Table des matières (continued 3)
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Le billet tomba donc dans les mains de la nourrice de van Baërle.
Aussi vers les premiers jours de février, comme les premières heures du soir descendaient du ciel laissant derrière elles les étoiles naissantes, Cornélius entendit dans l'escalier de la tourelle une voix qui le fit tressaillir.
Il porta la main à son cœur et écouta.
C'était la voix douce et harmonieuse de Rosa.
Avouons-le, Cornélius ne fut pas si étourdi de surprise, si extravagant de joie qu'il l'eût été sans l'histoire du pigeon. Le pigeon lui avait, en échange de sa lettre, rapporté l'espoir sous son aile vide, et il s'attendait chaque jour, car il connaissait Rosa, à avoir, si le billet lui avait été remis, des nouvelles de son amour et de ses caïeux.
Il se leva, prêtant l'oreille, inclinant le corps du côté de la porte.
Oui, c'étaient bien les accents qui l'avaient ému si doucement à la Haye.
Mais maintenant, Rosa qui avait fait le voyage de la Haye à Loewestein, Rosa qui avait réussi, Cornélius ne savait comment, à pénétrer dans la prison, Rosa parviendrait-elle aussi heureusement à pénétrer jusqu'au prisonnier?
Tandis que Cornélius, à ce propos, échafaudait pensée sur pensée, désirs sur inquiétudes, le guichet placé à la porte de sa cellule s'ouvrit, et Rosa brillante de joie, de parure, belle surtout du chagrin qui avait pâli ses joues depuis cinq mois, Rosa colla sa figure au grillage de Cornélius en lui disant:
—Oh! monsieur! monsieur, me voici.
Cornélius étendit son bras, regarda le ciel et poussa un cri de joie.
—Oh! Rosa, Rosa! cria-t-il.
—Silence! parlons bas, mon père me suit, dit la jeune fille.
—Votre père?
—Oui, il est là dans la cour au bas de l'escalier, il reçoit les instructions du gouverneur, il va monter.
—Les instructions du gouverneur?...
—Écoutez, je vais tâcher de tout vous dire en deux mots. Le stathouder a une maison de campagne à une lieue de Leyde, une grande laiterie, pas autre chose; c'est ma tante, sa nourrice, qui a la direction de tous les animaux qui sont enfermés dans cette métairie. Dès que j'ai reçu votre lettre, que je n'ai pu lire, hélas! mais que votre nourrice m'a lue, j'ai couru chez ma tante; là je suis restée jusqu'à ce que le prince vînt à la laiterie, et quand il y vint, je lui demandai que mon père troquât ses fonctions de premier porte-clefs de la prison de la Haye contre les fonctions de geôlier à la forteresse de Loewestein. Il ne se doutait pas de mon but; s'il l'eût connu, peut-être eût-il refusé; au contraire, il accorda.
—De sorte que vous voilà?
—Comme vous voyez.
—De sorte que je vous verrai tous les jours?
—Le plus souvent que je pourrai.
—Ô Rosa! ma belle madone Rosa! dit Cornélius, vous m'aimez donc un peu?
—Un peu... dit-elle, oh! vous n'êtes pas assez exigeant, M. Cornélius.
Cornélius lui tendit passionnément les mains, mais leurs doigts seuls purent se toucher à travers le grillage.
—Voici mon père! dit la jeune fille.
Et Rosa quitta vivement la porte et s'élança vers le vieux Gryphus qui apparaissait au haut de l'escalier.
XV
LE GUICHET
Gryphus était suivi du molosse.
Il lui faisait faire sa ronde pour qu'à l'occasion il reconnut les prisonniers.
—Mon père, dit Rosa, c'est ici la fameuse chambre d'où M. Grotius s'est évadé; vous savez, M. Grotius?
—Oui, oui, ce coquin de Grotius; un ami de ce scélérat de Barneveldt, que j'ai vu exécuter quand j'étais enfant. Grotius! ah! ah! c'est de cette chambre qu'il s'est évadé. Eh bien, je réponds que personne ne s'en évadera après lui.
Et, en ouvrant la porte, il commença dans l'obscurité son discours au prisonnier.
Quant au chien, il alla en grognant flairer les mollets du prisonnier, comme pour lui demander de quel droit il n'était pas mort, lui qu'il avait vu sortir entre le greffier et le bourreau.
Mais la belle Rosa l'appela, et le molosse vint à elle.
—Monsieur, dit Gryphus en levant sa lanterne pour tâcher de projeter un peu de lumière autour de lui, vous voyez en moi votre nouveau geôlier. Je suis chef des porte-clefs et j'ai les chambres sous ma surveillance. Je ne suis pas méchant, mais je suis inflexible pour tout ce qui concerne la discipline.
—Mais je vous connais parfaitement, mon cher M. Gryphus, dit le prisonnier en entrant dans le cercle de lumière que projetait la lanterne.
—Tiens, tiens, c'est vous, M. van Baërle, dit Gryphus; ah! c'est vous; tiens, tiens, tiens, comme on se rencontre!
—Oui, et c'est avec un grand plaisir, mon cher M. Gryphus, que je vois que votre bras va à merveille, puisque c'est de ce bras que vous tenez la lanterne.
Gryphus fronça le sourcil.
—Voyez ce que c'est, dit-il, en politique on fait toujours des fautes. Son Altesse vous a laissé la vie, je ne l'aurais pas fait, moi.
—Bah! demanda Cornélius; et pourquoi cela?
—Parce que vous êtes homme à conspirer de nouveau; vous autres savants, vous avez commerce avec le diable.
—Ah çà! maître Gryphus, êtes-vous mécontent de la façon dont je vous ai remis le bras, ou du prix que je vous ai demandé? fit en riant Cornélius.
—Au contraire, morbleu! au contraire! maugréa le geôlier, vous me l'avez trop bien remis, le bras; il y a quelque sorcellerie là-dessous: au bout de six semaines je m'en servais comme s'il ne lui fût rien arrivé. À telles enseignes que le médecin du Buitenhof qui sait son affaire, voulait me le casser de nouveau, pour me le remettre dans les règles, promettant que, cette fois, je serais trois mois sans pouvoir m'en servir.
—Et vous n'avez pas voulu?
—J'ai dit: Non. Tant que je pourrai faire le signe de la croix avec ce bras-là (Gryphus était catholique), tant que je pourrai faire le signe de la croix avec ce bras-là, je me moque du diable.
—Mais si vous vous moquez du diable, maître Gryphus, à plus forte raison devez-vous vous moquer des savants.
—Oh! les savants, les savants! s'écria Gryphus sans répondre à l'interpellation; les savants! j'aimerais mieux avoir dix militaires à garder qu'un seul savant. Les militaires, ils fument, ils boivent, ils s'enivrent; ils sont doux comme des moutons quand on leur donne de l'eau-de-vie ou du vin de la Meuse. Mais un savant, boire, fumer, s'enivrer! ah bien oui! C'est sobre, ça ne dépense rien, ça garde sa tête fraîche pour conspirer. Mais je commence par vous dire que ça ne vous sera pas facile à vous de conspirer. D'abord pas de livres, pas de papiers, pas de grimoire. C'est avec les livres que M. Grotius s'est sauvé.
—Je vous assure, maître Gryphus, reprit van Baërle, que peut-être j'ai eu un instant l'idée de me sauver, mais que bien certainement je ne l'ai plus.
—C'est bien! c'est bien! dit Gryphus, veillez sur vous, j'en ferai autant. C'est égal, c'est égal, Son Altesse a fait une lourde faute.
—En ne me faisant pas couper la tête?... Merci, merci, maître Gryphus.
—Sans doute. Voyez si MM. de Witt ne se tiennent pas bien tranquilles maintenant.
—C'est affreux ce que vous dites-là, M. Gryphus, dit van Baërle en se détournant pour cacher son dégoût. Vous oubliez que l'un était mon ami, et l'autre... l'autre mon second père.
—Oui, mais je me souviens que l'un et l'autre sont des conspirateurs. Et puis c'est par philanthropie que je parle.
—Ah! vraiment! Expliquez donc un peu cela, cher M. Gryphus, je ne comprends pas bien.
—Oui. Si vous étiez resté sur le billot de maître Harbruck...
—Eh bien?
—Eh bien! vous ne souffririez plus. Tandis qu'ici je ne vous cache pas que je vais vous rendre la vie très dure.
—Merci de la promesse, maître Gryphus.
Et tandis que le prisonnier souriait ironiquement au vieux geôlier, Rosa derrière la porte lui répondait par un sourire plein d'angélique consolation. Gryphus alla vers la fenêtre. Il faisait encore assez jour pour qu'on vît sans le distinguer un horizon immense qui se perdait dans une brume grisâtre.
—Quelle vue a-t-on d'ici? demanda le geôlier.
—Mais, fort belle, dit Cornélius en regardant Rosa.
—Oui, oui, trop de vue, trop de vue.
En ce moment les deux pigeons, effarouchés par la vue et surtout par la voix de cet inconnu, sortirent de leur nid, et disparurent tout effarés dans le brouillard.
—Oh! oh! qu'est-ce que cela? demanda le geôlier.
—Mes pigeons, répondit Cornélius.
—Mes pigeons! s'écria le geôlier, mes pigeons! Est-ce qu'un prisonnier a quelque chose à lui?
—Alors, dit Cornélius, les pigeons que le Bon Dieu m'a prêtés?
—Voilà déjà une contravention, répliqua Gryphus, des pigeons! Ah! jeune homme, jeune homme, je vous préviens d'une chose, c'est que, pas plus tard que demain, ces oiseaux bouilliront dans ma marmite.
—Il faudrait d'abord que vous les tinssiez, maître Gryphus, dit van Baërle. Vous ne voulez pas que ce soient mes pigeons; ils sont encore bien moins les vôtres, je vous jure, qu'ils ne sont les miens.
—Ce qui est différé n'est pas perdu, maugréa le geôlier, et pas plus tard que demain, je leur tordrai le cou.
Et, tout en faisant cette méchante promesse à Cornélius, Gryphus se pencha en dehors pour examiner la structure du nid. Ce qui donna le temps à van Baërle de courir à la porte et de serrer la main de Rosa, qui lui dit:
—À neuf heures ce soir.
Gryphus, tout occupé du désir de prendre dès le lendemain les pigeons comme il avait promis de le faire, ne vit rien, n'entendit rien, et comme il avait fermé la fenêtre, il prit sa fille par le bras, sortit, donna un double tour à la serrure, poussa les verrous, et s'en alla faire les mêmes promesses à un autre prisonnier. À peine eut-il disparu, que Cornélius s'approcha de la porte pour écourter le bruit décroissant des pas; puis, lorsqu'il se fut éteint, il courut à la fenêtre et démolit de fond en comble le nid des pigeons. Il aimait mieux les chasser à tout jamais de sa présence que d'exposer à la mort les gentils messagers auxquels il devait le bonheur d'avoir revu Rosa.
Cette visite du geôlier, ses menaces brutales, la sombre perspective de sa surveillance dont il connaissait les abus, rien de tout cela ne put distraire Cornélius des douces pensées et surtout du doux espoir que la présence de Rosa venait de ressusciter dans son cœur.
Il attendit impatiemment que neuf heures sonnassent au donjon de Loewestein.
Rosa avait dit: «À neuf heures, attendez-moi.»
La dernière note de bronze vibrait encore dans l'air quand Cornélius entendit dans l'escalier le pas léger et la robe onduleuse de la belle Frisonne, et bientôt le grillage de la porte sur laquelle Cornélius fixait ardemment les yeux s'éclaira.
Le guichet venait de s'ouvrir en dehors.
—Me voici, dit Rosa encore tout essoufflée d'avoir gravi l'escalier, me voici!
—Oh! bonne Rosa!
—Vous êtes content de me voir?
—Vous me le demandez! Mais comment avez-vous fait pour venir? Dites!
—Écoutez, mon père s'endort chaque soir presque aussitôt qu'il a soupé; alors je le couche un peu étourdi par le genièvre; n'en dites rien à personne car, grâce à ce sommeil, je pourrai chaque soir venir causer une heure avec vous.
—Oh! je vous remercie, Rosa, chère Rosa.
Et Cornélius avança, en disant ces mots, son visage si près du guichet que Rosa retira le sien.
—Je vous ai rapporté vos caïeux de tulipe, dit-elle.
Le cœur de Cornélius bondit. Il n'avait point osé demander encore à Rosa ce qu'elle avait fait du précieux trésor qu'il lui avait confié.
—Ah! vous les avez donc conservés?
—Ne me les aviez-vous pas donnés comme une chose qui vous était chère?
—Oui, mais seulement parce que je vous les avais donnés, il me semble qu'ils étaient à vous.
—Ils étaient à moi après votre mort et vous êtes vivant, par bonheur. Ah! comme j'ai béni Son Altesse. Si Dieu accorde au prince Guillaume toutes les félicités que je lui ai souhaitées, certes le roi Guillaume sera non seulement l'homme le plus heureux de son royaume mais de toute la terre. Vous étiez vivant, dis-je, et tout en gardant la Bible de votre parrain Corneille, j'étais résolue de vous rapporter vos caïeux; seulement je ne savais comment faire. Or, je venais de prendre la résolution d'aller demander au stathouder la place de geôlier de Loewestein pour mon père, lorsque la nourrice m'apporta votre lettre. Ah! nous pleurâmes bien ensemble, je vous en réponds. Mais votre lettre ne fit que m'affermir dans ma résolution. C'est alors que je partis pour Leyde; vous savez le reste.
