réservait au sein même de sa prison, dans la chambre de M. Grotius, l'existence la plus aventureuse que jamais tulipier ait eue en partage.

Un matin, à sa fenêtre, tandis qu'il humait l'air frais qui montait du Wahal, et qu'il admirait dans le lointain, derrière une forêt de cheminées, les moulins de Dordrecht, sa patrie, il vit des pigeons accourir en foule de ce point de l'horizon et se percher tout frissonnants au soleil sur les pignons aigus de Loewestein.

—Ces pigeons, se dit van Baërle, viennent de Dordrecht et par conséquent ils y peuvent retourner. Quelqu'un qui attacherait un mot à l'aile de ces pigeons courrait la chance de faire passer de ses nouvelles à Dordrecht, où on le pleure.

Puis, après un moment de rêverie:

—Ce quelqu'un-là, ajouta van Baërle, ce sera moi. On est patient quand on a vingt-huit ans et qu'on est condamné à une prison perpétuelle, c'est-à-dire à quelque chose comme vingt-deux ou vingt-trois mille jours de prison.

Van Baërle, tout en pensant à ses trois caïeux—car cette pensée battait toujours au fond de sa mémoire comme bat le cœur au fond de la poitrine—, van Baërle, disons-nous, tout en pensant à ses trois caïeux, se fit un piège à pigeons. Il tenta ces volatiles par toutes les ressources de sa cuisine, huit sous de Hollande par jour (douze sous de France) et au bout d'un mois de tentations infructueuses, il prit une femelle.

Il mit deux autres mois à prendre un mâle; puis il les enferma ensemble, et vers le commencement de l'année 1673, ayant obtenu des œufs, il lâcha la femelle, qui, confiante dans le mâle qui les couvait à sa place, s'en alla toute joyeuse à Dordrecht avec son billet sous son aile.

Elle revint le soir.

Elle avait conservé le billet.

Elle le garda ainsi quinze jours, au grand désappointement d'abord, puis ensuite au grand désespoir de van Baërle.

Le seizième jour enfin elle revint à vide.

Or, van Baërle adressait ce billet à sa nourrice, la vieille Frisonne, et suppliait les âmes charitables qui le trouveraient de le lui remettre le plus sûrement et le plus promptement possible.

Dans cette lettre, adressée à sa nourrice, il y avait un petit billet adressé à Rosa.

Dieu qui porte avec son souffle les graines de ravenelle sur les murailles des vieux châteaux et qui les fait fleurir dans un peu de pluie, Dieu permit que la nourrice de van Baërle reçut cette lettre.

Et voici comment:

En quittant Dordrecht pour la Haye et la Haye pour Gorcum, mynheer Isaac Boxtel avait abandonné non seulement sa maison, non seulement son domestique, non seulement son observatoire, non seulement son télescope, mais encore ses pigeons.

Le domestique, qu'on avait laissé sans gages, commença par manger le peu d'économies qu'il avait, puis ensuite se mit à manger les pigeons.

Ce que voyant, les pigeons émigrèrent du toit d'Isaac Boxtel sur le toit de Cornélius van Baërle.

La nourrice était un bon cœur qui avait besoin d'aimer quelque chose. Elle se prit de bonne amitié pour les pigeons qui étaient venus lui demander l'hospitalité, et quand le domestique d'Isaac réclama, pour les manger, les douze ou quinze derniers comme il avait mangé les douze ou quinze premiers, elle offrit de les lui racheter, moyennant six sous de Hollande la pièce.

C'était le double de ce que valaient les pigeons; aussi le domestique accepta-t-il avec une grande joie.

La nourrice se trouva donc légitime propriétaire des pigeons de l'envieux.

C'étaient ces pigeons mêlés à d'autres qui dans leurs pérégrinations visitaient la Haye, Loewestein, Rotterdam, allant chercher sans doute du blé d'une autre nature, du chènevis d'un autre goût.

Le hasard, ou plutôt Dieu, Dieu que nous voyons, nous, au fond de toute chose, Dieu avait fait que Cornélius van Baërle avait pris justement un de ces pigeons-là.

Il en résulta que si l'envieux n'eût pas quitté Dordrecht pour suivre son rival à la Haye d'abord, puis ensuite à Gorcum ou à Loewestein, comme on voudra, les deux localités n'étant séparées que par la jonction du Wahal et de la Meuse, c'eût été entre ses mains et non entre celles de la nourrice que fût tombé le billet écrit par van Baërle; de sorte que le pauvre prisonnier, comme le corbeau du savetier romain, eût perdu son temps et ses peines, et qu'au lieu d'avoir à raconter les événements variés qui, pareils à un tapis aux mille couleurs, vont se dérouler sous notre plume, nous n'eussions eu à décrire qu'une longue série de jours pâles, tristes et sombres comme le manteau de la Nuit.

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