—Comment, chère Rosa, reprit Cornélius, vous pensiez, avant ma lettre reçue, à venir me rejoindre?
—Si j'y pensais! répondit Rosa laissant prendre à son amour le pas sur sa pudeur, mais je ne pensais qu'à cela!
Et en disant ces mots, Rosa devint si belle que, pour la seconde fois, Cornélius précipita son front et ses lèvres sur le grillage, et cela sans doute pour remercier la belle jeune fille.
Rosa se recula comme la première fois.
—En vérité, dit-elle avec cette coquetterie qui bat dans le cœur de toute jeune fille, en vérité, j'ai bien souvent regretté de ne pas savoir lire; mais jamais autant et de la même façon que lorsque votre nourrice m'apporta votre lettre; j'ai tenu dans ma main cette lettre qui parlait pour les autres et qui, pauvre sotte que j'étais, était muette pour moi.
—Vous avez souvent regretté de ne pas savoir lire? dit Cornélius; et à quelle occasion?
—Dame, fit la jeune fille en riant, pour lire toute les lettres que l'on m'écrivait.
—Vous receviez des lettres, Rosa?
—Par centaines.
—Mais qui vous les écrivait donc?...
—Qui m'écrivait? Mais d'abord tous les étudiants qui passaient par le Buitenhof, tous les officiers qui allaient à la place d'armes, tous les commis et même les marchands qui me voyaient à ma petite fenêtre.
—Et tous ces billets, chère Rosa, qu'en faisiez-vous?
—Autrefois, répondit Rosa, je me les faisais lire par quelque amie, et cela m'amusait beaucoup; mais depuis un certain temps, à quoi bon perdre son temps à écouter toutes ces sottises? depuis un certain temps je les brûle.
—Depuis un certain temps! s'écria Cornélius avec un regard troublé tout à la fois par l'amour et la joie.
Rosa baissa les yeux toute rougissante. De sorte qu'elle ne vit pas s'approcher les lèvres de Cornélius qui ne rencontrèrent hélas! que le grillage, mais qui, malgré cet obstacle, envoyèrent jusqu'aux lèvres de la jeune fille le souffle ardent du plus tendre des baisers.
À cette flamme qui brûla ses lèvres, Rosa devint aussi pâle, plus pâle peut-être qu'elle ne l'avait été au Buitenhof, le jour de l'exécution. Elle poussa un gémissement plaintif, ferma ses beaux yeux et s'enfuit le cœur palpitant, essayant en vain de comprimer avec sa main les palpitations de son cœur.
Cornélius, demeuré seul, en fut réduit à aspirer le doux parfum des cheveux de Rosa, resté comme un captif entre le treillage.
Rosa s'était enfuie si précipitamment qu'elle avait oublié de rendre à Cornélius les trois caïeux de la tulipe noire.
XVI
MAÎTRE ET ÉCOLIÈRE
Le bonhomme Gryphus, on a pu le voir, était loin de partager la bonne volonté de sa fille pour le filleul de Corneille de Witt.
Il n'avait que cinq prisonniers à Loewestein; la tâche de gardien n'était donc pas difficile à remplir, et la geôle était une sorte de sinécure donnée à son âge.
Mais, dans son zèle, le digne geôlier avait grandi de toute la puissance de son imagination la tâche qui lui était imposée. Pour lui, Cornélius avait pris la proportion gigantesque d'un criminel de premier ordre. Il était en conséquence devenu le plus dangereux de ses prisonniers. Il surveillait chacune de ses démarches, ne l'abordait qu'avec un visage courroucé, lui faisant porter la peine de ce qu'il appelait son effroyable rébellion contre le clément stathouder.
Il entrait trois fois par jour dans la chambre de van Baërle, croyant le surprendre en faute, mais Cornélius avait renoncé aux correspondances depuis qu'il avait sa correspondante sous la main. Il était même probable que Cornélius, eût-il obtenu sa liberté entière et permission complète de se retirer partout où il eût voulu, le domicile de la prison avec Rosa et ses caïeux lui eût paru préférable à tout autre domicile sans ses caïeux et sans Rosa.
C'est qu'en effet chaque soir à neuf heures, Rosa avait promis de venir causer avec le cher prisonnier, et dès le premier soir, Rosa, nous l'avons vu, avait tenu parole.
Le lendemain, elle monta comme la veille, avec le même mystère et les mêmes précautions. Seulement elle s'était promis à elle-même de ne pas trop approcher sa figure du grillage. D'ailleurs, pour entrer du premier coup dans une conversation qui pût occuper sérieusement van Baërle, elle commença par lui tendre à travers le grillage ses trois caïeux toujours enveloppés dans le même papier.
Mais, au grand étonnement de Rosa, van Baërle repoussa sa blanche main du bout de ses doigts.
Le jeune homme avait réfléchi.
—Écoutez-moi, dit-il, nous risquerions trop, je crois, de mettre toute notre fortune dans le même sac. Songez qu'il s'agit, ma chère Rosa, d'accomplir une entreprise que l'on regarde jusqu'aujourd'hui comme impossible. Il s'agit de faire fleurir la grande tulipe noire. Prenons donc toutes nos précautions, afin, si nous échouons, de n'avoir rien à nous reprocher. Voici comment j'ai calculé que nous parviendrions à notre but.
Rosa prêta toute son attention à ce qu'allait lui dire le prisonnier, et cela plus pour l'importance qu'y attachait le malheureux tulipier que pour l'importance qu'elle y attachait elle-même.
—Voilà, continua Cornélius, comment j'ai calculé notre commune coopération à cette grande affaire.
—J'écoute, dit Rosa.
—Vous avez bien dans cette forteresse un petit jardin, à défaut de jardin une cour quelconque, à défaut de cour une terrasse.
—Nous avons un très beau jardin, dit Rosa; il s'étend le long du Wahal et est plein de beaux vieux arbres.
—Pouvez-vous, chère Rosa, m'apporter un peu de la terre de ce jardin afin que j'en juge.
—Dès demain.
—Vous en prendrez à l'ombre et au soleil afin que je juge de ses deux qualités sous les deux conditions de sécheresse et d'humidité.
—Soyez tranquille.
—La terre choisie par moi et modifiée s'il est besoin, nous ferons trois parts de nos trois caïeux, vous en prendrez un que vous planterez le jour que je vous dirai dans la terre choisie par moi; il fleurira certainement si vous le soignez selon mes indications.
—Je ne m'en éloignerai pas une seconde.
—Vous m'en donnerez un autre que j'essaierai d'élever ici dans ma chambre, ce qui m'aidera à passer ces longues journées pendant lesquelles je ne vous vois pas. J'ai peu d'espoir, je vous l'avoue pour celui-là, et d'avance, je regarde ce malheureux comme sacrifié à mon égoïsme. Cependant, le soleil me visite quelquefois. Je tirerai artificieusement parti de tout, même de la chaleur et de la cendre de ma pipe. Enfin, nous tiendrons, ou plutôt vous tiendrez en réserve le troisième caïeu, notre dernière ressource pour le cas où nos deux premières expériences auraient manqué. De cette manière, ma chère Rosa, il est impossible que nous n'arrivions pas à gagner les cent mille florins de notre dot et à nous procurer le suprême bonheur de voir réussir notre œuvre.
—J'ai compris, dit Rosa. Je vous apporterai demain de la terre, vous choisirez la mienne et la vôtre. Quant à la vôtre, il me faudra plusieurs voyages, car je ne pourrai vous en apporter que peu à la fois.
—Oh! nous ne sommes pas pressés, chère Rosa; nos tulipes ne doivent pas être enterrées avant un grand mois. Ainsi, vous voyez que nous avons tout le temps; seulement pour planter votre caïeu, vous suivrez toutes mes instructions, n'est-ce pas?
—Je vous le promets.
—Et une fois planté, vous me ferez part de toutes les circonstances qui pourront intéresser notre élève, tels que changements atmosphériques, traces dans les allées, traces sur les plates-bandes. Vous écouterez la nuit si notre jardin n'est pas fréquenté par des chats. Deux de ces malheureux animaux m'ont à Dordrecht ravagé deux plates-bandes.
—J'écouterai.
—Les jours de lune... Avez-vous vue sur le jardin, chère enfant?
—La fenêtre de ma chambre à coucher y donne.
—Bon. Les jours de lune, vous regarderez si des trous du mur ne sortent point des rats. Les rats sont des rongeurs fort à craindre, et j'ai vu de malheureux tulipiers reprocher bien amèrement à Noé d'avoir mis une paire de rats dans l'arche.
—Je regarderai, et s'il y a des chats ou des rats...
—Eh bien! il faudra aviser. Ensuite, continua van Baërle, devenu soupçonneux depuis qu'il était en prison; ensuite, il y a un animal bien plus à craindre encore que le chat et le rat!
—Et quel est cet animal?
—C'est l'homme! vous comprenez, chère Rosa, on vole un florin, et l'on risque le bagne pour une pareille misère; et à plus forte raison peut-on voler un caïeu de tulipe qui vaut cent mille florins.
—Personne que moi n'entrera dans le jardin.
—Vous me le promettez?
—Je vous le jure!
—Bien, Rosa! merci, chère Rosa! Oh! toute joie va donc me venir de vous!
Et, comme les lèvres de van Baërle se rapprochaient du grillage avec la même ardeur que la veille, et que d'ailleurs, l'heure de la retraite était arrivée, Rosa éloigna la tête et allongea la main.
Dans cette jolie main, dont la coquette jeune fille avait un soin tout particulier, était le caïeu.
Cornélius baisa passionnément le bout des doigts de cette main. Était-ce parce que cette main tenait un des caïeux de la grande tulipe noire? Était-ce parce que cette main était la main de Rosa?
C'est ce que nous laissons deviner à de plus savants que nous. Rosa se retira donc avec les deux autres caïeux, les serrant contre sa poitrine.
Les serrait-elle contre sa poitrine parce que c'étaient les caïeux de la grande tulipe noire, ou parce que les caïeux lui venaient de Cornélius van Baërle?
Ce point, nous le croyons, serait plus facile à préciser que l'autre.
Quoi qu'il en soit, à partir de ce moment, la vie devint douce et remplie pour le prisonnier.
Rosa, on l'a vu, lui avait remis un des caïeux.
Chaque soir, elle lui apportait poignée à poignée la terre de la portion du jardin qu'il avait trouvée la meilleure et qui en effet était excellente.
Une large cruche que Cornélius avait cassée habilement lui donna un fond propice, il l'emplit à moitié et mélangea la terre apportée par Rosa d'un peu de boue de rivière qu'il fit sécher et qui lui fournit un excellent terreau.
Puis, vers le commencement d'avril, il y déposa le premier caïeu.
Dire ce que Cornélius déploya de soins, d'habileté et de ruse pour dérober à la surveillance de Gryphus la joie de ses travaux, nous n'y parviendrons pas. Une demi-heure, c'est un siècle de sensations et de pensées pour un prisonnier philosophe.
Il ne se passait point de jour que Rosa ne vînt causer avec Cornélius.
Les tulipes, dont Rosa faisait un cours complet, fournissaient le fond de la conversation; mais si intéressant que soit ce sujet, on ne peut pas toujours parler tulipes.
Alors on parlait d'autre chose, et à son grand étonnement le tulipier s'apercevait de l'extension immense que pouvait prendre le cercle de la conversation.
Seulement Rosa avait pris une habitude, elle tenait son beau visage invariablement à six pouces du guichet, car la belle Frisonne était sans doute défiante d'elle-même, depuis qu'elle avait senti à travers le grillage combien le souffle d'un prisonnier peut brûler le cœur d'une jeune fille.
Il y a une chose surtout qui inquiétait à cette heure le tulipier presque autant que ses caïeux et sur laquelle il revenait sans cesse: c'était la dépendance où était Rosa de son père.
Ainsi la vie de van Baërle, le docteur savant, le peintre pittoresque, l'homme supérieur, de van Baërle qui le premier avait, selon toute probabilité, découvert ce chef-d'œuvre de la création que l'on appellerait, comme la chose était arrêtée d'avance, Rosa Barlænsis, la vie, bien mieux que la vie, le bonheur de cet homme dépendait du plus simple caprice d'un autre homme, et cet homme c'était un être d'un esprit inférieur, d'une caste infime; c'était un geôlier, quelque chose de moins intelligent que la serrure qu'il fermait, de plus dur que le verrou qu'il tirait. C'était quelque chose du Caliban de la Tempête, un passage entre l'homme et la brute.
Eh bien, le bonheur de Cornélius dépendait de cet homme; cet homme pouvait un beau matin s'ennuyer à Loewestein, trouver que l'air y était mauvais, que le genièvre n'y était pas bon, et quitter la forteresse, et emmener sa fille, et encore une fois Cornélius et Rosa étaient séparés. Dieu, qui se lasse de faire trop pour ses créatures, finirait peut-être alors par ne plus les réunir.
—Et alors à quoi bon les pigeons voyageurs, disait Cornélius à la jeune fille, puisque, chère Rosa, vous ne saurez ni lire ce que je vous écrirai, ni m'écrire ce que vous aurez pensé?
—Eh bien! répondait Rosa, qui au fond du cœur craignait la séparation autant que Cornélius, nous avons une heure tous les soirs, employons-la bien.
—Mais il me semble, reprit Cornélius, que nous ne l'employons pas mal.
—Employons-la mieux encore, dit Rosa en souriant. Montrez-moi à lire et à écrire; je profiterai de vos leçons, croyez-moi, et de cette façon nous ne serons plus jamais séparés que par notre volonté à nous-mêmes.
—Oh! alors, s'écria Cornélius, nous avons l'éternité devant nous.
Rosa sourit et haussa doucement les épaules.
—Est-ce que vous resterez toujours en prison? répondit-elle. Est-ce qu'après vous avoir donné la vie, Son Altesse ne vous donnera pas la liberté? Est-ce qu'alors vous ne rentrerez pas dans vos biens? Est-ce que vous ne serez point riche? Est-ce qu'une fois libre et riche, vous daignerez-vous regarder, quand vous passerez à cheval ou en carrosse, la petite Rosa, une fille de geôlier, presque une fille de bourreau?
Cornélius voulut protester, et certes il l'eût fait de tout son cœur et dans la sincérité d'une âme remplie d'amour. La jeune fille l'interrompit.
—Comment va votre tulipe? demanda-t-elle en souriant.
Parler à Cornélius de sa tulipe, c'était un moyen pour Rosa de tout faire oublier à Cornélius, même Rosa.
—Mais assez bien, dit-il; la pellicule noircit, le travail de fermentation a commencé, les veines du caïeu s'échauffent et grossissent; d'ici à huit jours, avant peut-être, on pourra distinguer les premières protubérances de la germinaison... Et la vôtre, Rosa?
—Oh! moi, j'ai fait les choses en grand et d'après vos indications.
—Voyons, Rosa, qu'avez-vous fait? dit Cornélius, les yeux presque aussi ardents, l'haleine presque aussi haletante que le soir où ces yeux avaient brûlé le visage, et cette haleine le cœur de Rosa.
—J'ai, dit en souriant la jeune fille (car au fond du cœur elle ne pouvait s'empêcher d'étudier ce double amour du prisonnier pour elle et pour la tulipe noire), j'ai fait les choses en grand: je me suis préparé dans un carré nu, loin des arbres et des murs, dans une terre légèrement sablonneuse, plutôt humide que sèche, sans un grain de pierre, sans un caillou, je me suis disposé une plate-bande comme vous me l'avez décrite.
—Bien, bien, Rosa.
—Le terrain préparé de la sorte n'attend plus que votre avertissement. Au premier beau jour, vous me direz de planter mon caïeu, et je le planterai; vous savez que je dois tarder sur vous, moi qui ai toutes les chances du bon air, du soleil et de l'abondance des sucs terrestres.
—C'est vrai, c'est vrai! s'écria Cornélius en frappant avec joie ses mains, et vous êtes une bonne écolière, Rosa, et vous gagnerez certainement vos cent mille florins.
—N'oubliez pas, dit en riant Rosa, que votre écolière, puisque vous m'appelez ainsi, a encore autre chose à apprendre que la culture des tulipes.
—Oui, oui, et je suis aussi intéressé que vous, belle Rosa, à ce que vous sachiez lire.
—Quand commencerons-nous?
—Tout de suite.
—Non, demain.
—Pourquoi demain?
—Parce qu'aujourd'hui notre heure est écoulée, et qu'il faut que je vous quitte.
—Déjà! mais dans quoi lirons-nous?
—Oh! dit Rosa, j'ai un livre, un livre qui, je l'espère, nous portera bonheur.
—À demain donc?
—À demain.
Le lendemain, Rosa revint avec la Bible de Corneille de Witt.
XVII
PREMIER CAÏEU
Le lendemain, avons-nous dit, Rosa revint avec la Bible de Corneille de Witt.
Alors commença entre le maître et l'écolière une de ces scènes charmantes qui font la joie du romancier quand il a le bonheur de les rencontrer sous la plume.
Le guichet, seule ouverture qui servît de communication aux deux amants, était trop élevé pour que des gens qui s'étaient jusque-là contentés de lire sur le visage l'un de l'autre tout ce qu'ils avaient à se dire pussent lire commodément sur le livre que Rosa avait apporté.
En conséquence, la jeune fille dut s'appuyer au guichet, la tête penchée, le livre à la hauteur de la lumière qu'elle tenait de la main droite, et que, pour la reposer un peu, Cornélius imagina de fixer par un mouchoir au treillis de fer. Dès lors Rosa put suivre avec ses doigts sur le livre les lettres et les syllabes que lui faisait épeler Cornélius, lequel, muni d'un fétu de paille en guise d'indicateur, désignait ces lettres par le trou du grillage à son écolière attentive.
Le feu de cette lampe éclairait les riches couleurs de Rosa, son œil bleu et profond, ses tresses blondes sous le casque d'or bruni qui, ainsi que nous l'avons dit, sert de coiffure aux Frisonnes; ses doigts levés en l'air et dont le sang descendait, prenaient ce ton pâle et rose qui resplendit aux lumières et qui indique la vie mystérieuse que l'on voit circuler sous la chair.
L'intelligence de Rosa se développait rapidement sous le contact vivifiant de l'esprit de Cornélius, et, quand la difficulté paraissait trop ardue, ces yeux qui plongeaient l'un dans l'autre, ces cils qui s'effleuraient, ces cheveux qui se mariaient, détachaient des étincelles électriques capables d'éclairer les ténèbres mêmes de l'idiotisme.
Et Rosa, descendue chez elle, repassait seule dans son esprit les leçons de lecture, et en même temps dans son âme les leçons non avouées de l'amour.
Un soir elle arriva une demi-heure plus tard que de coutume.
C'était un trop grave événement qu'une demi-heure de retard pour que Cornélius ne s'informât pas avant toute chose de ce qui l'avait causé.
—Oh! ne me grondez pas, dit la jeune fille, ce n'est point ma faute. Mon père a renoué connaissance à Loewestein avec un bonhomme qui était venu fréquemment le solliciter à la Haye pour voir la prison. C'était un bon diable, ami de la bouteille, et qui racontait de joyeuses histoires, en outre un large payeur qui ne reculait pas devant un écot.
—Vous ne le connaissez pas autrement? demanda Cornélius étonné.
—Non, répondit la jeune fille, c'est depuis quinze jours environ que mon père s'est affolé de ce nouveau venu si assidu à le visiter.
—Oh! fit Cornélius en secouant la tête avec inquiétude, car tout nouvel événement présageait pour lui une catastrophe, quelque espion du genre de ceux que l'on envoie dans les forteresses pour surveiller ensemble prisonniers et gardiens.
—Je ne crois pas, dit Rosa en souriant, si ce brave homme épie quelqu'un, ce n'est pas mon père.
—Qui est-ce alors?
—Moi, par exemple.
—Vous?
—Pourquoi pas? dit en riant Rosa.
—Ah! c'est vrai, fit Cornélius en soupirant, vous n'aurez pas toujours en vain des prétendants, Rosa, cet homme peut devenir votre mari.
—Je ne dis pas non.
—Et sur quoi fondez-vous cette joie?
—Dites cette crainte, M. Cornélius.
—Merci, Rosa, car vous avez raison; cette crainte...
—Je la fonde sur ceci...
—J'écoute, dites.
—Cet homme était déjà venu plusieurs fois au Buitenhof, à la Haye; tenez, juste au moment où vous y fûtes enfermé. Moi sortie, il en sortit à son tour; moi venue ici, il y vint. À la Haye il prenait pour prétexte qu'il voulait vous voir.
—Me voir, moi?
—Oh! prétexte, assurément, car aujourd'hui qu'il pourrait encore faire valoir la même raison, puisque vous êtes redevenu le prisonnier de mon père, ou plutôt que mon père est redevenu votre geôlier, il ne se recommande plus de vous, bien au contraire. Je l'entendais hier dire à mon père qu'il ne vous connaissait pas.
—Continuez, Rosa, je vous prie, que je tâche de deviner quel est cet homme et ce qu'il veut.
—Vous êtes sûr, M. Cornélius, que nul de vos amis ne se peut intéresser à vous?
—Je n'ai pas d'amis, Rosa, je n'avais que ma nourrice: vous la connaissez et elle vous connaît. Hélas! cette pauvre Zug, elle viendrait elle-même et ne ruserait pas, et dirait en pleurant à votre père ou à vous: «Cher monsieur ou chère demoiselle, mon enfant est ici, voyez comme je suis désespérée, laissez-moi le voir une heure seulement et je prierai Dieu toute ma vie pour vous.» Oh! non, continua Cornélius, oh! non, à part ma bonne Zug, non, je n'ai pas d'amis.
—J'en reviens donc à ce que je pensais, d'autant mieux qu'hier, au coucher du soleil, comme j'arrangeais la plate-bande où je dois planter votre caïeu, je vis une ombre qui, par la porte entr'ouverte, se glissait derrière les sureaux et les trembles. Je n'eus pas l'air de regarder, c'était notre homme. Il se cacha, me vit remuer la terre, et, certes, c'était bien moi qu'il avait suivie, c'était bien moi qu'il épiait. Je ne donnai pas un coup de râteau, je ne touchai pas un atome de terre qu'il ne s'en rendît compte.
—Oh! oui, oui, c'est un amoureux, dit Cornélius. Est-il jeune, est-il beau?
Et il regarda avidement Rosa, attendant impatiemment sa réponse.
—Jeune, beau! s'écria Rosa éclatant de rire. Il est hideux de visage, il a le corps voûté, il approche de cinquante ans, et n'ose me regarder en face ni parler haut.
—Et il s'appelle?
—Jacob Gisels.
—Je ne le connais pas.
—Vous voyez bien, alors, que ce n'est pas pour vous qu'il vient.
—En tout cas, s'il vous aime, Rosa, ce qui est bien probable, car vous voir c'est vous aimer, vous ne l'aimez pas, vous?
—Oh! non certes!
—Vous voulez que je me tranquillise, alors?
—Je vous y engage.
—Eh bien! maintenant que vous commencez à savoir lire, Rosa, vous lirez tout ce que je vous écrirai, n'est-ce pas, sur les tourments de la jalousie et sur ceux de l'absence?
—Je lirai si vous écrivez bien gros.
Puis, comme la tournure que prenait la conversation commençait à inquiéter Rosa:
—À propos, dit-elle, comment se porte votre tulipe, à vous?
—Rosa, jugez de ma joie: ce matin je la regardais au soleil, après avoir écarté doucement la couche de terre qui couvre le caïeu, j'ai vu poindre l'aiguillon de la première pousse; ah! Rosa, mon cœur s'est fondu de joie, cet imperceptible bourgeon blanchâtre, qu'une aile de mouche écorcherait en l'effleurant, ce soupçon d'existence qui se révèle par un insaisissable témoignage, m'a plus ému que la lecture de cet ordre de Son Altesse, qui me rendait la vie en arrêtant la hache du bourreau, sur l'échafaud du Buitenhof.
—Vous espérez, alors? dit Rosa en souriant.
—Oh! oui, j'espère!
—Et moi, à mon tour, quand planterai-je mon caïeu?
—Au premier jour favorable, je vous le dirai; mais surtout, n'allez point vous faire aider par personne, surtout ne confiez votre secret à qui que ce soit au monde; un amateur, voyez-vous, serait capable, rien qu'à l'inspection de ce caïeu, de reconnaître sa valeur; et surtout, surtout, ma bien chère Rosa, serrez précieusement le troisième oignon qui vous reste.
—Il est encore dans le même papier où vous l'avez mis et tel que vous me l'avez donné, M. Cornélius, enfoui tout au fond de mon armoire et sous mes dentelles, qui le tiennent au sec sans le charger. Mais, adieu, pauvre prisonnier.
—Comment, déjà?
—Il le faut.
—Venir si tard et partir si tôt!
—Mon père pourrait s'impatienter en ne me voyant pas revenir; l'amoureux pourrait se douter qu'il a un rival.
Et elle écouta inquiète.
—Qu'avez-vous donc? demanda van Baërle.
—Il m'a semblé entendre.
—Quoi donc?
—Quelque chose comme un pas qui craquait dans l'escalier.
—En effet, dit le prisonnier, ce ne peut être Gryphus, on l'entend de loin, lui.
—Non, ce n'est pas mon père, j'en suis sûre, mais...
—Mais...
—Mais ce pourrait être M. Jacob.
Rosa s'élança dans l'escalier, et l'on entendit en effet une porte qui se fermait rapidement avant que la jeune fille eût descendu les dix premières marches. Cornélius demeura fort inquiet, mais ce n'était pour lui qu'un prélude. Quand la fatalité commence d'accomplir une œuvre mauvaise, il est rare qu'elle ne prévienne pas charitablement sa victime comme un spadassin fait à son adversaire pour lui donner le loisir de se mettre en garde. Presque toujours, ces avis émanent de l'instinct de l'homme ou de la complicité des objets inanimés, souvent moins inanimés qu'on ne le croit généralement; presque toujours, disons-nous, ces avis sont négligés. Le coup a sifflé en l'air, et il retombe sur une tête que ce sifflement eût dû avertir, et qui, avertie, a dû se prémunir. Le lendemain se passa sans que rien de marquant eût lieu. Gryphus fit ses trois visites. Il ne découvrit rien. Quand il entendait venir son geôlier (et dans l'espérance de surprendre les secrets de son prisonnier, Gryphus ne venait jamais aux mêmes heures), quand il entendait venir son geôlier, van Baërle, à l'aide d'une mécanique qu'il avait inventée, et qui ressemblait à celles à l'aide desquelles on monte et descend les sacs de blé dans les fermes, van Baërle avait imaginé de descendre sa cruche au-dessous de l'entablement de tuiles d'abord, et ensuite de pierres, qui régnait au-dessous de sa fenêtre. Quant aux ficelles à l'aide desquelles le mouvement s'opérait, notre mécanicien avait trouvé un moyen de les cacher avec les mousses qui végètent sur les tuiles et dans le creux des pierres.
Gryphus n'y devinait rien.
Ce manège réussit durant huit jours.
Mais un matin que Cornélius, absorbé dans la contemplation de son caïeu, d'où s'élançait déjà un point de végétation, n'avait pas entendu monter le vieux Gryphus (il faisait grand vent ce jour-là, et tout craquait dans la tourelle), la porte s'ouvrit tout à coup, et Cornélius fut surpris sa cruche entre ses genoux.
Gryphus, voyant un objet inconnu, et par conséquent défendu, aux mains de son prisonnier, Gryphus fondit sur cet objet avec plus de rapidité que ne fait le faucon sur sa proie.
Le hasard, ou cette adresse fatale que le mauvais esprit accorde parfois aux êtres malfaisants, fit que sa grosse main calleuse se posa tout d'abord au beau milieu de la cruche, sur la portion de terreau dépositaire du précieux oignon, cette main brisée au-dessus du poignet et que Cornélius van Baërle lui avait si bien remise.
—Qu'avez-vous là? s'écria-t-il. Ah! je vous y prends!
Et il enfonça sa main dans la terre.
—Moi? Rien, rien! s'écria Cornélius tout tremblant.
—Ah! je vous y prends! Une cruche, de la terre! Il y a quelque secret coupable caché là-dessous!
—Cher M. Gryphus! supplia van Baërle, inquiet comme la perdrix à qui le moissonneur vient de prendre sa couvée.
En effet, Gryphus commençait à creuser la terre avec ses doigts crochus.
—Monsieur, monsieur! prenez garde! dit Cornélius pâlissant.
—À quoi? mordieu! à quoi? hurla le geôlier.
—Prenez garde! vous dis-je; vous allez le meurtrir!
Et d'un mouvement rapide, presque désespéré, il arracha des mains du geôlier la cruche, qu'il cacha comme un trésor sous le rempart de ses deux bras. Mais Gryphus, entêté comme un vieillard, et de plus en plus convaincu qu'il venait de découvrir une conspiration contre le prince d'Orange, Gryphus courut sur son prisonnier le bâton levé, et voyant l'impassible résolution du captif à protéger son pot de fleurs, il sentit que Cornélius tremblait bien moins pour sa tête que pour sa cruche. Il chercha donc à la lui arracher de vive force.
—Ah! disait le geôlier furieux, vous voyez bien que vous vous révoltez.
—Laissez-moi ma tulipe! criait van Baërle.
—Oui, oui, tulipe, répliquait le vieillard. On connaît les ruses de messieurs les prisonniers.
—Mais je vous jure...
—Lâchez, répétait Gryphus en frappant du pied; lâchez, ou j'appelle la garde.
—Appelez qui vous voudrez, mais vous n'aurez cette pauvre fleur qu'avec ma vie.
Gryphus, exaspéré, enfonça ses doigts pour la seconde fois dans la terre, et cette fois en tira le caïeu tout noir, et tandis que van Baërle était heureux d'avoir sauvé le contenant, ne s'imaginant pas que son adversaire possédât le contenu, Gryphus lança violemment le caïeu amolli qui s'écrasa sous la dalle et disparut presque aussitôt broyé, mis en bouillie, sous le large soulier du geôlier.
Van Baërle vit le meurtre, entrevit les débris humides, comprit cette joie féroce de Gryphus et poussa un cri de désespoir qui attendrit ce geôlier assassin, qui, quelques années plus tôt, avait tué l'araignée de Pellisson.
L'idée d'assommer ce méchant homme passa comme un éclair dans le cerveau du tulipier. Le feu et le sang tout ensemble lui montèrent au front, l'aveuglèrent, et il leva de ses deux mains la cruche lourde de toute l'inutile terre qui y restait. Un instant de plus, il la laissait retomber sur le crâne chauve du vieux Gryphus.
Un cri l'arrêta, un cri plein de larmes et d'angoisses, le cri que poussa derrière le grillage du guichet la pauvre Rosa, pâle, tremblante, les bras levés au ciel, et placée entre son père et son ami.
Cornélius abandonna la cruche qui se brisa en mille pièces avec un fracas épouvantable.
Et alors, Gryphus comprit le danger qu'il venait de courir et s'emporta à de terribles menaces.
—Oh! il faut, dit Cornélius, que vous soyez un homme bien lâche et bien méchant, pour arracher à un pauvre prisonnier sa seule consolation, un oignon de tulipe!
—Fi! mon père, ajouta Rosa, c'est un crime que vous venez de commettre.
—Ah! c'est vous, péronnelle! s'écria en se retournant vers sa fille le vieillard bouillant de colère, mêlez-vous de ce qui vous regarde, et surtout descendez au plus vite.
—Malheureux! malheureux! continuait Cornélius au désespoir.
—Après tout, ce n'est qu'une tulipe, ajouta Gryphus un peu honteux. On vous en donnera tant que vous voudrez des tulipes, j'en ai trois cents dans mon grenier.
—Au diable vos tulipes! s'écria Cornélius. Elles vous valent et vous les valez. Oh! cent milliards de millions! Si je les avais, je les donnerais pour celle que vous avez écrasée là.
—Ah! fit Gryphus triomphant. Vous voyez bien que ce n'est pas à la tulipe que vous teniez. Vous voyez bien qu'il y avait dans ce faux oignon quelques sorcelleries, un moyen de correspondance peut-être avec les ennemis de Son Altesse, qui vous a fait grâce. Je le disais bien, qu'on avait eu tort de ne pas vous couper le cou.
—Mon père! mon père! s'écria Rosa.
—Eh bien! tant mieux! tant mieux! répétait Gryphus en s'animant, je l'ai détruit, je l'ai détruit. Il en sera de même chaque fois que vous recommencerez! Ah! je vous avais prévenu, mon bel ami, que je vous rendrais la vie dure.
—Maudit! maudit! hurla Cornélius tout à son désespoir en retournant avec ses doigts tremblants les derniers vestiges de son caïeu, cadavre de tant de joies et de tant d'espérances.
—Nous planterons l'autre demain, cher M. Cornélius, dit à voix basse Rosa, qui comprenait l'immense douleur du tulipier et qui jeta, cœur saint, cette douce parole comme une goutte de baume sur la blessure saignante de Cornélius.
XVIII
L'AMOUREUX DE ROSA
Rosa avait à peine jeté ces paroles de consolation à Cornélius que l'on entendait dans l'escalier une voix qui demandait à Gryphus des nouvelles de ce qui se passait.
—Mon père, dit Rosa, entendez-vous?
—Quoi?
—M. Jacob vous appelle. Il est inquiet.
—On a fait tant de bruit, fit Gryphus. N'eût-on pas dit qu'il m'assassinait, ce savant! Ah! que de mal on a toujours avec les savants!
Puis, indiquant du doigt l'escalier à Rosa:
—Marchez devant, mademoiselle! dit-il.
Et, fermant la porte:
—Je vous rejoins, ami Jacob, acheva-t-il.
Et Gryphus sortit, emmenant Rosa et laissant dans sa solitude et dans sa douleur amère le pauvre Cornélius qui murmurait:
—Oh! c'est toi qui m'as assassiné, vieux bourreau. Je n'y survivrai pas!
Et en effet le pauvre prisonnier fût tombé malade sans ce contrepoids que la Providence avait mis à sa vie et que l'on appelait Rosa.
Le soir, la jeune fille revint.
Son premier mot fut pour annoncer à Cornélius que désormais son père ne s'opposait plus à ce qu'il cultivât des fleurs.
—Et comment savez-vous cela? dit d'un air dolent le prisonnier à la jeune fille.
—Je le sais parce qu'il l'a dit.
—Pour me tromper peut-être?
—Non, il se repent.
—Oh! oui, mais trop tard.
—Ce repentir ne lui est pas venu de lui-même.
—Et comment lui est-il donc venu?
—Si vous saviez combien son ami le gronde!
—Ah! M. Jacob, il ne vous quitte donc pas, M. Jacob?
—En tout cas il nous quitte le moins qu'il peut.
Et elle sourit de telle façon que ce petit nuage de jalousie qui avait obscurci le front de Cornélius se dissipa.
—Comment cela s'est-il fait? demanda le prisonnier.
—Eh bien! interrogé par son ami, mon père à souper a raconté l'histoire de la tulipe ou plutôt du caïeu, et le bel exploit qu'il avait fait en l'écrasant.
Cornélius poussa un soupir qui pouvait passer pour un gémissement.
—Si vous eussiez vu en ce moment maître Jacob! continua Rosa. En vérité, j'ai cru qu'il allait mettre le feu à la forteresse, ses yeux étaient deux torches ardentes, ses cheveux se hérissaient, il crispait ses poings, un instant j'ai cru qu'il voulait étrangler mon père.
«—Vous avez fait cela, s'écria-t-il, vous avez écrasé le caïeu?
«—Sans doute, fit mon père.
«—C'est infâme! continua-t-il, c'est odieux! c'est un crime que vous avez commis là! hurla Jacob.
«Mon père resta stupéfait.
«—Est-ce que vous aussi vous êtes fou? demanda-t-il à son ami.
—Oh! digne homme que ce Jacob, murmura Cornélius; c'est un honnête cœur, une âme d'élite.
—Le fait est qu'il est impossible de traiter un homme plus durement qu'il n'a traité mon père, ajouta Rosa; c'était de sa part un véritable désespoir; il répétait sans cesse:
«—Écrasé, le caïeu écrasé; oh! mon Dieu, mon Dieu, écrasé!
«Puis, se tournant vers moi:
«—Mais ce n'était pas le seul qu'il eût? demanda-t-il.
—Il a demandé cela? fit Cornélius, dressant l'oreille.
—«Vous croyez que ce n'était pas le seul? dit mon père. Bon, l'on cherchera les autres.
«—Vous chercherez les autres, s'écria Jacob en prenant mon père au collet.
«Mais aussitôt il le lâcha.
«Puis, se tournant vers moi:
«—Et qu'a dit le pauvre jeune homme? demanda-t-il.
«Je ne savais que répondre, vous m'aviez bien recommandé de ne jamais laisser soupçonner l'intérêt que vous portiez à ce caïeu. Heureusement mon père me tira d'embarras.
«—Ce qu'il a dit? Il s'est mis à écumer.
«Je l'interrompis.
«—Comment n'aurait-il pas été furieux, lui dis-je, vous avez été si injuste et si brutal.
«—Ah çà! mais êtes-vous fous? s'écria mon père à son tour; le beau malheur d'écraser un oignon de tulipe! On en a des centaines pour un florin au marché de Gorcum.
«—Mais peut-être moins précieux que celui-ci, eus-je le malheur de répondre.
—Et à ces mots, lui, Jacob? demanda Cornélius.
—À ces mots, je dois le dire, il me sembla que son œil lançait un éclair.
—Oui, fit Cornélius, mais ce ne fut pas tout; il dit quelque chose?
—«Ainsi, belle Rosa, dit-il d'une voix mielleuse, vous croyez cet oignon précieux?
«Je vis que j'avais fait une faute.
«—Que sais-je, moi? répondis-je négligemment, est-ce que je me connais en tulipes? Je sais seulement, hélas! puisque nous sommes condamnés à vivre avec les prisonniers, je sais que pour ce prisonnier tout passe-temps a son prix. Ce pauvre M. van Baërle s'amusait de cet oignon. Eh bien! je dis qu'il y a de la cruauté à lui enlever cet amusement.
«—Mais d'abord, fit mon père, comment s'était-il procuré cet oignon? Voilà ce qu'il serait bon de savoir, ce me semble.
«Je détournai les yeux pour éviter le regard de mon père. Mais je rencontrai les yeux de Jacob.
«On eût dit qu'il voulait poursuivre ma pensée jusqu'au fond de mon cœur.
«Un mouvement d'humeur dispense souvent d'une réponse. Je haussai les épaules, tournai le dos et m'avançai vers la porte.
«Mais je fus arrêtée par un mot que j'entendis, si bas qu'il fût prononcé.
«Jacob disait à mon père:
«—Ce n'est pas chose difficile que de s'en assurer, parbleu!
«—Comment cela?
«—C'est de le fouiller; et s'il a les autres caïeux, nous les trouverons, car ordinairement, il y en a trois.
—Il y en a trois! s'écria Cornélius. Il a dit que j'avais trois caïeux!
—Vous comprenez, le mot m'a frappée comme vous. Je me retournai.
«Ils étaient si occupés tous deux qu'ils ne virent pas mon mouvement.
«—Mais, dit mon père, il ne les a peut-être pas sur lui, ses oignons.
«—Alors, faites-le descendre sous un prétexte quelconque; pendant ce temps je fouillerai sa chambre.
—Oh! oh! fit Cornélius. Mais c'est un scélérat que votre M. Jacob.
—J'en ai peur.
—Dites-moi, Rosa, continua Cornélius tout pensif.
—Quoi?
—Ne m'avez-vous pas raconté que le jour où vous aviez préparé votre plate-bande, cet homme vous avait suivie?
—Oui.
—Qu'il s'était glissé comme une ombre derrière les sureaux?
—Sans doute.
—Qu'il n'avait pas perdu un de vos coups de râteau?
—Pas un.
—Rosa, fit Cornélius pâlissant.
—Eh bien!
—Ce n'était pas vous qu'il suivait.
—Qui suivait-il donc?
—Ce n'est pas de vous qu'il est amoureux.
—De qui donc, alors?
—C'était mon caïeu qu'il suivait; c'était de ma tulipe qu'il était amoureux.
—Ah! par exemple! cela pourrait bien être, s'écria Rosa.
—Voulez-vous vous en assurer?
—Et de quelle façon?
—Oh! c'est chose bien facile.
—Dites!
—Allez demain au jardin; tâchez, comme la première fois, que Jacob sache que vous y allez! tâchez, comme la première fois, qu'il vous suive; faites semblant d'enterrer le caïeu, sortez du jardin, mais regardez à travers la porte, et vous verrez ce qu'il fera.
—Bien! mais après?
—Après? comme il agira, nous agirons.
—Ah! dit Rosa en poussant un soupir, vous aimez bien vos oignons, M. Cornélius.
—Le fait est, dit le prisonnier avec un soupir, que depuis que votre père a écrasé ce malheureux caïeu, il me semble qu'une portion de ma vie s'est paralysée.
—Voyons! dit Rosa, voulez-vous essayer autre chose encore?
—Quoi?
—Voulez-vous accepter la proposition de mon père?
—Quelle proposition?
—Il vous a offert des oignons de tulipe par centaines.
—C'est vrai.
—Acceptez-en deux ou trois, et au milieu de ces deux ou trois oignons, vous pourrez élever le troisième caïeu.
—Oui, ce serait bien, dit Cornélius le sourcil froncé, si votre père était seul; mais cet autre, ce Jacob, qui nous épie...
—Ah! c'est vrai; cependant réfléchissez! vous vous privez là, je le vois, d'une grande distraction. Et elle prononça ces paroles avec un sourire qui n'était pas entièrement exempt d'ironie.
En effet, Cornélius réfléchit un instant, il était facile de voir qu'il luttait contre un grand désir.
—Eh bien! non! s'écria-t-il avec un stoïcisme tout antique, non ce serait une faiblesse, ce serait une folie, ce serait une lâcheté! Si je livrais ainsi à toutes les mauvaises chances de la colère et de l'envie la dernière ressource qui nous reste, je serais un homme indigne de pardon. Non, Rosa, non! Demain nous prendrons une résolution à l'endroit de votre tulipe; vous la cultiverez selon mes instructions; et quant au troisième caïeu—Cornélius soupira profondément—quant au troisième, gardez-le dans votre armoire! gardez-le comme l'avare garde sa première ou sa dernière pièce d'or, comme la mère garde son fils, comme le blessé garde la suprême goutte de sang de ses veines; gardez-le, Rosa! Quelque chose me dit que là est notre salut, que là est notre richesse! Gardez-le! et si le feu du ciel tombait sur Loewestein, jurez-moi, Rosa, qu'au lieu de vos bagues, qu'au lieu de vos bijoux, qu'au lieu de ce beau casque d'or qui encadre si bien votre visage, jurez-moi, Rosa que vous emporteriez ce dernier caïeu, qui renferme ma tulipe noire.
—Soyez tranquille, M. Cornélius, dit Rosa avec un doux mélange de tristesse et de solennité; soyez tranquille, vos désirs sont des ordres pour moi.
—Et même, continua le jeune homme s'enfiévrant de plus en plus, si vous vous aperceviez que vous êtes suivie, que vos démarches sont épiées, que vos conversations éveillent les soupçons de votre père ou de cet affreux Jacob que je déteste; eh bien! Rosa, sacrifiez-moi tout de suite, moi qui ne vis plus que par vous, qui n'ai plus que vous au monde, sacrifiez-moi, ne me voyez plus.
Rosa sentit son cœur se serrer dans sa poitrine; des larmes jaillirent jusqu'à ses yeux.
—Hélas! dit-elle.
—Quoi? demanda Cornélius.
—Je vois, une chose.
—Que voyez-vous?
—Je vois, dit la jeune fille éclatant en sanglots, je vois que vous aimez tant les tulipes, qu'il n'y a plus place dans votre cœur pour une autre affection.
Et elle s'enfuit. Cornélius passa ce soir-là et après le départ de la jeune fille une des plus mauvaises nuits qu'il eût jamais passées. Rosa était courroucée contre lui, et elle avait raison. Elle ne reviendrait plus voir le prisonnier peut-être, et il n'aurait plus de nouvelles, ni de Rosa, ni de ses tulipes. Maintenant, comment allons-nous expliquer ce bizarre caractère aux tulipiers parfaits tels qu'il en existe encore en ce monde? Nous l'avouons, à la honte de notre héros et de l'horticulture, de ses deux amours, celui que Cornélius se sentit le plus enclin à regretter, ce fut l'amour de Rosa, et lorsque vers trois heures du matin il s'endormit harassé de fatigue, harcelé de craintes, bourrelé de remords, la grande tulipe noire céda le premier rang, dans les rêves, aux yeux bleus si doux de la Frisonne blonde.
XIX
FEMME ET FLEUR
Mais la pauvre Rosa, enfermée dans sa chambre, ne pouvait savoir à qui ou à quoi rêvait Cornélius.
Il en résultait que, d'après ce qu'il lui avait dit, Rosa était bien encline à croire qu'il rêvait plus à sa tulipe qu'à elle, et cependant Rosa se trompait.
Mais comme personne n'était là pour dire à Rosa qu'elle se trompait, comme les paroles imprudentes de Cornélius étaient tombées sur son âme comme des gouttes de poison, Rosa ne rêvait pas, elle pleurait.
En effet, comme Rosa était une créature d'esprit élevé, d'un sens droit et profond, Rosa se rendait justice, non point quant à ses qualités morales et physiques, mais quant à sa position sociale.
Cornélius était savant, Cornélius était riche, ou du moins l'avait été avant la confiscation de ses biens; Cornélius était de cette bourgeoisie de commerce, plus fière de ses enseignes de boutiques tracées, formées en blason, que l'a jamais été la noblesse de race de ses armoiries héréditaires. Cornélius pouvait donc trouver Rosa bonne pour une distraction, mais à coup sûr quand il s'agirait d'engager son cœur, ce serait plutôt à une tulipe, c'est-à-dire à la plus noble et à la plus fière des fleurs qu'il l'engagerait, qu'à Rosa, humble fille d'un geôlier.
Rosa comprenait donc cette préférence que Cornélius donnait à la tulipe noire sur elle, mais elle n'en était que plus désespérée parce qu'elle comprenait.
Aussi Rosa avait-elle pris une résolution pendant cette nuit terrible, pendant cette nuit d'insomnie qu'elle avait passée.
Cette résolution, c'était de ne plus revenir au guichet.
Mais comme elle savait l'ardent désir qu'avait Cornélius d'avoir des nouvelles de sa tulipe, comme elle voulait bien ne pas s'exposer, elle, à revoir un homme pour lequel elle sentait sa pitié s'accroître à ce point qu'après avoir passé par la sympathie, cette pitié s'acheminait tout droit et à grands pas vers l'amour; mais comme elle ne voulait pas désespérer cet homme, elle résolut de poursuivre seule les leçons de lecture et d'écriture commencées, et heureusement elle était arrivée à ce point de son apprentissage qu'un maître ne lui eût plus été nécessaire si ce maître ne se fût appelé Cornélius.
Rosa se mit donc à lire avec acharnement dans la Bible du pauvre Corneille de Witt, sur la seconde feuille de laquelle, devenue la première depuis que l'autre était déchirée, sur la seconde feuille de laquelle était écrit le testament de Cornélius van Baërle.
—Ah! murmurait-elle en relisant ce testament qu'elle n'achevait jamais sans qu'une larme, perle d'amour, ne roulât dans ses yeux limpides sur ses joues pâlies, ah! dans ce temps, j'ai pourtant cru un instant qu'il m'aimait.
Pauvre Rosa! elle se trompait. Jamais l'amour du prisonnier n'avait été plus réel qu'arrivé au moment où nous sommes parvenus, puisque, nous l'avons dit avec embarras, dans la lutte entre la grande tulipe noire et Rosa, c'était la grande tulipe noire qui avait succombé.
Mais Rosa, nous le répétons, ignorait la défaite de la grande tulipe noire.
Aussi, sa lecture finie, opération dans laquelle Rosa avait fait de grands progrès, Rosa prenait-elle la plume et se mettait-elle avec un acharnement non moins louable à l'œuvre bien autrement difficile de l'écriture.
Mais enfin, comme Rosa écrivait déjà presque lisiblement le jour où Cornélius avait si imprudemment laissé parler son cœur, Rosa ne désespéra point de faire des progrès assez rapides pour donner dans huit jours au plus tard des nouvelles de sa tulipe au prisonnier.
Elle n'avait pas oublié un mot des recommandations que lui avait faites Cornélius. Du reste, jamais Rosa n'oubliait un mot de ce que lui disait Cornélius, même lorsque ce qu'il lui disait n'empruntait pas la forme de la recommandation.
Lui, de son côté, se réveilla plus amoureux que jamais. La tulipe était encore lumineuse et vivante dans sa pensée; mais enfin, il ne la voyait plus comme un trésor auquel il dût tout sacrifier, même Rosa, mais comme une fleur précieuse, une merveilleuse combinaison de la nature et de l'art que Dieu lui accordait pour le corsage de sa maîtresse.
Cependant toute la journée une inquiétude vague le poursuivait. Il était pareil à ces hommes dont l'esprit est assez fort pour oublier momentanément qu'un grand danger les menace le soir ou le lendemain. La préoccupation une fois vaincue, ils vivent de la vie ordinaire. Seulement, de temps en temps, ce danger oublié leur mord le cœur tout à coup de sa dent aiguë. Ils tressaillent, se demandent pourquoi ils ont tressailli, puis, se rappelant ce qu'ils avaient oublié:
—Oh! oui, disent-ils avec un soupir, c'est cela!
Le cela de Cornélius, c'était la crainte que Rosa ne vînt pas ce soir-là comme d'habitude. Et au fur et à mesure que la nuit s'avançait, la préoccupation devenait plus vive et plus présente, jusqu'à ce qu'enfin cette préoccupation s'emparât de tout le corps de Cornélius, et qu'il n'y eût plus qu'elle qui vécût en lui. Aussi fut-ce avec un long battement de cœur qu'il salua l'obscurité; à mesure que l'obscurité croissait, les paroles qu'il avait dites la veille à Rosa, et qui avaient tant affligé la pauvre fille, revenaient plus présentes à son esprit; et il se demandait comment il avait pu dire à sa consolatrice de le sacrifier à sa tulipe, c'est-à-dire de renoncer à le voir si besoin était, quand chez lui la vue de Rosa était devenue une nécessité de sa vie. Dans la chambre de Cornélius, on entendait sonner les heures à l'horloge de la forteresse. Sept heures, huit heures, puis neuf heures sonnèrent. Jamais timbre de bronze ne vibra plus profondément au fond d'un cœur que ne le fit le marteau frappant le neuvième coup marquant cette neuvième heure. Puis tout rentra dans le silence. Cornélius appuya la main sur son cœur pour en étouffer les battements, et écouta. Le bruit du pas de Rosa, le froissement de sa robe aux marches de l'escalier, lui étaient si familiers que, dès le premier degré monté par elle, il disait:
—Ah! voilà Rosa qui vient.
Ce soir-là aucun bruit ne troubla le silence du corridor; l'horloge marqua neuf heures un quart; puis sur deux sons différents neuf heures et demie; puis neuf heures trois quarts; puis enfin de sa voix grave annonça non seulement aux hôtes de la forteresse, mais encore aux habitants de Loewestein, qu'il était dix heures.
C'était l'heure à laquelle Rosa quittait d'habitude Cornélius. L'heure était sonnée, et Rosa n'était pas encore venue.
Ainsi donc, ses pressentiments ne l'avaient pas trompé: Rosa, irritée, se tenait dans sa chambre, et l'abandonnait.
—Oh! j'ai bien mérité ce qui m'arrive, disait Cornélius. Oh! elle ne viendra pas, et elle fera bien de ne pas venir; à sa place, j'en ferais autant.
Et malgré cela, Cornélius écoutait, attendait, et espérait toujours.
Il écouta et attendit ainsi jusqu'à minuit; mais à minuit il cessa d'espérer, et, tout habillé, alla se jeter sur son lit.
La nuit fut longue et triste, puis le jour vint; mais le jour n'apportait aucune espérance au prisonnier.
À huit heures du matin, sa porte s'ouvrit; mais Cornélius ne détourna même pas la tête; il avait entendu le pas pesant de Gryphus dans le corridor, mais il avait parfaitement senti que ce pas s'approchait seul.
Il ne regarda même pas du côté du geôlier. Et cependant il eût bien voulu l'interroger pour lui demander des nouvelles de Rosa. Il fut sur le point, si étrange qu'eût dû paraître cette demande à son père, de lui faire cette demande. Il espérait, l'égoïste, que Gryphus lui répondrait que sa fille était malade.
À moins d'événement extraordinaire, Rosa ne venait jamais dans la journée. Cornélius, tant que dura le jour, n'attendit donc point en réalité. Cependant, à ses tressaillements subits, à son oreille tendue du côté de la porte, à son regard rapide interrogeant le guichet, on voyait que le prisonnier avait la sourde espérance que Rosa ferait une infraction à ses habitudes.
À la seconde visite de Gryphus, Cornélius, contre tous ses antécédents, avait demandé au vieux geôlier et cela de sa voix la plus douce, des nouvelles de sa santé; mais Gryphus, laconique comme un Spartiate, s'était borné à répondre:
—Ça va bien.
À la troisième visite, Cornélius varia la forme de l'interrogation.
—Personne n'est malade à Loewestein? demanda-t-il.
—Personne! répondit plus laconiquement encore que la première fois Gryphus, en fermant la porte au nez de son prisonnier.
Gryphus, mal habitué à de pareilles gracieusetés de la part de Cornélius, y avait vu de la part de son prisonnier un commencement de tentative de corruption.
Cornélius se retrouva seul; il était sept heures du soir; alors se renouvelèrent à un degré plus intense que la veille les angoisses que nous avons essayé de décrire.
Mais, comme la veille, les heures s'écoulèrent sans amener la douce vision qui éclairait, à travers le guichet, le cachot du pauvre Cornélius, et qui, en se retirant, y laissait de la lumière pour tout le temps de son absence.
Van Baërle passa la nuit dans un véritable désespoir. Le lendemain, Gryphus lui parut plus laid, plus brutal, plus désespérant encore que d'habitude: il lui était passé par l'esprit ou plutôt par le cœur, cette espérance que c'était lui qui empêchait Rosa de venir.
Il lui prit des envies féroces d'étrangler Gryphus; mais Gryphus étranglé par Cornélius, toutes les lois divines et humaines défendaient à Rosa de jamais revoir Cornélius.
Le geôlier échappa donc, sans s'en douter, à un des plus grands dangers qu'il eût jamais courus de sa vie.
Le soir vint, et le désespoir tourna en mélancolie; cette mélancolie était d'autant plus sombre que, malgré van Baërle, les souvenirs de sa pauvre tulipe se mêlaient à la douleur qu'il éprouvait. On en était arrivé juste à cette époque du mois d'avril que les jardiniers les plus experts indiquent comme le point précis de la plantation des tulipes. Il avait dit à Rosa:
—Je vous indiquerai le jour où vous devez mettre le caïeu en terre.
Ce jour, il devait, le lendemain, le fixer à la soirée suivante. Le temps était bon, l'atmosphère, quoique encore un peu humide, commençait à être tempérée par ces pâles rayons du soleil d'avril qui, venant les premiers, semblent si doux, malgré leur pâleur. Si Rosa allait laisser passer le temps de la plantation! Si à la douleur de ne pas voir la jeune fille se joignait celle de voir avorter le caïeu, pour avoir été planté trop tard, ou même pour n'avoir pas été planté du tout!
De ces deux douleurs réunies, il y avait certes de quoi perdre le boire et le manger.
Ce fut ce qui arriva le quatrième jour.
C'était pitié que de voir Cornélius, muet de douleur et pâle d'inanition, se pencher en dehors de la fenêtre grillée, au risque de ne pouvoir retirer sa tête d'entre les barreaux, pour tâcher d'apercevoir à gauche le petit jardin dont lui avait parlé Rosa, et dont le parapet confinait, lui avait-elle dit, à la rivière, et cela dans l'espérance de découvrir, à ces premiers rayons du soleil d'avril, la jeune fille ou la tulipe, ses deux amours brisées.
Le soir, Gryphus emporta le déjeuner et le dîner de Cornélius; à peine celui-ci y avait-il touché.
Le lendemain, il n'y toucha pas du tout, et Gryphus descendit les comestibles destinés à ces deux repas parfaitement intacts.
Cornélius ne s'était pas levé de la journée.
—Bon, dit Gryphus en descendant après la dernière visite; bon, je crois que nous allons être débarrassés du savant.
Rosa tressaillit.
—Bah! fit Jacob, et comment cela?
—Il ne boit plus, il ne mange plus, il ne se lève plus, dit Gryphus. Comme M. Grotius, il sortira d'ici dans un coffre, seulement, ce coffre sera une bière.
Rosa devint pâle comme la mort.
—Oh! murmura-t-elle, je comprends: il est inquiet de sa tulipe.
Et se levant tout oppressée, elle rentra dans sa chambre, où elle prit une plume et du papier, et pendant toute la nuit s'exerça à tracer des lettres.
Le lendemain, en se levant pour se traîner jusqu'à la fenêtre, Cornélius aperçut un papier qu'on avait glissé sous la porte.
Il s'élança sur ce papier, l'ouvrit, et lut, d'une écriture qu'il eut peine à reconnaître pour celle de Rosa, tant elle s'était améliorée pendant cette absence de sept jours:
«Soyez tranquille, votre tulipe se porte bien.»
Quoique ce petit mot de Rosa calmât une partie des douleurs de Cornélius, il n'en fut pas moins sensible à l'ironie. Ainsi, c'était bien cela, Rosa n'était point malade, Rosa était blessée; ce n'était point par force que Rosa ne venait plus, c'était volontairement qu'elle restait éloignée de Cornélius.
Ainsi Rosa libre, Rosa trouvait dans sa volonté la force de ne pas venir voir celui qui mourait du chagrin de ne pas l'avoir vue.
Cornélius avait du papier et un crayon que lui avait apportés Rosa. Il comprit que la jeune fille attendait une réponse, mais que cette réponse elle ne la viendrait chercher que la nuit. En conséquence il écrivit sur un papier pareil à celui qu'il avait reçu:
«Ce n'est point l'inquiétude que me cause ma tulipe qui me rend malade; c'est le chagrin que j'éprouve de ne pas vous voir.»
Puis, Gryphus sorti, puis le soir venu, il glissa le papier sous la porte et écouta.
Mais, avec quelque soin qu'il prêta l'oreille, il n'entendit ni le pas ni le froissement de sa robe.
Il n'entendit qu'une voix faible comme un souffle, et douce comme une caresse, qui lui jetait par le guichet ces deux mots:
—À demain.
Demain, c'était le huitième jour. Pendant huit jours Cornélius et Rosa ne s'étaient point vus.
XX
CE QUI S'ÉTAIT PASSÉ PENDANT CES HUIT JOURS
Le lendemain en effet, à l'heure habituelle, van Baërle entendit gratter à son guichet comme avait l'habitude de le faire Rosa dans les bons jours de leur amitié.
On devine que Cornélius n'était pas loin de cette porte, à travers le grillage de laquelle il allait revoir enfin la charmante figure disparue depuis trop longtemps.
Rosa, qui l'attendait sa lampe à la main, ne put retenir un mouvement quand elle vit le prisonnier si triste et si pâle.
—Vous êtes souffrant, M. Cornélius? demanda-t-elle.
—Oui, mademoiselle, répondit Cornélius, souffrant d'esprit et de corps.
—J'ai vu, monsieur, que vous ne mangiez plus, dit Rosa; mon père m'a dit que vous ne vous leviez plus; alors je vous ai écrit pour vous tranquilliser sur le sort du précieux objet de vos inquiétudes.
—Et moi, dit Cornélius, je vous ai répondu. Je croyais, vous voyant revenir, chère Rosa, que vous aviez reçu ma lettre.
—C'est vrai, je l'ai reçue.
—Vous ne donnerez pas pour excuse, cette fois, que vous ne savez pas lire. Non seulement vous lisez couramment, mais encore vous avez énormément profité sous le rapport de l'écriture.
—En effet, j'ai non seulement reçu, mais lu votre billet. C'est pour cela que je suis venue pour voir s'il n'y aurait pas quelque moyen de vous rendre à la santé.
—Me rendre à la santé! s'écria Cornélius, mais vous avez donc quelque bonne nouvelle à m'apprendre?
Et en parlant ainsi, le jeune homme attachait sur Rosa des yeux brillants d'espoir.
Soit qu'elle ne comprit pas ce regard, soit qu'elle ne voulût pas le comprendre, la jeune fille répondit gravement:
—J'ai seulement à vous parler de votre tulipe, qui est, je le sais, la plus grave préoccupation que vous ayez.
Rosa prononça ce peu de mots avec un accent glacé qui fit tressaillir Cornélius.
Le zélé tulipier ne comprenait pas tout ce que cachait, sous le voile de l'indifférence, la pauvre enfant toujours aux prises avec sa rivale, la tulipe noire.
—Ah! murmura Cornélius, encore, encore! Rosa, ne vous ai-je pas dit, mon Dieu! que je ne songeais qu'à vous, que c'était vous seule que je regrettais, vous seule qui me manquiez, vous seule qui, par votre absence, me retiriez l'air, le jour, la chaleur, la lumière, la vie.
Rosa sourit mélancoliquement.
—Ah! dit-elle, c'est que votre tulipe a couru un si grand danger.
Cornélius tressaillit malgré lui, et se laissa prendre au piège si c'en était un.
—Un si grand danger! s'écria-t-il tout tremblant, mon Dieu, et lequel?
Rosa le regarda avec une douce compassion, elle sentait que ce qu'elle voulait était au-dessus des forces de cet homme, et qu'il fallait accepter celui-là avec sa faiblesse.
—Oui, dit-elle, vous aviez deviné juste, le prétendant amoureux, le Jacob, ne venait pas pour moi.
—Et pour qui venait-il donc? demanda Cornélius avec anxiété.
—Il venait pour la tulipe.
—Oh! fit Cornélius pâlissant à cette nouvelle plus qu'il n'avait pâli lorsque Rosa, se trompant, lui avait annoncé quinze jours auparavant que Jacob venait pour elle.
Rosa vit cette terreur, et Cornélius s'aperçut à l'expression de son visage qu'elle pensait ce que nous venons de dire.
—Oh! pardonnez-moi, Rosa, dit-il, je vous connais, je sais la bonté et l'honnêteté de votre cœur. Vous, Dieu vous a donné la pensée, le jugement, la force et le mouvement pour vous défendre, mais à ma pauvre tulipe menacée, Dieu n'a rien donné de tout cela.
Rosa ne répondit point à cette excuse du prisonnier et continua:
—Du moment où cet homme, qui m'avait suivie au jardin et que j'avais reconnu pour Jacob, vous inquiétait, il m'inquiétait bien plus encore. Je fis donc ce que vous m'aviez dit, le lendemain du jour où je vous ai vu pour la dernière fois et où vous m'aviez dit...
Cornélius l'interrompit.
—Pardon, encore une fois, Rosa, s'écria-t-il. Ce que je vous ai dit, j'ai eu tort de vous le dire. J'en ai déjà demandé mon pardon, de cette fatale parole. Je le demande encore. Sera-ce donc toujours vainement?
—Le lendemain de ce jour-là, reprit Rosa, me rappelant ce que vous m'aviez dit... de la ruse à employer pour m'assurer si c'était moi ou la tulipe que cet odieux homme suivait...
—Oui, odieux... N'est-ce pas, dit-il, vous le haïssez bien cet homme.
—Oui, je le hais, dit Rosa, car il est cause que j'ai bien souffert depuis huit jours!
—Ah! vous aussi, vous avez donc souffert? Merci de cette bonne parole, Rosa.
—Le lendemain de ce malheureux jour, continua Rosa, je descendis donc au jardin, et m'avançai vers la plate-bande où je devais planter la tulipe, tout en regardant derrière moi si, cette fois comme l'autre, j'étais suivie.
—Eh bien? demanda Cornélius.
—Eh bien! la même ombre se glissa entre la porte et la muraille, et disparut encore derrière les sureaux.
—Vous fîtes semblant de ne pas la voir, n'est-ce pas? demanda Cornélius, se rappelant dans tous les détails le conseil qu'il avait donné à Rosa.
—Oui, et je m'inclinai sur la plate-bande que je creusai avec une bêche comme si je plantais le caïeu.
—Et lui... lui... pendant ce temps?
—Je voyais briller ses yeux ardents comme ceux d'un tigre à travers les branches des arbres.
—Voyez-vous? voyez-vous? dit Cornélius.
—Puis, ce semblant d'opération achevé, je me retirai.
—Mais derrière la porte du jardin seulement, n'est-ce pas? De sorte qu'à travers les fentes ou la serrure de cette porte vous pûtes voir ce qu'il fit, vous une fois partie.
—Il attendit un instant sans doute pour s'assurer que je ne reviendrais pas, puis il sortit à pas de loup de sa cachette, s'approcha de la plate-bande par un long détour, puis arrivé enfin à son but, c'est-à-dire en face de l'endroit où la terre était fraîchement remuée, il s'arrêta d'un air indifférent, regarda de tous côtés, interrogea chaque angle du jardin, interrogea chaque fenêtre des maisons voisines, interrogea la terre, le ciel, l'air, et croyant qu'il était bien seul, bien isolé, bien hors de la vue de tout le monde, il se précipita sur la plate-bande, enfonça ses deux mains dans la terre molle, en enleva une portion qu'il brisa doucement entre ses mains pour voir si le caïeu s'y trouvait, recommença trois fois le même manège, et chaque fois avec une action plus ardente, jusqu'à ce qu'enfin, commençant à comprendre qu'il pouvait être dupe de quelque supercherie, il calma l'agitation qui le dévorait, prit le râteau, égalisa le terrain pour le laisser à son départ dans le même état où il se trouvait avant qu'il ne l'eût fouillé, et, tout honteux, tout penaud, il reprit le chemin de la porte affectant l'air innocent d'un promeneur ordinaire.
—Oh! le misérable, murmura Cornélius, essuyant les gouttes de sueur qui ruisselaient sur son front. Oh! le misérable, je l'avais deviné. Mais le caïeu, Rosa, qu'en avez-vous fait? Hélas! il est déjà un peu tard pour le planter.
—Le caïeu, il est depuis six jours en terre.
—Où cela? comment cela? s'écria Cornélius. Oh! mon Dieu, quelle imprudence! Où est-il? Dans quelle terre est-il? Est-il bien ou mal exposé? Ne risque-t-il pas de nous être volé par cet affreux Jacob?
—Il ne risque pas de nous être volé, à moins que Jacob ne force la porte de ma chambre.
—Ah! il est chez vous, il est dans votre chambre, dit Cornélius un peu tranquillisé. Mais dans quelle terre, dans quel récipient? Vous ne le faites pas germer dans l'eau comme les bonnes femmes de Harlem et de Dordrecht qui s'entêtent à croire que l'eau peut remplacer la terre, comme si l'eau, qui est composée de trente-trois parties d'oxygène et de soixante-six parties d'hydrogène, pouvait remplacer... Mais qu'est-ce que je vous dis là, moi, Rosa!
—Oui, c'est un peu savant pour moi, répondit, en souriant, la jeune fille, je me contenterai donc de vous répondre, pour vous tranquilliser, que votre caïeu n'est pas dans l'eau.
—Ah! je respire.
—Il est dans un bon pot de grès, juste de la largeur de la cruche où vous aviez enterré le vôtre. Il est dans un terrain composé de trois quarts de terre ordinaire prise au meilleur endroit du jardin, et d'un quart de terre de rue. Oh! j'ai entendu dire si souvent à vous et à cet infâme Jacob, comme vous l'appelez, dans quelle terre doit pousser la tulipe, que je sais cela comme le premier jardinier de Harlem!
—Ah! maintenant, reste l'exposition. À quelle exposition est-il, Rosa?
—Maintenant il a le soleil toute la journée, les jours où il y a du soleil. Mais quand il sera sorti de terre, quand le soleil sera plus chaud, je ferai comme vous faisiez ici, chez M. Cornélius. Je l'exposerai sur ma fenêtre au levant de huit heures du matin à onze heures, et sur ma fenêtre du couchant depuis trois heures de l'après-midi jusqu'à cinq.
—Oh! c'est cela, c'est cela! s'écria Cornélius, et vous êtes un jardinier parfait, ma belle Rosa. Mais j'y pense, la culture de ma tulipe va vous prendre tout votre temps.
—Oui, c'est vrai, dit Rosa, mais qu'importe; votre tulipe, c'est ma fille. Je lui donne le temps que je donnerais à mon enfant, si j'étais mère. Il n'y a qu'en devenant sa mère, ajouta Rosa en souriant, que je puisse cesser de devenir sa rivale.
—Bonne et chère Rosa! murmura Cornélius en jetant sur la jeune fille un regard où il y avait plus de l'amant que de l'horticulteur, et qui consola un peu Rosa.
Puis, au bout d'un instant de silence, pendant le temps que Cornélius avait cherché par les ouvertures du grillage la main fugitive de Rosa:
—Ainsi, reprit Cornélius, il y a déjà six jours que le caïeu est en terre?
—Six jours, oui, M. Cornélius, reprit la jeune fille.
—Et il ne paraît pas encore?
—Non, mais je crois que demain il paraîtra.
—Demain soir, vous me donnerez de ses nouvelles en me donnant des vôtres, n'est-ce pas? Je m'inquiète bien de la fille, comme vous disiez tout à l'heure; mais je m'intéresse bien autrement à la mère.
—Demain, dit Rosa en regardant Cornélius de côté, demain, je ne sais pas si je pourrai.
—Eh! mon Dieu! dit Cornélius, pourquoi donc ne pourriez-vous pas demain?
—M. Cornélius, j'ai mille choses à faire.
—Tandis que moi je n'en ai qu'une, murmura Cornélius.
—Oui, répondit Rosa, à aimer votre tulipe.
—À vous aimer, Rosa.
Rosa secoua la tête.
Il se fit un nouveau silence.
—Enfin, continua van Baërle, interrompant ce silence, tout change dans la nature: aux fleurs du printemps succèdent d'autres fleurs, et l'on voit les abeilles, qui caressaient tendrement les violettes et les giroflées, se poser avec le même amour sur les chèvrefeuilles, les roses, les jasmins, les chrysanthèmes et les géraniums.
—Que veut dire cela? demanda Rosa.
—Cela veut dire, mademoiselle, que vous avez d'abord aimé à entendre le récit de mes joies et de mes chagrins; vous avez caressé la fleur de notre mutuelle jeunesse; mais la mienne s'est fanée à l'ombre. Le jardin des espérances et des plaisirs d'un prisonnier n'a qu'une saison. Ce n'est pas comme ces beaux jardins à l'air libre et au soleil. Une fois la moisson de mai faite, une fois le butin récolté, les abeilles comme vous, Rosa, les abeilles au fin corsage, aux antennes d'or, aux diaphanes ailes, passent entre les barreaux, désertent le froid, la solitude, la tristesse, pour aller trouver ailleurs les parfums et les tièdes exhalaisons... le bonheur, enfin!
Rosa regardait Cornélius avec un sourire que celui-ci ne voyait pas; il avait les yeux au ciel.
Il continua avec un soupir:
—Vous m'avez abandonné, mademoiselle Rosa, pour avoir vos quatre saisons de plaisirs. Vous avez bien fait; je ne me plains pas; quel droit avais-je d'exiger votre fidélité?
—Ma fidélité! s'écria Rosa tout en larmes, et sans prendre la peine de cacher plus longtemps à Cornélius cette rosée de perles qui roulait sur ses joues; ma fidélité! je ne vous ai pas été fidèle, moi?
—Hélas! est-ce m'être fidèle, s'écria Cornélius, que de me quitter, que de me laisser mourir ici?
—Mais, M. Cornélius, dit Rosa, ne fais-je pas pour vous tout ce qui pouvait vous faire plaisir? ne m'occupé-je pas de votre tulipe?
—De l'amertume, Rosa! vous me reprochez la seule joie sans mélange que j'ai eue en ce monde.
—Je ne vous reproche rien, M. Cornélius, sinon le seul chagrin profond que j'aie ressenti depuis le jour où l'on vint me dire au Buitenhof que vous alliez être mis à mort.
—Cela vous déplaît, Rosa, ma douce Rosa, cela vous déplaît que j'aime les fleurs.
—Cela ne me déplaît pas que vous les aimiez, M. Cornélius; seulement cela m'attriste que vous les aimiez plus que vous ne m'aimez moi-même.
—Ah! chère, chère bien-aimée, s'écria Cornélius, regardez mes mains comme elles tremblent, regardez mon front comme il est pâle, écoutez, écoutez mon cœur comme il bat; eh bien! ce n'est point parce que ma tulipe noire me sourit et m'appelle; non, c'est parce que vous me souriez, vous, c'est parce que vous penchez votre front vers moi; c'est parce que—je ne sais si cela est vrai—, c'est parce qu'il me semble que, tout en les fuyant, vos mains aspirent aux miennes, et je sens la chaleur de vos belles joues derrière le froid grillage. Rosa, mon amour, rompez le caïeu de la tulipe noire, détruisez l'espoir de cette fleur, éteignez la douce lumière de ce rêve chaste et charmant que je m'étais habitué à faire chaque jour; soit! plus de fleurs aux riches habits, aux grâces élégantes, aux caprices divins, ôtez-moi tout cela, fleur jalouse des autres fleurs, ôtez-moi tout cela, mais ne m'ôtez point votre voix, votre geste, le bruit de vos pas dans l'escalier lourd, ne m'ôtez pas le feu de vos yeux dans le corridor sombre, la certitude de votre amour qui caressait perpétuellement mon cœur; aimez-moi, Rosa, car je sens bien que je n'aime que vous.
—Après la tulipe noire, soupira la jeune fille, dont les mains tièdes et caressantes consentaient enfin à se livrer à travers le grillage de fer aux lèvres de Cornélius.
—Avant tout, Rosa...
—Faut-il que je vous croie?
—Comme vous croyez en Dieu.
—Soit, cela ne vous engage pas beaucoup de m'aimer?
—Trop peu malheureusement, chère Rosa, mais cela vous engage, vous.
—Moi, demanda Rosa, et à quoi cela m'engage-t-il?
—À ne pas vous marier d'abord.
Elle sourit.
—Ah! voilà comme vous êtes, dit-elle, vous autres tyrans. Vous adorez une belle: vous ne pensez qu'à elle, vous ne rêvez que d'elle; vous êtes condamné à mort, et en marchant à l'échafaud vous lui consacrez votre dernier soupir, et vous exigez de moi, pauvre fille, vous exigez le sacrifice de mes rêves, de mon ambition.
—Mais de quelle belle me parlez-vous donc, Rosa? dit Cornélius cherchant, mais inutilement dans ses souvenirs, une femme à laquelle Rosa pût faire allusion.
—Mais de la belle noire, monsieur, de la belle noire à la taille souple, aux pieds fins, à la tête pleine de noblesse. Je parle de votre fleur, enfin.
Cornélius sourit.
—Belle imaginaire, ma bonne Rosa, tandis que vous, sans compter votre amoureux, ou plutôt mon amoureux Jacob, vous êtes entourée de galants qui vous font la cour. Vous rappelez-vous, Rosa, ce que vous m'avez dit des étudiants, des officiers, des commis de la Haye? Eh bien, à Loewestein, n'y a-t-il point de commis, point d'officiers, point d'étudiants?
—Oh! si fait qu'il y en a, et beaucoup même, dit Rosa.
—Qui écrivent?
—Qui écrivent.
—Et maintenant que vous savez lire...
Et Cornélius poussa un soupir en songeant que c'était à lui, pauvre prisonnier, que Rosa devait le privilège de lire les billets doux qu'elle recevait.
—Eh bien! mais, dit Rosa, il me semble, M. Cornélius, qu'en lisant les billets qu'on m'écrit, qu'en examinant les galants qui se présentent, je ne fais que suivre vos instructions.
—Comment! mes instructions?
—Oui, vos instructions; oubliez-vous, continua Rosa en soupirant à son tour, oubliez-vous le testament écrit par vous, sur la Bible de M. Corneille de Witt. Je ne l'oublie pas, moi; car, maintenant que je sais lire, je le relis tous les jours, et plutôt deux fois qu'une. Eh bien! dans ce testament, vous m'ordonnez d'aimer et d'épouser un beau jeune homme de vingt-six à vingt-huit ans. Je le cherche, ce jeune homme, et comme toute ma journée est consacrée à votre tulipe, il faut bien que vous me laissiez le soir pour le trouver.
—Ah! Rosa, le testament est fait dans la prévision de ma mort, et, grâce au ciel, je suis vivant.
—Eh bien! donc, je ne chercherai pas ce beau jeune homme de vingt-six à vingt-huit ans, et je viendrai vous voir.
—Ah! oui, Rosa, venez! venez!
—Mais à une condition.
—Elle est acceptée d'avance!
—C'est que de trois jours il ne sera pas question de la tulipe noire.
—Il n'en sera plus question jamais si vous l'exigez, Rosa.
—Oh! dit la jeune fille, il ne faut pas demander l'impossible. Et, comme par mégarde, elle approcha sa joue fraîche, si proche du grillage que Cornélius put la toucher de ses lèvres. Rosa poussa un petit cri plein d'amour et disparut.
XXI
LE SECOND CAÏEU
La nuit fut bonne et la journée du lendemain meilleure encore.
Les jours précédents, la prison s'était alourdie, assombrie, abaissée; elle pesait de tout son poids sur le pauvre prisonnier. Ses murs étaient noirs, son air était froid, les barreaux étaient serrés à laisser passer à peine le jour.
Mais lorsque Cornélius se réveilla, un rayon de soleil matinal jouait dans les barreaux; des pigeons fendaient l'air de leurs ailes étendues, tandis que d'autres roucoulaient amoureusement sur le toit voisin de la fenêtre encore fermée.
Cornélius courut à cette fenêtre et l'ouvrit; il lui sembla que la vie, la joie, presque la liberté, entraient avec ce rayon de soleil dans la sombre chambre.
C'est que l'amour y fleurissait et faisait fleurir chaque chose autour de lui: l'amour, fleur du ciel bien autrement radieuse, bien autrement parfumée que toutes les fleurs de la terre.
Quand Gryphus entra dans la chambre du prisonnier, au lieu de le trouver morose et couché comme les autres jours, il le trouva debout et chantant un petit air d'opéra.
—Hein! fit celui-ci.
—Comment allons-nous, ce matin? dit Cornélius.
Gryphus le regarda de travers.
—Le chien, et M. Jacob, et notre belle Rosa, comment tout cela va-t-il?
Gryphus grinça des dents.
—Voilà votre déjeuner, dit-il.
—Merci, ami Cerberus, fit le prisonnier; il arrive à temps, car j'ai grand faim.
—Ah! vous avez faim? dit Gryphus.
—Tiens, pourquoi pas? demanda van Baërle.
—Il paraît que la conspiration marche, dit Gryphus.
—Quelle conspiration? demanda van Baërle.
—Bon! on sait ce qu'on dit, mais on veillera, M. le savant; soyez tranquille, on veillera.
—Veillez, ami Gryphus! dit van Baërle, veillez! ma conspiration, comme ma personne, est toute à votre service.
—On verra cela à midi, dit Gryphus.
Et il sortit.
—À midi, répéta Cornélius, que veut-il dire? Soit, attendons midi; à midi nous verrons. C'était facile à Cornélius d'attendre midi: Cornélius attendait neuf heures.
Midi sonna et l'on entendit dans l'escalier, non seulement le pas de Gryphus, mais des pas de trois ou quatre soldats montant avec lui.
La porte s'ouvrit, Gryphus entra, introduisit les hommes, et referma la porte derrière eux.
—Là! Maintenant, cherchons.
On chercha dans les poches de Cornélius, entre sa veste et son gilet, entre son gilet et sa chemise, entre sa chemise et sa chair; on ne trouva rien.
On chercha dans les draps, dans les matelas, dans la paillasse du lit; on ne trouva rien.
Ce fut alors que Cornélius se félicita de ne point avoir accepté le troisième caïeu. Gryphus, dans cette perquisition, l'eût bien certainement trouvé, si bien caché qu'il fût, et il l'eût traité comme le premier.
Au reste, jamais prisonnier n'assista d'un visage plus serein à une perquisition faite dans son domicile.
Gryphus se retira avec le crayon et les trois ou quatre feuilles de papier blanc que Rosa avait donnés à Cornélius; ce fut le seul trophée de l'expédition.
À six heures, Gryphus revint, mais seul; Cornélius voulut l'adoucir; mais Gryphus grogna, montra un croc qu'il avait dans le coin de la bouche, et sortit à reculons, comme un homme qui a peur qu'on ne le force.
Cornélius éclata de rire.
Ce qui fit que Gryphus, qui connaissait les auteurs, lui cria à travers la grille:
—C'est bon, c'est bon; rira bien qui rira le dernier.
Celui qui devait rire le dernier, ce soir-là du moins, c'était Cornélius, car Cornélius attendait Rosa. Rosa vint à neuf heures; mais Rosa vint sans lanterne. Rosa n'avait plus besoin de lumière, elle savait lire.
Puis la lumière pouvait dénoncer Rosa, espionnée plus que jamais par Jacob.
Puis enfin, à la lumière on voyait trop la rougeur de Rosa lorsque Rosa rougissait.
De quoi parlèrent les deux jeunes gens ce soir-là? Des choses dont parlent les amoureux au seuil d'une porte en France, de l'un et de l'autre côté d'un balcon en Espagne, du haut en bas d'une terrasse en Orient.
Ils parlèrent de ces choses qui mettent des ailes au pied des heures, qui ajoutent des plumes aux ailes du temps.
Ils parlèrent de tout, excepté de la tulipe noire.
Puis à dix heures, comme d'habitude, ils se quittèrent.
Cornélius était heureux, aussi complètement heureux que peut l'être un tulipier à qui on n'a point parlé de sa tulipe.
Il trouvait Rosa jolie comme tous les Amours de la terre; il la trouvait bonne, gracieuse, charmante.
Mais pourquoi Rosa défendait-elle qu'on parlât tulipe?
C'était un grand défaut qu'avait là Rosa.
Cornélius se dit, en soupirant, que la femme n'était point parfaite.
Une partie de la nuit, il médita sur cette imperfection. Ce qui veut dire que tant qu'il veilla il pensa à Rosa.
Une fois endormi, il rêva d'elle.
Mais la Rosa des rêves était bien autrement parfaite que la Rosa de la réalité. Non seulement celle-là parlait tulipe, mais encore celle-là apportait à Cornélius une magnifique tulipe noire éclose dans un vase de Chine.
Cornélius se réveilla tout frissonnant de joie et en murmurant:
—Rosa, Rosa, je t'aime.
Et comme il faisait jour, Cornélius ne jugea point à propos de se rendormir.
Il resta donc toute la journée sur l'idée qu'il avait eue à son réveil.
Ah! si Rosa eût parlé tulipe, Cornélius eût préféré Rosa à la reine Sémiramis, à la reine Cléopâtre, à la reine Élisabeth, à la reine Anne d'Autriche, c'est-à-dire aux plus grandes ou aux plus belles reines du monde.
Mais Rosa avait défendu sous peine de ne plus revenir, Rosa avait défendu qu'avant trois jours on causât tulipe.
C'était soixante-douze heures données à l'amant, c'est vrai; mais c'était soixante-douze heures retranchées à l'horticulteur.
Il est vrai que sur ces soixante-douze heures, trente-six étaient déjà passées.
Les trente-six autres passeraient bien vite, dix-huit à attendre, dix-huit au souvenir.
Rosa revint à la même heure; Cornélius supporta héroïquement sa pénitence. C'eût été un pythagoricien très distingué que Cornélius, et pourvu qu'on lui eût permis de demander une fois par jour des nouvelles de sa tulipe, il fût bien resté cinq ans, selon les statuts de l'ordre, sans parler d'autre chose.
Au reste, la belle visiteuse comprenait bien que lorsqu'on commande d'un côté, il faut céder de l'autre. Rosa laissait Cornélius tirer ses doigts par le guichet; Rosa laissait Cornélius baiser ses cheveux à travers le grillage.
Pauvre enfant! toutes ces mignardises de l'amour étaient bien autrement dangereuses pour elle que de parler tulipe.
Elle comprit cela en rentrant chez elle, le cœur bondissant, les joues ardentes, les lèvres sèches et les yeux humides.
Aussi, le lendemain soir, après les premières paroles échangées, après les premières caresses faites, elle regarda Cornélius à travers le grillage, et dans la nuit, avec ce regard qu'on sent quand on ne le voit pas:
—Eh bien! dit-elle, elle a levé!
—Elle a levé! quoi? qui? demanda Cornélius, n'osant croire que Rosa abrégeât d'elle-même la durée de son épreuve.
—La tulipe, dit Rosa.
—Comment, s'écria Cornélius, vous permettez donc...?
—Eh oui, dit Rosa d'un ton d'une mère tendre qui permet une joie à son enfant.
—Ah! Rosa! dit Cornélius en allongeant ses lèvres à travers le grillage, dans l'espérance de toucher une joue, une main, un front, quelque chose enfin.
Il toucha mieux que tout cela, il toucha deux lèvres entr'ouvertes.
Rosa poussa un petit cri.
Cornélius comprit qu'il fallait se hâter de continuer la conversation; il sentait que ce contact inattendu avait fort effarouché Rosa.
—Levé bien droit? demanda-t-il.
—Droit comme un fuseau de Frise, dit Rosa.
—Et elle est bien haute?
—Haute de deux pouces au moins.
—Oh! Rosa ayez-en bien soin et vous verrez comme elle va grandir vite.
—Puis-je en avoir plus de soin? dit Rosa. Je ne songe qu'à elle.
—Qu'à elle, Rosa? Prenez garde, c'est moi qui vais être jaloux à mon tour.
—Eh! vous savez bien que penser à elle c'est penser à vous. Je ne la perds pas de vue. De mon lit je la vois; en m'éveillant, c'est le premier objet que je regarde; en m'endormant, le dernier objet que je perds de vue. Le jour je m'assieds et je travaille près d'elle, car depuis qu'elle est dans ma chambre, je ne quitte plus ma chambre.
—Vous avez raison, Rosa c'est votre dot, vous savez.
—Oui, et grâce à elle je pourrai épouser un jeune homme de vingt-six ou vingt-huit ans que j'aimerai.
—Taisez-vous, méchante.
Et Cornélius parvint à saisir les doigts de la jeune fille, ce qui fit, sinon changer de conversation, du moins succéder le silence au dialogue. Ce soir-là, Cornélius fut le plus heureux des hommes. Rosa lui laissa sa main tant qu'il lui plut de la garder, et il parla tulipe tout à son aise. À partir de ce moment, chaque jour amena un progrès dans la tulipe et dans l'amour des deux jeunes gens. Une fois c'étaient les feuilles qui s'étaient ouvertes, l'autre fois c'était la fleur elle-même qui s'était nouée. À cette nouvelle, la joie de Cornélius fut grande, et ses questions se succédèrent avec une rapidité qui témoignait de leur importance.
—Nouée! s'écria Cornélius, elle est nouée?
—Elle est nouée, répéta Rosa.
Cornélius chancela de joie et fut forcé de se retenir au guichet.
—Ah! mon Dieu! s'exclama-t-il.
Puis revenant à Rosa:
—L'ovale est-il régulier? le cylindre est-il plein? les pointes sont-elles bien vertes?
—L'ovale a près d'un pouce et s'effile comme une aiguille, le cylindre gonfle ses flancs, les pointes sont prêtes à s'entr'ouvrir.
Cette nuit-là, Cornélius dormit peu: c'était un moment suprême que celui où les pointes s'entr'ouvriraient. Deux jours après, Rosa annonçait qu'elles étaient entr'ouvertes.
—Entr'ouvertes, Rosa! s'écria Cornélius, l'involucrum est entr'ouvert! Mais alors on voit donc, on peut distinguer déjà...?
Et le prisonnier s'arrêta haletant.
—Oui, répondit Rosa, oui, l'on peut distinguer un filet de couleur différente, mince comme un cheveu.
—Et la couleur? fit Cornélius en tremblant.
—Ah! répondit Rosa, c'est bien foncé.
—Brun!
—Oh! plus foncé.
—Plus foncé, bonne Rosa, plus foncé! merci. Foncé comme l'ébène, foncé comme...
—Foncé comme l'encre avec laquelle je vous ai écrit.
Cornélius poussa un cri de joie folle.
Puis s'arrêtant tout à coup:
—Oh! dit-il en joignant les mains, oh! il n'y a pas d'ange qui puisse vous être comparé, Rosa.
—Vraiment! dit Rosa, souriant à cette exaltation.
—Rosa, vous avez tant travaillé, Rosa, vous avez tant fait pour moi; Rosa, ma tulipe va fleurir, et ma tulipe fleurira noire! Rosa, Rosa, vous êtes ce que Dieu a créé de plus parfait sur la terre!
—Après la tulipe cependant?
—Ah! taisez-vous, mauvaise; taisez-vous! Par pitié, ne me gâtez pas ma joie! Mais, dites-moi, Rosa, si la tulipe en est à ce point, dans deux ou trois jours au plus tard elle va fleurir?
—Demain ou après-demain, oui.
—Oh! et je ne la verrai pas, s'écria Cornélius, en se renversant en arrière, et je ne la baiserai pas comme une merveille de Dieu qu'on doit adorer, comme je baise vos mains, Rosa, comme je baise vos cheveux, comme je baise vos joues, quand par hasard elles se trouvent à portée du guichet.
Rosa approcha sa joue, non point par hasard, mais avec volonté; les lèvres du jeune homme s'y collèrent avidement.
—Dame! je la cueillerai si vous voulez, dit Rosa.
—Ah! non! non! Sitôt qu'elle sera ouverte, mettez-la bien à l'ombre, Rosa, et à l'instant même, à l'instant, envoyez à Harlem prévenir le président de la société d'horticulture que la grande tulipe noire est fleurie. C'est loin, je le sais bien, Harlem, mais avec de l'argent vous trouverez un messager. Avez-vous de l'argent, Rosa?